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J'irai marcher par-delà les nuages
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29 août 2017

- 114 - Longtemps... malgré les étoiles...

Longtemps. Dépouiller l’acte de toutes les arabesques du plaisir, de toutes les facilités, de toutes les passions, de toutes les excuses, de toutes les raisons, de toutes les déraisons. Le faire assez longtemps pour le dénuder de tout. De tout. Des justifications, des explications. Jusqu’à l’os. Au-delà de l’os. Être dans la lenteur progressive de cet échange, de cette clarification. Cette décantation de l’être. Comme l’acquittement d’une dette. Même si ce n’est pas une dette. Donner à l’acte la chance de la durée. Uniquement la durée. Tenter d’atteindre la constance de la mort. Fabriquer du temps, même vain, même insignifiant, surtout insignifiant. Cette patience renouvelée. S’appliquer à l’acte, au geste. Sans rien attendre en échange ni rémissions, ni miséricorde. Accepter, et s’appliquer. Même si cet entêtement est désespéré. Désespérant, même.
Dans chaque acte, dans chaque geste, il y a d’abord une partie friable, fragile, faible, cela s’appelle l’enthousiasme. Après cela se durcit. Cela s’appelle l’ennui. Tout commence là. À cet endroit dur de l’ennui. Notre endroit lâche, notre endroit inconstant, mou, indéterminé. C’est bien avec cela qu’il faut vivre.
Il n’y a là ni grandeur ni noblesse, dans cette usure du geste. Non ! Il n’y a rien, sinon l’affirmation et l’insistance de ne céder à rien. Tout acte prend sa dimension parce qu’un jour on consent à le faire, à le faire longtemps. Ainsi, le laboureur. Ainsi, le pèlerin. Ainsi, l’océan avec ses marées. Ainsi, l’attente amoureuse. Ainsi, la solitude. Ainsi, l’écriture.
Toute chose inutile faite longtemps allume une étoile ? Tout acte qui peu à peu nous vide, non parce qu’il nous dérobe, tout acte qui nous épuise parce qu’il réclame plus que lui-même, parce qu’il réclame notre substance, nous augmente ?
Le longtemps donne l’illusion du toujours et le toujours donne l’illusion de l’éternité. Illusion contre illusion. Qu’importe. Au bout du compte, il ne restera que l’os. Puis les cendres de l’os. Puis, rien. Malgré les étoiles. Il faut bien atteindre la mort avant qu’elle ne nous atteigne. Il faut bien être mort avant que l’on ne soit mort. Car on pourrait aimer en chemin, et tout s’aggraverait, inutilement. Malgré les étoiles. Malgré les baisers de cendres. Crâne contre crâne. Os contre os. Illusion contre illusion. Malgré les étoiles.

Franck.

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27 août 2017

- 113 - On sait que la peur va arriver...

Puis ce fut le temps du reflux. Le monde des vivants vous quitte. Tout vous quitte. Cela ressemble à une hémorragie. Cela traverse tout le corps. Il n’y a plus de pensée. La moindre intention se heurte à une immensité opaque. Peu à peu, on est dépeuplé. Chaque viscère devient douloureux. Au départ, la solitude nous vient du corps, des muscles, du sang, avec cette impression d’immensité incompréhensible. Le temps n’est que du temps. On est vivant, mais plus rien ne bouge, les couleurs sont parties. C’est la nuit. On n’a pas encore peur, mais on sait que la peur va arriver.

Franck.

23 août 2011

Écrire nous vient d’un premier langage, d’une

Écrire nous vient d’un premier langage, d’une première voix. Une voix insensée. Une folie de langage.

C’est la langue du lait.

C’est la première langue que nous entendons. C’est la plus vraie puisqu’elle nous nourrit. C’est la plus vraie puisque nous la comprenons dans l’instant où nous l’entendons. Elle n’est qu’un murmure, qu’un simple souffle à peine audible, elle est pourtant tout l’univers lorsqu’elle nous parvient.

Écrire, c’est tendre l’oreille au passé, c’est se souvenir de ce souffle sur le souffle, de cette chair sur la chair, de ce blanc sur le blanc. Écrire, c’est retrouver cette enfance éperdue, cette langue blanchie par l’amour, cette langue offerte avec la première nourriture.

C’est pour cela qu’écrire nous vient d’une faim, d’un manque effréné, et comblé par la langue et les mots. Écrire, c’est retourner à ce premier sang, à ce premier murmure, à ces premiers silences, à cette première folie.

Lorsque nous écrivons, c’est la trace de la voix de nos mères qui vient fasciner nos mots. La cadence du poème n’est que le bercement ancien d’une mère. La lumière des mots n’est que l’éclat brulant d’un amour incendié, blanchi, révolu…

 

Écris ! Écris à partir de l’os ! Racle ! Sois dans l’arrachement, sois au plus pauvre de toi-même, au plus nu, au plus seul.

Car il te faudra arrêter de parler à haute voix, refuser le vacarme des paroles vaines, la tonitruance des pensées faciles.

Retrouve le murmure.

Le son du ventre. La résonance première.

Celle que l’on appelle, la langue blanche.

La langue du lait.

                       

 

On n’écrit jamais pour plaire ou séduire, on écrit pour se retrouver. Ailleurs. Chaque mot te

 

25 août 2017

- 112 - La nuit qui vient...

Nul lieu ne nous attend.
Nul temps ne nous espère,
Nous sommes issus d’une fièvre ou d’une folie, nous sommes une trace qui s’épuise dans l’infini des cieux,
Une ivresse à la dérive, une note qui s’obstine, un rêve qui s’effiloche, un simple
Souvenir dans la mémoire des dieux.
J’écris pour effacer l’empreinte des cendres sur les rebords du rêve.
J’entends le ruissèlement des heures dans les crevasses du temps
J’ai peur. Seulement peur.
Du silence, et de l’ombre de la neige dans l’échancrure d’une évidence.
Nul lieu ne nous attend.
Nul temps ne nous espère.
Dans les plis du papier, la mort déploie une parole rouillée, la vieille parole,
Celle des miroirs sans reflets, celle de la langue agenouillée.
Désormais, l’argile des mots s’effrite.
Il ne reste que l’écorce d’un baiser sur la prunelle d’un sein.
Et la lenteur de la mer.
Toujours la lenteur de la mer, l’usure, l’étouffement de l’innocence, comme si la volupté des sanglots devenait les seules semailles.
Il me faudra attendre demain, encore demain, puisqu’il n’y plus d’enfance, attendre que s’éteignent une à une les lumières des lucioles sur la corole de la nuit qui vient.

Franck.

13 juin 2017

- 62 - Une crique...

Il y eut les landes sauvages, puis il y eut le rivage, puis il y eut l’océan. Partir toujours, et n’arriver jamais. On quitte les lieux, on quitte les autres, après, on se quitte soi-même. On ne se remet jamais de tous ces départs, de tous ces abandons. On vit dans un temps séparé.
Écrire est la longue énumération de ce temps défait. La liste des noms des absents. La liste des silences. Dénombrement. Démembrement. Inscription vaine, lumineuse. Ravauder sa solitude, jusqu’à l’épuisement, ou jusqu’à l’ivresse. Mais nous sommes trop lâches pour être assez désespérés. Trop faible pour nous arrêter ou pour nous taire. Inconstant dans notre attente. Traitre par oubli.
Le premier mot fut un cri. Puis penser fut d’abord penser l’intolérable, l’inacceptable. Après le premier cri a suivi le premier effondrement, il est venu signer la première solitude. Depuis des millénaires, nous n’avons fait aucun progrès. De petits désirs pantelants, des ambitions sans exigence, des caprices concupiscents, quelques dieux pour nous distraire, puis… de longues indifférences.
Alors, écrire, c’est encore s’égarer dans une enclave de temps. Une sorte de crique. On y accèderait que par le chemin escarpé de parole, par une voix transgressée, une voix méconnue, une voix étrangère à notre voix, par la muqueuse d’un monde que nous ne savons pas habiter. Écrire serait appartenir à la terre sans y appartenir. Une crique ou une ile sauvage. Quels sont les lieux inhabités en moi ? Quels sont les lieux escarpés ? Quelles sont les étendues dévastées ? On vient tous d’une humanité fracassée. Écrire est sans issue. Peut-être quitter la crique par la mer, quitter l’ile. La seule brèche se trouve dans le bercement de l’horizon. La solitude exténuante, caniculaire. Il y a là un désir mortel. Inexplicablement mortel. Un point de violence abrupte, que l’écriture délie dans la coïncidence des temps. La brulure des chairs. La brulante patience des constellations. Écrire, c’est déjà la mort. On vit dans un temps écrasé. On écrit dans un temps sans limites. Puisque c’est déjà la mort.
Écrire est sans savoir, c’est ce qui défait les livres, ce renoncement à toute explication, cette patience d’une parole crucifiée, béante. Une parole de nuit, avec le retour de l’abandon. Sans cesse le retour de l’abandon.
Écrire est sans savoir. Un cri, avec la face effarée par une peur qui ne dit pas son nom. Un silence l’accompagne, un long silence prémonitoire…

Franck.

