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J'irai marcher par-delà les nuages

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24 février 2008

Dix fois, vingt fois....

J’ai déjà écrit ce texte. Dix fois, vingt fois, et pourtant j’y reviens. Comme une obsession, comme si là se tenait dressée l’injonction coupante d’un poignard. Comme s’il fallait toujours y revenir sous la menace et par bravade. Dix fois, vingt fois j’ai écrit la mer, imposante ou calme. Dix fois, vingt fois j’ai écrit la vague, sa naissance, sa mort. Dix fois, vingt fois je l’ai laissé monter dans mes mots. Dix fois, vingt fois l’écume. Dix fois, vingt fois, la marée. J’ai épuisé tous ses mouvements, tous ses rythmes, traquant les couleurs, les éclats, les scintillements. J’ai écrit les ports, les îles, les tempêtes. Le sable aussi. Et l’horizon, et le ciel, ce bleu qui naît du bleu. Ce mouvement immobile des espaces en expansion. J’ai usé ma langue dans les naufrages, jusqu’à la trame des mots. Oui, dix fois, vingt fois j’ai écrit le même texte, interrogeant sans cesse le même mouvement, la même répétition, décomposant le geste jusqu’à le défaire de lui-même, de sa soif, de son ambition. Et pourtant j’y reviens, comme entrainé, comme une fatalité. Sans doute sommes-nous l’aboutissement d’éléments simples. Sans doute possédons-nous une mémoire archaïque. Sans doute que la folie est un abandon à cette mémoire.
Lorsque j’ai tout effacé, le quotidien des jours, les visages trop présents, trop défaits, trop perdus, lorsque plus rien en moi n’est d’ici, lorsque le vacarme du monde me laisse en repos, lorsque le bien et le mal deviennent la même danse et que mes morts retrouvent le silence, lorsque j’ai asséché toutes mes nostalgies pour agrandir assez l’espace de la mélancolie, lorsque rien ne me pousse ni ne me retient, alors seulement montent en moi mes eaux. Avec lenteur, avec constance. Comme si mon sang était de l’eau salée, et ma chair faite d’océan.
Impression étrange que ce brassage au fond de ma gorge et mes yeux quittent le rivage de ma vie, et mes yeux fixent un horizon immuable. Et tout ce qui vit en moi se laisse envahir par cette eau singulière, immémoriale.
J’ai déjà écrit ce texte. Dix fois, vingt fois. Ce mouvement qui fascine ma chair, ce balancement qui remonte la mécanique de ma pensée. Déhanchement de la rêverie. Glissement progressif du temps vers les heures chaloupées qui n’ont ni début ni fin. Les eaux montent en moi comme une lente marée qui regagne à nouveau les terres abandonnées. Et tout revient comme une obsession, avec les images et cette sensation d’éloignement. Comme si ma pensée vide n’existait pas.
Comme si tout à l’intérieur appelait ce comblement. Alors écrire c’est avant tout consentir à cette eau. Alors je la laisse monter et j’accepte comme une fatalité l’engloutissement de mes mots. Dix fois, vingt fois j’ai voulu résister, en brisant le rythme des phrases, mais les mots de l’eau reviennent, s’insinuent, inondant la parole, noyant peu à peu les souvenirs, installant peu à peu leurs mouvements. Comme une grâce et une malédiction.
Chaque fois que mon esprit atteint la part de vacuité essentielle, alors les mots de l’eau arrivent et n’ont de cesse de crisper ma chair jusqu’à l’inscription sur la feuille. C’est une lutte sans lutte. C’est une lutte perdue d’avance. Depuis toujours.
Sans doute que mes eaux sont l’autre nom de la solitude.
Sans doute que l’écriture est l’autre nom de la solitude.
Sans doute ai-je cette grâce d’avoir une solitude en forme d’océan, à la fois mobile et immobile, si proche dans ses vagues, si lointain dans son horizon.
Sans doute que là se trouve mon point de folie. Une trace obscure qui me possède par l’accablant mouvement d’une houle sombre et par l’écrêtement effrayé des vagues sur mes rocs désenchantés.
Sans doute cette eau qui m’accapare me vient de l’oubli, et de cette sauvagerie qui gît dans la solitude, comme une grâce et une malédiction.

 

J’ai une solitude en forme d’océan qui respire au rythme des marées, une solitude tout en débordement, tout en
déversement. Une solitude qui a besoin d’horizons perdus et de ciels noyés.
Et de défaites mille fois recommencées.
Et écrire ne fait que relier ces mille défaites au miracle du printemps. Toujours. Et absolument.

 

Car l’océan est fait de chair d’oubli, et mon sang est couleur d’attente.
Je vais vers la solitude inquiète des océans dans leurs pesanteurs languissantes.

 

Et l’impatience du texte n’est que l’impatience à accueillir la solitude, à ne pas rater sa venue.
Et l’océan est ma seule façon de l’inviter.
Franck.

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23 février 2008

Exorcisme....

C’est un exorcisme.

 

Un jour - et ce jour vient du plus loin de vos années d'orages, de pluies, d'errance - un jour vous vous mettez à écrire, à écrire vraiment. Et brusquement vous êtes dans la fraîcheur d'une aube et cela vous suffi. Chaque mot surgit d'une rosée généreuse. Vous, vous n'avez qu'à l'accueillir dans le silence, reconnaissant d'être encore en vie et de pouvoir sentir le flot du sang envahir toute la langue.

 

Ce jour là, vous vous retrouvez loin de tout et pourtant vous n'avez jamais été si vivant. Vous êtes dans une désolation lumineuse et cela vous suffi. Vous êtes perdu et c'est justement cette perte qui vous ressuscite. Vous êtes perdu et tout vous paraît plus clair, plus net, plus définitif, plus impératif.
Renaître après des siècles d'agonie.

 

On n'écrit jamais pour plaire ou séduire, on écrit pour se retrouver. Chaque mot vous rapproche d'un lieu inconnu plein de mystère, un lieu inévitable.

 

Car écrire prolonge un rêve commencé il y a longtemps, dans l'enfance, un rêve commencé lorsque vous étiez blottis dans le plus fragile abandon du regard de la mère, qui vous avez sacré - vous si infirme - roi si rayonnant.

 

Oui, écrire c'est d'abord retrouver ce sommeil plein de couleurs et de chaleur où l'amour n'est pas promis mais donné comme une éternité, offert comme la première nourriture et la seule dont vous n’aurez jamais besoin.

 

Ecrire vous fait retrouver ce rêve où vous n'êtes là pour personne sauf pour le murmure incompréhensible et attendri d'une mère devenue folle parce qu'elle s'est enfin oubliée et qu'elle divague dans les méandres de votre visage.

 

Un jour vous écrivez, et c'est ce seul murmure qui compte parce que lui seul peut couvrir le vacarme du monde. Vous ne saurez jamais si cela peut faire un livre, vous êtes dans le pur bercement de la langue, dans l'oublie de votre propre présence, dans cette musique qu'il faut prolonger jusqu'à la fin des temps.

 

Vous êtes envahi par le blanc de la page et les mots viennent parfois vous secourir du vertige, ils sont les traces, les signes, qui vous relient au ciel, à la terre et l'encre vous retient de sombrer dans la défaite toujours imminente.

 

Ecrire c'est un grand vent qui secoue les branches de l'âme emportant les feuilles les plus faibles celles qui ne tiennent que par le doute, et qui deviendront les mots les plus brûlés de votre langue.
Ecrire c'est être dans cet arrachement, dans cet envol au milieu d'une tempête, dans cette chute soudaine au cœur d'un vide terrifiant et miraculeux.

 

Consentir à ce ciel désolé, simplement consentir.

 

Traverser le rêve d'écriture c'est traverser un amour rouge comme le sang, tranchant comme une lame aiguisée, ardent comme le feu d'une forge, un amour ravagé de silence et de vent.

 

Le jour où l'on écrit c'est qu'on s'est mis en marche vers un amour, et qu'on en appelle la brûlure et l'âme souveraine, et c'est une marche aveugle main tendue vers un noir toujours plus profond.

 

On écrit avec ses silences, c'est eux qui laissent leurs empruntes d'ombres sur la blancheur des pages. Un silence se couche sur un autre silence et ainsi de suite, silence sur silence, dans un grand lit d'absence pour consommer les noces enflammées de l'espérance et de l'épuisement. Silence sur silence, lumière sur lumière, et ça, éternellement...

 

Ecrire c'est cette façon d'être au monde, ou de ne plus y être, c'est interroger le murmure et en glaner une once de lumière, c'est user le temps, le polir longuement pour en obtenir quelque élixir subtil, c'est entretenir un feu avec de minces brindilles d'encre usée, c'est écouter dans la foule le bruit que fait la solitude et dans la solitude les rumeurs de la foule, c'est ouvrir des portes interdites avec la seule clé des mots, et c'est se croire riche et se vouloir pauvre, et être désarmé et pourtant invincible, et c'est mourir plusieurs fois par jour et renaître pour que demain advienne, et c'est dormir dans l'attente et se réveiller dans la prière.

 

Rien, rien de plus. Née d'un manque l'écriture entretien souvent avec la douleur une relation incestueuse, elle souffle sur nos entrailles pour en attiser les brûlures dans des noces solitaires et sauvages.

 

C'est tout ça et mille autres choses, c'est la parole la plus épuisée qui puisse être dite car elle gît mourante au fond de notre vie on en cueille parfois les effluves tremblantes dans la paume de quelques mots.

 

Se mettre à écrire c'est distiller du temps en chauffant nos jours au rouge du cœur.
Et la brume qui s'évapore c'est nos renoncements, nos peurs qui se délient.
Et ce qui reste est si infime qu'on pourrait le perdre d'un simple soupir, si infime et pourtant si abondant qu'on pourrait en vêtir un ciel entier.

 

Franck

20 février 2008

Juste un peu....

Elle  ressemblait à ses mots.

 

 

Juste un peu absente,
juste un peu distante...

 

 

Une eau calme qui se perd dans les reflets du ciel.
Et son visage semblait lissé par une étrange sérénité, les paupières baissées comme ces vierges à l'enfant debout dans les ruissellements d'un vitrail.
Visage pali de silence que rien ne pourrait froisser.

 

 

Si elle était parfum elle serait mélodie d'un rose léger relevé d'une petite pointe de vert, une senteur du soir à la fin du printemps. Senteur et lueur du soir avec ce je ne sais quoi d'affaibli et de persistant, une note que l'on soutient dans sa dissonance pour parfaire l'harmonie et rendre hommage par avance à la nuit.
Au coin de son sourire s'est logée une douce tristesse.
Visage de neige sur le rouge du cœur.

 

 

Un ange est posé sur son épaule. Il la protège des vacarmes, l'aide à effleurer la lumière, lui donne sans doute cette gravité, uniquement pour la vêtir de pudeur pastel. Pour ne pas blesser le soleil.

 

 

Elle vient de loin, du pays des landes, du pays des pluies, des brumes et d'un temps oublié. Elle est d'ailleurs, toujours au-delà d'un voile comme si elle se tenait derrière une fenêtre qu'un déluge éclabousse, pour nous dissimuler ses larmes.

 

 

Elle est penchée sur un travail minutieux, brodant quelque étoile sur des robes crépuscules, peignant quelques tableaux, écrivant, ou simplement assise perdue dans les aurores incertaines d'une interminable prière.

 

 

Elle est enveloppée de son seul silence dans l'ombre rougissante de la flamme entêtée d'une bougie solitaire, grand aplat de chair blanche sur les sanglots de la nuit.
Droite. Droite, sans être raide, elle traverse l'espace pour l'orner, simplement l'orner, une flûte qui jouerait entre les cordes d'une harpe, une brise dans les fougères d'un sous-bois, légère comme le pourpre de l'âme enroulé à la blancheur des nuages.

 

 

Et les miroirs à son passage se taisent, respectueux. Ils frissonnent de cette coulée d'ombre claire qui les traverse.

 

 

Visage de neige sur le sang noir des souvenirs.

 

 

Parfois on croit la voir flotter pareil aux épis mûrs dans la tremblance de l'été, elle semble alors dans une sorte d'attente lointaine, comme si l'instant qui devait suivre allait lui annoncer la promesse d'un amour à cueillir. On ne pourrait l'approcher sans risquer de briser l'infini de son rêve sans risquer de dissiper le charme d'un mystère.

 

Elle est là, simplement, âme discrète, qui bât des ailes pour frôler la vie.
Visage de neige, caresse du temps sur l'onde mélancolique des eaux.

 

 

Sur ses lèvres la brise a déposé les lettres du mot amour, qu'elle épèle en un lent murmure silencieux.
Juste un peu absente.
Juste un peu distante.

 

Franck.

 

17 février 2008

Ensevelissement...

Chaque fois l'épreuve. La page. Pourquoi ? Pourquoi ce chemin ?
Qu'attendre de cette confrontation ? Le texte est long à s'élaborer. Toujours. Avancée, ratures, effacement. Quelques grappes de mots qui viennent en saccades. Et puis la lente mastication. L'exercice de la bouche. Du son. Du rythme. Des syncopes. Des stases. Du corps qui s’élance. Et le rejet. Pourquoi ?
Le texte résiste. Il y a comme une lutte. Contre qui ? Contre quoi ? Mot par mot, ligne par ligne. Aller un peu plus loin. Sans savoir, ni la destination, ni la signification.

 

A l'intérieur je sens qu'il a une chose à atteindre, il semble même que les mots pourraient venir de cette chose, mais je n'y ai pas accès. Tout est diffus. Les paroles dessinent mon lieu d'exil. En creux. Dans le creux, les mots. Ils suintent avec étrangeté, comme si je pressais une masse poreuse et gluante. Ils viennent avec lenteur, avec parcimonie. Ils raclent. Ils s'arrachent de l'ombre, et traînent toujours avec eux cette part d'ombre. Ce mystère. Cette impossible connaissance.

 

A l'intérieur il y a comme un frottement difficile à décrire, et les mots viennent de ce frottement. Copeaux d'une conscience à la dérive, ou d'un entêtement insensé, déraisonnable. Même le corps est engagé. Il cherche un autre espace dans le débordement du souffle dans la chair. Je le sens dans les bras, les doigts qui frappent le clavier, la poitrine, le ventre. Surtout le ventre. Une sorte de tension sourde. L'intention du corps qui vient frotter un endroit vide, un endroit qui n'existe pas et qui pourtant est là. Puissant, invincible. Imprenable. La page est là, au lieu du frottement.

