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J'irai marcher par-delà les nuages
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14 juin 2005

Je viens de me rendre compte que j’avais parlé

nicolas

Je viens de me rendre compte que j’avais parlé d’astrologie mais que je ne m’étais jamais présenté. Ceux qui connaissent un peu, auront sans doute deviné quelques trucs, ceux qui ne connaissent pas prendront ce qui suit pour du charabia. Qu’importe !

Mon professeur d’astrologie se plaisait à dire que le thème astral était la carte d’identité de l’âme. J’aime assez cette définition du thème. C’est à la fois l’histoire et la géographie de notre être intime. En fait, l’alchimie. Je ne crois pas que nos astres prédestinent dans le sens d’une fatalité, c’est plus un clavier sur lequel on pourra jouer. Il n’y a pas de mauvaise musique mais seulement de mauvais musiciens. Il revient à chacun de vouloir, ou non, porter ses étoiles.

Un jour nous naissons, et ce jour là la vie nous confie un " instant du ciel ". Dans l’infinité du temps qui passe, dans la ronde perpétuelle des étoiles, cet instant que matérialise le thème, nous ait donné. C’est le nôtre. C’est dans ce sens là, qu’on peut dire qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais thèmes. Chaque instant du ciel porte en lui l’infini du passé et l’infini du futur, quand nous le recevons, il est sous notre responsabilité. Nous incarnons donc un instant du ciel au moment du naître et nous devrons le rendre au moment du mourir. Et la dernière question pourrait être " Qu’as-tu fait de tes étoiles ? ". Je m’égare. Disons que pour moi, cette approche à constitué les premiers éléments d’une spiritualité acceptable. Assez souple. Les images sont concrètes et on n’est pas forcé à des croyances complexes. L’astrologie ne promet rien, elle nous tend simplement la boite à outils en nous disant : " à toi de jouer… ", un peu comme dans le Petit Prince : " …je griffonnais une caisse avec trois trous d’aération et déclarais : " le mouton que tu veux est dedans… " "

En parlant de mouton, j’y reviens.

Je suis né en juillet le 10 précisément. Ce jour là sur Limoges la chaleur avait été étouffante. Au moment où les dernières contractions commencèrent, un terrible orage éclata. Je n’en demandais pas tant. Va pour la symphonie du ciel. Ma mère hurlait qu’elle voulait un bouillon de légumes, c’est alors que je su que pour moi les carottes étaient cuites. Bien sûr mon père n’était pas là, lui il s’occupait de choses sérieuses. Je n’ai jamais compris comment un être si intelligent a pu si souvent passer à coté des choses.

Donc au moment où je naissait le Soleil se trouvait en Cancer. Et l’horizon Est coupait le signe du Capricorne. Dons Ascendant Capricorne. Deux signes à l’opposition l’un de l’autre, ça commençait bien ! Le lieu de la Lune (Cancer) avec le lieu de Saturne (Capricorne). Je suis donc né vieux, depuis je passe mon temps à rajeunir. Je plaisante. Quoi que.

Le signe solaire représente le Moi idéal et le signe ascendant le chemin qui vous y mène. En règle générale on se présente souvent aux autres selon son signe ascendant, disons que c’est lui le plus immédiatement visible. Je suis donc anguleux à l’extérieur et rond à l’intérieur. Bref, mon drame ! J’ai souvent donné l’impression d’être sévère, froid, fermé, distant (j’ai souvent récolté en retour des contres parties négatives à cette première impression), alors que dans le fond, je suis plutôt quelqu’un d’aimable, de sensible et de concilient. Même si parfois le Cancer est un peu capricieux, voir tyrannique affectivement (tyrannie légère), il n’a besoin que d’une chose : d’amour. Ce n’est pas compliqué : d’amour et de tendresse. Des choses en voies de disparition.

Que d’eau… ! Que d’eau… ! Quatre planètes en Cancer : Vénus, le Soleil, Uranus et Mars. Une planète en Scorpion et pas la moindre : Saturne le propriétaire de mon ascendant. Et une planète en Poissons, là aussi une planète importante puis qu’il s’agit de la Lune. A cela s’ajoute ce que l’on appelle le Milieux du Ciel en Scorpion, un lieu essentiel d’un thème.

J’ai toujours pensé que ce déséquilibre élémentale était à la fois la meilleur et la pire des choses. La meilleur, parce qu’intuitivement on peut penser à une harmonie possible, symbolisé par la belle triangulation qui relie les trois signes d’eau, et la pire, parce que trop c’est trop, et que cela pouvait créer un pôle d’inertie. Au fond, les excès sont toujours un point de force et de faiblesse en même temps.

Donc le Capricorne est venu à la rescousse de tout cela ; il a donné une certaine rigidité, une certaine consistance, disons-le une certaine solidité (n’ayons pas peur des mots). Le Cancer avait la tête dans les étoiles et le Capricorne les pieds bien sur terre. Avant d’avoir commencé l’astrologie, j’avais une sorte de devise : " Si tu veux tracer ton sillon droit accroche ton char à une étoile ", je ne sais plus d’où j’ai pu tirer cette phrase ni a qui elle appartient, bref, elle m’a longtemps accompagnée.

Ensuite il faut s’attacher à la planète dite Maître de l’Ascendant, c’est la planète propriétaire du signe dans lequel se trouve l’ascendant. Dans mon cas c’est Saturne. Si mon As avait été Balance c’est Vénus qui aurait été Maître d’Asc, et si mon As était Poisson cela aurait été Jupiter et Neptune, parce que les Poissons on deux Maîtres. C’est comme ça !

Donc dans mon cas : Saturne. Vous avez bien en tête le tableau de Goya, donc je ne vous fais pas un dessin. Une crème ce Saturne. Saturne représente les chutes, les freins, les frustrations, les renoncement, les abandons, la solitude, la fin des choses, c’est la planète des savants, des chercheurs, des religieux, Saturne prend toujours ce à quoi on tien le plus. Il ne faut jamais tenter un bras de fer avec Saturne, car c’est toujours lui qui a raison à la fin. Les lendemain qui déchantent sont sa seule promesse. Si Jupiter est la planète du paraître, Saturne est la planète de l’être. Elle est exigeante, sévère, taciturne etc… pour juger de l’importance du Maître d’ascendant on regarde sa position dans le thème. Dans mon cas il est conjoint au Milieu de Ciel. On ne peut guère trouver plus en évidence. Merci maman ! Donc Lunaire d’un coté et Saturnien de l’autre.

Après avoir regardé le signe solaire et le signe ascendant et la planète maître de l’ascendant, il faut rechercher les planètes dominantes ce sont elles qui vont colorer la destinée. Il existe toutes sortes de méthodes de calcul de la dominantes, les astrologues ne sont pas d’accord entre eux là-dessus ; d’ailleurs ils ne sont d’accord sur rien. Après ils s’étonnent qu’on ne les prennent pas au sérieux.

Mes trois planètes dominantes sont : (dans l’ordre d’entrée en scène) Uranus, et Lune Saturne, presque à égalité, le Soleil serait la quatrième.

Uranus est intéressant. C’est la planète du rythme, de la singularité, de l’originalité, c’est la planète de toutes les transgressions ; tous les mots commençants par " trans " : c’est Uranus. C’est un peu cette planète qui me sauve. Parce que la confrontation Lune / Saturne est souvent catastrophique. C’est d’ailleurs une des confrontations les plus douloureuses. Saturne blesse la Lune de façon irrémédiable. L’une commence, l’autre fini dans le même mouvement. Ca crée des déchirure terribles,( " les plus désespérés sont les chants les plus beaux… " : conjonction Lune/Saturne).

Uranus provoque des irruptions brusques de choses inattendues. C’est l’imprévisible.

Pour terminer le survol rapide d’un thème on regarde l’occupation des maisons. Les Maison sont les lieux d’expérience. C’est une division en douze du cercle du zodiaque en commençant par l’Ascendant qui est la Maison 1.

Dans mon cas la Maison la plus occupée c’est la VII. La VII c’est la maison des contrats, des autres, par extension du mariage, des procès, des ennemis déclarés, de la clientèle. Quatre planètes et non des moindres, Uranus, Mars, Jupiter, Pluton. Outre que mon mariage n’a duré que trois ans, mes rapports avec les gens ont toujours été bizarre, j’ai souvent l’impression d’être à mon corps défendant une sorte de catalyseur dans les meilleurs cas, et un sujet de projection dans les plus mauvais. J’ai souvent l’impression que les autres projettent sur moi des tas de trucs qui ne me concernent pas, d’où beaucoup de mal entendu.

Voilà pour une présentation rapide. Après il faut rentrer dans une astrologie de détails.

Donc mes mythes sont, pour le Cancer  et la Lune: Léda, Endymion, Narcisse ainsi que tous les mythes lunaires.

Pour le Capricorne ; Amalthée
Pour Uranus : Prométhée,
Pour Saturne : Cronos
Pour le Scorpion : Orphée
En ce moment Uranus est aux Poissons, il envoie de bons aspects sur mon signe de naissance le Cancer et sur mon Soleil. Tout peut arriver, même le pire. Non, je plaisante. Quoi que….

Franck

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17 juillet 2005

La jetée...

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En parlant de pont, j'étais sur la jetée, un pont coupé en deux entre deux pays, car vu l'importance de la distance, les constructeurs de la jetée se sont dit : "on n'y arrivera jamais". Donc le pont est devenu une jetée. Quelque chose qui pénètre l'océan. L'image n'est pas innocente. A Calais il y avait du vent, beaucoup de vent, et cette ambiance sucrée que possède le Nord. Vous vous dites : "sucrée ?" Ce n'est pas n'importe quoi c'est ce que je pense. Enfin non, c'est l'effet que ça me fait, à mettre au passé, lorsque je m'y rendais. Calais. Il y a toujours des pêcheurs et des gens qui viennent sur la jetée. Ils sont habitués, en couple, rarement seuls. On voit plus de couples que de gens seuls. Peut-être que seul ça n'a pas d'importance. La solitude n'a pas envie d'aller se balader sur une jetée, avec ce vent. Et voir l'eau au bord, polluée, par les algues et les sachets plastiques. Les marchands de glace, on les dévalisait. On se disait : les glaces italiennes sont délicieuses. Beaucoup de gens en raffolent. Je le regardais et à l'époque je croyais évidemment que c'était lui. La bonne personne. Le romantisme est une belle garce. J'étais avec lui. Devant la jetée. Et nous étions bien ensemble. Mon chien venait de mourir subitement, mon labrador, j'étais bien avec lui. J'avais besoin de réconfort, et il était là pour me le donner. Gratuitement. Cependant, j'étais aveugle. Je ne voyais pas tout. La jetée n'aime pas beaucoup le vent. C'est fragile vous savez ces choses-là. Les ponts, les jetées, les passerelles. Ou les métros londoniens. On ne dirait pas comme ça. Mais d'un coup de vague et hop : vous vous retrouvez SDF sans plus rien, vous avez faim et votre famille est portée disparue. J'ai vu ça à la télévision. En parlant de pont, Franck n'a pas pensé à la jetée. Sur laquelle un gamin était assis près d'un baril rempli de crabes vivants. Il avait des taches de rousseur ce gamin, des dents de lapin, il était objectivement laid mais amusant. Il pêchait. Il avait quelque chose de misérable, les gens du Nord le portent sur eux. Un peu comme moi, quelqu'un m'a dit un jour : "tu es belle avec cette tristesse dans le regard". Je n'avais pas réagi je crois plus à ces faux compliments sordides. Je ne réagis pas toujours au mensonge. Des fois, on est trop fatigué. Et puis le mensonge se montre parfois sous un jour tellement bête, qu'il est inutile d'en rajouter. C'est éclatant. La jetée n'est jamais fatiguée Franck. Franck. Et tu sais quoi ? La jetée, si elle pouvait parler. Elle dirait le nombre de Ferry qu'elle a vu passer. Les couples se tiennent, l'un contre l'autre, le vent est dur, froid, sec, marin, comme vous voulez, salé surtout. Salé. Normal. Il faut être né là-bas pour comprendre. La différence entre le Nord et la Bretagne. Par exemple, car les Bretons sont spéciaux, m'a dit je ne sais plus qui. Sur la jetée, on mangeait donc nos glaces italiennes, à la pistache, coulis fraise et vanille, lui chocolat. Quand j'y repense aujourd'hui je me dis : c'est pathétique. Dans le sens navrant. Mais à l'époque il était beaucoup pour moi. Il était l'amour. C'est resté un ami cet homme-là. C'est resté un ami qui s'est bien débrouillé pour avoir fait un enfant d'ailleurs. La graine a été déposée, maman est venue la chercher. La jetée est toujours en train de se disputer avec l'océan. Toujours, il faut qu'il y ait la jetée qui ne soit pas d'accord. Des fois elle est d'accord. Des deux, je ne sais pas lequel vit le plus dans le faux-romantisme de l'amour, le genre étranglement émotionnel, nous sommes liés à jamais, tout est rose entre nous deux et nous avons des ailes dans le ciel, la la. C'est surtout entre deux personnes que la perversion pointe le bout de son nez. C'est clair. Bon je vais vous dire la vérité au lieu de raconter n'importe quoi : Franck m'a permis de venir ici parce que, ici, ben, en fait, il m'accueille. C'est quelqu'un qui sait lire Franck. Nous n'écrivons pas les mêmes choses, on pourrait croire que c'est assez contraire. Mais il m'est arrivé quelque chose : j'ai eu des contacts pour l'édition de mon recueil de poèmes et j'attends une réponse et c'est assez invivable comme situation. Je n'attends pas de réponse positive, mais en fait, j'attends. Donc en lui parlant j'avais besoin, en fait, de l'entendre me dire que c'était vivable. Nous avons tous besoin d'être rassuré un jour ou l'autre. Je vois ça tous les jours, il existe même des malades mentaux qui ne voudraient que ça dans la vie, être rassurés. Car quoique vous en disiez, votre monde n'est pas rassurant. C'est vrai ce que je dis là. J'arrête pas de le dire. Ce n'est pas grave de le dire, ça ne plombe pas le blog de Franck, la vérité n'est pas exceptionnelle et je vois tellement de gens qui ne voient pas ou d'autres qui ont tellement peur de le dire aux autres que je suis bien obligée à ma façon, minuscule, de le dire. On me demande souvent pourquoi j'écris comme ça, on me dit : "le monde n'est pas comme ça, ça va en fait, c'est l'histoire de l'humanité, depuis l'aube de l'âge de pierre". Ils sont hallucinants. Ils n'entendent pas ce qu'ils disent, vraiment. S'ils entendaient, forcément, ils n'existeraient plus. Sur la jetée je n'étais pas très à l'aise, c'est vrai. Mais je l'oubliais j'étais avec lui. Je l'aimais. L'apôtre, comme je l'appelle aujourd'hui. Aujourd'hui ça me fait bien rire. Le désarroi est quelque chose qui existe. Récemment, une femme m'a dit que je n'avais pas le droit d'évoquer la parole du Christ et de la mêler à ma sordide existence. Il existe des gens qui au nom de l'amour soi-disant, ou du faux-romantisme de l'amour sont incroyablement haineux. J'ai écrit il me semble à plusieurs reprises que c'était de la littérature. Ce que je faisais. Mais les gens n'aiment pas les littératures qui s'écrivent au fil des pensées intimes. Pourquoi ? Parce que ça nous ramène au mensonge ambiant. La jetée avec toi l'apôtre, je te parlais de tout ça, et tu m'avais dit : laisse-les, viens dans mes bras. Aujourd'hui c'est un homme que tu prends dans tes bras, et je suis bien contente que tu m'aies quittée : nous étions faits pour être amis. Avec Franck, je ne sais pas, l'amour serait possible mais il a tellement d'admiratrices, aux étranglements émotionnels certains, je ne sais pas avec laquelle il est le plus lui-même (humour, blague, plaisanterie, je plaisante, attention). Le plus important c'était que je l'aimais. Jean. Et que parfois, j'adore remercier les gens. Je n'aime pas leur souhaiter une bonne journée, ou une bonne année, ou un joyeux Noël. Je ne sais pas pourquoi. C'est l'impression du rite, certainement, que je trouve indécent. Mais merci, c'est pas mal. Ou alors : tiens, je te l'offre. C'est un cadeau. Encore meilleur.

C'était gentil d'être là tout à l'heure, Franck, au fait. Dans ce texte, la phrase la plus importante est l'avant- dernière.

ANGELINE

19 mai 2005

Quelques secondes intactes....

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Elle est allongée sur le dos. Elle ne dort pas. Moi je regarde son corps, ombre blanche dans la pénombre de la chambre. On connaît tous ces moments suspendus. Tout est là. On n’attend rien de plus. Le désir en nous sait qu’il aura sa part de lumière. C’est un temps sans urgence. Elle est allongée nue, sur le dos et moi je regarde son corps nu. Les pieds, les jambes, les cuisses, le sexe, le ventre, les seins, le cou, les lèvres, les yeux, la chevelure. Je regarde ses cotes s’élargir lentement, régulièrement à chaque respiration. C’est le moment des corps, où il n’y a pas d’enjeu, où il suffit d’être là. Simplement là. J’ai toujours aimé cet instant d’avant l’amour, où les peaux ne se touchent pas encore, où la chair s’offre seulement au regard, et au silence. Un temps sans épaisseur, un temps fragile, car on sait qu’il ne durera pas, mais que c’est sans importance, qu’il est fait pour s’évaporer, pour se diluer, que tout changera au premier contact des peaux. Elle est allongée nue, sans pudeur, sans impudeur, dans l’attente souveraine de la première caresse. Elle sait mes regards, elle les sent. La chair frémit légèrement, comme une houle lente. Elle sait mes regards, pour en recueillir la chaleur. Elle étire sa peau au plus large, elle ouvre un peu plus grand les cuisses, pour ne pas couler dans les draps, pour se sentir porter un peu plus loin par une fraîcheur nouvelle. Rien n’est urgent mais tout est ultime. C’est l’instant du fleuve d’ombres où les souffles se déshabillent, les couleurs sont vulnérables, elles flottent dans le noir laiteux de la chambre. Elle est allongée nue, fantôme de neige sous le velours tremblant d’un voile de cendre. Elle est dans ses basses eaux, dans la volupté des limbes, dans l’éphémère mystère, juste avant l’abîme, juste avant la folie. Et elle énumère ses noms, parce quelle sait qu’elle les oubliera. Et moi j’épèle son nom pour le célébrer et l’exalter. C’est un temps en filigrane, un temps vacillant, une fissure dans laquelle se distingue, à peine, la fulgurance tremblante des aurores boréales. Au pied du lit nous avons laissé nos histoires, nos morsures, nos blessures imprononçables, pour être dans la seule rémission du sang qu’on s’apprête à échanger. L’espace autour de nous est île pourpre ceinte de chasteté, de lenteur, comme une liturgie sereine et dérivante, seulement porté par l’odeur de nos corps en attente.