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11 juin 2017

- 61 - Tectonique des plaques...

La redite, l’insistance, la persistance, les trois stades de la maladie d’écrire. Plus on avance dans cette maladie mortelle, moins elle pèse. Plus elle est grave, plus elle se déploie dans le sang, dans les jours, plus elle s’agrippe à chaque fibre, à chaque respiration, plus elle est mordante aux jointures du rêve, plus elle nous éloigne, plus elle nous épuise et moins l’on voudrait en guérir.
La redite, l’insistance, la persistance constituent les autres formes païennes, de la litanie, de la prière, de l’oraison, car il s’agit d’atteindre la chair, jusqu’à l’au-delà de la chair.
Atteindre la dimension de sa mort. Être dans la juste dimension de sa mort. Celle qui viendra. Celle pour laquelle on est là.
Passer de la fatalité, au don à recevoir, pour finir, à l’offrande gracieuse.
La littérature nait d’un frottement, comme les plaques tectoniques. Deux mouvements lents qui s’opposent, pierre contre pierre, temps contre temps, puissance contre puissance, usure contre usure. Le résultat, c’est le volcan, le tremblement de terre, la vague scélérate. La littérature est le lieu impossible, le lieu d’une précieuse brulure, inhabitable, invivable. Inachevable. Car dans le même mouvement, se mêle le renouveau avec la fin. Les plaques tectoniques de notre vie bougent la grande masse de nos souvenirs, de nos illusions, de l’accumulation répétée de nos regards, de ce magma informe, tremblotant comme de la gélatine peureuse. Toutes ces plaques bougent, s’incrustent, s’insinuent les unes dans les autres, s’engloutissent dans l’oubli, l’indifférence, le mépris et l’abjuration. Cela frotte, cela racle, cela cure, cela écrase. Des continents d’existence, qui à force de dériver, se choquent, se heurtent. Se brisent. C’est un fracas de douleur et d’extase
L’écriture se nourrit de notre disparition. Atteindre la dimension de sa mort. Être dans la juste dimension de sa mort, à force de redite, d’insistance, de persistance. Comme si la maladie de l’écriture effaçait nos vanités, nos prudences. Comme si la maladie de l’écriture tranchait dans le gras, le ventru, l’inutile. Pour qu’à la fin on puisse juste enfiler un voile d’ombre. La peau de l’ombre sur notre peau de chair. Sans plis, sans couture, ni ourlet.
Le corps de l’écriture est le lieu du frottement, des masses brassées, le lieu de l’imminente menace. La redite, l’insistance, la persistance. Le corps de l’écriture est toujours marqué des stigmates, du symptôme d’un temps pur.
Le temps pur est un temps vécu à sa juste proportion, à son juste poids. Un temps débarrassé. Il tient debout par sa seule force, sa seule volonté. Sa seule nécessité. C’est un temps qui n’est pas comptabilisé dans nos ans. Il est pur, parce qu’il n’a pas d’épaisseur. De la durée, il ne possède que la lumière. Il est éclat. Étincelle. Il est le chant.
La maladie de l’écriture possède trois stades : la redite, l’insistance, la persistance, plus cette maladie s’aggrave, plus elle vient en lieu et place de l’inconstance, de l’impermanence, de la précarité.
On connait alors les trois degrés de la puissance : la faiblesse faite de boue, d’ivresse, la fragilité faite de verre et obsidienne, la tremblance faite de silences consumés et d’éternité.
L’autre nom de l’abondance.

Franck

10 juin 2017

- 60 - Frontière...

Ainsi, de la frontière. Nous sommes des êtres de frontières. Sur la ligne. Comme l’écriture. Nous sommes sans pays, seulement de passage. Il y aurait deux parts, comme deux pays. Nous n’habiterions ni l’un ni l’autre. Entre les deux, seulement entre les deux. Sans véritable lieu. L’écriture s’accompli sur la ligne, à la jointure. C’est l’extension invisible, invivable, de deux mondes qui s’affrontent. Comme dans les guerres, et l’éternelle menace, avec la tentation d’abolir le trait qui sépare, mais de le creuser toujours plus profond. Sur la ligne se joue la peur séculaire, là où l’on sait que tout peut s’effondrer. C’est pour cela que l’on écrit, pour se délivrer de cette peur, ou pour seulement l’apprivoiser.
Ainsi, de la frontière, car c’est le mot que l’on a inventés, on aurait pu dire : l’écriture, cet entre-deux mondes, ce lieu sans épaisseur de la déchirure, ce lieu vide de la douleur. Un jour on a dit la frontière, puis on l’a tracée. Brulante, définitive, absolue. Alors, on a pu enfin écrire sur cette brulure.
Tout nous sépare depuis le premier jour. Nous venons d’un ventre, d’une tristesse, nous sommes d’un passage étroit, d’un monde que l’on quitte et d’un autre que l’on n’atteindra jamais. C’est pour cela que nous crions, à cause de cette traversée insensée, de cet effroi.
Car le cri sera l’écho du monde.
Tout nous sépare : l’intérieur, l’extérieur, le jour, la nuit, l’avant, l’après. Vivre, c’est tenter d’abolir ces cassures, ces séparations… Aimer, écrire, c’est l’espoir fou d’effacer un cri, ou d’en faire un chant.
Nous ne respirons que dans les passages, dans l’entre-deux. Nous ne vivions qu’à l’approche du crépuscule ou de l’aurore, dans ces temps défaits, dans l’attente des franchissements.
Écrire, c’est être sur la ligne de faille, toujours au bord d’une invocation, toujours sous la menace d’une imprécation. Nous sommes maudits, nous le savons, et nous puisons là toute notre bonté, toute notre joie. Nous sommes maudits, mais l’écrire allume un ciel étoilé.
Écrire invente un langage où il n’y a plus de lieu, où il n’existe que la peur, l’effroi, l’inconcevable, mais d’où jaillissent le feu et la lumière.
Écrire, c’est tracer une peau dans l’entre-deux inhabitable. Ce qui nous sauve, c’est l’oubli… Alors, nous recommençons, toujours naissants… Toujours naissant… Infiniment… Toujours aimant…

Franck.

8 juin 2017

- 59 - Ce grand champ de neige...

Recherche du lieu. Géographie impossible. Cartographie de nos vies, de nos actes. Impossible chemin qui s’enroule en forme de destin. Impossible traversée du sens. Besoin de nommer, de dire ce qui n’a pas de nom, ce qui n’a jamais été dit. Relevé cadastral dans le champ vacant des rêves, des désirs, du temps qui se déploie. Resituer les mots dans un espace, une localisation. Il faut les ancrer dans la chair vivante. Encrer le désossement de la parole.
Jamais rien n’est dit. Il faut s’en convaincre. Puisque la vérité se trouve dans l’entre-mot, dans l’entre-texte, dans cet élan de nous qui nous échappe, et qui, pourtant, nous révèle. Sans nous. Dans notre absence même. Qui nous condense.
Qui nous recouvre du linceul de la langue.
Hors lieu qui s’agrippe aux parois vertigineuses de la mémoire.
Frottements des lieux impossibles sur l’arête d’un temps impossible. La déchirure, reste le premier lieu, grand vortex pour cette traversée impossible.
Impossible comme l’ultime forme de notre devenir. Notre dé-présence. Notre dé-naissance.
Quand il n’y a plus rien, il reste le mouvement. Le seul mouvement. L’invisible mouvement. Comme la vague qui résume l’océan. Insaisissable vague que rien ne fixe. Qui est là, sans être là. Qui est déjà ailleurs. Mouvement incessant de retour, de redéploiement. Déséquilibre du vivant à la recherche de son centre, de son lieu fictif. Centre de gravité. Gravité. Grave. Comme la pesanteur de la joie.
L’écriture dessine les contours de ma peau. En creux. Par défaut. Le vivant se révèle là, dans le silence. Un silence pochoir. Qui cache, mais révèle. Qui tait, mais donne à entendre.
Oppositions des formes pochoir qui se répondent à l’inverse d’elles-mêmes. Là, dans la béance. Lieu de suture, lieu de coupure.
Ici, il n’y a pas de vérité. Seulement une résonance. Le corps qui résonne avec la chair des mots. Avec le mouvement. Le balancement des vagues dans le corps. Lent. Comme un labour profond qui trace les dessins de la cicatrice. Un labour qui va chercher la terre d’en bas. La terre maudite. La terre noire. Celle des moissons futures.
Jamais rien n’est dit. Hormis le mouvement, l’élan vers une forme qui nous échappe toujours.
Mes textes chuchotent entre eux. Ils se répondent dans un espace inconnu de moi. Textes. Sous-textes. L’espace de la déchirure. Lieu des métamorphoses. Les textes construisent une forme que je ne vois pas encore. Une matrice invisible. Forme pure du mouvement. Comme si les bords de l’infini s’agrandissaient, dévoilant des étendues nouvelles, des profondeurs étranges. Je ne peux que m’accrocher au mouvement, au seul rythme. Au brassage des eaux. À la scansion. À la stridence.
Sortir du ventre des mots, de leur chaleur, accoucher d’une autre respiration. Une autre chair. La déchirure, comme la forme pure de l’avènement.
Je suis sur la coupure. Juste là. À l’endroit où tous les mots ont été épuisés. Accepter cet épuisement. Consentir, à ce grand champ de neige et aux cendres. Consentir à l’hémorragie. Lent cheminement du renouvèlement. Marche vers l’aube. L’aube qui sacre la fin de l’épanchement de nuit. L’enfin de la fin.
L’aurore arrache ses derniers lambeaux de nuit, sa parole vivante ouvre sur un nouveau baptême, l’alliance rayonnante de la lumière, du printemps, noce du jour et du consentement.
J’ai traversé ce grand champ de neige, ni vivant ni mort… Autre…
J’ai traversé ce grand champ de neige afin que s’épuise le passé.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour que chaque mort trouve sa place. Sa juste place.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour rejoindre la rive des vivants.
Innocent de rien, mais le pas plus pesant. Comme la joie : grave. J’ai devant moi un océan avec cette lumière qui troue les vagues, et ce mouvement vers l’aurore calme, comme un premier matin.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour blanchir ma parole, pour l’offrir lavée, nettoyée, purifiée.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour changer de saison.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour ouvrir la déchirure. Pour la bénir aussi. L’aimer, puisque c’est le sens de demain. Puisque c’est le seul endroit habitable. Puisque c’est mon lieu. Le lieu des résurrections. La déchirure comme seule naissance possible.
J’ai traversé ce grand champ de neige enfonçant mes mots jusqu’à la perte du sens, grelotant d’effroi, glissant d’un vide à l’autre.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour voir fleurir un grand champ de blé, piqué de rouge par le frissonnement des coquelicots, bruissant de bleu par une source d’eau claire…
Quelle que soit l’histoire, nous n’écrivons toujours qu’au présent.