 

C'est une lutte. Une lutte froide, austère, sévère, sans éclat, monotone. Simplement entretenir la tension. L'exacerber. Comme s'il s'agissait de contenir quelque chose qui ne sortira pas. Qui de toutes les façons ne sortira pas.
C'est une lutte froide contre quelque chose qui n'est ni ennemi, ni ami, quelque chose qui n'est que dans le creux, que dans le contre temps, qui ne dévoile sa présence que par le manque. Le paradoxe.

 

Ton absence me manque, dit le frottement, dit le mot qui suinte. Ton manque manque à mon manque, réponds la chose en creux. Ton temps manque à mon temps. Il y a le frottement du manque sur le manque dans cette lutte distante, sans éclats, sans grandeur. Et il y a la page chaque jour qui se dérobe un peu plus. Et ce temps de face à face, ce drôle de temps, qui ne se raccroche à rien d'autre qu'à lui-même, un temps qui n'a pas d'histoire.

 

Lente mastication des mots, scansion, succion, dissection. Et tout réside dans cet enchaînement consenti. Cette volonté de le maintenir, et en même temps de le réduire.

 

Peu à peu l'amour c'est résigné, a renoncé, c'est absenté de mes mots. Il ne reste plus que la trame vidée de sa broderie, vidée de ses motifs, de son désir, de ses fils de vie. La matrice vidée de son élan, de son exaltation.
Extinction progressive de la lumière dessiccation des chairs de la parole. Le mouvement c'est rétréci. Il ne reste plus que la trame desséchée, dépouillée de sa faim, de ses tentations, un enchevêtrement laminé, accablé, où le souffle ne s'accroche plus.
Ensevelissement.
Et la mélancolie cristalline scintille comme une nacre frémissante. Et c’est toujours l’inscription intraduisible du printemps, la jeunesse indestructible des fleurs et le renouveau incessant de la brise qui efface le cri d’agonie des saisons. Toujours.

La parole s’engourdit dans la déroute des crépuscules. Une apocalypse banale, sans éclat, fracassée dans la fleur de l’âge. Et l’ombre sans lumière se console comme elle peut de l’âpreté du silence.

 

Aimer, écrire, sont le même mot, la même arche, ils vont le même pas. Ils sont partis du même lieu et vont vers le même ciel.
On écrit pour visiter les mots. Pour voir s’il reste au fond de leurs dépouilles quelques traces d’amour.
Quelques traces suffiraient.
Pour sentir une dernière fois, lorsqu’on les met en bouche, la saveur des étoiles.
Pour effacer ce goût de mort si tenace.

 

Aimer, écrire, sont le même mot, la même arche, ils vont le même pas. Ils sont partis du même lieu et vont vers le même ciel.... C'était il y a longtemps... aux temps des arabesques.... Je sais l’affaissement du temps dans la gorge des heures. Cet étranglement lent. Si lent.
Franck.

16 février 2008

Dies Irae.........

Car chaque mot est une porte étroite. Un passage dans un labyrinthe de miroirs étranges. Singuliers. Qui nous renvoie des images déformées. L'effrayante face qui rebondit dans une cascade d'images aplaties par les saisons révolues, l'usure.

 

Car chaque mot est une scarification, une chair de terre sur un temps de pierre. Sillon d'une parole qui creuse un sol raviné et sec. Et chaque mots dissèque un peu plus l'autre coté de la peau, l'envers des gestes, cette part de retrait, l'incertain de la course, son enroulement autour du coquillage de la mémoire.

 

Chaque mot est une porte étroite, un passage, un crépuscule, un glissement. C'est un endroit de chute, le lieu d'une avalanche. D'un excès de néant ou de nuit. De nuit, surtout de nuit. Le kyste d'un désir impossible.

 

Car la parole raconte une autre histoire. Elle n'est que forme vide. Et le mot vient boucher un silence mortel. Bâillon des rêves, couvercle insignifiant d'un sens inaccessible. Impudeur. Dénudement dérisoire. Négligeable. Un acte décomposé qui sent le renfermé, le rance.
Car rien n'est dit, ou si peu.

 

Car il nous faudra signifier au-delà de nos paroles, dans l'avant du dire, dans l'intention claire, dans le chant inaudible et murmurant, et n'être que cantilène, et n'être que berceuse.
Je cherche un chant introuvable et me perds dans des mélodies obscures. Je cherche la litanie cristalline de la vague, ce refrain qui ouvre droit sur l'aube et l'horizon. Je cherche la trajectoire du verbe, celle qui perce l'ombre, celle qui dénoue les sinuosités du temps, je cherche le mouvement sans détour, sans recoin, sans repli. Je cherche et me perds infiniment. Mon balancier oscille sur l'abîme de mes mers introuvables. Alors je cherche à rebours des marées sur un océan désert, comme un radeau empêché, désorienté au large de mes souvenirs. Navigation hasardeuse dans les reflets éblouissants des amours inanimées.

 

Le sens se dérobe sous le pas des mots. Et le poème avance dans les décombres du temps, comme un cercueil ouvert. J’ai appris à habiter dans les jointures. A l’articulation de la lumière. Les aubes. Les crépuscules. Lieux de menaces ou de promesses.
On écrit par ennui. Ou par peur. Parfois par colère.

 

Oui, ce fond de colère qui fait obstacle. Une épaisse couche de terre noire avec sa fermentation acide, acre. J'ai beau pointer l'index sur les cendres froides de mes morts, ou sur celles encore chaudes de quelques vivants, je reste toujours à l'horizontale de mes mots dans l'impossibilité de trouver un souffle assez puissant pour me lever dans la verticale du septentrion et trouer cet humus fiévreux. Cette chape primitive. Cette écorce, cette croûte brune. Murant la purulence ancestrale qui gît dans mes siècles de silence. Colère. Rage. Colère surtout. Tellement ancienne qu'elle ne sait plus dire son pays. Le père, la mère bien sûr. Mais elle est plus ancienne encore. Elle vient d'avant. Mes limbes étaient coléreuses, mes limbes étaient rouges de colère, rouge du sang de la colère. Je suis né d'un cratère, d'une béance où la lave a mûri. Macération de feu, jusqu'à faire croûte.

 

L'ombre affûtée coupe toujours la lumière en son angle le plus faible. Le jour où je suis né, ma mère était en colère. Contre lui, comme toujours. Peut-être contre elle. Elle qui s'apprêtait à livrer son du. Le mâle attendu. Peut-être contre moi qui n'avais pas su être autre chose qu'un garçon, et qui n'avait pas eu la décence de partir dans le sang des fausses couches comme les autres avant moi et les autres après moi. Comme tous les autres. Elle était en colère. Hystérique. Bruyante. Criante.
Le temps était à l'orage. Toute la journée la chaleur avait été écrasante. Il se préparait quelque chose. En fin de journée les nuages sont montés du fond de la terre. Des nuages noirs, violets. Elle, elle était dans sa colère de parturiente désespérée, sa dernière colère avant la résignation. Alors elle criait, elle était devenue insupportable, effrayante. Et l'orage montait en volutes épaisses comme si les ténèbres s'avançaient sur la ville en même temps que la nuit. Nuit d'été boursouflé de chaleur suintante. Au bout de sa colère elle a mordu le gynéco jusqu'au sang. Il a faillit la gifler. Ma première respiration sera le tonnerre et la foudre qui frappe. Dehors c'était un déluge d'eau de sang peut-être. Et mes cris se mêlaient à cette apocalypse. Je suis né dans la colère du ciel et celle de ma mère. Né d'un orage d'été à l'heure où la nuit arrive. Né d'un écho crucifié dans la fêlure du ciel, dans le grondement éclaté de maman qui abdiquait et qui retournerait silencieuse à sa vie d'épouse en sursit d'une mort à venir. Vite. Très vite. Dies Irae. Né un soir d'été, jeté aux dents voraces d'un orage. Dies Irae. Ma première mère fut la foudre et mon premier lait une pluie diluvienne noircie par la nuit, une pluie grosse, grasse, lourde, presque fumante. Dies Irae. Mes premiers bras furent l'absence et mon premier baiser une parole repliée dans la diagonale de l'ombre. Dies Irae. Jour de colère. Kyrie eleison. Seigneur prend pitié. Ou, plutôt non, fous moi la paix Seigneur. Le Requiem de Mozart. Quand je suis revenu à la pension après l'enterrement de maman, les curés avaient organisé une messe. Toute l'institution était là. Ils ont mis en scène le requiem avec des jeux de lumières. La chapelle s'embrasait d'illuminations fulgurantes et s'éteignait lentement pour rebondir à nouveau dans l'éclat de tous ses feux. Avec la musique de Mozart. Cela aurait pu être beau si je n'avais pas été en colère. Contre eux, contre moi, contre elle. Je n'étais pas triste. J'étais dans un autre pays que la tristesse. J'étais exilé dans ma colère muette. Dies Irae. Le requiem de Mozart. Le jour où on l'a brûlé, lui. Lui. Lui. Il le voulait, alors j'ai organisé la cérémonie et l'incendie de ses chairs, faute de pouvoir incendier ma mémoire. Je l'ai fait jouer, le requiem, ce jour là. En totalité, pour emmerder les rares qui été venu. Je l'ai fait jouer, même que les flammes du four couvraient la musique quand le crémateur l'a ouvert. Le four. Avec les flammes. Dommage, qu'il ne soit pas plus long le requiem. La prochaine fois je mettrais celui de Verdi, mieux, celui de Mahler ou les deux à la suite. Dies Irae. Jour de colère. Ce jour là aussi je n'étais pas triste. Toujours la colère. Froide comme un glacier immuable sur un feu oublié.
En fait, je suis toujours accroupi dans les muqueuses rouges et sanglantes du premier jour d'orage. Dies Irae. Lacrimosa dies illa. Oh ! Jour plein de larmes. Dans les muqueuses rouges, les mâchoires déjà serrées sur tous les mots à taire.
Et même là, dans mon écriture, je n'arrive pas à la dire cette colère. Comme toutes les choses importantes elle ne s'écrit pas la colère. Elle résiste aux mots, à la pensée qui veut la dire. La colère se vit en directe. Dans le souffle. L'élan. La pureté de l'élan. Dans ce saut vers l'abîme. Elle a besoin du corps la colère, de la chair, de son tremblement. Elle a besoin du fleuve et de la boue qu'il brasse. Elle a besoin d'un autre pour la recevoir. Au lieu de ça, je reste dans cette cataracte figée, dans cette ligne de fracture de l'ombre. Barattant ma rage. Obstinément. Silencieusement. Sans mépris, mais avec entêtement. Et peut-être avec la terreur secrète de voir le barrage s'effondrer. Peur de l'envahissement, du débordement.

 

Méfie-toi de la source qui roucoule, son eau vient de l'enfer. Et les forges de l'enfer fabriquent les heures en fer, lourdes et tranchantes comme le jugement dernier.

Pourtant elle est là. Dessous. Vivante et claire, et fraîche, et jeune, parce qu'elle n'a pas servie cette colère. Elle ne s'est pas usée, ni galvaudé, elle est intacte, prête aux noces et à la messe des morts. Requiem aeternam dona eis domine. Seigneur donnez-leur le repos éternel.
Requiem des innocents. Il a bien fallut la ravaler la colère et pour la faire passer, boire un bon coup. Un bon coup et longtemps. L'hostie sacrée du malheur, il a bien fallut la ravaler. Ceci est mon corps. Tiens bois un coup !  A la tienne !  Au bûcher des heures j'ai de grands goélands crucifiés qui sentent la charogne. Au bûcher des heures j'ai des lunes déshabillées, sans corsage, à poil, le sein pâle, plantées au plus noir de mon ciel. Ces nuits tristes, infiniment seul. A se taire indéfiniment. Comme l'infini de la mer, avec ses vagues qui dansent sur les gouffres mugissants. Et qui dansent. Et qui dansent.
J'ai peut-être des raisons d'être en colère. Parce que le cadeau la vie, je ne l'ai pas vu beaucoup. Mon chemin n'a pas senti que la noisette. A part les cailloux. Les buissons ardents qui ne manquaient pas d’épines. Les désillusions, les vaines avancées, les vaines espérances et les trahisons. Les Suzon de passage, les Lison infidèles, les michetonneuses désenchantées qui s'avancent les cuisses ouvertes sur leurs roses odorantes et fanées. Parce que la vie n'est pas avare de saloperies en tout genre, et pour être sûr de votre complicité, elle fait de vous un salaud, la vie. Comme les autres. Y'a pas de raison. Pas de jaloux. Le mal n'exempte de rien, ni le bien d'ailleurs. Le sac est grand, il contiendra tout le monde à la fin. Pas de jaloux.

 

Mais las.....même de cette colère. Las. Tellement las. Des coups, des haines, des rancunes, des violences. Las, du temps passé à maudire, à juger, à condamner. Las de ma mémoire, de mes oublis. Las des démesures, des profusions, des outrances, des outrages. Las, des folies.

 

Car chaque mot est une porte étroite. Un passage dans un labyrinthe de miroirs étranges. Singuliers. Qui nous renvoie des images déformées. L'effrayante face qui rebondit dans une cascade d'images aplaties par les saisons révolues, l'usure.

 

Le sens se dérobe sous le pas de la voix. Et le poème avance dans les décombres du temps, comme un cercueil ouvert. J’ai appris à habiter dans les jointures. A l’articulation de la lumière. Les aubes. Les crépuscules. Lieux de menaces ou de promesses.
On écrit par ennui. Ou par peur. Parfois par amour.

 

Je veux simplement ce près vert renfermant dans son sein une seule goutte de rosée. Je veux la parcimonie, jusqu'au très peu, jusqu'à l'infime, jusqu'au manque.
Comme si tous les chants de la terre tenaient dans une seule note, à l'infini modulée...

Franck.

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10 février 2008

Comme une langueur désolée....

Parce que la vague est un envoûtement. Et que sa puissance vient de loin. D’un ailleurs. D'un autre temps. Parce qu’elle a commencée bien avant notre regard, comme la lumière des étoiles. Comme un long écho du temps. Comme une langueur désolée.

