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J'irai marcher par-delà les nuages
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5 novembre 2005

Ce n'est pas triste, perdu......

Certaine fois je me dis que les images qui reviennent ne m’appartiennent pas. Pourquoi la mémoire choisit ce souvenir plutôt qu’un autre ? Pourquoi, cette mémoire efface-t-elle tant d’images ? Pour n’en garder que quelques unes. Comme les photos que vous prenez. Au moment où vous appuyez sur le déclencheur vous avez l’impression de fixer une chose inoubliable. Vingt quatre poses d’éternité. Puis, quand vous les avez devant vous, une fois développées, vous vous rendez compte qu’elles n’ont aucun intérêt. Vous rangez la pochette dans un tiroir. Et l’affaire est pliée. Je ne prends plus de photo depuis longtemps. Et surtout je ne veux être sur aucune photo. Sans doute mes souvenirs subissent-ils le même chemin. Pas de trace. Aucune. Je ne laisserai rien. Mon dernier souffle finira de m’aspirer. Une bulle de savon qui claque. Ploc ! Et puis, rien. Et c’est bien ainsi. Mes deux valises finiront chez Emmaüs ou dans une poubelle. Rien. Instantanément mes mots s’effaceront. Et s’effaceront le bien et le mal qu’on m’a fait, et le bien et le mal que j’ai fait. Rien. Pas de trace. Je n’ai pas le sens de l’humanité, ni le sentiment d’appartenir. Sans doute un reste d’orgueil. Car il en faut beaucoup pour vouloir n’être rien. Les groupes, la communauté, mes congénères, tout cela m’est étranger. Je les vois, bien sûr, mais comme derrière une glace. Je suis à coté. Non, en fait, je suis loin. Déjà loin. Il faut se mettre en route de bonne heure si l’on veut s’échapper. Je ne crois qu’en une seule chose : deux regards qui se fixent, s’absorbent et se reconnaissent dans l’instant où ils se captent. Et brusquement la neige du Kilimandjaro fond et se répand comme un déluge de miel tendre. Le reste, n’a aucun intérêt, comme les photos que vous rangez dans un tiroir pour les oublier. Deux regards, juste avant les deux peaux, juste avant les deux sangs.

Parfois, il y a des instants qui sortent de la chronologie du temps, comme une pierre qui affleure au milieu du torrent. Le courrant vient butter, mais il la submerge, la contourne dans un éclat d’écume. L’eau gargouille un peu, brille un peu dans le soleil et continue son chemin. Voilà, mes souvenirs sont ces pierres, sur lesquelles je m’appuis pour remonter le courant, et mon écriture c’est l’écume. Rien que de l’écume.

C’était, il y a longtemps. Le temps où je traversais l’Afrique. Où mon sac était trop lourd de trop d’illusions. Le temps où la fuite se nommait espérance. A dix-neuf ans on ne connaît pas le sens des mots. La compréhension n’arrive qu’avec les brûlures. Il faut d’abord pleurer pour que la parole s’éclaire un peu. A dix-neuf ans je n’avais pas encore assez pleuré. C’était, il y a longtemps. Pour survivre, je vendais des encyclopédies à des gens qui n’en avaient pas besoin. Le prix d’un livre inutile pouvait atteindre deux à trois mois de leurs salaires. Eux, les gens, les Africains, à qui l’on vendait ces livres, voulaient nous ressembler. Si seulement ils savaient ! Si seulement j’avais su ! Pendant trois semaines, nous ratissions une région. Trois semaines de brousse. Tout ce qui se trouvait à cinquante kilomètres d’Abidjan s’appelait la brousse. Là, nous étions au centre de la Cote d’Ivoire, au beau milieu de la forêt tropicale. En réalité dans les bourgades, les petites villes. Nous roulions sur des routes de latérite et nous nous arrêtions à chaque fois que nous repérions au moins deux maisons en dur. Trois semaines, c’est long et c’est court à la fois. Le samedi soir il fallait s’occuper, sortie de nos chambres non climatisées et des moustiquaires trouées. S’occuper et regagner une rive connue. Poser le voyage quelque part. Se dire qu’on n’est pas perdu au milieu d’un continent. Que la route empruntée, n’est pas un cul de sac. Qu’il y a une issue à la route, à la chaleur, à la moiteur, aux moustiques. Qu’il y a une issue à tout ça.

Les villes de brousses sont toutes identiques. La route les traverse, quelques routes ou chemins transversaux, quelques bâtiments administratifs avec leurs grands toits de tôle ondulée, un ou deux magasins où l’on trouve de tout, tenus généralement par des libanais, une ou deux pompes à essences, et disséminé quelques maisons protégées pas des murs bas et des jardins. A la périphérie, une ou deux entreprises, scierie, transport, construction et surtout les petites maisons des habitants. Des vrais. On leur a appris la ville en les laissant autour. On leur a appris les maisons en construisant des villas vides. Les villes de brousse sont toutes identiques, avec cette végétation qui envahie tout. Les herbes hautes. Là des bananiers, ou des manguiers, ici un flamboyant ou un fromager avec ses drôles de nervures à la naissance du tronc, comme des empennages d’avion. Elles sont toutes pareilles, ces villes, qui n’en sont pas. La même chaleur, la même boue après la pluie. Les gens les traverses, à pied ou en vélo. Ils sortent de nulle part, et vont vers nulle part. Ils traversent sans s’arrêter, chargés de toutes sortes de fardeaux, valises, ballots, bassines vides ou pleines, transistors, ils poussent, ils tirent, ils portent, ils dansent. Les villes de brousse possèdent toutes un lieu de rencontre où les blancs et le pouvoir local se côtoient. Ce sont souvent des bars, des hôtels. J’ai connu quelques un de ces endroits du monde. Le Yargla à Gao, sorte de caravansérail, où se mêlait les petits trafiquants de voitures, les marchands de moutons, les aventuriers du désert. Je me souviens aussi de ce bar sans nom, à Mopti. A coté du fleuve. Lieu d’alcool et de violence. De fumée et de filles sans nom.

Dans cette ville de brousse il y avait un bar comme cela. Un truc perdu pour des gens perdus. Lieu d’alcool, de tension brutale, de voix fortes. C’était le rendez-vous des forestiers. Ce sont des lieux où tout peut arriver, parce qu’au fond du verre il y a l’espoir, parce qu’au bout du verre il y a le rêve. A ces comptoirs s’accoudaient toutes les culpabilités du monde, toutes les lâchetés, toutes les fuites, tous les remords, tous les regrets. Et les grands ventilateurs brassaient la puanteur, la sueur, la poisseur. Et les grands ventilateurs faisaient flotter les jupes courtes des filles offertes. Des filles offertes aux yeux brûlés. Des filles brûlées aux yeux offerts, aux corps vendus. Rires forcés par les liasses de billets. Filles offertes aux mâles qui puent le mal.

C’était le rendez-vous des forestiers. Quand je suis rentré à l’intérieur il y avait déjà du monde, du bruit. Le ventilateur brassait. La patronne trônait derrière son bar. Patronne, matrone, sur le retour, avec son accent marseillais, avec son maquillage dégoulinant. Il faisait déjà nuit. La nuit tombe vite en forêt, dans ses villes de brousse. Samedi soir forestiers. Il faut les avoir vu. Dans leurs ivresses frelatées. Je ne sais pas s’ils existent encore comme cela. Ils étaient une race d’hommes à eux tous seuls. Une race sans dieux. Ils vivaient, la plus part du temps, au milieu de la forêt, dans des campements de fortune. Ils passaient leur vie à chercher les essences rares, à les repérer, à les marquer. Ils arpentaient le monstre grouillant de la forêt en quête d’une folie ou d’un oubli. Accompagnés de quelques porteurs, sur lesquels ils avaient pouvoir de vie et de haine, ils saignaient, mesuraient, comptaient, durant des mois. Sans arrêt. Qu’y a-t-il au bout de la forêt ? Encore la forêt. La forêt n’est pas propice aux rêves. Car elle est là. Si forte, si présente. La forêt ne permet pas de réfléchir, d’imaginer. Y être c’est déjà vouloir en sortir. Les forestiers gagnaient gros. Le prix d’un voyage impossible. Alors quand ils revenaient dans un port, même un port de brousse, ils arrachaient avec les dents leur sueur et leur suaire, ils se jetaient dans l’ivresse comme pour embrasser l’horizon. En un soir il fallait assez de démesure pour effacer tant de jours de forêt obscure. Effacer en un soir la détresse de six mois. Retrouver en une heure l’illusion d’une dignité. L’illusion d’une indignité. La forêt épuise, ronge. Ronge à l’intérieur. Elle vous mange du dedans. Elle vous avale la bouche et les mots qui vont avec, elle vous gratte les yeux, vous fait pourrir la peau. Elle vous suce le sang, les sucs, l’envie, le désir. Elle vous prend le ciel et les étoiles et votre âme en supplément, elle s’accroche à votre peur et ne vous lâche plus. Alors l’ivresse, comme profusion, comme salut, comme résurrection. Ivresse frelatée, faite de mauvaise bière, trop chaude, bues trop vite. Ne plus penser à l’humidité, à l’oxygène qui manque toujours, aux insectes extravagants, aux rampants insensés, aux cris des singes, à tous ces bruits inconnus, à la folie qui monte, à la solitude qui bouffe vos entrailles et qui vous colle la cervelle aux parois de vos manques. Alors l’ivresse comme les seins de la mère, comme les premiers abandons, comme une île qui vous sauve du naufrage. On les reconnaissait bien, les forestiers du samedi soir. Rasage, lotion bon marché, et les mains écorchées, et le visage mutilé par les absences, et cet éclat dans l’œil qui regardait les fesses des filles de la patronnes.

Drôle de lieux, drôle d’hommes. Drôle de samedi.
Elle est entrée avec un homme. Ils connaissaient bien l’endroit. Ils avaient leurs habitudes, leurs connaissances, leurs tutoiements. Elle a embrassé la matrone, et a suivi son mari, sous le grand ventilateur. Elle était blonde. Vêtue de blanc. Un pantalon de toile blanche et un chemisier, plutôt une chemise d’homme. Sa peau dorée sous le blanc, et sous l’or qui pendait à son cou, à ses poignets. Peut être quarante ans. Peut-être moins. Une beauté évidente et sûre. Mince, avec des gestes gracieux. Elle paraissait étrange dans ce lieu du bout du monde. Je l’ai vu entrer et je l’ai trouvé belle. Infiniment belle. Infiniment blanche. Infiniment désespérée. Dans ses yeux bleus, dans sa blondeur ondoyante sous le grand ventilateur.

La nuit n’en finissait pas de s’effondrer sur elle-même. Son homme était parti rejoindre les forestiers, leurs voix fortes, leur ivresse, et les filles aux jupes trop courtes. Elle restai là, seule, infiniment seule, et blanche, et triste, et patiente, et seule, et triste. Posée au milieu de l’Afrique, au bout de cette route perdue. Un voile sur les yeux, et le regard au loin de sa vie.

Moi, je la regardais, elle était comme une apparition, comme un songe. L’espace d’un instant elle devint l’unique.

C’est elle, qui est venue s’asseoir à ma table. Il était tard. Elle a posé son whisky sur ma table. Elle connaissait tout le monde ici. Moi, j’étais une tête nouvelle. On a parlé. Je lui ai dis, ma jeunesse, mon voyage, le désert. Et elle m’a raconté, l’ennui, la chaleur étouffante, l’ennui et l’amour qui s’en va. Un mari qui l’oubli, une maison trop grande. Des aventures rapides, imparfaites, elle m’a dit le poids des silences, des regards, et l’ennui, toujours l’ennui. Elle était belle dans ses mots, dans son ennui, elle était belle dans cette nuit d’Afrique. Dans l’air brassé par le grand ventilateur. Elle parlait d’une voix douce, quand on est au bout du monde, on ne peut aller plus loin, mais surtout on ne peut plus revenir. Alors on reste. On reste dans l’ennui. Avec un verre ou deux de whisky. Parfois quelques bras de passages, quelques peaux nouvelles, quelques rêves de mendiante ou de princesse. Elle disait des mots perdus, à quoi ça sert d’être belle ici, à quoi ça sert l’argent gagné ici.

On est sorti pour faire quelques pas. Dehors la nuit africaine. Cette touffeur qui vous rentre par les narines. Et le silence maintenant. Elle m’a pris le bras, elle avait toujours son verre avec elle. Et on a marché. Lentement. Elle m’a raconté ses rêves de petite fille, et l’Afrique qu’elle avait rêvé. Elle voulait Daktari et se retrouvait dans le Salaire de la peur. Elle s’appelait Catherine. Et l’on marchait lentement. Son bras pesait sur mon bras. C’est elle qui m’a embrassé. Une seule fois. Un baiser long, qui avait goût de whisky, et de solitude amère. Elle sentait bon et sa langue avait la force de tous ses désespoirs. Mon cœur battait. Et si se baiser durait toute la vie. Et s’il ne s’arrêtait pas. Et si l’on continuait jusqu’à la fin de la nuit, jusqu’au jour, et même après le jour. Qu’est-ce qu’il y a après le jour et la nuit, Catherine ? Qu’est-ce qu’il y a après ce baiser, Catherine ? A près ? Elle a pleuré. Un peu.

Je ne crois qu’en une seule chose : deux regards qui se fixent, s’absorbent et se reconnaissent dans l’instant où ils se captent. Et brusquement la neige du Kilimandjaro fond et se répand comme un déluge de miel tendre.
J’ai cette fin de nuit en moi depuis toujours. Le regard plein de larmes de Catherine. Son baiser, qui m’a plus appris sur la vie que tous les longs discours.
Je suis de ce baiser qui se lève comme un aurore et de cette tristesse qui hante les forêts, je suis de ces lieux perdus. Ce n’est pas triste, perdu. C’est simplement perdu.

Franck.

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1 novembre 2005

Dis-moi...encore...pour toujours......

Tes mots me touchent comme s’ils avaient des poings qui s’abattraient à toute volée à l’endroit de ma face, sur le nez par exemple. Je lis tes lettres et ça fait comme des brûlures. Je lis et ça fait des cicatrices, comme une lame d’acier dans le vermillon de la vie.