Franck.

5 juin 2017

- 58 - Il faut une place infinie...

Car il faut faire de la place. Chaque mot écrit réclame sa place à l’intérieur, c’est pour cela qu’au départ, cela constitue un arrachement. Le vide ne se décrète pas. C’est un abandon. Un lent abandon. Le projet a de l’ambition, car il s’agit de faire entrer un ciel entier, alors il faut une place infinie.
Infini, n’est pas une figure de style. Infini déborde de sens. Pourtant, c’est le mot juste. On ne peut pas décrire avec précision cet élancement de l’être en dehors de lui-même, cet afflux de sang dans les veines, l’élargissement de l’écoulement et cette crue dans la poitrine. On ne peut pas décrire les picotements dans le ventre, car ce ne sont pas de vrais picotements, mais plutôt, une sensation de chaleur et de fraicheur en même temps. Comme un vent dans les poumons, une bourrasque dans les viscères. Non ! On ne peut pas décrire, alors on dit infini. Infini veut dire tout cela. Plus encore. Surtout plus. Dire infini, c’est dire quelque chose que l’on ne peut pas dire. Qu’on ne pourra jamais dire. Cette brusque extension de la vie dans des dimensions inconnues. Singulières.
Alors, on écrit infini.
Alors, on écrit éternel.
Alors, on murmure « je t’aime ». Comme si l’on mettait un chapeau aux nuages ou des boucles d’oreilles au soleil.
Le projet a de l’ambition, car il s’agit de faire entrer un ciel entier, alors il faut une place infinie.
Au départ, on ne le sait pas. Puisqu’écrire nous vient d’un mystère. D’un mystère ou d’une fatigue, ou d’un ennui, ou d’un désir impossible. Écrire, c’est d’abord un amour qui ne tient plus à l’intérieur du corps, comme si les dimensions n’étaient plus adaptées. Écrire vient d’abord d’un épuisement de la langue, puis de cette fatigue, d’un savoir qui ne se suffit plus à lui-même. Les parois de sa vie sont envahies, mais l’on ne sait pas si cela nous vient d’un mal ou d’un bien, d’une révolte ou d’une bonté. C’est le prolongement d’une vie démembrée, d’une vie rendue brusquement impraticable. Inaccessible. Le bruit des jours nous devient insupportable. Écrire, c’est d’abord la vie en échec. L’amour empêché.
Le cri. La première écriture, c’est une écriture d’amour. Elle dit « je t’aime », ou « je te déteste ». Elle dit un geste qui ne tient plus dans la chair. Elle dit que l’on n’appartient plus au monde des vivants. Le premier mot invente le premier univers. Le cri. Le cri qui enferme déjà tous les secrets, ceux du temps ceux de la mort. Les peurs. La mort, qui entre toujours par la porte des mots. Toujours. Toujours par les coins d’ombres, les océans de silences. La mort qui cherche toujours les jointures, les désarticulations. Les premiers mots écrits sont des désarticulations. Des déboitements, par où la mort se faufile.
Car il faut faire de la place. Chaque mot écrit réclame sa place. Surtout le premier, qui est le nom de la mort. Car tous ceux qui suivront voudront le dénier, l’abolir, l’effacer. Le premier mot figure déjà une signature. C’est pour cela que l’on écrit à l’envers du temps, à cause de ce premier mot. Qui dit notre mort. Qui dit la fin, juste au moment du début. Alors, il faut faire de la place, car il s’agit de faire entrer un ciel entier. Avec ses constellations, ses soleils, ses lunes. Alors, on dit infini. Une place infinie.
Au départ, tout est plein, chaque espace de soi est rempli, comme une certitude, comme une évidence, les mots ne sont que l’image d’eux-mêmes, une surface lisse. Nénufars sans racines. Reflets vagues et flottants. Rien n’a traversé, rien n’a pénétré. Tout est trop plein, trop entier, trop lisse. Le vide ne se décrète pas. C’est un abandon. C’est partir sans bagages, retourner sa peau à l’envers. Mettre l’intérieur, à l’extérieur. Un peu comme une naissance, l’intérieur à l’extérieur, le retournement des peaux.
Le vide est un abandon. Lent, douloureux, puisque nos illusions, nos mensonges, résistent. Chairs molles accrochées aux os qu’il faut curer. Racler.
Puis un jour, cela devient un accueil, une aube. Les mots se posent dans leur désordre de lumière et de rosée. L’amour, la mort dans un espace infini. L’écriture peut alors déployer son chant, comme la mer déploie ses vagues. L’amour, la mort dans leurs mouvements incessants.
N’être rien que cet espace vide, comme ce grand champ de blé moissonné où poussent des coquelicots. Rouges. Fragiles et rouges. Comme l’or des moissons. Taches de sang dans l’immensité des constellations. Rouge. Infiniment vivant. Infiniment naissant.

Franck.

4 juin 2017

- 56 - L'oeil... La main...

Comme si le texte était ce pont, cette arche entre les yeux et la main. Car voir n’est pas suffisant, voir n’épuise pas notre désir. Voir n’apaise pas assez nos peurs. Voir, parfois, les augmente. Voir propose un monde qui nous est sans nul doute étranger. Voir est déjà un exil. Toucher est alors le premier geste d’appropriation. D’incorporation. Faire rentrer dans le corps ce que l’œil a vu. Apprivoiser la distance, l’espace, les formes. À cause de l’horizon, voir nous suggère un temps d’après, une menace toujours possible à venir. Avec le voir, nous sommes toujours misérables, dépendants. Isolés. Relégués. Le monde du voir est sans limites. Sans arrêt. Éternellement passant. Insaisissable. Incompréhensible. Inhabitable. Car toucher est si pauvre. Ma main se pose sur si peu de choses. Si peu de peau. La main définit la frontière de mon étroite maison. La proximité rassurante. Le presque soi. Le dérisoire.
L’amoureuse et l’amoureux occupent cet espace sans épaisseur entre le voir et la main. L’incorporation. L’amoureuse et l’amoureux passent des yeux à la main, de l’image à la main. De l’infini du possible à ce baiser-là, à cette lèvre-là, à cette peau si blanche, si présente, si chaude, si souple. Là, dans la paume ouverte du désir.
Écrire refait le même chemin à rebours. La décorporation. L’écriture nait de la chair. C’est son premier mystère. Sa première révélation. Elle nait de la chair, de la voix de la chair. Elle nait de la consistance d’un toucher. De la contrainte des masses. De leur frottement. Au départ de l’écriture, se trouve le sang rouge, puis les caillots gluants. Au départ, il y a la main qui tremble. Il y a le geste. Le mouvement qui s’exhorte lui-même. Au départ, écrire, c’est extraire du vivant primitif.
Le cri est la première chair du mot. Il n’est pas encore vision. Il est la défenestration de notre prison, il n’a pas encore trouvé la main. C’est une chair décrochée. Écrire, c’est tenir ce cri assez longtemps pour en faire sortir les images, pour le faire passer au voir, pour le faire devenir monde, univers, constellation. L’offrande à l’œil.
L’amour dit ce premier cri à l’envers.
Tout se joue entre l’œil et la main. Dans ces allers-retours qui tentent de les relier. Écrire, aimer, le même chemin, l’aller et le retour d’une vie. L’un comme l’à rebours de l’autre.
Le texte est ce pont, cette arche. Le lieu des métamorphoses. Le mot est un geste qui voit.