Tout le poids de l’amour est là. Dans cet instant d’avant. Dans ce silence d’avant. Moment fugitif, quelques secondes arrachées à nos actes précipités, arrachées à nos impatiences, quelques secondes intactes de feu vertical avant que l’horizon bascule.

Franck.

29 octobre 2005

Pure perte......

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Entre deux vies il faut inventer. La mort nous oblige souvent à inventer. Mais dans la mort, dans l’entre deux, il reste des traces. Des traces d’avant. La mémoire ne nous laisse jamais en paix. Même dans ses oublis. Il faudrait pouvoir revenir à la simplicité du sable, ou à l’écriture de sable. Sable. Sable à l’infini. Sable dans le jeu des vents, dans les brûlures des soleils. Sable dans le déploiement du même, dans la création perpétuelle de ses formes, dans ses déplacements, ses envols, ses glissements, ses enfoncements. Sable dans ses couleurs. Le sable se souvient qu’il n’a pas toujours été sable, qu’il vient d’ailleurs, d’autre chose et c’est cela sans doute cela qui me fascine. Il vient d’une usure, à ne pas confondre avec la décomposition. Il vient d’une usure, d’un épuisement et d’une résistance. Il est un souvenir. Trace. Il ne produit rien, rien d’autre que de l’éternité. Il ne fait rien, rien sinon engendrer des formes, des couleurs et du rêve. Du silence. On n’habite pas le sable, on ne peu que le traverser, comme les souvenirs, comme l’espérance, comme le malheur, comme un trépas ou une naissance. C’est lui qui loge en nous et qui tisse nos déserts et nos miséricordes, et qui crie nos vanités, nos orgueils, il entre dans nos blessures pour les élargir. Béance et solitude. Etendue morte où il faut enfanter et bâtir nos heures. Etendue d’attente et de renoncement.

Je suis revenu à Paris. Comme un voyageur sans terre. L’obligation de répondre aux appels, aux codes. Mais à Paris je n’ai plus de lieu. Alors, il a bien fallu trouver une solution. Estelle m’a proposé une cohabitation passagère. Estelle, généreuse et désespérée. Elle est toujours dans son deuil. Trente mettre carré. Trente mettre carré de générosité et de désespérance. On habite à trois. Estelle, le vin d’Estelle et moi. Les surfaces sont mal réparties. Le vin et sa parole ont pris toute la place. Estelle n’est plus là. Plus très souvent. Ne pas faire de bruit. Deux pièces, pour moi c’est important. Deux pièces. Dans la première une cuisine et une banquette. C’est là que je dors. Dans un sac de couchage. Trop petit pour ouvrir la banquette. Le sac c’est pratique. Dans la deuxième la chambre d’Estelle et un petit bureau. Sur le bureau j’ai mis mon ordinateur portable. Mais c’est la chambre d’Estelle. Ici c’est tout petit. Comme dans ma vie. C’est tout petit et surchargé d’objets. Sur les murs, sur les étagères, des objets qui s’empilent les uns dans les autres, qui se touchent les uns les autres. Comme des grains de sable. Ici, il faut être précis dans ses gestes, parce qu’on vite fait de renverser, de faire tomber, de déranger. Je ne sais pas si je dérange Estelle. Si, certainement. Je dérange certainement le vin d’Estelle. A trois, c’est encore plus petit. Chaque soir il est là. Il trône. Il occupe l’espace, le temps, il coule comme un déluge, comme une catastrophe, comme une tragédie. Essayer de parler, d’aider, de dire. Impossible. Pourtant je connais bien le langage du vin. Il a failli avoir ma peau. Et je l’ai vu sur la face ravagée de mon père. Père de vin, grimace de haine obscure. Parole d’effondrement, d’écroulement. Je le connais bien, le vin. Et me revoilà en face de lui. Egal à lui-même. Tristesse. Déferlement pathétique. Je regarde. Je me tais. Pourtant je lui ai déjà parlé à Estelle. Pour qu’elle entende. Pour qu’elle se sauve. Pour qu’elle arrête. Elle m’écoute avec l’oreille de l’amitié, et puis le lendemain tout est oublié. La bouteille est cachée. Pas très loin. Dans l’ombre d’une étagère. Aujourd’hui, j’ai été récupérer l’adresse d’un alcoologue dans le quartier. Je lui ai dis que si elle voulait, je pourrai l’accompagner. Mais, je sais que c’est inutile. Elle n’entend rien. Elle n’est plus là.

Hier, tout c’est passé en silence. J’avais le cœur pris dans un étau. Elle titubait. Butait, dans tous ses objets. Les objets moqueurs tombaient. Elle se raccrochait au vide qui l’entourait. Impossible à vivre. J’étais envahie de compassion inutile, et de colère inutile. Cette colère que j’ai gardée des cendres de mon père. Elle titubait. Même ses mots ne sortaient plus. Ils n’arrivaient pas à se dégager de la pâte collante d’où ils essayaient de sortir. Mots décomposés, en dehors de tout langage, de tout sens. Ecroulée sur la table, toussant, hoquetant, reniflant, pleurant. Et la tête qu’elle ne tient plus, qui se balance de droite à gauche. " Estelle.. Allez vous reposer…. " Entêtement du vin. Estelle s’accroche à des habitudes. Presque minuit, c’est l’heure de nettoyer la cuisine, les plaques chauffantes. Les nettoyer en détail. Cent fois passer l’éponge au même endroit. Tous les deux on est dans le silence. Il faudrait qu’elle s’arrête. Mais elle continue. Jusqu’au bout. Elle titube. Le verre se brise. La cigarette tombe. " Estelle…. S’il vous plait allez vous reposer… posez cette éponge… " Mais rien n’est fini, rien n’est assez propre. Les objets autour d’elle s’affolent. Ils volent, ils tombent. Je voudrais ne pas être là. Pourtant c’est bien là que je suis. En face d’un déluge. Ou d’une tempête de sable.

" Je sais ce que pensez….. " " Non, Estelle vous ne savez pas…. " Vous ne savez pas la dérision des instants qui se succèdent dans une vie. Vous verriez mes abîmes…. Elle a posé l’éponge. Elle s’est assise sur le banc. A coté de la banquette ou je suis empaqueté dans mon désordre. Je lis. Non, je fais semblant de lire. Je voudrais être seul. Moi aussi je voudrais mourir un peu. Ses yeux se ferment. Le coude glisse. On pourrait en rire si ce n’était pas une désespérance. C’est tout petit. Elle est là, posée à coté de moi. Je voudrais m’enfuir. Pas un mot ne peut être échangé. Je ne peux plus parler. Cela fait longtemps que je ne parle plus au vin. Le temps s’est étiré. Rien n’avance. Tout est figé dans cet accablement.

Il est tard, il est tôt. Elle se lève et s’effondre sur son lit. Il faut imaginer le corps qui refuse d’aller plus loin. Le corps qui coupe tout. L’écroulement des os sur la chair sans résistance.

Les jours passent et n’en ai pas encore fini de ma vie. Alors, entre deux vies il faut inventer. La mort nous oblige souvent à inventer. Mais dans la mort, dans l’entre deux, il reste des traces. Des traces d’avant. La mémoire ne nous laisse jamais en paix.
Ou revenir à la simplicité du sable, à l’écriture du sable. Est-ce possible ? Je ne sais plus vraiment. Une écriture identique est toujours renouvelée, vaste comme un océan. Solide et fluide et coulant, et portant. Poussière et mer. Une et innombrable.

Empaqueté dans mon sac, je suis transpercé par des déserts. Les anges me manquent. Ils ne passent plus dans ces paysages de dévastation. La nostalgie, c’est ce qui permet de remonter le temps, de nouer le présent avec le passé. De les nouer avec les fils de la perte et du manque. Oui, mes anges me manquent.

Ecriture de sable. Dépeuplée mais traversé de louanges. Dénudée, lente et minérale. Ecriture de sable où trébucher fait surgir d’autres créations. Ecriture du lieu élémental, archaïque. Le premier, donc le dernier. Donc le seul. Lieu limite, juste posé entre soi et la mort.
Mes nuages ne sont plus assez hauts. Trop proche des fumées d’usines. Même les anges les ont désertés.
Nous ne sommes que pure perte, croire le contraire nous rassure. Mais nous ne sommes que pure perte.

Franck.

19 avril 2013

Cartographier....

Texte après texte je tente de cartographier un pays inconnu, inconnaissable sans doute. J’en sais la vacuité, mais en ressent l’impérieuse nécessité. Cartographier c’est dessiner des lieux. Des lieux exacts, des lieux réels. Tracer des séparations là où il n’y avait que du blanc, que des terra incognita. Délimiter. Tracer des routes, des chemins, des possibles. Nommer, surtout. Donner des noms. Un lieu qui n’a pas de nom, n’existe pas, ou bien il n’est qu’un rêve. Nommer c’est faire sortir du néant. Sur la carte on place des signes, des symboles qu’on arrache au néant. Dans un coin de la carte on fait un petit rectangle, on l’appelle « légende ». Tout tient dans ce mot : légende. On ne peut pas lire une carte sans la légende. Cartographier c’est écrire une légende. Traduire, l’impénétrable. Dire du sens, créer un lien, donner une forme au rêve. C’est inscrire le temps dans l’espace. Raconter.

Texte après texte je tente de cartographier un pays de légende, je dessine les plaines, les mers, les déserts, les fleuves, les îles, je trace avec précaution

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les frontière, les passages, j’indique les puits et les labyrinthes de la langue, j’inscris l’illimité dans l’infime du signe.

 Au départ il a fallu arpenter la mémoire, puis aller au-delà de la mémoire, placer des jalons sur les lieux archaïques, sur les restes, les ruines, il a fallu
marcher, errer dans ses joies et ses douleurs, recueillir un à un les mots de la légende comme autant de trésors cachée.
Arpenter se fait avec une chaîne d’arpenteur. Là, c’est le mot chaîne qui est important, la chaîne, c’est ce qui tient deux choses solidement, les rendant inséparables, le réel et l’irréel, l’espace et le temps, la vie et la mort.

Lorsqu’on arpente, on est toujours dans un au-delà, on est toujours dans le lieu d’après, alourdi de tous les lieux déjà traversés. Car il faudra  enfanter le langage oublié de la légende. Comme si les mots étaient des enfants perdus. La chaîne est là qui tient la parole et l’empêche de s’effondrer.
Arpenter c’est charger un navire et tracer un horizon, c’est dessiner les lignes du temps, là où elles se égarent dans les méandres des souvenirs, c’est espérer ne plus s’oublier dans les angles du renoncement, de la fatigue. Arpenter, c’est écrire un lieu où la nuit aurait désertée les jours, mais dont l’ombre serait encore là, toujours menaçante, fascinante, comme l’ultime tentation.

Après, il y a la carte. Où l’on reporte chaque mot, chaque signe. On écrit la légende.

Dans chaque carte il y a l’appel d’une autre carte à venir, chaque légende appelle une autre légende, le connu appelle toujours la menace d’un inconnu. C’est souvent cette menace qui nous sauve. Puisque les cartes sont sans fin. Les cartes nous disent toujours celles qui manquent.
Les légendes ne disent pas tout.

Les terra incognita, sont des terres voilée, sous le blanc demeure la nuit, cartographier c’est entrer peu à peu dans la nuit. C’est la faire entrer dans la légende. Dévoiler une nuit, c’est en dire une autre plus profonde encore.
La nuit est immobile, c’est ce qui permet au rêve de se déployer, le songe est le seul mouvement qui s’oppose à la fatalité des jours. Ce qui nous relie à la carte c’est le rêve.

Le voyageur n’utilise jamais de cartes. Les cartes, sont des rouleaux de papier donnés à une humanité lointaine, indifférente. Parfois inquiète. Les cartes sont toujours inutiles, vaines, pourtant nécessaires.

Les légendes sont entre la vie et la mort. Elles sont à la frontière. Elles ont déjà le langage de la mort. C’est cela qui nous attire dans les contes. Comme si entre le déjà mort et le encore vivant il n’y avait que l’épaisseur d’une ombre, et que là se tiendrait la légende, dans cette langue qui va vers la nuit, et qui peut-être, s’y trouverait déjà.

Cartographier c’est refaire un voyage silencieusement, et en accepter la métamorphose. Les signes que l’on inscrit sont toujours illisibles, c’est pourquoi on les raconte sans cesse, comme les légendes. Comme si rien n’avait vraiment existé. Comme si le sens n’avait pas d’importance. Comme si rien n’avait vraiment d’importance. Hormis la patience à transcrire le long silence languissant qui accompagne les légendes.

 

Franck.

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16 décembre 2018

Lettre N° 185 – Le tableau…

Mon amour,

Je continue à t’écrire, tes lettres sont devenues si rares.
J’ai enfin acheté ce tableau que nous avions vu ensemble dans cette petite galerie à Marseille. Je me souviens de ton saisissement, de ta parole suspendue, de notre silence. Ce visage éclatant nous parlait, il venait de faire effraction dans notre histoire. Tu m’avais dit « Elle irait si bien chez toi… ».

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Que voulais-tu me dire, de toi, de moi, de nous ? Que savais-tu déjà des temps à venir ?

Elle est là, dressée. Elle commence à prendre sa place... chaque matin elle me surprend, quelque chose en moi se fige, s’hypnotise, se fascine, elle embarque tout l'espace avec elle... Elle est belle, elle le sait, elle veut séduire, mais pas à n'importe quel prix... elle scrute, soupèse, évalue... son regard transperce, pour mettre à nu...elle semble avoir tout vu, tout entendu... Elle est fière, car elle a fait un long chemin, et si elle est là c'est que l'amour l’a porté aux portes d'un désir intense... Les couleurs éclatent, jouant dans la lumière du jour et dans la matière même de ses couleurs, dans la matière même des heures ; une épaisseur, une densité qui offre un mélange d’irréel et d’incarnation absolue, comme le reflet de son âme profonde et voyageuse. Elle se distrait de l’ombre, s’en divertit, ne craint pas la nuit, elle en connaît trop les mystères, les douleurs, les prières. Au pied de son regard, je me redresse, je sais déjà que pour l'atteindre il me faudra franchir la distance qui sépare la pesanteur de la grâce...
Je lui parle comme si je m’adressais à toi.
« Puis-je te nommer ? Non, pas encore, te donner un nom serait déjà t’assigner, ou supposerait une intimité acquise et définitive. Il me faut laisser cet espace libre de nos imaginations respectives. Nous devons nous apprivoiser, accepter la lenteur, laisser faire les métamorphoses du cœur. Laisser monter en nous les évidences de l’âme. Cheminer, errer sans doute, se laisser inonder. Car au fond, c’est bien toi qui me nommeras la première. Déjà tu sais de moi des choses que j’ignore. ».
Elle est là, étrangère et familière, tenant dans son silence les restes mystérieux de notre défaite. Sa présence écrasante m’oblige à des itinéraires où l’obscur indéchiffrable se mêle aux révélations les plus éblouissantes.

Il y a des réalités. Il y a des vérités aussi. Rarement elles se confondent. L’écriture se situe juste à la cassure. Sur les bords tranchants du monde et de la nuit.
L’amour hésite souvent entre les deux rives. Les amants sont toujours séparés. Comme irréconciliables. La réalité c’est que nous venons d’une source

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différente. D’une nuit différente. La vérité c’est que les eaux ne se mélangent pas. La réalité c’est que les eaux descendent toujours. La vérité se trouve à la source. Juste avant le hoquet qui la fait naître.

Écrire, aimer, c’est le même océan.
Écrire, c’est aimer dans une solitude absolue.
Car la réalité des amants s’oppose à la vérité de l’amour.
Nous le savons. C’est ce qui nous tue. Une nuit nous sépare. Plus sûrement que les saisons.
La nuit, les amants n’ont pas d’ombre, cela les rassure. C’est ce qui nous tue.
Nos nuits sont désormais sur des rivages différents. Encore plus éloignés que nos géographies.

Les blessures ne créent pas de fraternité, ce sont les sources, les ventres qui le font. Les solitudes ne créent pas de fraternité, les océans ne se partagent pas. Ni les déserts.
Les mots nous trahissent. Le silence n’absout rien. Tout juste précise-t-il la distance, la longueur des plaies.
Seuls les secrets nous pardonnent.
Et les marées finissent par s’épuiser. Elles s’en retournent vers leurs abîmes. Elles laissent seulement sur la plage la trace d’un long murmure. Une infime rumeur. Quelques écumes flétries.

Quelle-est cette voix qui s’étouffe en moi ? La première aube.
Quelles-sont ces formes qui dansent sur le mur ? Mes amours défuntes.
Quelle est cette ombre à mes pieds ? Le chemin qu’il me reste à parcourir.
Quel est ce grand feu à l’horizon ? Le bûcher des dieux.
Quel est ce rire ? Le temps perdu.
Quel est ce bruit ? Le bruit de tes pas qui s’éloignent, et la nuit qui arrive au grand galop.

 

Franck.