Tes mots me touchent comme s’ils avaient des mains. Des mains douces. Des mains qui se poseraient sur ma peau cornée et usée, à l’endroit du cœur. A l’endroit des battements. Je lis tes lettres et cela fait des caresses. Je lis et cela fait comme un souffle, comme une eau transpercée de lumière.

Dis-moi encore les terreurs de l’amour
Dis-moi encore les envoûtements de ta vie.
Apprends-moi les ténèbres, moi qui me crois voyant

Dis-moi encore tes secrets d’amour.
Dis-moi encore les magies de ta vie.
Apprends-moi le ciel, moi qui ne fais que le traverser d’un pas agité et inquiet.

Chante pour moi. Hurle pour moi.
Danse pour moi. Chiffonne-toi pour moi.
Ris pour moi. Pleur pour moi. Pour moi seul.
Raconte-moi l’amour de dieu et des hommes. Dis-moi leurs chairs et leur sang.
Raconte-moi la fourche de satan et la queue du mâle. Dis-moi leurs viandes et leur foutre.

Dis-moi l’enfer qui vrille ta mémoire.
Dis-moi ton délire lancinant et mortel.
Dis-moi tes os et leurs cendres et leur haine.
Dis-moi tes cuisses ouvertes et les tritons que tu recèles.

Dis-moi l’éternité qui porte tes offrandes.
Dis-moi ton âme murmurante et fragile.
Dis-moi ton corps et sa flamme et sa piété.
Dis-moi tes cuisses souples et ces coquillages que tu protèges.

Dis-moi toutes ses choses.
Dis-le moi, mille et une nuits, et quelques siècles de plus.

Dis-moi le marbre froid de ton cou.
Dis-moi les vipères de tes seins.
Dis-moi ton ventre et son abîme.
Dis-moi tes râles, tes pertes blanches, tes indécences, tes violences

Dis-moi la douceur de ton cou.
Dis-moi la forme et la pâleur de tes seins.
Dis-moi ton ventre et son velours.
Dis-moi tes soupirs, tes abandons, tes pudeurs, tes outrages.

Dis-moi tes litanies comme un poison à mes lèvres.
Dis-moi ta danse quand elle est sacrilège.
Dis-moi le ricanement quand tu plaisantes de moi.
Dis-moi tes conjurations quand je suis trop près de toi.
Dis-moi tes cauchemars et tes arcanes.
Dis-moi la bile de ton sang.

Dis-moi ton chant quand tu le donnes à mes lèvres.
Dis-moi ta danse quand tes voiles se défont.
Dis-moi ton rire quand tu te dérobes.
Dis-moi ta prière quand je dors près de toi.
Dis-moi tes rêves et tes mystères.
Dis-moi tes larmes, dis-moi ta joie.

J’aime tes affronts quand ils disent : vas-t-en.
J’aime ton cri qui arrache les miens.
J’aime ton bec quand il déchire mon nom.
J’aime tes crocs qui serrent mes paupières

J’aime tes mots quand ils disent : je t’aime.
J’aime ta voix quand elle s’offre à ma voix.
J’aime ta bouche qui appelle mon nom.
J’aime ta langue sur le bord de mes yeux.

Dis-moi l’incendie qui dévaste ta langue.
Dis-moi la substance qui écorche tes veines.
Dis-moi les cyclones qui brassent ainsi ta chair.

Dis-moi le feu qui brûle ton esprit.
Dis-moi l’étoile qui coule dans tes veines.
Dis-moi tes tempêtes de chair.

Dis-moi surtout la paix et le recueillement et l’abondance dans le renoncement.
Dis-moi la sagesse des sables et comment on dénude son cœur pour marcher sans impatience vers un point d’eau perdu au fin fond du désert. Dis-moi les paysages de neige, les lumières d’un hiver, et le givre comme un gant de dentelle sur les ramures déshabillées des grands cerisiers.

Franck

30 octobre 2005

Ce que le printemps fait........

J’ai porté chaque jour ta voix. Vraiment porté, avec tous les muscles du corps. Jusqu’à la douleur. Jusqu’à l’épuisement. J’en ai fait mon sang. Jusqu’à l’empoisonnement. Entre toi et l’étoile il n’y avait qu’un souffle. Entre moi et l’étoile il n’y avait qu’un gouffre. J’ai porté chaque jour ta parole, la plus enchevêtrée, la plus fervente, la plus flamboyante, mais nul chemin ne mène de mon ombre à ta lumière. Mais nulle route nous destine. Aucun ciel nous espère. J’ai baisé sur tes mots les bords tranchants de tes cicatrices. J’ai semé dans tes champs, griffés de labours. J’ai semé dans tes veines de terre noire, espérant des moissons de couleurs. Je me suis fait chevalier, prince, roi, jardinier. J’ai sacré chaque aurore et béni chaque crépuscule. J’ai scellé dans les roses, en leur centre incandescent, quelques gouttes de rosée pour adoucir les feux de l’été. Je me suis fait pèlerin, bateleur, vagabond. Je me suis fait mendiant pour recueillir tes restes. J’ai chanté, j’ai dansé, j’ai ri quand il fallait rire. Et pleuré. Et pleuré. J’ai appris ton silence, ses épines, ses gloires, j’en ai fait ma nourriture, mon horizon. J’ai brassé mon attente pour en faire la voûte des jours à venir. J’ai martelé ton seuil, jusqu'à l’aveuglement. J’ai inventé des rêves à mes rêves et rajouté du manque à nos distances. J’ai accroché ma vie à la dérive du temps, et accroché mon cœur à la queue des comètes. J’ai effrité chaque saison, égrainé chaque heure, émietté chaque seconde pour en faire une allée assez douce à ton pas, où même ton ombre n’aurait pu se blesser. Je t’ai maudit, aussi, et détesté te maudire. Je me suis bannit, exilé, méprisé. Je me suis caché derrière mes propres ruines. Je me suis abîmé dans mes égarements, bu l’eau saumâtre de mes puits d’amertume.

Pourtant j’ai renommé chaque étoile pour t’en faire des pays, des voyages, des oublis, des processions, des fiançailles. J’ai inventé des mers, des orages. Avec mes nuages, j’ai dessiné pour toi des escaliers immenses, tendus vers le soleil. J’ai ramassé chaque brindille de nuit pour t’en faire des archipels exotiques aux odeurs de vanille. Et je l’avoue, j’ai désiré tes yeux, tes lèvres, la peau de ton cou, la forme de tes seins, la courbe de ton ventre. J’ai composé pour te rejoindre des caresses imaginaires, chimériques, faites de respirations prises aux cratères des volcans, ou dérobée à la voix abandonnée des saintes. J’ai désiré tes mains au creux des miennes. Simplement. Même tes larmes. Même tes peurs. Je voulais déclouer tes mots de tes souvenirs. Je voulais pour tes mots un ciel entier. Un ciel et l’océan pour les contenir, des vagues pour les mélanger, des écumes pour les orner, des tempêtes pour les dire. J’ai épuisé ma langue, en oubliant l’essentiel. J’ai cru que ma parole brûlait comme un cierge qui délivrait ses mots en consumant sa flamme. J’ai épuisé mes jours sans rien dire d’important. J’ai refait cent fois la route de la lune au soleil en fouillant tes mystères. Sans jamais rien comprendre. Mais entre toi et l’étoile il n’y avait qu’un souffle. Entre moi et l’étoile il n’y avait qu’un abîme. J’ai porté chaque jour ta parole, la plus enchevêtrée, la plus fervente, la plus flamboyante, mais nul chemin ne mène de ta lumière à mon obscurité. Tu avais l’abondante blancheur ourlée d’un grand lys, qui promène son auréole aux pieds des mondes crucifiés. Je n’avais que la grâce pataude de ces avancées frileuses, engourdies par les neiges trop lourdes de ses hivers trop longs. J’ai épuisé ma langue, en oubliant l’essentiel. J’ai oublié d’être poète et de dire avec lui, toutes les paroles en une seule suffisante :
" Je veux faire avec toi
Ce que le printemps fait avec les cerisiers. "

Franck/
Et P. Neruda

25 octobre 2005

Prudence peut-être avec la petite fille.......

Il nous arrivait de faire quelques sorties. Souvent pendant ce mois précis de l'année. Où les Chemins de Croix étaient si beaux que cela résonnait face à ma toute jeune conscience de la foi, peut-être qu'il s'agissait bien de ça, la foi, appeler lorsqu'on avait besoin d'aide. Je trouvais ces endroits si beaux avant. Mais l'aide humaine n'était jamais à la hauteur contrairement à l'offense. La folie l'habitait déjà à l'époque, les folies les habitaient déjà à l'époque. Mettons ça sur le compte du pluriel. Ce n'était pas une étoile tombée du ciel, ce n'était pas une image, c'était un bloc, un gros rocher noir de plusieurs kilomètres de diamètres qui, tel l'aigle noir de Barbara, s'est écrasé dans la mer. Et les dégâts ont été considérables pour la planète. Qui avait besoin d'aide. La conscience de la foi était peut-être déjà en moi. Peut-être que j'étais déjà une meurtrière en puissance d'un Frère Roger quelconque. Il nous arrivait de sortir dans les chemins, en ville, et les marchés, où ça crie, les femmes un peu populaire, voire carrément hurlaient à qui voulait les entendre qu'elles vendaient les meilleurs poissons, les meilleures volailles, les meilleurs chaussettes. Des sous-marques disait sa femme, en noir souvent, pas musulmane mais la tête recouverte. Que tes cheveux sont jolis, il devait lui dire la nuit, lorsqu'elle lui refusait un rapport sexuel. Parce que...Parce qu'elle ne savait pas trop, elle n'avait pas envie. Peut-être qu'elle savait qu'il aimait les enfants. Toujours est-il que la folie était déjà en moi avant ce beau jour ou peut-être cette nuit. Elle arpentait le marché populaire d'un oeil humide cette femme, elle ressemblait à une ombre et elle me révulsait, c'était viscéral et je n'essayais pas de lui faire ressentir parce que ça n'avait aucune importance et parce que je ne voulais pas blesser les autres, même ceux qui me dégoûtaient. Elle lui refusait parce qu'elle l'aimait trop peut-être / Dans un petit restaurant en face du cinéma Denis m'a dit que de me rendre heureuse c'était le challenge qu'il s'était fixé et j'ai eu des pensées cyniques à son égard, en me disant que le pauvre ne savait pas vraiment de quoi il parlait. La folie humaine. Une folie à deux ? Deux salles, dont la deuxième diffusait des films improbables de séries Z me tentait bien, il faisait chaud, elle était climatisée. J'avais envie de l'embrasser et de lui dire de partir. De partir. Les folles qui sont des Hommes ne savent pas vraiment ce qu'elles veulent, comme si les couples unis, avec enfants et maris savaient ce qu'était l'amour. Apparemment, oui, ils savent. Des étoiles ? Non, des étoiles sont des étoiles. Et des blocs qui tombent du ciel sont des blocs qui tombent du ciel. C'est évident. Il paraît qu'il y a une forte demande en ce qui concerne la rêverie des fées, la vie réelle est de plus en plus dure, il paraît / Nous étions dans le temps de l'amour, et nous caressions nos corps de nos voix les plus intimes. Je lui racontais la blessure à l'intérieur, et il me racontait son âge. Car il avait la cinquantaine. Et j'avais à peine vingt-et-un an. Il était cultivé. Il était charmant, et il avait même un charisme puissant. L'amour avait une couleur pourpre, même les fleurs ont besoin de musique pour vivre, tout ce qui vivait à cette époque avait besoin d'amour. Et Edgar avait des airs d'Al Capone. Cependant je l'aimais. Il était doux, attentionné, patient. Il avait peur pendant l'amour, il résistait, sans vraiment résister mais ça revenait tout de même au fait qu'il ne savait pas bien se positionner par rapport à la jeunesse de ma personne toute entière. Sa jouissance était cachée à lui-même et à moi-même pour la simple et stupéfiante raison qu'il tenait absolument à me faire jouir tout en s'oubliant. Il existe encore à notre époque des femmes de ce genre, avant certainement beaucoup plus, elles avaient le pouvoir de renverser des rois mais attendaient que leur mari fasse ce qu'il avait à faire et puis dormaient dans l'ennui de leur vie. Une vie de Maupassant. Il était un homme comme ça, il effaçait sa jouissance comme si ça effaçait son âge et il se sentait trop vieux pour elle et pour moi. / Il lui arrivait de déposer sa pudeur au fond de l'église et ressortait vêtue de simples terreurs camouflées et ténèbreuses, presque de l'ordre de la Charogne pourrissant dans les cimetières, ceux que vous aimiez tant et qui dansent avec les ancêtres sous la forme de sacs d'os. De fines sandalettes, une jupe longue sur la peau Crépuscule de ses jambes, un chemisier blanc sur sa poitrine nue, sans maquillage, sans bijoux, ça ne lui avait même jamais trotté par la tête, avant, elle a dû, c'est vrai, ensuite, apprendre à les aimer ces broques parce qu'elle avait un métier où elle devait, comme une hôtesse d'accueil dans une bijouterie, être avenante avec les clients. Comme dans une bijouterie. Pendant ce temps-là, la convoitise, elle s'en rendait compte, mettait le monde à l'envers. Elle était dans un non-temps absolu, de toute puissance et cette puissance était froide car elle venait des glaces de l'enfer. En pleine saison des brûlures, elle pleurait d'une manière théâtrale sur scène. Elle était belle, le beau chemin de croix lui disait qu'elle était belle, dans la glace éternelle, et reflétait quelque chose de terrible et de sombre à la fois. Intérieurement, elle ressemblait à une sorcière, encore et toujours, de plus, on lui disait d'aller se faire interner, on voulait la mettre de côté, elle et les gens comme elle, car elle devait produire des effets qu'elle ne comprenait pas bien elle-même, la convoitise foutait le monde en l'air. On lui disait de la fermer, elle devait dire quelque chose d'important et en effet ça l'était. / Elle tournait sur elle-même faisant voler sa jupe et souriait en tenant sa petite voisine par les bras, la faisant tourner avec elle. Lorsqu'il arrivait, prêt à travailler la terre car il était paysan, elle arrêtait, et disait discrètement à la petite de partir. Elle ne voulait pas qu'il pénètre la petite, en plus d'elle. La parole dans la gorge, renfoncée, son oncle lui avait dit une fois : tu ne diras rien. Comme si c'était dans le Beau Chemin de Croix, et comme si c'était la voix de Dieu. Elle essayait d'aimer Denis ou un autre homme merveilleux mais bon, à son travail on avait découvert récemment une chose stupéfiante et très très dangereuse : elle écrivait sur des gens réels ce qu'elle avait entendu de leurs bouches et vus de leurs actes. Ils ne toléraient pas la liberté qu'elle s'octroyait avec les codes des rapports humains qui pour la plupart, baignaient tous dans une onde de mensonge qui devait être très ancienne comme le mal de Dieu pour réussir à drainer autant de monde de nos jours encore. Intérieurement, elle pleurait bien sûr, mais sans avoir envie qu'on la console, ni qu'on l'emmerde d'ailleurs. Alors pour aller mieux, elle écoutait la musique idiote du groupe R.E.M, rapid eyes movement, la phase de rêve active pendant votre sommeil. / Il venait poser sa tête au creux de mon cou comme si mère nature était tombée d'accord avec les pharaons d'Egypte et les gens du Pas-du-Calais, les ch'tis, beaucoup d'inceste là-bas et d'alcoolisme, beaucoup aussi. L'androgyne était une guerre à lui tout seul, et son corps de fille blessé avait enfanté d'une âme sans sexe, l'androgyne devait peut-être mourir, les animaux sentent, le sentent, comme les tremblements de terre, à l'avance, et les sirènes sonnent, et Denis partait sans que ma tristesse ne m'accable, j'aurais dû me sentir vide, mais non, son départ était son départ et je ne me sentais pas vide qu'il m'abandonne, au contraire, j'étais comme heureuse, soudain, de retrouver ma solitude qui s'appelle écriture. Je couche avec elle. Je la suce, et souvent maintenant, c'est elle, de plus en plus, elle me suce. Elle est belle, Ecriture. C'est quelqu'un de bien. Avec elle, la liberté ne me fait plus sentir vide. Ou en tout cas, la chose est plus supportable. C'est quelque chose de douloureux mais c'est un amour qui est éternel, pour ceux qui savent ce que veut dire le mot éternel, je pense que ce n'est pas sur vos terres que la réponse va être positive. / Des regards qui s'échangent sans que je m'en sente bouleversée, des peaux qui se frottent simplement pour sentir tout ce sang retenu depuis des années, plus définitivement dans un dessein qui m'échappe encore totalement, mais qui peut prétendre être le porte-parole de l'amour, et de la parole de Dieu, j'ai vu ce qu'était ce Beau Chemin de Croix et j'ai vu vos Maisons à l'extérieur, et je vois ce qu'elles sont à l'intérieur et je les vois encore, et je les verrai encore jusqu'à mon décès, proche je le sens, et c'est mon don, en quelque sorte, c'est aussi ma malédiction. Qui peut prétendre que le temps était rouge, et que le temps était à l'inaugurations des histoires qui se finissent, et de l'intime qui s'offre, des amours débarassées de toutes graisses imparfaites ? / Je tournais sur moi-même avec ma longue jupe dans laquelle, si j'en avais ressenti le besoin, cet après-midi là de bonne humeur et de soleil, j'aurais pu cacher le corps d'une petite fille entre mes longues jambes de gazelle.