Franck.

3 juin 2017

- 55 - Que deviennent nos cris qui ne sont pas criés...

Nous sommes des revenants. Nos yeux connaissent déjà le paysage sans fin de la mort. Nulle frayeur dans le regard. Seulement une grande lassitude. Le retour est toujours plus éreintant. Le déjà-vu épuise le sang. Ce perpétuel retour constitue la forme la plus aboutie de notre aller simple. C’est pour cela que les miroirs existent. Nous sommes en marche vers un en deçà de nous-mêmes. Un déjà-vécu sans conséquence. D’ailleurs, il ne faut en tirer aucune conséquence : les conséquences sont les pires des illusions. Elles tiennent nos heures dans la prison des temps clos.
Le difficile, c’est l’enfermement dans sa propre demeure, avec l’impossibilité d’ouvrir les portes de sa maison. On est à l’intérieur. Rien n’y pénètre. Ni lumière ni voix. Rien. Rien ne sort. Les verrous sont tirés. Ni la nuit, ni le jour : rien ne pénètre.
Ne plus écrire. Trop simple.
Tout a été écrit, cela veut dire que rien n’a été dit. Que tout reste à formuler ! Une autre fois. Jusqu’au bout. Jusqu’à la fin. Psalmodier jusqu’à l’ivresse. Même si c’est inutile. Surtout si c’est inutile. La mélopée n’est plus sacrée, elle n’atteint plus les cieux. Les a-t-elle atteints un jour ? Est-ce important ?
Respirer. Faire entrer l’air. Profondément. Sentir l’échange des gaz dans le sang, dilater les poumons. Respirer. Seulement cela.
Écrire que l’on respire. Écrire que l’on sent l’air se mélanger, que c’est la seule chose que l’on maintient. Que tout est organique ! Qu’il n’y a qu’une chimie ! Qu’une organisation de molécule. Un échafaudage de particules. Que l’on n’écrive que cela. Jamais rien de plus. Que tout le reste n’est qu’une boursoufflure. Qu’une triste illusion.
Il faut repartir du début. Du cri. Reformuler le cri. L’équation du cri. Un cri débarrassé de sa douleur, de sa peur. Un cri pur, net. À l’état brut. Un cri sans chagrin puisqu’il les contient tous. Sans cause. Le cri comme le premier mot. Le seul audible, le seul compréhensible.
L’enfant qui nait sait déjà tout. Il crie. Après il passe sa vie à oublier ce cri. Il passe sa vie à oublier qu’il savait. Derrière chaque geste, derrière chaque parole, ce qui compte, c’est le cri. Faire entrer l’air dans ses poumons. Déployer le cri. L’épaissir. L’ accroitre . Lui redonner sa nécessité. Son immédiateté. Son acharnement. Appeler le cri. D’abord dans ses poumons, à l’endroit des échanges des molécules, à l’endroit où le dehors devient du dedans. Quand le dehors devient du dedans, il devient un cri. Toujours. On ne le sait pas, parce que l’on a oublié le moment du naitre. Le premier échange des molécules qui devient un cri. La première vérité, sans doute la seule que l’on ne dira jamais. L’originelle affirmation. Car le sourire n’est qu’un cri dévoyé, un cri qui s’est déjà compromis, un cri qui a déjà vendu son âme. Le rire n’est qu’un cri prostitué. Une forfaiture. Écrire le signe.
Que deviennent nos cris qui ne sont pas criés ? Sont-ils musique ou poésie ? Sont-ils torrents ? Bourrasques ? Sources ou plaintes dans les landes de bruyères ? Supplique ? Oraison ?
Que devenons-nous, nous qui ne crions pas ? Que pèse notre vie sans cri pour l’alourdir, pour l’enraciner, pour la densifier ?
Alors, remonter le fil du souffle. Respirer intensément. Sentir le froid de l’air passer dans l’incendie du sang. Alors, n’écrire que cela, l’effondrement du dehors dans le dedans. L’écrasement des molécules dans les chairs vivantes et respirantes. L’écrasement. N’être plus que pulsations, vibrations. Jusqu’à la convulsion. Psalmodier jusqu’à l’ivresse. Du souffle sur du souffle, avec le cri qui se déploie dans un arrachement somptueux. Du souffle qui frotte sur du souffle. Du sang noir pour du sang rouge ; élévation lente, cène sanglante et hurlante. Cérémonie solennelle du cri initial, annonciateur, prédicateur. L’engramme. L’ordalie.
C’est après qu’arrive le chant.
Le chant… D’abord, la voix. Le texte doit tenir dans sa voix. Tenir en entier. L’œil seul est muet, il n’entend rien au chant. Beethoven est sourd, mais il continue de jouer. L’œil n’est pas suffisant : il a besoin de ses doigts pour entendre.
Le chant relie la chair au verbe
Que le chant… L’exhalaison de la matière du mot. Le dépassement du mot dans sa traversée. Chopin jusqu’à la dissonance. Aller jusqu’au bout de l’audible, juste avant que l’harmonie ne se casse. Cet instant existe juste avant la brisure. Dans Chopin, il y a toujours un point d’effondrement, une note par où passe la lumière.
C’est l’accident dans la parole qui la révèle.
L’impact.
Le trou juste avant le mot. Juste après.
Décider d’écrire dans les trous, dans les manques. Se donner une chance de mourir. Là.
Inventer de l’éternité. Pas parce que c’est beau, mais parce qu’il le faut.
L’arbre ne fait pas du beau, il fait de l’arbre. Il fait de la puissance d’arbre. Il est constant dans son désir d’arbre. Il est constant dans sa chair d’arbre.
Il s’efforce. Autour du nœud. Autour de la folie qui durcit sa mémoire. Il invente ses branches dans les saisons à venir. Autour du nœud ligneux. Il appelle le vent, la tempête. Il appelle ce qui peut le briser. Ce qui doit le briser. L’arbre écrit. On le sait à cause du chant. Avec ses renaissances perpétuelles. La buche dans le feu dit le poème de l’arbre, raconte sa légende. Les amoureux qui s’y chauffent le savent. Ils entendent, ils écoutent la voix de l’arbre, la chair de l’arbre. Car le feu est l’âme de l’arbre. Quand le bois craque, c’est un silence qui se contracte, c’est le chant de la puissance de l’arbre. C’est la chaleur des étés, ce sont les neiges d’hiver, c’est le vol des oiseaux. Jusqu’aux cendres.
Nous sommes des revenants. Nos yeux connaissent déjà le paysage sans fin de la mort. Nulle frayeur dans le regard. Seulement une grande lassitude. Le retour est toujours plus éreintant. Le déjà-vu épuise le sang. Ce perpétuel retour constitue la forme la plus aboutie de notre aller simple. C’est pour cela que les miroirs existent. Nous sommes en marche vers un en deçà de nous-mêmes. Un déjà-vécu sans conséquence. D’ailleurs, il ne faut en tirer aucune conséquence : les conséquences demeurent les pires des illusions. Elles tiennent nos heures dans la prison des temps clos.
Écrire efface ma trace. Me retranche de l’avalanche des peurs. Je suis dans un reflet de silence. Écrire délimite un bord. Une ligne franche, brutale, presque coupante. L’en deçà, l’au-delà. Il y a le bord, puis il n’y a rien. Plus rien n’existe, pas même le vide. Rien. Des lieux, des temps qui n’ont pas la force d’exister, ou alors qui ne l’ont plus.
Les miroirs sont autistes. Cela afflige leurs voix. Ils ne diront rien des temps de la fin.

Franck.

31 mai 2017

- 53 - L'angle...

Dans l’angle du jour se trouve le point d’une immense fatigue. Le point de la lumière la plus faible. Quelque chose, là, s’infléchit, se tord. Quelque chose, là, nous revient du fond des âges, comme un œil hagard qui dévisagerait l’insignifiance de nos actes, la faiblesse de nos élans. L’œil hagard de la mort qui nous regarde avec envie. Il existe dans l’angle du jour un point qui nous laisse sans peur, puisque nous y sommes sans force. L’épuisement efface tout du désir, et le temps croupit comme un marais oublié. Il y a dans chaque journée quelque chose qui nous renie, quelque chose qui nous abandonne. Tout le corps est pris dans cette masse de fatigue, juste dans l’angle du jour.
Dans l’angle du jour se trouve un point d’une immense fatigue. On croirait une cathédrale, mais en vérité c’est un point minuscule, vaste comme l’attente.
Rien ! Sinon cette immense fatigue, massive, vivante. Ce n’est plus la vie, ce n’est que le deuil, ce deuil inséparable des angles. Le corps pourrait nous lâcher, là, dans l’instant de cette fatigue immense.
C’est là que l’écriture se niche, dans cette désolation sans nom, dans cet angle.
Au début, subsiste cette immense fatigue, puis arrive la solitude, après seulement on se met à écrire. Dans l’angle. Toujours dans l’angle. Là où la nuit chante.

