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J'irai marcher par-delà les nuages
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20 janvier 2007

La folle voix......

« Ecrire, ce n’est pas parler ». Et pourtant… Ecrire porte la voix. Quelle voix ? Pas la voix de notre bouche, pas celle de nos dents, de nos lèvres, de notre langue. Ecrire porte une voix. Une voix de nous. Une voix qui erre en nous. Quelqu’un parle en nous bien au-delà des sons émis. Et c’est un interminable monologue. La litanie infinissable. « Ecrire, ce n’est pas parler », c’est dire. Dire la voix en nous. Et révéler la présence.

Il y a entre la chair et l’os un être qui rode, un être de gravité. A la démarche incertaine et ombreuse. Il y a derrière P1010325notre face de jour, un spectre qui claque des dents. Qui rit parfois. Qui pleure souvent. Et qui parle, un monologue inaudible, interminable. Et l’écriture nous dit sa présence. Dans le creux des silences. Car l’écriture porte la voix de l’ombre. Entre le mouvement des phrases. « Ecrire, ce n’est pas parler ». Car on ne dit jamais rien, rien qui tienne dans un univers en expansion. Et parler c’est contredire la voix de l’ombre. Et parler c’est faire taire la voix de l’ombre. Le réel et le vrai, toujours cette dualité. Et cette déchirure. Et notre vagabondage entre parler et dire. Entre le réel et le vrai, sans jamais être ni vraiment dans l’un ou dans l’autre. A cause d’un univers en expansion. Avec les trous noirs.

Et l’écriture a été inventée comme une arche qui tente de rejoindre les rives du fleuve impraticable. Fleuve. Flots des jours, et notre pitoyable insignifiance. « Ecrire, ce n’est pas parler », car parler c’est se ravaler à chaque mot, à chaque idée, c’est se renier inlassablement par désespoir, ou vacuité, ou peur, ou lâcheté. Et c’est le bruit de nos pas et leurs traces qui s’effacent. Et l’impatience exacerbée. Et le ciel qui s’assombrit.

Ecrire c’est dire, et dire n’est jamais vraiment lisible, puisque dire se fait au couteau, juste entre la chair et l’os. Et dire c’est signifier. Et signifier c’est toucher du doigt le soleil et chaque étoile du ciel. L’écriture révèle la trace du couteau à chaque souffle de la voix.

 

 

 

S2154Ô mon dieu, mes ombres saignent, et ma voix à tant de mal à traverser mon sang. Ma voix, la folle qui tient ma maison, celle qui connaît mes histoires, mes attentes, mes ivresses sauvages, celle qui c’est nourrit au lait de ma solitude, celle qui a creusé mon ventre pour enfanter mes monstres ou mes diamants. Ma folle voix, avec ses vocalises muettes, ses murmures provocants, celle qui me souffle d’incompréhensibles songes, avec sa façon bien à elle de vriller ma mémoire et de raidir ma main qui écrit. Ma folle voix, qui a besoin de tant de vide. « Ecrire, ce n’est pas parler », et elle le sait. Elle, qui pèse sur mes mots pour les rendre impraticables, elle, qui trace des arabesques devant mes yeux, tissant de 29_auroreterribles linceuls avec les fils coupés de mes souvenirs, de mes amours. De mes amours. De mes amours.

Ma folle voix qui a besoin de tant de vide, de tant de lande, de tant d’exil. Ma folle voix qui appelle tous les incendies et qui me voudrait roi ou mendiant. Et elle s’écorche dans ma parole, et me le rend bien, au centuple. De son silence épais elle me retire du monde des vivants. Car il lui faut tout, mon espace et mon temps, et mes yeux, et mes lendemains, et mes toujours. Elle me vide, et me veut fait de rien.

Alors je suis vidé. Vidé des jours et des visages. Vidé de mes histoires. Vidé des peaux que j’ai caressé, des sourires que j’ai tenté. Vidé comme une grande cathédrale de malheur, vidé de mes compassions, des mes murailles de Chine, de mes cascades nordiques, vidé comme un puits de désert.

Alors je suis vidé. Vidé de mes rencontres, et des baisers que l’on offrait au détour de l’aurore. Car il lui faut tout, les ventres que l’on a aimés, la sueur des corps. Même les gestes oubliés, la main que l’on n’a pas tendu. Tout, même mes crépuscules, des mes prières. Tout, même mes océans. Surtout mes océans. De mes cris d’orgueil ou d’effroi.

« Ecrire, ce n’est pas parler ». Et pourtant… Ecrire porte la voix. Une voix qui erre en nous. Ecrire c’est l’anti-matière de la parole. Un trou noir de l’espace des mots. Le trou noir de l’attente, et des tempêtes de l’attente, et du soleil de l’attente. Léger comme une grâce…

« Ecrire, ce n’est pas parler » c’est chanter, juste avant la mort.

Léger.

Léger.

Chanter, juste avant la mort.

Franck.

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14 janvier 2007

Labyrinthe...

Le texte est le labyrinthe de la voix qui tente de le dire. Peut-être à cause de la distance qui les sépare. Un exil. Toujours entre la voix et le texte. Et de cette crainte latente du centre qui pourrait nous dévorer. Minotaure égotique. Alors on suspend l’écriture pour faire taire la voix. La parole est une errance qui n’atteint jamais sa cible initiale. Avec le silence comme fil d’Ariane.

 

Et le destin de l’écriture est un voyage sans fin. Traversée des sables ou des mers. Elle est sans chemin. Elle est en pure perte. C’est ce qui la rend invincible

 

Et parfois, il y a un reste, un surcroît qui déborde du texte. Parfois seulement. Des mots se décrochent et tombent, labyrinthe_chartrescomme s’ils avaient trompés la vigilance du porteur de voix. Des mots débordés. Comme le coolie qui renverse l’eau du seau dans son transport. C’est l’eau rare. L’eau fertile. L’eau détournée. L’eau qui ne sera jamais bue. L’eau du retour. L’eau évadée. L’eau libre. L’eau qui fait fleurir les talus, celle qui inventera les routes futures. Des mots perdus. Comme de l’eau renversée.

Parfois, il y a un reste, un surcroît qui déborde du texte. Parfois seulement. Et c’est la poésie.

 

Y a-t-il des paroles qui ne soient pas destinées, qui n’aient pas de direction ? Des paroles débarrassées de la voix. Des paroles sans intention. Existe-t-il une parole pure ? A part le lapsus. Coquelicot dans les chaumes d’un champ de blé.

 

Et la voix se perd dans des paroles jamais assez nues. Toujours impudiques.

Ecrire bien au-delà des marges. Dans la pliure. Ecrire dans l’affaissement. Le retrait. La défaite. Voilà, la défaite, jusqu’à l’excès, jusqu’à la négligence. C’est sans doute cela la perte. L’excès, la saturation. Dans la voix ou dans le silence. Peut-être que la poésie est, aussi, cette transpiration de la voix. Cette sudation. Un excès de fatigue sous le soleil.

Comme un suintement. L’exhalaison d’un soupir.

Il y a du fracas là-dedans, comme un éclat de verre qui retient une part de soleil. Coupure du réel. Et les vérités sortent de cette coupure. Et c’est pour cela quelles sont rouge.

Il n’y a pas de savoir. Uniquement une voix qui erre dans un labyrinthe. Et nulle connaissance ne nous sauve, hormis de pauvres révélations, et ce fragile tremblement, qui ne signifie rien de plus qu’un fragile tremblement. Rouge. Nostalgique et rouge et mélancolique.

 

Une parole dans la pliure de l’univers. Un puit abandonné dans le désert, et qui s’offre au temps. A la solitude. Et au mystère de la soif et de l’attente.

Aux épousailles de l’oubli et du vent.

Franck.

23 décembre 2006

L'énigme du silence.....

Dans écrire il y a une intention. Derrière le premier mouvement, il y a d’autres mouvements. Et encore d’autres. Jusqu’à l’ultime, qui est une énigme. Dans écrire il y a un secret. Un impossible secret. Ecrire, c’est le traquer. Le cerner. En E289_L_Enigme_Sans_Fin_1938_Postersespérant ne jamais le trouver. Mais le chercher, sans relâche. Une quête à rebours. Et les mots sont comme ces taches d’encres pliées sur une page blanche et offerts à l’interprétation. Ils disent à l’envers, ils se lisent à l’envers. Ils errent dans des jeux de miroirs, maraudant ici ou là des significations arrachées à notre quotidien, à l’accumulation de nos gestes, à nos répétitions incessantes, nos entêtements. Nos avidités. Nos impatiences. Mais dans écrire il a un secret. Une porte scellée. Le dire serait dire le nombre de notre mort.

 

Entre les phrases se trouvent de larges flaques, nos lieux de manque, de silence. Parole dévoilée dans l’instant où elle se dérobe, où elle s’absente. Il y a dans le récit un instant de fatigue, un fléchissement, une courbure dans la voix. Ca ressemble aux cendres d’un désir. Ou, ça ne ressemble à rien. Les mots sont là, suspendus, dans l’attente d’une révélation. Ou plutôt dans la crainte d’une révélation. Entre chaque mot, il y a une eau qui passe, lente et mystérieuse. Une eau patiente. Troublante. Le mot d’après est un mot sauvé, malgré nous. Le mot d’après est une île déserte, une terre isolée qu’il nous faut habiter. Découvrir.

 

i_have_a_secret_by_ElektrischeEntre les mots il y a des visages, des regards, des mains qui se tendent sur la bordure des lettres. Il y a tout un monde. Il y a des soupirs. Le mot d’après est une aube, la consolation d’une nuit blanche.

 

Celle-là resserrait les mots de sont écriture, les rendait dense, enlevait l’espace et la respiration de peur de se faire prendre par un silence. La profusion verbale pour aiguiser son angoisse. Fébrilité d’une langue malade d’elle-même. Ecriture pleine de bruit, de fureur. Pleine. Trop pleine pour accoucher du sens. Voix égarée. Nourrit de sa propre ivresse. Enfermée sur elle-même. Sur sa propre contemplation. Ecriture étouffée. Bâillonnée.

 

Cette autre distendait la parole, la coupant à la césure de la chair et de l’os, ouvrait de larges océans entre chaque mot, faisait naître la nuit et l’aurore. Chaque mot bordait les plaies de la mémoire, offrait leur souffle aux douleurs. Chaque mot dessinait la courbe du temps. Les montagnes. L’hiver, la neige et ses longues marches solitaires où l’espérance colore la mélancolie. Ecriture du murmure. Du crépuscule. Du secret des amants.

 

Il y a dans écrire de l’amour en jachère. De l’abandon. Jusqu’à l’ultime, qui est une énigme. Juste derrière la vitre des211924 mots, justes derrière le miroir sans tain des mots. L’énigme qui tient tout l’édifice. Pourtant il y a des amours en jachères. Dans chaque mot il y a toujours un peu plus que le mot. Et ce plus, peu nous faire vivre, comme il pourrait nous faire mourir.

 

 

 

 

Ils ont inventé les chiffres pour compter leurs troupeaux. Ils ont inventé l’écriture pour y mettre les secrets, pour les brûler. Tous les secrets sont des secrets d’amour. Ecrire, évite de prononcer les mots magiques.

Ecrire scelle le silence autour du désir.

Ecrire définit les contours du pacte.

 

Franck.

20 décembre 2006

Ouvre les yeux.....

Alors vint le temps où il fallut réinventer l’acte. Redéployer les corps dans leurs chairs. Où il fallut oublier, effacer toute la mémoire et tous les gestes. Réinventer la présence. Réinventer le lieu. Et le souffle. Et la pénombre. Et l’horizon. Et les astres qui le défient. 

 

Se retirer définitivement de soi.

Sans force et sans faiblesse. Revenir à l’unique. A cette chose première. A cette chose dernière. Et se préparer à WhereSeaCaressesShore1toucher les deux extrêmes de la joie et de la douleur. Et à condenser chaque respiration dans le ralentissement du temps, et à condenser le désir en lenteur pure.

Et chaque caresse devra atteindre la profondeur des océans, et chaque soupir portera un peu plus loin la soif. Car c’est le temps, mon amour, des corps nus. C’est le temps des grandes moussons, et de nos pertes souveraines.

 

 

 

Alors il est temps que tu acceptes que mes étreintes te rendent ta substance, te rendent à tes premiers tremblements. Et que mes baisers te lavent de tous les baisers déjà donnés, ou pris, ou volés, ou arrachés, ou déterrés.

Je te veux nue comme tu ne l’as jamais été.

Pas ouverte, pas éventrée. Non. Nue. Pudiquement nue, et droite, et fière, et digne, et immensément forte, et immensément nue. Car que valent mes baisers parmi tous ces baisers passés, que vaut mon offrande, à toi à qui fus dérobée.  Que vaut la pureté de mon regard sur ta chair trop souvent convoité. Et que valent des serments pour toi qui fus si profondément trahie.

Comment réinventer la nudité pour toi qui fus si souvent dénudée.

Comment te dire ou te tendre mon désir, à toi qui fus si souvent désirée.

Comment avancer une caresse vers toi, qui fus tant caressée et si mal caressée.

Comment faire du nouveau avec tous ces larmes anciennes, ces plaintes, ces gémissements.

 

 

 

Alors ferme les yeux. Apprends mon silence. Laisse-le glisser sur ta peau. Laisse-le couvrir ta poitrine et s’arrondir sur ton ventre. Laisse-le glisser dans tes chairs. Apprends mon souffle sur ton cou, sur tes cuisses, sur tes reins, laisse-le courir au profond de ta vie, au bord de tes eaux..

 

 

 

Alors ferme les yeux et apprends ma bouche, mes lèvres, souviens toi de chaque temps de la caresse, comme un piano se souvient des notes qui l’on fait sonner. Laisse venir ta peau à mes doigts, vague après vague, plaisir après plaisir, attente après attente. Comme une tentation longtemps refusée. Creuse, frémis, comme ces eaux des grands lacs qui s’irisent, se rident, et se plissent, lorsque les vents du nord les pénètrent.

 

 

 

Ferme les yeux et respire ma clameur et la grâce d’un instant qui ne pourra pas finir. Gonfle ta chair de ma confiance. Devine ce mouvement qui t’enlace et t’espère, entends le froissement de nos murmures qui nous ajustent.

Sois le mouvement même de mon appel.
Sois la réponse à ma main qui t’interroge. Agrandis l’ombre de ton mystère pour le brûler de sa propre révélation.
Sois le corps avant le corps, la chair avant la chair, sois la source miraculeuse, sois l’amour de mon amour. Sois cathédrale et je serais prières. Pèlerin.

Ferme les yeux comme si tout était advenu. Comme si tout était là, enfin, dans cet espace clôt et pourtant sans borne. Comme si tout était là, dans l’espace incendié de mes doigts sur tes seins, de l’espace océan de mon ventre sur ton ventre. Comme si le feu naissait du mélange de nos eaux lustrales. Déploie ton corps, accepte la forme de mon vertige, de ma folie, de mon appel et de mon cri. Fais-moi naître maintenant, puisque j’accepte de mourir maintenant.

Ferme les yeux et guide-moi vers toi. Apprivoise mon geste. Donne-lui l’élan de ta joie. Donne-lui la direction de ton étoile, de ton ciel. Non je ne pleure pas. Non, tu ne pleures pas. Non, ou si peu alors, comme une neige de décembre.
Défais-moi du froid glacé de mon enfance, défais moi des pluies, défais-moi de tous ces jours où je t’ai attendu, de tous ces jours de peur, de mélancolie. Défais-toi de tous ces regards qui t’on percés, de tous ces mots qui t’ont déjà souillés. Défais-toi de ton nom. Défais-toi de tous ces lambeaux de cauchemars.

 

 

 

Ferme les yeux et défais toi, comme moi je suis défait.bm_silentcaresses
Ferme les yeux et accepte que je puisse être ton offrande. Sacre-moi du bout de tes doigts. Accepte que nos corps puissent parler plus que nos mots. Deux corps dans le mouvement simple de leur vie, deux corps avant le dernier saut, avant l’envol, dans leur seule présence dépouillée.
Laisse-moi remonter les grands fleuves de tes jambes.
Laisse-moi rejoindre l’estuaire au plus haut de tes cuisses.
Laisse-moi brasser tes eaux et pousser dans tes chairs d’interminables mascarets.
Laisse-moi être au plus près de l’écume, accepte l’enlianement de nos membres et l’infini pesanteur du sang qui ralenti et l’infini douceur de l’abandon consenti.

Ferme les yeux et sent les astres te tirer par les épaules, laisse la terre remonter dans tes os. Respire ce temps d’avant, laisse-le entrer lentement dans tous tes soupirs, laisse la fièvre agir, accepte que la torpeur éclatante brise nos chaînes.

Mon amour c’est le temps où les chairs se traversent en remontant les sentiers du désir d’un pas sûr et conquérant.