 

 

 

Les vagues naissent d'un endroit secret de l'océan. Nul n'en sait le lieu. Tous le redoutent. C'est un lieu de puissance et d'effondrement. C'est le lieu de la mer qui invente les naufrages. Là, au centre de ce lieu, il a un point, un point minuscule, si petit qu'il n'a pas d'espace, c'est sans doute un point d'orgue. On sait qu'il existe, mais nul ne l'a vu, et nul ne pourra jamais le voir, c'est là que naissent les vagues. Toutes les vagues.

 

 

 

Elles naissent d'une inquiétude de la terre et d'une résonance, une sorte de vibration, elles naissent d'un murmure des dieux, elles naissent d'un désenchantement, d'une affliction, comme ces mères qui accouchent, et au moment de l'apparition de l'enfant hésitent entre la joie et le désespoir. Comme une langueur désolée.
Il y a dans la naissance des vagues comme un haussement d'épaule de l'océan. A peine. Mais suffisant, comme un désintérêt, une sorte de dédain ou d'indifférence, comme si l'océan était déçu par les rêves de l'humanité, comme s'il s'en retournait chez lui au centre des abîmes, et que le haussement d'épaule, ce tremblement de colère rentrée fasse naître les vagues. Un long frissonnement venu des âges de l'univers. Comme une langueur désolée.
Dans l'envoûtement de la vague il y a cette mémoire douloureuse et cette oscillation, et cet ébranlement des eaux du dédain, et le rappel incessant de notre indigence, cette espèce d'absence, cette perpétuelle défaillance.

 

 

 

L'écriture de l'eau qui roule, tente de reprendre le mouvement d'avant, celui dont on vient. Reprendre la main sur le tangage des rêves et la vacillation de la raison. Comme la danse du chamane, comme s'il s'agissait de rappeler les forces premières, celles du sang ancestral, de retrouver le pur, le non corrompu. L'inaltérable. Appeler la démence et l'ivresse du balancement, et les faire rentrer sous sa peau, et les faire glisser le long des os, tendre ses viscères à ce brassement monotone jusqu'à l'écœurement, jusqu'au vomissement. Comme une langueur désolée.

 

 

 

C'est une écriture de la mémoire et de l'oubli, de l'amour impossible, et de la mort trop lente et trop loin, c'est une écriture qui s'aveugle sur l'horizon, et qui tremble, et qui s'essouffle. L'écriture de la mer ce n'est pas l'écriture du voyage, elle n'a pas cette tension secrète et sourde, ce n'est pas l'écriture de l'ailleurs, du partir, elle a trop de retour dans sa langue, trop de langueur dans sa perte, trop de folie dans son ignorance. L'écriture de la mer ne porte pas l'espérance, elle n'est pas la bouteille qui contient le message, elle n'est qu'une vague. Que la vague. Une et innombrable. Elle n'est qu'une eau dans l'agitation de son errance, elle n'est qu'elle-même, dans cet au-delà d'elle-même toujours renouvelé. Elle n'est que simple extension de la clarté. Expansion de l'abandon. Elle n'est que son instant dilaté, sans autre volonté que de l'être pleinement. Infiniment perdue, infiniment retrouvée. Elle se contient, elle se résiste et si elle ploie parfois, si on l'entend se briser, c'est pour mieux se recomposer, mieux se concentrer. Aller de l'éclat du mot à l'esquille de la parole. Aller de l'identique défait de l'habitude, à l'identique enveloppé de sa propre recomposition. Embrun paradoxale de l'infime et de l'immense. Paradoxe de la plénitude et du doute. De la dérive. Et de l’oubli. Comme une langueur désolée.

 

 

 

Il y a dans l'écriture de la vague une sauvagerie insoupçonnée, née des profondeurs immobiles qu'elle recouvre, et de cette résignation à ne signifier rien d'autre que le mouvement, que la présence. Une présence débarrassée de l'ombre, car elle est l'égale du soleil. Elle porte sa propre lumière, c'est ce qui la rend si étrange. Si envoûtante.

Et le soleil si révérencieux à son égard.

 

 

 

Il y a dans la vague un envoûtement, venu de sa patience, et de son entêtement à reformuler sans cesse la mer dans totalité, et dans ce renouvellement de l’attente, et dans cette joie inquiète qui la fait se gonfler, et dans la résignation qui la fait s’éclater. Il y a dans cette respiration la forme d’un chant inhumain. Le chant de tout ce qu’il y avait avant et de tout ce qu’il y aura après.
Comme une langueur désolée.

 

 

 

 

 

 

Il y a sur le bord de la vague un rire d'enfant ou un rayon de lune, c'est ce qui la blanchit et lui donne la force d'aller au bout de son enroulement, d'aller au bout de son outrance dans la profusion du verbe, et dans cette démesure lancinante.

Le soleil dit : « Je suis... ». La Mer dit : « Je consens... ». Et la vague murmure : « Je m'efforce.... Comme la graine et la fleur, je m'efforce... comme l'arbre, je m'efforce. »
Que pourrais-je dire, moi l'insolent, moi le piètre, moi le vivant fragile ? Que pourrais-je dire, sinon, je m'efforce.

Dans l'écriture de la vague je m'efforce, comme dans une prière débarrassée de ses faux dieux. Une prière sans adresse, comme le rire d'un enfant qui perce la lumière.
Malgré cette langueur affligée.

Franck.

9 février 2008

L'oratorio de la fin.....

(1er mouvement)
(Altos, haut bois, bassons, cors et quelques autres instruments) (Mouvement lento, forte) (Étirer les notes jusqu'à ce qu'elles cassent). (Toutes) (Les bémols sont proscrits, même s'ils sont écrits, ne pas les jouer)(Le chœur restera silencieux)(Le piano ne jouera que sur les touches noires)

 

Quelque chose se souvient. Quelque chose se souvient de la première nuit du monde. Epaisse et souveraine. La première nuit du monde. Une plénitude dans l'épaisseur. Grande nuit des dieux. Sans temps. Sans parole. Toute en prière. Première nuit du monde, où l'homme parlait seulement aux dieux. Où les dieux répondaient à l'homme. Et c'était un dialogue. Et c'était la première nuit du monde. Et chaque destin s'accomplissait, car il n'y avait pas d'événement, pas de quotidien, seulement des miracles ou des tragédies. Seulement de la rocaille et du vent.
Le laboureur levait sa face aux cieux, sa face de sillons lourds, sa face de glaise ravinée. Et le laboureur baissait les yeux. Et il s'attelait. Pour creuser sa vie. Et c'était la nuit du monde, la première, la seule, la grande. Un temps sans écriture. Seulement des signes, des marques, des stigmates. Et puis des incantations sous les étoiles. C'était le temps de l'ordre et de l'éternelle présence. Et les ombres avaient plus de vie que la chair. Temps fixe. Brûlant sous le soleil et le regard accablé des dieux. Et c'était un temps sans écriture. Le temps des pierres, sans futur, sans passé, sans issue. Un temps habité, sans espace. Des matins, des soirs, et la tragédie du vent entre les deux.

 

(2ème mouvement)
(Harpe, violoncelle, violons, piccolo, viole de gambe, timbales, triangle ou carré, guimbarde, et mirliton) (Je tiens particulièrement au mirliton)(Le chœur restera toujours silencieux)(Le piano ne jouera que sur les touches blanches... pour changer)

 

Et le jour est venu, et avec le jour, l'aube des temps. Et la lumière a palie les créations divines. Et avec le jour, l'écriture. Et avec le jour, la mémoire. Et avec le jour la peur. La peur du retour. La peur de la fin. Et avec le jour, la fin des prières. Et avec le jour, l'absence. Et avec le jour, le silence changea de couleur et de destin. Et le jour est venu avec l'aube des temps. Et l'écriture, et les voix de l'écriture, et les solitudes de l'écriture. Et les mémoires. Toutes les mémoires.
L'écriture porte en elle la tentation du retour, c'est pour cela qu'elle s'écrit à rebours du temps qui la dit.
Retour sur l'inaccompli.
Sur l'inaccompli des temps à venir. Sur l'inaccompli éternel. L'impossible accomplissement. L'impossible sacre.
La défaite.

 

(3ème mouvement)
(Tout l'orchestre)(Respecter les silences, tous les silences et les soupirs, tous les soupirs)(Les violons devront insister sur la couleur bleue, les cuivres se chargeront du rouge)(Le chœur continuera à être silencieux, il est la voix silencieuse, et la première nuit du monde)(Le chef s'inspirera du printemps et du vol des oiseaux pour guider l'orchestre)

 

L'écriture passe son temps à se suspendre, comme si dans ses stases successives se trouvait sa vérité ultime. La Vérité. L'écriture cherche son silence, dans l'au-delà des mots ou dans leur effondrement. L'accomplissement du dire dans le vide. Le vide d'après.
L'écriture est solaire, elle se souvient de la nuit, c’est ce qui en fait l’éternel chemin de croix, car l'écriture c'est la mémoire du désastre. Et l'écriture est solaire, c'est pourquoi elle a affaire aux ombres, aux traces qui s'effacent, aux rêves qui rattrapent nos gestes, à ce qui respire encore dans les coins les plus perdus de nos vies.
Comme si le geste d'écrire avait besoin de s'arrêter pour s'accomplir. L'ultime appel à la vie. Et le geste qui se resserre. Comme la matière dans l'atome. Resserrement de l'espace de l'écriture pour lui donner la puissance du cri. Le cri. Le mot dénué de parole. Le dire pur. Le tintement de la vie dans la chair.
La révélation.
Rimbaud cesse d'écrire. Cesse-t-il d'être poète ? Ou bien commence-t-il à le devenir ? Ou bien l'a-t-il toujours été ?
Qu’importe c’est toujours l'accomplissement dans l'inaccompli.
L'inachevable.
Le précaire comme horizon infini.
La peau vulnérable du poème se raidi jusqu'à la cassure, jusqu'à la faille de lumière brutale.
Ecrire c'est autre chose qu'écrire. C'est avant tout signifier le feu, et tout ce qui pourra détruire le feu.
Le feu. Le feu séparé de la chaleur. Le feu comme principe d'ascension et de disparition. Chemin de retour à la nuit.
Retour à la nuit lumineuse.

 

(Sur la scène il ne reste que le chœur. Alors on entendra un chant noirci, en contre chant, une mélodie jaune, un peu comme les champs de blés au début de l’été. Longue ascension de notes tenues jusqu’à la blessure.

 

Franck.

3 février 2008

Dissonance....Assonance.....

Dissonance. Souvent, trop souvent la lumière du jour en frottant ma peau, m'écorche. Mes gestes sont noués. Ils manquent d'élan, comme noués ou pris dans l'étau d'une drôle de fatalité. Pour avoir accès au geste léger il faudrait se quitter. Mais il y a une épaisseur invincible. La profondeur d'une ombre collante, grasse, visqueuse.

 

 

 

Je cherche le mouvement. Celui de l'arbre. Floraison de puissance calme. Je ne suis qu’une racine noyée de terre.

 

 

 

Je cherche le mouvement. L'allègement d'un élan pur. Net. Clair. Chantant. Vaincre le paradoxe, car il faut s'absenter de soi pour être présent. Là. En totalité, d'accueil et de don. Juste là, posé sur le fil, léger, dansant. Mon geste est pris dans la rigueur d'une saison perdue. Mon mouvement à froid. Pris dans la glace d'un silence. Ce n'est pas un vrai silence. C'est une parole empêchée. Parole de terre noire. Impossible germination. Essor vaincu. Défait. Grouillance obscure.
Fermentation acide d'une parole stagnante. Une vase filandreuse et puante. Mon geste est dans l'enfouissement, dans la consistance de son retrait, de son en deçà. Comme si le corps ne portait plus la parole, la sensation d'une chute lourde, sans grâce, d'une déchéance, une déliquescence qui n'en fini pas.

 

 

 

Elle s'appelait Fleur. Quelques étoiles nous ont rassemblés, l'espace d'un passage de comète. L'espace d'une sonate. Elle avançait dans la vie avec un grand regard effarée. Un visage de lune inquiète, d'une beauté fragile, de ces beautés que l'on n'ose déranger. Comme si elle nous venait d'un autre monde, d'un autre mystère. Grande, mince, des gestes lents et gracieux, toujours à la recherche d'une harmonie secrète, d'une perfection étrange. Grande, mince toujours vêtue de noir, ce qui faisait ressortir la blancheur de sa peau, et la lumière de ses yeux étonnés. Quand elle posait sa main sur mon bras, j'avais l'impression d'une chaleur diffuse et d'un frisson soyeux comme si un moineau au cœur battant était là, à portée de souffle. Délicate élégance de l'âme incarnée. Noce de la pudeur et de la grâce, de l'émotion et du désir désarmé de ses violences.
Elle habitait la rue du Mont Cenis dans une petite chambre cachée sous les combles où elle récitait ses rôles. Comédienne. Jeune comédienne, qui cherchait son souffle dans le verbe, qui cherchait son corps dans des morceaux de paroles, qui habillait la vie de mots, de poésie, raccommodant chaque jour la dissonance des heures avec son violon. Et cette sonate de Schubert. Fleur, c’était son nom. Ce qui touchait en premier c'était sa légèreté, puis juste derrière, son inquiétude, une sorte de désarroi sans lourdeur, comme si elle était perdue, ici, sur une terre incompréhensible. Seulement perdue. Je ne lui ai jamais connue de tristesse, elle marchait sur son fil, elle dansait sur son fil et le soir elle sortait son violon et jouait Schubert ou Vivaldi.
Il faut imaginer la scène : la petite chambre, la pénombre d'un soir d'été, par le velux ouvert une sereine fraîcheur, sur le bord de son petit bureau une bougie allumée, et elle, droite, simplement vêtue d'une chemise rouge sombre, une chemise d'homme qu'elle portait déboutonnée, les manches relevées, et ses longs cheveux noirs défaits. Elle inclinait doucement la tête, glissait l'instrument au creux de son épaule, posait sa joue sur le bois brillant du violon, comme pour un baiser, comme pour une tendresse, comme elle aurait fait sur la peau d'un amour. L'étroitesse de la pièce la rendait encore plus grande, encore plus droite. Pénombre grandissante dans cette lumière orangée, ensanglantée du rouge de sa chemise ouverte. Et son corps nu. Blancheur palie. Droite sortie directement d'un mystère, d'une légende. Sorti d'un rêve. Elle posait avec lenteur l'archet sur les cordes, et la chambre était envahie d'ombres dansantes. Instants singuliers. Fleur jouait Schubert, presque nue, presque immortelle. Et le jour fléchissait encore comme pour rendre grâce, ou pour la protéger un peu plus, et le violon appelait une à une chaque étoile, et Fleur appelait la nuit, la nuit des premiers temps, la nuit prodigieuse, saisissante des premiers temps. Et la nuit lui répondait. Et la nudité de son corps s'estompait peu à peu emportée par chaque note. Et Fleur appartenait à la nuit, et la flamme dansait cherchant l'accord avec les sons du violon. Nuit ruisselante de chaleur musicale, d'émotion traversée, feuilletée note à note, comme si à cet endroit du monde, dans ce temps précis, une source naissait répandant son eau lustrale, comme si un trou de lumière perçait le néant. Fleur savait remettre en ordre le monde, elle harmonisait ici, ce que d'autres défaisaient plus loin. Mais Fleur n'avait pas de lassitude, et le mouvement de son geste sortait de son long corps nu, comme la houle sort l'été, des grands champs de blés brassés par une brise amoureuse. Elle inventait le geste pur, elle inventait la nuit, elle inventait l'impossible temps de la présence révélée.
Il y a dans le jeu de l'ombre et de la musique un accord particulier, comme si du vivant cherchait du vivant, comme si nos égarements trouvaient leur issue. L'amour se bâtit dans l'ombre et dans l'alvéole que laissent les notes d'une sonate de Schubert à l'approche de la nuit

 

 

 

Fleur a posé son violon. Fleur s'est allongée sur le lit, j'ai simplement placé mes mains sur son ventre, j'ai simplement baisé ses seins, j'ai simplement goutté sur ses lèvres la saveur de la nuit, j'ai simplement caressé le silence qui recouvrait son corps, j'ai simplement enfoui ma figure dans sa chevelure, j'ai simplement entendu son cœur battre, j'ai simplement senti dans mon cou son souffle mêlé de notes insolites...