* Peintre : AGUSIL

Tableau : Orange Hair

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17 février 2019

Lettre N° 201 - Sur le bord de l'écume…

Mon Amour,

À nouveau je t’écris, comme ces bouteilles qu’on jette à la mer.
La mer. Tu es sur ton île. Je sais que tu es à ton œuvre, et que cette œuvre signe notre séparation. Tout en moi résiste, refuse. Tout en moi se dresse contre cet inévitable.
T’ai-je déjà parlé de mes eaux. De ces eaux qui m’habitent en silence. Lecture, traduction élémentale des émotions qui me traversent: ruisseau, torrent, rivière, fleuve, lac, marais inquiétant, mer, océan.
Nous accrochons nos rêveries, à des choses simples, comme si le terreau de notre imaginaire ne pouvait venir que l’archaïsme de l’espèce et de son contact avec les éléments.
……………………………
……………………………

Toujours revenir sur le mouvement des marées, sur cette eau qui m'habite. Sur l'océan qui s'agite sous ma peau, dans mon ventre, dans mes veines. Océan obscur et lancinant. Mes étendues sont sans fin. Comme l'errance. Et l'impossibilité de l'île, de l'oasis, d'une pose. D'un soupir. L'impossibilité du soulagement. Enfermé dans l'ouvert. C'est sans doute cela la béance. Cet inconnaissable qui gît en nous. Cet immense trop large, trop vide. Cette masse flottante qui fait de moi un continent à la dérive. Et chaque vague qui propose son désordre nouveau insupportable, invivable et pourtant vécu, dix fois, cent fois, mille fois vécu. Un naufrage sans noyade. Avec la mort en suspens. Lisse. Interminable. Avec le scintillement des abîmes au grand large de l'existence.
Toujours revenir sur le mouvement des marées, comme une mémoire qui gonfle et qui déferle avec la précision de l'orfèvre qui taillerait l'endroit impur de la pierre, qui l'userait au point de la faute, du manque.
Toujours ces vagues lentes qui ramènent sur mes épaves, mes carcasses éventrées, tous ces restes d'engloutissements. Il y a de sombres charniers dans cette eau abandonnée à son propre mouvement. Il y a la remontée des fonds marins et des algues géantes pour brasser chaque souvenir.
L'écriture s'éloigne comme un radeau à la dérive, comme un tronc de mort flottante gorgée de sel et de désespoir, saturé de vagabondage. Un tronc qui n'a plus rien de l'arbre qu'il fut. Certaines écorces nous racontent leurs histoires, mais là, que dire ? Sinon le balancement, le tangage. L'absence. Dérive. L'infini dérive. Certains grands troncs ne se souviennent plus de la terre, de sa texture grasse et lourde, du fourmillement, de l'humus, ils sont vidés de leur sève, vidés de leur temps. Longue baleine inerte. Raidie. Squelette paralysé, pétrifié. Où chaque mot devient cassant, friable. Seulement le mouvement. L'oscillation de la langue. Paroles inconstantes. Incertaines. Rares. Désertées. Simplement les remous, le grouillement des restes d'écumes, comme les dernières convulsions.
Écriture submergée. Suffocation. Parole engloutie. Défaite de ses propres mots. Démantelée. Démunie. Misérable et vaine. Les eaux des mots s'affaissent, fléchissent encore un peu. Si peu. Les mots s'enroulent dans leurs formes. Des mots déshabillés, dépossédés de leurs vertus réparatrices, de leur force printanière. L'incantation devient longue litanie, dénombrement des heures, inventaire sordide et interminable de la houle. De cette houle qui roule sur l'ombre, qui l'enveloppe comme une louve attentive et sauvage. Sans impatience, mais avec cette constance exténuante. Alors il ne reste que le mouvement, le bercement d'une mémoire infirme, estropiée, amputée. Dont les visages s'effacent, filigranes qui s'insinuent entre la ligne de vie et la ligne de cœur. Ligne de mort dans cette mémoire sans fin. Marée de l'intérieur des chairs. Souffle des eaux qui montent vers un destin qui les achèvera. Lent fracas mouvant. Lente tension vouée à son propre reflux. Puissance du démembrement.
Les eaux se dévoilent dans leur montée, dans ce déploiement, dans cette insistance.
Les eaux se dénudent et se recomposent, elles dépassent l'impossible frontière des rivages. Ces eaux sont grosses, car elles enfantent des hasards ou quelques sortilèges. Au cœur des nuits, les eaux qui montent, enfantent des silences monstrueux, les eaux qui montent décrochent l'horizon de nos yeux effarés, elles se bousculent, s'enlacent elles-mêmes, se brassent dans leurs bouillonnements, se gonflent de leurs propres mythes. Il faut les entendre souffler comme des dragons froids, imperturbables, inébranlables dans l'indifférence de notre écrasement. Il faut entendre ses marées, en nous, qui montent inexorablement, comme pour faire déborder notre vie. Hors de tout secours.
Il y a dans ces marées profondes un sombre vouloir farouche, méprisant, carnassier.
Il y a dans le mouvement des eaux l'étrange prémonition de l'anéantissement.
Il y a dans mes eaux qui montent tant de digues rompues, tant de rêves perdus, tant de lumières blessées, il y a tant de tout ce qui brise, lamine, accable. Tant de dérisoire, d'insignifiance, d'inconsistance. Tant de silence. Tant de solitude grave. Tant de gestes inaboutis, égarés. Tant de baisers tombés dans l'espace vide des incompréhensions, tant de caresses inachevées, tant d'amours sacrifiées. Tant de sang. Et tant de peurs.

Mais il y a un point de ma vague qui échappe à l'océan et c'est une joie trouble que d'aller l'arracher à mes dernières écumes. Il y a dans mes eaux qui montent encore assez de déraison, encore assez de flamboiement, encore assez de tentation pour les soleils orange, encore assez d'orgues ruisselantes, assez de lunes pâles pour ramener mon corps d'arbre vaincu aux rivages des vivants.
Il flotte au bout de mes marées l'éclat d'une chandelle farouche et fière, la part indomptée de mon cheval d'orgueil, le galop sourd d'une horde primitive. Et dans l'infime qui se survit assez de nuance pour repeindre un ciel entier, et dans mes dernières écumes l'offrande et l'abandon et le saisissement.
Il y a dans mes eaux qui montent l'instinct de la prière et du renoncement, et dans l'ultime vague la lueur si fragile de la miséricorde. Cette empreinte brillante, fugitive et murmurante qui lie les eaux aux cieux. Comme ces étoiles filantes qui naissent des marées.

Franck.

8 janvier 2017

Pesanteur et grâce... (sérénade)

Dissonance. Souvent, trop souvent la lumière du jour m’écorche en frottant ma peau. Mes gestes sont noués. Ils manquent d'élan, de souplesse, comme noués ou pris dans l'étau d'une drôle de fatalité. Pour avoir accès au geste léger, il faudrait se quitter. Mais il y a une épaisseur invincible. La profondeur d'une ombre collante, grasse, visqueuse.
Je cherche le mouvement. Celui de l'arbre. Floraison de puissance calme. Je ne suis qu'une racine noyée de terre.
Je cherche le mouvement. L'allègement d'un élan pur. Net. Clair. Chantant. Vaincre le paradoxe, car il faut s'absenter de soi pour être présent. Là. Tout entier fait d'accueil et de don. Juste là, posé sur le fil, léger, dansant. Mon geste est pris dans la rigueur d'une saison perdue. Mon mouvement à froid. Pris dans la glace du silence, d’une parole empêchée. Parole de terre noire, austère, glaciale. Impossible germination. Essor vaincu. Défait. Grouillance obscure.
Fermentation acide d'une parole stagnante. Une vase filandreuse, puante. Mon geste est dans l'enfouissement, dans la consistance de son retrait, de son en deçà. Comme si le corps ne portait plus la parole, avec la sensation d'une chute lourde, sans grâce, l’impression d'une déchéance, une déliquescence qui n'en finit pas.

Elle s'appelait Fleur. Quelques étoiles nous ont rassemblés, l'espace d'un passage de comète. L'espace d'une sonate ou d’une sérénade. Elle avançait dans la vie avec un grand regard effarée. Un visage de lune inquiète, d'une beauté fragile, de ces beautés que l'on n'ose déranger. Comme si elle nous venait d'un autre monde, d'un autre mystère. Grande, mince, des gestes lents et gracieux, toujours à la recherche d'une harmonie secrète, d'une perfection étrange. Grande, mince toujours vêtue de noir, ce qui faisait ressortir la blancheur de sa peau, et la lumière de ses yeux étonnés. Quand elle posait sa main sur mon bras, j'avais l'impression d'une chaleur diffuse, d'un frisson soyeux comme si un moineau au cœur battant était là, à portée de souffle. Délicate élégance de l'âme incarnée. Noce de la pudeur, de la grâce, de l'émotion, du désir désarmé de ses violences.
Elle habitait la rue du Mont Cenis dans une petite chambre cachée sous les combles où elle récitait ses rôles. Comédienne. Jeune comédienne, qui cherchait son souffle dans le verbe, qui cherchait son corps dans des morceaux de paroles, qui habillait la vie de mots, de poésie, raccommodant chaque jour la dissonance des heures avec son violon. Surtout cette sérénade de Schubert. Fleur, c'était son nom, j’aimais prononcer son nom : Fleur, Fleur, un ornement sacré de la voix. Ce qui touchait en premier c'était sa légèreté, puis juste derrière, son inquiétude, une sorte de désarroi sans lourdeur, comme si elle était perdue, ici, sur une terre incompréhensible. Seulement perdue. Je ne lui ai jamais connu de tristesse, elle marchait sur son fil, elle dansait sur son fil ; le soir elle sortait son violon pour jouer Schubert ou Vivaldi.
Il faut imaginer la scène : la petite chambre, la pénombre d'un soir d'été, par le velux ouvert une sereine fraîcheur, sur le bord de son petit bureau une bougie allumée, et elle, droite, simplement vêtue d'une chemise rouge sombre, une chemise d'homme qu'elle portait déboutonnée, les manches relevées, avec ses longs cheveux noirs défaits. Elle inclinait doucement la tête, glissait l'instrument au creux de son épaule, posait sa joue sur le bois brillant du violon, comme pour un baiser, comme pour une tendresse, comme elle aurait fait sur la peau d'un amour. L'étroitesse de la pièce la rendait encore plus grande, encore plus droite. Pénombre grandissante dans cette lumière orangée, ensanglantée du rouge de sa chemise ouverte. Et son corps nu. Blancheur palie. Droite sortie directement d'un mystère, d'une légende. Sorti d'un rêve. Elle posait avec lenteur l'archet sur les cordes, alors la chambre était envahie d'ombres dansantes. Instants singuliers. Fleur jouait Schubert, presque nue, presque immortelle. Et le jour fléchissait encore, comme pour rendre grâce, ou pour la protéger un peu plus, et le violon appelait une à une chaque étoile. Fleur appelait la nuit, la nuit des premiers temps, la nuit prodigieuse, saisissante des premiers temps. Et la nuit lui répondait. Et la nudité de son corps s'estompait peu à peu emportée par chaque note. Alors Fleur appartenait à la nuit, la flamme vacillante dansait, cherchant l'accord avec les sons du violon. Nuit ruisselante de chaleur musicale, d'émotion traversée, feuilletée note à note, comme si à cet endroit du monde, dans ce temps précis, une source naissait, répandant son eau lustrale, comme si un trou de lumière perçait le néant. Fleur savait remettre en ordre le monde, elle harmonisait ici, ce que d'autres défaisaient plus loin. Car Fleur n'avait pas de lassitude, le mouvement de son geste sortait de son long corps nu, comme la houle nous arrive l'été, de ces grands champs de blé brassés par une brise amoureuse. Elle inventait le geste pur, elle inventait la nuit, elle inventait l'impossible temps de la présence révélée.
Il y a dans le jeu de l'ombre et de la musique un accord particulier, comme si du vivant cherchait du vivant, comme si nos égarements trouvaient enfin leur issue. L'amour se dresse dans l'ombre, dans les alvéoles d’or que sèment les notes d'une sérénade de Schubert à l'approche de la nuit.

Fleur a posé son violon. Fleur s'est allongée sur le lit, j'ai simplement placé mes mains sur son ventre, j'ai simplement baisé ses seins, j'ai simplement goutté sur ses lèvres la saveur de la nuit, j'ai simplement caressé le long silence qui recouvrait son corps, j'ai simplement enfoui ma figure dans sa chevelure, j'ai simplement entendu son cœur battre, j'ai simplement senti dans mon cou son souffle mêlé de notes insolites...

Fleur parcourait la vie avec l'élégance rare des funambules. La pièce qu'elle répétait l'accaparait beaucoup. « La valse des hasards », elle y jouait une morte si vivante, en prise avec un ange si facétieux. Jouer, pour elle, c'était d'abord se battre avec son corps, c'était trouver le geste, le mouvement. Chercher dans le mot, sa chair, le mouvement juste, celui qui fait tinter le ciel. Jouer c'était surtout chercher la voix, celle qui va dire le corps, c'était chercher le souffle qui porterait le geste.

Fleur s'épuisait dans cette descente joyeuse dans l’abîme des mots. Jouer c'était devenir un arbre dans sa croissance, dans ses fruits à venir, dans ses craquements, dans son élancement solitaire, son bruissement généreux. Jouer c'était aussi arracher le trop-plein, évider le surplus, sabrer dans la chair des faiblesses, tarauder les peurs, les entraves. Jouer c'était accepter de vivre dans le pli du texte, à la jointure du vide laissé par un rêve effondré sur lui-même.
Chaque jour Fleur partait au plus loin d'elle, elle quittait tout, laissant tout ouvert. Quelle exaltation dans cette perte ! Il y avait du ravissement, de la jouissance, dans cet abandon. Chaque jour elle partait sur son fil tendu au-dessus des gouffres d'insignifiance. D'un pas de danse. Ivresse du vertige. Chaque jour elle accordait un peu plus sa chair à la chair du texte, chaque jour elle inventait le geste qui devrait naître plus tard. Chaque jour elle inventait l'enfance, la présence pure, innocente, avec cet arbre qui la traversait.          

Je cherche le mouvement au-delà de la dissonance, un mouvement qui aurait perdu sa propre mémoire. Un mouvement juste. Vertical. Un mouvement qui passerait en son propre centre. Le mouvement de Fleur lorsqu'elle jouait Schubert nue, dans l'ombre envahissante d'une nuit d'été.

Ce matin j'ai reçu un texto de Fleur : « Cher Franck ! J'ai pensé fort à toi, hier. Alors il n'est pas trop tard pour te souhaiter une heureuse et tendre année. J'espère que les fenêtres de ton âme
vont s'ouvrir pour mieux te sourire et guider tes pas vers le chemin de la quiétude et de la félicité. Fleur.»

Fleur, si tu savais comme je suis loin de cette quiétude, si tu savais combien Schubert me manque. Si tu savais mon écrasement à chaque texte, l'harassement qui s'en suit. Si tu savais comme chacun de tes gestes peuple encore ma mémoire, si tu savais ma maladresse sur le fil tendu, ma marche toujours hésitante, cette vie qui s'effrite, et cet arbre mort qui me troue les entrailles.

L'amour échappait à nos mots. Seuls quelques gestes l'éclairaient. Il nous fallait cette ignorance de nous-mêmes. Comme si les paroles pouvaient chasser sa présence ; l'effrayer. Il fallait n'en rien dire, de l’amour. Seulement délimiter un espace inattaquable. Peut-être pour nous préserver de l'incommensurable banalité des jours.  Entretenir l'incroyable. Comme au début lorsque je la voyais traverser du petit studio, et que j'avais cette sensation que le réel tremblait, que j'étais entre deux réalités. Et que de la voir, elle, me demandait d'ajuster mon regard à ce qui le débordait. Une sensation électrique. Fugace. Infiniment troublante.
Et parfois nos visages se rapprochaient. Nous fermions les yeux. Presque à se toucher. Sans se toucher. Sentir la seule présence. Proche. Avec le souffle, la respiration. Parfois elle passait sa main sur mon visage, comme une aveugle qui découvre un inconnu. Doigts légers. Dire l'amour dans ce silence aveugle. Éteindre tous les sens pour concentrer l'unique présence dans cette caresse. Ouvrir les yeux nous aurait annulés, effacés, anéantis.

Alors nous restions dans la pénombre de nos vies, à caresser les galets du temps. Pierres lisses. Ombres aiguës. Temps sans mesure. Temps de houle où les vagues se balancent de vague en vague, portées simplement par le mouvement mystérieux qui les enlace.
Elle brodait des caresses sur la dentelle de nos songes silencieux. Et nous étions dans l'ignorance sensuelle d'une distance impraticable. Proche, sans se toucher, à la portée d'un désir inavouable. Armés seulement de nos tremblements, pour survivre. Moi, l'Œdipe accomplissant le rêve d'Antigone. Aveugle errant, comme la métaphore d'une humanité.

L'amour bredouille des litanies incompréhensibles, faites du frottement de la parole sur la peau d'un sein, de la coupure des mots à l'endroit du mensonge.

Nous aimons à travers nos blessures, c'est pour cela que les amants échangent leurs sangs, c'est pour cela que l'amour échappe aux mots. L'amour naît toujours de nuit, dans le silence, le dénuement d'une saison morte ou perdue. De nuit. Toujours de nuit. Et nous aimons toujours au travers d'un souvenir ancien. Et nous aimons toujours comme si nous voulions le retrouver. Comme s'il fallait le retrouver. Et l'oubli nous menace et embrase nos peurs dans l'urgence de renouer avec le sacrifice premier, qui nous révélerait, nous détruisant en même temps.
La première nuit.
Aimer c'est tenter de la rejoindre, dans l'ignorance de nous-mêmes. Tenter à nouveau de remonter le fleuve de nos générations.

Car nos corps démentaient nos silences. Car nos corps déniaient nos souffrances.

Je cherche le mouvement au-delà de la dissonance, un mouvement qui aurait perdu sa propre mémoire. Un mouvement juste. Vertical. Ce tintement des cieux. Un mouvement qui passerait en son propre centre. Juste un violon. Et la danse. Traverser la lumière en son point de tremblement. Un mouvement qui partirait à sa propre rencontre, qui se délivrerait, qui se dénuderait, qui s'inventerait au moment de se faire.

Recommencer. Recommencer. Pour ne pas mourir. Ou pour mourir plus vite. Épuiser la langueur, fille de nos peurs. Recommencer à aimer. Encore une fois. La dernière. La seule.
Et l'amour se dérobait à nos regards. Comme à nos mots. Comme à nos vies.
Simples. Ignorants. Infiniment tremblants.

Franck

6 mai 2007

Je voudrais....je voudrai....