 

 

 

Ouvre les yeux mon amour, c’est l’heure de cueillir la fleur sanglante de nos âmes tremblantes.

Franck.

 

10 décembre 2006

Ne jamais dire adieu....

Aimer c’est graver le marbre. C’est inscrire sous la peau une histoire définitive. Aimer échappe à l’oubli. Longtemps après l’amour, l’histoire se raconte encore. Même transformée, l’histoire se raconte. Et ce n’est pas de la mémoire, c’est seulement l’amour qui fini de se consumer. Même passé l’amour se vit au présent. C’est pour cela qu’il n’y a pas d’oubli, pas de rémission. Et que l’on se sent perdu et sauvé dans le même instant, toujours renouvelé. Recommencer, c’est seulement continuer, c’est raviver, c’est souffler sur les flammes. Même nouveau, c’est toujours une vieille histoire. C’est remonter la flamme jusqu’à la première étincelle. Remonter le feu. Le premier feu. La première mort. Et jusqu’à la dernière.

Aimer, c’est accepter de ne jamais dire adieu. Même après la fin, même après la haine. Surtout après la haine. C’est le retour sur la scène du crime. Et contempler notre propre cadavre. Aimer c’est dérober des indices au passé pour mystifier l’avenir. Et échouer dans cette opération secrète, alchimique, magique.

Il n’y a qu’un visage en nous. Un visage qui se moque de nos dérisoires tentatives, de nos pathétiques tentations.

Tes mots me touchent comme s’ils avaient des poings. Des poings qui s’abattraient à toute volée à l’endroit de71ae1b4231b0638b_grand ma face, sur le nez par exemple. Je lis tes lettres et ça fait comme des brûlures. Je lis et ça fait des cicatrices, comme une lame d’acier dans le vermillon de la vie.

 

Tes mots me touchent comme s’ils avaient des mains. Des mains douces. Des mains qui se poseraient sur ma peau cornée et usée, à l’endroit du cœur. A l’endroit des battements. Je lis tes lettres et cela fait des caresses. Je lis et cela fait comme un souffle, comme une eau transpercée de lumière.

Il y a surtout cet enroulement du temps, du mouvement à rebours. Cette remontée des saisons. Et cette tension de l’âme à vouloir décrypter la première inscription du marbre. Vouloir lire le nom qui est gravé dessus. Celui qui nous nomme et qui n’est pas le nôtre.

Dis-moi encore les terreurs de l’amour
Dis-moi encore les envoûtements de ta vie.
Apprends-moi les ténèbres, moi qui me crois voyant

 

Dis-moi encore tes secrets d’amour.
Dis-moi encore les magies de ta vie.
Apprends-moi le ciel, moi qui ne fais que le traverser d’un pas agité et inquiet.

 

Chante pour moi. Hurle pour moi.
Danse pour moi. Chiffonne-toi pour moi.
Ris pour moi. Pleur pour moi. Pour moi seul.
Raconte-moi l’amour de dieu et des hommes. Dis-moi leurs chairs et leur sang.
Le visage de l’autre est porteur de notre ombre. Et on ne le sait pas. Même si on le sait. On ne veut pas le savoir. Et nos caresses se souviennent du premier crime. A cause d’un désir pris dans le marbre. L’autre de l’amour nous désigne.

Dis-moi l’enfer qui vrille ta mémoire.
Dis-moi ton délire lancinant et mortel.
Dis-moi tes os et leurs cendres et leur haine.
Dis-moi tes cuisses ouvertes et les tritons que tu recèles.

 

L’amour nous dit en creux, comme la haine d’ailleurs. On hait d’autant plus, que l’autre nous ressemble. Parce qu’on suppose qu’il sait. Il est au cœur de notre misérable secret. Et la haine est bien un désespoir, un apitoiement sur ses propres ruines. Toute haine touche à notre vérité, tout amour à notre illusion. Et vivre, c’est marcher de l’une à l’autre, jusqu’à ce que le fil qui les joint se brise. Par trop de vérité, ou par trop d’illusions.

Dis-moi l’éternité qui porte tes offrandes.
Dis-moi ton âme murmurante et fragile.
Dis-moi ton corps et sa flamme et sa piété.
Dis-moi tes cuisses souples et ces coquillages que tu protèges.

 

Dis-moi toutes ses choses.
Dis-le moi, mille et une nuits, et quelques siècles de plus.

 

Le Fleuve. Les rives changes et pourtant c’est le même fleuve. C’est le même élan. Jusqu’à la fin. C’est le même livre qu’on relit.

Dis-moi le marbre froid de ton cou.
Dis-moi les vipères de tes seins.
Dis-moi ton ventre et son abîme.
Dis-moi tes râles, tes pertes blanches, tes indécences, tes violences

 

Nous n’avons de cesse que d’aller profaner nos tombes. Pour s’assurer de quoi, au fond ? Chercher la vie au bord dea001880 ce qui a nie ? Il n’en demeure pas moins que nous avons cette passion des os décharnés, des os blanchis, des terres noires. Pour renforcer notre résistance.

Dis-moi la douceur de ton cou.
Dis-moi la forme et la pâleur de tes seins.
Dis-moi ton ventre et son velours.
Dis-moi tes soupirs, tes abandons, tes pudeurs, tes outrages.

 

Étreinte des contraires. Désenchantement des non-sens. Décidément il n’y a pas d’adieux possibles.

Dis-moi tes litanies comme un poison à mes lèvres.
Dis-moi ta danse quand elle est sacrilège.
Dis-moi le ricanement quand tu plaisantes de moi.
Dis-moi tes conjurations quand je suis trop près de toi.
Dis-moi tes cauchemars et tes arcanes.
Dis-moi la bile de ton sang.

 

Les poésies sont des feuilles qui tombent arrachées par l’hiver. Leur mort annonce le renouveau. Recommencer, c’est seulement continuer, c’est raviver, c’est souffler sur les flammes. Même nouveau, c’est toujours une vieille histoire. C’est remonter la flamme jusqu’à la première étincelle.

Dis-moi ton chant quand tu le donnes à mes lèvres.
Dis-moi ta danse quand tes voiles se défont.
Dis-moi ton rire quand tu te dérobes.
Dis-moi ta prière quand je dors près de toi.
Dis-moi tes rêves et tes mystères.
Dis-moi tes larmes, dis-moi ta joie.

 

Aucune violence n’entame la mélancolie. Elle est la bougie sur le bord de la table. Elle éclaire nos passions, nos écrits. Elle a été témoin du crime. Alors elle peu bien nous accompagner. Même en silence. Aimer c’est accepter de ne jamais dire adieu. Les aux revoirs sont les ricanements du destin. Le bégaiement du temps. Ainsi la haine comme un pitoyable aveu. Et la violence un piètre abandon.

J’aime tes affronts quand ils disent : vas-t-en.
J’aime ton cri qui arrache les miens.
J’aime ton bec quand il déchire mon nom.
J’aime tes crocs qui serrent mes paupières

 

J’aime tes mots quand ils disent : je t’aime.
J’aime ta voix quand elle s’offre à ma voix.
J’aime ta bouche qui appelle mon nom.
J’aime ta langue sur le bord de mes yeux.

 

Et c’est un désastre. De notre cage, nos mots, nos chants s’échappent pour rejoindre le bruit du monde. Chacun dans sa cage. Cacophonie.

Le désir brûle, car derrière ses apprêts il veut notre propre mort et il sait toujours le chemin le plus sûr. Il nous distrait pendant qu’il avance ses pions.

Même passé l’amour se vit au présent. Ainsi la haine.

Ainsi la haine comme un pitoyable aveu.

Dis-moi l’incendie qui dévaste ta langue.
Dis-moi la substance qui écorche tes veines.
Dis-moi les cyclones qui brassent ainsi ta chair.

 

Dis-moi le feu qui brûle ton esprit.
Dis-moi l’étoile qui coule dans tes veines.
Dis-moi tes tempêtes de chair.

 

Alors, Toi la prochaine, tu n’est pas la suivante, tu es encore la première. Tu es la seule, puisque le désastre doit s’accomplir. Et que tu as la forme de l’ombre qui m’anéantira.

 

Alors dis-moi surtout la paix et le recueillement et l’abondance dans le renoncement.
Dis-moi la sagesse des sables et comment on dénude son cœur pour marcher sans impatience vers un point d’eau perdu au fin fond du désert. Dis-moi les paysages de neige, les lumières d’un hiver, et le givre comme un gant de dentelle sur les ramures déshabillées des grands cerisiers.

 

Franck.

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9 décembre 2006

Mathématiques....

Il y avait sur la géométrie de ta peau des angles inconnus, des perspectives lointaines qui crissaient sous ma main, de cesmath_001 coins d’ombres où je me perdais, de ces sources d’eau brûlantes qui attisaient la soif, la faim, la peur même. Il y avait des parallèles folles et des ellipses féroces. Il y avait sur ta peau toute une géométrie de l’espace et des chiffres que mes doigts devinaient, pénétraient, décryptaient. Toute l’apesanteur et tous les centres de gravité qui se concentraient dans l’atome du souffle. Et il y avait ce vertige des nombres vers l’infini du désir ; plus ou moins l’infini, selon le sens de nos nuits, selon la pente de nos caresses. Et il y avait ce désordre des chairs, ces frottements lents et profonds à la tangente d’un soleil de nuit et de nos ventres affamés. Et il y avait nos disparitions, et nos abstractions pour lesquelles nous mélangions le chiffre de la bête et le nombre d’or. Et il y avait tes soupirs cosinus et ton cri vertical… et ma main sur ta peau, et mes lèvres sur ta peau, et mes rêves sous ta peau. Et tes larmes, aussi. Arithmétique des jours où nous nous tenions à l’écart-type de nos tentations, où nous faisions nos contes d’apocalypse, additionnant la chair à la chair, multipliant les frémissements.

C’était un temps arithmétique insatiable.

Temps qui s’avançait sur l’hyperbole de tes hanches.

Temps exponentiel.

Asymptote souveraine qui guidait nos heures vers le chant.

Mathématique du silence.

Algèbre universelle des équations à deux inconnus.

Franck.

26 novembre 2006

La maladie des mots.....

Un destin se construit toujours sur des ruines. Sur un écroulement. Comme si le délabrement était la condition, comme si la vie ne se présentait pas dans sa première évidence. Alors les ruines sont une fatalité. Et vivre c’est hanter ses propres décombres, c’est traverser les champs de batailles de nos défaites.

Les destins naissent au cœur des nuits. De préférence au cœur des nuits sans lune. Car chaque destin est avant tout une peur, une peur tenue à bout de bras, une peur qui vous lèche le visage au cœur des nuits sans lune. Un destin c’est l’histoire d’un franchissement de la lumière. Un voyage de l’obscur au plus clair. Du chaos à l’évidence, et chaque aube en rejoue la révélation.

Au début il a eu cette maladie. Cette drôle de maladie. Au début il y a eu cette maladie invisible, presque insignifiante. Et elle rodait, dans le souffle, dans le regard. Et elle ressemblait à l’ennui, à la lassitude. Au début on ne savait pas la nommer, et quand on la nommait on en souriait. Au début on était dans l’insouciance de l’enfance. Et il y avait trop d’enfance en nous pour s’arrêter sur si peu, sur tant d’insignifiance. Trop d’enfance.

C’est une faute. La première. Les autres suivent.

Drôle de maladie, sans formes, sans fièvre. Une maladie de rien, sans médicament. Une maladie qui n’est pas dans les os, qui n’est pas dans les chairs, à peine dans le sang, à peine dans les humeurs, silencieuse comme un serpent nonchalant. Maladie papillon, légère, aux symptômes d’enfance, cachée dans les plis de certains jeux, dans la suspension du temps entre deux rêveries, dans le hoquet entre deux rires, dans l’épuisement soudain qui envahit le ciel, l’air, le soleil. Au début c’est un voile de soie grise posé sur les yeux, sur la langue et tout au fond du crâne. C’est pour cela qu’il faut du temps pour se rendre compte qu’on en est atteint. Elle est juste un coin planté dans le fil des jours, par lequel s’échappe la joie.

C’est une maladie sans nom. Sans vrai nom. Et ceux qui la disent, ne disent rien, ou si peu. Ils en disent l’écorce, la peau, l’écume, mais taisent le long cheminement d’une douleur sans douleur, et le glissement progressif vers les ténèbres. Oui, rien ne dit cet épuisement du désir, l’effondrement du sang dans les couloirs du vide et cette vacuité insolente qui vrille chaque instant. Maladie de l’inaccessible, puisque rien n’est désormais intelligible, puisque tout est définitivement inabordable directement. Puisqu’il faut sans cesse inventer des chemins différents, pour relier en soi ce qui est disjoint, ce qui est décollé. Puisque tout est un champ d’épreuves, puisque toute la joie, tout les plaisirs se dérobent comme une eau qui s’infiltre dans les fissures de chaque geste.

Et la bougie de l’enfance se consume lentement, brûlant les dernières forces, absorbant dans sa lassitude, son accablement les dernières lumières. C’est comme un sourire qui s’efface. Ca ne fait pas de bruit un sourire qui s’efface, ça ne fait pas de bruit une enfance qui s’engourdie.

Dans les fissures du regard. Voir sans voir. Ne rien entendre aux débuts, aux fins.

La maladie des mots. C’est le nom que je lui donne. J’aurai pu dire la maladie de la vie, c’est la même chose. La maladie des mots. Il faut bien comprendre, en nous les mots sont malades. Ont peut les dire mais on ne les voit pas. On ne peut les écrire, ils se masquent, se dissimulent, se voilent. Et lire devient un champ de chardons à traverser. Et il y a 32magnifdes rivières souterraines sans fin dans lesquelles se perd la parole, et il y a des cavernes des gouffres où elle suite. Où elle goutte. Mot à mot. Et se fige dans la pierre, et dans les sécrétions de la langue, et dans les obscurs méandres d’un apprentissage impossible. Lire est un champ de chardon, comme si entre chaque mot griffait, avant qu’un néant apparaissait. Et écrire ne ressemble à rien, comme si la main se refusait, comme si l’œil s’aveuglait, comme si toutes les pensées devaient avant d’éclore traverser l’épaisseur d’un brouillard. Et il ne reste que l’oreille, qui fait ce qu’elle peut pour lire, pour écrire, pour attraper la musique derrière la stridence des brumes.

Drôle de maladie, que la maladie des mots. Elle n’empêche rien et pourtant elle entrave tout, même les rêves, surtout les rêves et le désir. Au début on est de plein pied dans l’existence, et puis la maladie des mots vous prends, et c’est comme un escalier qui se dresse devant vous, un escalier qu’il faut monter pour toutes choses, pour tous les gestes, même les plus anodins. Et vivre revient à anticiper cet escalier. Puisqu’il est là. Puisque chaque geste devra d’abord le franchir, puisque lorsqu’on arrive à la chose désirée on est déjà épuise de cette escalade.

Au début de l’enfance on reste insouciant, on croit que la vie c’est ça, que c’est cet escalier, alors on monte sans compter nos efforts, et l’on est épuisé, épuisé de tout.

L’œil, la voix, l’oreille, tout est dans le désordre et la confusion. Lorsque vous voyez un mot, votre voix ne sait le dire, lorsque entendez un mot, votre main ne sait l’écrire et votre œil est aveugle aux sons.

Il faut bien comprendre, le cerveau est parti en vacance, il gambade et vous ne pouvez le retenir, il court à travers champs et vous ne savez pas où il est. Il est en vadrouille.

Alors les mots se collent les uns aux autres, se coupent n’importe où, s’écrivent comme on les chante. Ils n’entendent rien aux règles de la vie, ils dansent et se faufilent quand on veut les saisir. Mots vagabonds, mots affranchis de tout, même de nous. Il faut bien comprendre, nos mots ne se soumettent pas, ils dictent leurs danses, leurs chants. Ils n’habitent pas chez nous.

Au téléphone Patricia me raconte. Elle est docteur des mots. Elle travaille avec des enfants dont les mots les ont quittés. Elle passe des heures avec eux à aller chercher les mots qui se sont perdus, à rassembler toutes les lettres, à les mettre dans le bon ordre. C’est un beau métier docteur des mots. Au téléphone, elle me raconte. Elle fait des associations, des sites, pour parler des mots malades, des mots perdus, des mots qui ne s’articulent pas à la langue. Elle me raconte. Surtout l’histoire de cette maman. De cette maman écrasée de honte de peur.