Les lionnes attendent avant de passer à table.

Prudence peut-être avec cette petite fille jetable.

ANGELINE

17 septembre 2005

Ecran.....

Il y des images qui reviennent. Des morceaux de mémoire. Quelque chose qui adhère, qui est collé aux parois. Je regarde les photos que je viens de recevoir. Des photos d’enfance, de familles, des portraits, des jeux d’insouciances. Dans ma tête ça fait comme un patchwork. Il y a cette petite fille grave et triste. En fait non, elle n’est pas triste. Elle est grave. C’est moi qui suis triste. La photo me regarde. Me regarde à l’intérieur. J’ai neuf ans. Dans l’appartement je suis seul. Mon père et ma mère sont là. Mais je ne les vois pas. Rarement. Peu d’images. Sinon je suis seul. Je me vois dans l’appartement de Marseille. Seul à travers les pièces. Je ne joue pas. Je vais d’une pièce à l’autre. Il n’y a jamais personne dans les pièces. Pourtant ils sont là. Mais leurs regards ne m’appellent pas. Il n’y a pas de reflet. Je ne me vois pas. Au fond de moi il y a toujours quelque chose d’effondré. J’ai neuf ans, c’est la première télévision. Elle est là depuis quelques jours. On est au mois de mai. Je m’en souviens. Au mois de mai. A la télévision ils commémorent. Première télévision en noir et blanc. Elle est posée sur la petite table roulante, à coté du secrétaire. Je suis assis par terre, sur le tapis. Je ressens à nouveau la morsure du souvenir. La morsure, à l’intérieur. Un patchwork d’images. Souvent il n’y a pas d’émotion dessus, dedans. Je les vois. Et c’est tout. Je les laisse. Elles ne me disent rien. Comme si elles n’étaient pas à moi, et il y en a d’autres où l’émotion est impossible. Comme celle-là. Toujours aussi incompréhensible. Toujours impossible. Je suis assis sur le tapis et je dois jouer. Ca je ne m’en souviens pas. Des jeux. A neuf ans je suis dans l’épaisseur de l’ennui. Déjà. Je ne me souviens pas des jeux. A neuf ans on ne joue pas seul. On est seul, c’est tout. La télévision est là, et puis brusquement il y a l’image. Ils commémorent les camps. Et brusquement je vois cette image en noir et blanc. Ce sont des corps décharnés. Nus et décharnée. Un tas de corps nus. Des hommes des femmes empilés. Derrière, des baraquements, des sortes de maisons de bois. Et devant ce tas humain. Non, ce n’est pas humain. Je ne comprends pas. L’air me manque. Je suis devant l’image. Non, je suis dedans. Dans ma tête quelque chose se casse. L’image n’arrive pas rentrer. Un tas d’hommes et de femmes empilés dans le décharnement, et la mort. J’ai envie d’appeler. Les mots ne sortent pas. Ma mère est à coté, dans la cuisine, elle ne peut pas voir l’image. Je ne peux pas lui dire. J’ai peur, et pourtant je regarde. Je ne peux pas m’enfuir, je suis collé sur l’image. Presque à l’intérieur de l’image. Des hommes en uniformes jettent des corps nus sur ce tas immense de chair et d’os. Mais ce n’est pas, ce n’est plus vraiment, de la chair et des os. C’est de la mort. Les têtes n’ont plus de cheveux, et les corps sont nus, on voit des sexes d’hommes et des sexes de femmes empilés dans un désordre de corps impossible. Les membres raides sont tordus dans des positions impossibles. Je voudrais partir. Ne pas être là. Mais déjà l’image est dans mon sang. Elle se mélange. Cela dure quelques secondes, à peine quelques secondes. Je voudrais crier, mais rien ne sort. Je voudrais pleurer, mais rien ne pleur. Dans la télévision les images partent, elle ne sont plus là. Et moi je suis toujours devant. Impossible de bouger. J’ai toujours l’image des corps nus incrustée derrière les yeux, dans la tête, à l’endroit où quelque chose s’est cassé. « Franck, qu’est-ce que tu as ? » « Rien, j’ai rien… »

C’est à partir de là que les choses sont devenues compliquées. Ca va durer des mois. Des nuits. Des mois de nuit. Le soir, je ne voulais pas me coucher. J’avais peur. C’est normal, souvent les enfants on peur d’aller se coucher, peur de retrouver leurs cauchemars, peur d’être sans réveil, d’être perdu dans un éternel sommeil sans réveil. Le premier soi fut terrifiant. L’image revenait sans cesse. Elle me passait dans tout le corps. « Maman ! Je ne peux pas dormir, j’ai des cauchemars dans la tête…. » « Fais pas l’idiot, va te coucher, tu vas énerver ton père… »  « Recouches toi, je viens… » Moi, je tremble. Elle le voit. « Qu’est-ce qu’il y a ? » Impossible de dire l’image. Impossible. Ca va durer six mois. Chaque soir. Avec la peur de la peur.  La peur a l’avance. Et l’image. Toujours la même. Toujours impossible à dire. Lui, il ne comprend pas. Lui ça l’énerve. Un soir il cogne. Plusieurs soirs, il cogne. Ma mère en travers de lui. Lui qui la pousse. Je suis recroquevillé sur le lit. J’ai l’image en travers de la chair. Il bouscule ma mère qui crie. Je vois son corps bousculé comme si elle était jetée sur un tas d’humains. Un corps nu qui cascade, qui glisse sur d’autres corps nus, décharnés. Lui il cogne. « Tais-toi… ! ». Moi je ne sens rien. Je ne me rappelle pas avoir senti les coups. Ma douleur est ailleurs. Je sais qu’elle est ailleurs, mais je ne sais pas où. Dans un lieu de la mémoire, sans doute le lieu de l’image. Ma mère glisse sur ce tas d’os humains, elle glisse sur la maigreur de ces corps nus, où je vois des sexes d’hommes et des sexes de femmes accrochés à des chairs qui ne les retiennent plus. Tous les soirs. Pendant six mois. Docteurs, psychologues, qui ne disent rien, qui ne savent rien. Mon père, lui, sait. Ils veulent divorcer. C’est à cause de ça. A cause de moi. A cause des coups. C’est plus possible de continuer comme ça tous les soirs. J’ai peur dès le réveil. J’ai peur du soir, de la nuit, de l’image. Je me mets à saigner. A saigner du nez. C’est des hémorragies impossibles à arrêter. Un jour dans la voiture. Sa voiture. Il ne s’arrête pas. Le sang coule. N’en finit pas de couler. Je me vide. J’ai l’impression que l’image s’en va avec le sang. Que tout s’en va. Je n’ai pas peur du sang. Il y en a partout. Il ne veut pas s’arrêter. Ma mère crie, hurle. Ils se battent, la voiture roule toujours. Après des mètres de gaze. Le sang s’arrête. Six mois, et peu à peu l’image est partie, elle s’est lentement condensée.

Après de nombreuses années, je suis en analyse. C’est alors qu’elle revient. Dans les mots d’abord. Pendant des semaines ma parole tourne autour de cette image. Elle revient comme un écran. Pour faire écran. Je ne peux rien dire de l’holocauste. Ce n’est pas la même histoire. Sauf que quelque chose en moi ne peut se dire aussi.  Je ne peux rien dire qui ne soit pas indécent. Pourtant cette image de l’histoire est rentrée dans mon sang. Ce n’est pas mon histoire, et pourtant c’est aussi mon histoire. Pendant des semaines sur le divan ma parole cherche. Comme s’il y avait un secret. Mais il n’y a pas de secret. Il n’y a rien à trouver. Ou une si pauvre vérité. Ma parole suffoque, s’épuise, dans les sens à tiroirs, des sens gigognes. Derrière, les mots d’autres mots, cascades de sens, enfilade de significations, glissement, dérapage de la mémoire. J’ai l’impression de remonter vers une source. Mes mots disent l’accouchement. Derrière l’image, il y a l’accouchement. J’ai la tête prise dans un étau. Il faut sortir, je suffoque. L’impossible naissance. Mes mots ignorants de moi-même disent les avortements, les fausses couches. Moi, je ne dis rien : je ne sais pas. Mais les mots disent tous ces petits morts du ventre de la mère. Ils disent le sperme trop clair du père, si peu riche, si peu habité, si peu prometteur. Ils disent la mère aux parois trop lisses, qui laissent glisser les enfants. Ils disent tous ses petits mort, avant. Ces petits morts de frères, morts de sœurs. Et puis tous ceux après. A chaque fois on les jette sur un tas. Ils n’ont pas de forme. Pas de nom. Pas de sexe. Pas d’images.

Elle est enceinte. C’est moi. Pendant cinq ans ils ont essayé. Moi je tiens. Moi, je ne me décroche pas. Moi je reste. Elle, elle ne veux plus de lui, du père. Alors elle ne veut plus de moi. Elle veux, mais ne veux plus. Plus avec lui. Elle a peur. Je sais qu’elle a peur. Mais moi, je tiens. Moi, je suis là. Après moi, les autres ne tiendrons pas. Sur un tas. Ils glisseront sur un tas d’os et de sang, de sang en noir et blanc. Ce n’est pas de vrais souvenirs. C’est juste mes mots qui disent…. et l’image. Toujours plantée. Et moi qui suis vivant. Encore. Comme un rescapé coupable. 

C’est au début de cette année. Ils commémorent à nouveau. Je regarde à nouveau l’écran. Dans cette sorte de fascination tétanisée. En janvier, je regarde tout.  « Nuit et Brouillard », « Shoa », tous les reportages, toutes les images, quelque chose est a dire qui ne peut se dire. Je lis, je relis Primo Lévy, Semprun, d’autres livres. Plus je lis, plus je vois, plus quelque chose monte en moi. Et puis, soudain, au hasard de l’écran : l’Image. La même, le même morceau de film. La même couleur. Le tas inhumain des hommes et des femmes, des chairs atrophiées, de la vie humiliée. De la vie trahie. Du Mal, avec sa majuscule. Tas inhumains du temps où les dieux étaient distraits. Alors j’ai vu l’image. C’est alors que tout est venu, les larmes à flot, un sanglot incoercible. Quelque chose est venue là. Ce dire à cet instant. Sur cette image, d’horreur. Enfin, les larmes que je n’avais pas versées enfant. L’impression d’être un survivant de mon propre sang, de ma propre histoire.

Quelques jours plus tard je découvrais une Maison, qui s’appelait « Les Récits de la Maison des Morts ».   

Franck.

(Pardonnez-moi s’il reste plus de coquilles ou de fautes que d’habitude, je suis incapable de relire, ce texte)

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29 août 2005

Merci....!

La vie des blogs est formidable. Voilà ce que j’ai lu cet après-midi dans un blog voisin.