 

 

 

Fleur parcourait la vie avec l’élégance rare des funambules. La pièce qu'elle répétait l'accaparait beaucoup. « La valses des hasards », elle y jouait une morte si vivante, en prise avec un ange si facétieux. Jouer, pour elle, c’était d'abord se battre avec son corps, c'était trouver le geste, le mouvement. Chercher dans le mot, le mouvement juste, celui qui fait tinter le ciel. Jouer c'était d'abord chercher la voix, celle qui va dire le corps, c'était chercher le souffle qui allait porter le geste.

 

 

 

Et Fleur s'épuisait dans cette descente joyeuse au fond du mot. Jouer c'était devenir un arbre dans sa croissance et dans ses fruits, dans ses craquements, dans son élancement solitaire et généreux, jouer c'était arracher le trop plein, évider le surplus, sabrer dans la chair des faiblesses, tarauder les peurs, les entraves. Jouer c'était accepter de vivre dans le pli du texte, à la jointure du vide laissé par le rêve effondré sur lui-même.
Chaque jour Fleur partait au plus loin d'elle, elle quittait tout, laissait tout ouvert, et il y avait de l'exaltation dans cette perte, et il y avait du ravissement, de la jouissance dans cet abandon. Et chaque jour elle partait sur son fil tendu au-dessus des gouffres d'insignifiance. D'un pas de danse. Ivresse du vertige. Chaque jour elle accordait un peu plus sa chair à la chair du texte, chaque jour elle inventait le geste qui devrait naître plus tard. Chaque jour elle inventait l'enfance et la présence, et l'arbre qui la traversait.          

 

 

 

Je cherche le mouvement au-delà de la dissonance, un mouvement qui aurait perdu sa propre mémoire. Un mouvement juste. Vertical. Un mouvement qui passerait en son propre centre. Le mouvement de Fleur lorsqu'elle jouait Schubert nue, dans l'ombre envahissante d'une nuit d'été.

 

 

 

Ce matin j'ai reçu un texto de Fleur : « Cher Franck ! J'ai pensé fort à toi, hier. Alors il n'est pas trop tard pour te souhaiter une heureuse et tendre année. J'espère que les fenêtres de ton âme vont s'ouvrir pour mieux te sourire et guider tes pas vers le chemin de la quiétude et de la félicité. Fleur.»

 

 

 

Si tu savais comme je suis loin de cette quiétude, si tu savais combien Schubert me manque. Si tu savais mon écrasement à chaque texte et l'harassement qui s'en suit. Si tu savais comme chacun de tes gestes peuple encore ma mémoire, si tu savais ma maladresse sur le fil tendu et ma marche hésitante, et cette vie qui s'effrite, et cet arbre mort qui me troue les entrailles.

 

 

 

Et l'amour échappait à nos mots. Seuls quelques gestes l'éclairaient. Il nous fallait cette ignorance de nous-mêmes. Comme si les mots pouvaient chasser la présence, l’effrayer. Il fallait n'en rien dire. Délimiter un espace inattaquable. Peut-être pour se préserver de l'incommensurable banalité.  Entretenir l'incroyable. Comme au début lorsque je la voyais traverser une pièce et que j'avais cette sensation que le réel tremblait, que j'étais entre deux espaces. Et que de la voir, elle, me demandait d'ajuster mon regard à ce qui le débordait. Une sensation électrique. Fugace. Troublante.
Et parfois nos visages se rapprochaient. Nous fermions les yeux. Presque à se toucher. Sans se toucher. Sentir la seule présence. Proche. Avec le souffle, la respiration. Parfois elle passait sa main sur mon visage, comme une aveugle qui découvre un inconnu. Doigts légers. Dire l'amour dans ce silence aveugle. Eteindre tous les sens pour concentrer l'unique présence dans cette caresse. Ouvrir les yeux nous aurait annulés, effacés, anéantis.

 

 

 

Et nous restions dans la pénombre de nos vies, à caresser les galets du temps. Pierres lisses. Ombres aiguës. Temps sans mesure. Temps de houle où les vagues se balancent de vagues en vagues, portées simplement par le mouvement mystérieux qui les enlace.
Elle brodait des caresses sur la dentelle de nos songes silencieux. Et nous étions dans l'ignorance sensuelle d'une distance impraticable. Proche, sans se toucher, à la portée d'un désir inavoué. Armés seulement de nos tremblements, pour survivre. Moi, l'Oedipe accomplissant le rêve d'Antigone. Aveugle errant, comme la métaphore d'une humanerie.

 

 

 

L'amour bredouille des litanies incompréhensibles, faites du frottement de la parole sur la peau d'un sein, de la coupure des mots à l'endroit du mensonge.

 

 

 

Nous aimons à travers nos blessures, c'est pour cela que les amants échangent leurs sangs, c'est pour cela que l'amour échappe aux mots. L'amour naît toujours de nuit, dans le dénuement d'une saison morte ou perdue. De nuit. Toujours de nuit. Et nous aimons toujours au travers d'un souvenir ancien. Et nous aimons toujours comme si nous voulions le retrouver. Comme s'il fallait le retrouver. Et l’oubli nous menace et embrase nos peurs dans l'urgence de renouer avec le sacrifice premier, qui nous révèlerait et nous détruirait en même temps.
La première nuit.
Aimer c'est tenter de la rejoindre, dans l'ignorance de nous même. Et remonter le fleuve de nos générations.

 

 

 

Et les corps démentaient nos silences. Et nos corps déniaient nos souffrances.

 

 

 

Je cherche le mouvement au-delà de la dissonance, un mouvement qui aurait perdu sa propre mémoire. Un mouvement juste. Vertical. Un mouvement qui passerait en son propre centre. Juste la musique. Et la danse. Traverser la lumière en son point de tremblement. Un mouvement qui part à sa propre rencontre, qui se découvre, qui se dénude, qui s'invente au moment où il se fait.

 

 

 

 

 

 

Recommencer. Recommencer. Pour ne pas mourir. Ou pour mourir plus vite. Epuiser la langueur, fille de nos peurs. Recommencer à aimer. Encore une fois. La dernière. La seule.
Et l'amour se dérobait à nos regards. Comme à nos mots. Comme à nos vies.
Simples. Ignorants. Et tremblants.

Franck.

2 février 2008

Pourquoi... pourquoi.....

Pourquoi tu écris ? Je n'en sais rien. Je sais seulement que je le fais. Et que c'est la chose la plus difficile que je n'ai jamais faite. Qu'est-ce que tu écris ? Je n'en sais rien. Je sais seulement que ce n'est pas des histoires, c'est un mouvement. Toujours le même. Un geste, toujours le même. Et une attente. L'attente que ce geste se sépare de moi. L'attente que quelque chose me quitte. Avec ce désir souterrain qui me happe avec lenteur, une sorte d'élan décomposé, obstiné. N'être rien. N'être plus rien, sinon ce temps d'écriture, cette condensation. Comme une buée qui sort du ventre, parce qu'il s'exaspère de ses trop lourdes macérations. Une buée qui vient se coller aux parois des veines, du crâne, des yeux, et qui se condense dans le mot, et le mouvement, et le geste, et le sang, et les chagrins. Temps d'écriture perdu dans l'alchimie des heures dérobées au temps. Archipel des mots. Récifs acérés du verbe. Naufrage. Naufrage toujours recommencé. Lassitude. Affaissement. Avec l'exaltation des extases mélancoliques. Une sorte de jouissance ténébreuse. Un battement organique, qui donne cette sensation diffuse de tremblement des chairs. Il y a dans cette buée comme un froissement de la lumière, et dans cette condensation comme une hémorragie d'un liquide épais et noir. L'ombre liquide de l'existence. L'épanchement d'une solitude absolue. Irréversible.

 

Car il n'y a jamais d'histoire, il y a seulement le mouvement, le même geste de vie, le même élan sur le même chemin. Et au bout, le même écrasement. Les histoires ne s'écrivent pas, car il n'y jamais d'histoire. Seuls quelques éblouissements. Et l'illusion qui les suit.

 

Qu'est-ce que tu écris ? Je n'en sais rien. Je brasse les temps et mes peurs, je fais de mon passé un futur acceptable, je fais de l'avenir des souvenirs lumineux, j'étire les bords du présent, je déploie l'instant, agrandit l'impossible frontière des aurores. Que pourrais-je faire d'autre, sinon ces trous dans la durée, sinon brouiller les cycles et faire entrer en moi assez de folie, et effacer ma trace pour que la mort m'oublie ou qu'elle me sacre, qu'importe. Je n'écris pas ce qui se raconte, je n'écris pas ce qui se dit, j'écris ce qui se marmonne, ce qui se murmure, j'écris pour le souffle, pour rester en deçà du silence.

 

Mais comment tu écris ? Je n'en sais rien. A part le désordre et cette agitation qui nourrit mon attente, juste après l'appel. Car j'appelle, et certains mots me répondent, vagues échos en résonances. J'écris dans la lenteur, presque dans l'arrêt. Rumination de la langue. Pesant dégorgement. Mastication des humeurs amères. Mâchement de chaque souvenir où se mêle le souffle d'aujourd'hui. Incantation lancinante, jusqu'à l'envoûtement, jusqu'à la folie. Assonance de l'âme. J'écris crucifié sous le poids d'une interminable transfusion. L'inachevable échange des sangs. Et cette impression de séparation, de ruine. Atteindre mes défaites et ce point d'inflexion du destin, le point frontière, le point de la séparation des eaux. Le point invivable parce qu'il n'a pas d'espace et qu'il n'a pas de temps. Point mort, où la mort même s'épuise. Où certains jours elle recule terrifiée par sa propre image. Point juste assez vaste pour esquisser un pas de danse.

 

Alors, où écris-tu ? Je n'en sais rien. Ce n'est jamais le même endroit, et pourtant chacun se ressemble. J'écris sur des débris de néants, sur des restes, sur la trace infime et dérisoire que laissent le vol des oiseaux dans l'œil de l'amoureuse, j'écris sur les gouttes de pluies, parfois sur des larmes, j'écris dans les bourrelets des nuages entre la blancheur et le gris, entre les boursouflures et l'étirement, j'écris sur le fil de l'éclair dans les zébrures de lumière, ou sur des pétales de roses, ou sur l'élytre des cigales, sur le souffle des accordéons, dans mes landes froides, j'écris dans des lieux qui n'existent plus, dans les citadelles détruites, dans les villes incendiées, j'écris dans le recommencement, et dans la fin, ou sur la peau des mes amours perdues, j'écris sur l'ourlet de mes cicatrices, sur le cuir noirci des trahisons. Parfois, j'écris dans l'épuisement du rêve, ou sur des vertiges, ou sur le champ de neige qui s'étend derrière la vitre de ma mémoire. J'écris sur le rouge, et dans le rouge des amours, dans profusion et la parcimonie, dans l'avant et dans l'après. Jusqu'à l'incandescence. Jusqu'au pétillement de l'univers, lorsque les étoiles claquent leurs doigts pour accompagner le chuchotement, ou la prière, ou seulement le silence.

 

Et quand écris-tu ? Je n'en sais rien. Tout le temps, ou jamais. Je suis sur le rocher et j'attends la marée. La noyade. L'échouement. Lorsque la véhémence me submerge, ou que l'arrachement me cloue. Quand écris-tu ? J'écris aux temps creux. Au contre temps du temps. Au temps du naître. Au temps du mourir. Dans les fissures des crépuscules et jusqu'aux affleurements des aubes. J'écris surtout dans les autres saisons, celles qui viennent après, ou celles que l'on a oubliées. J'écris dans les temps ouverts aux quatre vents, dans les temps des mille solstices, celui des roses des temps égarés, ou dans le cœur brûlé des éclipses. En fait, j'écris dans les temps pauvres, les temps abîmés, dépossédés de leurs durées, les temps usés, délaissés. Dans ces temps qui nous quittent, dans ces temps qui nous manquent. Ou ces temps cueillis, au hasard, comme l'on cueille une mûre sur les ronciers des chemins. Temps pèlerinage. Temps des cortèges ombreux ou des longues processions.
Alors je vais pieds nus dans mon écriture, comme dans ce torrent caillouteux et sauvage, et lorsque je trébuche, l'eau fraîche des mots me désaltère et me lave des bassesses, des insignifiances, des séductions perfides. Je vais pieds nus dans mon écriture, maladroit et douloureux, remontant l'eau des mots... et jusqu'à la source symphonique de leurs silences.