« Je lui ai parlé de toi… tu sais depuis l’enfance son calvaire, et toutes les difficultés, à masquer, à contourner…. Alors je lui ai parlé de toi, et de l’écriture… de la tienne, tu sais l’écriture de la maladie des mots….j’avais imprimé ton texte celui où tu parle de ça, « Je fais des fautes »…et j’ai voulu lui lire…et puis, tu sais l’instant était presque grave, comme si l’on touchait le centre de l’univers… tu sais elle ne lit jamais, à cause de l’effort, à cause que c’est impossible, alors tu imagines… à haute voix, c’est comme un chemin de croix, avec les chardons sur la langue… » A l’autre bout de la voix, j’écoute, et je sens monter la brutalité d’une émotion. Violente. Qui racle tous les souvenirs d’un seul coup. « Alors je commence à lire ton texte… et puis elle m’arrête… elle me prends le texte des mains, et elle dit : « je vais lire, moi… moi je vais lire »…. Alors elle commence… » Patricia me raconte cette femme lisant le texte, ânonnant le texte. Et moi j’ai l’impression de l’entendre, de la voir trébucher dans mes mots, oui je la vois tomber de la langue et se relever, se redresser, s’épuiser à chaque chute, mais se relever, comme si cela devenait vital de retrouver une dignité là, à cet endroit, à ce moment précis. Et j’écoute Patricia, et des larmes coulent, lentes, grosses, et dans cette fraction de temps, je sens déborder tout l’ennui et la désespérance de mon enfance. Et je sens que les chardons ne me blessent plus. « Tu sais, c’était dur, elle accrochait, elle buttait… » « Oui, je sais… les chardons… »

Il ne faut pas s’y tromper, car on pourrait en sourire, la maladie des mots n’est que la partie visible, parfois risible…mais c’est la vie entière qui est contaminée.

Chaque pensée.

Chaque geste.

Imaginez ce grand escalier en amont du désir, cette escalade qui brise tous les plaisirs. Imaginez toutes les stratégies qu’il vous faut inventer pour éviter cet escalier, pour éviter l’épuisement, l’ennui. Imaginez tous ces détours qu’il vous faut prendre, imaginez combien de fois on s’y perd, dans ces détours.

Elle me disait, au téléphone, toute cette émotion, de ces pas balbutiants dans le lire. Et je me souvenais. De ses heures que je passais dans le silence de ma solitude à lire a haute voix. A lire sans accrocher un seul mot, à lire en essayant d’effleurer le texte. Seulement. Aller, Franck, ce paragraphe, ce paragraphe sans bafouiller… tendu jusqu’à me casser en mille parties. Et immanquablement la bafouille arrivait. Immanquablement. Parfois dans les derniers mots du paragraphe.

Elle me disait toute cette émotion, de cette femme lisant mon texte…

Alors, j’ai lu envers et contre tout, passé les embûches les unes après les autres. Des milliers de livres, avec plus d’entêtement que de plaisir. Toujours les chardons dans les yeux et les escaliers. Alors j’ai écrit, envers et contre tout. Inventant mon écriture à force de l’écrire, avec plus d’entêtement que de plaisirs, parfois, mais avec la certitude que les chardons fleurissent aussi. Un jour.

Avec la certitude qu’un destin se construit toujours sur des ruines. Sur un écroulement. Comme si le délabrement était la condition, comme si la vie ne se présentait pas dans sa première évidence. Alors les ruines sont une fatalité. Et vivre c’est hanter ses propres décombres, c’est traverser les champs de batailles de nos défaites. C’est monter en premier les escaliers du désir, comme on monterait des gammes, comme on monterait des marées, avec entêtement, constance. C’est dire et redire en articulant chaque phrase de la vie, avec obstination, âpreté, en hurlant s’il le faut.

Je sais l’image qui se dresse en haut de l’escalier. Image tutélaire. Celui qui tenait la parole et les silences. Celui qui possédait les livres.

Quand je lis à voix haute j’ai le goût de tes cendres dans la bouche. Je suis sans haine, mais sans amour ni pardon pour toi. Je te dois tous les escaliers de la terre et toutes les ivresses. A dix ans je savais que j’écrirai. J’ai mis une vie à le faire, ma patience s’est habituée au goût de tes cendres. Et je t’userai, comme j’use ma langue et mes mots.

Quand j’écris je suis éternel et cela suffi à ma joie d’avoir l’éternité pour savourer ta cendre et de voir fleurir les chardons en haut des escaliers.

Tu vois, papa, j’aime les livres longs, épuisants, j’aime les textes longs, épuisants… mon âme est faite d’attente, et de cette lente montée vers les étoiles. Et contre ça, tu ne peux rien. Les marches de mon escalier sont faites de mots… et la langue est infinie.

Un voyage de l’obscur au plus clair. Du chaos à l’évidence, et chaque aube en rejoue la révélation.

Franck.

(Pour tous les dyslexiques et les dysorthographiques)

(Merci Patricia pour cette image...)

11 novembre 2006

A peine quelques mots.....

Comme une sorte de patrimoine génétique nous marchons dans nos textes avec une poignée de mots, toujours les mêmes. Et quoiqu’on fasse, il sont là, toujours les mêmes. La même poignée de cailloux qui roulent sur notre parole. Et ils sont la rocaille de notre langue. Et l’on voudrait en changer, et l’on n’y parvient pas, puisque l’on se décomposerait si l’on y parvenait. On pourrirait sur place. Dans l’instant. C’est eux, ces quelques mots de hasard, qui nous tiennent, avec les tonnerres qu’ils traînent, et les tempêtes qu’ils brassent. Tout tient sur quelques mots. Cinquante, cent, pas plus. C’est notre trésor et notre chemin de croix. Quelques mots, toujours les mêmes. Bien sûr que l’on veut les contourner, et que les chemins du texte veulent s’en éloigner, mais ils reviennent comme une vague, comme une grosse marée, comme si notre pensée, toute notre pensée se rassemblait là, en quelques mots, toujours les mêmes, comme si nos sensations, nos impressions, nos sentiments, nos élans, notre espérance tenait entiers, là. En quelques mots. Toujours les mêmes. Un petit sac de cailloux. Poussière tenace du verbe.

Ils s’inscrivent dans le texte à notre insu, on ne fait que les retrouver, on ne fait que leur céder. On butte, on trébuche dessus. Et puis on cède. On ne les a pas choisi, ils ont toujours été là, en nous, avant nous. Ils nous attendaient.

 

Ecrire c’est le double mouvement qui tente de nous en éloigner, et qui nous y ramène. Toujours. Dans chaque texte il y a une fatalité. Il y a ce mouvement de la vie et de la mort. Et il y a ces mêmes mots entre les deux élans du mouvement, cette tension de quelques mots jetés au hasard de la page et qui se regroupent, pour nous signifier, pour nous éprouver un peu plus.

Même chant de l’usure. Et ils sont la voix d’avant notre voix, et ils nous précédent dans les saisons à venir, dans les saisons passées. Nos pauvres mots. Misérables. Pitoyables.

Peut-être nous gardent-ils en nous même de peur que l’on s’enfui ? Peut-être sont-ils la terre de notre exil ? Et le seul chant que nous connaissons. Sable, restes, rognures de nos chagrins. Ils enchaînent notre langue. Ils nous signent. Ils nous saignent. Ils nous assignent. Ils sont le champ clos de nos errances, de nos courses empêchées. De notre pauvreté.

On les répète sans cesse, c’est cela qui nous effraie, qui nous sidère. Qui nous fait croire fou, déraisonné.

 

Alors on appelle le silence, pour les taire, pour les tuer, pour les blesser. Mais, même au creux de notre silence le plus profond, ils sont là, tapis dans l’ombre de la langue, ou dans un coin de désir, ou dans un éclat d’espérance.

Chacun a les siens, comme chacun a sa croix. Ces pauvres mots qui débordent de leurs significations, parce que nos vies les a dévoyé, corrompu, parce qu’on les a chargé comme des navires et qu’ils dérivent, maintenant dans notre parole, loin des ports et des escales, loin des rives, loin des âmes.

 

Alors on les retrouve de texte en texte, comme des hoquets de la langue. On les retrouve avec des habits différents, des couleurs changées, ils tentent de se dissimuler, mais toujours ils reviennent. Toujours ils sont là. Cailloux usés de notre indigence. Cailloux roulant la langue, pesant du poids du malheur, du destin, comme un enchantement ou un ensorcellement. Et ils sont la litanie de nos jours, de nos heures d’écriture, et ils conduisent le texte là où ils veulent, toujours au bord du gouffre, toujours au bord des peurs, découpant la forme de notre île, découpant nos distances.

 

Au début on les croit nos amis. Alors on les invite au festin de la parole. On croit aux noces, aux significations, aux Myosotis_20scorpioidesrévélations. Ils permettent d’avancer dans la langue. Et puis on commence à les user. Ils deviennent familiers. Trop. C’est après qu’ils se déploient. Parce qu’ils sont juste un peu plus grands qu’eux-mêmes, ils se déploient. Parce qu’ils débordent juste un peu de leur sens, parce qu’il y pend toujours un peu de notre chair. Ils se déploient, comme la toile d’une araignée. Ils sont là avant le texte. Avant nous. Pour parler le texte à notre place. Pour raconter leur propre histoire, indifférents à la notre. Ils racontent une histoire qu’on ne comprend pas toujours, une histoire dont on est exclu souvent.

D’où nous viennent ces mots, ces mots qui se répètent ? Comment se sont-ils accrochés à notre langue ? Que savent-ils que nous ne sachons pas ?

 

Peut-être qu’écrire c’est ne pas utiliser toute la langue ? Peut-être que c’est tenter de tout dire avec très peu ? Peut-être qu’écrire c’est précisément cette répétition inlassable de quelques mots ? Peut-être que c’est cette pénurie, cette pauvreté de nous, cette indigence. Peut-être qu’à force de les répéter, leur sens peut s’agrandir à l’infini. Peut-être qu’il ne suffirait que d’un seul mot ? Un et innombrable… peut-être….

 

Les plus beaux bouquets sont fait de peu de fleurs. Pas les plus grandes. Pas les plus belles. J’en ai reçu d’éternel, qui n’en avaient qu’une.

Une petite fleur de talus, froissée, nue, tenant l’univers dans ses pétales.

Franck.

15 octobre 2006

Dans le passage......

Chaque texte nous laisse dans le passage. Un éternel passage. Sans rive. Être là. C’est tout. Toujours partir et ne jamais arriver. Là. Dans le courant d’air de la vie. Les volets battent, les portes claquent et le texte nous laisse là. Entre. Pantelant dans le passage. Lourd. Sans aisance.

Les textes sont des orphelins. L’espace d’un instant on a cru pouvoir leur offrir une famille…. Et puis ils nous quittent, alors on reste dans le passage. Et c’est nous l’orphelin à secourir. Le texte nous a seulement accueillit un court instant dans sa famille de mots, sa famille turbulente et bruyante. Et après la famille nous quitte. Et l’on reste là, dans le passage encombré de désordre et de silence.

Et l’on sait qu’on ne sera d’aucune famille.

Le texte ne ment pas, il nous promet la solitude et il nous la donne. Comme une fleur rouge sang. Il l’incruste même. Il labagan01 grave, de peur qu’on oublie que s’est nous qui l’avons sollicité. Elle devient notre nom.

Et nous restons dans le passage. Entre les portes du désir. Coupé des horizons. Immobile entre deux mouvements, deux élans. Et c’est ainsi depuis la nuit des temps. Car la nuit des temps est le lieu du poème. Toujours. La nuit. Et après le passage. L’entre deux.

L’attente.

L’inquiétude.

On ne ressort pas complètement indemne des mots. Avec cette double sensation. L’accroissement et la perte. La douceur et la violence. Comme dans le vertige.

Pendant le texte les atomes de la vie sont portés à incandescence. Comme dans l’amour quand les corps s’effleurent d’insouciance et d’oubli, ou quand ils se cognent l’un à l’autre dans l’abandon et l’ivresse. Comme dans l’amour où brusquement on sait qu’il n’est plus question de douleur mais de débordement, où l’extase décide de ne plus descendre, mais au contraire, de monter. Le mascaret ride le fleuve comme un frisson de jouissance. Le texte nous a défait du temps, jeté hors des doutes, il nous a pris la main et le cœur pour nous faire traverser l’infini à la perpendiculaire de nos passions et dans la diagonale de nos souvenirs. Le texte réinvente la géométrie de l’espace et du corps, dans les angles se trouvent l’ombre et le souffle, et les parallèles se rejoignent sur les lèvres des rêves, et les ellipses nous réchauffent de leurs foyers majestueux. Et c’est un temps simplifié où les équations retrouvent leurs inconnues. Et les ondes ne vibrent plus, elles ne font que trembler, que frémir, et elles n’oscillent plus, elles ne font que se balancer comme les roseaux dans la brise d’été. Et le mascaret redresse le fleuve de sa langueur chagrine.   

Et juste après le texte, la droite se raidie, l’infini se relativise, les parallèles s’assagissent et se mettent à bonne distance l’une de l’autre, comme des inconnues qui se toiseraient de haut. Les perpendiculaires s’ennuient à nouveau, et l’ombre quitte les angles morts de la vie pour se répandre en obscurs savoirs. Après le texte c’est le tems des redites, des pensées sur la pensée, des constructions fragiles. Après le texte c’est le temps des insectes. Temps mesuré, sans ambition, sans imagination, qui ne sait que finir. L’entre temps du texte, avec le fleuve vautré dans sa lassitude féroce et gourmande. C’est un temps somnambule, nos actes ressemblent à des actes mais ils n’en ont plus la vérité, comme si le rêve était clivé, ou troué par la lame du soleil.

On est dans le passage, dans les couloirs du jour avec des portes à l’infini, des portes closes. Et le fleuve qui coule dans son infinie indifférence hautaine. Et notre maladresse importune les silences, car ici, dans le passage, ils ont changé de nature, d’humeur. Ils nous regardent, ils nous désignent. Certains nous accusent.

Après le passage. Un autre mascaret. Après… Un autre…

Et la hache du texte coupe un peu plus mes amarres.

Je suis en partance pour l’exil.

Un jour il n’y aura plus de retour possible.

Un jour…

 

Franck.

 

( « On ne sort du temps que par la bonté. » C. Bobin)

8 octobre 2006

La parole impossible......

La parole amoureuse et une parole folle, elle se dit avec les yeux et avec l’horizon. Elle est folle parce qu’elle raconte la nuit, même en plein jour. Surtout en plein jour. Elle est folle parce qu’elle est pauvre, et qu’elle est faite de quelques mots, toujours les mêmes, comme les prières. Et d’un nom, d’un seul nom, comme un seul clou. Et qu’elle sort froissée par le silence qui la recouvrait, et qu’elle se déploie, comme un pétale dans l’aurore, comme le pas maladroit de l’enfant qui commence à marcher. Et qu’il faut pour la dire un ciel entier dans la bouche.

Lent redressement du murmure qui cherche son souffle dans un désastre de lumières et d’ombres. En se dépliant dans labaiser voix incendiée, elle se déshabille, impudique et offerte. La parole amoureuse n’est pas belle, puisqu’elle a quitté la terre et qu’elle est insensée, et qu’elle est inaudible. Et qu’elle est sans intelligence puis que c’est la seule parole vraie, jamais dite. Et qu’elle est sang, feu, dévastation, anéantissement.

Et qu’elle n’est pas faite de mots, mais seulement de visage et de chair brûlée, de chair sauvage et désespérée.

La parole amoureuse est faite de l’échange des lumières, au crépuscule et à l’aube car il n’y a pas de temps pour la dire, pas de lieu pour l’entendre, à par les angles. Car elle n’est faite que d’abandon, et d’éternité tissée d’infini. Elle est la peau qui colle aux lèvres. Et elle est la source au milieu des sables, car elle naît au plus profond de notre solitude claire. Elle ne sait que glisser sur la neige sans laisser de trace. Elle ne sait qu’effleurer l’océan. Enlacer les nuages.

La parole amoureuse ne s’écrit pas, elle est la page blanche et la main qui la caresse et la peur qui l’interroge et la larme qui l’inonde. Elle s’invente et meurt dans l’instant où elle se dit, et à sa place il ne reste que le printemps. Elle est houle insaisissable, où l’espoir à la désespérance se mêle. Lent mouvement du temps et du sang. Lent tremblement des chairs.

02

La parole amoureuse est une parole vaincue, jubilant de sa propre défaite, précipitant même cette défaite. C’est une parole qui naît hors de nous et qui vient mourir sur nos lèvres dans l’éclat d’un silence offert. Elle contient le monde depuis son origine, elle en sait la fin. C’est pour cela qu’elle est d’abord renoncement et consentement. C’est une parole qui n’a pas de force, seulement de la puissance, assez pour couper le réel en son point le plus dur. Personne ne la connaît, elle ne s’apprend pas, mais chacun la sait, puisqu’elle tient à elle seule les fils de notre vie.

La parole amoureuse s’avance à rebours car elle tourne le dos à tout ce que l’on a vécu, elle revient vers notre enfance la plus pure, la plus désolée, et elle va pieds nus dans la langue comme une gitane ébouriffée. Parole dégagée de la parole. Murmure délacé du murmure. C’est une parole effondrée car il lui a fallut traverser les FirstCaresspeaux mortes, les chairs molles, les os cassants et le mur de silence qui la protège de l’indécence, et de l’impudeur. Elle se consume dans le baiser qui la souffle et renaît de son propre désarroi.