Dans la rue, je me retourne parfois. Je voudrais la savoir là. Je voudrais la savoir si proche de mon ombre pour éclairer ma route. Je voudrais sentir son souffle sur la peau de mes jours.

 

Je voudrais loger tout entier dans le coquillage de son silence.

Je voudrais qu’elle caresse chacune de mes phrases pour les redresser, leur donner un élan neuf.

Je voudrais qu’elle baise chacun de mes mots pour leur donner assez de force et de couleur et d’espérance.

 

Mais je voudrais aussi, qu’elle pose sa main sur ma main pour ajouter la chair à la chair, pour inventer la chaleur, pour enfanter l’ultime secours.

Je voudrais être chemin pour soutenir son pas, être horizon pour reposer son regard.

Et je me ferais voyage pour peupler sa mémoire.

 

Mais je voudrais aussi, être prière pour que sa bouche me dise, être fruit pour que ses dents me déchirent, être hostie pour que ses lèvres me touchent. Chant, oh oui, chant, pour être dans sa voix.

 

 

J’inventerais la mer pour emporter mes rides.

 

J’inventerais l’éternité pour effacer mes ans.

 

Je me retourne parfois…

Je me retourne parfois….

Franck

29 avril 2007

L'Américaine......

« Tu me fais chier ! » « Georges, arrête !…. Pas devant le petit ! » « Si je te dis que tu me fais chier, c’est que tu me fais chier !.... » Georges, c’est mon grand-père, le cuisinier. C’est les vacances et je traîne mon ennui dans la cuisine de l’auberge. Il s’engueule encore avec Claire, ma grand-mère. «  Et puis d’abord, vous me faites tous chier… ! ». Dans ces cas là, il avait sa tête de bouledogue. Il en voulait à la terre entière. Et à Claire en particulier. Ils s’aimaient dans cette violence, dans ces colères, dans ces excès. Inséparables, dans le fond, perpétuellement en guerre, dans la forme.

Ils sont dans la cuisine, chacun de son coté. Car il y avait deux cotés dans cet antre. La pièce était divisée en deux dans sa longueur par une très longue table surmontée dans son centre par une desserte. Il y avait donc le coté de Georges avec derrière lui, les fourneaux, et le coté de Claire. Chacun travaillant sa partie. Claire faisait toutes les entrées et les hors d’œuvres, Georges tout ce qui était chaud. Et ça tournait comme ça depuis des années.

 

 

 

Claire restait assise à cause de l’arthrose qui lui tordait les articulations, des hanches et des genoux. Pour les aider il y avait José, le réfugié espagnol, grand, maigre, légèrement voûté, une face de hache tourmenté. José, l’hidalgo taciturne. Et puis il y avait Mickey, maigre, aussi petit que José était grand. Mickey, l’ancien coureur cycliste belge que son vélo avait conduit dans les talus de la vie, dans les ornières, dans les culs-de-sac, petit, avec une tête de gargouille hilare. José et Mickey, deux âmes errantes, cabossées, vouant un respect démesuré à George et à Claire.

 

 

 

Pour moi, cette cuisine était un lieu de mystère, de profusion, de cris parfois, de larmes aussi. Elle se situait entre l’enfer et le paradis, entre la chaleur des fourneaux et le froid des grands frigos. Entre silences et insultes et vacarmes. Lieu de passions et de vie, et de brutalité, et de magie. Lieu des odeurs, des cruautés quand les hachoirs s’abattaient sur des cous de lapins, ou sur les entrailles des volailles. Flammes, bruits de casseroles, de marmites, crépitements, portes qui claquent. Lieu des gestes d’enchanteurs, des gestes de thaumaturges, des gestes amples et précis à la fois. Lieu des gestes dangereux, obscurs, les mains fouillant les viscères, les couteaux tranchant les chairs. On connaissait l’heure du jour à sa chaleur, à son odeur, on connaissait les saisons à sa lumière, aux bruits qu’elle rendait. Elle sonnait comme un orchestre.

 

 

 

C’était le matin, avant le service. Il étaient tous les deux, chacun à sa table, elle, assise lui debout. Face à face. « Georges, tu pourrais faire un effort, ça fait combien de temps que tu en a pas fais ?.... » « Et puis, j’en ferais plus… ils ont qu’à manger de la merde !...» « Georges, le petit !... » Alors il s’est tourné vers moi, et sa face de Chéribibi hirsute et colérique c’est transformée en une boule de chair tendre et souriante, et il m’a souri, en faisant un clin d’oeil. C’était un magicien.

« Non, je ne la ferai pas… ! » « Tu peux bien faire un effort, bon dieu ! » « Fous-moi la paix avec ton bon dieu… ! Pas dans ma cuisine !...» « Si tu la fais pas, c’est que t’as peur de la rater… voilà, t’as peur…! » « Peur ?...moi ?...mais tu t’es vu ?... Ma pauvre vieille… !» Il était écarlate, les yeux exorbités. Georges, était une force de la nature, rien n’aurait pu lui résister. Ses colères étaient monstrueuses. Heureusement elles s’apaisaient aussi vite qu’elles arrivaient. Des ouragans exotiques.

Entre Claire et lui, il y avait de la complicité, de la haine, mais de l’amour aussi. De la violence, mais de la pudeur aussi. Claire était une femme forte. Assise, mais forte. A l’intelligence pétillante, à la répartie cinglante. Elle savait où l’atteindre. « Tu as peur ! » Elle le regardait en coin, faisant semblant de s’affairer sur les hors d’œuvres du jour. A la dernière engueulade elle avait reçu un morceau de foie de poulet sur ses lunettes. Ce foie, cru, sanguinolent, brusquement collé sur les lunettes de Claire, les avait fait éclater de rire. Et la colère était partie. Il s’était senti honteux.

 

 

 

Et puis le lendemain quelque a changé dans la cuisine, elle ne rendait pas le même son que d’habitude. Il y avait une sorte d’agitation. Une tension. José traversait la cour au pas de course pour aller cherche du charbon. Beaucoup de charbon. Mickey transportait tout un tas de cageots remplis de tomate, d’ail. Une agitation silencieuse. Appliquée. Studieuse. Minutieuse. Précise. Un ballet longtemps répété.

Claire avait un petit sourire en coin. « Ca y est… il s’y met…. » «  A quoi, mamie ? » «  A l’Américaine… »

 

 

 

Dans la famille ce seul nom résonnait comme un mantra. Un mot magique. La sauce Américaine. Le chef d’œuvre de Georges.

Georges était saucier. Saucier ça sonne comme sorcier. Et Georges était un sorcier mélancolique et colérique. Il n’aimait pas ses contemporains. Il avait connu les violences dès l’enfance. A dix sept ans il s’était engagé dans la marine comme mousse. Alors le tour du monde. Et c’est là qu’il a rencontré la cuisine, les fourneaux. Un hasard. Après la marine, la galère. Les javas, les débauches, les bagarres. Le chef saucier du George V l’a pris en sympathie. « Faire la cuisine c’est aimer, mais la sauce… c’est plus qu’aimer. D’abord il faut être humble, ensuite il faut la rêver ta sauce… une sauce c’est d’abord un rêve… après elle devient un voyage. » Le vieux chef avait une vraie tendresse pour ce jeune marin déluré. « D’abord il faudra que tu apprennes le feu. Et le feu c’est l’enfer, et l’enfer c’est la vie…tu devras apprendre la chaleur qui est l’âme du feu, et ton corps sera le feu, et tes yeux seront le feu… pour faire une sauce, petit, il faudra que tu apprennes à te taire, à fermer ta grande gueule, il faudra que tu la veuilles cette sauce…que tu t’y soumettes, à la sauce, il faudra que ton âme soit forte, et ton geste pur. » Le vieux chef était dur avec Georges. Il l’aimait bien, alors il était dur. « On ne cuisine pas avec des livres, on cuisine avec de la bonté, et de la grandeur d’âme… on donne, on s’étripe, on s’éventre…je t’apprendrais les gestes. Le geste, petit, c’est l’élan de ton amour, c’est la forme de ton destin. Saucier, c’est aller droit au paradis. Oui, petit, droit au paradis… » Le vieux chef était un mystique, et Georges aimait ça, ces paroles qu’il ne comprenait pas encore. Alors il travaillait comme un forcené. Georges appris la discipline. Il arrêta les bagarres. Il apprenait les sauces avec un sorcier. Il apprenait la patience. Il apprenait le désir. Il apprenait à vivre. Il apprenait le feu.

A la fin le vieux chef lui donna ses secrets, ses tours de mains et, cadeau suprême : l’Américaine. « Tu feras fortune avec elle… »

Et George est devenu cuisinier, il n’a pas fait fortune, mais il aurait pu. Un bon cuisinier qui s’ennuyait, et qui ne pouvait pas faire la cuisine qu’il souhaitait faire. L’auberge du Vieux Moulin fut sa dernière création. L’auberge où j’ai grandit. Une auberge perdue dans la campagne.

 

 

 

Dans la cuisine la tension montait. Combien seraient-ils dimanche ? Deux cent ? Trois cent ? Il en fallait de la sauce. Des kilos et des kilos d’étrilles, des kilos et les kilos de tomates, des épices, des bols entiers de gousses d’ail, des kilos et des kilos de beurre. José et Mickey s’éreintaient à dépiauter les carcasses brûlantes des grands crustacés. C’était le début. Les immenses marmites étaient prêtes. Et la température montait. Les fours au charbon ronflaient. Le piano. A droite le plus chaud, à gauche le plus doux. Entre les deux un dégradé de température. Josée veillait. C’était lui le responsable de l’entretient des feux. Un honneur. Georges criait : « Charbone ! charbone ! » et José : « Ca foume la camina ! » et il courrait chercher du charbon.

Les tomates réduisaient avec lenteur, avec patience. Elles transpiraient leurs saveurs, par usure, et par consentement. Deux jours, deux jours. Georges surveillait. Même la nuit, les marmites restaient sur les feux doux du piano. Georges trempait son doigt dans des substances brûlantes. Goûtait. Reniflait. Secouait. Et la cuisine devenait une forge, les casseroles cognaient, les plats fumaient. Et peu à peu l’odeur envahissait l’auberge. Les gens parlaient à voix basses. Il ne fallait surtout venir le déranger.

Georges ne parlait à personne, il tisonnait. Et quand il flamba les étrilles ce fût l’embrasement, comme un volcan. Les flammes l’entouraient, il en en avait plein les mains, et les bras, du feu. Il remuait, il secouait ces immenses marmites en flammes. Il était à son aise, là. Dieu ou Satan, peu importe, il était magnifique. Un taureau dans les forges de l’enfer. Ah, je l’ai aimé ce grand-père !

Plus tard il me dira « L’américaine c’est facile…d’abord tu cherches la consistance… après la couleur… enfin l’odeur… » « Oui, mais il y a bien autre chose…y’a bien un truc… » Il me regardait avec un regard plein de malices et dans un rire « … non, y’a pas de truc… » et on parlait d’autre chose.

Une autre fois. « Le truc, le fameux truc, c’est que tu marches sur un fil, et tu dois garder l’équilibre. Il faut savoir où tu vas, sinon tu te casses la gueule. Il faut tout équilibrer, le feu, les épices, les piments…. Et puis du temps, beaucoup de temps, du temps en équilibre…. Et beaucoup d’ail…et quand tu vois les yeux des graisses remonter à la surface tu sais que tu es sur la bonne voie…leurs formes, leurs couleurs… c’est les yeux de la sauce… ils te regardent, et tu ne dois pas te laisser impressionner. Ils te parlent et toi, tu dois écouter.» 

 

 

 

Cette sauce lui ressemblait, haute en couleurs, épicée juste ce qu’il fallait, rouge, ocre, carmin, comme du sang. Un feu. Un soleil sur le point de naître. Elle alliait la colère et la tendresse. Le muscle et la chair. Puissante comme un orage, elle sentait le pacifique, avec une pointe de mer rouge, elle embrasait la bouche, la gorge, la poitrine, elle ravageait toutes les pensées, effaçait toutes les peines, elle avait au cœur de sa cuisson quelque chose de sacré et de miraculeux qu’elle rendait au centuple. Les plus frustres se découvraient une âme pure lorsque l’assiette arrivait. Il y avait quelque chose de religieux dans l’harmonie sauvage qu’elle provoquait dans le corps. Ce n’était pas une sauce, c’était un poème, un cantique, une révolution. Des grains d’or plein les papilles, plein la bouche, plein la gueule. Elle ne se dégustait pas le petit doigt en l’air, elle se mangeait comme on aime. Sans réserve. Sans retenue. Je n’ai rencontré personne qui ne s’est pas soumis à sa tyrannie douce et vigoureuse. Invincible. Il y a des plats qui ne sont pas fait par les hommes, les anges s’en mêlent, la recette de ces mixtures n’est inscrite nulle part, hormis dans le cœur de certains magiciens, et peut-être aux cieux. Mais cela n’est pas sûr. Cette sauce atteignait un au-delà incompréhensible. Il suffisait de l’avoir en bouche pour qu’elle vous bouleverse. Et ce n’est pas un excès de langage, j’en ai vu certains, faire des centaines de kilomètres, uniquement pour elle. Elle arrivait, et c’était un opéra, elle en avait la violence et la profondeur. C’était un chant. Rien que son odeur ouvrait en deux nos poumons, brisait nos certitudes, désarmait nos pouvoirs. Le plus arrogant des hommes devenait le plus simple des humains. Elle déployait, comme un arc-en-ciel qui reliait tous les sens. Océan de goûts et de saveurs. Pluie de bonheur, de sensualité. Elle appelait l’ivresse et le désir. Le désir assouvi, une satiété qui montait comme une marée de plaisir. Généreuse. Opulente. Majestueuse.

 

 

 

Et puis se fut dimanche. Trois cent vingt couverts. Il y en avait partout dans les salles, sous les pergolas, dans la cour. En cuisine Georges se préparait à la messe, à la grande bouffe. Il y avait un long soupirail au bout de la cuisine, lequel donnait sur le parking. Quand Georges entendait les clients arriver, il criait « Fumiers !... Fumiers !... » « Georges, il vont t’entendre ! » « J’espère bien qu’il vont m’entendre tous ces fumiers de lapins…Fumier ! »

Ils venaient de Limoges, d’Angoulême, de Périgueux, de Brive. Le même menu pour tout le monde. Quatre entrées, une volaille, la lotte à l’américaine, la salade, les fromages, les tartes les glaces. Mais il venait surtout pour l’Américaine.

 

 

 

Je l’ai retrouvé assis sur le petit muret derrière la cuisine. Assis. Calme. Le service était fini pour lui. Il soufflait. Il fumait tranquillement une celtique. Dick, son chien, était couché à ses pieds. Au loin on entendait les rumeurs du repas qui se terminait. Les rires, des ventres repus.

« Qu’est-ce que tu fais gringeole !... » Il avait toujours des noms particuliers pour chacun d’entre nous, où il mélangeait le patois, l’argot et des mots de son cru. « Tu as fini, pépé ?... » « Oui… » Et après un long silence. « Elle était encore meilleure que la dernière fois… »

 

 

 

Je crois qu’il était déjà ailleurs. Georges avait ses univers, ses landes pour s’évader. Il avait des rêves. Des tours du monde dans la tête. Des magies dans les yeux.

 

 

 

Je me suis assis à coté de lui. Il m’a tendu son paquet de cigarettes. Du haut de neuf ans je ne me suis pas dégonflé. C’est lui qui l’a allumé. Les celtiques étaient fortes. A chaque fois que je toussais, il riait. J’aimais bien quand il riait, Georges.

 

 

 

A bien y réfléchir, je crois bien que c’est lui qui m’a donné le goût de la poésie. Lui, qui ne lisait jamais. Lui qui ne savait rien hormis le feu, les couleurs, les odeurs. Il avait des rêves, c’est pour cela, qu’il pouvait traverser les flammes, c’est ça aussi la poésie. Il avait des soleils dans les yeux.

 

 

 

Il s’est levé. « Aller ! la natchave, maintenant… ils me font tous chiez, ici… tu viens ? ». Cote à cote sur le chemin de pierre, on devait donner une drôle d’impression, il était aussi corpulent que j’étais chétif. Et je toussais. Et ça le faisait rire. « Non de dieu !...encore meilleure que la dernière fois… ! » Et il lâcha un pet monumental. « Tiens, celui-ci aussi était réussit… »

Franck.

27 juillet 2006

Rupture........

Il y a des lieux de nous-mêmes dont on ne revient pas. On les arpente la vie durant comme un aveugle, se cognant et trébuchant aux mêmes endroits, n’évitant rien des obstacles mille fois connus. Jusqu’à user nos guenilles. Jusqu’à l’épuisement du moindre désir. Il y a    des lieux de nous-mêmes, clôt comme une île perdue, une île usée par les mêmes vents, rongée par les mêmes embruns, brûlée par les mêmes astres. Il y a sous la peau nos déserts, et derrière nos yeux les mêmes images, et dans l’oreille la même musique, et dans nos mains cette même attente inutile, cette même distance infranchissable.

Le baiser c’est égaré, abîmé, il a sombré dans l’espace trop grand des jours, il est resté collé aux lèvres devenues trop sèches. Et la caresse a refluée, c’est reprise, comme une mer qui se retire, arrachant dans son retrait jusqu’au goût de la chair, pour ne laisser qu’une saveur fade d’os blanchi. Comme si tous les départs étaient des retours. Et toutes les fins d’immondes recommencements.

Il y a des lieux de nous-mêmes qui ne nous abandonnent jamais, ils sont la route, et l’unique lumière noire, notre lieu d’éternité terrestre. Le sans fin de notre vie. Les ventres se sont séparés, les cuisses se ont refermées, les sexes se sont cachés, les seins ont durcis pris dans glace du marbre. Les corps sont devenus pierres anguleuses aux arrêtes tranchantes aux paroles acerbes et crues. Les corps ont perdus leurs formes, leur tiédeur, leurs secrets et le mystère de leurs odeurs. A chaque geste un silence en surplomb. A chaque heure un gouffre en partage. Cascade lancinante et dévastée d’ombres sauvages et cruelles. Une à une les portes du langage se sont refermée. Un bruit sec et mat. Mots ravalés, qui viennent s’empiler les uns sur les autres. Murs lourds en parpaing de silence, dressés sur les frontières de l’absence, qui arrivent au grand galop. Déferlante d’indifférence bouillonnante et avide de nouveaux naufrages.