 

Alors je vais pieds nus, car je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal brunes et cassantes. Je sais ces pays désolés d'être encore là. Ces terres d'absence où seul le vent du nord trouve son souffle dans les bruyères, et sa nourriture aux bouches des pierres usées.
Je sais ces pays de brumes sur lesquelles les rêves s'écorchent et saignent, ces lieux cabossés par tant d'oublis, martelés par le temps et la corrosion des désirs insuffisants.

 

Je vais pieds nus car je sais ces lieux nécessiteux, miséreux, qui ne tendent plus la main pour survivre préférant l'agonie lente des siècles. Je sais ces landes qui gémissent aux portes du ciel, ces landes sans prière, sans salut, je sais les plaintes déchirées des terres sauvages et je sais les âmes qui les hantent, je sais leurs voyages sans fin, leurs appels, leurs errances au bord des neiges éternelles, leurs traversées des crachins de glaces, et des froids monotones. Je sais cette tristesse qui blanchit leurs regards et cette mélancolie redoutable qui séjourne sur la peau de leurs complaintes. Les landes frileuses ne sont pas des landes amoureuses, elles ont abandonné leurs chairs et leurs soupirs et leurs tentations. Elles produisent du silence, des distances, et façonnent nos éloignements et célèbrent nos séparations et bénissent nos accablements.

 

Je vais pieds nus et je cherche la musique dans ces landes fracassées de vents et je crois qu'il n'y en a pas d'audible, car les déserts et les landes dépassent la musique ; en fait, ils ne sont que musique pure. Tout part de là, et tout y reviendra. Ce sont les lieux de la totalité, puisque défait de tout. Des lieux qui préparent ou qui prolongent. Qui exigent avant, et qui exigent encore plus après. Ils se laissent traverser mais jamais pénétrer. Si la main est assez ferme et assurée elle peut parfois les caresser, mais sans jamais pouvoir les abuser. Ce sont les lieux de la totalité et de la simplification, de la première perfection et de la dernière.

 

Alors je vais pieds nus car je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal mauves et sévères, sans arbres, sans racine. Comme une mer de bruyères tranchantes et brutales, une mer raidie dans son mouvement âpre, une écorce cornue et rêche et rugueuse. Je sais ces landes persistantes, ces terres usées, brisées de solitude grave, suffoquant sous la vapeur compacte des bouillards immuables. Terre saturée. Imprégnée. Imbibée de désespoirs primitifs et obstinés.

 

Et je sais mes plaines froides, mes landes du nord, mes lacs de brumes grises. Je sais ce sang froid et ces absences, et ce vent qui m'observe et ces neiges démembrées qui tombent au fond de mes os. Je sais tous ces jours dépourvus, arides, insignifiants, et mes mains si pauvres et ce regard si maigre. Je sais tout cela. Mille fois traversé. Mille fois disséqué. L'infini retour de mes landes mordantes, de mes terres sans horizon, de mes journées sans lumière. Ces terres abondantes sans limites.

 

Et je sais ces plaines froides qui dévorent la langue, chaque mot de la langue, et l'écriture qui gratte la glace et le texte pris dans les hurlements des bourrasques de l'impossible dire. Comme si la parole était traversée dans sa chair par un fil barbelé. Impénétrable parole qui me laisse désarmé, en exil, banni de mon propre désir, relégué, refoulé de ma propre demeure. Et mon œil effaré fixe dans l'ombre du ciel le vol bouleversant des oies sauvages vers le nord. Comme un destin mille fois répété, comme une usure lancinante et troublante. Sur le ciel gris et noir de mon enfance. Le vol des oies sauvages vers le nord. Comme une fatalité. Mille fois répétée. Laborieuse berceuse qui ne survit plus à la nuit qui s'approche. Et cet épuisement. Et cette envie de nord. De glace. De fin....

 

Alors je vais pieds nus dans mon écriture, comme dans ce torrent caillouteux et sauvage, et lorsque je trébuche, l'eau fraîche des mots me désaltère et me lave des bassesses, des insignifiances, des séductions perfides. Je vais pieds nus dans mon écriture, maladroit et douloureux, remontant l'eau des mots... et jusqu'à la source symphonique de leurs silences.
Cette envie de nord, de glace, de fin.
Toujours plus seul, toujours plus loin.

Franck

27 janvier 2008

Elle écrit.....

La parole du matin n'efface jamais totalement la nuit. Dans la rosée des mots on décèle parfois quelques chagrins inconsolés.
Inconsolables.
Et chaque matin il nous appartient de réinventer la langue. Et chaque matin il nous faudrait renommer toute la création.

 

 

 

 

****

 

 

 

Dans ce coin d'univers où elle est posée, elle nous dit l'attente sombre, et le monde qu'elle voit au balcon de sa mémoire. Ses jardins. Ses jachères.
Il faut imaginer, c'est une silhouette ballottée par les remous d'une onde fraîche, une forme frissonnante dans la marge transparente des jours frivoles, une figure dénudée et chaste, une figure d'horizon dans le reflux des saisons. Chaude icône aux cheveux de brouillards à la peau blanchie d'écume.
Et ses yeux ont cette brillance singulière, où dans le même mouvement des paupières apparaissent la joie gourmande de la vie et la tristesse, sans laquelle cette joie n'aurait aucun sens.
Des yeux ardents écarquillés sur l'envers du décor.
Un regard ruisselant qui donnent de la lumière au royaume qu'elle habite.
Un sourire la pare souvent, un sourire de perle dessiné avec un souvenir d'enfance, le sourire lunaire des consolations enfantines avec son infinie douceur, son infinie langueur. Oui, l'infini de l'amour fragile prêt à défaillir.
Un sourire la pare, à moins que cela soit des larmes d'une jeunesse arrachée au ciel.
Elle confectionne un paysage de textes avec une incomparable aisance, ainsi elle le ferait d'un bouquet tumultueux de fleurs sauvages. Fleur à fleur. Mots à mot.
Chez elle chaque texte est une chrysalide. Et de ses seuls doigts elle fait naître les papillons des mots. Et parfois sa main glisse sur le clavier, elle caresse les touches comme si elle traversait mille vies.
Chaque jour elle s'embarque pour un voyage qui pourrait la déposer sur les rivages brûlants de passions crépitantes. Navigation incertaine, presque hésitante, toujours au bord d'un naufrage. Les textes sont les nuages qui la guident. Qui la sauve, ils sont les alizés qui portent sa dérive, les albatros qui lui composent et saisissent l'âme.
Tout le jour elle est dans le mouvement des mots, dans leurs couleurs, leurs cendres, elle est dans le blanc de la page entre le noir des lettres, elle écoute leurs histoires.
Alors elle se sent pénétrée par le grand fleuve charriant la peur et l’extase.
Chaque texte est fait de sa chair et de l'attente, de l'attente et de l'amour, de cet amour inachevable et son souffle se suspend lorsque survient des réponses inconnues, réponses de blessures ou de solitude claire. C'est un vertige enivrant, car elle connaît leurs folies désarmées, leur transparence secrète, cette part épuisée qu'ils déplacent. Elle sait les secourir en les enchantant d'un regard d'amour, en leur prodiguant le geste d'abandon essentiel : ce baiser protecteur qui les éclaire.
Et lorsque le lecteur, ombre de passage, traverse son temple pour cueillir quelques mots, tel le promeneur absent dans un champ de coquelicots, elle n'oublie jamais un dernier frôlement comme elle le ferait sur la joue rose d'un enfant.
Quand vient la nuit dans l'obscurité religieuse de sa petite maison de mots, bien calée entre deux silences, elle entend la voix des textes, leurs chants. Et le chuchotement des heures. Elle est alors un port scintillant qui veille sur le balancement des barques, la sentinelle des mots, la gardienne d'un phare sur l'océan de la langue, une lueur de crépuscule sur nos chemins d'espérance. Une île qui garde l’océan. Elle est assise, attentive, et sa beauté est émouvante par l'évidence de son regard qui dit l'amour dans sa part de murmure, de don, dans sa part la plus effondrée, celle qui gît au plus profond, dans sa part d'enfance ressuscitée presque sauvée de la nuit, des blessures et des souillures, et des oublis, et des méprises.
Calme et douce, elle ressemble aux souvenirs comme une source, comme une eau gorgée de musique, de nuances étranges, une eau qui laverait le ciel de nos peurs, un baume de vie pour l'errance.
Chaque nuit elle chante, parfois elle vole, et la course des étoiles s'organise autour d'elle avec lenteur et mesure, car elle a le pouvoir d'arrêter le temps, de le suspendre. Elle n'est pas une ombre, son sang est rouge et il coule comme un torrent fier. Et elle ne dort jamais, parce qu'il faut veiller sur tous les fantômes de sa maison hantée, ils pourraient envahir la terre. Alors elle surveille. Armée de ses mots et ne laisse rien passer. Surtout pas nos faiblesses, nos complaisances. Elle est là, dans la nuit. Elle veille.
Comme une île fière et farouche.
Elle écrit des poèmes qu’il ne lira jamais.
« Mon amour, tes plus longs silences sont mes plus beaux poèmes...
Mon amour sais-tu que l'étreinte est la forme la plus accomplie du langage.
Mon amour sais-tu que l'absence de l'étreinte est la forme la plus accomplie du dénuement.
La puissance d'un désir abandonné.
Mon amour crois-tu que c'est le début de la folie....
Mon amour que pourrais-je taire afin que tu m'entendes... »
Elle écrit infiniment patiente, infiniment brûlante, infiniment perdue.
Elle écrit dans les heures lentes et graves, cadençant dans ces silences, la force du pardon et la grâce d’un désir toujours naissant.
Elle écrit... Elle écrit.....

 

 

****

 

 

 

La parole du matin n'efface jamais totalement la nuit. Dans la rosée des mots on décèle parfois quelques chagrins inconsolés.
Inconsolables.
Et chaque matin il nous appartient de réinventer la langue. Et chaque matin il nous faudrait renommer toute la création.
La parole du matin
Se reconnaît à ce qu'elle n'a pas d'ombre,
Elle s'avance, nue,
Dans l'éclat éblouissant de la lumière,
C'est une parole qui brûle la langue
Et qui consume l'âme.

 

 

 

 

****

 

 

 

C’est lorsque que j’ai su que je ne la reverrai plus, que j’ai commencé à l’attendre…

Franck.

 

 

 

 

26 janvier 2008

L'horizon consumé....

Car il m'a fallut considérer les étendues devant et celles derrières. Et j'ai voulu les mesurer, comme si elles recélaient un savoir, peut-être un pouvoir. Et j'ai regardé longtemps ces espaces fragiles. Et j'ai additionné, et j'ai soustrait, et j'ai fait toutes sortes d'opérations vaines, inutiles. Et j'ai voulu peser chaque souvenir et chaque espérance.

Car il m'a fallut considérer toutes les étendues et n'être qu'un naufragé au milieu d'un océan de vagues amères.

 

***

 

Je suis resté sur le bord du fleuve. Je ne sais plus combien de temps. Plusieurs jours. Là, sur le bord brûlant du fleuve. Et il n'y avait rien, hormis le fleuve, le désert, et moi assis entre les deux. Juste à la frontière des terres vides et des eaux larges, à regarder le temps passer. Cela devait être un peu avant Bourem. A l'endroit où le fleuve se met bien à plat, là où il s'étire pour passer sur les sables incendiés. Un fleuve à plat ventre, ondulant lentement comme s'il traversait des sables mouvant. Temps contre temps. Usure contre usure. Etalé dans le plus large de ses eaux aux risques de perdre ses rives. D'ailleurs elles se perdaient parfois derrière un pli de dune ou dans l'œil humide d'un mirage.
Si la mer parle à notre âme, le fleuve, lui, parle à notre histoire. Il y a dans le fleuve l'ébauche d'un dialogue avec ce qui était avant nous, et ce qui sera après. L'homme au bord du fleuve se sait mortel. Et cela le rend triste. Infiniment triste. Comme ces journées assis sur le bord du fleuve. Le Niger. Au Mali. Il y a longtemps. Tout au début des temps.

 

Six, peut-être sept jours à attendre. Assez de temps pour la création des mondes et des univers, assez de temps pour que s'écoule l'infini tristesse, et pour sentir la lente mélancolie du fleuve. Fleuve des terres brûlées, fleuve des enfers aux langueurs mystérieuses. Fleuve lent. Grave. Aux flots austères et silencieux. Car il y a des lieux où les paroles n'accrochent pas. Rien ne peut se dire. Tout est écrasé par lutte lente des éléments. Lutte antique, immémoriale, puissante confrontation des silences, celui du désert, celui du fleuve et pour les sacrer tous les deux, celui du soleil. La rencontre du temps et de l'espace. Je suis resté sur le bord du fleuve. Assis, sur le lieu même de la folie, de l'incommensurable folie de l'existence, à regarder le fleuve, comme si l'apocalypse devait surgir de l'horizon consumé. Car il y a des lieux où la pensée devient inutile, et vaine, et indécente, où la raison ne peut plus se survivre, où l'intelligence n'est qu'une excroissance du malheur et d'un mauvais hasard. Il y a des lieux où toute pensée n'est qu'une écorce morte, l'enveloppe desséchée de nos vanités. Il y a des lieux où si tu ne sais rêver, tu meurs.

 

Six jours, peut-être sept, à me demander ce que je faisais là, sur les rives du fleuve, pris dans l'étau primitif, originel, radical des lieux. Lieux métaphores. Assis dans la gueule même des mythes. Il est paradoxale d'imaginer que toutes les paroles son parties de ces lieux impossibles. Sans doute que pour poser le premier mot il fallait un espace infini. Peut-être fallait-il un feu solaire pour compenser le feu du mot. Peut-être est-ce le premier mot qui brûla tout. Peut-être...Peut-être faut-il faire traverser à notre verbe un néant embrasé, et rester assis six jours, ou sept, pour qu'il puisse signifier. Prends une parole, fais lui traverser un désert, et si au bout tu peux la dire sans trembler, sans pleurer, si tu sais dire chaque mot, articuler chaque syllabe, sans que ta langue tombe de ta bouche, alors cette parole est vraie. Alors cette parole est puits qui désaltère, fruits juteux qui nourrit, elle est chemin des étoiles, et ceux à qui tu l'offriras, entendront le puits, et recevront les fruits, et recueilleront l'or de chacune des étoiles apportées. C'est comme si les portes de la cathédrale s'ouvraient.
Le silence est beau d'une parole qu'il porte, comme le désert qui recèle un puits. Le silence est riche de l'enfant qu'il porte. Il est un champ labouré gorgé des graines de la moisson à venir, il est mûrissement de l'absence. Ainsi dieu et son infini mesure, et son immense retrait. Car depuis qu'on fait parler les dieux on ne les entend plus.