Elle ne sait que fleurir, la nuit, au bout des doigts et sur les paupières closent.

C’est une parole qui s’est quittée.

Une parole d’au-delà.

Une parole débordée.

Sans mémoire.

Sans lendemain.

Brisée seulement d’éternité.

Franck.

23 septembre 2006

Entre l'avant et l'après.....

Il y a un avant et il y a un après. Entre les deux, un grand champ de neige. Et l’écriture, blanche, sur la neige blanche. L’impossible inscription de l’instant. De l’eau sur de l’eau. Que savons-nous de ce que nous écrivons ? Si peu. A part ce mouvement qui remonte des viscères, qui roule sur le thorax, froisse les poumons, et qui vient s’effriter dans la bouche. Que savons-nous de ce que nous écrivons ? Rien. L’objet du texte invente le sujet. Ecrire pour maudire la parole. Invoquer le silence dans des phrases trop bruyantes. Parler est vain, se taire impossible. Vivre l’écriture entre les deux. Le grand champ de neige. Blanc. Et l’écriture trop blanche. Le pas de l’écriture s’enfonce. Tasse. Disparaît sousraquettes_trace le poids de son insistance. La phrase ne tient rien. Et je ne retiens plus la phrase. Elle m’entraîne dans le blanc.

L’anachorète a fait trois tas devant sa grotte. A droite il a posé ses gestes, tous ses gestes, toutes ses actions. A gauche, il a fait un tas de tous ses vêtements. Et au centre il a déposé sa parole. Toute sa parole. Tous les mots de sa langue, même son nom. Puis il est entré dans la grotte, il s’est assis. Il a fermé les yeux. Alors il n’y eut ni avant, ni après. Il n’eut plus à traverser le grand champ de neige. Il était la neige. Une et innombrable.

 

L’écriture tient les bords du temps.

 

 

ÐÑ

 

 

La vérité du mot c’est le silence qui le suit, la vérité de l’amour c’est le silence qui le précède. Car il nous faut conquérir l’âme du monde pour l’accomplir ou le brûler. Pour l’accomplir en le brûlant.

 

 

ÐÑ

 

Nul lieu ne nous attend.
Nul temps ne nous espère.
Nous sommes issus d'une fièvre ou d'une folie, nous sommes une trace qui s'épuise dans l'infini des cieux, une ivresse à la dérive, une note qui s'obstine, un rêve qui s'effiloche, un simple souvenir dans la mémoire des dieux.

 

 

ÐÑ

 

 

Ecrire conjure le vide.

C'est la tentative d'un dialogue avec sa part la plus irréductible, sans doute la plus douloureuse.
Il s'agit de côtoyer les ombres de les frôler, de les désigner de les ressusciter. Il faut rajouter quelque chose au vivre, soit pour le parfaire soit pour le refaire pour lui donner sa dimension de silence. De fièvre.
En fait, écrire nous dit l'ombre de nos actes, de nos paroles et le trou décelé dans l'écorce crevassée de nos vies démembrées.
Ecrire touche à la substance même de ce que nous ignorons.
Ce qui fut ignoré sera écrit
Ce qui n'a put être dit sera écrit
Ce qui n'a put être écouté sera écrit
Ce qui a été refusé sera écrit
Ce qui a été perdu sera écrit
Ce qui a été espéré sera écrit
Ce qui a été pleuré sera écrit
Ce qui a été sali sera écrit
Alors, alors seulement, ce qui aura été écrit sera chanté.

 

ÐÑ

 

neige_champs

Rejoindre un cœur est un voyage impossible. Rejoindre un cœur est une vraie folie, parce que les mots tombent, ils nous échappent et se brisent aussi facilement qu’un souvenir, ils ont besoins de toute notre attention pour rejoindre, à force de couleur, de musique, d’élan, une parole juste et attendue. Peut-être secourable.

L’amour court sur la lame d’un sabre, un mot trop lourd, trop pesant et c’est la blessure. La rosée qui l’abreuvait, qui le nourrissait, se transforme en sang, c’est ce qu’on appelle le sang du poète.

Le plus court chemin pour le mot c’est le baiser.

 

Combien de temps pourrais-je encore tenir les bords tranchants de l’écriture ?

Franck.

17 septembre 2006

La couleur du silence.....

A regarder en arrière de l’écriture je me rends compte d’une chose, c’est de l’instabilité du mouvement. Il y a les textes de surface, ceux plus médians et d’autres au ras de l’os. L’humeur de l’écriture navigue entre ses trois niveaux, ces trois élocutions. Plus on perd en lumière plus on gagne en intensité.

La peau, la chair et le sang, l’os.

L’évidence est dans les « Marie Madeleine » de Georges de La Tour. Trois tableaux. Pas trois essais. Trois niveaux d’écriture. Trois temps du temps. Trois temps de l’arrachement.

gdelatour_madeleine_metrop_artchiveJe regarde. Fasciné. Avec cette émotion confuse, envahissante. Brûlante. Ce n’est plus une peinture, c’est un chant. Dans cette avancée dans le noir, dans le silence de la couleur il y a un mystère. On touche là, l’os du peintre. L’épure du mouvement.

Il y a une progression. Au premier tableau, Marie Madeleine se trouve au tout premier instant de sa révélation, elle a encore ses vêtements de fille de plaisir. Elle vient d’arracher ses bijoux. Elle est en marche vers l’inconnu de la foi. L’expérience intérieure.

Elle appelle le noir, et le peintre lui répond. Lui aussi se met à genoux pour peindre le silence. Il s’applique à cette lumière. Invente des lieux de regard qui n’existaient pas. Il invente un pays de recueillement. Il s’applique dans ce noir qui n’a rien de tragique. La lumière n’est qu’un reflet. Même la bougie disparaît. Traversée. Perforation. Envoûtement. Il s’applique à inventer la lumière de l’amour. Avec le silence qui va avec. Il nous met a distance, pour nous prévenir. Pour protéger Marie Madeleine aussi. Elle est plus nue, qu’elle ne l’a jamais été. Elle touche le dénuement de la foi. Eteindre le monde bruyant, sauvage. Eteindre la lumière des agitations vaines. Attendre. Aller au bout du désespoir. Ne plus rien espérer. User ses humeurs. Qu’il ne reste rien. Que la voix du silence. Oum Kalsoun. Déchirement du ciel. Mahler. Eteindre chaque mot de la langue, un par un.

Au premier tableau, Marie Madeleine vient de faire le saut. Après elle apprend dans la douleur sacrée à consentir. C’est l’histoire du vol ébloui. La chute dans la lumière obscure. Saint Jean de la Croix. Les expériences artistiques qui n’auraient pas de versants spirituels n’auraient aucun intérêt. Et par ailleurs cela n’implique aucunement l’existence d’un quelconque dieu. Avant il existait la peinture, Goya invente le peintre. Il lui fallait un pays à ce peintre, de La Tour l’imagine. Il fallait un lieu de l’âme.

Noir, lent, lourd. Pesanteur de la grâce. Fragilité de nos destins. Désarticulation de la langue. Atteindre la coupure, l’entaille, la morsure.

09magdalRembrandt peint la nuit, Goya aussi, mais là… Dans ce troisième tableau de de La tour, ce n’est pas la nuit, c’est autre chose. De plus profond, de plus insensé, c’est le lieu impossible de notre vie. Faire sortir la lumière de toute cette ombre, la chercher au centre obscur. La faire venir de derrière le tableau. Voir le destin de la flamme dans ces trois tableaux c’est voir notre propre destin. D’abord double, tout en richesse et en reflet. Puis simple et droite. Enfin en manque, en chaleur, en irradiation. La lumière de de La Tour suggère sa disparition, son absence. Elle n’est jamais si présente que lorsqu’elle disparaît.

Nous sommes entrés avec Isabelle dans la petite chapelle de St Médard. Souvent nous y allions. C’est une fin d’après-midi d’été. Il a fait chaud. Le granit des pierres transpire de fraîcheur tendre et tranquille. Quelques cierges sont allumés. C’est une fin d’après-midi d’été. Dehors le jour s’apaise dans les derniers crépitements de chaleur. Dans la chapelle d’ombres il fait bon. Il fait bien. Il fait heureux. Temps fragile. Je sens les lèvres d’Isabelle se poser sur ma joue. Ses yeux rient et elle pose son doigt sur sa bouche. Chut… ! « Ne dis rien… ». Elle s’avance. Et elle se met à genoux. Et elle est prise dans l’onde de lumière du grand cierge. Et ça aussi c’est un tableau. Elle est à l’intérieur. Non, elle est partout, sauf là. Pour s’enfuir elle est passée par son centre de silence et puis hop ! Pâle, blanche, perdue. Belle, infiniment belle les yeux clos, la face tendue vers le petit vitrail. C’est étrange, j’ai brusquement l’impression qu’un voile la nimbe. Je suis tout près. Je ne peu détacher mon regard de sa figure blanche, pâle, infiniment belle. Le temps n’a plus de prise sur le jour. Et plus le soir arrive plus sa pâleur ressort. Maintenant il fait nuit. Le cierge absorbe tous les restes de lumière. Sur les joues d’Isabelle je vois rouler de minuscules larmes. Silence contre silence. « Sortir de la prière c’est comme accoster, on regagne la terre ferme et pourtant on a encore dans le corps la houle du voyage…on sait qu’il fait jour et pourtant on est encore dans la nuit. Et pourtant c’est un bonheur… »

Elle aimait comme elle priait. Avec abandon, et blancheur. Avec cette intensité calme. Avec ces larmes qui n’étaient pas toutes chagrin.  « Tu as fais un beau voyage ? ». Elle se sert contre moi, prend mon bras. Nous sortons. « J’ai frais, et c’est si bon… »

gdelatour_madeleine_ngwash_cgfa_agrandieLe chemin d de La Tour est un chemin d’écriture. De tableaux en tableaux, il n’allège pas, il développe, il accentue, il aggrave. Il rend grâce. Le noir n’est pas une absence de couleur, c’est la couleur de nos vies d’écriture. A coup de grands à-plats d’ombres il traduit le silence le plus radical. Dans le dernier tableau Marie Madeleine est à son œuvre. Elle prie, médite ou écrit, qu’importe, elle est au plus près de sa désolation et de sa joie. Elle est là, mais elle est ailleurs. La main gauche posée sue le crâne des vanités lui rappelle la fragilité des entreprises humaines. Maintenant elle ne sait que brûler. Si dans le deuxième tableau on peut encore imaginer qu’elle doute, il n’est plus question de doute au troisième. Un tel silence ne peut naître que de la certitude d’une âme franche, humble et droite.

Avec lenteur le peintre pose le noir du tableau. Lentes et profondes couches de noir. Il est dans son atelier. Il se tait. Il peint. Il n’en fini pas de redire la même chose, les mêmes couleurs, la même espérance. Silence sur silence. Il pense à Marie Madeleine. A sa solitude. Lui aussi il est arraché. Seul. C’est une montagne ce tableau. Ce noir. C’est un océan. Un ciel. Il s’applique, là plus qu’ailleurs. Ne pas succomber à l’envahissement. A la folie. Et pourtant c’est bien une folie ce tableau. Ne pas trembler. Il se souvient de sa première Marie Madeleine, il en avait peint la peau, presque la poitrine. Et puis…. Comment écrire le dénuement de l’âme ? Comment sans détruire la couleur ? Comment sans essayer de créer la plus improbable lueur ? Comment dire la fragilité et la force dans le même éclat ? Comment dire l’impossible travail du peintre. Tout enlever en gardant tout, et plus encore. Comment peindre le souffle ?

Et c’est un long poème de vie et de mort. Peindre la gravité c’est comme l’écrire, c’est peindre le blanc de l’os avec le rouge du sang. Et recommencer…. Et recommencer…. Et recommencer….

« …on sait qu’il fait jour et pourtant on est encore dans la nuit. Et pourtant c’est un bonheur… »

Franck.

16 septembre 2006

Le présent du passé.....

C’est étrange, reprendre un texte d’avant, c’est comme être dans le présent du passé. Ce n’est pas du souvenir, ce n’est pas de la mémoire, c’est… un temps déchiré.

Il me faudrait dénuder le temps. Défaire chacune de ses couches, chacune de ses peaux.

Je suis une eau errante dessourcé. Je n’en finis pas de couler hors de toute direction, de tout sens. Je cherche un lieu, une âme, un parfum, une voix, un chemin. Il n’y a pas d’issue à l’errance, c’est d’ailleurs comme cela que nous la reconnaissons. Pas d’issue.

Défaire temps de ses exils. Avec la patience du tailleur de pierre.

« Il me faut dénuder le temps.
Il gît nu maintenant, dans son impudique pureté, étendu dans le lit de la langue, et je pose mon cœur sur l’oreiller des mots, et je recouvre mon corps d’un linceul transparent…
Temps nu…
Il plante sa lame tranchante dans le gras de ma vie jusqu’à en toucher l’os…

L’os.
Temps nu d’attente verticale et crépusculaire, parenthèse frémissante aux paupières du rêve.
Faux blanche dans un champ d’asphodèles…
Temps nu du silence…. Ecoulement bourdonnant de substances misérables dans la veine des heures… »

Ces mots sont habillés de pénombre tremblante. Il y a la bougie qui éclaire à peine le bureau. Pas un bruit. Je m’entends respirer. C’est un vertige ce retour en arrière de l’écriture. Ces mots là, étaient partis au loin, et les voilà qui reviennent. Je les accueille comme une marée. Sombre déferlement. C’est avant, et pourtant c’est maintenant, c’est le même temps.

Je parle du plus profond de ce grattement d’os. De ce temps arrêté.
Pourtant… j’essaye de rejoindre avec quelques mots murmurés, avec l’écriture la plus virginale, avec rien, une rive inconnue couleur de l’ambre…
L’écriture est le geste le plus dénué de sens. C’est une pure folie. Vivre à l’intérieur l’expérience du serpent sacré. Et de l’exil.

Mon rapport au temps est insolite, il est entré en moi par la porte de l’ennui. Donc de l’oubli. Seule la rêverie permettait d’effacer l’épaisseur, la consistance, résistance d’un temps douloureux. Attendre lorsqu’il n’y a rien à attendre. Faire passer, user l’immuable est le poison de toute une vie. Dans l’ennui il n’y a pas de début, il n’y a pas de fin. Il n’y a que l’interminable noyade. Quelque chose en soi, ne cesse de chavirer.

D’où venait-elle ? Quelle partie de ma mémoire brûlait ? Quel océan m’appelait ? Avait-elle un visage ? seulement un visage…..Quelle drôle d’espérance m’habitait.  J’écrivais à l’ombre d’une bougie. Dans une faible lumière chancelante, recueillie, d’une bougie toute simple. C’était un temps ou écrire était écrire à quelqu’un.

« Pour toi j'ai labouré la terre du ciel avec ce glaive de cristal capturé aux rayons scintillants d'une étoile.
Pour toi j'y ai semé des perles de printemps
J'ai creusé l'écorce inquiète des jours pour faire issir de chaque désir des essaims de cerisiers fleuris… »

Après vient le temps ou l’on écrit à personne. Les mots ne sont plus destinés. Ils sont « la » destiné. On les décharge peu à peu des intentions, bonnes ou mauvaise. On éteint progressivement leur lumière. On les veut plus silencieux. On les veut plus lents. Plus justes.

Je me voulais jardinier. Je ne suis qu’un laboureur.angelus

« Pour toi j'ai puisé au puits de mon sang dans cet étrange étranglement de ténèbres.
Pour toi j'ai affronté les pentes vertigineuses des ravins de la nuit,
Et dix fois traversé l'échancrure du néant,
Et cent fois prié les entrailles du temps,
Et mille fois bénis la grâce tournoyante des galaxies… »

Il y a une exaltation née de la couleur des mots et du rythme de la phrase. Comme si les mots se fascinaient eux-mêmes, comme s’ils étaient pris dans leur propre ivresse. Leur propre délire d’invocation. Je me souviens de ce brassage intérieur. Déraison que tout cela. Je n’étais qu’à la surface des mots. Sillon superficiel.

J’utilisais les mots. La vérité, c’est eux qui doivent nous utiliser. Le mot juste doit blesser. Les mots vrais peuvent tuer.

« Je me suis fait mage pour guetter ta venue dans les dessins des cieux.
Oui, j'ai labouré l'immense cosmos arrachant inlassablement les racines fibreuses de tes cauchemars, déchiquetant sans trêve les ronciers du soupçon.
J'ai poussé les murs de l'horizon pour te faire de la place,
Attisé les aurores pour réchauffer ton cœur,
J'ai tissé le grand voile des nuées pour habiller la nudité de tes rêves,
J'ai tremblé de tes frémissements… »

Trop bruyant. Infiniment trop bruyant. Il n’y a pas d’espace dans cette parole. Pas même de quoi y glisser un silence. Respiration d’essoufflé. L’incantation appelle la magie et le mystère, et la révélation. Et c’est une eau hésitante, malgré le ton la marée ne monte pas. Il y a là, un entêtement désespéré.