Il y a des lieux de l’autre qui nous dépossèdent. Ou pire, qui nous rendent à nous-mêmes. Lieux néants, lieux vides d’espace où la rencontre n’est plus possible.

J’ai simplement fermé la porte. Un bruit sec et mat. J’ai simplement roulé dans la nuit fabriquant à chaque kilomètre une nouvelle distance. J’ai simplement voulu aller loin, rejoindre mon île perdue. Celle qui gît, là, au fond de mon ventre. J’ai simplement voulu défaire le tricot des mots, des gestes, défaire le temps lourd et lents, défaire les brumes et les landes qui nous entouraient, défaire la citadelle creuse qu’on osait plus habiter.

Alors j’ai roulé. Longtemps.

Cela fait si longtemps que je roule mon errance. Caboteur mélancolique qui cherche sur les rives qu’il frôle le phare. Le phare.

J’ai simplement fermé la porte. Et je ne me suis pas retourné. Il n’y a jamais rien derrière. Il n’y a jamais rien devant. Il n’y a que l’instant, celui-là, celui qui suce le sang. Là, maintenant et qui nous écrase. J’ai les mains vides, même les prières s’en échappent. Et les souvenirs s’écoulent comme du sable au vent.

Comme du sable au vent.

Et les espérances s’éteignent comme des nuits sans lune.

Un lait noir et froid.

Poison silencieux de l’errance.

Infiniment longue, infiniment tenace.

Franck.

27 mai 2005

Messaline.... (Fin)

(Suite)….

Maintenant je recevais ce flot de vulgarités avec lassitude et trouble, écartelée entre la révolte et la honte. Une honte, issue de sensations encore inconnues, qui me serrait le cœur en le faisant battre plus intensément, j’aurais pu y reconnaître une autre forme du désir qui provenait de l’intérieur de mon corps, un désir mystérieux, trouble qui me brûlait le sexe et l’âme. Plus rien de la raison n’affleurait à ma conscience, je n’étais qu’un corps, je ne voulais être que ce corps douloureusement habité d’un appétit impérieux et brutal. Jusqu’à mon sexe qui se contractait en cadence, au rythme des ondulations qui berçait mon ventre. Mon sexe respirait et se laissait gagner par une marée terrifiante qui l’inondait en vagues successives, toujours un peu plus loin, toujours un peu plus profond.
Rejetée hors du temps des hommes je n’étais rien ; plus rien, seulement un corps, une écorce. Un corps prêt à tout, même à la jouissance.

Quelque chose qui me parcourait tout le corps et me faisait frissonner. Ma bouche était restée entrouverte et laisser passer de petits râles ténus, à peine audibles, parfois le bout de ma langue sortait pour humidifier mes lèvres et ma tête roulait lentement de gauche à droite accompagnant les vagues divines qui me creusaient le ventre et gonflaient ma poitrine. Je m’abandonnais à ce bercement surnaturel qui peu à peu m’engloutissait. Tout en moi était pris par une houle venue des profondeurs de mon être, une houle qui à tout moment pouvait me submerger. Mon bassin s’était mis lui aussi à danser souplement, flottant avec une douce mollesse. Mon sexe maintenant allait à la rencontre des doigts et de la main qui le possédait. Je me sentais m’ouvrir de plus en plus, je devinais la moiteur qui m’inondait. A chaque fois que les doigts s’enfonçaient en moi ils allumaient une source vive, débordante. Je mouillais. Le soldat, lui, glissait dans ce bain de cyprine et se laissait griser par les senteurs poivrées qui s’exhalaient de ce sexe apprivoisé. Le mien. Je ne comprenais plus rien de ce qui se passait, à la fois j’avais honte et envie de cette honte, comme si la honte elle-même me préparait au plaisir : comme si cette honte était le plaisir lui-même. Je ne désirais rien d’autre que ma jouissance à venir, mon salaire de néant et de mort, l’obole à Charon pour un dernier passage.

Alors une vague sortie des profondeurs de terre me dévasta. Mon corps se cabrait sous l’orgasme qui déferlait ; je hoquetais cherchant l’air, mon visage se métamorphosait, la jouissance transfigurait mes traits, ma figure se tordait sous l’extase et il n’était plus possible de savoir si j’exprimais la douleur ou la joie. Mes mains s’étaient saisies du membre qui me possédait et le poussait au plus loin de moi-même, tout en serrant les cuisses qui furent prises d’un étrange tremblement.
La bouche grande ouverte, je laissais échapper un long râle voluptueux ; et quand la vague s’écrasa sur la grève dans un jaillissement somptueux, je crus sombrer délicieusement dans ces eaux primordiales qui éclaboussaient tout mon être. Alors je pus m’abandonner à l’ivresse magique d’un instant éternel...

J’étais pleine à nouveau. Un autre soldat, un autre inconnu. Je ne sais plus. Je n’étais plus qu’un sexe que le membre de l’homme remplissait complètement. Maintenant… seulement maintenant, je désirais l’éternité…Que tout continue irrémédiablement. Vivre une éternité dans cette flamboyance surnaturelle. Je me consumais d’une joie démesurée, singulière et terrifiante : extase sublime et vertigineuse qui entraînait tout mon être dans un abîme sans fond, un océan constellé de nébuleuses tournoyantes et féeriques.

L’air me manquait, je suffoquais, j’ai cru être emportée dans une sorte d’ouragan dévastateur, soudain grisée comme on peut l’être quand le vent fouette votre corps et que l’on craint qu’une chose, c’est de décoller et de se perdre dans les nues. Des rafales secouaient mon corps, et puis… C’est venu : je suis partie droit dans le ciel, comme un trait de lumière. J’aspirais une dernière bouffée d’air dans un cri que je ravalais, tous mes muscles se crispèrent, mon buste se redressa tendu par un spasme. Haletante, j’ai resserré mes cuisses emprisonnant ce sexe d’homme, puis je me suis relâchée. Au bout d’un long moment j’ai à nouveau ressentis la nuit sur ma peau… l’espace d’une seconde, je crois que je fus heureuse.
J’avais l’impression d’avoir le corps traversé par des éclairs lumineux. J’étais par-delà la vie, au-delà des mots dans un lieu où rien ne pouvait plus m’atteindre… alors, il me sembla toucher à ce moment précis, quelque chose de fondamental, d’essentiel, quelque chose de définitif… Peu a peu j’allais au bout de l’extase par une pente vertigineuse, rebondissant d’orgasme en orgasme de plus en plus foudroyants, de plus en plus profonds. Ce plaisir inouï qui m’irradiait, m’entraînait vers des régions inconnues. Je me sentais en marche d’un voyage ineffable, jalonné de plaisirs douloureux mais infiniment nécessaires. L’enfer.

Quand il répandit son sperme dans mes entrailles je crus m’évanouir.
Il me semblait en avoir partout du sperme, jusque dans ma mémoire.
Je me suis mise à crier d’une joie désemparée les poings crispés sur ma jouissance.

Le temps n’avait plus d’épaisseur. Je n’attendais rien, pas même la lumière du jour. J’étais là, simplement là, coincée dans l’instant, dans une succession d’instants. Je ne pouvais plus m’imaginer ailleurs que là. Tout se résumait à ce lieu sordide, à cette nuit interminable et à mon corps nu, prêt à être possédé par quiconque le voudrait…

Comme un automate, un pantin délicat, je m’enfonçais dans ce qui restait de nuit. Ma silhouette livide et fragile s’engouffrait dans l’ombre encore souveraine. Malgré l’aube montante le chemin descendait encore vers l’obscurité, vers les ténèbres irréductibles d’un chaos primordial, l’ombre inanimée d’avant la vie.

Et puis les larmes irrépressibles... je les sentais venir du plus profond de mes tripes. Quelque chose en moi pleurait. Je trébuchais une fois de plus dans mon vertige, je tombais, crucifiée dans un néant absolu.

Voilà….."

………….

Il faut imaginer cette étrange apparition d’une blancheur insolite, on aurait pu croire à quelques tristes madones, ou quelques sorcières revenant d’un primitif sabbat.

Je crois que c’est à ce moment là qu’elle eut froid, jusque dans ses os.

Au-delà de la souffrance il y a un autre pays. Etrange. Ce n’est ni la vie, ni la mort, ni rien de ce que l’on connaît. Un beau jour on s’y retrouve exilé, pauvre et désarmé, seul, incertain, orphelin de sa propre âme, orphelin et pourtant survivant d’un cataclysme. Ni vivant, ni mort : désespéré seulement.

J’ai toujours aimé les âmes brûlées, ces astres de cristal, parce qu’elles nous parlent de nous, de nos déserts, de nos fleurs noircies, de ces lieux étranges qui le plus souvent nous effraient. Les âmes brûlées ne sont plus encombrées, elles sont dévastées soit par le bien, soit par le mal, mais dévastées.
Imaginons un grand champ de blé écrasé de soleil et dans les chaumes calcinés quelques coquelicots, chacun a un nom : Antigone, Médée, Marie Madeleine, Nerval, Rimbaud, Corbière, Artaud, Emily Dickinson, Thérèse Neumann, Le Curé d’Ars, Van Gogh, Modigliani, Chopin, Camille Claudel, T.E.Lawrance, Philippe Léotard, Romy Schneider…. à chaque fleur, un nom et à chaque nom, une marche de plus sur l’escalier du ciel.

Franck.

3 juin 2005

Quand le ciel vous écrit......

Changer de lieu, c’est aussi changer de regard, presque changer de mots. Ce matin je ne suis plus dans mon petit appartement parisien, mais en pleine campagne verdoyante. Changer de lieu, c’est changer de regard, mais ce n’est pas changer de cœur… C’est une banalité de le dire. Le mien aujourd’hui est fissuré. Je suis dans le doute et la contradiction. Alors j’ai pris une petite bouteille, j’ai glissé à l’intérieur quelques mots foudroyés, pour les faire parvenir à celle qui s’habille de lumière, celle au cœur de feu, celle à la parole de torrent, aux yeux d’orages. Elle entend les bruissements les plus ténus, dès qu’il s’agit de frottement d’âme. C’est un vrai talent. Pour le posséder, il faut être à vif, être au sang, il faut vouloir, tous les jours, être dans le déchirement des chairs sans jamais se plaindre ou se complaire. Alors j’ai envoyé ma petite bouteille chargée de mes fragilités du jour à Angeline. Elle devait avoir entendu chaque mot au moment où je les tapais sur le clavier. On aurait dit qu’elle m’attendait.

C’est pour ça que je mets sa réponse ici. Parce que je souhaite à tout le monde d’avoir au près de soi tant de lumière pour s’opposer à tant de ténèbres. Je souhaite à tout le monde de connaître une personne à l’âme si vigoureuse, si généreuse.

Merci mon Ange, je te laisse la parole :

" Bon, du joint dans tes fissures, il n'y a rien de tel lorsqu'on s'attaque à son carrelage de salle de bains fissuré.

Ce changement d'endroit tu le sais mieux que moi il va falloir t'habituer. Il faut s'habituer, le temps que tu prennes d'autres rythmes et peut-être en profiter pour arrêter avec les mauvais, les anciens.

Effectivement être mieux dans mon coeur et ressentir de l'amour ça ne m'a pas calmé question écriture, Jean le déplore, il s'attendait à moins de...de rigidité. Tu sais, tu me fais rire, tu dis que tu ne sais pas quelle couleur donner à ton blog, tu crois que moi je le sais avec le mien ? Les périodes de doutes sont salvatrices : ce n'est qu'en période de pression qu'on peut donner à l'art ses plus belles lettres de noblesse. Mais nous, Franck, on est bien au dessus de l'art. Tu vas dire : quelle prétention ! mais ce n'est pas en terme de niveaux que je parle. Je veux dire : si on écrit, des fois on ne sait pas pourquoi on écrit, des fois on sait. Mais si on écrit, on sait au moins que même sans avoir rien à dire, c'est pour de bonnes raisons. Etre juste face à son écriture implique d'être juste face à sa vie. Peu de gens, d'écrivains diraient : je doute de ce que j'écris. Il faut être quelqu'un de fort dans la fragilité, tu comprends ? Donc si tu n'as rien d'autre que tes doutes, écris-les.

Ici il fait chaud comme en août. Je n'aime pas ce mois d'août, ma naissance, le Portugal, les vacances, mon Oncle. L'angoisse revient quand vient l'été, je prends des médicaments pour tenir. J'écris et ça va mieux pendant les petits moments.

Tu dis : je suis envahi de doutes, de contradictions. Tu remarqueras que la forme de mon blog est posée sur des bases de doutes et de contradictions. Tu remarqueras que je donne souvent de fausses infos sur des gens réels pour ensuite donner les vraies, lorsque j'ai leur accord. Ou pas. Lorsque tu te sens découragé, écris surtout là. Quand on me demande : tu trouves où l'inspiration ? : je réponds que je n'ai jamais été inspiré par les écrivains ni par les écritures d'eux : c'est le moyen qui m'intéresse, pas son histoire. Personne n'est jamais vraiment inspiré. En revanche, être avec ses amis, manger ensemble à quatre heures de l'après-midi, quels qu'ils soient, morts ou vivants, ou de la race des survivants, comme toi et moi sommes, cela se voit à nos écrits, être avec eux, répondre à quelqu'un d'honnête et d'entier dans son amitié pour toi comme tu l'es, mon tendre, être avec celui qu'on aime, être avec son animal de compagnie, toutes ces choses sont des instants magiques qui valent tous les chefs-d'oeuvre de la littérature. SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS y compris. Ce livre dans mon adolescence m'a tellement marqué, j'ai détourné le sens en l'appuyant pour qu'ils correspondent à mes délires intérieurs. Donc si tu es seul et que tu n'as que les vacances où la nature pour te promener, sache que tu n'es pas seul tant que tu peux respirer. Tant que tu es survivant dans le monde. Tant que tu sais, malgré les doutes et les contradictions, que l'écriture sera toujours là pour que tu puisses l'utiliser. Toujours. Et que mille choses infinies t'attendent dans l'avenir. Le soleil brille comme la nuit sensuelle est sanglante la nuit. Tu sais, je vais te dire, cela me rassure que tu sois plein de doutes et de contradictions. Le contraire m'aurait inquiété. Tu es un survivant, pas un mort, donc mon frère je t'enlace tendrement pour ce cadeau de ce que tu es.

On me reproche souvent de revenir sans cesse sur les mêmes choses. Je réponds : et que font les autres si ce n'est revenir sur eux, au moins je prends la chose avec distance, c'est mieux, moi comme sujet, entre autres êtres qui ont des histoires.

Moi je ne prépare rien à l'avance, si je n'ai rien à dire, je le dis quand même (amusant).

Sinon ce matin avec ton message j'ai reçu un message d'un type qui me traite de grosse pute parce que j'ai dit que les skinheads étaient de sales pédés. Il me dit aussi qu'il me souhaite de crever. Aucun pédé n'est venu me dire qu'il allait porter plainte contre mon blog sous prétexte que je dégrade les homosexuels pour l'instant. Sinon il y a les gens intelligents comme toi, pleins de doutes, qui voient vraiment ce que quelqu'un de sensible à outrance a besoin de dire parfois. Pour caresser l'intime et le sensible des gens, au moins une fois.

En fait, malgré le soleil je provoque des réactions contradictoires parmi les gens qui me lisent. Cela aussi ça me rassure. Comme dans la vie, je provoque des réactions contradictoires.

On reste au fond tout le temps fissuré, lézardé, l'année dernière en Ardèche après avoir fui mon ex-mari, dans la maison, la piscine, j'enlevais les petits lézards morts, dans ma main, ces petits corps, ces petites pattes, ces torses, alors que j'ai peur des reptiles, là, pas peur des lézards. Ce sont les seuls avec les tortues qui ne me dégoûtent pas. Tu vois, être égoïste ce n'est pas grave, tant que c'est tourné comme un moyen de donner aux autres, tu vois, je n'aime pas les égoïstes des associations, tu vois je n'aime pas l'égoïsme social.

Des fois on devrait se réjouir de ce qui est autour de nous. Mais je ne suis jamais dans la réjouissance, même si être entre amis en été à quatre heures de l'après-midi, ou seule en promenade en hiver à la recherche de feuilles d'automne pour mes peintures, j'arrive à y prendre du plaisir.

Il y a dessiné comme ça, quatre grands types de personnes. Les morts, se sont les plus nombreux. On les reconnaît assez facilement même si certains font tout pour le cacher et vous trompe. Il y a les vivants, les plus rares, les plus précieux, j'en ai croisé un ou deux dans ma vie. Un. Il y a les survivants, dont je fais partie, nombrse moyens, font tout pour se pardonner à eux-mêmes les erreurs que maman nature leur a pardonné, tu sais. Ils sont la plupart du temps explosifs, originaux, ils n'ont pas peur de penser ce qu'ils disent contrairement aux morts qui ne savent pas trop. Et il y a les Sans-Noms, qui sont juste là pour planter le décor. Si seulement nous étions vivants. Mais les catégories n'existent pas. On peut en changer comme on veut, il faut travailler pour ça (le travail, quelle grande valeur sociale).

Généralement, et même sans le savoir, les morts comme les vivants, surtout les survivants, ont besoin d'amour.

Comme moi qui te donne une partie du mien là tout de suite.

Angeline. "

30 juin 2005

Puisqu'à la fin il ne doit rien rester.......

L’errance est un chemin de cailloux. Un chemin sans borne, sans destination. Ce n’est pas un retour en arrière, non, cela serait trop simple. L’errance vous fera passer par un temps écrasé et des lieux désossés. C’est un long apprentissage que de défaire sa vie. Mais l’errance exige de tout défaire. Puisqu’à la fin il ne doit rien rester. Rien. Il y a ceux qui veulent marquer la terre, laisser la trace d’un passage, quelques pierres, quelques argents et les errants. Les errants ne marqueront pas la terre, les seules traces qu’ils laisseront iront se perdre entre deux nuages, ou plus loin encore.