Franck.

20 avril 2017

- 20 - Le perdu de la chair...

« Toute l’expérience poétique tend à restituer au corps l’actualité de la naissance, l’instant toujours imminent, toujours prêt à renaitre où le monde extérieur ne faisait pas échec à l’unité congénitale de l’extérieur et de l’intérieur. Ce but physique éclaire toute la poésie. Toute son action est subordonnée à une expérience physique qui ne tient pas compte de la mort, ou qui prétend en épuiser le contenu comme si nous buvions à petits coups notre verre de ténèbres. »
Joë Bousquet : Papillon de neige

Il y a cette expérience du corps, de la séparation. Au départ, existe cette déchirure. Nous naissons d’un arrachement, d’un débordement de sang. Nous étions sans voix, sans la nécessité de la langue. Nous venons d’un premier hurlement. Nous étions chaleur, nous chutons dans le froid. Nos chairs se souviennent. Toute l’écriture tient dans ce souvenir. Dans cette chute. Écrire est cette tentative impossible de dire l’indicible, le temps d’avant la langue. La voix qui parle en moi, c’est ma chair qui résiste, ce sont mes os qui se remémorent.
La poésie n’est pas une langue, elle est seulement le souvenir d’un silence perdu ou plus précisément d’un mutisme perdu. Écrire, c’est résister au temps, c’est tracer une ligne qui relie des mondes irréparablement déchirés. Écrire est une naissance à l’envers. Pas un retour en arrière, mais plutôt un retournement de la chair. C’est installer un silence dans le bruit de la langue, le primordial silence.
La poésie dit toujours la même chose, la défaite des mots, avec la gloire des ténèbres. Elle cherche la sidération, le silence d’avant la suffocation, d’avant les poumons.
La mémoire ce n’est pas le passé, c’est le chemin sur lequel je vais. Elle n’est pas pour autant le futur, elle est seulement la respiration de la chair. Écrire condense les temps dans le souffle.
Le silence a deux faces : la première est l’extase, la deuxième est l’épouvante. Écrire tente d’effacer ce qui sépare ces deux silences, ces infinis qui nous mutilent en même temps qu’ils nous délivrent.
Écrire, c’est le perdu, c’est ce qui manquera toujours à la chair, mais qui la rend supportable, c’est ce qui l’épuise sans cesse, c’est le froid que je sens au cœur du feu qui brule.
On commence toujours par la mort, écrire nous y ramène irrémédiablement.
Le corps est saturé de mort, elle s’écoule en nous, c’est la seule eau qui nous désaltère vraiment.

Franck.

 

18 avril 2017

- 19 - Le fil...

Écrire tend à dire le silence, car lui seul empoigne l’éternité. Ce que l’on cherche dans écrire, c’est habiter un silence sans fin.
Les mots dits ne valent que par ce silence qui les appelle, par ce silence qui les recueille. C’est à ce seul prix qu’au cœur du présent jaillit l’instant éternel.
Il existe un fil, chacune de ses extrémités porte un nom, l’une s’appelle solitude, l’autre se nomme amour. C’est le même fil, celui qui nous sert à tisser la trame des jours.
Il y a quatre mots qui tiennent la vérité du monde. Ils sont reliés deux à deux : la solitude et l’amour, puis le silence et l’éternité. Seul écrire consent à chacun. Seul écrire les maintient brulants.
Écrire sur écrire, c’est aimer en dépit, ou en surcroit, mais c’est aimer encore, c’est aimer toujours…
Le désespoir n’est pas dépourvu de joie…
La solitude n’est pas dépourvue de dévouement…

Franck.

17 avril 2017

- 18 - La phrase...

Le mystère ne vient pas de la phrase, mais plutôt de ce qui l’entoure. Sa genèse, le silence qui l’a amené aux portes du dire, sa mort souvent. La phrase ne dit pas la victoire sur ce qui veut l’empêcher d’advenir, elle dit toutes les défaites de ce qui ne sera jamais dit, de ce qui s’est effacé sur le bout de la langue. Elle nous saisit surtout dans ce qu’elle tait.
Si elle n’est pas chargée de silence, de gravité obscure, elle se défait à la première lecture. Nous ne lisons jamais que l’écume d’un silence.
Certains livres sont trop bruyants pour que l’on entende ce qui git dans la nuit de leurs phrases.
C’est la lenteur qui nous tient éveillés. C’est elle qui nous maintient dans l’attente. C’est elle qui charge nos mots d’un étrange pouvoir, celui de dire l’impossible dire. Chaque phrase est une folie arrachée à la nuit, un coquelicot volé dans un champ de luzerne.
Le sens est un surcroit qui ne vient jamais des mots de la phrase, il vient d’ailleurs : d’un son, d’une lumière, d’une effraction, d’un manque, d’un souffle qui s’affaiblit.
Elle ne survit, cette phrase, que par ce qu’elle se sait en sursis. Elle est le reste d’un combat où les ombres s’affrontent entre la peur et l’oubli.

Franck.

 

15 avril 2017

- 17 - L'os...

Car il est une saison au-delà de laquelle il faut débarrasser la langue des tourments qui l’encombrent, des émotions qui la masquent. Il est un lieu de l’écriture situé plus profond que les chairs : là se tient l’os. Écrire commence à cet endroit. Écrire commence avec la seule confrontation qui vaille, celle des formes obscures, sans nom, avec la langue secrète et mystérieuse de l’os.
Écrire, sans autre projet que d’oser le frottement des ombres, des mots, et de tenter dans la phrase qui se déploie de retrouver les mouvements des siècles, ceux de la mer, du vent, l’inexprimable voix.
Écrire, c’est retrouver une langue qui nous précède.
Dans la désynchronisation du temps, de la langue, dans l’écart, surgit l’écriture, faite d’urgence, et de la folie du vivre.

Franck.

14 avril 2017

- 16 - Deux silences...

Il y a deux silences qui accompagnent l’écriture : le taire et le vide. Les deux parfois se confondent. Deux univers du manque s’affrontent en nous. Dans le premier,  nous nous absentons de la langue, dans le second, c’est la langue qui s’absente de nous, l’un résiste, l’autre s’effondre, l’un nous vient d’une fatigue, l’autre d’une innocence perdue…
L’écriture ne vient que par des trous de silence. Dans ces espaces désertés se dessinent les contours du sens. Le réel est l’envers de ces trous. L’autre rive du ruisseau. Écrire est une traversée.
Nous restons une énigme moins pour les autres que pour nous-mêmes.
L’écriture est la langue de cette énigme. Une clé semble possible. Écrire est cette quête.

Franck.

7 avril 2017

- 14 - Sans peur, sans mémoire...

Il y a des solitudes sans peur, sans mémoire, on s’y trouve comme dans une maison ouverte au vent. Rien n’est là, puisque tout peut y être. Le vent balaye nos temps morts.
Je me souviens du désert. Des premières douleurs dans les premiers regards. Je me souviens de ces longs jours des premières luttes, de ces solitudes encombrées. Du frottement.
Le désert nous éprouve. Plus on le croit beau, plus on s’en éloigne. La beauté est le premier leurre. J’étais loin des solitudes sans peur, sans mémoire. J’étais loin. Mais je ne le savais pas.
Je me souviens du désert, de mes temps discordants, de cette terrible solitude du début.
Pesante incompréhension. Impossible ajustement. La solitude nous réclame en entier, elle ne supporte pas les demi-mesures, les infidélités, les approximations de l’âme. Les pensées du début écorchaient le silence du désert. On le sentait à cette stridence, à cette hésitation dans la marche, au bruissement sourd de l’intérieur.
La beauté nous égare. L’immense nous fascine.
Peu à peu, les sables sont entrés en moi. Bien des pas, bien des nuits plus tard. Bien des vies plus tard. J’avais un désert comme trésor, mais je ne le savais pas. Il m’a fallu user mes peurs, épuiser ma mémoire. Il m’a fallu aller sans but, et me perdre si souvent.
Il y a des solitudes sans peur, sans mémoire, il suffit d’ouvrir sa maison au vent…La première matière de l’écriture.

Franck.

15 mars 2017

-3- Conquérir l'âme du monde...

