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J'irai marcher par-delà les nuages
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20 avril 2008

Instants impossibles.....

Les mots se lovent dans la courbure du temps, à l'endroit creux, là où les eaux se rassemblent, larges flaques de mémoires et d'oubli, comme un œil qui fixe le ciel, par défi, ou par négligence. Flaques qui s'accrochent encore à la terre mais qui savent le combat déjà perdu. Rétraction des eaux de la parole. Assèchement lent. Lent. Le chant des instants qui s'épuisent.

 

Il y a, juste après la moisson, comme une suspension, comme un temps mort, cela ressemble à une catastrophe, la terre se souvient des blés et les pleure. Il y a une souffrance, juste après. Et ça ne dure pas longtemps. Peut-être un grand soupir. Une affliction. La terre se souvient et pleure. Là aussi une rétraction. Il y avait un champ, il avait les blés, le vent glissait dans cette mer de soleil crissant. Après il n'y a plus rien, seulement un souvenir. Il y aura d'autre saisons, d'autres coquelicotsépis, mais là, juste après, c'est une tristesse.

 

Après le concerto, après la dernière note du violon, juste après qu'elle se soit apaisée, juste entre elle et le silence qui la suit, il y a comme un abîme, comme une chose qu'on ne pourra plus franchir, comme une fatalité. Ca ne dure pas, pourtant l'âme tremble. Un court instant. On sait que le cœur pourrait s'arrêter là. La musique persiste encore, elle n'est plus que son rêve et tout la fuit désormais. C'est comme une rétraction. La réduction immédiate de tout devenir. C'est un moment instable qui s'absorbe dans son propre effondrement. Comme le souffle du mourant.

 

Il y a un moment, où l'enfant, dans l’exaltation du jeu, se suspend. Il s'arrête. Ca ne dure pas longtemps. Et son visage se voile, c'est comme si une aile passait sur ses yeux.  Il est saisi. Et brusquement il a tout oublié, le jeu, son nom, sa mère, son père. Il est entre deux mouvements, entre deux rires, peut-être entre deux vies. On sent qu'il pourrait disparaître brusquement, s'effacer de la lumière du jour. Cela ne dure pas. C'est comme un hoquet du temps. Comme s'il venait d'avaler sa propre ombre, comme si sa vie à venir était là, devant ces yeux, et qu'il devait décider. Et qu'un chagrin inconnu de lui pesait sur sa respiration. Juste après le jeu. Juste après le rire. Et c'est insupportable.

 

Comme cette femme qui se replie après l'amour, après les cris, après le sang de la jouissance. Elle se replie, comme si l'offrande avait épuisée plus que l'offrande, comme si l'amour avait épuisé plus que l'amour. Juste là, à ce moment précis d'après l'amour, ça ne dure pas longtemps. Et c'est une tristesse qui n'a pas de nom. Personne ne sait la nommer. Elle traverse comme le vol d'un oiseau, le corps et toute la vie déjà vécue. Ca ne dure pas. Mais c'est presque infini. Parce que rien ne peut dire cet instant. Cette fraction de temps. Car c'est un temps arraché, une chair arrachée où la mort s'insère, comme un grand soupir. Et cette femme pourrait pleurer, là, à ce moment précis, comme la terre après la moisson. Seulement pleurer.

 

Comme à cet instant du miroir où l'on ne se reconnaît pas, où nos traits se sont défaits. Ca ne dure pas, mais juste assez, pour qu'on ait le temps de lire dans ce visage inconnu toute la vacuité d'une vie, toute la vanité des désirs. Pour qu'on ait le temps de savoir l'impossibilité du bonheur et la dérision de vouloir y croire encore. Et encore. Et encore.

 

Ces instants sont des couloirs, les dieux les fréquentent, les anges aussi. Ils ne sont pas vraiment vécus. Ils sont impossibles à vivre. Ils renferment pourtant toute l'histoire du monde et celle des hommes. Ils sont des failles dans lesquelles se condense toute une tragédie.
Et c'est là, juste dans ces instants, juste dans l'endroits impossible des heures que l'écriture suinte. Juste là. Et c'est une tragédie. Ca pourrait être un bonheur. Mais c'est une tragédie. Et ça suite. Et c’est cela la disgrâce. Des cendres qui ont perdue le goût du feu.

 

Il y a des moments, je vous l'assure, je voudrais être en enfer. Ca ne dure pas longtemps. Je voudrais y être pour ne plus avoir à l'attendre. C'est comme une rétraction. Un chant qui s'épuise.

 

Franck

 

 

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1 janvier 2008

La paume ouverte.....

Il faut blanchir beaucoup d’heures pour n’en sauver que quelques essentielles.

Des aubes bleues, presque violines.
Il faut recommencer souvent le même poème pour se dire que rien ne s’achèvera.mains_accueil2
Il faut balayer beaucoup de souvenirs pour faire entrer dans sa maison l’envie de demain

 

 

 

Pour alléger sa langue, la soulager de l’ombre, elle écrit ses poèmes au dos des ailes des papillons.
Peu de mots, beaucoup de couleurs. Et cette précision pour ne jamais rien froisser.
Et cette poudre d’or dans le soleil du cœur.
Et ses baisers sur les lèvres du temps.

 

 

 

Dans le creux de ses mains elle m’a fait boire l’eau de l’enfance.
Ainsi elle m’a rendu le temps de l’infini.
Et des folies.
De son regard brûlé elle efface les ténèbres.

 

 

 

Tu m’as rendu le temps des vagues et des embruns.
Tu m’as tendu ta paume dénudé, m’offrant l’ardeur d’un feu nouveau.

 

 

 

Ecrire est ce chemin d’orphelin qu’on parcourt en silence pour consoler la mort de notre étourderie.

 

Franck

31 décembre 2007

L'infime....

L’infime est la maison de l’univers entier. Et la parcimonie, le grand fleuve de l’abondance. f_332
Ce qui sauve la cathédrale de sa démesure, c’est la flamme minuscule d’une bougie.
Par son feu dérisoire la prière consumée regagne les cieux.
Et le fleuve n’est rien sans l’irréductible joie d’une source. Son rire d’enfance s’entend toujours dans la majesté de l’estuaire.

 

 

 

La fascination vient de ce que le signe qui nous saisit le fait par le fil fragile de l’attention flottante. L’étonnement. Qui est une volonté désarmée. Le contre point inouï à une évidence écrasante et vaine.
Ce qui nous touche c’est l’endroit le plus délicat, le plus frêle, tellement délicat et frêle que la mort semble l’oublier. Que l’éternité tient tout entière dans cette fêlure du vivant. C’est un instant blotti. Une heure tremblante.
C’est le balancement délicieux des coquelicots dans les chaumes d’un grand champ de blé juste moissonné, cette goutte de sang joyeux dans cette hécatombe d’or.

 

 

 

Ce qui nous sauve de l’horreur c’est un simple chant murmuré.coquelicots_toul_france_2141839862_867407
Ce qui nous rend la lumière c’est une simple luciole dans la nuit.

 

 

 

Ce qui nous rend à l’amour c’est un simple regard au détour du soleil.
Il y a dans une île si petite soit-elle la puissance d’un continent.

 

 

 

L’infime de tes mots a pour moi l’abondance d’un grand fleuve.
Et les grands fleuves ne meurent jamais.

 

 

 

Il y a dans tes yeux assez de miséricorde pour étancher ma soif.

 

 

 

Il y a dans le chaos, assez de failles pour y cacher un poème.

Franck.

30 décembre 2007

La vitre du silence.....

20491170_pQuel visage, quelle voix serait secourable ? Quelle parole saurait défaire les nœuds qui nouent ma gorge désormais ?

 

La mélancolie est un cadeau des dieux. Il n’y a qu’un dieu pour nous vouloir si crucifié. La mélancolie est la longue disgrâce des jours, avec son invincible élan vers le bas. Une extase sombre. Ombreuse. Ce sentiment de chute infinie et d’écrasement.
Pesanteur. Epaisseur du sang, qui racle les chairs. Epaisseur des mouvements dans l’épaisseur de l’air. Fleuve de boue.

Et ces fulgurances qui hantent mes silences. Ce si peu de lumière dans cette nuit si intense. Et les cendres ardentes de sa voix dans mes veines.
Et son visage nu.

 

18526106Elle a renversé tous les miroirs. Posé ses doigts sur ses lèvres. Et des incendies ravagent son visage effaré de nuit. Elle détourne sa solitude des rayons du soleil. Patiemment elle déploie sa tendre absence en direction du ciel. Peintre elle a su donner des couleurs d’arc-en-ciel au manque.
Musicienne elle est un murmure qui retient la lumière. Danseuse elle est un pas de danse dans la15025119_p langue. Un pas de deux sur le fil invisible de l’inachevé. Derrière sa fenêtre elle regarde la chute des anges et l’avalanche de beauté qui les précède. Elle attend. Sans attendre vraiment. Elle attend délivrée des peurs et de l’ennui, car l’attente est le lieu de l’amour, son église, alors s’y donne comme une enfant terrible se donne au vent et aux embruns. Eperdument.
Sur la vitre ses doigts dessinent la ligne de fuite du temps et les arabesques du désir. Elle attend. Et dans l’ombre d’un long silence elle efface patiemment la trace du souvenir. Elle attend. L’aube abondante derrière les ruines. Elle habite un lent chagrin comme si elle habitait une île, ouverte à tous les vents, juste protégée par la vitre. Sur laquelle ma main ridée a laissé l’empreinte d’un printemps miraculeux, et la brume impalpable d’un naufrage.

 

Franck.

19 novembre 2007

Parler est une chose difficile.....

Parler de nous est une chose difficile puisque nous sommes sur cet étrange fil. En équilibre. Entre nos vies défaites, entre espoir et fatalité. Et puisqu’il nous faut arracher aussi bien la tragédie que le triste ou le sérieux. Et que nos jardins sont encombrés. Enlianés dans l’enchevêtrement de nos actes désemparés, et de nos rêves usés, parce qu’ils ont trop servi. Encombrés par l’amoncèlement de nos amours anciennes inachevées, inachevables.

Et puisque les jours ont enseveli les jours, et que les nuits ont obstrué les jours, et que même les saisons ont étouffé les jours. Alors parler de nous est une chose difficile. Puisqu’il me faut gratter la terre de mes échecs et exhumer à nouveau au soleil chacun de mes os blanchis, ces os lourds de mess errances et pourtant si fragiles. Si cassables. Il me faut retrouver maintenant la pudeur et la vertu de mes temps d’avant, il faut réinventer le pur, le simple, il faut chercher ce qui reste en moi d’inaltéré, de cristallin. L’enfant. Le pèlerin. Il faut aller chercher la larme qui se refuse.

L’infime. Le vulnérable. Le point. L’unique point de résistance. Celui qui rassemble et totalise. Celui par lequel l’axe du baiserciel jailli, à l’aplomb du soleil. Il suffit de prendre la nuit en abscisse et le ciel en ordonnée, les deux tendent vers l’infini bien sûr, alors les étoiles s’allument, il n’y a plus qu’à joindre chaque lueur de cet espace et d’en faire la courbe exponentielle, au bout se trouve la charnière du cœur à ouvrir. Pour vérifier que les calculs sont justes, il faut dessiner une croix, celle qui nous crucifie, en ordonnée mettre l’amour et en abscisse l’attente, et si ça saigne c’est normal, on doit voir apparaître une myriade de points, ce sont les heures de notre vie, on les additionne, puis, il ne reste plus qu’à diviser par de nombre d’or, s’il n’y a pas de nombre d’or près de soi, on peut prendre le nombre de platine, ou de mercure, cela ne fausse pas les calculs. On peut même utiliser une agate, une topaze, un petit caillou, ou simplement un rêve d’enfant.

C’est mieux un rêve.

C’est toujours mieux les rêves.

 

 

 

D’abord renoncer à ne plus renoncer. Et pour commencer, abandonner. Partir du point vernal. De l’articulation des saisons. Il faut se mettre dans l’embrasure du jour et de la nuit, à cet endroit du clivage de la lumière, à cette place de la coupure, où l’âme se décolle de nos mythes. Avec l’incision du rêve. Et en accepter le sang.

 

 

 

Car le temps s’approche de nous, avec sa lenteur, ces à-coups. Et nos os tremblent un peu.