Un jour j’ai su que je ne pourrais pas tout traîner avec moi. La question pratique est venue percuter de plein fouet celle existentielle. C’est souvent comme ça. C’est la pierre contre laquelle vous buttez qui vous parle du chemin.
C’était, il y a six ans de cela. J’étais à l’âge où normalement on accumule, on acquiert, on se pose plus ou moins définitivement, l’âge où si vous avez été sage et respectueux des normes et des conventions vous pouvez commencer à espérer récolter les dividendes de votre abnégation. Je n’ai jamais été très sage, sans pour autant être un rebelle. J’ai toujours eu le sentiment de marcher à coté, jamais très loin, mais à coté. Donc il a six ans j’avais de quoi meubler trois appartements. Mes meubles, augmentés des récupérations, des héritages. Tous ces meubles racontaient plusieurs vies ; ils étaient beaux, émouvants pour certains. Je m’y trouvais bien dans ces meubles. Il y avait les meubles, et puis les bibelots, les tableaux, certes pas de maîtres, mais dont chacun avait une histoire.

Ca serait le moment de dire : " Objets inanimés avez-vous donc une âme, qui s’attache à…. " Mais je ne le ferais pas. Pas comme ça.
Parce que dans l’errance on ne peut pas se déplacer avec un semi-remorque de meubles et de souvenirs. Il faut choisir. L’errance est exigeante.

J’ai dit au gars : " Je garde ça, ça et ça… vous prenez tout le reste. " Le dixième antiquaire a compris ce que je disais. Il était jeune, des yeux pétillant d’intelligence, le front haut. Une belle prestance. Sa voix était calme, plutôt douce. Il parlait peu, mais toujours avec gentillesse. On s’est assis à mon bureau :  " Voilà, je garde uniquement de quoi meubler un petit studio, de quoi coucher, mes livres, et les ustensiles de cuisine, pour le reste faites-moi un prix.. " Lui, il a compris. On s’est mis d’accord sur le principe, et il a commencer à faire l’inventaire. Trois pages. En face de l’objet quelques signes connus de lui seul.
Une des pire journée de ma vie.
La bibliothèque Empire, celle que ma mère avait achetée chez un petit antiquaire de Cassis, lorsque nous habitions Marseille. Beau meuble entièrement chevillé, qu’il fallait démonter comme un puzzle à chaque déménagement. Le secrétaire second empire-lui aussi, en acajou, avec ses petits tiroirs mystère, que ma mère avait acheté au village Suisse à Paris. Le bureau Napoléon premier, avec son tapis vert, le petit secrétaire anglais, ou je pouvais installer plein de bibelots, la table chinoise, véritablement chinoise, sur laquelle, petit, je faisais parfois mes devoirs. Les bergères Louis Philippe, dont ma grand-mère Simone était si fière. Les fauteuils crapaud. L’armoire en bois de rose, l’armoire Louis XIV, la vendéenne, le lit bateau, le coffre espagnol, le buffet en acajou, la table ronde qui se dépliait, on pouvait y manger à dix, douze en serrant, des ménagères, de la porcelaine, du cristal, des lustres à pampilles, des lampes, des lits capitonnés de broderies…

Trois pages, d’objets hétéroclites, d’objets de chair et de sang. A chaque fois qu’on arrivait devant un objet, il me regardait d’un œil interrogateur, pour savoir s’il l’inscrivait sur la liste. Je faisais oui de la tête, en silence, on est passé devant le moindre des bibelots, toujours avec le même cérémonial. Et à chaque fois j’avais l’impression de faire un crime. Trois pages de crimes. La visite n’en finissait pas. J’en voulais à la terre entière. Non, pas ça, ça je le garde…. Non Franck, tu ne gardes rien. Tu comprends l’errance… c’est, ne rien garder. Oui, mais ce petit truc… rien, rien du tout….Tu comprends, Franck, l’errance ce n’est pas qu’un concept littéraire, l’errance c’est n’avoir rien, pour commencer. Après, l’autre étape, c’est n’être plus rien. Mais pour cela il faut grandir.

Il a fait trois voyages avec son camion. Au fur et mesure de nos rencontre douloureuse nous avons sympathisé. Il avait de la culture et de la sagesse. Il aimait la poésie, les livres, à dix neuf ans il était entré au séminaire, et puis il avait abandonné. Peut-être que j’y retournerais, m’a-t-il dit. Il m’a dit aussi : je vois l’arrachement que c’est pour vous, ces meubles… mais cela marque aussi le début d’autre chose, d’une autre vie. A chaque fois qu’il venait, on s’arrangeait pour déjeuner ensemble. C’était un mec bien.

Quand tout fut fini, que je fus seul, et que je me suis retrouvé face à ce vide, j’ai éclaté en sanglots. J’avais mal au plus profond, mal jusqu’à l’os, là où ça racle. Cette décision de vendre, engageait plus que ma vie, plus que moi et je me sentais un salaud d’avoir fait ça. Vendre de l’intime. Pas pour l’argent, mais pour être plus mobile. Voilà, pour être plus léger, on commence par se séparer des choses, des objets. Ce fut mon premier grand pas d’errance, de véritable errance. Il faut commencer par un arrachement brûlant.

Je sais qu’il y a des choses plus grave dans l’existence, mais c’est un long apprentissage que de défaire sa vie. Il ne reste que cette page blanche, pour continuer à défaire, à défaire sans cesse, jusqu’à la dernière maille, le tricot de ma vie.

Franck

26 mai 2005

Messaline..... (1)

J’ai toujours aimé les âmes brûlées. Sans doute parce qu’elles interrogent la vie avec véhémence et qu’elles touchent aux extrêmes du bien ou du mal. Parfois il est important d’aller brûler ses mots dans ces contrées obscures et d’affronter les eaux opaques qui gisent en nous. Dans ce qui suivra, tout n’est pas beau, tout n’est pas bon, mais il était important d’explorer des chairs incendiées, notre mémoire, et nos dragons. Et puis je me dis, si la beauté existe, il faut la traquer dans les endroits les plus sombres. La vérité, la pureté ne se nourrit pas que de beaux sentiments. Si je veux être vrai, il faut que j’aille user mes mots dans une parole inconnue, en accepter le trouble, l’ambiguïté ; bref, être sur le fil.

Messaline, je m’appelle Messaline. Je me souviens de mes premières escapades solitaires, la nuit. Toujours la nuit. Seule, toujours seule.

…Après mes ablutions, rapidement je me préparait : un peu de parfum, de poudre sur les joues, du rouge à lèvres, un coup de peigne…Avant quand je me remaquillais c’était pour être belle, pour séduire comme une douce ingénue prête à capturer un regard, un sourire, une reconnaissance, c’était de la coquetterie innocente, un jeu candide où le masque embelli la fête où la parure révèle plus une élégance qu’un aveu…

Ces jours là, il n’était plus question de parure, mais d’un grimage, d’une peinture de combat destinée à masquer la grimace qui gisait tout au fond de moi. J’enfilais une toge blanche telle une armure de soie, légère comme un péché mortel.

Et c’était le moment, d’entrer dans l’arène…

Une femelle, qui n’a rien à voir avec une femme, n’existe que par son sexe, et elle ne veut rien d’autre que le mâle, le rut, et par-dessus tout, la jouissance, cet effondrement des mondes dans lequel le corps et l’âme bouillonnent ensembles, l’instant suprême où l’on est plus rien à force d’être tout.

Petite j’avais une peur panique des serpents, cela ne m’empêchais pas de les rechercher dans trous des remparts de la ville, c’était de la fascination : on a peur, mais on ne s’appartient plus tout à fait. Il y a un vide qu’il faut combler. Fatalement combler. On sait que dans la chute on perdra quelque chose, mais on ne sais pas quoi, et l’on s’en fout d’ailleurs.

On croit que le désir, parce qu’il est une promesse de bonheur à un goût sucré : non, le désir, ça fait mal, c’est d’abord un arrachement du cœur. La volupté, c’est autre chose, elle vient après, pour faire la danse des sept voiles autour d’une dépouille pantelante. Vous comprenez, la volupté c’est les deniers de Judas. Il n’y a pas de volupté sans culpabilité et pas de culpabilité sans châtiment. Dans mon bain de lait et de roses en me caressant les seins, l’entrejambe, les reins bien cambrés, prenant à pleines mains mes fesses et les triturant jusqu’à la douleur, ce n’était pas le bonheur, non…non, loin de là ; je le faisais parce qu’il fallait que je le fasse, parce que mon corps le réclamait, je le faisais et puis c’est tout !

….L’au-delà du plaisir c’est une malédiction…

Je crois que chaque femme, quelle le veuille ou non, connaît assez son corps pour l’utiliser ; elle sait d’instinct l’impression qu’il donne, après c’est une question de nuance ou de talent. C’est vrai, que parfois, la frontière est mince entre la sensualité, l’érotisme et la pornographie. L’érotisme c’est sans doute davantage la promesse ; une femme joue sur le désir de l’autre, de l’homme. Dans la pornographie c’est le besoin qui demande d’être satisfait. L’érotisme met en jeu l’imaginaire des deux, dans la pornographie il n’est plus question d’imaginaire, mais de réel, rien n’est promis : tout est là, donné. Ce n’est plus de la nudité c’est un ventre béant, écorché. Chaque femme le sait, même la plus sage. L’érotisme se situe dans le désir de l’autre ; dans la pornographie l’autre et son désir sont niés, définitivement niés ; en fait anéantis. Au bout de l’érotisme l’amour peut surnager, au bout de la pornographie c’est le masque froid de la mort que l’on voit.

Quant à moi, depuis longtemps j’avais glissé de l’autre coté du miroir ; Janus à deux faces l’une avenante et douce, l’autre carnassière et avide de plaisir, j’aimais être prise, là, dans l’urgence, sans préparation, dans une étreinte brutale, cruelle, déchirante.

Déjà je n’étais plus moi, mais cette autre, avide, assoiffée de sexe, prête à toutes les déchéances, pourvue qu’elles fassent mal, prête à sentir l’inexorable vertige d’une chute sans fin. Une dégringolade vers les ténèbres brûlantes.

Je savais où je voulais en venir…Non, je savais où je voulais aller…

Et je savais que j’irai au bout de ma débauche et que j’en jouirai, je savais, aussi, qu’il y aurait d’autres débauches, que tout ceci serait sans fin. J’étais morte une fois, il ne me restait plus que l’éternité. Seule. Irrémédiablement seule.

Quand l’amour unit deux êtres, deux corps, chacun s’augmente de l’autre, mais quand il n’y a pas d’amour, quand c’est uniquement le sexe, la baise…ça se soustrait, chacun perds quelque chose en route… c’est l’autre que l’on perd, l’autre qui est en soi qui disparaît…c’est pour ça…la solitude…Baiser c’est jamais neutre…

Ce soldat avait de l’appétit, moi j’avait faim.

Cette bouche inconnue se mit à m’embrasser. Langue. Salive. Parodie d’amour. Abdication irréparable. Soupirs. Chocs de dents. Morsures. Sucions. Les mondes se renversent.  " Vas-y Messaline, donne tout ce que tu as, donnes tout se qui te reste : ta bouche, ton sexe béant, ta sève d’amour, ce jus de corps assoiffé, donnes toi, qu’il te bouffe, te lèche, qu’il te tète les seins et tout ce qu’il peut téter, jusqu’à ton sang, jusqu’à plus soif, jusqu’à plus rien. Qu’il tête ta vie jusqu’au dernier soupir, jusqu’au dernier sanglot, même ton âme est une mamelle pantelante : alors, suce soldat ! Téte-moi l’âme cette fumure d’enfer et qu’on en finisse ! "

Une main gaillarde cherchait à passer sous mes fesses, elle aussi voulait son trou. " Prends-le, mon cul ! Tu as raison il est fait pour ça, pour les bites, les doigts ; fouille partout, je suis à toi comme une damnée est à Satan avec le même désespoir et le même entêtement. Je suis une laborieuse de la baise, mieux, une consciencieuse ; ce qu’il y a de bien dans la baise c’est qu’il n’y a pas besoin d’esthétisme, on va droit à l’essentiel. Tu veux mon cul ? Prends-le ! De toute éternité il t’attend. Ne tournes pas autour, ne finasses pas ; enfonces ! Bourres !Non, ça fait pas mal, si tu savais où j’ai mal en ce moment tu irais te pendre à crochet de boucherie. Aller, enfonces-le ton putain de doigt. Dommage qu’il ne soit pas plus long, hein ? Oui quel dommage ! Si tu pouvais y mettre le bras tu le ferais, salopard ! Tu pourrais y mettre la tête, pendant que tu y es ! Et je te garderais dans mes boyaux pour aller te chier, plus tard sur la décharge monstrueuse des siècles passés et en même temps je pisserais des flots de larmes, celles qui n’ont jamais été versées : les caniveaux du ciel en sont pleins ! Il est bon mon cul, hein ? Profites-en ! Si je cris ce n’est pas important, ne t’arrêtes pas. Chaque déchirure m’est douce…si douce… "
Je flambais. Ces débordements de corps, de salives, de sueurs, ces palpations, ces pénétrations, m’emportaient autant que l’ivresse. Je ne contrôlais plus rien. Le vent soufflait dans ma tête. Je résistais, pourtant ; mais ma volonté me désertait comme un lent vol d’oiseau dans un ciel solide, lourd, consistant, plombé ; je vivais dans l’épaisseur ralentie d’un rêve dont on ne se réveille pas. Ecartelée, livrée, fendue, trouée par un soldat insatiable et stupéfait. Et je le voulais…de toutes mes forces…oh oui, je le voulais ! …

………………

Je mettrais la suite demain, enfin je l’espère. Il faut que je finisse de l’écrire. Il y à quelque chose d’éprouvant à écrire cela, d’éprouvant et de troublant. Gênant. Bon, j’ai commencé, il faut que je finisse.

Franck

10 mai 2005

Tes plus grands silences sont mes plus beaux poèmes...

Chaque jour préciser un peu plus le portrait. Affiner les couleurs. S’approcher pour scruter le détail. Se reculer pour faire vivre l’ensemble. Solliciter les mots pour les rendre vivants. Pour qu’ils me laissent vivant.

Vivant. Mon Ange, tes plus grands silences sont mes plus beaux poèmes….

Dans ce coin d’univers où elle est posée, elle nous dit l’attente sombre, et le monde qu’elle voit au balcon de sa maison des morts.
Derrière la vitre on peut la voir, c’est une silhouette ballottée par les remous d’une onde fraîche, une forme frissonnante dans la marge transparente des jours frivoles, figure dénudée et chaste, figure d’horizon dans le reflux des saisons, chaude icône aux cheveux de brouillards à la peau blanchie d’écume.
Ses yeux ont cette brillance singulière, où dans le même mouvement des paupières apparaissent la joie gourmande de la vie et la tristesse, sans laquelle cette joie n’aurait aucun sens.
Des yeux ardents écarquillés sur l’envers du décor.
Un regard ruisselant qui donnent de la lumière au royaume qu’elle habite.
Un sourire la pare souvent, un sourire de perle dessiné avec un souvenir d’enfance, le sourire lunaire des consolations enfantines avec son infinie douceur, son infinie langueur ; oui, l’infini de l’amour fragile prêt à défaillir.
Un sourire la pare, à moins que cela soit des larmes d’une jeunesse arrachée au ciel.
Elle confectionne un paysage de textes avec une incomparable aisance, ainsi elle le ferait d’un bouquet tumultueux de fleurs sauvages.
Chez elle chaque texte est une chrysalide ; de ses seuls doigts elle fait naître les papillons des mots. Parfois sa main glisse sur le clavier, elle caresse les touches comme si elle traversait mille vies.
Chaque jour elle s’embarque pour un voyage qui pourrait la déposer sur les rivages brûlants des passions crépitantes; navigation incertaine, presque hésitante, toujours au bord d’un naufrage. Les textes sont les nuages qui la guide, qui la sauve, ils sont les alizés qui portent sa dérive, les albatros qui lui composent et saisissent l’âme.

Tout le jour elle est dans le mouvement des mots, dans leurs couleurs, leurs cendres, elle est dans le blanc de la page entre le noir des lettres, elle écoute leurs histoires.

Alors elle se sent pénétrée par un grand fleuve.

Chaque texte est fait de sa chair et de l’attente, de l’attente et de l’amour, de cet amour inachevable et son souffle se suspend lorsque survient des réponses inconnues, réponses de blessures ou de solitude claire. C’est un vertige enivrant, car elle connaît leurs folies désarmées, leur transparence secrète, cette part épuisée qu’ils charrient. Elle sait les secourir en les enchantant d’un regard d’amour, en leur prodiguant le geste d’abandon essentiel : ce baiser protecteur qui les éclairent.

Et lorsque le lecteur, ombre de passage, traverse son temple pour cueillir quelques mots, tel le promeneur absent dans un champ de coquelicot, elle n’oublie jamais un dernier frôlement comme elle le ferait sur la joue rose d’un enfant.

Quand vient la nuit dans l’obscurité religieuse de sa petite maison elle entend la voix des textes, leurs chants et le chuchotement des heures, elle est alors un port scintillant qui veille sur le balancement des barques, la sentinelle des mots, la gardienne d’un phare sur l’océan de la langue, une lueur de crépuscule sur nos chemins d’espérance. Elle est assise, attentive, je vois son visage éclatant, sa beauté émouvante par l’évidence de son regard qui dit l’amour dans sa part de murmure, de don, dans sa part la plus effondrée, celle qui gît au plus profond, dans sa part d’enfance ressuscitée presque sauvée de la nuit, des blessures et des souillures.

Je la vois calme et douce, elle ressemble aux souvenirs comme une source, comme une eau gorgée de musique, de nuances étranges, une eau qui laverait le ciel de nos peurs, un baume de vie pour l’errance.

Chaque nuit elle chante, parfois elle vole, et la course des étoiles s’organise autour d’elle avec lenteur et mesure, car elle a le pouvoir d’arrêter le temps, de le suspendre. Mon Ange, mon amie, n’est pas une ombre, son sang est rouge et il coule comme un torrent fier. Mon Ange, mon amie, ne dort jamais, parce qu’il faut veiller sur tous les fantômes de sa maison hantée, ils pourraient envahir la terre. Alors elle surveille, armée de ses mots et ne laisse rien passer. Surtout pas nos faiblesses, nos complaisances. Elle est là, dans la nuit. Elle veille.

Franck.