" D'un peu plus près je trouve Franck consternant avec sa mollesse et
surtout sa formidable incompétence à apprendre quelque chose de la vie -
comme le ton à adopter pour parler à une femme, cf. ses énormes,
lamentables circonvolutions de tantôt, dans son mail. Je peux admettre
que sa douceur te plaise, parce qu'il est tellement inoffensif,
tellement victime et si peu bourreau, mais ... bref. "

C’est un dénommé Sacha qui parle. Enfin je crois. Rien n’est très sûr ici. Il est possible d’aller lire la suite. En bon égoïste j’ai relevé le passage qui me concernait.
Il n’y a pas grand chose à dire, ni à répondre.
En plus il a sûrement raison. Les bourreaux ont souvent raison, en tout cas souvent le dernier mot.
Le monde est simple chez certains, puisque qu’il se résume entre être bourreaux ou victime. Les baiseurs, les baisés.
Lui, il doit savoir de quel coté il est. Il connaît le ton qu’il faut adopter. En tous les cas on connaît ses intentions.

Il a raison puisque ça marche.
Et apparemment ça plait.

Dommage qu’il n’écrive pas, pour m’éviter de mourir idiot, j’aurais pu suivre ses conseils.

Merci Sacha. Pour ma première leçon de vie.
Merci Angeline, de me faire découvrir Sacha.

Franck..

28 août 2005

Le Jour de la Révélation Finale

Toutes celles qui m'écrivent c'est pour me dire que je me fous le doigt dans l'oeil avec toi.

Depuis février toutes mes paroles d'amour ont été lancé vers toi. C'est tout....

tout le monde se fou de ma gueule, dans mon attitude d'amoureux transi.... mais moi je m'en fous....na !! et alors, c'est plutôt bien d'être amoureux d'angeline, j'aurais pu tomber plus mal

bon, d'accord elle elle ne m'aime pas.... mais personne n'y peut rien

Franck.

On vous a menti Franck et moi. Enfin non pas lui mais moi. On se voit en cachette, d'ailleurs ce qu'on fait, ce n'est pas de la littérature. C'est questionner le pouls. Et je vous mens. D'ailleurs, quand on se voit en cachette on couche ensemble. On s'aime, pas la peine de lui compter fleurette. Il m'aime moi, seulement. Seulement moi. Ne soyez pas jalouse. Vous êtes perdante, je suis gagnante. J'étais perdante avant, il faut bien une gagnante, dans votre monde. Je plaisante. Toujours est-il que je suis enceinte de trois mois de Franck, qu'il est ravi, à son âge, d'être père, à nouveau, et que je voulais un enfant très bien construit, comme vos textes, sans influence incestueuse, d'oncle, d'horreurs en tout genre. On m'a traité de poubelle aujourd'hui. Il y a des gens que je laisse indifférent, ouf, ouf. De toute façon, Franck est si parfait qu'il ne pouvait qu'aimer une femme parfaite. Et je lui fais des petits plats, on sort on va au cinéma, l'année prochaine, à Madrid sous Lucifer il y aura un baiser, et une poussette. On aura un fils, on l'appelera Nicolas. Il s'appelera Franck Nicolas. J'imagine que Franck écrira à mon accouchement il dira : le col de l'utérus s'ouvre, je vois la tête. Je vais hurler : FRANCK, tu copies mon style, que j'ai copié, des écrivains que j'aimais. Donc ça n'ira pas. Notre bébé sera splendide. Je le sens bouger là. Il ira sur internet, il fera des ravages. Vous ne saviez pas qu'on couchait ensemble déjà ? Ben oui quand on s'écrit des textes passionnés, c'est caché : ça veut dire : mon amour, la nuit a été magnifique. J'ai joui comme jamais. C'est ça que ça veut dire. Un homme aussi poétique, aussi fort, aussi lumineux ne pouvait que se marier avec une femme des ténèbres. D'ailleurs, désolée, mais on va se marier et vous n'êtes pas invité : vous êtes méchantes. Sauf Alix peut-être. Peut-être. Elle, je l'aime bien. Donc ça faisait longtemps qu'on couchait ensemble,c 'était difficile de tenir avec le secret. Notre vie se porte à merveille, je vous le dis, ce n'est pas indécent, puisque de toute façon vous mettrez votre vie dedans, votre nez, bien triste, qui dégouline. J'imagine. Je suppose. Je n'affirme rien, je n'ai pas cette prétention. Des fois on dirait mais non. Vous lisez mal je suppose. Je suppose. On s'aime d'un amour pur, des fois on s'engueule, je lui dis : bouge-toi, tu ronfles, et lui : ta gueule, tu as joui. Oui, les poètes dans l'intime...ils se laissent aller. A l'alcool. On s'est connu moi pute et lui alcoolique, on faisait la retape de la vie. Je vous jure. Je me moque pas de vous, c'est la vérité. Bon. Maintenant, tout va bien. L'amour et Dieu habitent nos Vies. Nous vivons dans la Foi de la littérature et dans notre Seigneur Jésus Christ qui est mort pour nous (là je deviens plus glauque tout d'un coup, moins drôle). J'accepte qu'il vous compte fleurette en privé, parce que je l'aime, je l'adore. Il est à moi. Bien sûr. C'est une évidence inscrite dans le marbre. Euh...je redeviens glauque là non ? Quand on couche ensemble, on fait (censure) et je me mets comme ça et on fait (censure). Non c'est pas vrai, je suis pas enceinte et je couche pas avec lui. Et ce qu'il me raconte sur vous, quand vous évoquez la bête Angéline dans vos messages privés, ça me fait rire, il m'a permis d'écrire ici et je tiens à le remercier de m'avoir fait rire pour si peu. Cela faisait longtemps : j'ai passé mon mois d'août à pleurer. Pour des choses ici et là. Intimes.

Merci Franck.

Ah oui, sinon, moi je ne lui conseille jamais de ne pas fréquenter ou de ne pas parler à telle ou telle personne. Je lui donne mon avis, de mon point de vue. Je ne lui dis jamais ce qu'il doit faire, il pourrait vous le dire : je suis d'une grande délicatesse (si si je vous assure, ne riez pas). Il faudrait que je me prenne pour sa mère ou pour son amante, pour oser l'indécence et la bêtise à ce point. Comme vous le faites. Je le dis publiquement, devant tous. Ou c'est lui le salaud, les poètes sont souvent des salauds dans la vie intime. Au royaume des aveugles les morts sont Dieux.

Ce texte ne doit pas être pris mal, mais allez-y les filles, épatez-le, détournez-le de moi : il le mérite, d'être avec quelqu'un qui serait amoureuse de lui. Peut-être qu'à l'époque, je serai invitée au mariage de lui et de la gagnante de ses admiratrices.

Je t'avais dit Franck, que mon message était léger et drôle.

ANGELINE

28 août 2005

C'est la fin de l'été....

C’est la fin d’une saison qui n’en finissait pas d’accoucher de ses aurores de cendres. C’est le renouveau des chairs. L’apaisement du sang. Le temple opaque s’ouvre enfin comme un œuf énorme. Le soleil se couvre d’un juste voile de pudeur. Septembre est là, avec tendresse. Septembre est là comme une vague perdue qui retrouve la houle. C’est la fin de l’été, saison d’entassement. Les jours s’épuisent eux-mêmes. La lumière ne crie plus. Elle n’écaille plus les heures.

Sylvie était professeur de Français, avec un mari et quatre filles. Juste quarante ans tous les deux, ils se sont connus en faculté. Lui le Droit, elle la littérature. Plus de vingt ans ensembles. Des étés, des automnes. Ils ont connu toutes les saisons du cœur. Là ils vivaient à l’abri du temps. Ils commençaient à faire construire une grande maison. Elle, elle est souvent exaltée, passionnée par ses mots, ses phrases, son rôle de mère, ses élèves. Lui est timide, réservé, calme amoureux d’elle. Il s’occupe de tout à la maison, cuisine, ménage. De ses filles. Ils sont dans la perfection de l’époque, de la vie. Le soleil est indulgent en toutes saisons pour eux, ils n’ont pas de morsures. Même s’ils ne regardent plus leurs corps nus sous la douche, même si leurs caresses se font plus rares, tout va bien. Tout est bien. De la société qui fabrique de la société. C’est limpide. Interminable. Mais limpide. Lui, il a un secret. Il veut écrire. Mais il ne sait pas qu’écrire c’est dangereux. La mère de ses enfants qui est professeur de littérature ne lui a pas dit. On ne dit jamais ce qu’il faut. On bavarde pendant des années, des siècles presque, et l’essentiel on l’oubli. L’écriture ça brûle. La poitrine éclate et c’est un anéantissement. C’est inexorable l’écriture. Ca éventre les secrets. Ecrire c’est inviter le diable à sa table. Dans son lit. Dans ses caresses. Sous sa langue. C’est l’encre de la plume. L’encre rouge. L’encre de feu. Quand on écrit le diable regarde par dessus notre épaule. Jamais les dieux. Parce que les dieux ne savent pas lire. Sylvie dit que c’est avec le livre que tout c’est détraqué. C’est elle qui raconte l’histoire. Elle pleure beaucoup, maintenant. En racontant. Il faut bien comprendre, il était si bien. Parfait. Les copine me l’enviaient. Et puis il y a eu le livre. En plus il écrivait bien. Je le sais puisque c’est mon métier. Un professeur sait lire les écritures. Le soir, quand toute la maison était couchée, il écrivait, une heure ou deux. Il écrivait lentement. Sur des feuilles de papier. Il n’aimait pas l’ordinateur. Il avait une petite écriture serrée. Peut-être pour cacher la vérité des mots. Il ne me parlait pas souvent de ce qu’il écrivait. Juste que c’était une histoire d’amour. Il faut le savoir les histoires d’amour ne peuvent pas être écrites. Jamais. Et puis il a arrêté de parler. Il s’occupait de moins en moins de la maison. Il s’enfermait pour écrire qu’il disait. Je voulais savoir. Mais lui il ne disait rien. Il cachait ses feuilles écrites. Le matin il partait au bureau avec. A table il a commencé à boire du vin. Il faut bien comprendre qu’au bout de quelque temps ce n’était plus vivable à la maison. Les filles ne comprenaient plus. Qu’est-ce qui fait papa ? Papa, il écrit. C’est l’écriture qui a tout détruit. Il avait tout ça en lui. Depuis toujours. Des trucs impossibles. Parce que un jour j’ai lu. C’était une histoire d’amour. Non. C’était du sexe. A toutes les pages, presque. Des choses impensables. De la violence sexuelle à toutes les pages. Il écrivait bien pourtant. Parce que c’est mon métier, les mots, l’écriture. Moi aussi j’ai écris quand j’étais plus jeune. Mais lui, c’était que du sexe. Notre vie sous les draps était simple. Mais là quand j’ai lu, il y avait des viols, du sang, des enfants. Au début je n’ai pas voulu croire. Je me suis dit c’est de la littérature. C’est une façon d’extérioriser quelque chose. Au début j’ai cru que ce n’était pas grave. Que tout le monde fait ça, écrire des choses cochonnes. Et puis il y a eu toutes les histoires au bureau. La plainte contre lui. On l’a trouvé en train de se masturber. Il ne se cachait même pas. Plus de vingt ans qu’on était ensemble. Dans le même lit. Et puis le soir il commençait à partir dans la nuit. Seul. Il ne me disait rien. Il allait à Paris. C’est les gendarmes qui me l’on dit. Il voyait des filles. Mais, moi je l’aimais. Et puis les travaux de la nouvelle maison. J’ai eu l’impression de devenir folle. Le livre je ne l’aimais pas. C’était lui, mais ce n’était plus lui. Je n’arrivais plus à dormir. Alors j’ai pris des cachets. Il était pareil et complètement différent, à cause du livre. Une nuit la police est venue frapper a la maison. Ils venaient de l’arrêter. Ils m’ont posé des questions. Sur lui. Sur nos filles. Quoi nos filles ? Oui, vos filles, rien d’anormal ? Parce que moi, je n’avais rien vu. Elles adoraient leur père. Je ne pouvais pas penser à ça. Il a essayé le salaud. C’est la grande qui me l’a dit. Il a essayé avec elle. Il l’a caressé. Mais il n’a pas était plus loin. Celle est qui me l’a dit. Pas plus loin. Il lui a touché ses seins et son sexe. Touché seulement. Mais elle m’a dit qu’elle ne lui en voulait pas. Que papa était fou, qu’il fallait le soigner. Il a essaye avec celle qui avait dix ans, mais sa grande sœur l’a protégé. Moi, je ne voyais rien. Vous vous rendez compte, sous notre toit, et moi qui ne voyais rien. Il a voulu qu’on parle. Je ne voulais pas au début. Après j’ai dit oui. Il m’a expliqué. Il a pleuré. Il a supplié. Il a dit qu’il nous aimait. Il m’a explique le livre, l’écriture, le sang qui s’enflamme. Les souvenirs. Le mal. La douleur. Son beau-père qui tapait fort, son beau-père qui l’humiliait. Qui le faisait mettre nu pour le frapper avant de l’enfermer dans un placard noir. Vous comprenez, je ne savais même pas son enfance. Sa mère qui laissait faire. Elle préférait son frère. Il m’a dit que c’est l’écriture qui l’a foudroyé. Quelque chose s’est cassé dans sa tête. Irrépressible. Comme un muraille qui s’effondre. Et tous les souvenirs qui remontent comme pour vomir. Ils sont venus le chercher. Il parait qu’il va mieux. Mais moi je ne peux plus. Il me dit qu’après on pourrait recommencer, mais moi je ne veux plus. Moi, je ne veux plus rien. Sylvie elle pleure. Vingt ans sans entendre. Vingt ans de certitudes. Vingt ans de parade. Et du silence. Et du silence. Et du silence. Et au bout une écriture qui a tout cassé. Des mots de supplice. De supplique. Lui il a voulu se suicider. Il n’y a plus de famille, il n’y a même plus de livre. Plus de saison. Et entre les jours, des gestes, des mots, qui laissent des traces menaçantes.
Je ne sais pas s’il y a une morale dans l’histoire de Sylvie. Il y en a peut-être pas. Septembre arrive. Mon visage se défroisse sous l’eau de la pluie. Des buissons de fibres invisibles se dénouent dans le désordre des brumes. C’est la fin de l’été. Mes lèvres nues prononcent les formules consacrées. Et le diable sur mon épaule surveille le tumulte des mes mots. Nous sommes en équilibre au-dessus d’un charnier de secrets. Que seuls les mots peuvent traquer.