 

Six jours, peut être sept, sans action, à rester là, assis, à ajuster les gestes, à façonner l'attente et à se laisser pénétrer par le fleuve, lent, large, comme un sang ancien chargé du temps qui passe. Comme un arbre qui devine la sève dévorer sa fibre.
Car il y a des lieux où toutes actions s'épuisent, il y a des lieux où agir est dérisoire, où l'acte n'atteint plus que son propre néant, où précisément le désir de l'acte s'effondre sur lui-même. Il ne reste plus que les gestes simples. Dénudés. Chercher l'ombre ou l'inventer, préparer le thé, manger des gâteaux secs avec quelques dattes, arpenter la rive pour trouver assez de petits bois pour faire un feu le soir. Étirer chaque geste, pour lui donner l'ampleur suffisante, le souffle et la parcimonie, et l'efficacité nécessaire pour maintenir la vigilance, l'attention précautionneuse. Ne rien oublier de l'essentiel, regarder le ciel, se perdre dans les horizons, et tout le jour désirer intensément la nuit. Et la nuit venue souhaiter, encore avec plus de force, le jour.
J'ai peu prié dans ma vie. Pourtant, là, je me souviens avoir risqué mes premières prières. Je me souviens de la timidité de ces premiers élans. Les lieux imposent bien sûr, encore faut-il vouloir s'y soumettre. Accepter, et ne pas craindre l'immense vide au fond de soi. Et cette peur qui surgissait. Accepter l'envahissement par le fleuve, par le sable, et cette sensation de perte absolue, comme si rien ne pourrait jamais nous sauver. Et que désormais c'était sans importance. Oui, sans importance...

 

Durant six jours, peut-être sept je me suis appliqué à mettre une majuscule pour honorer l'aube naissante et j'ai mis des virgules après chaque heure, et j'ai ouvert des parenthèses pour envelopper le fleuve, et posé un point à l'instant du zénith. Et au bord de la nuit je n'avais plus que des étoiles à accrocher aux points de suspensions...

 

***

Alors, écrire me renvoie à ces temps où je pouvais m'assoir juste à la frontière des terres vides et des eaux larges, à regarder le temps passer. Cela devait être un peu avant Bourem. Bien avant mes premières morts, bien avant mes premières renaissances. Et chaque texte est comme un jour passé sur les bords du fleuve, à retenir les gestes, et à ramasser quelques mots, comme des brindilles sèches pour allumer le soir venu le feu de ma parole, afin qu'il ne reste rien. Rien. A chaque fois rien. Car écrire est un horizon consumé.

 

***

 

Car il m'a fallut considérer les étendues devant et celles derrières. Et j'ai voulu les mesurer, comme si elles recélaient un savoir, peut-être un pouvoir. Et j'ai regardé longtemps ces espaces fragiles. Et j'ai additionné, et j'ai soustrait, et j'ai fait toutes sortes d'opérations vaines, inutiles. Et j'ai voulu peser chaque souvenir et chaque espérance. Et j'ai voulu équilibrer les plateaux du trébuchet à chaque pesée. Et j'ai pris des microscopes pour voir ce qui ne se voit pas, comprendre la molécule des rêves, étudier l'atome du moindre silence. Et j'ai lu les savants, et les sages, et les poètes. Et j'ai été scrupuleux, attentif, et les étendues devant et celles derrières, restaient toujours aussi muettes et inconnaissables. Et j'ai étudié les astres et leurs mouvements secrets, et j'ai mélangé les siècles passés et les siècles à venir, et j'ai fait parlé les étoiles et j'ai interrogé les anges et même les démons, et plus j'avançais dans les étendues devant, plus les étendues derrières me paraissaient lourdes. Lourdes, si lourdes.
Car il m'a fallut considérer toutes les étendues et n'être qu'un naufragé au milieu d'un océan de vagues amères.
Car chaque leçon apprise fut une leçon oubliée, chaque connaissance un fardeau de plus.

 

***

Alors je flotte. Je flotte sans direction, considérant toujours les étendues devant et celles derrière, déchirant l'instant, écorchant les heures avec des mots, encochant chaque jour comme un bagnard, qui mesure le rêve à l'aulne de l'éternité. Prison sans porte, sans barreaux, simplement traversée de suspensions, de lassitude, d'affaissements inépuisables.

Alors je flotte au centre de cet espace borné par les étendues devant et celles derrière. L'espace infime, vulnérable, précaire.

 

***

Faute d'aller loin, j'ai cru aller profond, j'ai cru traverser l'épaisseur de mes catacombes, briser l'arche gothique de ma mémoire, désensabler l'édifice ombrageux, enseveli sous les gravas des jours, des saisons, ces citadelles invincibles et arrogantes. 

 

***

Le temps fuit par les deux bouts comme une hémorragie de braises palpitantes, une messe d'adieux. Le temps fuit par tous les bouts avec cette indolente désinvolture.

 

***

Sur la page d'écriture il y a une tache. Juste à l'endroit du mot. Une encre noire. Epaisse qui absorbe. Elle n'est ni grande, ni petite. Elle est là, et elle absorbe. Chaque parole écrite semble y tomber, comme si elle était un puits, comme si elle trouait toutes les pages de la création. La tache. Récif inéluctable où chaque mot se brise. Elle est le lieu de l'instant, comme si toutes les étendues de langue, celles devant, et celles derrière, venaient y mourir.
Il est une tache. Une souillure qui s'élargit sous ma peau, entre mes lignes. Souveraine. Corrosive. 

 

***

Qu'est-ce qui peut se dire une fois que tout a été dit ? Qu'elle est le premier mot qui vient, juste après les dernières paroles ? Quelle œuvre s'édifie sur les décombres de la langue ?
Car l'écriture n'est pas le radeau, elle n'a ni voile, ni rame, l'écriture c'est la mer, avec son infini mouvement, son infini tristesse solitaire. Elle épuise sans s'épuiser, elle s'étend sans rassembler, elle appelle sans jamais répondre. Nul secours dans ses vagues, nul pardon dans son écume, nul recours dans ses lancinantes marées. Que l'horizon qui se déploie. On ne traverse pas la mer. On ne traverse pas l'écriture.

 

***

Il y a une tache, juste à l'endroit du mot, large comme une mer. Une mer d'encre noire. Epaisse. Souveraine. Inévitable. Corrosive.
Car écrire est un horizon consumé.

Franck.

20 janvier 2008

Alors....

Car ce qui compose nos vies est si insignifiant, si négligeable, si futile. Les grands événements sont si rares. Il y a tant d'heures oubliées, vaines. Tant de gestes ternes, inconsistants. Tant de faiblesse et de lâcheté. Un immense gruyère où ne subsiste que les trous, les vides, les riens. Les attentes interminables. Les gestes répétés. Les naufrages dans des sommeils de pierres. Et toutes ces paroles prononcées avec des mots si creux, si absents d'eux-mêmes.
Et chaque heure se tisse dans la banalité, l'imperfection, la platitude. Chaque heure rejoint le fleuve des jours, des ans, dans la perte et le manque et l'infinie tristesse des flots qui s'écoulent.

 

Car ce qui composent nos vies c'est le malentendu, c'est l'espérance désenchantée, c'est tous ces cul de sac, ces labyrinthes inextricables, ces occasions gâchées. C'est notre entêtement à vouloir comprendre ce qui n'a pas de sens, à désirer ce qui est hors de notre possible et au bout à se lamenter, ou à se taire. Et continuer.
User jusqu’au bout la comédie de l’espèce.

 

Alors c'est là au cœur cette piètre et médiocre tragédie, c'est là dans notre dénuement et notre déficience, dans cette langueur, là, au point d'orgue de notre irrésolution, que l'écriture déploie sa palette la plus tremblante.
Car l'écriture nous vient d'abord d'un creux, d'une insuffisance et de l'hémorragie qui s'en suit, d'une rareté, d'un déficit.

Elle vient de nos dernières résistances quand elles cèdent, quand l'être, en nous, s'abandonne et se perd.

Elle vient de notre marche sur la jetée quand celle-ci s'arrête et que l'océan est ici, devant, démesuré et terrifiant, et que tout en nous se projette vers l'infini. L'écriture vient de cet arrêt brutal, et de ce prolongement. De ce saut dans l'immense. De cette marche sur les flots. Quand plus rien ne nous soutient, à part le fil tendu de la langue, une ombrelle de désir dans la main droite et quelques notes de musique dans la main gauche.
Pour écrire il ne faut rien puisque l'écriture vient delà. Et puisqu'elle y retournera. Il ne faut rien, sinon se quitter.

 

L'essentiel de nos vies se construit à l'insu de nos envies, à l'insu de nos rêves. Pour un acte posé, cent stériles ou inoccupés. Pour une rébellion, cent abdications. Pour une aubaine miraculeuse, cent nullités ternes. Accepter la faille comme l'unique possible. La faille qui recueille l'encre, l'encre des mots de l'écriture. La faille qui nous nomme. Interminablement. La faille comme dernière exigences, le lieu des empilements, des étreintes ou des serments ou des éloignements. Le lieu de nos vertiges.

 

Car il nous faut aborder mille fois ces rivages dévastés de la mort, reproduire sans cesse l'agonie de nos jours, affronter à chaque texte l'effrayante nécessité de disparaître. A chaque fois plus loin. A chaque fois plus profond. A chaque fois plus définitif. Comme si chaque mot devait enlever des morceaux de peau, les arracher à leur obstination. Jusqu'aux dernières chairs. Jusqu'au dernier sang.

 

Car l'écriture, c'est bien déterrer des ciels vacillants d'étoiles en réveillant les gisants, c'est bien ce creusement de l'ombre. Et toujours cette avancée sur le fil, comme une entrée dans la cathédrale : de l'arche à l'autel, du soleil au fanal, et tenter le passage impossible du clair au lumineux, du crépuscule à l'aube, des secrets au mystère. Et accepter l'envoûtement. Et l'appeler. Messe noire pour noce blanche. Toujours. Toujours. Et infiniment recommencer, jusqu'à ce que plus rien ne subsiste de nous. C'est bien ça, hein ? C'est bien cette folie ? C'est bien cet impossible orgueil des vaincus, qui sachant leur défaite se cambrent une dernière fois, face néant ? Cet impossible orgueil des déshérités, des dépourvus, des dépouillés ? Rien. N'avoir rien, que sa langue, que des mots, qu'une musique. Rien d'autre. Et avoir assez de désespoir, de contradictions, de frontières pour pouvoir les déborder, les excéder. C'est bien cela, hein ? Dites-moi que c'est bien cela, parce que sinon il faudra que je brûle chaque mots prononcé, chaque mot écrit, il faudra que le silence ne soit plus le sacre de la parole, mais son unique sépulcre. Il le faudra bien.
Et si mon errance me conduit auprès de cet écueil, au tout près de ce croc insolent, il faudra bien que j'ai la force de m'y clouer. Si la pauvreté de nos vies n'est pas assez cher payée le passage de la nuit à la nuit, si notre dénuement ne suffit pas à dédommager Charon ou ses frères, il faudra bien déchirer le pacte et incendier jusqu'à nos plus intimes paroles. Si consentir n'est pas la route, il faudra bien consumer la terre et ses environs.

 

Puisque pour signifier, j'ai épuisé tous les actes, toutes les routes, tous les chagrins, puisque j'ai osé tous les effleurements, frôlé toutes les peaux, puisque je me suis rassasier à tous les seins, et dormi sur tous les ventres, et caressé toutes les cuisses, puisque tout cela fut fait, puisque je fus chevalier, prince, jardinier, conquérant, puisque j'aurais pu être roi, puisque j'ai tenu des étoiles au creux de mes mains, et puisque j'ai bravé tous les échecs, toutes les abjurations, toutes les reniements, puisque j'ai été courageux et veule, puisque de tout cela il n'en reste que les cendres. Et que demain le vent les effacera. Et qu'au bout de tout, rien ne fut signifié. 
Alors...
Alors, en attendant la révélation de la fin des temps, le dévoilement des limbes, il faut bien continuer à arpenter la langue qui nous reste, à raboter la parole, et à élargir la faille, et à esquisser des pas de danse sur le fil tendu. Il faut bien risquer l'équilibre pour tenter de le trouver. Il faut bien écrire puisque c'est ça qui nous reste, puisque c'est la seule dignité possible avant la prière. Puisque je n'ai que mon silence à opposer au vacarme du monde, puisque je n'ai qu'une ombrelle de désir dans la main droite et quelques notes de musique dans la main gauche.
Alors...
Alors, il ne me reste que l'incendie des mots, la brûlure de la solitude pour invoquer les dernières heures et les ultimes insignifiances. Et me dire que là, juste là, à cet endroit de ma vie, à l'endroit de la tremblance, commence le plus grand des voyages. Le plus immobile. Et le plus terrible. Puisque tout est exigé, là, dans l'instant du mot. Alors il me faudra rassembler toutes les forces de l'amour. Aller au bout de la jetée et tenter une autre fois le saut dans l'immense. Au plus nu. Au plus près de l'étoile. Au plus près du désespoir.
L’inouï. Absolument.

Franck

19 janvier 2008

Le jour où je suis mort.....