2 mai 2021

Deux portes…

 

Puis il y a l’attente. L’attente et ses deux grands portails. Souvent, je les confonds. Je les connais, pourtant, je me trompe.
Souvent.
Dans l’attente, se présente deux portes.

La première ouvre sur un sourire, des retrouvailles. C’est l’attente pleine. Le sang bat plus vite. Le cœur se charge, s’embellit, se prépare. C’est un temps qui augmente. L’amoureux attend l’amoureuse. Les secondes tintent claires. Un ruisseau d’eau vive saute, sursaute, courant toujours plus vite vers le soleil. C’est un temps éclaboussé où ne surnage que l’écume bouillonnante de l’âme. Quelque chose en nous s’aiguise, s’allège, s’apprête. Nous sommes sur le point de partir. On est déjà parti. On ne s’appartient plus. On est déjà à l’autre. Ce n’est plus notre corps. C’est le sien que l’on touche, ce n’est plus nos paroles, mais ses lèvres que l’on boit, ce n’est plus de la soif, mais une eau fraiche qui mouille la peau. Ce ne sont plus les semailles, mais déjà la floraison. Le manque vient à manquer. C’est un temps de désordre joyeux, du vent sous les jupes des saules.

La deuxième porte. Celle qu’il ne faudrait jamais franchir. Pourtant… On est au cœur d’un temps dévasté, qui n’a plus de rives, plus d’horizon. Chaque seconde s’abreuve de notre sang. Les secondes sont noires parce que le sang est noir. Rien n’est douloureux, mais tout est lourd. Plat. Lourd. C’est un temps qui ne ressemble à rien, sinon à nous-mêmes, un reflet plat, délavé dans une glace fêlée. Un temps de chair molle où les organes s’affaissent, où la mémoire trahit. Rien ne bouge puisque tout a vécu, et que renaitre est un déchirement. Rien ne bouge dans cette ornière du temps. L’Autre n’a pas de visage, plus de souffle. L’Autre s’est perdu dans tous les autres. C’est un temps d’aveugle, sans réponse, puisque la question s’est diluée dans nos renoncements, dans nos lâchetés. Le manque s’ajoute au manque. Ainsi, le silence n’a plus de sens puisqu’il n’est plus offert.

Chaque matin, il nous faudrait sans trembler recommencer l’inévitable choix entre ces deux portes d’attente. Un peu comme on ouvre la fenêtre ou que l’on la laisse fermée. Souvent, je me trompe en laissant les vitres closes croyant me protéger de quelques courants d’air, du vent, qui pourrait m’apporter le chant d’un oiseau, la couleur d’un printemps, ou les rires des enfants. Les nouveaux amours voyagent par les airs, ils s’amusent du vent. Je devrais laisser ma fenêtre ouverte, plus souvent…

Franck.

8 mai 2017

- 36 - Deux portes...

Puis il y a l’attente. L’attente et ses deux grands portails. Souvent, je les confonds. Je les connais, pourtant, je me trompe.
Souvent.
Dans l’attente, se présente deux portes.
La première ouvre sur un sourire, des retrouvailles. C’est l’attente pleine. Le sang bat plus vite. Le cœur se charge, s’embellit, se prépare. C’est un temps qui augmente. L’amoureux attend l’amoureuse. Les secondes tintent claires. Un ruisseau d’eau vive saute, sursaute, courant toujours plus vite vers le soleil. C’est un temps éclaboussé où ne surnage que l’écume bouillonnante de l’âme. Quelque chose en nous s’aiguise, s’allège, s’apprête. Nous sommes sur le point de partir. On est déjà parti. On ne s’appartient plus. On est déjà à l’autre. Ce n’est plus notre corps. C’est le sien que l’on touche, ce n’est plus nos paroles, mais ses lèvres que l’on boit, ce n’est plus de la soif, mais une eau fraiche qui mouille la peau. Ce ne sont plus les semailles, mais déjà la floraison. Le manque vient à manquer. C’est un temps de désordre joyeux, du vent sous les jupes des saules.
La deuxième porte. Celle qu’il ne faudrait jamais franchir. Pourtant… On est au cœur d’un temps dévasté, qui n’a plus de rives, plus d’horizon. Chaque seconde s’abreuve de notre sang. Les secondes sont noires parce que le sang est noir. Rien n’est douloureux, mais tout est lourd. Plat. Lourd. C’est un temps qui ne ressemble à rien, sinon à nous-mêmes, un reflet plat, délavé dans une glace fêlée. Un temps de chair molle où les organes s’affaissent, où la mémoire trahit. Rien ne bouge puisque tout a vécu, et que renaitre est un déchirement. Rien ne bouge dans cette ornière du temps. L’Autre n’a pas de visage, plus de souffle. L’Autre s’est perdu dans tous les autres. C’est un temps d’aveugle, sans réponse, puisque la question s’est diluée dans nos renoncements, dans nos lâchetés. Le manque s’ajoute au manque. Ainsi, le silence n’a plus de sens puisqu’il n’est plus offert.
Chaque matin, il nous faudrait sans trembler recommencer l’inévitable choix entre ces deux portes d’attente. Un peu comme on ouvre la fenêtre ou que l’on la laisse fermée. Souvent, je me trompe en laissant les vitres closes croyant me protéger de quelques courants d’air, du vent, qui pourrait m’apporter le chant d’un oiseau, la couleur d’un printemps, ou les rires des enfants. Les nouveaux amours voyagent par les airs, ils s’amusent du vent. Je devrais laisser ma fenêtre ouverte, plus souvent…

Franck.

11 août 2017

- 102 - Primitif...

Cette part de sauvagerie nous effraie au premier abord. Tout dans notre quotidien nous en éloigne, ou feint de nous en éloigner. On ne sait pas d’où elle vient cette sauvagerie. Cet abime brutal en nous. Quelque chose qui vient de la horde, des forêts inviolables, de la faim, du froid, d’un corps aux muscles épais. Au premier abord, on ne peut pas croire à ce torrent fou, à cette chose hors du langage, à ce surgissement fauve, inquiétant.
L’inconnu indomptable jaillissant dans la brulure de l’écriture.
J’ai senti dans l’écriture cette sauvagerie originelle, cette douloureuse véhémence qui court le long des nerfs, qui s’enroule aux os, qui perce les chairs. Toutes ces choses du désir d’avant le désir. Un intense vouloir sans forme, sans objet. L’état rudimentaire du vivant.
Écrire traverse ces contrées archaïques, ces pays sans mot, sans question, sans réponse. Uniquement une sorte de stridence ancestrale qui revient du fond des temps. C’est cette première chose disgraciée qui dénude, qui appelle.
C’est le premier désert à traverser.
Car il faut bien dire que tout viendra de ces lieux défigurés.
Car écrire ne vient pas du haut. Écrire vient du bas, de l’encore plus bas. De la croute vitrifiée de l’en deçà du temps, de cette terre noire qui passe dans nos veines et qui racle.
Écrire nous renvoie aux gestes primitifs. Aux pensées sans pensées. À l’absolue nécessité d’être, sans rien savoir de l’être. Écrire, au début, c’est ne rien savoir. Après, le savoir de l’écrit nous échappe, nous abandonne. C’est porter la vie plus loin. Sans rien connaitre de ce loin. De ce plus.
Longtemps après l’écrit apparaissent parfois quelques étoiles.

Franck.

25 avril 2020

Primitif...

 

Cette part de sauvagerie nous effraie au premier abord. Tout dans notre quotidien nous en éloigne, ou feint de nous en éloigner. On ne sait pas d’où elle vient cette sauvagerie. Cet abime brutal en nous. Quelque chose qui vient de la horde, des forêts inviolables, de la faim, du froid, d’un corps aux muscles épais. Au premier abord, on ne peut pas croire à ce torrent fou, à cette chose hors du langage, à ce surgissement fauve, inquiétant.
L’inconnu indomptable jaillissant dans la brulure de l’écriture.
J’ai senti dans l’écriture cette sauvagerie originelle, cette douloureuse véhémence qui court le long des nerfs, qui s’enroule aux os, qui perce les chairs. Toutes ces choses du désir d’avant le désir. Un intense vouloir sans forme, sans objet. L’état rudimentaire du vivant.
Écrire traverse ces contrées archaïques, ces pays sans mot, sans question, sans réponse. Uniquement une sorte de stridence ancestrale qui revient du fond des temps. C’est cette première chose disgraciée qui dénude, qui appelle.
C’est le premier désert à traverser.
Car il faut bien dire que tout viendra de ces lieux défigurés.
Car écrire ne vient pas du haut. Écrire vient du bas, de l’encore plus bas. De la croute vitrifiée de l’en deçà du temps, de cette terre noire qui passe dans nos veines et qui racle.
Écrire nous renvoie aux gestes primitifs. Aux pensées sans pensées. À l’absolue nécessité d’être, sans rien savoir de l’être. Écrire, au début, c’est ne rien savoir. Après, le savoir de l’écrit nous échappe, nous abandonne. C’est porter la vie plus loin. Sans rien connaitre de ce loin. De ce plus.
Longtemps après l’écrit apparaissent parfois quelques étoiles.

Franck.

8 mai 2022

Primitif...

 

Cette part de sauvagerie nous effraie au premier abord. Tout dans notre quotidien nous en éloigne, ou feint de nous en éloigner. On ne sait pas d'où elle vient cette sauvagerie. Cet abime brutal en nous. Quelque chose qui vient de la horde, des forêts inviolables, de la faim, du froid, d'un corps aux muscles épais. Au premier abord, on ne peut pas croire à ce torrent fou, à cette chose hors du langage, à ce surgissement fauve, inquiétant.
L'inconnu indomptable jaillissant dans la brulure de l'écriture.
J'ai senti dans l'écriture cette sauvagerie originelle, cette douloureuse véhémence qui court le long des nerfs, qui s'enroule aux os, qui perce les chairs. Toutes ces choses du désir d'avant le désir. Un intense vouloir sans forme, sans objet. L'état rudimentaire du vivant.
Écrire traverse ces contrées archaïques, ces pays sans mot, sans question, sans réponse. Uniquement une sorte de stridence ancestrale qui revient du fond des temps. C'est cette première chose disgraciée qui dénude, qui appelle.
C'est le premier désert à traverser.
Car il faut bien dire que tout viendra de ces lieux défigurés.
Car écrire ne vient pas du haut. Écrire vient du bas, de l'encore plus bas. De la croute vitrifiée de l'en deçà du temps, de cette terre noire qui passe dans nos veines et qui racle.
Écrire nous renvoie aux gestes primitifs. Aux pensées sans pensées. À l'absolue nécessité d'être, sans rien savoir de l'être. Écrire, au début, c'est ne rien savoir. Après, le savoir de l'écrit nous échappe, nous abandonne. C'est porter la vie plus loin. Sans rien connaitre de ce loin. De ce plus.
Longtemps après l'écrit apparaissent parfois quelques étoiles.

Franck.

28 mars 2021

Pourquoi… pourquoi ?

 

Pourquoi écris-tu ? Je n’en sais rien. Je sais seulement que je le fais. Que c’est la chose la plus difficile que je n’ai jamais faite. Qu’est-ce que tu écris ? Je n’en sais rien. Je sais seulement que ce ne sont pas des histoires, c’est simplement un mouvement. Toujours le même. Un geste, toujours le même. Une attente. L’attente que ce geste se sépare de moi. L’attente que quelque chose me quitte. Avec ce désir souterrain qui me happe avec lenteur, une sorte d’élan décomposé, obstiné. N’être rien. N’être plus rien, sinon ce temps d’écriture, cette condensation. Comme une buée qui sort du ventre, parce qu’il s’exaspère de ses trop lourdes macérations. Une buée qui vient se coller aux parois des veines, du crâne, des yeux, qui se condense dans le mot, le mouvement, le geste, le sang, les chagrins. Temps d’écriture perdu dans l’alchimie des heures dérobées au temps. Archipel des mots. Récifs acérés du verbe. Naufrage. Naufrage toujours recommencé. Lassitude. Affaissement. Avec l’exaltation des extases mélancoliques. Une sorte de jouissance ténébreuse. Un battement organique, qui donne cette sensation diffuse de tremblement des chairs. Il y a dans cette buée comme un froissement de la lumière, dans cette condensation comme une hémorragie d’un liquide épais et noir. L’ombre liquide de l’existence. L’épanchement d’une solitude absolue. Irréversible.

Car il n’y a jamais d’histoire, il y a seulement le mouvement, le même geste de vie, le même élan sur le même chemin. Au bout, le même écrasement. Les histoires ne s’écrivent pas, car il n’y a jamais d’histoire. Seuls quelques éblouissements. Puis l’illusion qui les suit.

Qu’est-ce que tu écris ? Je n’en sais rien. Je brasse les temps, mes peurs. Je fais de mon passé un futur acceptable. Je fais de l’avenir des souvenirs lumineux. J’étire les bords du présent. Je déploie l’instant, j’agrandis l’impossible frontière des aurores. Que pourrais-je faire d’autre, sinon ces trous dans la durée, sinon brouiller les cycles, faire entrer en moi assez de folie, effacer ma trace pour que la mort m’oublie ou qu’elle me sacre ? Qu’importe ! Je n’écris pas ce qui se raconte, je n’écris pas ce qui se dit, j’écris ce qui se marmonne, ce qui se murmure. J’écris pour le souffle, pour rester en deçà du silence.

Mais comment écris-tu ? Je n’en sais rien. À part le désordre, cette agitation qui nourrit mon attente, juste après l’appel. Car j’appelle, certains mots me répondent, vagues échos en résonance. J’écris dans la lenteur, presque dans l’arrêt. Rumination de la langue. Pesant dégorgement. Mastication des humeurs amères. Mâchement de chaque souvenir où se mêle le souffle d’aujourd’hui. Incantation lancinante, jusqu’à l’envoutement, jusqu’à la folie. Assonance de l’âme. J’écris crucifié sous le poids d’une interminable transfusion. L’inachevable échange des sangs. Cette impression de séparation, de ruine. Atteindre mes défaites, ce point d’inflexion du destin, le point frontière, le point de séparation des eaux. Le point invivable parce qu’il n’a pas d’espace, et qu’il n’a plus de temps. Point mort, où même la mort s’épuise. Où certains jours, elle recule terrifiée par sa propre image. Point juste assez vaste pour esquisser un pas de danse.

Alors, où écris-tu ? Je n’en sais rien. Ce n’est jamais le même endroit et pourtant chacun se ressemble. J’écris sur des débris de néants, sur des restes, sur la trace infime, dérisoire que laisse le vol des oiseaux dans l’œil de l’amoureuse. J’écris sur les gouttes de pluie, parfois sur des larmes. J’écris dans les bourrelets des nuages entre la blancheur et le gris, entre les boursoufflures et l’étirement. J’écris sur le fil de l’éclair dans les zébrures de lumière, sur des pétales de roses, ou sur l’élytre des cigales, sur le souffle des accordéons, ou dans mes landes froides. J’écris dans des lieux qui n’existent plus, dans les citadelles détruites, dans les villes incendiées. J’écris dans le recommencement et dans la fin, ou sur la peau de mes amours perdues. J’écris sur l’ourlet de mes cicatrices, sur le cuir noirci des trahisons. Parfois, j’écris dans l’épuisement du rêve, ou sur des vertiges, ou sur le champ de neige qui s’étend derrière la vitre de ma mémoire. J’écris sur le rouge, et dans le rouge des amours, dans la profusion et la parcimonie, dans l’avant et dans l’après. Jusqu’à l’incandescence. Jusqu’au pétillement de l’univers lorsque les étoiles claquent leurs doigts pour accompagner le chuchotement, ou la prière, ou seulement le silence.

Quand écris-tu ? Je n’en sais rien. Tout le temps, ou jamais. Je suis sur le rocher, j’attends la marée. La noyade. L’échouement. Lorsque la véhémence me submerge, ou lorsque l’arrachement me cloue. Quand écris-tu ? J’écris aux temps creux. Aux contretemps du temps. Au temps du naitre. Au temps du mourir. Dans les fissures des crépuscules, jusqu’aux affleurements des aubes. J’écris surtout dans les autres saisons, celles qui viennent après, ou celles que l’on a oubliées. J’écris dans les temps ouverts aux quatre vents, dans les temps des mille solstices, celui des roses des temps égarés, ou dans le cœur brulé des éclipses. En fait, j’écris dans les temps pauvres, les temps abimés, dépossédés de leur durée, les temps usés, délaissés. Dans ces temps qui nous quittent, dans ces temps qui nous manquent. Ou ces temps cueillis, au hasard, comme l’on cueille une mure sur les ronciers des chemins. Temps pèlerinage. Temps des cortèges ombreux ou des longues processions.

Alors, je vais pieds nus dans mon écriture, comme dans ce torrent caillouteux et sauvage. Lorsque je trébuche, l’eau fraiche des mots me désaltère, me lave des bassesses, des insignifiances, des séductions perfides. Je vais pieds nus dans mon écriture, maladroit, douloureux, remontant l’eau des mots… Jusqu’à la source symphonique de leurs suspensions .

Alors, je vais pieds nus, car je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal brunes et cassantes. Je sais ces pays désolés d’être encore là. Ces terres d’absence où seul le vent du nord trouve son souffle dans les bruyères et sa nourriture aux bouches des pierres usées.

Je sais ces pays de brumes sur lesquelles les rêves s’écorchent, saignent, ces lieux cabossés par tant d’oublis, martelés par le temps et la corrosion des désirs insuffisants.

Je vais pieds nus, car je sais ces lieux nécessiteux, miséreux, qui ne tendent plus la main pour survivre préférant l’agonie lente des siècles. Je sais ces landes qui gémissent aux portes du ciel, ces landes sans prière, sans salut. Je sais les plaintes déchirées des terres sauvages, je sais les âmes qui les hantent. Je sais leurs voyages sans fin, leurs appels, leurs errances au bord des neiges éternelles, leurs traversées des crachins de glaces et des froids monotones. Je sais cette tristesse qui blanchit leurs regards cette mélancolie redoutable qui séjourne sur la peau de leurs complaintes. Les landes frileuses ne sont pas des landes amoureuses : elles ont abandonné leurs chairs, leurs soupirs et leurs tentations. Elles produisent du silence. Elles produisent des distances, façonnent nos éloignements, célèbrent nos séparations, bénissent nos accablements.