C’est la fin de l’été. Alors, chanter. Voler. Et astiquer des phrases pour en faire couler une laitance neuve. Le cœur bat moins vite, mais il bat plus profond. Plus solide. Il brasse l’épaisseur des os en guenilles. Parce que le corps se recompose. Le corps dans l’attente d’un désir inédit. Comme la pluie sur la terre. Sur la terre des hommes. Une eau amoureuse sur un corps inconnu. La pluie sur la terre qui la boit, qui la suce. Voilà septembre. Son soleil indulgent qui entre sous la peau sans blesser les morsures. Un soleil indulgent de deuil doré.

Franck.

 

20 août 2005

Le ciel n'est pas sûr....

Le ciel n’est pas sûr. Les avions tombent. Les rêveurs aussi. Au-delà des nuages la marche est fragile. Il y a des trous d’air, des turbulences. Je n’ai pas de boite noire. Ou si peu. Elle n’enregistre, que mes silences, mes absences, mes vides. Le creux des choses. On ne pourrait pas l’entendre. Les avions sont souvent contrôlés, les rêveurs jamais. Pourtant ils tombent. Mais un rêveur qui tombe, ça ne fait pas de bruit. Seulement une étoile lointaine qui s’essouffle et dont la faible lumière s’épuise. Une étoile sans nom. Le ciel n’est pas sûr.
La terre non plus. On espère croiser d’autres comme vous, et on trébuche dans les ombres. Dans les souvenirs. Ou l’on se heurte à ces portes qui ne s’ouvrent pas. Ou à ces sourires qui ne se font pas. On passe son temps à tisser de l’espérance. Et chacun crie dans son coin. Drôle de terre. Drôle de vie.

Hier j’ai repensé à elle. Frédérique. C’était l’adolescence. Et j’aimais Frédérique. Notre histoire n’en fût pas une. Pourtant tout aurait été différent. Dès que je l’ai aperçu j’ai su qu’elle allait me briser l’âme. C’est son sourire que j’ai vu. Un sourire éclatant. Nous avions le même âge. Ses yeux pétillaient. Je l’ai tout de suite aimé. En silence. Et en désespérance. Comme souvent. Nous fréquentions le même centre équestre. A cette époque, il y avait deux centres équestres, a Ajaccio. Un pour les bourgeois, un pour les cow-boys. Nous, s’était le deuxième. Nous habitions tous les deux la même résidence. La résidence des îles, qui s’étalait à flanc de colline, devant le golf d’Ajaccio. Seul le cimetière nous séparait du centre équestre. On est vite devenu ami. Moi, je l’aimais, mais je ne disais rien. Elle aimait ma compagnie. Nous nous faisions des confidences. Pour moi c’était vraiment la première. Frédérique. Au début elle ne m’aimait pas. Enfin, je ne crois pas. Elle avait un copain. Elle m’en parlait. Quand ils se sont séparées c’est à moi qu’elle le disait. A quinze ou seize ans je n’étais pas drôle. Ca ne s’est guère arrangé, d’ailleurs. J’aimais rire pourtant, mais j’étais grave. Sérieux. Trop. Souvent nous allions ensemble au club à pied en longeant le mur du cimetière. Et nous revenions ensemble. Ensemble, tout le monde pensait que nous étions ensemble. A cause de la complicité. A cause des regards que nous échangions. Des taquineries.
Nous étions une dizaine de jeunes. Nous construisions nos obstacles. Nous faisions des promenades dans le maquis. L’hiver, nous allions galoper sur la plage. La voir enchantait mes journées, et m’arrachais le cœur en même temps. Frédérique je l’aimais. Après avoir monté, après s’être occupé des chevaux, nous restions tous à discuter, comme tous les jeunes de tous les temps, de tous les pays.
Un jour il y a eu un jeu qui a mal tourné. Les garçons couraient après les filles. Nous nous jetions des oranges cueillies directement sur les arbres. Il y avait de l’espace. Je n’étais jamais très loin de Frédérique. Pendant un instant je l’ai perdu de vu. Et puis, je l’ai aperçu, de loin. Elle courait, semblait s’essouffler à rire. Derrière il y avait Pascal. Un peu brusque, un peu brutal. Il l’a plaqué au sol. J’ai couru vers eux. Ils étaient loin. Mais moi je l’aimais Frédérique. Alors j’ai couru. Je voyais deux corps allongé dans l’herbe. Des gloussements, des cris. J’étais loin. Pascal était dessus. Quand je suis arrivé j’ai compris. Frédérique, ne riait plus. Elle criait. Pascal s’était acharné à défaire les boutons de la culotte de cheval de Frédérique. Et il tirait dessus. Il voulait l’enlever. Il avait déjà tiré sur son soutien gorge. Frédérique criait. Je voyais son ventre nu. Sa petite poitrine blanche. Et Pascal qui tirait sur ce pantalon. Au moment ou je suis arrivé sur lui, il avait glissé une main entre les cuisses de Frédérique. J’ai vu cette main agrippée à ce sexe, à ces poils. Lui il riait. Frédérique criait. Je suis arrivé comme un dément sur lui. Nous avons roulé dans l’herbe. Il n’a pas voulu se battre. Heureusement pour moi. Je crois qu’il a compris au moment ou je l’ai bousculé. Je l’ai laissé partir.
Je voulais voir comment Frédérique allait. Allongée. Elle Pleurait. Elle avait eu le temps de remonter son pantalon. Je me suis assis près d’elle. Elle a posé sa tête sur mon épaule. Et mon cœur était dans la plus grande tempête qu’il n’ait jamais connu. La peur, l’angoisse, la colère, et la douceur de ses cheveux contre ma joue. Nous sommes restés un long moment sans parler. Elle s’était blottie dans mes bras. Je voulais que le temps s’arrête. Et puis elle s’est levée, a déposé une bise sur ma joue. Elle m’a dit que tout allait bien. Que ce n’était pas grave. Tu es sûr Frédé ? Tout va bien ? Elle a dit : jeux de mains, jeux de vilains, et elle m’a fait un de ses sourires de soleil radieux. Deux jours après c’est elle qui m’a appelé pour me demander si j’allais au club après les cours. Oui, bien sûr. On s’est retrouve devant son immeuble, et l’on s’est mis en route. Le long du mur du cimetière. C’est elle qui s’est arrêtée. C’est elle qui s’est mise face à moi. C’est elle qui s’est approché. Et j’ai senti ses lèvres sur mes lèvres. Mon premier vrai baiser. Ses lèvres, et sa langue. Et nos dents qui se cognent. Je m’en souviens. J’ai été traversé de part en part. Nous sommes restés une heure à nous embrasser. Seulement nous embrasser. Simplement nos lèvres, nos bouches, nos salives et nos mains sur la figure de l’autre. Des baisers de flammes. Nos souffles, nos haleines mêlées. Le soir est tombé. Le soleil a rougi le ciel. Au-dessus du mur, nous avons vu les Sanguinaires s’embraser. Et Frédérique m’embrassait. La bouche, la langue, le cou, les yeux. Les Sanguinaires saignaient leurs lumières et moi j’embrassais Frédérique. J’ai quitté l’enfance ce jour là. Dans ce soleil rouge. Adossé à ce mur de cimetière. Comme si la mort et l’amour tissait déjà un destin. En écrivant maintenant j’ai encore la saveur de sa salive. Je revois ses yeux noisette, et ses paupières baissées, dans l’abandon. J’ai senti sa main sur ma peau. J’ai posé ma main sur sa peau. J’ai caressé son ventre, son dos. J’ai senti sa poitrine sous mes doigts. Pas plus. J’étais ivre. Je n’étais plus dans le monde. Nous nous sommes serrés comme deux fous. Quand je l’ai raccompagné chez elle il faisait nuit.

Deux semaines. Cela aura duré deux semaines. Et puis elle a dit : c’est plus possible. Nous sommes trop proche. J’ai peur de te faire souffrir. Tu comprends Franck tu est comme mon frère…. Non, Frédé, je ne comprend pas… je comprends seulement que tu veux qu’on arrête….
Deux semaines. Et nous sommes restés amis. Obligé. Je l’aimais. Elle, elle m’aimait bien. Je crois que je ne me suis jamais remis de cette première rupture. Alors j’ai continué à l’aimer en silence, en douleur. Nous nous voyions toujours, nous parlions toujours. J’étais toujours son meilleur ami.
Des années comme ça. Même quand j’ai quitté la Corse. Je lui écrivais. Des lettres longues. Infiniment longue. Auxquelles je n’avais jamais de réponse. Parfois un petit mot, quelques lignes, qui ne disaient rien. Sinon que j’étais son frère.
Quand je suis revenu d’Afrique j’ai voulu reprendre quelques études. Je me suis inscrit à Aix en Provence. Frédérique y était. Elle faisait du droit. Cette année là, il y avait des grèves. L’université de Psycho n’a pas été ouverte. Alors j’avais tout mon temps pour voir Frédérique. Ma maladie d’amour c’est aggravé. Nous avions vingt ans tous les deux. Elle était resplendissante.
Un soir elle est venue me retrouver dans ma petite chambre. Nous avons parlé. Je lui ai dit tout mon amour. Les couleurs du désert, les soleils, les cieux. Je lui ai parlé de notre premier baiser. Du cimetière, des Sanguinaires. Elle me regardait. Ses yeux avaient une intensité terrible. J’avais du mal à la fixer. Alors peut être par dépit ou part pitié, elle a collé ses lèvres sur les miennes.
L’espace d’un instant, j’ai cru retrouver la magie du premier baiser. Mais nous avions grandi. Il n’y avait plus de soleil. Il n’y avait que cette petite chambre triste. Pourtant ses lèvres étaient douces. Elle m’a dit : je t’aime. Un mot et mes douleurs d’adolescence se sont effacées instantanément. Un mot. Je t’aime. Dit dans la pénombre d’une chambre d’étudiant.
Peu à peu nous nous sommes dévêtus. Elle était belle Frédérique. Elle se trouvait toujours un peu trop enveloppée. Mais c’est faux, elle était belle. Avec sa petite poitrine arrogante, son ventre souple, ses cuisses fermes. Nous avons fait l’amour. Dans la fièvre. Nos gestes étaient maladroits, nos baisers brûlants. Nous sommes précipités, comme si une urgence nous poussait. J’ai baigné durant quelques heures dans une sorte de béatitude. Mais tout est allé trop vite. Il y avait entre nous un désir échevelé. Elle m’a fait venir entre ses cuisses. J’ai glissé dans sa chair, dans sa chaleur, j’ai vu ses yeux se fermer. J’ai entendu ses soupirs. J’ai senti ses reins se creuser. Et nos sexes butter l’un contre l’autre. Oui, je me souviens d’avoir baisé sa bouche, son front, son cou, ses seins. Cela n’a pas duré très longtemps. J’ai vu son sourire. Et cru que l’éternité c’était cela. J’aurais voulu qu’elle reste. Mais elle devait partir.
Le lendemain, elle m’a téléphoné. Je crois que c’est une erreur. Franck, ne m’en veut pas. Vraiment ce n’est pas possible. Je ne veux pas que tu ai mal….
Je crois qu’a ce moment j’ai voulu mourir….
La fac en grève. Je suis reparti. Une deuxième fois quelque chose s’était brisé là.

Trois ans plus tard, je suis avec Ghislaine. Nous commençons à parler mariage. Un soir une ancienne connaissance de Corse m’appelle au téléphone. Franck ? Oui. Tu sais c’est dur, mais il fallait que je t’appelle. Frédérique et morte. Non ! Ce n'est pas possible. Non ! Franck, tu sais c’est un vrai drame. Une boucherie. C’est sa mère qui l’a tuée. Elle à tué son Philippe son frère aussi, après elle s’est suicidée. Moi je n’entends plus rien. Parce qu’il y a des choses qu’on ne peu pas entendre. Franck, tu m’écoute ? Oui. Achète le journal édition corse. C’est en première page. Je connaissais bien la mère de Frédérique. Une belle femme d’une quarantaine d’année. Pétillante, exubérante, comme souvent le sont les pieds noirs. C’est vrai que Frédérique m’avait souvent parlé des coups de déprime de sa mère. J’ai acheté le journal. Il décrivait tout. La mère qui rentre dans la chambre. Qui tire sur sa fille. Puis qui va dans la chambre de son fil. Qui tire sur son fils. Et qui se tire un coup de fusil dans la tête.
Moi qui croyais qu’un jour nous nous retrouverions. Moi qui pensais que jamais deux sans trois, et que la troisième serait la bonne.
J’avais le journal entre les mains. Je n’ai pas eu le courage d’aller en Corse le lendemain pour les obsèques. Le cimetière Frédérique. Le cimetière.
Tu l’aime encore ? Chut, Ghislaine chut. S’il te plait tais-toi. C’est le jour ou je suis devenue vieux. Quelque chose est mort. Frédérique, après toi il y a eu le divorce, l’alcool, et ce jour ou la mort m’a rejeté. Frédérique tu m’as brûlé l’âme, et cette brûlure m’a fait une cicatrice sur le coté gauche du cœur. Juste à l’endroit où se pose les anges. Frédérique, juste à l’endroit le l’espérance.
C’est quoi l’amour Franck ? Un cimetière et des morts.
Le ciel n’est pas sûr.
La terre non plus.

Franck

30 juillet 2005

Mais c'est mieux....