Il arrive un moment où c'est le bout. La fin. Même le corps ne veut plus. Ma mémoire reflue à nouveau. Incessant mouvement. Je revois les images. La chambre. Je déroule à nouveau la journée où je suis mort. J'essaye de retrouver la chronologie.
Au début je ne vois que la chambre. La chambre verte. C'est l'été. Par la fenêtre la masse de la verdure, les bois brûlants de vert. Le ciel. Bleu. Et la rivière en bas. Je l'entends à peine. C'est l'été les eaux sont basses. La fenêtre est ouverte. C'est l'été, il fait chaud. Je ne sais plus vraiment la chronologie. Trois quatre jours d'alcool absolu. Je ne me souviens que de la rage. La rage à boire. Aller au bout. Les grandes rasades de whisky bues au goulot qui arrachent une grimace à la déglutition. La brûlure de la gorge et le sang qui s'enflamme. Trois ou quatre jours impossibles. Sans chronologie. La seule compulsion du geste comme fil rouge. Et le dégoût, et la grimace, et la cigarette qui cautérise la plaie. Simplement la rage d'en finir. Deux, trois bouteilles de whisky dans la journée. Je ne sais plus. Et ce train bleu de tristesse foudroyante, comme des éclairs. Je n'ai plus de pensée. Rien. Hormis des sensations, des impressions. Il n'y a pas de temps, pas d'espace. Je bois un marais amer aux herbes filandreuses. Haut-le-cœur, vomissement qui ne vomissent rient. Je revois ma main qui tient la bouteille, je dévisse le bouchon métallique du plat de l'autre main. Scansion. Répétions du geste qui tue. Stridence de la brûlure dans le sang. Jusqu'où le corps peut tenir. Trois, quatre jours. Je ne sais plus. Déjà je sens le rétrécissement. L'accélération et le rétrécissement. Chaque mouvement traverse un coton grattant, chaque regard sort d'une pâte lourde. Les jours sont une longue gorgée qui n'en finie pas. Aucune exaltation. Il n'y a plus que la rage, qui livre son dernier combat contre désespoir infini. Infini, est le mot qui convient le mieux. Sans borne. Aller au plus droit, au plus vite. Remplir au plus vite. Plein. Déborder même. Pour être sûr d'être plein. Sans vide. Extase vertigineuse de la dernière chute.
Je tombe. J'ai du tomber. Je ne m'en rappelle plus. Au bout de trois ou quatre jours j'ai du tomber. Ma tante me dit que le docteur arrive. Je ne veux pas le voir. Pourtant il est là. Un jeune. C'est un remplaçant. Je ne le connais pas. J'ai du mal à tenir debout. Il m'entraine le long de l'étang. Il parle. J'aime sa voix. Alors j'écoute. Un peu. Je voudrais lui dire. Mais qu'y a-t-il à dire ? Rien. Il faudrait tout reprendre depuis le début. Quel début ? Où est-ce que ça commence tout ça ? Avant Jésus Christ ? Et puis mes jambes ne me portent plus. Il m'ausculte. Il est inquiet. Je le vois, il ne dit rien, mais il est inquiet. Je ressens cette inquiétude dans ce corps qui n’est plus le mien. Il se fait aider, on me rentre à l'intérieur. Il s'agite. Je l'entends, il téléphone « Hôpital... Ambulance... urgence... ». Il dit qui rappellera. Il revient me voir. Je lui dis que je ne bougerai plus d'ici. Plus jamais je ne bougerai d’ici. Pas d'ambulance, pas d'hôpital. Rien. Ici, simplement ici. La mort ou n’importe quoi d’autre. Sur ce lit, de la chambre verte.
Il est inquiet. Perfusion. Toutes les heures il revient me voir. La tension chute. Il a peur, je sens sa peur. Dans le couloir j'entends des bribes de conversations.
Je suis allongé dans la chambre verte. C'est l'été. Je ne bouge plus. Je sens le poids les couvertures sur mon corps de gisant. C'est à ce moment-là que j'ai senti que ça partait. Petit à petit, quelque chose c'est mis à quitter mon corps. Plus ça quittait mon corps et plus je sentais une pesanteur. Ca ressemblait à un fluide qui quitte le corps. Les jambes, les bras, les mains, les doigts. Le bout des doigts. Surtout le bout des doigts. La vie qui fuit un corps percé. Epanchement. Ecoulement. Cela dure longtemps.
Il ne sent plus mon pouls. Piqûre. Le soir tombe. La fraicheur entre dans la chambre. Et c'est la nuit. La lampe de chevet est allumée. Je sais qu'il ne faut pas que je m'endorme. Je sais que si je le fait ça sera la dernière. Ce sont des choses que l'on sait. Que le corps sait. C'est la nuit, et tout ce que j'ai de force continue de s'écouler de moi. Quelque chose de l'abandon. Ca n'en finit pas. Je ne peux faire aucun geste. La tension continue de baisser encore un peu. Je n'ai plus peur. Je suis arrivé. Le bout. Il faut simplement laisser. Laisser aller. Il revient en pleine nuit. Quelle heure est-il ? Mon endroit n'a plus besoin d'heure. Qu'importe. Il est là en pleine nuit. Il est assis sur le fauteuil, près du lit.
Il parle.
Au début, je ne comprends pas ce qu'il dit. Sa voix est très loin. Ou c'est moi qui ne suis déjà plus ici. Où suis-je ? Dans quel pays ?
C'est l'Afrique ? L’Afrique me revient….là aussi je suis allongé sur une couchette. Ca fait trois jour que je me vide. La dysenterie. Trois jours de douleur, de contractions, de spasmes. Dans cette cabine, il doit faire plus de cinquante degrés. La déshydratation vient vite. La transpiration et les spasmes permanant qui vous font chier de l'eau et après, plus rien. Quand il n'y a plus rien, il n'y a plus rien. L'intérieur du corps de tord, se presse, se convulse... et rien... après c'est le sang, qui vient. Il coule le long de ma cuisse.
Mopti, sur le Niger. A la période de basses eaux, les grands bateaux à fond plat servent d'hôtel. La cabine est exiguë. L'air est irrespirable. Trois jours et quatre nuits de spasmes ininterrompus. Il y a un point de chaleur où l'on ne pense plus. Comme un seuil de douleur qui empêche toute réaction salutaire. On me traînera au dispensaire des pères blancs.

Là, c'est la nuit. Le jeune docteur parle au loin de ma vie. C'est un murmure. Sa voix semble traverser les siècles. Il veille un mort qu'il voudrait ressusciter. Il ne se sert que de sa voix. Et de la parole blanche. D'instinct il a choisit la parole du lait. Celle de l'aveu, celle de la prière. La parole qui s'adresse à l'absence pour révéler plus que pour manifester. C'est une voix de cierge tremblant. Une voix de catacombe. De Crypte voûtée. Voix de chair qui parle à la chair. D'ombre qui glisse sur l'ombre. Froissements du silence comme un léger éclat de lumière dans une nuit sans lune. Chemin de voix et de paroles obscures sorties du seul désir de se survivre à elle-même.
Il faut imaginer... il est très près de moi. Mais sa voix, au départ vient d'un autre pays. J'entends sa respiration. Son souffle. Ses silences. Parfois il se tait. Et c'est la nuit. Et je pars. Dans ce coton noir. Velours de ténèbres. Ce n'est qu'un son monocorde, mélopée lancinante de la voix humaine. Qui appelle. Depuis des siècles, qui appelle au-delà des membranes de la mort. La voix des mères immémoriales.
On n'apprend pas la voix dans les écoles de médecine. On n'apprend pas le chant de la voix sous la lampe écrasé d'une nuit d'été. Qu'apprend-t-on dans les écoles de médecine ? On n'apprend pas le murmure de la vie quand il faut le mêler au souffle du mourant. Non, on n'apprend pas la flamme bleu et rouge qui colore chaque mot venu du ventre comme un râle, comme une plainte, comme une complainte obstinée, entêtante, démesurément humane et vivante. Vivante. Il faut que la voix soit faible, si faible pour passer dans les couloirs du vide, et de la mort.
Il faut qu'elle soit si puissante pour porter une respiration si éteinte.

Je ne dors pas. Pourtant c'est la nuit. Peut-être la dernière. Et ces morceaux de souvenirs. Le fleuve. Le Niger. La nuit du fleuve. Cette douleur qui n'en finie pas. Avec les spasmes. La nuit, je me traine à travers les coursives pour accéder au pont. A l'air libre. La chaleur de ce bateau de ferraille me fait sortir.  La nuit, il semble régurgiter tous les feux du soleil. Chaleur étouffante, qui surgit en bouffée d'enfer des entrailles même du bateau. Les bateaux portent dans leur balancement la mémoire des naufrages. La nuit je me traine sur le pont pour respirer. Je suis recroquevillé dans un coin de nuit, plié sur cette douleur, et ces contractions. Et je me cache dans la nuit, tordu par des douleurs de parturiente. Je n'accouche de rien. Rien. Pourtant...

 

Maintenant la voix remonte le fleuve. La voix a pris le chemin du fleuve d'Afrique. La voix suit les lentes courbes du fleuve. Et peu à peu j'entends la voix de la nuit qui traverse les membranes de la mort. Qui suit la veine du fleuve. Le sang du fleuve.

Il est à coté de moi, et sa voix s'est accrochée à ce souvenir, et elle remonte lentement mes veines. Le fleuve de mon corps. Je sens la fraîcheur douce des eaux du fleuve prendre possession de mes chairs. Centimètre par centimètre. Et sa voix devient de plus en plus claire. Audible. Comme si le souffle du lait se transformait en eau cristalline. Avec lenteur. Ca commence par les extrémités, les bouts des doigts, les mains, les pieds, les bras, les jambes. Le fleuve de sa voix me recouvre peu à peu, rendant plus pesant le poids des couvertures. Avec ce picotement d'eau claire sous la peau. Quelque chose remonte. Je le sens. Je le sang. Ca vient de sa voix et d'un souvenir d'Afrique. Ca vient du fleuve. Du grand fleuve qui traverse mon corps. De ce fleuve qui traverse tous les Sahara pour chercher l'océan dans les corps.
Simplement porté par la voix de ce si peu docteur.
Sous les draps, j'ai bougé.
Un peu.
Il me reprend la tension.
« Putain, elle remonte... ! ». C'est alors que je vois briller ses yeux. Je vois ces petites gouttes de larmes de fleuve sur le bord de ses yeux.
Les eaux remontent, comme une grande marée sortie du néant.
Je vois son sourire. Il est épuisé.

Qu'as-tu-dit petit docteur pendant toutes ses heures ? Qu'as-tu-dit ? Quelles sont tes incantations de sorciers ? Où es-tu allé me chercher ?
Tu as ouvert la fenêtre, la fraîcheur de la nuit d'été est entrée dans cette chambre verte. Tu as éteins la lumière pour éviter les insectes. Je voyais un morceau de ciel étoilé. Etoilé.
Et ce fut mon premier consentement.
Il m'a dit « Dormez... maintenant. »
Et j'ai dormi. Calme. Bercé simplement par un chant mystérieux. Qui avait brassé mes eaux, mes chairs.

 

Et la route fut longue. Mais elle a commencé là. Sur les contreforts de cette nuit singulière. Avec ce premier consentement au fleuve, et à la voix insensée qui a su glisser sur ses eaux. Voix de cierge vacillant, comme le premier lait, comme le premier jour.
Franck.

11 janvier 2008

Traverser l'heure......

C'est l'heure du myosotis et du bouton d'or, l'heure du chèvrefeuille et des langueurs du canal qui se faufile lentement dans les dernières heures du jour. Les bras des dieux pressent les restes de pulpes de la journée. Pressent l'orange du soleil dans cette rumeur de bleu, et le gémissement des fleurs qui s'étirent dans leurs ultimes exhalaisons. Et ce canal oublié, sans bateau, ce canal nu, dépeuplé, ce canal devenu inutile et beau, comme si sa beauté calme et tranquille n'était venue que bien après le départ des hommes et des bateaux. Etrange destin que celui des ouvrages humains quand ceux-ci s'affranchissent des volontés qui les ont crée. Désormais impraticable il a gagné en perfection ce qu'il a perdu en utilité. Alors ce sont les eaux myosotis, bouton d'or, chèvrefeuille qui s'allongent dans le soir étrennant les premières ombres et les premières senteurs d'étoiles. C'est l'heure où l'on est dans la plus grande distance de soi et pourtant au plus près, l'heure des louanges, l'heure des condensations, des allongements de l'âme. Marcher sur les bords du canal, à cette heure, c'est marcher avec application, presque avec précaution à la rencontre du rêve, en fouillant le silence, en le ciselant, en se laissant étourdir d'une réconciliation de l'espace et du temps, certes éphémère, mais essentielle. A l'endroit du coude le canal s'élargit, et juste là, sur la berge, une vieille chapelle, à l'angle des eaux, comme si celles-ci avaient fait un détour exprès. Simplement pour passer sous les vitraux pour les saluer et mélanger un court instant leurs ruissellements.
Instants du soir et des terres promises et du myosotis, du bouton d'or et du chèvrefeuille. L'heure où penser ne suffit pas puisque c'est le temps des constellations naissantes, c'est le temps de la voix, du murmure, de l'appel, où la lumière déboutonne peu à peu ses gloires. Les pensées se défont, se brisent, les raisonnements se cassent pour libérer enfin l'esprit, le désenvoûter de sa propre fascination. Alors marcher dans la délicatesse de cette suspension à fleur d'eau comme si c'était la première fois, ou comme si c'était la dernière. Ou alors la seule. Marcher dans cette lenteur sereine et attentive, comme lorsqu'on marche dans un livre pas à pas, page après page, cueillant et respirant chaque mots, et n'être que ce pas abandonné à lui-même, sans direction, hormis la fin des temps et l'effusion de phosphorescence qui l'accompagne. Marcher dans cette lenteur c'est marcher vers son amour avec élégance et pudeur, c'est passer entre les couleurs du soir et les reflets du canal sans défier le silence et le bouleversement des arômes. C'est accepter l'oubli et les brûlures de la mémoire et tenter d'agrandir l'espace entre la chair et l'os et faire entrer en soi l'immense par la porte du grave et du léger et du vulnérable et de l'infime. C'est déployer son corps dans le seul intervalle possible ou la danse et le chant peuvent surgir. Salut des heures pauvres, soulagement des douleurs dans cette convalescence du jour où le miracle s'insinue dans le tremblement des arbres, où la joie prend la forme d'une cabriole d'hirondelle dans un chahut de bleu volubile et une confusion de rouges exubérants. Il y a dans ce jour qui meurt la puissance d'un accroissement, une aggravation d'espérance qui s'appui sur l'engourdissement des eaux et sur l'effleurement des mains qui se joignent entrecroisant nos silences, comme le froissement des ajoncs pour appeler les dernières libellules, comme cette marche qui assemble le jour à la nuit, qui passe du clair au mystère, du chaud au fervent, du brûlant à l'intense.
C'est l'heure du myosotis et du bouton d'or, l'heure du chèvrefeuille et des langueurs du canal qui se faufile lentement dans les dernières heures du jour. C'est l'heure secourable, l'escale, l'heure rouge et violette, l'heure safran où les corps s'accoutument à leurs exactitudes, à cette verticalité qui les devance, devinant déjà les caresses, appelant déjà les saisissements, les exaltations. Mais c'est l'instant d'avant, celui qui prépare son élan, celui qui contient, celui qui rassemble, celui qui épouse, celui qui arrondi les minutes et qui aiguise chaque seconde. C'est un temps qui précède, c'est la marche lente et mesurée avant l'offrande des chairs, avant les fièvres lunaires.