Car il nous faut conquérir l’âme du monde pour l’accomplir ou le bruler. Pour l’accomplir en le brulant.
La puissance ne représente rien s’il n’y a pas l’abandon et l’abandon est une pure folie s’il n’y a pas l’offrande. L’amour véritable, c’est peut-être cela, la puissance et l’offrande qui passent ensemble sous la même arche, la puissance qui s’exalte de sa disparition, la puissance saisie d’un trouble, d’une douleur sublime pour ouvrir le ciel, pour éclabousser la nuit.
Alors, il faut y aller d’une parole vraie et folle, d’une parole défaite. Défaite parce qu’en équilibre sur le fil coupant de l’âme, parce que sans cesse inachevée. Inachevable. Y aller d’une parole vraie, parce qu’indéchiffrable, puisqu’elle dit l’impossible de nos existences. La vérité n’est pas donnée, elle reste un surcroit, ou un reste plutôt. Il faut user nos vies pour la faire apparaitre. C’est pour cela qu’elle fait mal. C’est d’ailleurs comme cela que nous la reconnaissons : parce qu’elle fait mal.
La vérité du mot, c’est le silence qui le suit. La vérité de l’amour, c’est le silence qui le précède.
La vérité et la folie pour atteindre une parcelle de pureté. Car la pureté, n’est pas un état donné, une chose acquise pour l’éternité. La pureté, ce n’est pas la blancheur naïve, la candeur intouchable. Non ! Rien de tout cela. La pureté est douloureuse, aussi, parce qu’elle brule, qu’elle est une marche épuisante vers la dépossession, vers l’abandon. La pureté, c’est arracher de soi des lambeaux de mémoire, arracher la chair de ses souvenirs. C’est enflammer son sang. C’est être dans le jour et inventer la nuit. C’est être dans la nuit et accueillir chaque mot comme des lucioles. C’est savoir que les paroles du soir sont souvent encombrées, qu’il faut avant de s’en servir les blanchir dans un grand bain de silence. C’est savoir que les paroles du matin n’effacent jamais totalement la nuit parce que dans la rosée des mots, on décèle toujours quelques chagrins inconsolés. C’est faire rentrer le soleil dans la maison des mots, c’est jeter au vent des poèmes oubliés.

Alors, il faut traverser la lumière à son endroit le plus fragile, là où les ombres laissent passer les anges, là où nous déposons nos prières, nos chagrins. Là où l’aube cache encore quelques astres égarés. Il faut chercher ces instants fugaces du jour où les lueurs s’accordent à nos cœurs, ces instants qui esquivent le temps qui passe, ces petits instants fragiles qui offrent un bout d’éternité à qui savent les voir, comme lorsque nous respirons une rose en fermant les yeux en oubliant nos larmes ou en nous y abandonnant.

La vérité du mot, c’est le silence qui le suit. La vérité de l’amour, c’est le silence qui le précède, car il nous faut conquérir l’âme du monde pour l’accomplir ou le bruler, pour l’accomplir en le brulant.

Franck.

11 novembre 2015

Ne pas écrire, c'est déjà écrire...

Depuis l’enfance elle vit sur les contreforts d’un massif montagneux, dans l’entre-deux, à mi-chemin de la plaine et des rocs, à mi pente, à mi-distance des hommes et de la solitude, avec ce juste équilibre fait d’austérité et de recueillement. Selon les saisons son regard se tourne vers la plaine ou la montagne, selon les saisons elle passe des ruisseaux aux sentiers des forêts. Elle préfère les lumières incertaines du matin ou celles plus mystérieuse de la fin du jour. L’ombre est avant tout son pays, l’endroit du jour où elle respire mieux, plus profondément, plus sérieusement. Souvent lorsqu’elle considère les vaste étendues devant ses yeux, il lui semble que c’est un océan, alors son âme s’agrandie, et son regard s’aggrave, l’horizon la transporte vers l’infini, et l’infini vers l’éternel et parfois l’éternel la pousse jusqu’au néant. Alors pour se survivre elle se met à écrire, juste pour résister un peu plus loin.

 

Et puis un jour……

 

« Peu à peu l’encre s’est défaite. Un effacement lent de la parole. Le silence s’est retourné contre le silence. Le désir s’est enroulé sur lui-même, il s’est rétréci. Elle, elle était toujours là, devant sa page blanche et elle frissonnait comme si le blanc de la page n’était qu’une neige lourde, pesante. Les mots s’étaient pris dans le gel, dans l’hiver, comme si l’âme connaissait les saisons. Elle était là, fascinée par le vide, immobile, saisie par le froid, par le mutisme meurtrier de la mémoire et des rêves. Elle avait changé de saison, imperceptiblement, pour se retrouver dans le dénuement, les larmes, le manque.

Elle n’aurait pas su dire lorsque cela a commencé vraiment. C’est venu peu à peu, dans une infinie douceur, dans une sorte d’étourderie du quotidien. L’habitude qui manque à l’habitude. Une urgence qui s’évanouie, des gestes qui se dérobent aux gestes. Puis l’immense fatigue, et le regard qui fuit, qui se pose au loin sur l’horizon pour ne plus voir, pour ne plus rien voir. Le regard perdu, perdue comme elle se sentait perdue. Ne plus écrire n’est pas douloureux, s’est simplement une usure dans le corps, dans les muscles, dans les jours, dans les heures.

Quelque chose d’indicible s’était installé en elle, insinué comme une eau trouble, dans chaque pensée, chaque désir, et qui la faisait fuir de plus en plus souvent la page blanche, avec les longues rêveries autour d’un mot, d’un rythme, d’un son, d’un ciel. Ecrire avait été sa vie. La seule chose qui eut un sens pour elle. Alors elle écrivait comme une religieuse prie, avec abandon et patience. Sa poésie nous arrivait à travers une brume d’aurore, et ses mots se condensaient pour faire une rosée d’été, de celle qui nous rassure et nous fait aimer le matin, et les promesses de la nuit. Sa poésie était un entrelacs subtil de douceur et de gravité. Poésie du murmure et du souffle. Poésie de la pénombre et des aveux intimes. Dans son univers les océans n’étaient jamais terribles, ils n’étaient que des écrins pour des îles miraculeuses. Elle ravaudait la parole, y cousait des silences, faufilait ses mots dans l’entrechat du destin. Chaque poème avait la délicatesse d’une plume, encore marquée de l’encre qui l’avait créée. Elle aimait les marges, et les aveux pudiques. Elle dessinait au point de croix la silhouette fière d’une femme nouvelle, lucide et tendre, respirant à plein poumon le monde et son humanité. Derrière la rareté on sentait l’abondance d’une bonté sans borne. Patiente et souveraine. Elle préférait l’infime au vacarme, la transparence aux couleurs trop crues. Poèmes après poèmes elle construisait une cathédrale singulière, sans grisaille, sans lourdeur, sans faste inutile, une cathédrale faite de nos tremblements, de nos fragilités, faite de l’infini et du salut que l’on espère pour les autres, pour tous les autres, les plus démunis, les plus dénudés, les plus appauvris. Ce qu’elle aimait dans l’humanité, c’était son cortège d’âmes brûlées, d’âmes cabossées, d’âmes silencieuses, d’âmes sans nom. Ces mots à elle, les appelaient un à un, leurs donnaient formes et forces, les nommaient en les désignant à nos regards. Dans une ellipse elle savait emporter un univers entier. Dans l’inflexion de ses phrases elle redonnait vie aux flammes vacillantes des cierges.

Et puis la chose indicible s’était insinuée. Les mots ont peu à peu reflués. Ils ont quittés son sang, sa chair. Le peu appelle le trop peu, et un jour le trop peu appelle le rien, le vide, le néant. On s’absente. Peu à peu la présence s’efface. Cela ne vient pas brutalement. C’est une lente séparation intérieure. Un épuisement qui grandit, qui semble être sans fin, sans fond. En s’épuisant l’écriture emporte tout avec elle, comme si elle détenait tout de nous. Elle s’est peu à peu vidée, une source qui se tarie, un champ qui meurt lentement. Elle ne savait plus rien d’elle, ne voulait plus rien d’elle. Il n’y avait plus ni frisson, ni tremblement, ni vertige enivrant. Elle s’était éloignée d’elle-même, elle s’était oubliée. On croit souvent que l’écriture nous vient d’un penchant de l’âme adolescente, on croit qu’elle n’est qu’un passage, qu’une transition, la marche nécessaire à franchir pour devenir, pour advenir. Souvent c’est le cas, l’écriture reste alors un beau souvenir. Quelques cahiers qu’on n’ouvrira plus. Et la vie se poursuit cahin-caha. Pour certains l’écriture c’est la vie, et ne plus écrire c’est mourir déjà. C’est vouloir disparaitre.