Il y a un moment où l’on sent que c’est dans la solitude la plus profonde, la plus absolue que vous serez à l’abri. Vous la connaissez bien, celle-là. Sa forme, son goût. C’est votre meilleure ennemie. Elle sait tout de vous. L’intérieur surtout. Les endroits qu’il faut serrer, presser. Parce que c’est dans le corps qu’on la sent au mieux. Au plus intense. Quelque chose qui circule. Lourd et lent et profond, à l’intérieur. Parfois ça touche l’os, les articulations et ça fait de grosses bulles qui claquent et qui montent jusqu’au cerveau. Ensuite c’est l’œil. Je dis l’œil parce que je suis borgne. Un virus que j’ai ramené d’Afrique. Il y a longtemps, et qui m’a bouffé les tissus de l’œil droit. Sans doute avais-je voulu toucher les yeux avant les mains. Je n’en sais rien. Bref, borgne. C’est pour cela que je suis si bien chez les aveugles.
Donc l’œil. La solitude investie l’œil. Elle absorbe d’abord les couleurs. On voit toujours les couleurs mais vous ne les comprenez plus, elles n’ont plus de sens. Devant vous c’est plat. Chaque chose a perdu sa profondeur, même les paysages. Une hémorragie de vie.
En fait, c’est faux. Autour de vous tout continue mais sans vous. On est séparé du monde par une énorme boursouflure d’égo. Et c’est l’œil qui vous le dit. Et c’est le ventre qui l’entend.
Souvent je me dis que mon ventre sait beaucoup plus de choses que mes neurones.
Donc, là, j’écris ces mots avec mon ventre. C’est une sensation bizarre et absurde en même temps.
Mais j’ai l’habitude, c’est ma compagne. Elle me connaît par cœur. Elle sait très bien s’enrouler autour de moi, la peau, les membres, les idées, les rêves. Surtout les rêves. Elle les suce avec amour, délectation. Attention tout est chaste entre nous. C’est une sensualité à l’envers.
Avant quand je buvais de l’alcool. Beaucoup d’alcool. Le corps ne suivait plus. A force, il craquait, il suintait. Dans la tête il y avait un véritable champs de mines, et de drôles d’incendies mélangés à un brouillard sans fin. Lent, lourd, épais. Et sans fin. Sans fond. Et c’était tous les jours, dans chaque heure du jour. A la fin, les jours n’existent plus, ni les heures. Et dans le cœur il n’y avait plus rien, une lande où seuls quelques fantômes subsistaient.

Mais c’était avant. Maintenant ça fait plus mal. Mais c’est mieux. Plus mal c’est toujours mieux.

Franck

26 juillet 2005

Les indécences

Je crois qu'il s'agit de Nobody, qui m'avait dit en résumant son poème, qui m'avait plu, ce qui avait même choqué, enfin choqué n'est pas le mot, interloqué Simone, parce qu'elle m'a dit que Nobody était hypocrite, et faisait du mal à une certaine Catherine, enfin bref, peu importe, donc Nobody m'avait dit en gros : on ne doit pas repousser l'amour lorsqu'on a la chance de le posséder à hauteur de coeur. A portée de main. On ne peut pas repousser l'amour. Son texte sous-entendait même qu'il était plus que stupide de repousser cet amour : c'était même indécent. Sur le coup, en lisant, j'étais d'accord, d'ailleurs lorsque je fais quelque chose de mal pour moi pour les autres, je m'en rends compte, finalement je suis un monstre avec des émotions humaines. C'est juste ma langue qui est perverse. Non je plaisante, ma langue est tout sauf perverse. Et donc cette langue qui aime tant écrire la vérité, ou ce qu'elle voit de la vérité, après tout il s'agit de mon point de vue, dans la vie normale, pas dans l'écriture se trouve confrontée à la frustration parfois triste de vivre auprès de gens qui ne s'accordent pas le droit de dire ce qu'ils vivent en eux. Dans leur coeur. Certains trouvent ça indécent. De parler de ça. En fait, ils n'ont pas tort, mais ça n'est pas toujours indécent. Alors que de repousser l'amour, c'est plus que stupide, c'est indécent. C'est renier le pourquoi de nos réveils douloureux le matin. Pourquoi je suis vivante, c'est renier pourquoi je suis en vie. C'est monstrueux. M'a dit je ne sais plus qui. Ce n'est pas Simone. Je ne pense pas. Simone ne dirait pas ça. Simone ne va pas dans les chats cochons comme moi dans le même but que moi. Je suppose. Enfin bref, toujours est-il qu'un jour je m'attache à une personne, qu'on s'aime, qu'on fait un bout de chemins ensemble et qu'un jour se termine pour qu'un lendemain je me réveille en trouvant qu'il me manque quelque chose. Pleurer en regardant le ciel, alors, ça aide ? Mes peintures ne parlent que de violence, la vie ne parle que de violence, pourtant je ne suis plus agressée physiquement depuis longtemps. Certains pensent : les mots font mal. Pour qui a de l'orgueil à perdre certainement. On a oublié de dire. Parler de ce qu'on vit en soi, c'est certainement infernal, pas intéressant. Et si tout le monde le faisait, honnêtement, il est probable que je serais pas la seule à être sordide. Ou étouffante. Je serais même classée dans les malines lumineuses qui utilisent les ténèbres pour mieux les affronter. Vous pensez que c'est facile de les affronter ? Par exemple, Simone, je m'adresse à vous directement, Franck m'a dit ceci : "Je crois que je n'ai pas été assez clair.
Simone c'est à vous que je m'adresse. Foutez le camp de chez moi ! Vous n'êtes pas la bien venue. Vous m'emmerdez, avec vos commentaires à la con."
Non pas que je suis la porte parole de mon compagnon de fortune car il est assez grand pour se défendre, mais son texte n'était pas littéraire et il ne voulait pas en faire ce soir. Avec son style. C'était un message adressé à votre personne, je lui ai rappelé que la colère  était bonne une fois passée. C'est écrit dans la Maison du Christ. Quand vient l'été, on est envahis par les mystiques, avec leurs piqûres. Simone : "c'est toujours la question du père". Franck : "Si l'écriture vous démange faites votre blog, où publiez à la NRF, ça vous occupera et vous éviterez de faire la mouche du coche sur le blog des autres." Vous m'aviez dit Simone que Nobody vous avait fait du mal, qu'elle vous avait pris votre innocence. Votre coeur sans haine. Une phrase du même genre. Je m'en souviens bien. Moi aussi on a essayé de tuer ce que les gens trouvent indécent : la vie intérieure. Secrète. Le jardin secret vous savez, ce qui devrait rester dans nos poitrines. Mais non, moi j'ai décidé de le mettre sur mon étal. Ce n'est pas forcément bien de le faire, il faut avoir une bonne drogue pour tenir. Franck était en colère contre Simone, c'est vrai qu'elle règle ses comptes chez les autres, c'est vrai qu'elle aurait pu le faire chez moi, chez moi ça se prêtait mieux. Que chez mon compagnon de galère. Donc Simone, en gros, Franck ne veut plus que vous déposiez de commentaires qui à l'avenir seront supprimés. Il a le droit de faire ce qu'il veut, ici c'est chez lui. Et puis aussi, il n'a pas aimé quelque chose : vous m'aviez dit, d'une manière à mes yeux innocentes ou alors pas si innocente que ça qu'il était socialement versatile. Je lui ai dit. Il n'a pas apprécié. Je n'ai pas compris où vous vouliez en venir. J'avais trouvé ça étrange. De votre part. Parce que je ne comprenais toujours pas où vous vouliez en venir avec moi. Vous me faisiez penser à Sacha. Avec ses commentaires à la noix. Par exemple quand Simone vous dites : "je vais cailler le lait", c'est magique vous comprenez pour moi. Non vous ne comprenez pas ? Un homme, comme vous me disiez de Nobody, votre version des faits, un homme est monté sur moi. Je l'ai déjà dit mille fois, je vais le redire, je sens que le lecteur a besoin que je radote. C'est bon de radoter, en plus on ne peut pas m'accuser de le faire, je suis loin d'être la première, je suis loin d'être la seule. HA. Donc il m'a un peu serré la gorge, en me déshabillant. J'étais tétanisée, à mon âge ingénue, on peut le dire mais je me suis bien vengée depuis (j'espère qu'aucun imbécile ne viendra me parler de ma souffrance après ça, s'ils ne lisent que de la souffrance alors franchement c'est que les églises et les mosquées  et les crises de foi ne servent à rien). Non, pas le temps dans la souffrance, le mec il vous étrangle, le mec il a le même sang que votre mère, c'est son frère. J'ai eu une occasion unique dans ma vie : faire l'amour avec quelqu'un de ma famille, de mon sang. On peut voir les choses comme ça. J'ai reçu un message comme ça d'un lecteur qui me disait : "franchement, votre viol est-ce que vous n'avez pas pris de plaisir pendant ?" Sanguine j'étais à l'époque, je l'avais traité de "suceur de bites grasses" et je lui avais dit aussi : "tu suceras des bites en enfer sombre imbécile". Il n'avait pas répondu j'avais dû passer pour une folle furieuse qui ne se remet jamais des traumas. Car le monde se passe là-dedans. C'est un désastre cette planète lorsqu'un homme vous déshabille, agite son sexe mouillé au bout contre votre sexe qui n'a jamais connu de perforation. Et il rentre en vous et là, même les Dieux se cachent la figure, la bouche et les oreilles. Même les déesses aux regards tourmentés. Bien sûr. Il prend du plaisir malgré vous. C'est vrai que par la suite, pour parler de mécanique (le sport n'est pas indécent, le sport automobile et puis ça évite de parler de la vraie chose importante) on a le sentiment d'avoir été amputé, à l'intérieur. C'est vrai. Je l'ai encore ça. C'est vrai qu'on baisse les yeux. Parce que dans vos rues, forcément, on le cherche un peu, le sexe. On aime ça. Donc le viol c'est normal si ça ne l'était pas, ça n'existerait pas c'est logique. Le viol est la forme de violence la moins traumatisante que je connaisse, si j'avais été éventrée, mes parents m'auraient pleurée, ma famille, et cette idée me fait horreur. Vous savez, avant ça j'étais une fille qui aimait l'ordre, j'écrivais même des petits billets comme Coumarine, c'était beau, et c'était emportée, il y avait plus d'affects que de vérité mais c'était pas important et en plus on me disait des trucs mielleux, que j'écrivais bien, que c'était merveilleux, qu'on n'en pouvait plus tellement t'étais note copine etc. Je me prenais pour une révoltée qui était capable de choquer (alors qu'aucune révolte n'existe vraiment et que choquer les gens choquables, c'est piètre contrition), pour quelqu'un qui aime, pour quelqu'un qui aime la beauté. Sans savoir qu'un tas de cadavres Juifs sur un bûcher ça donne une certaine forme de beauté qu'il faut absolument ne plus revoir demain. Mais les photos, on ne devrait pas les jeter. La colère des hommes les poussent à beaucoup de choses. Son sexe en moi. Et le plus étrange ce n'est pas l'acte en lui-même à passer le plus dur (d'après mon expérience), car ça va vite. Ce sont les années qui suivent. L'enfer que ça vous fait vivre. Et les gens que vous rencontrez, leur regard, à la limite même ils étaient pires que le sien. Au moins lui avait été honnête avec son horreur intérieure. Mais il ne pouvait pas en parler. C'est indécent bien sûr. Surtout surtout surtout. Pourquoi on ne voulait pas que les femmes travaillent avant ? Parce que les femmes étaient liées à la maternité, et parce que la maternité a  toujours été liée à l'intime, à l'amour, à l'invisible, au lien sain et secret (c'est finalement logique) entre un enfant et sa mère. Forcément. Un enfant. Qui prend dans sa bouche le mamelon de sa mère. C'est loin d'Angéline qui putain mettait ses pointes dans la bouche de ses clients. Qui n'étaient en rien ses enfants. Et du jour au lendemain, cet événement a fait de moi un monstre. Le monstre c'était plus lui que moi. Bien sûr. Même si aujourd'hui, je suis du côté des Assassins, des violeurs et des pédophiles, parce qu'il faut bien que quelqu'un aime tout le monde (sans aimer rien du monde, on peut faire les deux). Donc j'ai couru, bien sûr, la rivière, bien sûr, le sperme, nettoyer, bien sûr, mais tout ça je l'ai déjà dit. Je radote, ça aussi je le redis. Donc Simone il ne faut plus venir parler ici. Vous avez compris je pense ? Je l'espère, car Franck ne plaisantait pas. C'est mon ami et je me devais de lui dire que son texte en entier ne passait pas. J'ai proposé de calmer le jeu (je suis très diplomate) Il a accepté mon offre. Vous n'avez aucun respect même envers la littérature que vous prétendez défendre. Votre " pose " n'a aucun intérêt sur mon blog. Il était remonté on va dire. Donc sur le coeur, en ce moment, j'ai dit à quelqu'un : je ne sais pas. Ce mois de juillet est une espèce de baluchon dans lequel tout et son contraire est possible, c'est épuisant. Epuisant de vivre comme ça. J'aimerais tellement vivre comme les Morts: de l'extérieur on dirait que c'est pas désagréable par moments. Je dis bien par moments. Ils ont des travails éreintants l'année, des vacances fantastiques pendant l'été, des barbecues (au secours, Jésus) Ils ont l'air heureux parfois. Ils croient éventuellement à la Vierge Marie, votent éventuellement Sarkozy. Bref, ce monde qui sent la pourriture a une certaine logique finalement. Dans le parc samedi, d'attractions, je me disais : les gens ne sont pas prêts à abandonner leurs loisirs. Pourtant ça va continuer combien de temps comme ça ? A ne rien faire sinon penser à satisfaire son estomac ? A pomper la terre, les autres, à pomper le mensonge, comme Jean pompait le chef de la gendarmerie de la commune de Chavigny. Car les homos, malgré leur sensibilité plus assumée, ont autant de problèmes que les autres dès qu'il s'agit des questions intérieures retournées. Un de mes lecteurs m'avait dit un jour : "oui mais vous parlez d'intérieur, dans votre intérieur vous n'avez que des os, du sang et des barbaques". Je lui avais répondu qu'il était peut-être temps pour lui de parler aux animaux, de parler aux arbres, d'ailleurs comment la sorcellerie est née ? A cause des femmes, elles parlaient aux animaux, aux arbres, même Duras le disait. Comme elle balançait ses délires sur Villemin, la mère du petit Grégory. Bien sûr, ils n'ont que leur sang, que leurs viscères, que leurs merdes digérées à regarder, que voulez-vous, ce n'est pas de ma faute. Si j'étais vierge avant de me faire poignarder dans le sexe par un pénis.