Alors parler de nous c’est difficile. Ca serait parler de l’attente et de cette tension des nerfs, ça serait parler de la nudité tout contre la nudité. Ca serait dire nos bouches et leurs murmures de nuit, et leurs soupirs humides, et les caresses brûlantes dans l’exaltation de la découverte. Ca serait dire la faim et la soif et la fièvre rouge de l’offrande,  et la sueur des sexes contre les sexes. Ca serait dire tes eaux et mon navire, et la tempête qui brasse nos gestes et l’effleurement des lèvres sur ton ventre et cette traversée profonde au cœur de nos désirs, de nos appels.

Tu comprends, ça serait dire l’obscur pour en faire la lumière et appeler Satan pour nous encourager. Ca serait ne plus se connaître et pourtant se connaître à jamais. Ca serait dire la blancheur de ta peau et les couleurs d’orange de ton sexe qui se déploie, et l’enlacement de tes hanches et la poussée des muscles et le serrement de nos cuisses. Ca serait dire ta langue comme un tison ardant sur mes terres secrètes. Ca serait dire les morsures et les écartements et le vertige et les secousses et la charge. Ca serait dire le cercle de feu que le compas de tes cuisses ouvertes dessinerait sur les murs de la chambre. Parler de nous, ça serait dire l’essoufflement de la course batailleuse de nos mains, nos mains voraces dévorant nos chairs offertes, nos chairs béantes, nos chairs promesses. Parler de nous, ça serait dire l’épuisement et le triomphe après nos pénitences et la consolation après les jouissances et l’enchantement d’un temps nouveau. Pour parler de nous il faudrait oublier nos dignités, nos élégances pour inventer, une fois de plus, la grâce et l’harmonie…
Que ta bouche soit le brasier et que ton ventre soit la fournaise, brûle !…. brûle !…. soit l’incendie !… brûle-moi !…anéantis-moi…. !

Maintenant !
Franck

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18 novembre 2007

Si demain.....

Et les tombes se souviennent de nous.

Et leurs paupières closes cachent les yeux de nos souvenirs.

 

 

 

Dans l’orbe d’une attente infinie, se tait l’impossible caresse du manque.

 

 

 

Et chaque jour je croise le regard de mes morts.

 

 

 

Le poème tient dans le creux de ma main, épousant la ligne de vie, inventant la ligne de cœur.2005723681412820

Le poème tient dans le creux de ma main comme la chair tendre d’un sein.

Un poids de chair tendre.

 

 

 

Des souvenirs comme des pierres. Un peu lourdes. Un peu rugueuses. Un peu grises, ou noires. Des souvenirs inusables, comme des pierres qui raclent, qui frottent. Et qui s’usent moins que le temps.

Mémoire de pierres à peine dégrossies.

Coupante encore.

Epaisseur indéchiffrable. Immobile. Froide d’un silence séculaire.

Souvenirs sans impatience, tellement sûr de notre capitulation.

Ils pèsent de leur inertie, de leur abandon.

Ils pèsent de notre ignorance.

Et nous accablent lorsqu’on les oublie.

 

 

 

Nous sommes sans paroles.

 

 

 

Le chaos n’est rien, ce qui nous épuise, c’est cet entêtement à vouloir le redresser.

 

 

 

Nous sommes sans parole.

Les chairs de l’amour s’articulent dans des phrases imprononçables.

Et la chair est toujours orpheline.

Elle porte déjà le deuil de la mort à venir.

 

 

 

Pourtant si demain c’était toi, demain ne serait plus qu’un seul et unique jour. Un seul et unique temps. Un seul et unique soleil.

Le poème tient dans le creux de ma main, épousant la ligne de vie, inventant la ligne de cœur.

Le poème tient dans le creux de ma main comme la chair tendre d’un sein.

Un poids de chair tendre.

Et dans l’orbe d’une attente infinie se tient la possible caresse du monde.

Et les chairs ne sont rien sans les mots qui les voilent.

 

 

 

Nous sommes sans parole. Et il me faut inventer une langue pour accueillir le tremblement. Il me faut nommer les silences, et chacun sait que c’est une folie.

 

 

 

Nos îles muettes font de grands reposoirs aux poèmes perdus. Elles savent les chants des naufragés, mais elles se taisent.  Nous sommes sans parole. Et nos chairs orphelines s’effondrent toujours un peu plus, comme cette neige qui tombe.

Qui tombe…. Qui tombe….

Franck.

                                                       la_20jeune_20fille_20au_20turban

17 novembre 2007

En marche......

La porte de demain est sans serrure, elle est ouverte aux vents.

 

 

 

Seule la lumière des mots est subversive. Ainsi le poète.
Seul le silence est subversif. Ainsi l’homme en prière.
Seul l’acte sorti de l’arc de l’amour est subversif. Ainsi l’amoureuse. Ainsi l’amoureux.
Tout le reste est bruit, vacarme. Danse du ventre. Agitation.

 

 

 

Derrière la vitre je vois les landes dévastées. Landes froides de bruyère. Et plus loin encore, les grands champs de neige de la mélancolie.

Ma marche vers toi est subversive puisque je dois gagner en lumière, puisque je dois accueillir un silence grand comme un océan, puisque je dois tirer si fort sur un arc si dur. Ma marche vers toi est une révolution, une longue marche à travers toutes les murailles de Chine.

Je suis en marche. Parti tôt. Car c’est mon plus long voyage. Le plus dangereux. Ici, point de lions, de forêt, de brigands.1188021 Ici, point de montagne infranchissable, point de ravin. Ici, ce ne sont pas les kilomètres qui usent et fatiguent, c’est la mémoire. Car c’est mon plus long voyage. Le plus dangereux. Ici point de villes obscures, point de Sodome, point de Gomorrhe. Non, ici le seul danger ne peut venir que de moi. Et mes seuls compagnons sont les mots. Ceux que je trouve avec tant de difficultés sur mes talus arides et rocailleux. Les mots. Mes mots. Que je traîne, ou qui me traînent selon la pente du soleil.

Je suis en marche. Je viens. Et je viens à moi à moi-même. Et je viens à toi en revenant des morts. Nu. Tirant sur le souffle de ma parole. Je viens en perçant mes orages, en trouant mes ténèbres. Je viens envers et contre le temps, envers et contre l’espace qui nous sépare. A rebours. A rebours du désir pour le réinventer, et contre les évidences des âges. Je n’ai que des couleurs pour me guider vers toi, je n’ai que des musiques pour me porter, mais c’est suffisant. Tout le reste n’est que bruit, vacarme. Danse du ventre. Agitation.

 

 

 

Je n’ai que ma pauvreté pour toi, mais tu sais, je l’ai chèrement gagné. N’est pas pauvre et nu qui veut. Car il ne s’agit pas de se dépoitrailler pour être nu. La nudité de soi se gagne les yeux baissés, dans le silence et l’abandon, elle se gagne dans l’offrande faite au jour, elle se gagne dans l’épuisement des forces, dans le crépuscule. Elle se gagne à la flamme d’une bougie. Elle se gagne dans le recommencement après la chute. Et dans les tremblements, après la peur. Et dans l’effondrement après le désastre. Pour être nu il faut abandonner toutes ses guerres, toutes ses colères, s’être vidé dix fois de son sang, et avoir éprouvé ses propres larmes sans honte, sans remords. Être nu c’est le privilège des rois, des seigneurs sans royaumes, des chevaliers à la triste figure. Être nu c’est ne plus attendre des autres, et être patient de soi, c’est appeler l’absence, la reconnaître et l’aimer d’un seul regard. Être nu c’est être seul, seul de soi, dépourvu, perdu. Etre nu c’est accueillir la peur sans peur, et se désaltérer du manque. Voilà, être nu et pauvre, c’est brûler avec une infinie compassion, une infinie constance, avec l’opiniâtreté d’un laboureur et la fidélité de l’enfant à sa mère.

 

 

 

Serais-je assez digne pour te faire ce cadeau ? Serais-je assez fort et puissant pour le porter jusqu’à toi ?

 

 

 

Derrière la vitre je vois les landes dévastées. Landes froides de bruyère. Et plus loin encore, les grands champs de neige de la mélancolie. Et plus loin, le demain que porte dans le creux de tes mains, comme une eau pure à boire. L’offrande.

L’abondance du printemps au cœur du désastre.

Comme une fleur inexorable.

 

 

 

Et l’aube, enfin, peut se lever.

 

 

 

Franck

11 novembre 2007

Lettre ouverte à Hélène Grimaud....

Chère Hélène Grimaud,

 

Chaque vie possède une ligne mélodique, une musique qui n’advient qu’après le chaos.
La langue qui la dit est blanche, c’est la langue du lait, celle de la mère qui allaite son enfant, celle des prières ou des aveux, elle résonne en nous pour dire l’impossible, l’indicible, l’inaudible de l’amour. Seul le vent lui fait écho. Elle est destinée à se perdre…
Peut-être pour nous racheter.
Tenter de vous célébrer est certainement vain, sans doute puéril, tant certaines évidences n’ont besoin que de silence et de recueillement. Alors….alors retrouver la blancheur des mots.
Au début il y a une apparition, une fulgurance qui embrase l’instant, un écrasement lumineux.e0033_0
Au début il y a un ange qui s’ébroue dans l’éclat du soleil, une foudre étoilée.
Pardonnez-moi mon audace, sans doute me faut-il répondre à la fascination, à ce saisissement, au brusque étranglement de la vie, à cette suffocation de l’âme.
Votre image est venue percer l’épaisseur du jour jusqu’à blesser les heures. Jusqu’à les aggraver. Le flot du sang m’envahi, je suis submergé par le rêve et je poursuis la déroute de la lumière dans la valse inquiète des ombres.
Vous dire mon admiration, ma fascination ? Oui, bien sûr, mais pas uniquement, cela ne suffirait pas, il faut que je sois au plus près de mes dragons, des gouffres qui gisent en moi. Etre dans l’imminence d’un danger.

Ecrire conjure le vide. C’est la tentative d’un dialogue avec sa part la plus irréductible, sans doute la plus douloureuse.
Car il s’agit de côtoyer les mystères de les frôler, de les désigner de les ressusciter. Il faut rajouter quelque chose au vivre, soit pour le parfaire soit pour le refaire, pour lui donner enfin sa dimension de silence. De ferveur.
En fait, écrire nous dit la noirceur de nos actes, de nos paroles et le trou décelé dans l’écorce crevassée de nos vies démembrées.
Ecrire touche à la substance même de ce que nous ignorons.
Ce qui fut ignoré sera écrit
Ce qui n’a put être dit sera écrit
Ce qui n’a put être écouté sera écrit
Ce qui a été refusé sera écrit
Ce qui a été perdu sera écrit
Ce qui a été espéré sera écrit
Ce qui a été pleuré sera écrit
Alors, alors seulement, ce qui aura été écrit sera chanté.

 

Je ne suis pas musicien à peine mélomane, au fond, juste un écoutant qui se laisse transporter par son émotion, souvent par sa solitude, toujours par un chagrin.

Les doigts, vos doigts, coulaient sur le piano ; douce et folle farandole de notes tourmentées sur la valse éclatée d’un Chopin triomphant.
Les doigts coulaient sur le piano ; ruisseau nostalgique de résonances recueillies sur les pétales rougis des roses.
Les doigts coulaient sur le piano ; vertige de neige argentée au bout de l’hiver languissant
Les doigts coulaient sur le piano ; funambules sur des lunes livides, danse chavirante, liturgie magique, ensorcelante.
Papillons des doigts… chrysalide de l’âme…

 

Et puis votre voix…

Grave, sourde, pas une voix de bouche, mais une voix de corps, une voix de nuit chargée d’ombres avec des mots de helene_grimaudlumières.
Voix venue du silence, dépouillée, nue, lourde de son urgence, lourde comme gorgée de vie, lourde d’un feu primordial.
Voix propulsée pour se survivre, souffle d’hiver qui appelle la neige, souffle du vent sur la lande.
Pure tension d’absolu, prière vibrante au-delà du murmure, au-delà des couleurs.
Ardeur radieuse, voix de l’amour qui invente l’amour.
Vous avez conquis l’âme du monde pour l’accomplir ou la brûler. Pour l’accomplir en la brûlant.
La puissance ne serait rien s’il n’y avait pas l’abandon et l’abandon pure folie s’il n’y avait pas l’offrande.
L’amour véritable c’est peut-être cela, la puissance et l’offrande qui passent ensembles sous la même arche, la puissance qui s’exalte de sa disparition, saisie d’un trouble d’une douleur sublime pour ouvrir le ciel, éclabousser la nuit. Et l’augmenter. Et l’alourdir.