Je vais pieds nus, je cherche la musique dans ces landes fracassées de vents. Je crois qu’il n’y en a pas d’audible, car les déserts et les landes dépassent la musique ; en fait, ils ne sont que musique pure. Tout part de là, tout y reviendra. Ce sont les lieux de la totalité, puisque défaits de tout. Des lieux qui préparent ou qui prolongent. Qui exigent avant, qui exigent encore plus après. Ils se laissent traverser, mais jamais pénétrer. Si la main est assez ferme et assurée, elle peut parfois les caresser, mais sans jamais pouvoir les abuser. Ce sont les lieux de la totalité, de la simplification, de la première perfection et de la dernière.

Alors, je vais pieds nus, car je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal, mauves et sévères, sans arbres, sans racines. Comme une mer de bruyères tranchantes, brutales, une mer raidie dans son mouvement âpre, une écorce cornue, rêche, rugueuse. Je sais ces landes persistantes, ces terres usées, brisées de solitude grave, suffoquant sous la vapeur compacte des brouillards immuables. Terre saturée. Imprégnée. Imbibée de désespoirs primitifs, obstinés.

Je sais mes plaines froides, mes landes du nord, mes lacs de brumes grises. Je sais ce sang froid, ces absences, ce vent qui m’observe, ces neiges démembrées qui tombent au fond de mes os. Je sais tous ces jours dépourvus, arides, insignifiants, mes mains si pauvres, ce regard si maigre. Je sais tout cela. Mille fois traversé. Mille fois disséqué. L’infini retour de mes landes mordantes, de mes terres sans horizon, de mes journées sans lumière. Ces terres abondantes sans limites.

Je sais ces plaines froides qui dévorent la langue, chaque mot de la langue, et l’écriture qui gratte la glace, le texte pris dans les hurlements des bourrasques de l’impossible dire. Comme si la parole était traversée dans sa chair par un fil barbelé. Impénétrable parole qui me laisse désarmé, en exil, banni de mon propre désir, relégué, refoulé de ma propre demeure. Mon œil effaré fixe dans l’ombre du ciel le vol bouleversant des oies sauvages vers le nord. Comme un destin mille fois répété, comme une usure lancinante et troublante. Sur le ciel gris et noir de mon enfance. Le vol des oies sauvages vers le nord. Comme une fatalité. Mille fois répétée. Laborieuse berceuse qui ne survit plus à la nuit qui s’approche. Cet épuisement. Cette envie de nord. De glace. De fin…

Alors, je vais pieds nus dans mon écriture, comme dans ce torrent caillouteux, sauvage, et lorsque je trébuche, l’eau fraiche des mots me désaltère, me lave des bassesses, des insignifiances, des séductions perfides. Je vais pieds nus dans mon écriture, maladroit, douloureux, remontant l’eau des mots… jusqu’à la source symphonique de leurs silences.
Cette envie de nord, de glace, de fin.
Toujours plus seul, toujours plus loin.

Franck.

10 février 2019

Lettre N° 161 - Le jour sans fin des dernières terres...

Mon Amour,

Il y eut cet été de Norvège, cet été au soleil pâlissant. Au soleil insistant. Où le jour appelait la nuit qui se dérobait. Te souviens-tu de l'été de Norvège, et des landes sans nom. Au jour éternel, presque inhumain. Qu'ils sont loin les étés de Norvège bordés par les forêts de Finlande, et ce jour infini pour délier nos promesses. Quelque chose de blanc accrochait nos paroles comme une pâle et monotone absence, celle qui nous attendrait plus au Sud, au retour. Finir l'amour au bout des terres,  c'est finir davantage, c'est finir un peu plus. Finir l'amour dans ce jour sans fin, c'est arrêter le temps sur notre blessure, sur la faille. Ce n'était plus la guerre. C'était juste la fin, la fin des terres de l'amour. Le Cap Nord de l'amour. La fin du continent. Avec sa falaise, et l'océan, et le jour sans lendemain.

Te souviens-tu de l'été de Norvège, de notre naufrage sur cette terre tachée de neiges éternelles, salies à force de ne pas fondre, salies par les vents de Norvège, par les mensonges, par les distances. Par ce jour sans fin, et par ce temps à l'impossible nuit, par ce soleil blême qui décomposait sa course, jusqu'à l'arrêter, un soleil épuisé, sans chaleur avec juste ce reste de tendresse lorsqu'il frôlait l'horizon sans l'atteindre, sans jamais plus l'atteindre, à peine une caresse, pas même un baiser sur les eaux mornes du Nord. Et la fatigue de ce jour immortel où le sommeil exhortait la nuit à venir. Et qui ne venait pas. Jamais. Inlassablement le jour. Avec nos corps qui réclamaient la nuit. Et nos gestes maladroits pour éviter les contacts. La chair se séparait de la chair à la vitesse de nos silences, de la gêne, de tes pudeurs touchantes et vaines pour cacher la blancheur de tes seins. Serrés sous cette tente où nous avions si froid, où la peau s'interdisait la peau, où les regards fuyaient les regards, nous étions blottis dans le jour, tirant sur le froid comme sur une couverture, un gros édredon de manque glacial, blanchi par un soleil blafard. Nos dernières nuits ne furent pas des nuits, mais ce jour trop long, ce jour de plusieurs jours. Pourtant nous étions sans impatience. L'habitude, et le renoncement suffisaient. Même si parfois l'ancienne complicité nous surprenait, jusqu’à la douleur, à force de jour.
Nos dernières nuits n'eurent pas de lit, pas de draps froissés, pas d'étoile, encore moins de lune. Nos dernières nuits furent sans caresse, sans soupir, comme si le bout des terres disait la fin de nous. La fin des mots. La fin des corps.
Au bout de chaque histoire il y a une île, après cette île, une autre encore, au bout de cette autre, il y a une falaise, puis plus rien. Simplement la plainte obsessionnelle du ressac contre la pierre crue. Nous étions si près et déjà si éloignés. L'espace clôt de la voiture, l'espace clôt de la tente, l'espace clôt de nos silences. L'espace forclos de la falaise, et ce jour impensable. Nous étions hors délais. Vaincus par l'usure, par le jour, par lumière interminable.
Les dieux nordiques se sont arrêtés là, au bout de cette falaise en jetant dans la mer quelques crocs de rocs durs pour mordre l'infini des flots, et comme seule musique, les vents polaires, et comme seule clarté, ce jour bien trop long après cette nuit bien trop froide.

Nous sommes montés au nord comme par défi, acceptant par avance ce temps d'intimité comme la prolongation de nos malentendus. Nous sommes montés au nord sans espoir sur nous deux, sans rancœur, sans chagrin, sans doute avec un peu de mélancolie. Comme pour accompagner le vol des oies sauvages.
Là-haut, au nord, les fleuves n'ont pas l'espace d'être des fleuves, ils n'ont que le temps de hurler en torrent avant de se jeter des montagnes, saut de l'ange des eaux, bondissement d'écume et de rage. C'est un pays où les torrents meurent. C'est le pays des fins, des arrêts, des coupures, dans un jour infini. Pays métaphore qui nouait nos contradictions en déliant nos vies.
Il y eut ce réveil insensé où la terre résonna d'un vacarme grandissant. Il y eut ce bruit sourd qui vint de loin comme une apocalypse. Un fracas de la terre. Le grondement de la terre comme un orage des profondeurs. Il y eut ce tremblement de la terre, et la crispation du jour. Il y eut cet instant de terreur dans tes yeux, et la certitude que ce martèlement qui allait nous dévaster. Il y eut notre jaillissement hors de nos sacs de couchage et brusquement cette vision. La harde des rennes. La harde ancestrale qui surgissait. Immense troupeau, qui venait de nulle part. Immense galop de la harde vers le nord, vers le bout des terres. Nous étions nus et les rennes galopaient tête et bois baissés. Il y en avait partout autour de nous. Et nous étions nus hébétés, transis dans ce déchaînement et cette explosion de violence brutale et entêté. Combien étaient-ils ? Cent.... Mille... dix mille. La harde se divisait à l'approche de notre petit campement. Où courraient-ils dans cette joie du galop ? Pourquoi allaient-ils vers ce nord, vers cette fin des terres ? Pourquoi cette jubilation de la course et cette désespérance ? Est-ce la mort que l'on cherche au septentrion de nos vies. Est-ce inscrit dans le sang des vivants qu'il faille aller au nord, au bout des terres ? Qu'il faille aller vers cette dernière falaise de cette dernière terre ? Nous étions nus dans cette lande froide, envahis par cette harde primitive galopant vers le nord. Depuis le commencement des temps galopant vers le nord.
Te souviens-tu de ce pays de Norvège ? De cet été-là. De ce jour sans nuit. Et de la harde. Et de la falaise. Et des vents polaires. Te souviens-tu que tout au Nord, est un lieu sans paroles puisque c'est la fin des terres, et qu'à la fin des terres les mots n'ont plus de sens ? Hormis le saut. Sans paroles hormis le hurlement du nord et le fracas de la harde dans son dernier galop.

C'était un jour sans fin, sans véritable lendemain. Nous étions des torrents désolés, nous ne serions jamais fleuves, comme ces torrents de Norvège qui sautent dans la mer d'une écume bouillonnante et joyeuse et rageuse. Tu étais nue au milieu de la horde, tendant ta poitrine comme la dernière falaise de la dernière terre.

Ainsi cette lettre...
S'ouvrant dans la blancheur des temps, le lieu définitif des premiers mots après nos dernières terres.

Franck.

27 janvier 2019

Lettre N° 178 - Ma perdue...

Mon Amour,

 

Cela paraît si simple. Lorsque je lis tes lettres, tu sembles si déterminée, si naturellement déterminée. Désormais tu te faufiles dans les parties disjointes de ma vie, occupant cette place vide de l’absente, de l’attente irraisonnée.
………………………………………..
………………………………………….

Nous sommes faits de morceaux qui ne tiennent pas entre eux. Ils ne vivent pas aux mêmes heures. À la jointure, il y a des plaies, des cicatrices qui suintent. La douleur se fait sentir à l’aube. Chaque aube aggrave la substance de l’imprononçable.

Mon absente, mon égarée, ma perdue.

J’essaye de prendre appui sur la feuille blanche, mais je me perds dans cette apocalypse de blanc. Le blanc de la page recèle des pièges comme des crevasses sous les grands champs de neige. Avancer dans le blanc c’est à coup sûr aller à sa perte. La chute. L’inévitable avalanche. Chaque aube grince des illusions à venir. Tous ces morceaux de vie qui ne tiennent pas entre eux.
Les dieux avaient dit : « …c’était Elle, c’était Lui… ». Alors ils pleuraient, les dieux. Les dieux pleurent toujours lorsque quelque chose des humains leur échappe. Puis ils ont arrêté de pleurer. Ils sont désormais rassurés. L’ordre du monde, des constellations est sauvegardé.

Mon absente, mon égarée, ma perdue.

Nous resterons sur les rives opposées du fleuve. Nos regards ne feront pas l’arche de lumière. Tu étais faite d’océan, j’étais fait de landes, de bruyère, de vent. À nous deux nous faisions un monde. Mais aujourd’hui la ligne de nos retrouvailles est envahie par les grandes marées. La ligne de nos paroles s’efface dans l’immobilité crasseuse du soleil. Même les ombres s’essoufflent.

Mon absente, mon égarée, ma perdue.

La ligne de nos corps, elle aussi, s’efface dans une effrayante oscillation frémissante. On ne vit pas impunément à l’aplomb du soleil. Sur nos plages interrompues, le texte demeure introuvable. Le temps décortique l’espérance, en suce la moelle, l’os ;  c’est une litanie agenouillée, pantelante. Quelle est ma langue sans ta parole ? Que sont mes chuchotements sans tes murmures ?

Mon absente, mon égarée, ma perdue.

Que valent ces draps blancs, insolemment blancs, sans ta nudité pour en apaiser la violence de l’éclat. Ce matin la source dégorge des cris, ce n’est plus une eau, mais un ravage, un débordement lourd et carmin. Un cratère saccagé d’incertitude.
Avec ces morceaux de vie qui ne s’accrochent pas entre eux.

Mon absente, mon égarée, ma perdue.

Franck.

18 novembre 2018

Lettre N° 180 - Elle écrit...

Mon Amour,

La parole du matin n'efface jamais totalement la nuit. Dans la rosée des mots, on décèle parfois quelques chagrins inconsolés.
Inconsolables.
Car chaque matin il nous appartient de réinventer la langue. Car chaque matin il nous faudrait renommer toute la création.

Dans ce coin d'univers où tu es posée, tu me dis l'attente sombre, et le monde que tu vois au balcon de ta mémoire. Tes jardins. Tes jachères.
Alors j’imagine, ta silhouette ballottée par les remous d'une onde fraîche, une forme frissonnante dans la marge transparente des jours frivoles, j’imagine ta figure dénudée, chaste, une figure d'horizon dans le reflux des saisons. Chaude icône aux cheveux de brouillards à la peau blanchie d'écume.
Car tes yeux ont cette brillance singulière, où dans le même mouvement des paupières apparaissent la joie gourmande de la vie et la tristesse, sans laquelle cette joie n'aurait aucun sens.
Tes yeux ardents écarquillés sur l'envers du décor.
Ton regard ruisselant qui donne de la lumière au royaume que tu habites.
Un sourire est souvent là, un sourire de perle dessiné avec un souvenir d'enfance. Le sourire lunaire des consolations enfantines avec son infinie douceur, son infinie langueur. Oui, l'infini de l'amour fragile prêt à défaillir.
Un sourire t’éclaire, à moins que cela soit les larmes d'une jeunesse arrachée au ciel.
Tu confectionnes un paysage de textes avec une incomparable aisance, ainsi le ferais-tu d'un bouquet tumultueux de fleurs sauvages. Fleur à fleur. Mot à mot.
Chez toi chaque texte est une chrysalide. De tes seuls doigts, tu fais naître les papillons des mots. Parfois ta main glisse sur le clavier, tu caresses les touches comme si tu traversais mille vies.
Chaque jour tu t'embarques pour un voyage qui pourrait te déposer sur les rivages brûlants de passions crépitantes. Navigation incertaine, presque hésitante, toujours au bord d'un naufrage. Les textes sont les nuages qui te guident. Qui te sauvent. Ils sont les alizés qui portent ta dérive, les albatros qui te composent et te saisissent l'âme.
Tout le jour tu es dans le mouvement des mots, dans leurs couleurs, leurs cendres, tu es dans le blanc de la page entre le noir des lettres, tu écoutes leurs histoires.
Alors tu te sens pénétrée par le grand fleuve charriant la peur et l’extase.
Chaque texte est fait de ta chair, de l'attente. De l'attente et de l'amour, de cet amour inachevable, alors ton souffle se suspend lorsque surviennent des réponses inconnues, réponses de blessures ou de solitude claire. C'est un vertige enivrant, car tu connais leurs folies désarmées, leur transparence secrète, cette part épuisée qu'ils déplacent. Tu sais les secourir en les enchantant d'un regard d'amour, en leur prodiguant le geste d'abandon essentiel : ce baiser protecteur qui les éclaire.
Lorsque le lecteur, ombre de passage, traverse ton temple pour cueillir quelques mots, tel le promeneur absent dans un champ de coquelicots, tu n'oublies jamais un dernier frôlement comme tu le ferais sur la joue rose d'un enfant.
Quand vient la nuit dans l'obscurité religieuse de ta petite maison de mots, bien calée entre deux silences, tu entends la voix des textes, leurs chants. Le chuchotement des heures. Tu es alors un port scintillant qui veille sur le balancement des barques, la sentinelle des mots, la gardienne d'un phare sur l'océan de la langue, une lueur de crépuscule sur des chemins d'espérance. Une île qui garde l’océan. Tu es assises, attentive, ta beauté est émouvante par l'évidence de ton regard qui dit l'amour dans sa part de murmure, de don, dans sa part la plus effondrée, celle qui gît au plus profond, dans ta part d'enfance ressuscitée presque sauvée de la nuit, des blessures, des souillures, des oublis, des méprises.
Calme et douce, tu ressembles aux souvenirs comme une source, comme une eau gorgée de musique, de nuances étranges, une eau qui laverait le ciel de tes peurs ; un baume de vie pour l'errance.
Chaque nuit tu chantes, parfois tu voles, alors la course des étoiles s'organise autour de toi avec lenteur, mesure, car tu as le pouvoir d'arrêter le temps, de le suspendre. Tu n'es pas une ombre, ton sang est rouge, il coule comme un torrent vif, fier. Tu ne dors jamais, parce qu'il faut veiller sur tous les fantômes de ta maison hantée, ils pourraient envahir ta terre. Alors tu surveilles. Armée de tes seuls mots, tu ne laisses rien passer. Surtout pas les faiblesses, les complaisances. Tu es là, dans la nuit. Tu veilles.
Comme une île fière, une île farouche.

J’écris des poèmes que jamais tu ne liras.

« Mon amour, tes plus longs silences sont mes plus beaux poèmes...
Mon amour, sais-tu que l'étreinte est la forme la plus accomplie du langage.
Mon amour, sais-tu que l'absence de l'étreinte est la forme la plus accomplie du dénuement.
La puissance d'un désir abandonné.
Mon amour, crois-tu que c'est le début de la folie....
Mon amour que pourrais-je taire afin que tu m'entendes... »

Tu écris infiniment patiente, infiniment brûlante, infiniment perdue.
Tu écris dans les heures lentes, les heures graves, cadençant dans tes silences, la force du pardon avec la grâce d’un désir toujours naissant.
Tu écris... Tu écris.....

La parole du matin n'efface jamais totalement la nuit. Dans la rosée des mots, on décèle parfois quelques chagrins inconsolés.
Inconsolables.
Chaque matin il nous appartient de réinventer la langue. Chaque matin il nous faudrait renommer toute la création.
La parole du matin
Se reconnaît à ce qu'elle n'a pas d'ombre,
Elle s'avance, nue
Dans l'éclat éblouissant de la lumière,
C'est une parole qui brûle la langue
Et qui consume l'âme.

C’est lorsque j’ai su que je ne te reverrai plus, que j’ai commencé à t’attendre…

Franck.

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