Je n'aime pas la colère. Je n'aime pas le manque de respect. Pourtant je tombe souvent parfois, n'étant pas parfaite (ce n'est pas de ma faute). Cela me fait horreur de voir des gens avoir des gestes indécents dans la parole. J'en ai des tas, dans ma littérature, des gestes envers les autres, cependant, la littérature est un terrain neutre, on a le droit si on veut. Tout est possible. Franck à Simone :
Pour finir, je vous indique qu'a compté de ce message je supprimerais vos éventuels commentaires. Et n'imaginez pas que c'est de la censure, vous risqueriez d'en être fier, vos pieds sur la table et vos bruits de bouche m'exaspèrent.

Waouh.

Je ne l'ai jamais vu comme ça. Franck. Je ne t'ai jamais lu comme ça. C'est vrai que Simone elle arrive, elle dit bonjour, des fois elle dit rien d'autre. Ou alors, elle rentre et puis elle vous parle de Catherine N, son amour, son autre, comme Maurane et Lara Fabian. Elle ne veut pas de liens avec vous, pourtant elle vous parle. Elle vous pose deux trois questions sur vos intentions d'écriture. Elle vous lance des piques ici et là. Elle voudrait vous dire : je t'adore, je t'aime, ou je te baise, ça revient au même finalement, elle dit rien. Je ne sais pas à vous mais à moi elle m'a dit : mon mari aime me regarder faire l'amour avec des femmes". Elle est bergère. Son lait il caille. Et elle parle de la question du père. Quand vient l'été, on est envahis par les mystiques, ils pîquent durs. Dans la montagne, elle doit voir des moutons, des chiens de berger, et des boucs isolés, qui fièrement de leurs yeux de démons, de diables, vous dévisagent calmement.

Comme lui qui était sur moi, dans la grange au Portugal, dans la paille, dans la chaleur, juste avant que j'aille me nettoyer les cuisses dans la rivière, car parfois le sperme coule, et ça, même la foi et le calme des monuments historiques, féeriques, menteurs et religieux ne peut rien y faire. A cette rivière qui m'avait à peine calmée sur le moment. Sur ce moment où je lui montrais mes cuisses, mon intimIMTE (à ne pas confondre), et cela, je peux vous l'assurer avec certitude, sans indécence.

Texte : ANGELINE

Extraits d'un message de FRANCK intitulé "Simone'.

16 juillet 2005

Le pont...

Ce matin les mots étaient épais, pâteux. Je ne savais où les poser. Je suis ni bien ni mal. Mais les mots s’absentent parfois. Ils ne donnent plus leurs significations. Souvent je dis qu’ils se tirent la langue. C’est ainsi…

Il a décidé de faire un pont. Georges mon grand-père. Il voulait toujours des choses insensées. A cet endroit la rivière fait au moins douze mètres. Mais c’est là qu’il veut faire passer son pont. Et il veut un vrai pont en pierre, avec une arche.

Faire un pont c’est comme traverser l’océan. Ou écrire un poème. Les ponts et les poèmes sont la même choses. L’un traverse la rivière sans la toucher, l’autre traverse la langue sans la toucher. A chaque fois qu’un poème touche la langue il s’écroule, comme le pont. Le poème doit permettre de traverser la langue sans la toucher pour que le cœur ai les pieds au sec.

Dans le village à coté, il est allé voir un maçon. Il le connaissait bien. Bibar on l’appelait. Petit, trapus, nerveux. A l’époque il devait avoir soixante cinq ans. Comme Georges. Bibar était un ancien boxeur, il avait gardé cette démarche voûtée qu’ont les boxeurs. Et un tic ; avec le pouce il se frottait la narine. " Tu as déjà fait un pont ? ", " Non… " En fait Bibar avait passait sa vie à monter des mûrs pas toujours très droits. Mais des mûrs seulement. Solide, mais pas toujours très droit. " Ca te dit de construire un pont ? " " Euh !…. " " Mais seulement tous les deux…. " " Alors c’est d’accord, tous les deux…seulement… "
C’est comme ça qu’ils se sont mis au travail. Georges lui a montré l’endroit, l’autre à coté remuait déjà des épaules comme s’il allait monter sur le ring. Drôles de silhouettes tous les deux. Autant Georges est imposant comme un taureau, autan Bibar paraît chétif. Je m’en souviens, ils ont les mains dans poches et ils regardent la rivière. Moi je dois avoir une douzaine d’années. Et le pont c’est comme traverser l’océan. Ils ont décidé d’écrire leur poème à deux. Simplement pour l’amitié. Pour un temps à mettre en dehors du temps. George avait toujours des envies baroques. Depuis la nuit des temps on avait traversé la rivière à l’aide du gué, mais ce jour là il fallait un pont. Parce qu’un pont c’est autre chose que du béton. Un pont c’est un poème. Tous les deux ils se respectent, c’est souvent comme ça entre les hommes. Quelque chose d’invisible les relie. Bibar a dit, je fais les plans. Alors ils se sont retrouvés au café. Là s’était du sérieux. Au nombre de kir qu’ils ont bu s’était même du très sérieux. Je crois que les pyramides ont commencé comme cela. Ou la muraille de Chine. Deux types qui s’emmerdent dans leur vie et qui décident ensemble de bâtir un pont, pas forcement pour traverser une rivière, mais pour traverser une poésie.
Bibar a sorti un misérable papier de sa poche, qu’il a ouvert pour découvrir un misérable dessin. " J’ai réfléchi, on va le faire comme ça… " Georges, pas contrariant : " T’as raison Bibar !.. " Les architectes sont souvent trop précis dans leurs plans et il manque la dimension du kir, dans leurs dessins. Les villes seraient plus habitables si les architectes voulaient traverser des poèmes. Georges à tout de suite vu à l’exactitude du trait la dimension de l’ouvrage. Il jubilait mon grand-père. En prévision du bon temps qu’ils allaient passer ensemble. " T’as bien fait tes calculs Bibar ? " " T’occupe, on va mettre du béton, si je me suis trompé, avec le béton qu’on va mettre le pont ne risque pas de s’écrouler. Du béton Georges ! du béton !… " C’était son mot, à Bibar : le béton. C’était mieux qu’une règle à calcul, mieux que les équations du second degré. Le béton, quand tu en mets beaucoup, mais beaucoup, tu ne risques rien. Le pont coûterait cher, mais il tiendrait. Foi de Bibar !

Toutes les après-midi ils se retrouvaient à la rivière. Bibar au béton, Georges au casse-croûte. Moi je les suivais, je ne comprenais pas tout, sauf, que ce qui les unissait tous les deux était encore plus solide que le béton de Bibar.
Peu à peu Bibar amenait, les planches pour les coffrages, les tiges de ferrailles pour le béton, le sable, les graviers, et bien sûr le ciment. Le chantier prenait forme. Et puis Bibar amena la bétonneuse.
Ils y ont travaillé dur. Ce fut long, laborieux, souvent l’heure du casse-croûte se poursuivait et il leur devenait impossible de continuer à travailler. Ils se racontaient leur vie, Bibar ses combats, ou la dernière fois où il a mis son poing dans la gueule d’un " grand ", Georges, lui, il racontait la marine et le temps où il avait fait le tour du monde. Parler assèche même les gosiers les plus poétiques, alors le vin de Georges faisait merveille.
Quand George rentrait, ma grand-mère lui demandait où il était passé : " Au pont… " Ca voulait tout dire. Au pont. " Tu as vu dans quel état tu es… ? " " Tu me fais chier… ! " Georges était un vrai poète.

Ils ont commencé par les piles. Il en a fallut des bétonneuses, et des sceaux ! Mais s’était le plus facile. Coffrer, mettre des kilos de ferrailles, et après des tonnes de béton. Ca, Bibar savait faire. Où cela s’est compliqué, c’est pour l’arche. Une arche de douze mètres. La précision des calculs de Bibar rassurait Georges. Et s’il avait un doute, il y a avait le dessin de Bibar. Donc, pas de problème. Faire un pont c’est comme traverser l’océan. Ou suivre les plans de Bibar. A force, de l’avoir dans sa poche le papier était devenu illisible. Néanmoins religieusement Bibar le sortait régulièrement et le regardait d’un air savant en hochant la tête, et avec un coup de pouce sur sa narine, il le remettait dans sa poche.

Ils étaient beaux à voir, ce n’était pas des enfants, ils étaient plus…ils avaient une sorte d’irréalité. Ils riaient, ils se moquaient l’un de l’autre et quand ils étaient fatigués, ils buvaient. Moi je portais les sceaux de béton.

Et c’est ainsi que le pont fut construit. L’arche bien sûr posa des problèmes, aujourd’hui encore on voit bien qu’elle n’est pas équilibrée, et qu’elle tourne légèrement. Mais le pont est là. Toujours là. Depuis quelques temps ce n’est plus un pont clandestin, il est marqué dans les cartes IGN. Parce que bien sûr, au départ, il a été construit sans permis. On ne demande l’autorisation à personne pour faire un poème, alors pourquoi demander quand on fait un pont.

Ce matin j’étais sur ce pont. Je l’observais. Un pont va toujours quelque part, or celui là ne va que dans un champ sans importance. En fait, il va plus loin. Il y a du béton dans ce pont, mais je sais qu’il y a autre chose. La rivière le sait. Si l’on ne fait pas de bruit, on peut entendre porter par le bruit de l’eau, des histoires de boxe, et de tour du monde. En remontant de la rivière, ce matin, j’ai vu briller quelque chose au pied d’un arbre. Je me suis approché, c’était un bout de goulot de bouteille qui dépassait. Alors je l’ai déterrée. Elle n’était pas cassée. Je l’ai prise, elle est là devant moi. Et c’est elle qui dicte les mots et l’histoire du pont.

Faire un pont c’est comme traverser l’océan….

Franck

15 juillet 2005

Les Oies Sauvages......

Pour S.

Maintenant ils roulent. Il fait nuit. Et ils roule vers….Il faut reprendre un peu plus tôt. C’est un voyage qui s’est décidé très vite. Dans une sorte d’urgence. Parce que l’amour a ses brasiers et ses trous d’ombres, et ses espaces creux. L’amour est une perpétuelle question. Alors ils ont décidé de faire ce voyage. Un peu absurde. Mais il fallait faire quelque chose. Là tout de suite. Prendre un sac, le remplir de vêtements pris un peu au hasard. Et partir. Ils ont pensé à Venise. Mais ils ont éclaté de rire. Non, pas Venise. Pas le sud. Toutes les directions du sud sont impossibles. Alors il a dit, le Nord. Elle a dit pourquoi pas. Le Nord pour lui c’était d’abord un souvenir de chanson. Une chanson triste que chantaient les marins ou les soldats perdus. En roulant il se remémorait les paroles :
" Les oies sauvages vers le Nord
Leurs cris dans la nuit montent
Gare aux voyages car la mort
Les guettent par le monde. "
Il le savait ce voyage serait le point de fin, ou le premier élan. Il savait qu’ils n’en reviendraient pas indemne. Elle aussi le savait. Et tous les deux le voulait ainsi.
" Au bord de la nuit qui descend
Voyage grise escadre
L’orage gronde et l’on entend
La rumeur des batailles."

L’amour à besoin de s’arracher du temps et des autres et des mots. L’amour a besoin d’une mer de silence pour trouver ses marques.

Ici, lui, on l’appellera Lui, et elle, on l’appellera Elle. Leurs noms n’ont pas d’importance. Ils ont tous les noms. Ou ils n’en ont aucun.
Elle lui a dit : " Si l’on va vers le Nord, alors on va au bout du nord, jusqu’à la dernière terre. " Elle avait rajouté : " Tu es d’accord… ? ". Lui il avait compris ce que cela voulait dire. La dernière terre. Le bout. La fin. Ou la renaissance.
Dans l’amour, on ne dit pas tous les mots. C’est d’ailleurs à ça que l’on reconnaît l’amour. A ces trous dans la parole. Plus que des trous. Combien d’amants se sont perdus, là, dans ses gouffres. Les amants parlent par ellipse. L’important c’est toujours ce qui n’est pas dit. Tous les deux le savent. C’est pour cela qu’ils sont ici, ensembles, sur cette route vers le Nord, vers la Norvège. Vers le bout de la terre. Ils savent qu’ils ne sont pas partis vers une géographie, mais plutôt vers un lieu du cœur. Lui, il aurait dit de l’âme. Mais elle n’emploie pas ce mot. Il y a des mots comme ça qu’elle n’emploie pas. Des choses qu’elle ne fait pas. Tous les deux savaient que ce voyage décidé n’importe comment était le voyage le plus important de leur vie. C’est pour cela qu’il était absurde. Rien de préparé, simplement les passeports, et une carte routière achetée sur l’autoroute. Lui, il avait jeté dans le coffre quelques couvertures, une petite tente, les sacs de couchage. On ne sait jamais.
" Au bord de la nuit qui descend
Voyage grise escadre
L’orage gronde et l’on entend
La rumeur des batailles."

Ils n’avaient pas l’intention de faire du tourisme. Non, ils devaient simplement aller loin, très loin, ensemble. User leur présence. User leur silence. Ils en en avaient l’habitude du silence. Ils se connaissait bien. La vie de chacun était déposée sur la main de l’autre. Et dans leurs yeux ils se parlaient.
L’amour n’aime pas le bruit, et parfois les silences sont bruyants. Ils n’aimaient pas les paroles inutiles, le caquètement de la bouche qui ne dit rien, sinon la peur du silence. Mais quel est le mot qui convient après un très long silence. Le mot à la hauteur d’un silence. Pas évident. En fait ce voyage devait servir à cela. Trouver ce mot. Lui il avait dans sa tête cette chanson.
" En avant vole les armées
Et cingle aux mers lointaines
Tu reviendras mais nous qui sait
Où le destin nous mène. "

Il fait nuit, ils roulent, la nuit est chaude. Ils ont passé la Belgique presque s’en rendre compte. A part ces lumières sur l’autoroute. Maintenant ils sont en Allemagne. Lui, il s’arrête de temps à autre pour fumer une cigarette. Elle n’aime qu’il fume dans la voiture. Elle a raison, elle voudrait qu’il s’arrête de fumer. On est au début du voyage. Elle met de la musique. C’est toujours elle qui met la musique. Elle a plus de goût que lui pour ces choses là. Il fait nuit. Il sait qu’elle aime ça, rouler de nuit. Il la regarde du coin de l’œil. Il l’a trouve belle. Il l’a toujours trouvé belle. Ses cheveux sont défaits, ils flottent légèrement dans l’air qui rentre par la vitre entrouverte. Elle a gardé ses lunettes de soleil. Elle aime être cette ténébreuse qui traverse la nuit. Elle a posé son pied droit nu sur le dessus de la boite a gants. Elle a une pose impudique. Pas tout a fait. Elle n’aime pas l’impudeur. Mais là, il fait nuit, ils roulent. Il peut voir ses cuisses au-dessus des genoux. Elle est belle.