 

J’écoute… une musique calme, captivante, pénétrante, une vague inaltérée, effleurement de notes claires, de notes d’eau lustrale, de notes qui se donnent la main dans une ronde lente juste un peu triste. Comme si la mélancolie était la seule clé possible pour le pays de la joie.

Les lueurs du soir se condensent sous le sortilège des sons. La rêverie s’incline peu à peu et longe un court instant l’éternité, un très court instant. Juste ce qu’il faut, trop d’éternité profanerait la peau de l’âme.

 

Et la cathédrale s’élève autour de sa rosace comme autour d’un regard, par elle, à travers elle se réalise une mystique alchimie de la grâce.
Ainsi votre regard, captant le bleu au-delà du bleu du ciel, toujours en avance d’une vision. Regard d’abondance. Regard étincelant de fleurs incendiées.
Comment tant de force sans l’ombre d’une violence ? Comment tant de pouvoir sans l’once d’un mépris ?
Vos yeux évoquent des terres brûlées de solitude. Dans une fixité irréelle des lacs de montagne ils racontent l’enfance qui s’entête pour ne renoncer à aucun de ses rêves. Ils désignent cette parcelle de vérité faite d’invisible et de douleur, de véhémence et de piété.
Regard d’étoiles qui consument nos peurs. Ouvrant l’espace il nous atteint à la place la plus chancelante, il pourrait nous anéantir pourtant il nous retient dans sa flamme déposant sur nos cœurs la poussière d’or d’un ange.

 

Sans doute la musique est-elle l’expression la plus épurée d’une tension. Elle semble relier les silences en soutenant leurs fragilités en deçà et au-delà de nos vies comme si l’infini traversait nos chairs.
Elle est ce lien tissé de nos manques, un souffle d’aurore brûlant le crépuscule, un ruisseau de lumière apprivoisée, tous les mots de la langue décomposés en rosée par l’attente et nos veillées désolées.
Il y a dans la musique quelque chose qui appartient à la nuit profonde qui est cette façon d’aller vers la vie dans l’intensité d’un désespoir, et qui s’oppose à la vacuité de nos destinées. C’est une stridence impossible faite d’extase et de mort, de volupté et d’effroi, quelque chose qui nous dévisage pour nous perdre ou nous sauver, pour nous perdre en nous sauvant, pour dire notre absolue finitude et notre résurrection inévitable. Notre sublime défaite.

Nul lieu ne nous attend.
Nul temps ne nous espère.
Nous sommes issus d’une fièvre ou d’une folie, nous sommes une trace qui s’épuise dans l’infini des cieux, une ivresse à 1372148tla dérive, une note qui s’obstine, un rêve qui s’effiloche, un simple souvenir dans la mémoire des dieux.

 

Voilà pourquoi vous êtes si importante, si essentielle : à cause de notre insoutenable vulnérabilité que vous savez étreindre si fort comme si le miracle nous appartenait, à cause de nos épuisements sans fin que vous transfigurez par votre seule présence.
Vous venez du pays d’Eurydice et de la lyre d’Orphée et votre regard ne nous trahit pas, il nous guide hors des doutes, hors des ténèbres sur des chemins sacrés, avec assez de folie pour qu’on veuille perdre la raison.

 

Maintenant vous êtes au piano…

 

Le monde est effacé… il n’en reste que le souffle, le silence et l’appel d’un loup, il n’en reste rien ou si peu. Pourtant tout contrejourest là dans la profusion de la vie qui commence, dans l’exubérance d’une joie nouvelle, immaculée, dans la majesté d’un dépouillement.

Vous êtes au piano, j’entends la simplicité d’une émotion qui se dénude, bienveillante simplicité, quelques notes sur une portée, des silences, des soupirs, juste de quoi accrocher un sourire. Si peu de chose, pour un extraordinaire déluge.

Il est temps de terminer cette lettre, de la refermer avec précaution comme le couvercle d’une boîte à musique, ou comme une porte sur le sommeil d’une chambre d’enfant.
Il est temps d’aller marcher dans la ville, de se laisser envahir par les grisailles de l’hiver qui arrive, j’ai pour m’accompagner une petite lueur arc-en-ciel dont chaque couleur soutient quelques notes invincibles.

 

Je vous prie, Hélène Grimaud, d’accepter mes plus chaleureux remerciements ; merci d’être ce que vous êtes, merci de le donner à voir et à entendre avec générosité et simplicité, merci d’entrouvrir la porte sacrée de la transcendance et d’être cette page lumineuse du livre obscur du monde.

 

 

Franck NICOLAS.

4 novembre 2007

Musique et voix.....

Parce qu'il faut bien y revenir.
Au départ on est dans la distance. Ecrasé par cette distance. Elle nous a d’abord pénétré. Après, elle nous écrase. On est rien. On le sait. Et nos doigts hésitent sur le clavier. L’image de la page sur l’écran est un horizon impossible. Et rien n’est là. Où plutôt tout est là, et rien ne vit. Rien ne tremble. On est recroquevillé dans son propre silence. Et parfois on voudrait que cela dure une éternité. La distance et ce temps mort, vidé de tout, vidé de soi. Même l’écrasement. Plus rien, n’être plus rien sinon cette attente impossible dans cette distance terrifiante. Plus rien, et l’on sait qu’il va falloir encore perdre quelque chose. Perdre encore et toujours, les guerres, sa vie, soi. Perdre quelque chose de soi. A cet d’instant d’écrire on sait qu’il va falloir perdre quelque chose de soi. Car les mots naissent de cette perte et de cet écrasement. Et de cette déchirure entre l’air qu’on respire et le poumon qui hésite dans son mouvement d’aspiration, d’élargissement. Ils naissent aussi de cette peur et de cette tension qui vrille jusqu’à l’insoutenable parfois. Parfois seulement. Que puis-je perdre encore que je n’aurais déjà perdu ?

Au départ écrire c’est errer dans cet espace de silence, et dans la volonté toute tendue de la perte. Comme pour le sacre247800 d’une défaite. Puisque écrire est une défaite. Majestueuse défaite. Somptueuse. Mais défaite, aussi. Puisque c’est la continuation et la sanctification de l’inachevable, puisque c’est la prolongation du manque, jusqu’à sa magnificence, et dans la profusion du vide, jusqu’à son débordement. Ruissellement de néant, écoulement magnifique, hémorragie de mortification vaine et pourtant indispensable.

Alors il faut se trouver là, à cet endroit de nous impraticable, et consentir assez, pour être envahi une dernière fois. Toujours, et encore une dernière fois. Mort annoncée, cent fois promise, cent fois espéré, cent fois recommencée.

Au départ on est dans ce désert de nous. La parole a refluée ne laissant rien derrière elle, pas un seul mot, rien, ou alors des rognures, des phrases cabossées par les précédentes marées, que des verbes usés comme des galets par la banalité. C’est le temps de l’appel. De la peur et de l’espoir.

Au départ ce n’est presque rien. Un simple son, comme un murmure à peine audible, une modulation lente. Lente et profonde. Elle vient de loin, de si loin. Elle vient de traverser le désert de vos hostilités et de vos résistances et semble ne pas pouvoir aller plus avant. Pourtant elle est là, fragile, invincible.
Une et innombrable.
Vivante.
Enfin…
Au départ, à l’intérieur, il y a comme une note de musique infime et dérisoire qui vient de nulle part, et qui insiste, et qui tient, et qui se survit à elle-même. Et qui vient absolument. Elle est dans le corps, et ça prend tout le corps. Elle est comme une brise sortie du néant de mes chairs. Elle est mon miracle et mon désespoir. Elle est ma mort et ma résurrection. Elle est un fil tendu au-dessus du gouffre de mes années perdues. C’est une note, une simple modulation à l’intérieur, un murmure grave, lent, profond, qui prend de plus en plus de souffle. Ca ressemble au basson et au violoncelle. Une rumeur lente à l’intérieur qui résonne. Une rumeur qui passe le long des os. Un lent cortège processionne dans ma poitrine. Un vertige au ralenti. Un basculement.

Et ce sont les premiers mots. Qui cherchent l’accord. La confluence. Pour bien comprendre il faut imaginer la vague qui hésite. Ecrire tient tout dans cet hésitement de la vague, et dans ce déploiement qui s’oppose à l’évidence du mouvement. La déchirure.

Au début, c’est le temps des gammes, la main des mots oscille entre incertitude et irrésolution sur le clavier de la parole. C’est une musique inconnue qui se déchiffre au fur et à mesure des douleurs, des résonances. Des creux, des cris. J’entends la musique à l’intérieur et je cherche la voix qui pourrait la dire.  Je ne sais d’où elle vient, mais elle là. Comme un tyran, comme une déesse, elle est l’enfant qui refuse, et le désir qui s’embarque. Il faut comprendre, j’ai d’abord cette musique tapie dans le fond de ma gorge, à l’arrière de ma vie. Et la voix. La voix, cette nuit qui monte dans le texte, et les aurores qui gisent dans la vapeur des ombres. La voix cette imminence toujours reportée. Et chaque mot est un son avant d’être un sens. Chaque mot est d’abord symphonie, couleur, cascade. Et chaque mot sera dit. Chaque mot sera prononcé à haute voix. Sera nourrit du sang de la voix. Car chaque mot contient le suivant. D’ailleurs bien souvent il sait le suivant bien avant moi. Ma respiration donne le rythme. Je lis et relis les morceaux de phrases, les bouts de paragraphe et ma respiration bat la mesure. C’est mon souffle qui fait foi. C’est la véhémence et l’exaltation des résonances qui font foi.

Peu à peu je me rends compte que ce n’est plus le désert du début, peu à peu c’est un concert à l’intérieur, un concert qui vient de nulle part et qui grossi. Chaque son appelle un sens, chaque sens un rythme, une cadence différente. A l’envahissement du vide succède l’envahissement de la profusion des sensations, des émotions, comme des risées de vent sur la peau de ma voix. Quelque chose s’invente. Et je suis là, sans y être vraiment, au centre d’une dévastation comme traversé. Fendu. Fracassé. Et c’est le temps océan.

C’est le temps où il faut tenir. Tenir le texte, ne pas tomber dans l’épuisement, dans l’aveuglement, l’enivrement, la leofrénésie. Tenir les mots, comme on tient le cap, comme des notes qu’on poserait avec lenteur sur la portée. Avec lenteur, précaution. Vérifiant inlassablement les harmonies. Rajoutant croches et double croches, ponctuant ici d’un soupir, et là d’un silence. Tenir. Comme le musicien qui écrit sa musique et qui veut quand même la jouer, qui veut quand même l’entendre autrement que dans ses fibres. Tenir. Tenir la note. L’épuiser dans son corps.

Il y a des jours où la mélodie à l’intérieur est lente, emprunte de fatalité, de tragique, avec elle ce sont les grandes landes de bruyères sauvages qui arrivent, c’est une musique de steppe, c’est une musique de cosaque triste, de tartare qui galope sans fin, dans une Tartarie sans fin. Certains jours je voudrais mourir à cheval dans un galop d’enfer, certains jours mes mots sont cheval, crinière au vent, mes mot sont le vents et mes mots sont claquements de sabots, et je frappe le clavier avec acharnement parce que les mots sont des essoufflements, et que je crie dans les landes de mes déserts de Tartarie sans fin. Sans fin. Sans fin.

Certains jours ma musique sort de l’ombre. Elle a la lenteur des mauvais jours et l’inquiétante langueur des heures pesante et maussades, et le son du basson rase les murs de mon absence, de mes angoisses. La note tient, mais demeure dans l’ombre, et dans le tremblement, et peu à peu c’est l’orgue, l’orgue d’ombre avec ses accords lourds d’ombres, qui essayent de s’arracher aux pierres de ma cathédrale éteinte et muette. Ces jours-là je suis dans les pierres grises et froides et chaque mot est un éclat que le burin extrait. Coup après coup. Et la parole est sculpture de pierre qui se refuse. Alors je tape, je cogne, et chaque mot est mâché, remâché, déchiré, ânonnement lancinant d’une prière qui n’arrive pas à se dire, à s’élancer, à trouer l’espace du verbe, chaque mot écrit dégage alors un vide encore plus effrayant qu’il faut combler dans un autre saut vers l’inconnu. Et je casse les phrases comme on casse des rochers. C’est éreintant. L’ombre monte comme une marée désastreuse. Une marée d’hiver. Sans pitié. Et c’est un bonheur.