« J'ai chargé des montagnes de mots dans le char de

la Grande Ourse

pour verser, au matin, sur les bourgeons galactiques cette pluie fine de lueurs de hasards dérobée aux velours de la nuit.
Dans le champ des abîmes j'ai incendié les brumes pour guérir tes détresses et leurs cortèges d'ombres neigeuses.
Pour étancher ta soif j'ai recueilli l'écume laiteuse d'un astre neuf,
Et tressé dans les spirales étincelantes des comètes une couronne divine pour parer ton front haut,
Et d'un seul baiser sur la fêlure vulnérable de tes lèvres immobiles je déposé le souffle incandescent du firmament… »

Pourtant ce texte ancien résiste. J’aurais voulu l’attaquer, le défaire, le réduire. Mais je n’y parviens pas. Comme s’il portait autre chose, comme si cette autre chose invisible me tenait encore. Quelque chose de l’ordre de l’affranchissement.

« J'ai voulu l'impossible, surtout l'impossible, pour me croire délivré des terreurs du déclin… »

Exhortation qui cherche avec accablement à se survivre. Presque à se convaincre, comme dans une transe vaudou. Parole de danse macabre.

« Epuisé, foudroyé par la chaotique et bourdonnante espérance je me suis allongé au pied des grandes meules de l'univers, sur ce tapis de brindilles claires, lambeaux de silences oubliés par le temps
Voilà ce que j'ai fait
Voilà ce que je dirais sous le voile de ton sommeil, de ma parole la plus blanche au cœur de ma nuit la plus noire… »

Mais mon amour va l’amble, battement désaccordé au creux d’un monde désarticulé.

Brûlure sacrée des instants rares
Orchidée cueillie sur les lèvres du jour

Je t’ai vu allongée les yeux fermés
Ni vivante
Ni morte
Plus que vivante
Plus que morte
Plus vraie qu’un soleil
Sur le coussin fragile des mots j’ai rapproché ma bouche pour souffler sur ta gorge une caresse rouge.
Sous l’arche de ton sommeil vacillant ma voix devint rumeur innombrable…
Murmure ruisselant…

Et ton innocence flotte auréolée d’un tremblement limpide.
Et ta chevelure noire déverse des champs de comètes frémissantes.
Et ta bouche savoureuse s’arrondie dans la chair sanguine des oranges.
Et tes yeux effarouchés chancellent comme des guirlandes de chandelles.
Et tes mains délicates en éventails balaient les poussières désargentées de la nuit comme l’aile du papillon effleure le cœur des roses.
Et ton sourire amande a la chaleur des étreintes.
Et ta voix captivante connaît le luxe et l’harmonie des plus grands paradis.
Et ton front réfléchit la lumière et la grâce des lys.
Et ta peau séraphine se perle de rosée.
Et ton corps élégant traverse enfin l’aurore……

Traverse enfin mon rêve.

Traverse enfin mon rêve.

Traverse enfin mon rêve.

Traverse enfin mon rêve…….

Trop de parole dans ces mots. Car le monde s’enchante de la parcimonie, de la rareté, cela l’allège du trop plein, de l’excès, de la tonitruance de nos vies.

Car le monde a besoin du peu et du rien. Il a besoin de ce temps suspendu, presque perdu.

Comme ces prières qui montent des cloîtres : silencieuses, invisibles, cris inaudibles à force de s’opposer au vide, au néant, à nos insuffisances…

Tous ces riens, ces si-peu jetés dans l’espace.

Car le monde s’enchante d’une seule présence invisible, d’un seul geste, d’un seul baiser, d’un seul mot prononcé dans le dénuement et dans l’absence de toute réponse.

Franck.

10 septembre 2006

Reprendre.....

J’ai repris « ma » tentation de Saint Antoine. Du temps a passé. Quand je relis cette écriture je sais bien que du temps a passé. C’est dans l’avant. L’avant de quoi ? Je n’écris plus vraiment comme ça.  Mon Saint Antoine cède. Il y a quelque chose en moi qui cède. Toujours cette même impression de digue débordée. D’écoulement. D’hémorragie. Des sensations d’eaux. Flaques, sources. Océans.

Marais.

En se moment c’est un marais qui suinte.

« J’ai marché en marge de ma vie.

De longues années

Sans doute même de longs siècles

Pour m’arrêter un jour au bord de votre visage

Et j’ai voulu m’asseoir

Et ne plus bouger

Jamais

Simplement vous regarder

Toujours… »

L’image de cette reine de Saba a toujours traversé mon imaginaire. Reine boiteuse. Mais reine quand même. Et l’improbable rencontre du désert. Chair contre oraison. Bruit contre silence.

« Au creux d’une défaillance de lumière j’ai vu au fond de vos prunelles les grandes étendues de poussières blanches du royaume de Saba

Aux confins de tous les déserts

Là où les prières deviennent de simples souffles

des chants d’azur éparpillés

Souvenez-vous, en ces temps là vous étiez reine

Reine gracieuse à la pâleur singulière

Reine du pays du vent

Vous trôniez au centre d’un temple de sable, d’étincelles d’éternité

Souveraine majestueuse d’une citadelle de lumière et de tourbillonnement

Princesse immaculée miraculée des limbes juste assez boiteuse pour ne point offenser Dieu

Votre présence effleurante flottait légèrement comme un lambeau de rêve

Ni tout à fait ici, ni tout à fait ailleurs

Oui, vous étiez reine vos gestes le dessinait

Déesse, vos yeux le révélaient

Et votre voix chantait le chuchotis des amants éternels… »

Mes souvenirs du désert sont construits sur le manque. Sur l’absence. Sur le malentendu aussi. Sur la fuite que je n’ai pas reconnue, sur la lâcheté que je n’ai pas voulu voir. Pendant des mois j’ai attendu ce qui ne viendrait jamais. J’ai interrogé le vide des sables. Je n’ai eu aucune réponse. Pouvait-il en être autrement ?

« En ces temps là, ermite désolé, je vous ai vu venir, vous sortiez de la nuit emmitouflée d’ombres claires, drapée d’un grand voile constellé

En ces temps là mes os grinçaient de peur

Je passais de dune en dune, de jour en jour, de blessure en blessure, conquérant d’un vide toujours à venir dans la seule espérance d’une stridence inattendue

Le cœur vert

Je passais les bras ouverts au grand vent chaud étreignant des mirages si lointains

Entre mes doigts coulaient déjà ces cendres de temps

J’étais une étoile noire tombée dans de trop grands hasards

De sombres hasards

Un baiser m’eut sauvé

Pas même un baiser

Rien

Pas même une enfance

Seulement des restes d’amours effilochés

En ces temps là votre silhouette délicate est passée sur mon cœur

A glacée mon sang

Votre parfum disait l’infini de l’espoir… »tentation

Mon rapport à la solitude est étrange. Plus le temps passe, plus je la ressens comme une évidence. Nécessaire. Je n’ai jamais pu vivre dans le monde. Je le traverse à mon pas, avec mes hésitations, mes élans. Mais je ne m’arrête pas vraiment. Voyageur immobile.

Je relis. Je n'écrirais plus comme ça. Pourtant je n’arrive pas à reprendre le texte. Je sens bien ma volonté dans ces lignes de m’accrocher à une sorte de lyrisme. Je me revois écrire. A nouveau je ressens le mouvement premier d’aller chercher les mots.

Mais je ressens aussi très fort une distance entre moi et le texte. Il manque une adhérence. Il manque le frottement.

La solitude est le travail de toute une vie. Elle n’est pas donnée tout de suite. Comme s’il fallait la mériter.

Dérision, que de devoir se diriger toujours vers le plus invivable.

« Alors au fond de l’horizon le soleil tout à coup bascula dans son lointain sépulcre

Souvenez-vous

J’ai vu votre beauté, légère comme un ciel d’été, glisser avec douceur vers le seuil inconsolée de ma retraite obscure, votre lumière bleue avait la transparence envoûtante de ces jeunes mamans penchées sur un sommeil d’enfance, dans vos yeux scintillait cet espace d’éternité qui appelle la joie pure d’une prière lancée au firmament.

Votre présence fut comme un souffle de mésange, un frôlement rayonnant, une pluie étincelante semée sur mon océan de langueur

Une fleur mystérieuse plantée au jardin de mes absences…. »

Non, décidément je n’écrirais plus cela. Pourtant je n’arrive pas à me renier. Comme si cette forme était le premier sillon. La première griffure. L’entame. Se débarrasser de la lumière. Ne travailler les mots qu’à la bougie. Il faut une tremblance, un vacillement. Des jeux d’ombres. Le sentiment d’une perte possible. D’un effondrement. Il faut l’imminence d’un danger derrière la phrase. Ce n’est pas une question de sobriété, mais d’élan. Du lieu de départ de la parole. La tension de la corde. Le tireur à l’arc, le sait. C’est aussi le travail d’une vie. Tendre l’arc de la parole dans un mouvement ample. Sans crispation. Sans effort. C’est une respiration. Lâcher la flèche du mot requiert un accord, c’est un geste de prière. Accord et consentement. Lâcher se fait sans la volonté. C’est une nécessité du corps aussi ben que de l’esprit. Ce n’est pas la main qui lâche, c’est la foi qui nous étreint. Quelque chose en nous se condense. Le fond et la forme. Et la scansion, le rythme, le battement du cœur. A cet instant le texte respire à notre place. Échange. A cet instant du lâché on se retrouve au point exact de la vie et de la mort. Sans le tragique. L’inéluctable. L’embrassement du monde. Car le mot doit trouver sa place, seule le geste pourra la lui donner. L’abandon n’est pas ici une déroute. Pas encore. Pas tout à fait.

« Nous sommes entrés sans prononcer un mot dans la chambre nuptiale de la nuit

laissant grand ouvert les cristallines portes de l'infini pour laisser passer la clarté nuageuse des songes et la fourmillante folie des séraphins éthérés.

Et j’ai bu votre bouche fondante comme l’hostie sacrée et me suis enivré d’une sève à la saveur irréprochable

Dans ces heures rougies au feu des extases éruptives, blanchies aux soupirs de vos invitations ma mort fut percée d’une flèche de lumière argentée.

Sur votre épaule nue un ange a déposé ses ailes de silence et sur vos seins opalins j’ai pu laisser couler mes larmes quand votre ventre orageux traversait mon âme transfigurée d’éclairs rougeoyants.

Vos entrailles de chairs pourpres brûlaient mes oraisons laborieuses dans une fulgurance invincible, vertigineuse. Je me noyais sous l’arche inespérée de vos émois, balayé par des rafales de joie… »

J’aime l’idée que Saint Antoine ait pu céder à la reine de Saba. Un saint qui n’aurait pas cédé à sa propre lâcheté qu’aurait-il à nous dire ? Nos actes ne sont pas purs. La flèche en partant nous atteint en plein cœur. Et nos blessures nourrissent nos jours. Même innocents nous nous voulons coupables. J’aime l’idée d’un Saint Antoine débordé par la chair, par la luxure et la sensualité. Que vaudrait la prière sans le souvenir de la véritable chair.

La peau d’Isabelle était blanche. J’ai encore le parfum de son corps dans ma mémoire.

« Et j’ai vu mes mains de prières sur votre corps de louanges… »

Souvent les yeux d’Isabelle étaient envahis de larmes. Comme si jouir et souffrir était la même chose. Le corps repu, elle restait silencieuse. Blottie. Avec les larmes qui coulaient. Ce n’était pas un chagrin, c’était autre chose, qui dépasse tous les mots qu’on peut dire. C’était le pays des landes, des vents, des brumes. Perdre ou gagner n’a plus de sens.

« Et j’ai vu votre ventre lieu infini de la mort exacte

Et j’ai eu soif de vos eaux généreuses, ce rien à l’âme qui bouleverse toutes les certitudes : marée sauvage, sans retour, sans rémission, effroyablement délicieuse

Et j’ai ouvert les mains pour recueillir jusqu’à l’ultime goutte de vos bruissements et je n’ai pu saisir que l’or de vos silences… »

Isabelle avait ce don étrange de la pudeur et le l’indécence, presque dans le même mouvement. Allongée sur le lit, un bras replié sous sa tête, une cuisse légèrement relevée et écartée, une main posée sur son sexe.

Nous ne parlions pas. Elle, comme moi étions dans l’impossibilité d’accrocher la moindre parole à ces instants. Je la regardais. Je baisais ses larmes.

Parfois cela durait longtemps.

« Nous avons partagé la nuit et ses gerbes étoilées recouvert d’un seul manteau de paix jusqu’à ce que l’aube de sable pousse un large soupir incandescent.

Une rose des sables, rouge.

Dans l’athanor creusé par nos corps, là où votre peau s’est irisée de désir vertical a germé une rose des sables, rouge… »

Il y a un mystère dans les corps. Dans la rencontre des corps. Dans leurs odeurs, leurs tremblements, leurs sueurs, leurs liquides. Au-delà de la jouissance brutale il y a un mystère, comme un appel, comme une rémission.

Parfois dans l’écriture cette sensation revient. Quand on a tout épuisé. Et que le texte s’étale impudique et souverain. La flèche trace, vole droite, et perce la cible. Et la cible vibre de son centre troué.

« Il ne me restait qu’à attendre l’achèvement des temps en recueillant l’écumeuse blancheur des jours indifférents et de regagner à pas lent mon impatience souveraine à nouveau consentie. Erosion lancinante sous l’œil noueux du souvenir

Frontière sablonneuse inviolable de l’exil… »

Saint Antoine n’était pas artiste, il ne fut que saint.

« Au départ il n’y a rien

A la fin il n’y a rien

Entre les deux la mer

L’abîme

Oh, mon Dieu je suis là et je cherche à comprendre

Oh, mon Dieu la nuit n’est plus la nuit

Elle était une source…..elle devint l’océan

Elle était une étoile ….elle devint l’univers

Oh, mon âme brûle et je suis si pauvre seigneur

Je n’ai plus d’espérance mon seul désir est de prier sans fin au cœur de la nuit du monde.

La prière s’enroule au feu de nos secrets, seul l’écho de cette nuit du monde la porte, légère, douce, tendre, on croirait la voir s’élever sur les ailes d’un ange

… Et jusqu’au royaume des cieux… »

Il y a un acte de purification dans l’écriture, d’où la brûlure.

Après le tir, l’archer est comme un orphelin. Quelque chose l’a quitté. Quelque chose de lui, mais du monde aussi.

A la place un grand champ de neige et dans le lointain le cris des oies sauvages vers le nord.

Franck.

18 juillet 2006

Quelques brindilles pour le feu.....

Je suis resté sur le bord du fleuve. Je ne sais plus combien de temps. Plusieurs jours. Là, sur le bord brûlant du fleuve. Et il n’y avait rien, hormis le fleuve, le désert, et moi assis entre les deux. Juste à la frontière des terres vides et des eaux larges, à regarder le temps passer. Cela devait être un peu avant Bourem. A l’endroit où le fleuve se met bien à plat, là où il s’étire pour passer sur les sables incendiés. Un fleuve à plat ventre, ondulant lentement comme s’il traversait des sables mouvant. Temps contre temps. Usure contre usure. Etalé dans le plus large de ses eaux aux risques de perdre ses rives. D’ailleurs elles se perdaient parfois derrière un pli de dune ou dans l’œil humide d’un mirage.

Si la mer parle à notre âme, le fleuve, lui, parle à notre histoire. Il y a dans le fleuve l’ébauche d’un dialogue avec ce qui était avant nous, et ce qui sera après. L’homme au bord du fleuve se sait mortel. Et cela le rend triste. Infiniment triste. Comme ces journées assis sur le bord du fleuve. Le Niger. Au Mali. Il y a longtemps. Tout au début des temps.