Il faut traverser l'heure myosotis et en sortir vainqueur, et assez nu pour aborder sans crainte la convulsion des corps.

Il faut traverser l'heure bouton d'or sans remord pour atteindre l'orée d’un désir sans effroi.

Il faut traverser l'heure chèvrefeuille sans espoir pour inventer le geste unique qui enchevêtrera et ton souffle et mon souffle, et ton ventre et mon ventre, et ta voix et ma voix, et ta nuit et ma nuit...

Franck

6 janvier 2008

Plus l'air est pur dans ce pays, plus ça devient irrespirable.....

Attention, ici c’est un blog fumeur…. Si vous y restez trop longtemps, vous pourriez passivement attrapez des maladies honteuses.

Tous les textes d'ici ont été écrit dans des bistrtos parisiens perdu dans une longue méditation, seulement accomagné de ma pipe et de quelques cafés....

Une page se tourne....

Et je ne sais plus où écrire....

Ce n'est pas très important puisque tout le monde va beaucoup mieux respirer.... et ça nous permettra de mourir d'autre chose, c'est ça le changement....

Franck

5 janvier 2008

L'océan glacé......

L’hiver, l’océan nous parle une langue inconnue. Il roule son indifférence hautaine. Il y a de l’arrogance dans sa houle. Du dédain. Il parle fort, d’une voix musculeuse, avec le détachement des dieux, la désinvolture des puissants. Et parfois de sourds ricanements.

 

 

 

L’hiver, l’océan est un défi. Une menace. Largement ouverte sur le froid. Une béance froide et mugissante. Et la menace vient qu’il n’y a pas d’interruption dans la virilité frontale de l’océan. L’hiver. Et le vent glace toute pensée. Glace et efface toute pensée. L’homme ne s’articule plus à l’espace, au mouvement. Droit sur la plage il est une écharde. Moins qu’un galet, moins qu’un coquillage. Et brusquement il le sait. Il est dans l’évidence. Aucune parole ne tient. Et il le sait. Alors il se tait. Et silence et vacarme vont du même pas, l’hiver, quand l’océan roule son indifférence hautaine.

 

 

 

Et les portes de l’exil sont ainsi. Bruyantes et muettes. Inconciliantes. Incommensurables. Il n’y a pas de méditation du froid. Là, toute pensée est d’abord résistance. Tenir l’affirmation d’une résistance. Il n’y a pas de poésie du froid. L’imaginaire du froid est un imaginaire séparé. Coupé. Tranché. C’est d’abord l’imaginaire d’un refus.

 

 

 

L’hiver, l’océan nous parle une langue inconnue et que l’on comprend parce qu’on l’a toujours su. Le vacarme et le silence de la mort. L’écrasement et le froid. Le vent et son murmure lancinant. Litanie d’une mémoire inaccessible. Comme la mer dans son avancée impossible et constante. Interruption des vagues, de la terre, de la mémoire. Invraisemblable mouvement en avant. Enroulement du temps qui nous lie en se déliant. Et la parole qui accompagne. Parole inaudible hormis la voix qui la porte et la pose, là, au bout des terres connues, à l’orée de l’hiver et de l’océan.

La voix chante, et c’est une plainte. On sait que c’est une plainte, même si l’on n’entend pas le sens. On sait que c’est une plainte. L’oubli est le râle de la mémoire, son chant plaintif. Quel est ce temps d’hiver ? Quel est ce temps dans le temps ? Cette vague dans la vague ? Cet océan qui bat en moi ? Et ce froid qui glace ma voix.

 

 

 

Je suis un égaré. Je n’ai pas trouvé ma question. Alors toutes les réponses sont fausses. Inadaptées.
Nous oscillons sur nos lignes de fuite, funambule de l’errance avec toujours une liberté de retard, à contre temps des marées, tâtonnant à travers nos phrases à la recherche des mots, des rythmes qui sauraient s’allier à notre voix. Adoucir la discordance. L’annuler. Effacer l’horizon. Tout recommencer. Ou tout finir. Bâcler la fin.
Car l’écriture ne nous rend pas la vue. Tout juste nous introduit-elle au silence. Et à l’absence. Tout juste nous pose-t-elle à un endroit de nous-même un peu plus supportable. Elle n’efface pas l’illusion. Peut-être, est-elle l’illusion suprême.
La seule qui vaille, ou la plus dérisoire.

 

 

 

Il n’y a pas d’écriture du bonheur. Et aucun savoir ne nous guette au bout de la phrase. Aucune rémission. Les mots s’effacent les uns les autres, les suivants renieront ceux qui précédent, et jusqu’à l’épuisement. Il n’y a pas d’accroissement de la parole, tout au plus une redite, une tentative toujours échouée. Une aggravation. Un enroulement. Un retour. Et un effondrement d’écume dans la voix.
L’océan n’a pas de centre. Il n’a que des rives perdues, des lieux de fin, des morts toujours recommencées, et jamais assouvies. Il est l’épuisement inépuisable. La permanence effrayante. La mort qui s’avance en nous comme une arabesque. Pleine. Dépourvue d’ombres. Pure présence, qui nous assigne à la notre, la suggère, parfois la révèle.

 

 

 

Il y a dans l’écriture comme le sacre des saisons, un surcroît de présence, un dévoilement, un océan patient. L’écriture dans son incessant retour, élève notre voix pour l’accorder à celle de l’océan. Il n’y a pas d’accroissement de la parole, simplement une élévation, une aggravation, le sens d’un redressement, sans doute pour que la mort nous frappe à l’endroit le plus haut. Juste à l’endroit de l’étonnement.
L’éblouissement des ténèbres.

Franck

1 janvier 2008

La paume ouverte.....

Il faut blanchir beaucoup d’heures pour n’en sauver que quelques essentielles.

Des aubes bleues, presque violines.
Il faut recommencer souvent le même poème pour se dire que rien ne s’achèvera.mains_accueil2
Il faut balayer beaucoup de souvenirs pour faire entrer dans sa maison l’envie de demain

 

 

 

Pour alléger sa langue, la soulager de l’ombre, elle écrit ses poèmes au dos des ailes des papillons.
Peu de mots, beaucoup de couleurs. Et cette précision pour ne jamais rien froisser.
Et cette poudre d’or dans le soleil du cœur.
Et ses baisers sur les lèvres du temps.

 

 

 

Dans le creux de ses mains elle m’a fait boire l’eau de l’enfance.
Ainsi elle m’a rendu le temps de l’infini.
Et des folies.
De son regard brûlé elle efface les ténèbres.

 

 

 

Tu m’as rendu le temps des vagues et des embruns.
Tu m’as tendu ta paume dénudé, m’offrant l’ardeur d’un feu nouveau.

 

 

 

Ecrire est ce chemin d’orphelin qu’on parcourt en silence pour consoler la mort de notre étourderie.

 

Franck

31 décembre 2007

L'infime....

L’infime est la maison de l’univers entier. Et la parcimonie, le grand fleuve de l’abondance. f_332
Ce qui sauve la cathédrale de sa démesure, c’est la flamme minuscule d’une bougie.
Par son feu dérisoire la prière consumée regagne les cieux.
Et le fleuve n’est rien sans l’irréductible joie d’une source. Son rire d’enfance s’entend toujours dans la majesté de l’estuaire.

 

 

 

La fascination vient de ce que le signe qui nous saisit le fait par le fil fragile de l’attention flottante. L’étonnement. Qui est une volonté désarmée. Le contre point inouï à une évidence écrasante et vaine.
Ce qui nous touche c’est l’endroit le plus délicat, le plus frêle, tellement délicat et frêle que la mort semble l’oublier. Que l’éternité tient tout entière dans cette fêlure du vivant. C’est un instant blotti. Une heure tremblante.
C’est le balancement délicieux des coquelicots dans les chaumes d’un grand champ de blé juste moissonné, cette goutte de sang joyeux dans cette hécatombe d’or.

 

 

 

Ce qui nous sauve de l’horreur c’est un simple chant murmuré.coquelicots_toul_france_2141839862_867407
Ce qui nous rend la lumière c’est une simple luciole dans la nuit.

 

 

 

Ce qui nous rend à l’amour c’est un simple regard au détour du soleil.
Il y a dans une île si petite soit-elle la puissance d’un continent.

 

 

 

L’infime de tes mots a pour moi l’abondance d’un grand fleuve.
Et les grands fleuves ne meurent jamais.

 

 

 

Il y a dans tes yeux assez de miséricorde pour étancher ma soif.

 

 

 

Il y a dans le chaos, assez de failles pour y cacher un poème.

Franck.

30 décembre 2007

La vitre du silence.....

20491170_pQuel visage, quelle voix serait secourable ? Quelle parole saurait défaire les nœuds qui nouent ma gorge désormais ?

 

La mélancolie est un cadeau des dieux. Il n’y a qu’un dieu pour nous vouloir si crucifié. La mélancolie est la longue disgrâce des jours, avec son invincible élan vers le bas. Une extase sombre. Ombreuse. Ce sentiment de chute infinie et d’écrasement.
Pesanteur. Epaisseur du sang, qui racle les chairs. Epaisseur des mouvements dans l’épaisseur de l’air. Fleuve de boue.

Et ces fulgurances qui hantent mes silences. Ce si peu de lumière dans cette nuit si intense. Et les cendres ardentes de sa voix dans mes veines.
Et son visage nu.

 

18526106Elle a renversé tous les miroirs. Posé ses doigts sur ses lèvres. Et des incendies ravagent son visage effaré de nuit. Elle détourne sa solitude des rayons du soleil. Patiemment elle déploie sa tendre absence en direction du ciel. Peintre elle a su donner des couleurs d’arc-en-ciel au manque.
Musicienne elle est un murmure qui retient la lumière. Danseuse elle est un pas de danse dans la15025119_p langue. Un pas de deux sur le fil invisible de l’inachevé. Derrière sa fenêtre elle regarde la chute des anges et l’avalanche de beauté qui les précède. Elle attend. Sans attendre vraiment. Elle attend délivrée des peurs et de l’ennui, car l’attente est le lieu de l’amour, son église, alors s’y donne comme une enfant terrible se donne au vent et aux embruns. Eperdument.
Sur la vitre ses doigts dessinent la ligne de fuite du temps et les arabesques du désir. Elle attend. Et dans l’ombre d’un long silence elle efface patiemment la trace du souvenir. Elle attend. L’aube abondante derrière les ruines. Elle habite un lent chagrin comme si elle habitait une île, ouverte à tous les vents, juste protégée par la vitre. Sur laquelle ma main ridée a laissé l’empreinte d’un printemps miraculeux, et la brume impalpable d’un naufrage.

 

Franck.

29 décembre 2007

La pierre.....

Je sais que c’est là, maintenant, qu’il faut que je m’arc-boute à l’écriture, que j’y applique mon corps tout entier, comme pour soutenir une falaise. Ou la faire sortir de ma poitrine.
Je sais que c’est là, maintenant que commence le temps de la pierre.
Le geste réclame la résistance. La rugosité. Se défaire de l’orgueil et de la prétention.
La pierre dans son silence immobile dicte sa leçon.
Briser le premier élan sur la roche. Et revenir, plus lentement. Être défait de cet élan du début. Le premier lait, tout en promesse, mais qui ne tient pas au corps.
Revenir au geste pur. L’épuiser de ce qui le déborde.

Faire monter dans le ventre, dans la poitrine, chaque mot, un à un, et les poser sur la pierre pour en éprouver, l’audace, le sens et la couleur. Et refaire, sans cesse. Sans exaltation.
D’abord trouver sa place dans le mot, au lieu de lui faire jouer un rôle.
Il n’y aura pas de réponse. Il n’y a jamais de réponse. Aurais-je le courage de maintenir la question ? Sans faiblir. Sans dévier. Et accueillir la trajectoire nouvelle, et le mouvement, que cette tension sans conflit fera naître.
C’est le temps de la pierre. Je la pose au centre de mon grand champ de neige. Et la forme du texte doit naître de cette absence de forme. Le mouvement juste sera sa propre fin, sont propre accomplissement.
Le sens est une question secondaire. Au mieux il est un surcroît. Le sens s’oppose aux rythmes, aux couleurs, à toutes les sensualités furtives et surgissantes qu’un geste dénudé d’intention préalable inspire ou provoque. Désarmer les forces pour leur rendre leurs puissances initiales. Préférer l’étonnement à la surprise. Le texte doit être traversé d’une forme simple et pure.  Une ligne, un cercle, l’arabesque du vent. Faire son profit du vol des oiseaux ou de la ligne d’horizon. Observer longuement, la montagne, l’arbre, la fleur, le printemps. Le texte n’est qu’un échange. Ce n’est pas moi qui évoque l’arbre, mais l’arbre en moi qui parle. J’ai un océan en moi, sa voix est bien plus intéressante que toutes mes raisons ou déraison. Si tu veux tracer un cercle, regarde la vague et son mouvement, regarde-la se creuser, se rétracter, regarde-la aspirer l’air et déployer sa puissance dans ce mouvement d’enroulement. Inspiration, expiration. Respiration du cercle. Ligne pénétrée d’un souffle. Et l’océan recommence indéfiniment, comme pour parfaire sa nature d’océan.
Il y a dans la constance un défi serein fait à la mort.
Il y a dans l’effacement de soi une renaissance possible.
Il y a dans la prière assez d’abandon pour faire jaillir une source.
Il y a dans l’amour tous les printemps et leurs cerisiers en fleurs.
Il y a dans la solitude une humanité à sauver.

 

Il y a dans cette pierre la patience d’une étoile.
Et la bonté fervente d’un silence.

Franck

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