Tenir le texte, c’est tenir la note, sans trembler, sans se lasser, sans être détruit. Défait, mais pas détruit. Et parfois reprendre sa respiration. Refaire circuler le souffle sur sa peau, retrouver le rythme, la cadence, le balancement, les accords, les dissonances, les contrepoints. Tenir le texte, c’est reposer ses doigts sur le clavier et refaire des gammes comme aux temps anciens, et c’est souffrir des articulations nouées, et de la raideur des souvenirs.

Un jour quelqu’un m’a dit, si tu veux écrire il faut que tu manges, prends un solide petit déjeuner, parce qu’écrire c’est beaucoup d’énergie. J’aime cette approche qui fait de l’écriture un art du corps. La mobilisation des muscles, de la respiration, des battements du cœur. Ecrire c’est engager tout son corps dans la parole. Tout. Même le sang s’il le faut. Surtout le sang. On ne bouge pas, pourtant tout est en mouvement, on transpire, on sue de cette immobilité comprimée d’élan.

Il n’y a pas de muses là-dedans, il n’y a pas de fée Clochette, il n’y a pas d’exaltation romantique. Là, je me sens paysan, paysan de ma Creuse attelé à ma charrue. Un paysan qui baisse la tête pour éviter de voir la longueur des sillons qu’il faudra retourner, et la longueur des jours qu’il faudra supporter.

Tenir le texte, c’est tenir la distance, l’infinie distance, et la tenir à bout de bras, à bout de rêve. Ecrire c’est labourer, avec lenteur et détermination. C’est labourer son corps, sa chair, sa mémoire, c’est appeler la rêverie et n’en recevoir que la poussière, et ne pas s’en contenter, c’est vouloir le plus, le mieux, le toujours, l’irrévocable, c’est savoir notre finitude et continuer à croire en l’éternité, c’est ne rien lâcher, même dans l’abandon. Ne rien lâcher. Tenir. Tenir la note, brelle texte, comme on tiendrait la main de l’amoureuse.    

Parce qu’écrire ne nous sauve pas, pourtant les mots nous secourent quand ils viennent à nous. Il nous mette en sursit et en espérance. Puisque écrire c’est rejoindre, rejoindre l’inconnu qui nous appelle. Puisque c’est répondre au cri inconnaissable par un cri inconnu. Puisque écrire et aimer c’est le même mot. Puisque celui qui écrit, quelque soit sa situation, est en état d’amour. Même s’il ne le sait pas. Ecrire c’est aimer, c’est témoigner de notre solitude et l’encrer pour l’offrir, c’est poser une forme là où il n’y avait que chaos, et célébrer le manque puisqu’il est promesse. Oui, écrire c’est le sacre du manque et du mouvement qui exige qu’on le dépasse pour le prolonger dans les flammes de notre désir.

Au départ c’est une musique. Je ne sais pas d’où elle vient, mais elle me traverse et j’essaye d’y accrocher des mots. Elle doit venir de loin, de plus loin que moi, et j’essaye simplement de lui faire assez de place, et je consens simplement à ce qu’elle me dévaste, et je pétris.

Chaque texte est une mélodie et l’impossible tentative de la dire.

C’est le temps de la fin. A l’intérieur le son se fait plus doux, plus calme. C’est à nouveau une grande étendue. Large. Lumineuse. Sereine. C’est le temps de la fin, de l’effondrement, de la défaite et de la joie, c’est le temps de l’amour et du manque lumineux, c’est le temps de la plus grande solitude. Immense comme un soleil. Immense comme un grand champ de neige.

C’est le temps du silence grave, presque solennel et de la paix.

On peut éteindre l’écran, on peu partir, on peut mourir, puisque plus rien n’a d’importance hormis le ciel qui couronne notre prodigieuse ruine….n’être qu’un errant dépourvu de lui-même.

Et le texte peut se défaire. D’ailleurs, il est déjà défait…

L’effacement, absolument.

Franck.

28 octobre 2007

Un point d'infini.........

Le texte devient une urne. Les mots y tombent et s’y rassemblent pour raconter une autre histoire. Une urne dégoulinant de cendres. Poussière de vie brûlée. Calcinée. Une autre histoire. La même, mais pourtant si différente. La même. Une vie dans la vie. De l’eau sur de l’eau. Du temps sur du temps. Du désespoir sur nos larmes. Une vie vécue à l’intérieure de notre vie. En cachette de notre vie.  Une vie puissante et inconnue de nous. Une vie silencieuse et brutale, et cruelle. Sauvage. Quelque chose est à l’œuvre et s’oppose. S’oppose à nous, et pourtant nous déploie. Et se dresse. Implacablement se dresse. Marionnette. Et seuls les mots de cendres la dise cette vie de nous vécue, cette vie par nous vécue.

 

Le texte raconte derrière le vacarme des sons, une autre histoire. La notre. La vraie. Celle qui ne se dit pas. Celle qui se déroule derrière nos gestes, celle qui tapisse les murs de nos pensées colorant d’étrange façon, les heures, les jours, les saisons. Et les mots tombent au fond de l’urne funéraire du sens. Dans le vrac de notre existence. Dans l’indécence de leurs postures obscènes. Texte bribes. En morceaux. En éclats. Je voudrais brûler les cendres. Mais elle ne brûle plus. Elles sont froides ou tièdes. Ce sont des cendres. Les cendres ne brûlent pas. Eclats poudreux d’un reste d’incendie. Le27102007174 texte raconte autre chose et je ne sais pas quoi. Il faudrait tout ressortir, tout étaler, là. Devant moi, les yeux ouverts, dans l’ombre et le silence. Vider la vie consumée, calcinée. Il faudrait tout étaler pour interroger à nouveau, interroger sans cesse l’autre histoire, l’autre vie. Dans le silence. Et épeler chaque mot comme si nous renommions chaque objet de la création, comme si nous appelions chaque objet, chaque visage. Longue litanie. Mes mots me parlent et je ne les entends pas. Ils disent, mais je ne comprends pas. J’ai beau les mâcher, les réduire, je n’en trouve pas la saveur. Le texte me sait, mais il me tait, il me nie. Et plus j’écris, plus je me sépare, plus je m’éloigne. Du centre. Du sens. Je sais, qu’il me sait. Même devant moi, les yeux ouverts, le thorax ouvert, je ne vois rien, je ne sens rien. Hormis le déchirant passage de la parole sur les parois du corps, comme un glacier raclant la roche. Et la glace passe gardant son mystère, sa langueur et son effroyable silence.
Cherche-t-on, le secret dévoilé ou la rémission ? Que vaut-il mieux, l’aveu ou la miséricorde ? Ou rien de tout cela. Ou tout à la fois.
L’urne des mots est un tribunal silencieux, tout nous dénonce et rien ne nous nomme.

 

Et chaque mot possède deux couleurs, deux sons, deux sens, deux poids, deux destins. Et chaque mot porte en son sein un morceau de vie et une part de mort. Chaque mot est à la fois un cri et un murmure. Chaque mot nous attache et aussi nous délie. Chaque mot est son propre contraire, il nous appelle et nous dénie, il nous frappe et nous caresse. Chaque mot nous dit pour mieux nous trahir, il nous espère pour mieux nous désespérer. Il nous accompagne pour mieux nous perdre et nous séduit pour mieux nous tromper. Le sang des mots est noir tout chargé de cendre qu’il est. C’est le poids des faiblesses qui lui donne cette couleur. Et les mots nous accusent sans nous dénoncer. Et ils nous désignent sans nous révéler.
Pourtant chaque mot renferme un silence. Le cœur de la brûlure recèle un silence intact. C’est un point minuscule, plus petit qu’un diamant. Chaque mot est percé d’un silence, c’est pour cela que l’on ne s’entend pas et encore moins les autres.
Chaque mot, comme chaque vie, est percé d’un silence, c’est par là que passent les constellations et les météores, c’est l’endroit de la parole qui ne peut être lésé, le seul endroit qui échappe à l’urne et aux cendres.
C’est un point d’infini brodé au cœur du mot.

 

Franck

 

 

3 novembre 2007

Rouge...

Ecrire soulage l’enfant qui me porte.
Rouge…
Le rêve était rouge.
D’habitude je ne me souviens pas de mes rêves. Là, il était rouge. Un envahissement de rouge. Une chute de neige rouge. D’où me vient cette image ? La neige rouge. Où ai-je lu ça ? Ce rouge est incrusté dans l’électricité de ma tête. Et dans mon rêve tout était rouge, même la neige. Surtout la neige. Une avalanche de sang cotonneux. Une sorte de plumetis vermillon sur l’écarlate de l’horizon. Rouge. Comme à l’intérieur d’un corps. Les yeux du rêve pris dans l’épaisseur d’une chair ouverte. Sentine perdue et vorace. Chair vorace. Rouge. Elle est là, dans le rêve rouge. Là. Déplaçant une ombre pourpre. Une ombre de velours pourpre. Grande tenture lourde et pourpre. Je devine à peine son visage. Mais je sais qu’elle est belle. Mon rêve le sait. Pas besoin d’un visage pour savoir la beauté des êtres. Mon rêvedegrade le sait. Ses lèvres comme une blessure. Elle saigne. Des mots. Une parole cramoisie qui brûle. Une neige de feu autour. Elle brûle. Je brûle. On est dans le rouge. Le rêve nous a mis dans le rouge. Pour nous protéger. C’est certain. Protéger de l’innocence. La neige crisse sous nos pas. Il fait froid. C’est l’hiver. Un hiver rouge. Nous marchons en silence. Il n’y a pas de destination. Il n’y a jamais de destination. Quand on arrive c’est toujours nulle part. Toujours. Pourtant ce rêve est un mélange. Dans ce rouge il y a l’expression d’une violence abrupte et dans le même temps une plénitude immense, intense. Je traverse la couleur et c’est comme une symphonie. Comme si elle était une musique. Des milliers de notes de musique tombent. Rouges. Sur le tapis rouge. C’est comme un bonheur cette marche dans le rouge. Un bonheur. Elle est là, à coté. Dans son silence elle me parle. Je l’entends. Il y a une tremblance, c’est par-là que je l’entends. Par la tremblance. Cet ébranlement du monde autour. On est sur ce chemin de chair rouge. Dans l’envahissement du sang. Invulnérable. C’est la sensation du rêve. Invulnérable. Pourquoi ce rêve ? La première marche de l’arc-en-ciel. Je ne sais pas lire les rêves. Parfois je lis certains dessins des étoiles. Jamais les rêves. Alors pourquoi ce rêve rouge. Et cette marche vers nulle part avec ce sentiment d’accomplissement. Comme si le rouge devait me parler. Me dire un secret. Comme si s’était ma seule destination. Une fatalité. Un bonheur incarnat.

 

 

 

Et dans ses yeux cette poudre de cinabre, et dans mon cœur érubescent les étoiles amarantes. Et dans ce ciel garance des promesses de roses.

 

 

 

Ecrire soulage l’enfant qui me porte.
Comme la mer soulage la source du poids du fleuve.
Ce qui nous fascine dans les vagues c’est le chant des sources. Des millions de sources. Des millions d’étoiles dans les vagues. Les sources ne meurent jamais à cause des marées qui leurs rend grâce.
Les océans sont rouges, pour que l’enfant, en nous, invente le bleu.
Les rêves sont rouges pour brûler les yeux des amoureux.
Franck

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 novembre 2007

Bleu.....

Alors user la même corde. Lancer toujours plus loin le même filet. Des mots qui font retour, comme s’ils sortaient des circonvolutions d’un coquillage. Toujours le même filet. Toujours aussi vide. Piètre pêcheur. Sinistre pécheur. Des mailles trop grandes, trop lâches. Et un filet toujours vide. Pourtant un filet tissé dans les rêves, avec des mailles de solitude et d’espérance, tissé avec le fil des jours, tressées avec les heures d’attentes, nouées par de longs et solides silences. Un filet brodé pour cueillir les étoiles. Et toujours le remonter aussi vide. Comme si tout le traversait, sans jamais s’arrêter. Rien.

 

Ces filets là ne retiennent pas qui ne veut s’y blottir. Ils ne prennent pas. Ils accueillent. Changer de mer n’y ferait rien. Alors autant continuer à lancer le même filet et tirer la même corde jusqu’à l’épuisement. Jusqu’à l’étoile peut-être. L'étoile bleue.