Elle sut que tout se scellait lors de la maladie de sa mère. Elle décida clairement, consciemment qu’elle n’écrirait plus, mais qu’elle devrait accompagner sa mère sur le chemin de la maladie. Alors elle fit un pacte secret et terrible, elle se donna corps est âme au combat de la vie et de la mort. Elle se mit au service de sa mère, vécue au rythme des douleurs, des souffrances, des améliorations, des aggravations. Toute l’énergie qui gisait en elle s’est transformée dans cet amour pour sa mère, et contre le cancer qui la dévorait. Chaque jour, chaque heure, chaque minute est devenue une lutte. Une incroyable lutte. Terrible. Une lutte qui absorbait tout, sa vie, ses amours, ses mots. Mais elle était là, dressée face à la mort, rêvant de se donner à elle pourvue qu’elle épargne sa mère. Elle accompagna sa mère comme une religieuse prie, avec abandon et patience, et tellement de bonté. Elle n’écrivait plus, mais sa mission étais désormais d’un autre ordre, elle affrontait le mal en face. Sans faillir. L’issue était connue, une question de temps. Mais elle n’y croyait pas, la vie, le don, l’amour d’une fille doit pouvoir gagner sur la fatalité, parce que si l’amour ne gagne pas sur la mort, à quoi bon vivre, à quoi bon aimer, et que valent quelques poèmes en face du tragique.

Elle devint le corps mort de l’écriture, afin que le corps de chair de sa mère vive. Chair contre chair. Donnant-donnant.

Ne plus écrire c’était déjà mourir un peu. Affronter la perte, le deuil, le manque, la douleur, l’infinie tristesse, lui prenait toutes ses forces. La mort, la fin, l’inachevé de tout achèvement la cernaient de tout part. Elle s’est transformée en flamme brûlant d’amour pour sa mère. Les journées n’étaient pas assez logue pour l’accompagner, l’aider, la soulager. L’aimer abondamment, à profusion, jusqu’à la déraison. Le combat était rentré en elle, dans son corps qui se transformait, dans ses muscles, elle était en train de perdre, là, tout ce qui lui restait du sang de l’enfance.

Elle dû apprendre la réalité du quotidien, l’organisation, tout ce sens pratique nécessaire pour affronter dignement ce genre d’épreuve. Elle qui n’était faite que de la peau des mots, elle qui n’était que poésie en train de se faire, beauté insouciante et légère, elle dû apprendre la rigueur du combat, l’implacable contrainte, l’impossible contingence. Et aimer, aimer au-delà de tout, donner au-delà de tout. Entêtée, buttée, arcboutée contre la maladie. Guettant le regard de sa mère, ses yeux, son sourire, ses fatigues. Déployant de fabuleuses douceurs, mesurant ses gestes, ses mots. Elle était là, tout à côté de sa mère. Au fond, durant ces longs mois presque ces années, elle ne parla qu’avec sa mère. Recréant un langage unique, fait de silence, de confession, de pardon. Elle suspendit même son travail pour être à plein temps auprès de sa mère. Parfois le manque de l’écriture la tenaillait, mais cette épreuve l’avait tellement éloignée d’elle-même. Pour être présente là, droite devant la mort, il fallait qu’elle soit au plus loin de ce qu’elle fut dans son autre vie. L’écriture lui paraissait comme la chose la plus indécente au monde. La plus vaine, la plus futile, la plus frivole même. La douleur du manque devint sa juste punition de s’être abandonnée durant tant d’années à sa poésie. Cette seule idée la tenait debout. La déchirait, mais la tenait debout.

Il y a dans nos vies des eaux souterraines, des fleuves inconnus, des lacs de désespoir. Il y a ce sombre vouloir qui nous pousse dans une nuit inquiétante et sans fin. Il y a tous ces gestes qui nous échappent dont on ne comprend pas les significations, ces gestes qui nous engage à l’insu de nous-même.
Nos choix ont la marque de la fatalité, ils nous définissent, nous désignent, nous nomment, mais nous n’y sommes pas. Nous nous sommes absentés. Pourtant des eaux noires et inconnues nous brassent.
L’écriture l’avait désertée, comme si s’était l’écriture qui l’avait quitté, comme si l’abandon ne venait pas d’elle, mais de l’écriture elle-même.
Pour certains l’écriture revêt une signification sacrée, c’est leur façon d’être au monde et d’en espérer un salut. Ecrire touche à l’âme du monde, à son souffle, à sa respiration, c’est un chemin qui va de la nuit à la nuit, qui va de la terre au ciel. Ecrire c’est défaire les temps, c’est fabriquer un espace éternel l’instant d’un poème, dans le creux des phrases, dans la paume des mots.
Elle était en exil, rejetée par la langue, rejetée par la vie, affrontant la mort dans ce qu’elle a de plus douloureux, de plus incompréhensible. Bientôt, elle et sa mère, ne firent plus qu’un seul corps, qu’une seule âme, qu’un seul souffle, qu’un seul combat, qu’une seule chair vibrante. Sans plainte, tout en dignité, tout en espérance. L’amour se sait dans le regard, dans les yeux. Elles passaient des heures à se regarder, comme si seul ce regard était la réponse à la douleur, à la peur, un miroir d’éternité. Un regard au-delà des mots, de leurs futilités. L’empreinte de la vie fugitive et précaire au cœur du désarroi. L’empreinte des cieux.

Elle écrivit une fois encore, son dernier texte, le dernier chant, celui qui accompagna le cercueil de sa mère. Un long poème d’amour.
Comment écrire sans trop écrire ? Comment dire sans trop dire ? Dans ce texte sa main, d’instinct, retrouva sa légèreté, ses déliés. D’instinct son chant trouva son souffle, le juste souffle de la douleur, et de l’amour. Sans effet, des mots nus, simplement posés au cœur du mal, du manque, de l’abandon.
C’est dans ces instants que l’on reconnait les grandes âmes. Lorsque les mots sont à l’aplomb de l’être, et qu’ils tintent, clairs, nets, infiniment droits et pudiques. Parfois la dignité est la seule élégance de la douleur. Elle aima ce texte et le maudit dans le même mouvement. Au plus profond de sa douleur, la jouissance de l’écriture lui devenait une torture qui s’ajoutait au deuil. Elle aima terriblement écrire ces mots, et se détesta un peu plus de les avoir si terriblement aimés. Alors elle s’exila plus loin.
Depuis ce jour elle n’a plus écrit, sans doute au début le courage manqua. Plus tard le manque de l’écriture, fut sa pénitence, sorte de damnation…
Comme une marée qui s’épuise l’eau du poème s’est retirée. A la place un immense vide, un double deuil : l’être cher disparu, et l’écriture qui s’est défaite.

Cela pourrait-être la fin d’une histoire, une parenthèse d’existence. On pourrait imaginer que sa vie prenne une direction dépouillée de poésie. Une vie grave, faite simplement de silence et de beauté capturée sur le bord des nuages, dans le vol des oiseaux, dans le parfum des fleurs. Peut-être des enfants, un métier, des dimanches avec des promenades, beaucoup de nostalgie, quelques regrets. On pourrait imaginer qu’après le deuil, la destinée puisse prendre sa place dans le cours des jours, le quotidien possède ses légèretés. On pourrait l’imaginer sourire à nouveau et se vouloir assez de bien pour traverser sa vie avec délicatesse et compassion, avec bienveillance et bonté.
Mais écrire est un acte dangereux, on ne s’en délivre jamais.
C’est comme notre rapport à Dieu, l’écriture habite l’éloignement et la distance, elle est faite du manque et de l’attente. Pour les êtres qui sont frappés de cette malédiction, ils n’écrivent jamais tant que lorsqu’ils n’écrivent pas. Pour eux, ne pas écrire, c’est déjà écrire. L’écriture nous vient de notre perte, de notre exil, et du consentement à cette perte et à cet exil.
Dans son désespoir et dans son manque, dans sa mélancolie gisait l’œuvre à venir. Ecrire ne nous laisse aucun espoir. On n’échappe pas à son sang.
Ecrire nous vient d’un épuisement, d’une immense fatigue de l’âme et des chairs. Dieu nous arrive parce qu’il nous a abandonnés. Il en va ainsi de l’écriture, lorsqu’elle nous laisse au milieu de la page blanche, lorsqu’on ne vit plus que dans les marge du temps, lorsque notre encre est trop transparente, lorsque tout à fuit de nous, lorsque nous sommes si loin, si perdu, c’est alors que l’œuvre s’élève. Avons-nous assez pleuré ? Avons-nous eu assez peur ? Assez mal ? Avons-nous assez désespéré de nous ? Avons-nous assez consenti au silence et à la solitude ? La joie ne vient qu’après, une fois finies toutes nos pauvres stratégies. Ecrire est une injonction, nos chairs le savent, tout en nous le sais, jusqu’à nos tremblement.

Désormais elle est là, dans l’attente ultime. Le poème à venir borde sa solitude. La page blanche est là aussi, comme un œil qui la regarde, comme une amie qu’on aurait délaissée. Tout est là, la chaleur de l’été, le vent qui froisse les ramures des grands arbres, la lenteur des montagnes qui l’entourent, toutes les pesanteurs ont été découragées, elle est là, entre la lumière et l’ombre, dans l’angle de la page. Quelque chose de brûlant parfois la traverse et la laisse chancelante, presque interdite. Elle sait qu’écrire est une folie, et cette folie lui manque tellement.