Six, peut-être sept jours à attendre, assez de temps pour la création des mondes et des univers, assez de temps pour que s’écoule l’infini tristesse, et pour sentir la lente mélancolie du fleuve. Fleuve des terres brûlées, fleuve des enfers aux langueurs mystérieuses. Fleuve lent. Grave. Aux flots austères et silencieux. Car il y a des lieux où les paroles n’accrochent pas. Rien ne peut se dire. Tout est écrasé par lutte lente des éléments. Lutte antique, immémoriale, puissante confrontation des silences, celui du désert, celui du fleuve et pour les sacrer tous les deux, celui du soleil. La rencontre du temps et de l’espace. Je suis resté sur le bord du fleuve. Assis, sur le lieu même de la folie, de l’incommensurable folie de l’existence, à regarder le fleuve, comme si l’apocalypse devait surgir de l’horizon consumé. Car il y a des lieux où la pensée devient inutile, et vaine, et indécente, où la raison ne peut plus se survivre, où l’intelligence n’est qu’une excroissance du malheur et d’un mauvais hasard. Il y a des lieux où toute pensée n’est qu’une écorce morte, l’enveloppe desséchée de nos vanités. Il y a des lieux où si tu ne sais rêver, tu meurs.

fleuve

Six jours, peut-être sept, à me demander ce que je faisais là, sur les rives du fleuve, pris dans l’étau primitif, originel, radical des lieux. Lieux métaphores. Assis dans la gueule même des mythes. Il est paradoxale d’imaginer que toutes les paroles son parties de ces lieux impossibles. Sans doute que pour poser le premier mot il fallait un espace infini. Peut-être fallait-il un feu solaire pour compenser le feu du mot. Peut-être est-ce le premier mot qui brûla tout. Peut-être…Peut-être faut-il faire traverser à notre verbe un néant embrasé, et rester assis six jours, ou sept, pour qu’il puisse signifier. Prends une parole, fais lui traverser un désert, et si au bout tu peux la dire sans trembler, sans pleurer, si tu sais dire chaque mot, articuler chaque syllabe, sans que ta langue tombe de ta bouche, alors cette parole est vraie. Alors cette parole est puits qui désaltère, fruits juteux qui nourrit, elle est chemin des étoiles, et ceux à qui tu l’offriras, entendront le puit, et recevront les fruits, et recueilleront l’or de chacune des étoiles apportées. C’est comme si les portes de la cathédrale s’ouvraient.

Le silence est beau d’une parole qu’il porte, comme le désert qui recèle un puit. Le silence est riche de l’enfant qu’il porte. Le silence est un champ labouré gorgé des graines de la moisson à venir, il est mûrissement de l’absence. Ainsi dieu et son infini mesure, et son immense retrait. Car depuis qu’on fait parler les dieux on ne les entend plus.

Six jours, peut être sept, sans action, à rester là, assis, à aléser les gestes, à façonner l’attente et à se laisser pénétrer par le fleuve, lent, large, comme un sang ancien chargé du temps qui passe. Comme un arbre qui devine la sève dévorer sa fibre. Car il y a des lieux où toutes actions s’épuisent, il y a des lieux où agir est dérisoire, où l’acte n’atteint plus que son propre néant, où précisément le désir de l’acte s’effondre sur lui-même. Il ne reste plus que les gestes simples. Chercher l’ombre ou l’inventer, préparer le thé, manger des gâteaux secs avec quelques dattes, arpenter la rive pour trouver assez de petits bois pour faire un feu le soir. Étirer chaque geste, pour lui donner l’ampleur suffisante, le souffle et la parcimonie, et l’efficacité nécessaire pour maintenir la vigilance, l’attention précautionneuse. Ne rien oublier de l’essentiel, regarder le ciel, se perdre dans les horizons, et tout le jour désirer intensément la nuit. Et la nuit venue souhaiter, encore avec plus de force, le jour.

J’ai peu prié dans ma vie. Pourtant, là, je me souvient avoir risqué mes premières prières. Je me souviens de la timidité de ces premiers élans. Les lieux imposent bien sûr, encore faut-il vouloir s’y soumettre. Accepter, et ne pas craindre l’immense vide au fond de soi. Et cette peur qui surgissait. Accepter l’envahissement par le fleuve, par le sable et cette sensation de perte absolue, comme si rien ne pourrait jamais nous sauver. Et que désormais c’était sans importance. Oui, sans importance…

Durant six jours, peut-être sept je me suis appliqué à mettre une majuscule pour honorer l’aube naissante et j’ai mis des virgules après chaque heure, j’ai ouvert des parenthèses pour envelopper le fleuve, et posé un point à l’instant du zénith, et au bord de la nuit je n’avais plus que des étoiles à accrocher aux points de suspensions…pho1_221432

Ecrire me renvoie à ces temps où je pouvais m’assoire juste à la frontière des terres vides et des eaux larges, à regarder le temps passer. Cela devait être un peu avant Bourem. Bien avant mes premières morts, bien avant mes premières renaissances. Et chaque texte est comme un jour passé sur les bords du fleuve, à retenir les gestes, et à ramasser quelques mots, comme des brindilles sèches pour allumer le soir venu le feu de ma parole, afin qu’il ne reste rien. Rien. A chaque fois rien. Car écrire est un horizon consumé.

Franck.

26 février 2017

Ma bataille d'Eylau..... ( Requiem)

Je ne sais pas comment j’en suis arrivée à m’intéresser à la bataille d’Eylau. Hugo ? Balzac ? Léon Bloy ? Kauffmann ? Je n’ai rien d’un historien, et pas de gout particulier pour le premier Empire.
Quelques traces de cette bataille dans mon imaginaire. La neige peut-être.

 La bataille d’Eylau, fut plus qu’une bataille. Elle raconta autre chose qu’un simple évènement. Elle eut la force et le mystère d’un mythe. Elle appelle encore en nous d’étranges sensations, débordantes, et contrastées. Bataille extraordinaire et insolite, où le pire et le grandiose se côtoya dans ces brumes de la Prusse Orientale. Une bataille fracassante qui ne fut ni une vraie victoire ni une vraie défaite. Pourtant, comme seule et ultime certitude, elle fut une terrible boucherie.
Il neigeait… On ne peut s’empêcher de penser à Victor Hugo : L’Expiation ou Le Cimetière d’Eylau

Oui, il neigeait sur la plaine d’Eylau, une neige sans éclat, une neige lancinante qui épuisait l’âme et le regard. Il neigeait à l’intérieur des corps. Une neige fade, presque grise, qui effaçait l’horizon. Une neige sans espoir, sans avenir, décrochée du temps. Il neigeait sur cette plaine d’Eylau. Tout semblait indéfini, indéterminé, vague, comme un océan à la dérive. Tout ramenait à une immense fatigue. Et là, dans cet affaissement, s’affronterait deux armées. Deux blocs compacts. Un choc frontal. Il neigeait, il faisait un froid terrible, un froid qui prenait toute la place, qui saisissait les chairs et les os, un froid qui emportait toutes pensées, qui se fixait à la peur comme une bête enragée. Vorace.

Il neigeait sur la plaine d’Eylau, une neige laide qui déformait les perspectives, aplatissant encore plus définitivement les quelques mouvements du sol. Seule l’église surnageait comme un drôle de vaisseau, un navire sans équipage. Au pied de l’édifice, le cimetière, le fameux cimetière d’Eylau, grand drap tombé du ciel; défait par la langueur, l’ennui, le gel. Le cimetière d’Eylau, celui de l’oncle de Victor Hugo, le capitaine Hugo et de son petit tambour. Il fallait au grand homme de l’Empire, un grand poète, le plus grand.

Napoléon n’eut pas choisi Eylau, trop d’ombres planaient sur cette plaine, trop de pressentiments. Ses plans avaient été dévoilés aux Russes. Bennigsen, le Russe, voulait la confrontation, il y jouait des décorations, Napoléon y jouait l’Empire. Il eut fallu du temps, le Russe ne lui en laissa pas.

Ce qui nous reste d’Eylau c’est cet immense tableau d’Antoine-Jean Gros. Ce qui nous reste d’Eylau, en vérité, c’est un immense mystère. Quelque chose s’est passé ce jour-là, et quelque chose nous parle encore. Eylau est le nom de la menace. C’est le nom de toutes les menaces. C’est aussi le nom du chaos. Quelque chose du destin de l’homme fut écrit ce jour-là. La condition humaine est indécise, précaire, fragile. Nos pauvres victoires ont toujours le goût des défaites. Et si l’église comme un phare nous attire, il semble qu’elle soit restée bien vide cette église. Les âmes mortes d’Eylau n’ont pas eu à faire un long voyage ce jour-là. Le ciel leur était tombé dessus.
Pourtant un pâle soleil s’était levé au matin de ce 8 février 1807. Les batteries russes déclenchèrent leurs tirs au petit jour prenant de court la grande armée. Les canons français répliquèrent. Précis meurtriers. Et puis le temps s’est assombri. La neige. La neige tomba sur la plaine d’Eylau. Un immense voile, où les cieux et la fumée des canons mêlés, s’abatis sur le champ de bataille. Le Russe avait serré les rangs, supérieur en nombre il voulait effrayer. Comme une vague scélérate, les Russes avançaient, massifs, compacts, puis reculaient, puis avançaient.
Napoléon tentait de voir, mais la neige tombait et la mitraille roulait, les obus rebondissaient sur le sol gelé. Agir, manœuvrer. Il lança Augereau. Mais Augereau plia, Augereau cassa, l’artillerie russe n’en fit qu’une bouchée.

Certains évènements débordent de leur cadre ; leurs formes, leur sens appellent en nous un recueillement inattendu. Ils ont invinciblement la force d’un symbole, ils signifient au-delà d’eux-mêmes. Ils recèlent des secrets, des mystères diffus, comme un voile qu’il nous faudrait soulever avec précaution. Eylau appartient à ces événements. Eylau est plus qu’une bataille. Elle gît dans l’âme des hommes telle une leçon qu’il nous faudrait méditer.

Tout d’abord, rien n’est vraiment clair dans ce combat. On assiste tout au long de la journée à des mouvements erratiques décousus. Le sort se retourna plusieurs fois. Plusieurs fois tout put basculer. Seule l’obscurité apporta la victoire par défaut. La nuit tomba sur cette de neige rouge, sur les cris des mourants, sur l’immense boucherie et sur une infinie tristesse.

Au pied de l’église d’Eylau le petit tambour s’est tu. Brave tambour, toute la journée les pieds dans les morts tu frappas ta caisse, autour de toi les boulets russes écrasaient tes compagnons. Six heures, avait dit le colonel. Il faut tenir jusqu’à six heures. Tu avais faim et froid, mais tu tapais sur ton tambour. Dans le  cimetière d’Eylau vous n’étiez plus que trois vivants le soir venu. Les morts du jour se mêlaient aux morts d’antan, que les boulets russes déterraient. À six heures il ne restait plus qu’un seul et unique charnier, qu’un seul et immense mort qui couvrait les tombes éventrées, et tes derniers roulements de tambour. Brave petit tambour !

Tous furent vaillants. Tous eurent froid, faim. Tous furent épuisés, les Français comme les Russes. Et puis tous ces morts. Et ces blessés qui hurlaient dans la nuit. Tant de courage, de bravoure, pour tant de désespoir. Une journée, une seule journée que l’enfer ne reniera pas. Près de quinze mille morts.

À sept heures du matin quand tout commença par une pluie d’obus, le dispositif français n’était pas prêt. Il manquait Davout et Ney. Ney était encore loin. Soult tenait la gauche et une partie du centre avec Augereau. Napoléon était posté aux premières loges, le point le plus haut : l’église d’Eylau. Derrière lui la Grade. Mais que voir dans l’épaisse grisaille ? Un ciel trop bat, une neige trop grise, la brume à laquelle déjà la fumée des canons se mêlait.
Davout devait arriver, mais à sept heures il n’était pas là. Il y a sur cette plaine quelque chose d’infiniment étouffant, d’irrespirable, d’oppressant. Les Russes sont serrés, massifs, au risque d’exposer leurs ailes. Napoléon rechigne, Bennigsen lui force la main, il n’aime pas ça. Il ne dit rien. Il regarde la plaine, il cherche à décrypter le sens. Il prie en silence ses Dieux, la Providence : Davout, Ney. L’artillerie française riposte.
Folle journée que ce 8 février 1807. Rebondissement, coup de théâtre, jusqu’à la nuit tout restera indécis, confus, comme pris dans l’épaisseur du temps et du destin.
Vers neuf heures Bennigsen lace sa première attaque  sur la gauche des Français. Soult fait face et repousse les Russes. Sur la droite enfin Davout arrive et se met en place. Cela prend du temps, la manœuvre est complexe, l’enjeu est d’importance, si Ney arrive à temps l’étau français pourra se refermer. Il faut que Davout tienne, plus, il doit obliger le flanc gauche des Russes à reculer.

Napoléon observe, rien n’est vraiment lisible, le ciel tombe un peu plus, un peu plus épais. Il faut soulager Davout, alors il lance Augereau au centre. Couper les Russes en deux. C’est bien vu, mais risqué à la fois. Il faut gagner à cet endroit, à ce moment précis. Le centre français contre le centre russe, si Augereau gagne les Russes sont coupés en deux. Mais pour cela, il faut s’extraire de la ville d’Eylau et marcher droit devant. C’est alors que le ciel se crève, pour s’abattre sur le champ de bataille. La Neige. La neige à gros flocon qu’un vent rabattait sur la face du 7e corps d’Augereau. Une marche aveugle, sans point de repère, une marche devenue errante. Combien de temps cette neige et ce vent ? Assez pour désorienter les troupes d’Augereau qui infléchissent leur avancée pour se retrouver de flanc face à l’artillerie russe. La neige s’épuise. Les canons russes tirent. Deux divisions françaises sont anéanties. L’impensable est arrivé. En quelques minutes le centre français n’existe plus.
Bennigsen a désormais sa victoire au bout du canon. S’il gagne le centre français, Soult et Davout ne pourront résister. Ney n’est toujours pas là, et Lestocq le Prussien, allier de des russes, ne va tarder à surgir. C’est maintenant  que ça se joue. Droit sur l’église et le cimetière d’Eylau. Quatre mille Russes se ruent sur l’église. Tout va très vite, Napoléon est au pied du cimetière, il ne bouge pas. Les Russes sont à quelques mètres, s’ils capturent l’Empereur, s’en est fait de l’Empire. Jamais la menace ne fut si grande. Derrière l’empereur, la Garde. Il n’y a pas d’autre choix, alors Napoléon fait donner la Garde. C’est la première fois qu’il l’engage. Elle est son ultime rempart. Ainsi la vieille Garde s’ébranle, comme un immense corps qui se réveille, chasseurs et grenadiers comme un seul homme mettent les baïonnettes aux canons, ils ne tireront pas, ça sera au corps à corps, à l’ancienne, chair contre chair, sang contre sang, courage contre courage, folie contre folie. Le choc frontal des corps fut terrible. La Garde résiste, la Garde repousse les assauts russes.
Napoléon n’a plus de centre, Bennigsen le sait. Sur la droite Davout tient, mais les combats sont âpres, les pertes des deux côtés sont immenses.
Le centre français est vide. Bennigsen lance une attaque massive au centre. La bataille plie, comme un vieux vaisseau elle craque. Il faut agir. Agir vite. Il est aux alentours de midi. Napoléon demande à Murat de prendre avec lui toute la cavalerie disponible. « Eh bien ! Nous laisseras-tu dévorer par ces gens-là ? » C’est le grand moment d’Eylau, celui qui marquera l’histoire. Quatre-vingts escadrons, près de douze mille cavaliers. Sans doute la plus grande charge de l’histoire. Il faut imaginer.
Une mer en furie. Il faut imaginer le fracas des sabots, il faut imaginer la terre qui tremble. Dragons et cuirassiers, c’est une grande marée qui s’avance.

sans-titre

Grouchy, d’Hautpoul, Klein, Milhaud, même Bessières et la cavalerie de la Garde, même les mamelouks, tous sont là, et Murat devant. Le choc est terrible. Les russes sont courageux, ils tiennent, mais sont débordés, enfoncés. L’attaque de Bennigsen est stoppée nette. Pourtant rien n’est encore décisif. À nouveau les pertes sont considérables. L’incessant flux et reflux des vagues de la cavalerie, éreinte, fend, disloque, au prix d’effroyables pertes. Les hommes et les chevaux s’effondrent morts ou blessés, la plaine d’Eylau brusquement devient rouge. Les cadavres s’empilent, chaque nouvelle vague piétine les morts et les blessés de la  précédente. C’est un spectacle monstrueux qui effare, sidère. Quel tonnerre !
Sur la droite les combats font rage, mais Davout résiste.
Vers quatorze heures trente, le pire à été évité. La remontée vers le nord de Davout fragilise Bennigsen, qui risque le contournement. C’est à ce moment-là que Bennigsen disparaît. Pendant plus d’une heure, le généralissime russe n’est plus là. Évidemment cette absence incongrue crée un flottement chez les Russes. Où est Bennigsen ? Il est parti en personne à la rencontre de Lestocq. Il est parti et il s’est perdu dans les bois alentour. Impensable !
Lestocq, le prussien avec ses dix mille hommes, qui, poursuivi par Ney, lui a échappé. À quinze heures il arrive par le nord-ouest en vue de la bataille. Une nouvelle fois celle-ci peut plier en faveur des Russes. Bennigsen retrouvé, envoie Lestocq sur l’extrême droite française, face à Davout.
Seize heures, nouveau rebondissement, Ney se présente sur les arrières de Lestocq. Enfin Ney.
Bennigsen comprend immédiatement. L’arrivée de Ney change la donne, dans une heure il sera à pied d’œuvre. Si Davout tient, la tenaille va se refermer. Davout est toujours là, devant Lestocq.
Le soir tombe, les deux armées sont épuisées.
Rien ne fut net dans cette journée, à part le froid, à part les morts, à part cette plaine rougie, à part les cris. Dans la nuit les feux s’allument. Napoléon les observe dans la plaine d’Eylau. Ce qui aurait pu être des étoiles ressemblait en ce soir de bataille à des cierges mortuaires. Vers vingt-deux heures, il comprit que Bennigsen se repliait. Lui, il reste. Il sera donc le vainqueur. Singulière victoire. Les Français restent maîtres du champ de bataille. Mais chacun sait déjà que plus rien ne sera comme avant. Quelque chose s’est passé ce 8 février 1807 à Eylau.