 

A force, de racler le fond de l’océan je ramène parfois quelques mots égarés. Quelques mots de tristesse. Quelques mots à l’agonie parce qu’ils ont été trop dit, trop écrit. Je les pose sur ma page, je les réconforte un peu, puis ils s’en vont mourir plus loin, dans d’autres mains, dans d’autres voix, sous d’autres yeux. Sous d’autres bleus. Piètre pêcheur, P27_10_07_11perdu dans ses marées, empêtré dans son filet. Bénissant les tempêtes et leurs promesses bleues.

 

En moi, tu es comme un vertige de bruyères battues par les vents du nord. De ces bruyères brûlées par les embruns salés qui me viennent de la mer. Là-bas, au plus loin de ma mémoire.
Tu es ma terre hostile et fraternelle, mon île, mon endroit de misère et de miséricorde, mon lieu de pénitence et d’espérance sacrée. En moi, tu es la nuit, la nuit ouverte sur les rumeurs du monde. Et tu habites en moi au lieu le plus fragile, le plus secret, celui que je ne dis pas, que je n’avoue jamais. Au lieu le plus ténu, sans doute le plus clair et le plus vacillant. Tu es l’immensité et le cheval qui va avec. Tu es un galop ébloui sur la folie des hommes. Tu es une course enflammée sur cette lande ouverte, comme une éventration sur le corps de la terre. Et la glace et l’incendie jaillissent de tes sabots. Oui, je te le dis, tu es ce pur galop qui dévaste mes heures, mes jours. Mes nuits.
Bleues.
Je suis un errant, un nomade, un perdu. Il me fallait ta lande pour habiller la mienne. Il me fallait tes brûlures pour révéler les miennes. Il me fallait ta nuit pour éclairer la mienne. Il me fallait tes mots pour que je puisse, enfin, accrocher mon rêve au bord violine de l’horizon. Je suis un errant, un nomade, un perdu, un sans rive, il me fallait l’espace, tu n’as pas de limite. Il me fallait du temps, et tu es immortelle. Il me fallait un regard tu as celui de l’aigle, il me fallait une voix, tu m’as appris le cri. Je voulais la chaleur et tu vaux mille soleils. Je voulais la lumière et tu te dresses comme un phare.

 

En moi tu es une lande ouverte sur les brumes. Tu es l’espace sauvage, et rude, et fier, et dépeuplé, et arraché. Tu es l’espace sans fin troué par les crépuscules et les hurlements des loups. Tu es la vie quand elle doit se survivre. Et le sang quand il faut qu’il soit bleu.
Tu es l’endroit du mystère et de l’appel, celui de la quête et du renoncement. Tu es une lande ouverte qui porte le désir avec acharnement, comme une plaie qu’on lèche pour être sur d’être encore vivant. Tu dis être en enfer. Alors j’irais là-bas. Je connais le chemin, je te ramènerai. Et ta peau sera blanche. Immaculée. Tes cicatrices je les effacerai, une à une avec le souffle et la salive, du bout des lèvres, chair contre croûtes.

 

 

Et ta lande à ma lande s’ajoute. Et ton ciel à mon ciel se répond et se mêle. C’est ton sang qui coule dans mes veines.
Qui passera du rouge au bleu.

 

Bleu, comme un ciel de printemps. Bleu, océan. Bleu, comme un désir tremblant.

 

Franck.

 

 

13 octobre 2007

L'oeil....la main

Comme si le texte était ce pont, cette arche entre les yeux et la main. Car voir n’est pas suffisant, voir n’épuise pas notre apparition_gustavmoreau28j2désir. Voir n’apaise pas assez nos peurs. Voir, parfois les augmente. Voir pose un monde qui nous est définitivement étranger. Voir est déjà un exil. Toucher est alors le premier geste d’appropriation. D’incorporation. Faire rentrer dans le corps ce que l’œil a vu. Apprivoiser la distance, l’espace, les formes. A cause de l’horizon, voir, nous suggère un temps d’après, une menace toujours possible à venir. Avec le voir, nous sommes toujours misérables et dépendants. Isolé. Relégué. Le monde du voir est sans limite. Sans arrêt. Eternellement passant. Insaisissable. Incompréhensible. Inhabitable. Et toucher est si pauvre. Ma main se pose sur si peu de chose. Si peu de monde. La main définie la frontière de mon étroite maison. La proximité rassurante. Le presque soi. Le dérisoire.

Et l’amoureuse, et l’amoureux occupent cet espace sans épaisseur entre le voir et la main. L’incorporation. Et l’amoureuse, et l’amoureux passent des yeux à la main, de l’image à la main. De l’infini du possible à ce baiser là, à cette lèvre là, à cette peau si blanche et si présente et si chaude et si souple. Là, dans la paume ouverte du désir.

Et écrire refait le même chemin à rebours. La décorporation. L’écriture naît de la chair. C’est son premier mystère. Sa première révélation. Elle naît de la chair et de la voix de la chair. Elle naît de la consistance d’un toucher. De la contrainte des masses. De leur frottement. Au départ de l’écriture il y a le sang rouge et les caillots gluants. Au départ il y a la main qui tremble. Il y a le geste. Le mouvement qui s’exhorte lui-même. Au départ écrire c’est extraire du vivant primitif.

Et le cri est la première chair du mot. Il n’est pas encore vision. Il est la défenestration de notre prison, il n’a pas encore trouvé la main. C’est une chair décrochée. Ecrire c’est tenir ce cri assez longtemps pour en faire sortir les images, pour le faire passer au voir, pour le faire devenir monde, univers, constellation. L’offrande à l’œil.
Et l’amour dit ce premier à l’envers.

Tout se joue entre l’œil et la main. Et dans ces allers-retours qui tentent de les relier. Ecrire, aimer, c’est le même mot, le même chemin, l’aller et le retour d’une vie. L’un, comme l’à-rebours de l’autre.

Et le texte est ce pont, cette arche. Le lieu des métamorphoses. Le mot est un geste qui voit.

Franck

15 septembre 2007

Avant le labour.....

90_003005Au pied de l’écriture on est comme le laboureur au pied de son champ avant le labour, avant la charrue, avant la fin des siècles. Avant, Il y a ce temps d’arrêt. Et le monde est contenu dans ce temps d’arrêt. Et le laboureur regarde l’étendue devant lui, et il la sent déjà dans ses mains, dans ses épaules. Déjà il est chair de terre. Là, dans l’avant. Et il n’a déjà plus famille, plus d’âge, plus de nom. Là, le laboureur ne sait plus rien de sa vie. Et il respire profondément, et déjà il cherche les sillons dans son sang, il appelle l’effort et la douleur, il appelle ses muscles. Alors il regarde l’horizon et il respire profondément au pied de champ, au pied de sa peine, au pied de sa misère et de sa gloire.

 

 

 

Et les senteurs remontent de la terre en attente, des odeurs de siècles, de vie et de mort.

Le laboureur au pied de son champ est seul. Toujours. Car c’est l’œuvre répétée de sa vie. Il est seul, sans personne, sans dieux. Il est simplement avec sa désespérance mêlé de singulière impatience. Il est seul, traversé par les violences et les révoltes, traversé par un océan instable, immense et pourtant incertain. Il respire profondément. C’est l’instant de la terre. Et les prières sont épuisées.

 

 

 

Dans l’avant, la terre est sans miséricorde. Elle est encore sans promesse, elle est là dans une absolue présente. Elle attend. Elle attend les larmes et la sueur, elle attend un sang qui la sacre, elle attend le geste assez droit, assez pur pour se90_003016 mettre à trembler. C’est le temps de l’avant. Le temps arrêté de l’avant. Un temps sans partage. Mais un temps découpé par le couteau d’une solitude étincelante et verticale. Le temps de l’avant est un temps sidéré. Un temps sauvage, qui précède le cri, qui précède la rage.

 

 

 

A chaque respiration le champ grandit. Alors le laboureur respire de plus en plus profondément pour que le champ qui grandit sans cesse puisse envahir sa poitrine. Et faire pénétrer chaque sillon, et chaque pierre.

Vaincre le champ, ou périr sous a terre.

 

 

 

Déjà, il ne peut échapper à son champ. Déjà, il n’y a plus de retour. Et si le laboureur se saisi d’un peut de terre pour la porter à ses lèvres c’est plus pour l’embrasser que pour l’éprouver, et s’il pleure c’est plus par débordement que par chagrin. Car le laboureur ne connaît du désir que le frottement âpre et rugueux du manque, il ne connait du destin que l’horizon de son champ.

 

 

 

Au pied de l’écriture on est comme le laboureur au pied de son champ avant le labour, avant la charrue, avant la fin des holbeinsiècles. Debout, droit sur sa terre comme le capitaine qui sait la tempête et sa cruauté inhumaine. Debout, droit, pesant déjà d’un surcroît de chair et d’os, d’un surcroît de vie. Lourd comme un titan et pourtant fragile comme un cristal.

 

 

 

Alors il y a ce temps de l’avant, ce temps débarrassé de toute intention, ce temps pur de l’amour.

Et le premier mot rentre dans la terre, ainsi le premier pas de danse.

Et le premier mot perce de la terre, avec le gout d’un sang nouveau.

Et le champ n’est plus un champ, il est supplique.

Et la terre n’est plus la terre, elle est voyage.

Et les heures brillent comme des constellations.

Franck.

 

19 août 2007

La source......

Veiller au surgissement. L’idée de la source. Toujours naissante. Renouvelant l’acte en permanence. Ce qui en moi surgira, ne sera entaché de rien. Du vierge. De l’enfant étonné.

Au début de l’écriture on est si loin de la source. Les seuls fils qui sont là, à notre disposition, ce sont les souvenirs, la sourcemémoire. Alors on affronte ces gros paquets d’eau chargée de temps, bouleversée de nos écumes. Ecrire c’est d’abord se débarrasser de l’eau vieille. Le premier temps de l’écrit, c’est assurer son pas dans le courant contraire de l’eau. A rebours. Et remonter. A contre temps de la pente, et recevoir de face le flot de nos jours perdus. L’innombrable vacuité en tourbillon, en cascade, en remous.

Il y a quelque chose à épuiser en nous. On ne sait pas ce que c’est, au début. On est simplement dans un continuel ressac. L’écriture est le déploiement d’un geste qui s’écrase. Toujours. Le double mouvement d’un enroulement et d’un empêchement. L’écriture est à la jointure de cet empêchement. C’est cela qui épuise, la résistance au flot. Le pas alourdi, imprécis.

 

 

 

C’est alors que l’on sait qu’écrire c’est avant écrire que cela commence. Ecrire appartient à la source. Comme l’amour, comme toutes les choses essentielles. Elles viennent du surgissement. Elles sont avant la mémoire. Elles sont sans souvenirs. Toujours naissante. Comme l’amorce d’une éternité. La source c’est l’œil. L’œil du vivant, qui contient toutes les cibles, tous les océans. Déployant dans le même temps, son intention et sa fin

 

 

 

Je t’ai aimé bien avant de t’aimer, comme une source éternellement naissante dans le flot insipide de mes jours. Et je t’ai source4seulement reconnu dans l’élan et dans cette suspension qui s’en est suivie.

Le geste qui se renouvèle sans cesse égal, nous parait immobile. Il y a dans l’amour cette suspension, cette fixité. Un perpétuel élan, que le temps n’accroche pas. Les horloges délaissent les amoureux, les oublient. Ils sont dan une faille du temps. D’où la stupeur qui nous frappe lorsque nous en rencontrons.

L’amour, l’enfance, l’écriture n’appartiennent pas au temps, ils sont des lieux. Pas des paysages. Des lieux. Comme les constellations, les océans, les sources, les landes. Des lieux, avec des lumières qui les traversent, des mouvements qui les animent, des fixités qui les sacrent, des mystères qui les agrandissent. Des lieux sans frontière, des lieux qui se débordent eux-mêmes, qui s’inventent au fur et à mesure des éclairs, des désirs, des embrasements et des grâces. Tomber amoureux, c’est tomber dans un de ces lieux. Comme retomber dans l’enfance, ou entrer dans l’écriture.

Et dès que le temps s’insinue dans ces lieux, s’en est fini. De l’amour, de l’enfance, de l’écriture.

Il faut veiller au surgissement.

Remonter assez haut vers la source.

Dépasser le désert d’épuisement. Là, où il n’y a plus de passé.

Et la voix de l’écriture est la dernière habitante d’une étoile en feu.