Ecrire est son voyage, elle le sait à l’incendie qui couve dans sa poitrine. De tout temps elle l’a su, alors elle attend encore un peu dans la nuit, puisque c’est de nuit que les grands voyages se font, puisque c’est de nuit que la grâce nous appelle. »

Aujourd’hui elle écrit…. Elle écrit ……Elle écrit…..

Franck

 

 

 

 

30 décembre 2016

L'éternel voyage...

Ce qui fait le voyage, le vrai voyage, c’est qu’il n’y a pas d’itinéraire, pas de retour. Le voyage est sans savoir, il se déploie et se défait dans le même pas, dans le même souffle.

Ce qui nous fascine dans la caravane du désert, ce qui nous saisit à la vue de ces caravaniers, c’est la lenteur de leur pas. Le pas glissant des chameaux, le pas patient du désert. Le caravanier ne va jamais nulle part, il ne fait que revenir. Lorsqu’on les voit au loin, ils reviennent, ils ne cessent de revenir, depuis toute éternité ils sont sur le retour, c’est cela qui fait l’étrangeté et la beauté du pas des caravaniers. Ils ne vont jamais nulle part, ils reviennent, avec lenteur et détermination, dans un silence de deuil, comme si le retour annonçait déjà la fin, comme si revenir était ne pas mourir, comme si revenir était la forme de la résurrection ultime.

Le temps est à l’image des caravaniers du désert, le futur est un passé jamais atteint, un passé toujours défait, nous revenons, nous ne cessons de revenir, de revenir infiniment.

Nous allons sans cesse tout au long de notre vie, comme un fleuve qui va vers la mort, nous allons devant nous, plus large et plus puissant toujours, mais toujours revenant, toujours renaissant.

Le voyageur est déjà une âme qui revient. Il n’y a pas d’avancée sans retour. Dans tout voyage une mort sommeille, sans cette mort pas de retour possible à la vie, sans cette mort, point d’éternité.

Franck

15 décembre 2016

Déluge...

Il y a toujours eu la mer, et le mouvement, et le souffle, et le regard qui s'abîme. Dans la contemplation des flots il y a le souvenir d'un déluge, d'un engloutissement, d'une catastrophe incommensurable. La mer nous menace toujours d'un trop long silence, d'une trop longue absence, et d'une mémoire tragique. Quand elle monte ses marées, quand elle revient vers nous, c'est pour nous désigner, c'est nos plaintes qu'on entend, dans les vagues qui meurent à nos pieds, elles redisent sans cesse le châtiment toujours possible, et que les dieux ne sont pas indulgents. Puis, lorsque la mer reflux, elle emporte avec elle nos lambeaux de vie défaite. Nos paroles s'ensevelissent, nos rêves se décomposent, il nous reste alors l'oubli comme seule  innocence, et l'ennui comme seule liturgie. Avec le reflux revient la nuit.

Nous n'écrivons jamais nos pensées, il y a si peu d'idées, si peu de pensées... nous écrivons nos peurs, et cette mémoire, et ce déluge d'avant. Écrire c'est faire pénitence d'un drame crépusculaire qui nous a précédé, et dont nous ne savons rien. Écrire c'est entendre l'océan traverser nos âmes, et unir un cri au lent mouvement des flots qui agitent nos chairs inquiètes. La mémoire de l'écrire nous menace toujours d'un trop long silence, d'une trop longue absence, et d'un déluge, d'un engloutissement, d'une catastrophe incommensurable. Écrire, c'est dire l'exil qui nous guette, et les tempêtes, et les vagues, et les cieux qui s'y noient.....

Franck

14 novembre 2015

Des mots qui ne sont pas des mots.....

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15 janvier 2013

L'inachevable....

Il y a dans l’inachevé une absolue tristesse. L’inachevable dans l’inachevé vous rejette dans un exil sans retour. Quelque chose en nous ne rejoint plus le monde. Quelque chose en nous se détache, se défait. Coquillage usé, abandonné après la marée. Il y a dans cette image du coquillage une désolation. Quel que soit sa beauté, la nacre, l’irisation, il est là, arraché. Infiniment mort. Vidé de sa chair. L’inachevable dans l’inachevé nous amène à l’endroit des marées qui déposent des coquillages usés sur une plage dévastée, affligée.

L’inachevable en moi, c’est la mort qui s’infiltre, c’est la nuit qui grandit, c’est la fin avant la fin.
C’est mort qui parle dans le vivant qui se tait.

Il faut s’imaginer marchant sur le chemin. Toute notre vie nous errons de point en point, de source en source, de printemps, en cerisier fleuris, chacun a sa course, chacun sa direction, chacun à son pas, ses futaies ombreuses, ses vallons, ses plaines lumineuses. Mais derrière nous marche une ombre invisible et lointaine. Et le temps passe. Au début, on ne voit pas l’ombre. Elle est loin, insignifiante, dérisoire. Elle est l’inachevé. Mais elle est loin. Alors on continue.
Et sans faire de bruit, elle se rapproche. Insidieuse. Lentement elle se rapproche. Elle est toujours l’inachevé. Mais on ne le sait pas. On ne le croit pas. La beauté des saisons, les sourires complices, les baisers volés vous aveugle, les amours, les fraternités du voyage vous font tout oublier, jusqu’à l’inachevé qui marche au loin derrière vous, et qui se rapproche, toujours un peu plus.
Et puis un jour, un jour plus clair qu’un autre, au détour d’un quai de gare, vous voyez dans yeux de celui qui s’en va l’ombre qui vous suit depuis le début. L’inachevé c’est rapproché, il est si près qu’on peut le voir dans le regard de l’autre. Car c’est toujours l’autre qui désigne l’inachevé derrière vous.

Maintenant il est là. Il ne s’appelle plus l’inachevé. Il est l’inachevable. Et son ombre recouvre votre ombre. Désormais, il est là, en vous accroché à chacun de vos gestes, à chacun de vos rêves. Il est la couleur des choses et du temps. L’inachevable prend la forme de vos mots, il devient la voix. Et le murmure au fond du ventre, il  n’est que sa présence ombreuse dans votre sang.

C’est toujours l’autre, qui vous dit au creux de l’oreille : «Ne te retourne pas… ne dit rien… » et les trains s’en vont, et les quais de gare se vident. Et l’inachevé devient l’inachevable.

L’inachevable transforme l’ordre des temps. Il supprime le futur de votre voix, et l’autre parle au passé, au passé simple, composé, antérieur… il ne reste qu’un présent  à partager, c’est le nom de l’infinie tristesse.
Une concordance des temps impossible.

 Franck

5 janvier 2013

Ecrie...(encore)...

Ecrire est une épreuve. Toujours.
Cela dit un mystère.
Autre chose que ce qui est dit.
Une vérité toujours cachée, qui se dérobe.
Plus on se croit près. Plus on s’éloigne.
Il y a deux centres, deux foyers comme dans une ellipse.
Choisir l’un des foyers, c’est renoncer à l’autre, s’approcher de l’un c’est s’éloigner de l’autre.
La poésie dit une vérité autre, quelque chose qui ne serait pas la vérité du poète.
Ecrire écrase les temps, écrie les déforme, les rend poreux, et l’âme se faufile dans cette porosité.
Et le poète s’y perd. C’est de cette perte inscrite à l’avance que l’écriture nait.
C’est de cet échec.
Alors on recommence.
Même joyeuse l’écriture est douloureuse. La main qui porte le mot sait déjà l’inachevable. Il y a une joie obscure qui git, là, pesante, en nous.
Contradiction. Dans le même temps où l’écriture se déploie, il y a une rétraction qui traverse les chairs.
Il y a quelque chose en nous qui sait mais qui ne dit pas, et quelque chose qui dit mais qui ne sait pas. Dans écrire, il y a comme l’aveu d’un secret qu’on ne sait pas. C’est pour cela qu’écrire à avoir avec le silence. La pénombre. Le murmure. Quand le murmure devient inaudible, alors le chant commence.
Chant sans parole. Cela résonne, sans raison.
Le chant traverse, transfigure. C’est l’eau de l’âme.
Un surcroit des mots. Le chant vit hors des mots de l’écriture. Le chant n’est que du temps métamorphosé.
C’est la nuit au cœur d’écrire. Invisible, indicible, et pourtant …
Ecrire appelle l’impossible de l’autre. La solitude immémoriale, le vide qui me sépare du monde, mais qui dans le même temps permet le monde en nous.
Nous venons d’une déchirure. Ecrire dit la déchirure. Uniquement cet instant éternel de la séparation. Vivre c’est tenter de l’oublier. Ecrire c’est tenter d’y revenir sans cesse.
Alors on recommence.
On cherche cette joie douloureuse.
La répétition me rapproche de l’immobile, et l’immobile de l’éternel.
Les sillons s’ajoutent, ce n’est jamais le même sillon, on croit que c’est le même geste, mais les sillons s’ajoutent. Le champ des semailles est à ce prix.
On creuse toujours la même terre, pour autre chose qu’un sillon. Une moisson à venir.
Même joyeuse l’écriture est douloureuse.

 Franck

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