La nuit fut si longue à Eylau. Les grognards ne firent aucun rêve cette nuit-là. Aux cris des mourants succédaient le silence des morts. Que s’est-il vraiment passé ce jour-là ? Une charge de cavalerie ? Un petit tambour infatigable et courageux ? Il a neigé ce jour-là sur Eylau. Comme désormais il neige dans nos âmes.
L’empire vacilla,
Le siècle bascula.
Certes il eut Friedland, mais les temps sombres s’annonçaient
Des temps sans dieux, voués à la barbarie.

 

 

Franck

14 avril 2013

La langue du lait.....

Ecrire nous vient d’un premier langage et d’une première voix. Une voix insensée. Une folie de langage.
Il faut imaginer la scène. Il faut s’en souvenir surtout. Il y a la mère, il y a le nouveau-né. Il faut imaginer qu’il n’y a rien d’autre autour. Il n’y a jamais rien, ni personne autour, lorsque la mère tend le sein à l’enfant. Lui il est blotti contre la chair de sa mère. La mère saisi son sein pour le guider vers la bouche de l’enfant. Les chairs se joignent. Au départ il faut imaginer le silence, la pénombre. Et ce geste ancestral. Il faut se souvenir des yeux de la mère, de la lenteur de ses gestes, de l’infinie douceur. Elle penche la tête vers l’enfant. Lui il est abandonné dans un vaisseau de chair, un bras de tendresse le soutien, sa bouche de désir est remplie de la chair blanche du sein. Il mange cette blancheur, cette douceur, cette tendresse. Il sent dans sa gorge la chaleur d’un lait éblouissant, inépuisable. Il ferme les yeux. Il se laisse envahir, inonder, submerger. Là, tout est suspendu dans un temps étrange, impossible.
Il faut se souvenir des yeux de la mère, de la lenteur de ses gestes, de l’infinie douceur, elle semble être dans l’effarement d’un geste sacré, par instinct

allaitement

elle retrouve la pose et la lumière des piéta anciennes. La mère presse sa chair pour l’offrir, presse son sang pour s’oublier, elle est dans cette folie somptueuse des mères aimantes, elle est aux confins d’elle-même, morte et brûlante à la fois, c’est à ce moment-là, à ce moment précis, dans cet instant perdu, égaré, qu’elle commence à parler à l’enfant. Elle parle une langue inconnue, une langue incompréhensible, c’est la voix de l’amour pur. Des mots égarés dans le souffle, des mots inventés, des mots presque silencieux. Une langue blanchie par l’amour et le don. Langue de chair. Chair blanche contre langue blanche. La mère est là dans l’ivresse, et l’abondance, elle parle une langue venue de la mémoire des mères, une langue jamais apprise et pourtant toujours remémorée, c’est une langue de chair et de sang, une langue blanchie par l’amour et la patience, c’est la langue du lait.
C’est la première langue que nous entendons, c’est la plus vraie puisqu’elle nous nourrit, c’est la plus vraie puisque nous la comprenons dans l’instant où nous l’entendons. Elle n’est qu’un murmure, qu’un simple souffle à peine audible, elle est pourtant tout l’univers lorsqu’elle nous parvient.

Après nous grandissons, après nous l’oublions. Grandir, d’ailleurs, c’est l’oublier.
Alors on écrit pour célébrer cette mémoire déffayante.
Ecrire c’est tendre l’oreille au passé, c’est se souvenir, de ce souffle sur le souffle, de cette chair sur la chair, de ce blanc sur le blanc. Ecrire c’est retrouver cette enfance éperdue, et cette langue blanchie par l’amour, cette langue offerte avec la première nourriture.
C’est pour cela qu’écrire nous vient d’une faim, d’un manque effréné, et comblé par la langue et les mots. Ecrire c’est retourner, à ce premier sang, à ce premier murmure, à ces premiers silences, à cette première folie.
Lorsque nous écrivons, c’est la trace de la voix de nos mères qui vient fasciner nos mots, la cadence du poème n’est que le bercement ancien d’une mère, la lumière des mots n’est que l’éclat brûlant d’un amour incendié, blanchi, révolu…

 

Franck

13 septembre 2008

La couleur du silence.......

A regarder en arrière de l'écriture je me rends compte d'une chose, c'est de l'instabilité du mouvement. Il y a les textes de surface, ceux plus médians et d'autres au ras de l'os. L'humeur de l'écriture navigue entre ses trois niveaux, ces trois élocutions. Plus on perd en lumière plus on gagne en intensité.

La peau, la chair et le sang, l'os.

 

09magdalL'évidence est dans les « Marie Madeleine » de Georges de La Tour. Trois tableaux. Pas trois essais. Trois niveaux d'écriture. Trois temps du temps. Trois temps de l'arrachement.

Je regarde. Fasciné. Avec cette émotion confuse, envahissante. Brûlante. Ce n'est plus une peinture, c'est un chant. Dans cette avancée dans le noir, dans le silence de la couleur il y a un mystère. On touche là, l'os du peintre. L'épure du mouvement.

 

Il y a une progression. Au premier tableau, Marie Madeleine se trouve au tout premier instant de sa révélation, elle a encore ses vêtements de fille de plaisir. Elle vient d'arracher ses bijoux. Elle est en marche vers l'inconnu de la foi. L'expérience intérieure.

 

Elle appelle le noir, et le peintre lui répond. Lui aussi se met à genoux pour peindre le silence. Il s'applique à cette lumière. Invente des lieux de regards qui n'existaient pas. Il invente un pays de recueillement. Il s'applique dans ce noir qui n'a rien de tragique. La lumière n'est qu'un reflet. Même la bougie disparaît. Traversée. Perforation. Envoûtement. Il s'applique à inventer la lumière de l'amour. Avec le silence qui va avec. Il nous met à distance, pour nous prévenir. Pour protéger Marie Madeleine aussi. Elle est plus nue, qu'elle ne l'a jamais été. Elle touche le dénuement de la foi. Eteindre le monde bruyant, sauvage. Eteindre la lumière des agitations vaines. Attendre. Aller au bout du désespoir. Ne plus rien espérer. User ses humeurs. Qu'il ne reste rien. Que la voix du silence. Oum Kalsoun. Déchirement du ciel. Mahler. Eteindre chaque mot de la langue, un par un.

gdelatour_madeleine_metrop_artchiveAu premier tableau, Marie Madeleine vient de faire le saut. Après elle apprend dans la douleur sacrée à consentir. C'est l'histoire du vol ébloui. La chute dans la lumière obscure. Saint Jean de la Croix. Avant il existait la peinture, Goya invente le peintre. Il lui fallait un pays à ce peintre, de La Tour l'imagine.

Il fallait un lieu de l'âme.

 

Noir, lent, lourd. Pesanteur de la grâce. Fragilité de nos destins. Désarticulation de la langue. Atteindre la coupure, l'entaille, la morsure.

Rembrandt peint la nuit, Goya aussi, mais là... Dans ce troisième tableau de de La tour, ce n'est pas la nuit, c'est autre chose. De plus profond, de plus insensé, c'est le lieu impossible de notre vie. Faire sortir la lumière de toute cette ombre, la chercher au centre obscur. La faire venir de derrière le tableau.

Voir le destin de la flamme dans ces trois tableaux c'est voir notre propre destin. D'abord double, tout en richesse et en reflet. Puis simple et droite. Enfin en manque, en chaleur, en irradiation. La lumière de de La Tour suggère sa disparition, son absence. Elle n'est jamais si présente que lorsqu'elle disparaît. Un vertige à rebours.

 

gdelatour_madeleine_ngwash_cgfa_agrandieLe chemin d de La Tour est un chemin d'écriture. De tableaux en tableaux, il n'allège pas, il développe, il accentue, il aggrave. Il rend grâce. Le noir n'est pas une absence de couleur, c'est la couleur de nos vies d'écriture. A coup de grands à-plats d'ombres il traduit le silence le plus radical. Dans le dernier tableau Marie Madeleine est à son œuvre. Elle prie, médite ou écrit, qu'importe, elle est au plus près de sa désolation et de sa joie. Elle est là, mais elle est ailleurs. La main gauche posée sue le crâne des vanités lui rappelle la fragilité des entreprises humaines. Maintenant elle ne sait que brûler. Si dans le deuxième tableau on peut encore imaginer qu'elle doute, il n'est plus question de doute au troisième. Un tel silence ne peut naître que de la certitude d'une âme franche, humble et droite.

Avec lenteur le peintre pose le noir du tableau. Lentes et profondes couches de noir. Il est dans son atelier. Il se tait. Il peint. Il n'en fini pas de redire la même chose, les mêmes couleurs, la même espérance. Silence sur silence. Il pense à Marie Madeleine. A sa solitude. Lui aussi il est arraché. Seul. C'est une montagne ce tableau. Ce noir. C'est un océan. Un ciel. Il s'applique, là plus qu'ailleurs. Ne pas succomber à l'envahissement. A la folie. Et pourtant c'est bien une folie ce tableau. Ne pas trembler. Il se souvient de sa première Marie Madeleine, il en avait peint la peau, presque la poitrine. Et puis.... Comment écrire le dénuement de l'âme ? Comment sans détruire la couleur ? Comment sans essayer de créer la plus improbable lueur ? Comment dire la fragilité et la force dans le même éclat ? Comment dire l'impossible travail du peintre. Tout enlever en gardant tout, et plus encore. Comment peindre le souffle ?

 

Et c'est un long poème de vie et de mort. Peindre la gravité c'est comme l'écrire, c'est peindre le blanc de l'os avec le rouge du sang. Et recommencer.... Et recommencer.... Et recommencer....

 

...on sait qu'il fait jour et pourtant on est encore dans la nuit. Et pourtant c'est un bonheur...

Franck.

 

012

 

 

25 août 2007

Nous n'aimons pas les prières......

C’est vrai nous n’aimons pas les prières. Et pourtant nous prions. Et cela réveille la colère des dieux. Parce que celui qui écrit prie. A genoux dans sa voix, joignant les mains de la parole. A genoux dans sa voix et dans l’ombre glacée du priere_2monde. Ecrire c’est une prière qui n’a pas d’adresse, pas de lieux où arriver. La perte est son horizon, la défaite sa résurrection.

Nous n’aimons pas les prières et pourtant nous prions. Blottis dans le manque, passant d’un silence à l’autre, d’une absence à l’autre. Et c’est le chant inaudible du temps qui agonise dans la lumière. Nos prières d’écriture ne vont pas aux dieux. Elles vont comme l’eau. De débordement en débordement. Elles vont comme l’eau qui s’offre aux créatures. Du lait aux vivants. Le lait du vivant.

Elles vont comme l’eau, d’effacement en effacement. Inventant l’abondance de cette faillite perpétuelle. La voix de nos prières est une voix égarée, qui ne sait pas son chemin, et qui s’éparpille dans les couloirs des jours, et qui prolonge l’attente d’une attente toujours neuve.

Nous n’aimons pas les prières et pourtant nous prions puisque c’est la forme dévastée de l’amour, sa face bouleversée qui attend un baiser. Une miséricorde.

 

 

 

Nous nous blessons souvent sur les bords tranchants du poème, à ravauder les déchirures du ciel, à tenter de réconcilier les deux infinis, mais qu’importe. Puisque nos prières d’écriture servent de festins de lumière aux étoiles. Et puisque chaque jour la mer invente de grands à-plats blancs d’écume, les grands à-plats blancs des pages nouvelles.

 

 

 

Alors qu’importe si mes prières païennes épuisent mon sang, je passe d’une ombre à l’autre, et d’un silence à l’autre, comme un soleil à l’aplomb du désir, oscillant d’un mouvement lent et majestueux, entre l’extase et la désespérance, entre ton visage et les miroirs en deuil.

Qu’importe mon amour, je suis à genoux dans ma voix et dans la crypte de ta passion. Je suis semailles dans le creux de ta chair, illuminé par ton seul regard. Simplement brûlé par l’attente. Simplement bénit par ton souffle.

Récompensé et maudit. Radieux et misérable. Ecartelé entre ma pesanteur et ta grâce.

Franck.

16 décembre 2006

de sel et d'embruns......

Souvent ses mots touchent à l’endroit fragile. La membrane. Celle qui résonne. Frémissement des brumes tout au bout de mes landes mortes. Et nos paroles s’enroulent à nos silences. Glissent sur nos distances. Souvent. Comme ces vagues qui apprivoisent le rivage dans d’incessants retours. Caresse de l’eau qui s’abandonne aux langueurs de la terre.vague_250

Chaque vague porte en elle tout l’océan. C’est pour cela que les vagues ne meurent pas, leur épuisement n’est qu’un reste d’infini. Chaque vague agrandit l’océan. Comme ses paroles ourlées d’écume blanche, qui reviennent s’allonger dans les derniers murmures. Vague tendre qui lèche les plaies d’une terre usée.

Et nos paroles s’appellent. Nous, nous nous taisons. Pour ne rien déranger. Ni le ciel, ni la terre. Nous restons en bordure de nos blessures anciennes. Juste en bordure. Comme l’écume, comme le souffle de l’écume qui souligne d’un trait tremblant la fêlure des rencontres.

Nous sommes dans un espace qui n’existe pas. Qui n’a pas de nom. Pas de lieu. A peine un mouvement lent et silencieux, qu’il faut porter plus loin. Ailleurs.

Esquisse d’un pas de danse, sur le fil tendu de l’horizon. Lointain.

Car nos paroles se reconnaissent mieux que nous-même. Elles se sont mutuellement désignées. Et elles nous ont oublié. femme_mer_robeDélaissé. Dans nos lointains. Nos absences. 

Sans doute est-ce cela, l’exil. Les mots font la ronde autour de nous et nous laissent là, au centre d’un cercle. A chacun son centre, et son cercle.

Pourtant ses mots souvent me touchent à l’endroit fragile. Car elle dessine les contours d’un plus loin. D’un possible. Avec ce goût de sel et d’embruns. Elle trace l’horizon d’un silence rectiligne pour accueillir le soleil à l’orient de nos vies. Des mots ciselés, découpés dans ses champs de solitudes. Des mots précis posés au fil à plomb. Cherchant la verticale absolue, le point d’équilibre entre la nuit et le jour. Alors, elle les pose, là, avec dans le geste cette sorte d’assurance scrupuleuse. Ce raffinement discret. Terriblement puissante et vulnérable. Alors j’habite ses silences, acceptant le balancement de la houle. J’étire au plus large mon rivage, attendant chaque vague, absorbant la moindre écume. Espérant les plus petits coquillages. La vague sur le sable dessine. La vague sur le sable brode. Respire. Elle invente le temps dans son essoufflement. Et l’amour dans sa constance. Et la foi dans sa patience Et la vague sur le sable écrit. A l’encre bleue des abîmes marins, avec les restes de tempêtes et les fracas obscurs des naufrages. Elle écrit. Solitaire et multiple.

Franck.

2 décembre 2006

Ignorants....

L’amour échappait à nos mots. Seuls quelques gestes l’éclairaient. Il nous fallait cette ignorance de nous-même. Comme si les mots pouvaient chasser la présence. Il fallait n’en rien dire. Délimiter un espace inattaquable. Peut-être pour se préserver de l’incommensurable banalité.  Entretenir l’incroyable. Comme au début lorsque je la voyais traverser une pièce et que j’avais cette sensation que le réel tremblait, que j’étais entre deux espaces et que de la voir, elle, me demandait d’ajuster mon regard à ce qui le débordait. Une sensation électrique. Fugace. Troublante.

Parfois nos visages se rapprochaient. Nous fermions les yeux. Presque à se toucher. Sans se toucher. Sentir la seule Image_20d_Oedipe_20et_20Antigoneprésence. Proche. Avec le souffle, la respiration. Parfois elle passait sa main sur mon visage, comme une aveugle qui découvre un inconnu. Doigts légers. Dire l’amour dans ce silence aveugle. Eteindre tous les sens pour concentrer l’unique présence dans cette caresse. Ouvrir les yeux nous aurait annulé, effacé, anéanti.