Je le répète, je t’ai aimé bien avant toi, bien avant moi, bien avant mes folies ouvragées, bien avant mes dérives VG_Source_de_la_20Coquillebrousaillantes et sauvages. J’ai l’âge de ton île. Et je viens des pôles sanglotant. Et je suis passé par les ivresses des bateaux naufrageant. J’ai connu les décombres des éclipses, et les aubes rugueuses. Et j’ai connu le givre du matin se transformant en cendres. Tu sais la mort est une statue de pierre qui nous regarde en clignant des yeux. Je n’ai cessé de blanchir mes mots, d’en extraire les moindre lambeaux, afin d’accroitre ton nom en moi, et d’en faire des semailles crissantes à la lisière de mes désespoirs. Ton nom, comme cette lumière qui coule d’un vitrail ébloui. Ton nom que je prononce en embrassant l’ombre à l’extrémité d’un silence vulnérable et vibrant. Sais-tu que je suis dans un étrange crépuscule, comme un peuple de sable sorti du froissement des limbes. J’ai dans mon crâne des cathédrales d’argile et d’encens, des étreintes singulières aux ailes de papillons, et dans ma langue rôde l’écume et les tourbillons d’une source d’eau douce au creux de l’océan.

Et lorsque je dis ton nom, je surgis à moi-même plus vrai que le soleil.

Un puits miraculeux au bout de ma marche.

Et toujours naissant. Et renouvelant mon acte en permanence. Et ce qui en moi surgit, n’est entaché de rien. Du vierge. De l’enfant étonné. De l’enfant retrouvé. De l’enfant reconquis.

Franck.

5 août 2007

Tu reviendras....

Tu reviendras. C’est écrit sur la Grande Pyramide. Tu reviendras pour que se perpétue l’écriture de la pierre de Rosette. Le même chant écrit dans nos voix différentes. Tu reviendras battre la mesure, et soulever le linceul. Tu reviendras avec tes concerts cadencés. Tu reviendras, l’amour est notre maison de feu, et il nous faut brûler jusqu’à la cendre. Tu le sais. 55Cancri_500x375v3Car renaître est à ce prix. Toi et moi, nous le savons, les dieux pathétiques nous ont fait cette offrande, ils ont glissé dans notre sang le goût du feu, de la brûlure, et de la cendre.

Alors il nous faut remonter le courant de la lumière. Ce sont les étoiles qui le disent. La lumière, c’est de la distance, c’est pour cela que dans nos vies nous ne savons rien des couleurs. Des vraies couleurs. De la vraie lumière. Ecrire, c’est remonter le courant de la lumière. Jusqu’à la source, sans temps, sans lieu. Infinie et éternelle.

Les mortels marchent vers leur ombre. C’est ainsi qu’ils s’éloignent, c’est ainsi qu’ils meurent. Et plus ils avancent, plus l’ombre grandit. A la fin, ils ne sont plus qu’une ombre géante, dans laquelle ils s’effondrent. Epuisés, hagards, désemparés. Anéantis. Mais toi tu reviendras.

Ecrire c’est marcher dans l’autre sens. C’est aller vers le feu, l’éblouissement. Ce n’est pas pousser l’ombre, c’est la tirer. C’est la porter. L’user jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans le brasier du temps sans temps, dans l’unique espace qui nous est destiné. La source.

Le seul lieu qui échappe aux dieux, et à la misère des dieux. Tu reviendras, car notre route est encore longue. Nous 170937main_image_feature_773_ys_4avons tant à perdre, encore.

On écrit pour se débarrasser de l’écriture, pour en finir avec elle. Alors, il faut bien commencer. Et c’est sans fin.

Derrière les étoiles il y a un autre ciel. Derrière la source il y a un autre temps

Car la source de la lumière est le lieu de la nuit. De la nuit et du silence.

Ecrire c’est revenir vers le silence, vers le premier silence, celui qui enfanta la première nuit, dans le premier baiser. Ecrire c’est marcher dans l’autre sens, c’est revenir à ce premier baiser. Le jour où le silence et la nuit ont inventé le soleil et la poésie. Tu reviendras pour que cette première aube nous sacre.

Tu reviendras dans la profusion du renoncement, tu reviendras blanchir le seuil de la langue. Et poser ta bouche sur celle du silence. Lèvres à lèvres.

Car le silence est notre grande affaire. Toi et moi, nous le savons, puisqu’il accomplit toute parole, puisqu’il est le lieu du poème. Je serais ton silence, mon amour, et tu seras le mien. Il sera notre île dans les flots de la langue. On écrit pour se débarrasser de l’écriture, pour aller jusqu’au bout, et atteindre le lieu du poème. Car le poème, c’est l’écriture débarrassée de l’écriture. C’est ce qui reste. Le pourpre, la violine. L’amour. L’amour parachevé. L’acmé exaltée.

Alors tu reviendras, car il nous faut revenir à la source. Pour contempler l’avant de la lumière.

Car tu as ce don rare des sibylles, de mettre du silence dans chacun de tes mots, dans chacun de tes gestes, dans le mouvement de tes yeux.  Les vérités ne se disent que lorsque la bouche qui veut les dire est inondée de silence.

Tu suces le silence comme un bonbon sucré, avec la même gourmandise, et la même mélancolie. Avec ta langue tu les arrondis, tu les fais fondre lentement, et ils se mêlent à ta salive et ils craquent sous ta dent comme des os fragiles. Je t’ai epslyraecdsbien observé, tu les suces comme s’ils étaient un morceau de l’éternité, et c’est un lourd ruissèlement de saveurs sucrées, la jouissance d’une tendre et indispensable dépossession. Leurs saveurs imprègnent ta chair. Suc et sang. Délice de la perte et du désir défait. Car il y a de la crainte dans ce désir, et de la violence dans ce sucre. Alors pour apaiser ton ventre, ta voix vient à cette saveur de sucre d’un silence longtemps sucé. Alors tes mots sont gorgés d’un sucre longtemps médité. Et c’est un embrasement mortel et divin.

Tu reviendras, car il faut accomplir.

Tu le sais nous sommes déjà l’un à l’autre, et cette évidence là, ne peut être dépassée sans le couronnement. Car depuis des siècles déjà, nous sommes l’un vers l’autre, pas pour vivre le bonheur des humains, mais pour accomplir un chant, mon amour. Pour accomplir un chant.

Franck.

1 juillet 2007

Simagrées.....

Les voix du silence. Ce matin je me suis levé avec cette phrase dans la tête. Et le souvenir de cette année passée sur « mon Malraux ». Cette année inaboutie. Hormis la déchirure à la fin.

Les voix du silence. Tout est là.

Pauvre banalité. Pauvre vérité. Ecrire, c’est écrire des silences. Une fois qu’on a dit ça, on a tout dit. Et il faut colererecommencer. Sans cesse. En fait, on a rien dit. On ne dit jamais rien. Il faut s’en convaincre. Pour continuer, non pas à écrire, mais à vivre.

Il ne fallait pas commencer. Ecrire c’est commencer à mourir. On s’en aperçoit trop tard.

Une grande lassitude. Je déborde de silence. Trop. Trop de silence, partout dans mes landes. Sur mes grands champs de neige. Une inondation de silence. Un déluge. Une dévastation. Trop. Je n’arrive plus à parler, même simplement. Une boule de silence obstrue ma gorge. Trop. Silence sur silence. Et ça n’a plus de sens. Même les actes ont du mal à sortir de ce silence.

Nos actes passent par la gorge, on ne le sait pas assez. Ils ont besoin d’un souffle. Ils ont besoin d’une voix pour s’élancer. Là, ils ne passent plus, ou alors mal. Comme pris dans la glace. Dans le froid. Ma saison c’est l’hiver. Je le sais depuis toujours. J’ai beau essayer de l’oublier. Il y a toujours un froid sous ma langue.

L’arme de mon père était le silence. Ma mère en est morte. Le silence a fini par l’étouffer. Le silence a capturé tous ses mots. Et lorsqu’on en n’a plus, on meurt. Les mots ne sont pas dans la tête, ils sont dans les poumons. A l’endroit de l’échange des sangs.

Le silence est une activité mortelle. La seule vraiment mortelle. Ecrire des silences c’est descendre en enfer. Orphée. Ca ne lui a pas réussit.

Le silence ce n’est pas se taire. Ca serait trop simple. C’est se taire avec la présence de ce qui se tait.colere_achille_Drolling

La présence du manque. Le manque vivant. Un peu comme un Christ noir en soi.

Le silence ce n’est pas l’indicible. Les amoureux connaissent ces moments impraticables par aucune langue, par aucune parole. Le silence ce n’est pas ça. Le silence est une parole empêchée, une parole décomposée. Quelque chose qui moisit en soi. Dans l’angle. De la cendre de chair au fond de la gorge, et cette amertume sur la langue faite des heures d’attente, des heures gangrénées.

On ne dit jamais rien. Il faut s’en convaincre. Pour continuer, non pas à écrire, mais à vivre. On continue parce qu’on est lâche. C’est peut-être la marque de l’écriture. La lucidité est sans doute la pire des lâchetés. Ou la pire des illusions. Ce qui est la même chose.

La parole est paralytique. Joé Bousquet invente la vraie littérature. Il avait au moins l’honnêteté d’être vraiment paralysé. Je suis un pitre. Je n’ai pas ce courage.

Ecrire, c’est la danse des Sioux. On tourne autour du poteau. On danse, on fait des ouh-ouh. On se rapproche de plus colere2en plus du poteau de torture. On ne l’atteindra jamais. Quelles simagrées ! Une bonne conscience pour trois pas de danse.

Il aurait fallut ne pas commencer. Après c’est comme une maladie. Ecrire ne change pas les saisons. Je resterai toujours en hiver. C’est ma saison.

Le silence est une maladie des mots. Elle passe dans le sang. Elle le noircit. Ecrire en est le symptôme. L’amour la victime.

La colère le remède.

La colère le remède.

La colère le remède.

La colère le remède.

 

 

Franck.

23 juin 2007

C'est de nuit que tu viens......

C’est la nuit. C’est la nuit que tu viens, avec la vie la plus bouleversante. La nuit, dans ces mouvements de sommeil fragiles. C’est là que tu insinues ta présence flottante, dans ces instants où l’on n’est pas encore complètement réveillé. Tu viens en passant par ma poitrine, par un resserrement du souffle. Et par le lent glissement d’une vague.

 

 

 

La nuit est un temps décousu, écorché, qui laisse des espaces vides, de larges failles, comme des déchirures, par où s’échappent le surcroit de vie. Le débordement de nos existences. Les grands voyages de l’âme se font de nuit, à travers ces brèches de temps noirs. Et les mystères s’y dévoilent. Et nous nous pressons de les oublier le jour venu, par faiblesse, par lâcheté. Notre irrésolution est souvent consternante

 

 

 

Les vérités du jour sont sans intérêt, elles ne touchent que la surface de nos destinées, celles de la nuit, nous traversent Van_Gogh_la_nuit__toil_e_sur_le_Rh_necomme la lame d’une épée. Et parfois la révélation est si violente qu’on la repousse en plongeant dans le sommeil.

Le jour nous vaquons, mais la nuit nous errons. Nous retrouvons notre vraie nature, sans attache, sans bords. Notre nature pénitente. Nos yeux de vagabonds. Si de jour, nous nous savons mortels, de nuit, nous nous vivons mortels. Et souvent nous sommes déjà morts.

La nuit est notre source inépuisable.

 

 

 

La nuit nous rend notre enfance, celle que nous gaspillons le jour. Avec ses peurs incontrôlables. Avec ses désirs inavouables. Et notre présence inachevable.

 

 

 

Les nuits ne succèdent pas aux jours, elles les précèdent, parfois elles les annoncent. Car le premier jour du monde fut une nuit. Notre mémoire le sait bien. Et notre saison d’exil est bien le jour, et notre véritable patrie est bien la nuit.

 

 

 

Nous venons de la nuit, du silence et de la mer. La vie du jour nous en éloigne. Ecrire, en assemble les fils désunis.

De la nuit, du silence, et de la mer.

 

 

 

C’est la nuit que tu apparais, avec la vie la plus bouleversante. Vêtue d’un impénétrable murmure. Tu surgis comme une puissante marée, pour brasser mes eaux mortes. Tu viens avec tes îles les plus imprenables. Car toi seule sais que nosNuit paroles sont vaines, et ne sont là que pour défigurer le silence, le griffer, l’épuiser, le corrompre.

Se taire aboli l’espace et les lois divines

C’est ne jamais se dire adieu. Et c’est de nuit.

C’est poursuivre sans fin, tant que l’on a le courage d’accepter la défaite de l’écriture, et de renouveler cette défaite. Et c’est de nuit.