Nous restions dans la pénombre de nos vies, à caresser les galets du temps. Pierres lisses. Ombres aiguës. Temps sans mesure. Temps de houle où les vagues se balancent de vagues en vagues, portées simplement par le mouvement mystérieux qui les enlace.

Elle brodait des caresses sur la dentelle de nos songes silencieux. Et nous étions dans l’ignorance sensuelle d’une distance impraticable. Proche, sans se toucher, à la portée d’un désir inavoué. Armés seulement de nos tremblements, pour survivre. Moi, l’Oedipe accomplissant le rêve d’Antigone. Aveugle errant, comme la métaphore d’une humanerie.

L’amour bredouille des litanies incompréhensibles, faites du frottement de la parole sur la peau d’un sein, de la coupure des mots à l’endroit du mensonge.

Nous aimons à travers nos blessures, c’est pour cela que les amants s’échangent leurs sangs, c’est pour cela que l’amour échappe aux mots. L’amour naît toujours d’une nuit d’hiver, dans le dénuement d’une saison morte. De nuit. Toujours de nuit. Et nous aimons toujours au travers d’un souvenir ancien. Et nous aimons toujours comme si nous voulions le retrouver. Comme s’il fallait le retrouver. L’urgence de renouer avec le sacrifice premier, qui nous révèle et nous détruit en même temps. La première nuit. Aimer c’est tenter de la rejoindre, dans l’ignorance de nous même. Et remonter le fleuve de nos générations.

Et les corps démentaient nos silences. Et nos corps déniaient nos souffrances.

Recommencer. Recommencer. Pour ne pas mourir. Ou pour mourir plus vite. Epuiser la langueur, fille de nos peurs. Recommencer à aimer. Encore une fois. La dernière. La seule.

Et l’amour se dérobait à nos regards. Comme à nos mots. Comme à nos vies.

Simples. Ignorants. Et tremblants.

Franck.

30 septembre 2006

L'écrivaine.......

La parole du matin n’efface jamais totalement la nuit. Dans la rosée des mots on décèle parfois quelques chagrins inconsolés.

Inconsolable.

Et chaque matin il nous appartient de réinventer la langue. Et chaque matin il nous faudrait renommer toute la création.

ÐÑ

Dans ce coin d’univers où elle est posée, elle nous dit l’attente sombre, et le monde qu’elle voit au balcon de sa mémoire. Ses jardins. Ses jachères.
Il faut imaginer, c’est une silhouette ballottée par les remous d’une onde fraîche, une forme frissonnante dans la marge transparente des jours frivoles, une figure dénudée et chaste, une figure d’horizon dans le reflux des saisons. Chaude icône aux cheveux de brouillards à la peau blanchie d’écume.
Et ses yeux ont cette brillance singulière, où dans le même mouvement des paupières apparaissent la joie gourmande de la vie et la tristesse, sans laquelle cette joie n’aurait aucun sens.
Des yeux ardents écarquillés sur l’envers du décor.
Un regard ruisselant qui donnent de la lumière au royaume qu’elle habite.

Un sourire la pare souvent, un sourire de perle dessiné avec un souvenir d’enfance, le sourire lunaire des consolations enfantines avec son infinie douceur, son infinie langueur. Oui, l’infini de l’amour fragile prêt à défaillir.
Un sourire la pare, à moins que cela soit des larmes d’une jeunesse arrachée au ciel.
Elle confectionne un paysage de textes avec une incomparable aisance, ainsi elle le ferait d’un bouquet tumultueux de fleurs sauvages. Fleur à fleur. Mots à mot.
Chez elle chaque texte est une chrysalide. Et de ses seuls doigts elle fait naître les papillons des mots. Et parfois sa main glisse sur le clavier, elle caresse les touches comme si elle traversait mille vies.
Chaque jour elle s’embarque pour un voyage qui pourrait la déposer sur les rivages brûlants des passions crépitantes. Navigation incertaine, presque hésitante, toujours au bord d’un naufrage. Les textes sont les nuages qui la guident. Qui la sauve, ils sont les alizés qui portent sa dérive, les albatros qui lui composent et saisissent l’âme.

Tout le jour elle est dans le mouvement des mots, dans leurs couleurs, leurs cendres, elle est dans le blanc de la page entre le noir des lettres, elle écoute leurs histoires.

Alors elle se sent pénétrée par un grand fleuve.

Chaque texte est fait de sa chair et de l’attente, de l’attente et de l’amour, de cet amour inachevable et son souffle se suspend lorsque survient des réponses inconnues, réponses de blessures ou de solitude claire. C’est un vertige enivrant, car elle connaît leurs folies désarmées, leur transparence secrète, cette part épuisée qu’ils charrient. Elle sait les secourir en les enchantant d’un regard d’amour, en leur prodiguant le geste d’abandon essentiel : ce baiser protecteur qui les éclairent.

Et lorsque le lecteur, ombre de passage, traverse son temple pour cueillir quelques mots, tel le promeneur absent dans un champ de coquelicot, elle n’oublie jamais un dernier frôlement comme elle le ferait sur la joue rose d’un enfant.

Quand vient la nuit dans l’obscurité religieuse de sa petite maison de mots, bien calée entre deux silences, elle entend laLady_20Writing_20a_20Letter_20_vermeer__jpg voix des textes, leurs chants. Et le chuchotement des heures. Elle est alors un port scintillant qui veille sur le balancement des barques, la sentinelle des mots, la gardienne d’un phare sur l’océan de la langue, une lueur de crépuscule sur nos chemins d’espérance. Elle est assise, attentive, et sa beauté est émouvante par l’évidence de son regard qui dit l’amour dans sa part de murmure, de don, dans sa part la plus effondrée, celle qui gît au plus profond, dans sa part d’enfance ressuscitée presque sauvée de la nuit, des blessures et des souillures, et des oublis, et des méprises.

Calme et douce, elle ressemble aux souvenirs comme une source, comme une eau gorgée de musique, de nuances étranges, une eau qui laverait le ciel de nos peurs, un baume de vie pour l’errance.

Chaque nuit elle chante, parfois elle vole, et la course des étoiles s’organise autour d’elle avec lenteur et mesure, car elle a le pouvoir d’arrêter le temps, de le suspendre. Elle n’est pas une ombre, son sang est rouge et il coule comme un torrent fier. Et elle ne dort jamais, parce qu’il faut veiller sur tous les fantômes de sa maison hantée, ils pourraient envahir la terre. Alors elle surveille. Armée de ses mots et ne laisse rien passer. Surtout pas nos faiblesses, nos complaisances. Elle est là, dans la nuit. Elle veille.

Elle écrit.

« Mon amour, tes plus longs silences sont mes plus beaux poèmes...

Mon amour sais-tu que l'étreinte est la forme la plus accomplie du langage.
Mon amour sais-tu que l'absence de l'étreinte est la forme la plus accomplie du dénuement.
La puissance d'un désir abandonné.

Mon amour crois-tu que c’est le début de la folie….

Mon amour que pourrais-je taire afin que tu m’entendes... »

ÐÑ

La parole du matin n’efface jamais totalement la nuit. Dans la rosée des mots on décèle parfois quelques chagrins inconsolés.

Inconsolables.

Et chaque matin il nous appartient de réinventer la langue. Et chaque matin il nous faudrait renommer toute la création.

La parole du matin

Se reconnaît à ce qu’elle n’a pas d’ombre,

Elle s’avance, nue,

Dans l’éclat éblouissant de la lumière,

C’est une parole qui brûle la langue

Et qui consume l’âme.

Franck

7 mai 2005

Née d'un silence.....

dos3

 

 

Mon Ange m’a rendu visite hier. Elle a les clefs. Elle sait qu’elle peut venir quand elle veut pour déposer ses mots, ses humeurs, bonnes ou mauvaises.

Pour elle, c’est un printemps de feu. Chaque jour elle brûle comme un incendie. En fait, c’est un soleil. Elle l’avait oubliée. Je lui ai toujours dis : tu es un soleil, à cause de la lumière, à cause de la chaleur. A l’époque je venais dans sa maison j’apportais les fleurs de mon jardin, ce n’étaient pas les plus grosses, ni les plus célèbres, non, c’étaient les plus sauvages, les plus abandonnées, celles qui ne sont jamais choisies, je les disposais dans un vase, je rajoutais un peu d’eau, et voilà….

Il faut que je précise un peu son portrait, pour que vous compreniez….

"Si tu étais le Feu, tu ne serais pas un feu intime, serein, mais plutôt ce brasier ardent aux flammes exubérantes. Ou peut-être serais-tu cette clarté incertaine et vacillante d’une bougie posée au bord de la nuit.

Si tu étais l’Air, tu ne serais pas le mouvement, seulement le frémissement, tel un dialogue subtil d’une brise intermittente dans les feuilles tremblantes d’un grand peuplier… l’été, quand tout hésite et se tait.

Si tu étais la Terre tu ne serais pas celle des labours gras et fumants, tu serais celle des chemins de Provence aux odeurs singulières offerte au dieu du vent, terre de méditation, terre claire presque blanche, pure, presque trop pure.

Si tu étais l’Eau, tu les serais toutes.
Celles des sources qui hoquettent,
celles des ruisseaux qui dégringolent en s’amusant,
même celles immobiles et profondes des lacs.
Les jours de puissance tu serais fleuve triomphant roulant sa cavalcade comme une horde obstinée, eau chargée d’espérance sautant dans des cris de joie par-delà les cataractes.
Le soir, à l’heure de la prière, tu serais l’eau de la mer,
cette eau lancinante et berçante du pays de l’enfance,
cette eau laborieuse remontant vague après vague ses grandes marées de l’âme, égrainant son écume comme un beau chapelet, eau magique et mystérieuse.

Mais tu n’es ni le Feu, ni l’Air, ni l’Eau, ni même la Terre
Tu vaux plus que tout cela
Tu es née d’un silence
Ou simplement d’un souffle
Tu effleure les âmes d’un unique et si tendre sourire.
Tu es née de la nuit, du concert des étoiles et d’un rêve
Tu es une aurore blanche et pâle
Encore toute enveloppée de désirs nocturnes
Née d’un matin d’ailleurs, d’outre vie, bien au-delà du temps qui passe
Tu es cette beauté tranquille et paisible
cette beauté rare qui étonne, faite de transparence lumineuse et de magies
Tu es un voyage qui transporte les cœurs vers des contrées impénétrables, inexprimables
Tu es un parfum à la fois subtile et envoûtant aussi léger qu’une caresse. Insondable. Presque impalpable comme un voile de soie.
Tu es ce chant profond coloré de résonances intrigantes et de douces incantations murmurées. Complainte divine qui appelle la grâce.

Tu es ombre et lumière
Sous tes doigts se dessinent les mondes
Et ton rire est une voie lactée.

Née d’un silence,
Ou simplement d’un souffle
Ange des cieux, aux yeux azur comme les souvenirs, à la peau opale comme une promesse, au sourire bleuté comme une énigme.

Née d’un silence,
Ou simplement d’un souffle."

Donc si vous la rencontrez, vous ne pourrez plus vous tromper.

Franck

6 mai 2005

Raisons des Vendanges

lucana_02

Un matin c'est la guerre, donc je ne sais pas trop à quoi elles servent. Elles doivent bien servir à quelque chose. Mortel. Mais je crois que pour la plupart des gens, elles ne servent qu'à flatter leur soulagement de pouvoir parler seul à quelqu'un qu'ils ne voient pas.(Il faut prier). Mon frère vit en Afrique, je ne le vois pas pourtant je sais qu'il est là-bas, qu'il travaille dur avec sa femme. (Ils prient). Ils sont missionnaires, ils attaquent la culture du vide (c'est une religieuse qui me l'a dit). Comment prier ? Demandons à Jésus, mon pote, il est venu dans mon blog deux ou trois fois. La dernière fois même qu'il s'était rasé, ça lui avait fait du bien. Bon, Jésus, à quoi servent les prières, est-ce à toi qu'il faut les adresser, ou être un asticot, les adresser à ta Vierge Marie ? A qui dois-je m'adresser dans mes prières ? Et les rivières, elles prient ? Les arbres ? Le choc que ce fût pour moi petite fille de voir mes poissons morts, j'ai observé longtemps leur décomposition : d'où mon intérêt pour la mort. Jardinier, la mort des roses n'est que provisoire car tout recommence toujours. Je ne sais pas pourquoi. (J'ai beaucoup prié parfois quelque chose m'a répondu enfin...bref). Elles n'ont pas besoin de prier pour revenir les roses. C'est bizarre. C'est comme moi, je ne me fais pas prier. L'amour ne se fait pas prier mais l'amour est aliéné depuis longtemps. Depuis très longtemps. On ne sait pas trop pourquoi. Alors on ira prier à Lourdes, il y au des miracles entre deux boutiques de souvenirs, d'objets lumineux et rococo, dans le ciel il n'y a que des oiseaux comme objet. Selon la loi les animaux sont des objets. L'amour est un animal parfois, et parfois, les prières pour faire rester quelqu'un ne suffisent pas. Je resterai avec toi mon amour si tu ne vas pas voir ailleurs. Si tu choisis, au moins, la bonne personne. C'est un concept d'adolescent, la bonne personne. Tu ne devrais pas avoir peur, tu devrais t'arrêter de prier quelque chose que tu ne comprends pas. Tu devrais t'adresser à la chair, tu es fait de chair. Mais voilà, la chair, un jour, elle devient pourriture. Que voulez-vous.

Angeline

12 mai 2005

Juste un peu absente...Juste un peu distante...

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Mon Ange. Elle est dans la révolution de l’amour. Dans l’incendie. Le feu dans toutes les pièces de sa maison. Le feu dans son jardin. Partout le feu.

 

 

Alors je sauve les dernières images, les dernières roses.

Elle ne ressemblait pas à ses mots. En fait, si, mais à l’envers. Il faut l’imaginer :

 

 

Juste un peu absente,
juste un peu distante...

Une eau calme qui se perd dans les reflets du ciel.
Son visage semblait lissé par une étrange sérénité, les paupières baissées comme ces vierges à l’enfant debout dans les ruissellements d’un vitrail.
Visage pali de silence que rien ne pourrait froisser.

Si elle était parfum elle serait mélodie d’un rose léger relevé d’une petite pointe de vert, une senteur du soir à la fin du printemps. Senteur et lueur du soir avec ce je ne sais quoi d’affaibli et de persistant, une note que l’on soutient dans sa dissonance pour parfaire l’harmonie et rendre hommage par avance à la nuit.

Au coin de son sourire s’est logée une douce tristesse.

 

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Visage de neige sur le rouge du cœur.

 

 

Un ange est posé sur son épaule. Il la protège des vacarmes, l’aide à effleurer la lumière, lui donne sans doute cette gravité uniquement pour la vêtir de pudeur pastel. Pour ne pas blesser le soleil.

 

 

Elle vient de loin, du pays des fées, du pays des pluies, des brumes et d’un temps oublié. Elle est d’ailleurs, toujours au-delà d’un voile comme si elle se tenait derrière une fenêtre qu’un déluge éclabousse, pour nous dissimuler ses larmes.

Je l’imagine penchée sur un travail minutieux, brodant quelque étoile sur des robes crépuscules, peignant quelques tableaux, écrivant, ou simplement assise perdue dans les aurores incertaines d’une interminable prière.

Je l’imagine enveloppée de son seul silence dans l’ombre rougissante de la flamme entêtée d’une bougie solitaire, grand aplat de chair blanche sur les sanglots de la nuit.

Droite. Droite sans être raide elle traverse l’espace pour l’orner, simplement l’orner, une flûte qui jouerait entre les cordes d’une harpe, une brise dans les fougères d’un sous-bois, légère comme le pourpre de l’âme enroulé à la candeur des nuages.

Les miroirs à son passage se taisent, respectueux, ils frissonnent de cette coulée d’ombre claire qui les traverse.

Visage de neige sur le sang lourd de la mémoire.

Parfois on croit la voir flotter pareil aux épis mûrs dans la tremblance de l’été, elle semble alors dans une sorte d’attente lointaine comme si l’instant qui devait suivre devait lui annoncer la promesse d’un amour à cueillir. On ne pourrait l’approcher sans risquer de briser l’infini de son rêve sans risquer de dissiper le charme d’un mystère.

Elle est là, simplement, ange discret qui bât des ailes pour frôler la vie.

Visage de neige, caresse du temps sur l’onde mélancolique des eaux.

Sur ses lèvres la brise a déposé les lettres du mot "amour" qu’elle épèle en un lent murmure.

Juste un peu absente,
juste un peu distante.

Si vous la croisez, vous ne la reconnaîtrez pas, à cause du feu. Elle-même ne se reconnaît plus…. C'est à cela qu'on reconnait les miracles....

Franck  (Merci Chris de m'avoir fait découvrir ces si belles peintures de A. Andrew GONZALEZ )

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