Ecrire c’est perdre ce que l’on n’a pas encore. C’est la nuit qui nous l’apprend. Il n’y a pas de sagesse la nuit, il n’y a pas de pensée, il n’y a que la perte. Et c’est de nuit.

 

 

 

Aimer c’est répéter, renouveler sans cesse la virginité de l’amoureuse. Et c’est de nuit. Ecrire c’est lui donner un nom. Et c’est de nuit.

 

 

 

Et chaque nuit tu viens pour nos épousailles impossibles et muettes.

Et c’est de nuit.

Et c’est de nuit que ta chair prend tout mon sang.

Et que les cerisiers fleurissent.

Franck.

17 juin 2007

J'ai faim.....

Comme si l’amour se trouvait dans l’œil. Puis dans la respiration. Le regard est envahi, puis les poumons. L’autre est en nous bien avant qu’on le touche. Il était attendu. Et nous étions en lui, bien avant la rencontre. On ne connaît jamais personne, tout au plus nous acceptons de reconnaître ceux que nous aimons. L’œil et l’odeur sont le premier langage. Le plus juste. Nous venons d’un ventre sans langage. La voix, n’est que la voix de l’arrachement et du mystère. Nous venons d’un ventre sans distance. D’un océan clos, traversé par des voix inconnues. Nous sommes habités, bien avant laimages naissance.

Aimer, c’est se souvenir.

Retrouver le murmure. J’appelle ça, la langue du lait. La mère serre l’enfant contre sa poitrine abandonnée à une bouche gorgée de vie. Et la mère baisse les yeux vers cette bouche. Et elle est dans l’effarement de cet échange insensé.

La mère presse sa chair pour l’offrir, et presse son sang pour s’oublier. Et c’est un monde, là, à cet instant précis. Et c’est un univers qui bascule.

La mère parle à l’enfant dans une langue inconnue. Et elle accompagne les yeux de l’enfant avec des mots impossibles, des mots inventés, des mots presque silencieux, des mots égarés dans le souffle. Et la mère parle, et l’enfant prend son sang, c’est ça la langue du lait. C’est la première langue que l’on entend, c’est la plus douce, la plus vraie, la plus nourrissante. Et grandir c’est l’oublier. Et écrire c’est retourner à ce premier murmure et c’est venir mourir à cette première source.

Comme si l’amour se trouvait dans l’œil. Puis dans la respiration. Puis sur les lèvres. Puis dans le souffle. Puis dans la voix murmurante. Les amoureux disent des choses insensées, qu’aucun livre, qu’aucune écriture ne serait redire.

Les amoureux ne parlent pas, ils tètent à nouveaux le lait de leur enfance.

J’ai reconnu ton œil. Et ton odeur. Et j’ai bu chacune de tes paroles.

Et depuis ton jour, tu es mon lait.

Et depuis toujours tu me nourris.

J’ai faim… parle-moi !

 

 

 

Franck

2 juin 2007

Chandelle......

La chandelle révèle la profondeur de la nuit. On sait que quelque chose se consume au-delà de la cire. Forcément on le sait. J’ai allumé cette petite bougie. Pour t’attendre. Les flammes font voyager les âmes dans ces petites sorcelleries dérisoires.  Alors je t’attends dans la flamme d’une bougie taciturne. Je ne t’attends pas pour te faire venir, je ne t’attends pas parce que tu pourrais revenir, je t’attends pour t’attendre seulement. T’attendre jusqu’à la fin.

 

 

 

Si l’attente est notre destin, alors t’attendre suffit à effacer mes peurs. J’ai allumé une petite bougie, et la nuit est venue, ainsi que cette solitude saturnienne. Je n’ai pas d’impatience, puisque je t’attends. Comme lorsqu’on regarde la mer, les vagues, l’horizon vide. On est là, assis sur un rocher, et l’on attend. Et l’attente est un océan silencieux avec son flux et son reflux, ce balancement des sensations, et l’empreinte du temps toujours renouvelée. L’étonnement et le saisissement. Bruissement des eaux, et lent, et long mouvement vers les temps à venir, des temps différents. 

Mon océan est éclairé par cette seule bougie. Et je t’attends. Sans impatience.

Puisque tu ne viendras pas.

Avec le flottement de la flamme sur la paroi des heures.

Je peux bien t’appeler puisque tu ne viendras pas. Je peux bien t’espérer puisque cela suffit au salut des marées, des vents, des tempêtes. Je peux bien allumer des chandelles pour faire trembler ton visage, pour dessiner tes yeux puisque nos souffles ne se rapprocheront plus.

                                           dontlinkme

 

 

 

Le temps des chandelles et un temps infini. C’est un temps sans réponse, c’est pour cela qu’il sert aux prières, aux solitudes. Aux écritures. Et aux morts.

La chandelle accentue la nuit, la rend plus nette, plus pesante, plus définitive. Elle fixe les rivages d’une nuit sans aube. Et c’est un éternel crépuscule. Et l’amour brûle et s’épuise dans sa lumière fragile. J’ai allumé cette petite bougie pour rétrécir le monde, pour enlever les distances, pour défaire le chagrin.

Qu’importe.

Je sais bien que ces misérables cérémonies, ne changeront pas l’écrasement. Je sais bien tout cela. Sans doute rendent-elles plus facile ou plus simple la traversée des illusions.

Mais peut-être que cette bougie recèle encore dans son feu intime quelques mystères, quelques secrets. Puisqu’il n’y a pas d’espoir. Et que c’est mieux ainsi.

Et ce soir cette bougie est une île dans ma nuit d’océan. Elle est ton île, elle ma tempête. Elle marque un lieu qui n’existe pas, un lieu de chair absente, et sa lumière c’est un sang manquant, un sang tremblant. Ici, ce soir, c’est nulle part, et partout ta présence.

 

 

 

Le temps des chandelles est un temps d’innocence et d’aveu désarmé. C’est le silence qui brûle. Et l’amour qui s’égare.

La lumière silencieuse de ces flammes consolées, presque soulagées, presque assouvies, accentue la nuit. Et désormais le silence peut bien s’aggraver et la menace se préciser.

Où es-tu beauté pâle ? Ta douceur se consume et n’en fini pas de s’enrouler à la flamme captive.

 

 

 

                                      normal_bougie

La bougie éclaire toujours la face du naufragé, et brûle toujours ses rêves. Et la vie s’épuise, ombre après ombre. Sans impatience.

Il y a des soirs, des nuits, où l’on allume une bougie non pour veiller l’absente, non pour la faire revenir, mais pour l’embraser, et donner des couleurs à la tristesse, et étouffer le cri.

Je t’attends, toi qui ne viendras pas.

Et plus la nuit s’avance, plus l’attente se déploie.

Et plus l’amour se simplifie.

Le feu rassemble les amants séparés, il purifie leurs regards, il invente les caresses en dessinant les peaux.

Apprivoiser l’obscur c’est ce qu’il nous reste après les chuchotements. Comme si l’amour nous préservait d’un dernier sanglot, ou d’une ultime suffocation.

Où es-tu ? Dans cette pâle saison, ou dans ce feu qui meurt. Ou dans moi qui ne vis plus.

Franck

28 mai 2007

Le sans fin.....

Celui-ci regarde par-dessus son épaule et contemple, derrière, ce qu’il a perdu. Et cet autre regarde devant lui et contemple ce qui lui reste à conquérir. Ce sont des fous, c’est l’inverse qu’il faut faire.

Regarder derrière ce qui nous reste à conquérir. Regarder devant ce que nous avons perdu ;

C’est toujours l’inverse qu’il faut faire. Pour ne pas tomber, c’est toujours l’inverse du premier mouvement qu’il faut faire. Ainsi la funambule sur son fil d’or et son ombrelle rouge. L’inverse, c’est la loi de la danse, c’est la loi du chant. C’est la loi des miroirs. C’est la loi du temps. L’inverse c’est comme un retour qui irait de l’avant.

Retourner son geste comme la peau d’un lapin, pour le révéler, lui donner sa vraie couleur. Le rouge.

 

J’ai des cendres dans la voix. Les morts sont toujours vivants. Ils savent la véritable loi. La loi de l’inverse.

Le sans fin nous hante.

Je vais vers mon enfance comme le saumon remonte le fleuve. Pour aimer. Et pour mourir.

Ecrire c’est toujours retrouver une langue ancienne perdue. Aimer c’est toujours retrouver un pays égaré en nous. Parfois, c’est trahir la solitude qui nous attend.

Ecrire c’est toujours trahir les eaux incestueuses d’où l’on vient.

Ce sont les cailloux qui savent le chemin. Et je n’ai pas assez de pierres en moi. Pas assez d’attente. Pas assez de silence. Il y a des cendres dans mon encre. Ce n’est pas le passé qui compte, c’est le nœud qui nous attache avec lui. L’écriture défait la prise, parfois elle permet de trancher les liens. C’est le travail d’une vie. Se dénouer de nous-mêmes. Se déprendre. Se trancher. L’écriture c’est d’abord ce démembrement.

 

J’ai retrouvé de vieilles photos. Celles que ma grand-mère Simone, gardaient. Simone c’est ma terre creusoise. La mère de ma mère. La mère aux douleurs longues et silencieuses. Simone c’était un arbre, et on ne savait dire en le voyant, si cet arbre tenait le ciel, ou s’il le repoussait. Elle était un arbre en lutte, et son écorce de femme éclatée en témoignait. Elle était un arbre qui travaillait la matière de l’air avec évidence, et application, et volonté, et constance.

Les grandes tragédies sont inscrites dans le bois de ces grands arbres. On les entend craquer dans la tempête. Ce ne sont pas des gémissements. Les grands arbres ne se plaignent pas. Ils craquent. C’est leur façon de souffrir dans la dignité. Les plus grandes puissances sont modestes, et sobres. Elle était un arbre pétrissant et la terre et le ciel. Elle avait vu sa chair mourir. Deux fois. Alors on ne savait pas si elle tenait le ciel, ou si elle le repoussait.  Elle avait enterré ses deux filles.

Alors je regardais ces vieilles photos. Cortèges d’ombres et de souvenirs, images sans cesse renouvelées e nos défaites. Je n’aime pas les photos. Elles disent rarement la vérité. Et puis celle-là m’a arrêté. Je ne la connaissais pas. Une photo en forme d’énigme.

C’est le jour de l’enterrement de ma mère. Sa fille. Sur la photo on ne voit que le caveau. Le caveau couvert de fleurs. De cette journée je ne me souviens que du froid et du brouillard de glace qui nous étreignait. Pourquoi cette photo sans personne dessus. Pourquoi ce caveau couvert de fleurs. Pourquoi Simone voulait cette photo. Sans personne dessus. Uniquement la mort. Je ne me souviens pas que quelqu’un ait pris des photos. Pourtant Simone a fait prendre une photo. D’un caveau couvert de fleurs. Toutes les fleurs ne sont pas là. Je revois cette immense tache de fleurs dans le petit cimetière de Saint Médard. Les couronnes débordaient sur les autres tombes à coté.

Cette photo est étrange. Comme si elle avait voulu photographier la mort. Comme si les fleurs suffisaient à effacer le tragique. Comme si la photo conjurait l’absurde. Comme si le geste de la photo inscrivait de l’éternel au cœur du précaire.

Dérision.

On ne fait pas des photos pour se souvenir. Les photos c’est le passé du futur. Une mémoire pour demain.

Cette photo m’intrigue. Elle dit la mort, mais pas uniquement. Elle dit autre chose. Quelque chose qui va au-delà. Quelque chose de différent. On ne photographie pas des caveaux. De quelle preuve avons-nous besoin ? Comme si notre sang ne suffisait pas. Elle dit un mystère qui échappe aux dieux.

 

Ce sont les cailloux qui savent le chemin. Et je n’ai pas assez de pierres en moi. Pas assez d’attente. Pas assez de silence. Il y a des cendres dans mon encre. Ce n’est pas le passé qui compte, c’est le nœud qui nous attache avec lui. L’écriture défait la prise, parfois elle permet de trancher les liens. C’est le travail d’une vie. Se dénouer de nous-mêmes. Se déprendre. Se trancher. L’écriture c’est d’abord ce démembrement.

Le sans fin nous hante.

On aime pour l’oublier.

                                                         Pied___terre

Franck

8 avril 2007

Chaos......

On regarde l’écran avec la forme de la page blanche. Et le clavier, avec les lettres. Un champ de bataille de lettres angesourireinanimées. Le chaos. Au départ, c’est toujours un chaos. J’ai toujours ce sentiment de chaos. L’ordre du monde est une apparence, il suffit de souffler dessus pour que la confusion se révèle.

Ecrire nous donne l’illusion d’une mise en ordre. Au chaos du monde j’inscris mon propre chaos. Ecrire est d’abord une désunion. Aux rumeurs du monde ma voix étouffée s’ajoute. Du bruit sur du bruit.

 

La cathédrale de pierre s’élève. Les architectes voulaient le plus grand, le plus puissant pour dire la foi. Le plus haut pour la citadelle de prière. Vaste maison de pierre et de lumière, et de lourd, et d’impalpable. De pesanteur ange_au_sourireet de grâce. D’ordre. Tout autour de l’édifice, un peuple de statues, dressé dans la rigueur de la pierre taillée dans l’éternité. Un peuple de saints racontant l’histoire de l’humanité, les peurs, les faiblesses de l’homme, racontant l’enfer et le paradis. Et la grande arche, ce portique en ogive sous lequel la foule passe. Inépuisable cortège de misère, qui passe sous l’ordre de dieu. Et la foule entre, baissant la tête, dans le grand livre de pierre. L’ordre de l’éternité.

 

Nous ne pensons que par ennui, ou par peur. L’intelligence protège ou tue, c’est pour cela qu’on ne peut pas écrire avec de l’intelligence. Ecrire c’est le contre poison de l’intelligence.

 

L’attente et le rêve. Le rêve qui s’enlise. La patience dans l’indifférence du ciel et des étoiles.

 

Ecrire n’est rien, sinon le chant. Le chant passager. Ecrire c’est le sourire de photo_france_photo_cathedrale_reims_30l’ange inscrit dans la pierre de la cathédrale de Reims. Ecrire est une désunion, une désolidarisation. C’est quitter l’ordre du monde pour rejoindre le chaos du vivant. Le chaos de l’azur.

 

L’ouragan de bleu dans la symphonie des étoiles.

 

Le sourire de l’ange n’efface pas la pierre, il la rend supportable. Il nous dit : rien n’est sérieux puisque tout est grave. Une tempête d’espérance pour ensevelir nos ombres….et passer à demain… et passer à demain…..

Franck.

2 avril 2007

Avant.... Après......

Avant le texte je ne sais rien. Après le texte je ne sais rien. Le texte est ce passage. Cette traversée des sables. Un longSans_titre détour. Sans doute n’écrit-on pas pour savoir. Comme si le savoir du texte ne nous appartenait pas, ou qu’il nous était refusé. Y a-t-il un savoir, du reste ? C’est un geste qui nous défait en se déployant. Le navire désempare les ports à chaque coup de vent. Il invente la mer, et c’est le sens du voyage. Un autre temps. Les chronologies sont désarticulées. Le texte avance dans le temps de la mer et dans son oscillation, ses remous. Et s’il rêve d’un port, ce n’est qu’un rêve, qu’un prétexte. Sa volonté de navire est de bourlinguer sans fin. Les navires n’appartiennent pas à la terre. Plutôt ils n’appartiennent pas à « une » terre. Car ils les condensent toutes. Ils sont les plaines, les montagnes, les fleuves, ils sont toute l’histoire de l’humanité, jetés dans un seul mouvement en avant, dans un unique élan ininterrompu. Un navire c’est une galaxie qui dérive et avance. Ainsi le texte qui progresse sur un océan d’ombre.

Avant le texte je ne sais rien. Après le texte je ne sais rien. Entre les deux : l’océan. L’océan et le chant des baleines.

Franck.

30 janvier 2007

Variations Rhétoriques.....

L’image fusionne les univers, et condense les temps. C’est un précipité. D’où cette sensation d’aspiration lorsqu’on la lit. Aspiration et carambolage. L’image c’est un accident de la langue, une catastrophe miraculeuse. Un vertige. Elle est au cœur du mystère. Puisque c’est une folie. Puisque c’est une révolte contre la raison, contre la tyrannie. Elle unit et sépare en même temps. Elle concentre et divise, rapproche et éloigne. Un feu. L’image coupe, déchire, perce, traverse, 4variaclaque comme l’éclair, enfante. Elle invente un monde nouveau. Elle est promesse et refus, et abandon.

Pourtant elle est si vulnérable, si fragile, elle ne tient que sur le fil coupant du texte, elle ne tient que par le balancier des mots. Elle ne tien à rien, en fait. Elle est en suspension dans un monde parallèle, hors de toute dimension, une femme nue couverte de voiles transparents. Hors de tout, vagabonde qui a quitté sa maison. Sans feu ni lieu. Ingénue, inconvenante, elle est devant nos yeux, invisible et présente, comme le parfum de l’amoureuse apporté par le vent. Elle surprend toujours, elle maraude, entre par effraction dans l’œil des mots effarée, elle ne laisse aucune trace, pas d’empreinte, pourtant le coup de hache est là, et bien là. Car l’image a errée, longtemps traînée, longtemps braconnée avant de lâcher son coup, avant d’ouvrir le texte en deux, en mille éclats. Elle rôdait dans nos veines, cachée dans l’ombre opaque de la langue. Et elle traverse en diagonale nos sens éteints. C’est l’humeur du sang. Et vouloir la saisir, la comprendre, la tenir est aussi vain que de vouloir retenir dans ses bras une femme tzigane. L’image est une eau débordante.

Ce qui la fait naître c’est un désarroi. L’impossibilité de signifier. C’est d’abord un échec. Les mots s’écrasent les uns sur les autres. Ils s’empilent, comme des pierres inertes, et mornes, et mortes, sur le mur plat et triste du texte. Le rêve s’enlise. La main se crispe et tremble.

Alors l’image naît du mouvement, du geste, de l’élan, c’est un pas de danse qui échappe au danseur, c’est un temps de plus dans la valse, un pas décalé, invisible et lumineux. Le clair dans l’obscur. Une vision brutale et douce comme la mort. Une île dans l’immensité. A elle seule elle veut sauver le texte qui sombre. Et la main qui fait naufrage.

smbtL’image naît du geste. Elle est conséquence et prémonition. Comme la vague qui n’est rien, mais qui est, aussi, la mer. Et qui déploie un mouvement qui la dépasse. La vague, même la plus insignifiante, sait l’océan. Et c’est cette insignifiance suprême qui nous fascine. Et c’est ce savoir fatal qui nous trouble.

L’image est d’un autre temps que le texte, d’une autre dimension. Et dans sa trajectoire enveloppante elle cherche un Autre, un pays, un rivage. Elle est de la saison suivante. En coupant le texte dans le gras, dans l’immobile, elle cherche une autre continuité qui devance, outrepasse, submerge, le texte qui croit l’accueillir. Car l’image connaît les lieux, parce qu’elle les visite la nuit, durant notre absence. Elle porte déjà le texte bien avant sa présence, elle sait des espaces interdits que l’écriture ne connaît pas. Elle est ignorante des lois. Et ne vaut que par l’élan silencieux qu’elle dépose entre les mots, et à la suture qu’elle laisse sur l’iris.

Alors l’écriture peut continuer à déployer sa lente spirale. Car l’écriture se refuse à commencer. Ecrire c’est continuer. Une façon de tendre vers l’infini. Ecrire c’est continuer, c’est partir et s’éloigner du centre ignoré. Et l’image danse et plie nos paroles, même s’il y a du meurtre en elle, même si elle sauve et tue le texte, même si elle l’affirme et le dénie dans le même souffle.

Elle reste le regard de l’éphémère sur la face de l’éternité.

L’œil qui la fixe, et qui la fait brûler.

Franck

27 janvier 2007

Chaconne....

(1er mouvement) (Altos, haut bois, bassons, cors et quelques autres instruments) (Mouvement lento, forte) (Étirer les notes jusqu’à ce qu’elles cassent). (Toutes) (Les bémols sont proscrits, même s’ils sont écrits, ne pas les jouer)(Le chœur restera silencieux)(Le piano ne jouera que sur les touches noires)

 

Quelque chose se souvient. Quelque chose se souvient de la première nuit du monde. Epaisse et souveraine. La ciaconapremière nuit du monde. Une plénitude dans l’épaisseur. Grande nuit des dieux. Sans temps. Sans parole. Toute en prière. Première nuit du monde, où l’homme parlait seulement aux dieux. Où les dieux répondaient à l’homme. Et c’était un dialogue. Et c’était la première nuit du monde. Et chaque destin s’accomplissait, car il n’y avait pas d’événement, pas de quotidien, seulement des miracles ou des tragédies. Seulement de la rocaille et du vent.

 

 

 

Le laboureur levait sa face aux cieux, sa face de sillons lourds, sa face de glaise ravinée. Et le laboureur baissait les yeux. Et il s’attelait. Pour creuser sa vie. Et c’était la nuit du monde, la première, la seule, la grande. Un temps sans écriture. Seulement des signes, des marques, des stigmates. Et puis des incantations sous les étoiles. C’était le temps demains_1925p l’ordre et de l’éternelle présence. Et les ombres avaient plus de vie que la chair. Temps fixe. Brûlant sous le soleil et le regard accablé des dieux. Et c’était un temps sans écriture. Le temps des pierres, sans futur, sans passé, sans issue. Un temps habité, sans espace. Des matins, des soirs, et la tragédie du vent entre les deux.

 

 

 

(2ème mouvement) (Harpe, violoncelle, violons, piccolo, viole de gambe, timbales, triangle ou carré, guimbarde, et mirliton) (Je tiens particulièrement au mirliton)(Le chœur restera toujours silencieux)(Le piano ne jouera que sur les touches blanches… pour changer)

 

Et le jour est venu, et avec le jour, l’aube des temps. Et la lumière a palie les créations divines. Et avec le jour, l’écriture. Et avec le jour, la mémoire. Et avec le jour la peur. La peur du retour. La peur de la fin. Et avec le jour, la fin des prières. Et avec le jour, l’absence. Et avec le jour, le silence changea de couleur et de destin. Et le jour est venu avec l’aube des temps. Et l’écriture, et les voix de l’écriture, et les solitudes de l’écriture. Et les mémoires. Toutes les mémoires.

 

 

 

L’écriture porte en elle la tentation du retour, c’est pour cela qu’elle s’écrit à rebours du temps qui la dit.chaconne

Retour sur l’inaccompli.

Sur l’inaccompli des temps à venir. Sur l’inaccompli éternel. L’impossible accomplissement. L’impossible sacre.

La défaite.

 

 

 

(3ème mouvement) (Tout l’orchestre)(Respecter les silences, tous les silences et les soupirs, tous les soupirs)(Les violons devront insister sur la couleur bleue, les cuivres se chargeront du rouge)(Le chœur continuera à être silencieux, il est la voix silencieuse, et la première nuit du monde)(Le chef s’inspirera du printemps et du vol des oiseaux pour guider l’orchestre)

 

L’écriture passe son temps à se suspendre, comme si dans ses stases successives se trouvait sa vérité ultime. La Vérité. L’écriture cherche son silence, dans l’au-delà des mots. L’accomplissement du dire dans le vide. Le vide d’après.

L’écriture est solaire, mais elle se souvient de la nuit, car l’écriture c’est la mémoire. Et l’écriture est solaire, c’est pourquoi elle a affaire aux ombres, aux traces qui s’effacent, aux rêves qui rattrapent nos gestes, à ce qui respire encore dans les coins les plus perdus de nos vies.

Comme si le geste d’écrire avait besoin de s’arrêter pour s’accomplir. L’ultime appel à la vie. Et le geste se resserre. Comme la matière dans l’atome. Resserrement de l’espace de l’écriture pour lui donner la puissance du cri. Le cri. Le mot dénué de parole. Le dire pur. Le tintement de la vie dans la chair. La révélation.

Rimbaud cesse d’écrire. Cesse-t-il d’être poète ? Ou bien commence-t-il à le devenir ? Ou bien l’a-t-il toujours été ? L’accomplissement dans l’inaccompli. L’inachevable. Le précaire comme horizon infini. La peau vulnérable du poème se raidi jusqu’à la cassure, jusqu’à la faille de lumière brutale.

Ecrire c’est autre chose qu’écrire. C’est avant tout signifier le feu, et tout ce qui pourra détruire le feu, et tout ce qui art040708sera écrit.

Le feu. Le feu séparé de la chaleur. Le feu comme principe d’ascension et de disparition. Chemin de retour à la nuit. Retour à la nuit lumineuse.

 

 

 

Franck.

 

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