L’amour est un voyage impossible. Parfois il lui prend la main pour y déposer un baiser. Elle sourit.
Dans ce voyage ils sont trois. Derrière, invisible il y a un ange. On appelle ça un ange. Mais contrairement à ce que l’on croit il n’est ni bon, ni mauvais, il ne protège pas vraiment. Il est là c’est tout. A un moment donné du temps il y a comme un tintement. Seuls les anges les entendent. Alors le plus proche se déplace pour voir ce qu’il en est. C’est comme ça que le troisième passager de la voiture est arrivé. Il a entendu tinter. Et il est arrivé. Il les regarde. Ils sait tout d’eux. Mais il est ronchon. Lui il aurait aimé une mission plus au sud. Les plages l’été, tous ces corps presque nus, toutes ces sueurs qui s’échangent, les boites, la musique à fond. Il aurait préféré. Là, c’est le silence. Ses " clients " ne parlent pas. La musique est bonne. Mais s’est loin d’être Ibiza. Et puis la Norvège, quelle idée ! Il sent d’instinct que c’est une mission sérieuse, grave. Il ne sait pas s’il sera à la hauteur. Mais si le ciel a tinté c’est que sa présence était requise. Toutes les choses importantes sont inscrites dans le ciel. Ca tout le monde le sait, ou presque. C’est pour cela, qu’avant, les dieux plaçaient dans les cieux les âmes des humains valeureux. Chaque étoile est une âme. Mais les âmes pures sont des constellations. Peut-être que ces deux là en deviendront une. C’est bien pour un ange de promouvoir une constellation, ça lui donne du galon. Là, il les regarde. Elle, elle est belle. Il voit sont cœur en feu. Et sa jambe, et sa cuisse. Il n’a pas de sexe, les anges n’en ont pas, mais cela ne l’empêche pas d’aimer les belles choses. Il voit sont cœur en feu, et l’infini qui l’habite. Cela fait longtemps qu’il n’avait pas vu un infini si profond. Presque angoissant tellement il est profond. Lui, il lui fait une drôle d’impression. Décidément ils ne vont pas ensembles, pourtant il ressent comme une évidence. Les anges sentent bien cela. Les évidences. Lui aussi il est dans le feu. Mais ce n’est pas le même qu’elle. Plus contenu.

Lui, il pense à tout cela en conduisant. A l’urgence du voyage. A l’urgence de l’amour. A la gravité. Pourtant cela ne fait pas si longtemps qu’ils sont ensembles. Mais c’est cette histoire d’infini, d’absolu qui le taraude. Comment éviter la banalité des heures, des jours, des saisons ? Comment éviter l’effondrement des corps après l’amour ou l’usure des chairs ? Comment réussir à inventer cette langue toujours nouvelle pour dire la beauté de ses yeux, la douceur de son souffle ? Il la regarde. Il sait que ce voyage est une épreuve. Qu’au bout, plus rien ne sera comme avant. Parce qu’il ne vont pas vers une géographie, mais vers ce lieu de l’âme insensé. Ce lieu qui ressemble à la folie, puisqu’il est sans raison, qu’il est tout en tremblement, puisqu’il est tout en abandon. Au bout il faudra bien arracher son cœur, arracher sa chair. Il le sait. Et il sait qu’elle le sait aussi.

Il fait chaud, ils montent vers le nord, vers le bout de la terre. Il a peur. Et même si elle paraît nonchalante dans cette pose impudique, il sait qu’elle a peur aussi. Elle a peur parce qu'elle a toujours eu peur dans sa vie. Il avait découvert quelqu'un d'étrange : terrorisée par sa famille. Elle n'aimait pas sa mère ni son père qui passaient leur temps à boire et à regarder des émissions pathétiques à la télévision. Elle faisait tout dans la maison. Elle faisait tout, la vaisselle, le ménage, la cuisine. Son père était étrange avec Lui. Lorsqu'elle a commencé à vouloir le présenter à ces parents indignes. Il a pensé : cet endroit ressemble à la folie : la fille a pris la place de la mère et la mère a pris la place du chien. Le chien a pris la place d'un arbre, dehors. Les enfants dehors lui jettent des cailloux. Attaché constamment, il mord. Depuis que les gosses ont essayé de le brûler, il était méchant, très méchant, sauf avec elle. Elle savait le prendre. Elle ne le caressait pas car la bête ne supportait plus qu'on la touche. Elle lui donnait à manger et elle voyait dans l'oeil qui lui restait : quelque chose comme de la gratitude. Dans l'oeil d'une bête.

Ils avaient peur parce que à la radio, ils parlaient de nouveaux soldats, envoyés au front. Pour très bientôt. Ella couchait avec son père depuis l'âge de quatorze ans. Personne ne le savait mais les gens lui renvoyaient sa détresse à la figure. Ils devaient le sentir. Les gens avec leurs égos flexibles. Luis lui avait dit en écrasant une cigarette dans sa paume, nu sur le lit, après l'amour, tandis qu'elle nue devant le miroir coiffait ses cheveux longs, qu'il voulait l'emmener. Loin de son père. Une fille ne fait pas l'amour avec son père. C'est n'est pas une chose naturelle, c'est une invention. Lui disait-elle. Elle souriait, les yeux pleins de larmes. Lorsqu'ils faisaient l'amour, elle n'avait plus de problème, le plaisir n'était plus coupable. Allongé, nu, il lui tendait la main, en souriant, elle lui prenait, en lui rendant ce sourire si gentiment donné. Elle l'aimait dans ces moments-là.

Son père à Luis, lui qui aimait elle, Ella, voulait l'envoyer en Irak, combattre. Le Nord était loin, sur la route ils avaient peur. Ils étaient heureux mais la peur était aussi heureuse pour eux. Le père de Luis était très autoritaire et avait dit à son fils un jour : "tu seras un militaire ou tu ne seras pas". Il ne rigolait pas, cet homme. Luis avait eu l'apparition de l'ange un jour, alors qu'il sortait de la douche. Ruisselant, nu, il avait vu l'ange lui redonner espoir : c'est vrai qu'à cette époque il pleurait seul dans sa chambre. Il était comme ça. Dans un coin de la salle de bains, comme ça. Comme un cadeau. Et puis il n'aimait pas les bars de militaire. Il était allé dans les toilettes une fois, il avait surpris une poupée Barbie style années 40 comme Veronika Lake, coiffée de la même façon faire une fellation à un marine musclé comme l'incroyable Hulk. Il avait pleuré en fumant une cigarette dehors, en regardant son reflet et celui de la lune derrière le sien dans une flaque d'essence ou de liquide réfléchissant.

Il savait lui tendre la main dans des moments comme celui-là. A la radio, des explosions, des meurtres, des viols et des 14 juillet triomphales.

  • En avant marchent les armées

  • Au loin la mer déjà s'est retirée

  • Il reviendra vers nous qui sait

  • Avec courage et force au-delà des Ardennes

Ils se sont arrêtés. Quelque part dans un endroit désert. Il s'arrête souvent dans des choses désertes, elle dit. Ils se font un sourire. Ils donneraient envie à l'âme la plus impersonnelle, la plus froide. La plus imperméable aux sentiments. Comme si on pouvait négocier avec les sentiments. Comme si nous pouvions négocier avec l'amour. C'est plutôt l'inverse. La station était grande. Elle était restée dans la voiture, prostrée. Je serais restée prostrée comme elle si j'avais été Ella. Elle écoutait à la radio les chants de militaires qui partaient dans des pays où les contrôles à l'aéroport étaient moins importants que dans les leurs pour aller anéantir cette menace pesante qu'était le terrorisme. Il a demandé qu'on lui mette de l'essence. Ils avaient oublié le Nord. Ils étaient ensemble, ils attendaient de l'essence. La voiture allait caler dans quelques kilomètres sinon. Et il fallait absolument la remplir. Ils étaient ensemble de toute façon. Mais l'endroit ressemblait à un désert. A un désert d'Irak. Il a pensé : je dois être déserteur maintenant. Elle a regardé la station-essence et lui qui faisait le tour, au même moment elle a pensé : il doit être considéré déserteur maintenant. Ils étaient faits pour se rencontrer décidément.

Il a vu dans un enclos des chevaux. Des familles. Bruns, Purs Sangs, Racés, Noirs, Mouchetés. Un homme âgé est descendu tout sourire vers la voiture. Il a regardé les chevaux de toutes les couleurs en trouvant qu'ils étaient beaux. Comme Elle. Ella a dit bonjour au vieux monsieur. Qui sur son visage avait l'expérience de sa vie. Il lui a fait le plein. En attendant, Luis regardait les chevaux. Il avait envie de pleurer. Tout allait bien, ça le rendait triste. Les militaires allaient l'attaquer en justice maintenant, c'était sûr. Car lorsqu'ils n'attaquent pas, ils défendent, et lorsqu'il n'y a personne à attaquer, ni même personne à défendre, ils attaquent en justice.

L'homme demanda à Ella si elle n'avait pas soif. Elle lui dit : "non". "On va vers le Nord". "Par la route ? Vous auriez dû prendre l'avion".

Elle avait croisé ses doigts, elle avait regardé la route qui semblait n'avoir jamais de fin. Devant eux.

Franck & Angéline

10 juillet 2005

Une année de sable....

Aujourd’hui c’est mon anniversaire. Et le temps pèse un peu plus lourd. Et le soc entre encore un peu plus profond dans la terre des de la mémoire. Labourage des chairs. Emiettement des heures. Un voile qui se tend sur l’horizon.
Drôle d’année.
Une année de sable qui s’échappe de mes mains poreuses et malhabiles.
Une année de sable dans mes veines. Dans mes déveines.
Une année de plus qui vient s’empiler sur le tas des autres. Tas dérisoire.
Drôle d’année, à cultiver les illusions comme un jardinier entêté, à fabriquer une langue de ronces et de broussailles. Une langue morte. Plus morte que moi, qui ne suis guère vivant.
Drôle d’année à n’étreindre que des ombres, à ne fabriquer que du vent et à ne récolter que du vent ou seulement du rien. A s’arracher les yeux sur des miroirs aux alouettes.
Une année virtuelle. Qui pourtant pèse lourd en désillusions ? Paradoxe des temps : moins ça existe, plus ça compte. Comme à qui perd, gagne ou l’inverse. Ou, à qui perd, perd deux fois plus.
Aujourd’hui je voudrais être autiste et amnésique. Me recroqueviller sur moi, me rouler en boule sous les couvertures et ne plus bouger, et d’attendre que tout passe. Je ne suis pas fait pour le monde, pour les autres, sinon ça se saurait, depuis le temps… Et je continue à m’acharner à croire en l’incroyable, à espérer en l’impossible. En fait ce sont les dieux qui sont autistes, ils se rient de nos gesticulations vaines, insignifiantes et ridicule.
Aujourd’hui c’est mon anniversaire, et je n’ai plus de couleurs sur ma palette, mon pinceau est cassé. Même ma colère est vaine. Xercès battants les flots. " Au clair de la lune mon ami Pierrot, prête-moi ta plume pour écrire un mot, ma chandelle est morte, je n’ai plus de feu, ouvre-moi ta porte pour l’amour de dieu ". Vas te faire foutre Pierrot, toi et ta porte, vas’y avec dieu, ça vous promènera !
Depuis quelques mois je suis sur " la toile " ( à prononcer toâle) ou sur le Net comme on voudra, qui n’a rien de net. J’écris, je lis, j’écris… Au départ on écrit pour soi ou pour elle, c’est pareil, après on écrit pour soi et pour les autres, et là c’est foutu. A chaque mot on y laisse un morceau de chair, au bout du compte, il ne reste que les os. Et ça cliquette, les os, c’est tout se que ça fait : ça cliquette.
Comment imaginer qu’ici ce soit différent qu’ailleurs, que dans-la-vraie-vie ? Ce sont les mêmes gens. Certains avec des masques, en plus.
Naïf ? Oui, sûrement, et je n’en suis pas fier.
Aujourd’hui c’est mon anniversaire et je ne veux pas qu’on me le souhaite, parce qu’on ne fête pas les défaites.
J’ai envie de fermer, ici. De ne plus avoir attendre ce qui ne pourra jamais arriver. Je croyais qu’écrire pouvait servir à souffler, sur les choses et le monde, quelques parfums de roses, quelques poussières d’étoiles… balivernes tout ça !
En fait il n’y a rien à attendre et c’est sans doute mieux ainsi.
On est tous empêtrés dans nos moi visqueux, dans nos ego malades, et on croit que quelques mots changeront ce qui a mis si longtemps à s’élaborer, à se mitonner.
Aujourd’hui c’est mon anniversaire et je suis en colère, en colère contre moi, contre ma faiblesse, mon indigence, ma crédulité, ma bêtise et ce fond de vanité insane. Ce matin tout m’emmerde et en particulier ce blog et le net.
Parce que ce matin c’est mon anniversaire et que ça me met en colère.

Franck

8 juillet 2005

Six mois.....

Estelle m’a appelé hier pour me dire « Ca y est… c’est fait… il est parti hier au soir à neuf heures quarante… » Lui c’est Daniel. Le cancer a fini par lui bouffer le cerveau. Estelle je la connais depuis longtemps, c’est moi qui lui ai présenté Daniel. Estelle je l’aime bien avec ses allures de titi parisien. Estelle elle n’a jamais eu de chance avec ses mecs. Le premier la faisait travailler comme une esclave dans son magasin, mais Estelle s’en foutait, parce qu’elle l’aimait. Et puis, il commença à la tromper. Elle l’aimait toujours, mais souffrait, se sentait humilié dans son amour. Blessée. Alors elle a divorcé. Mais elle l’aimait encore. Le deuxième était un bidochon prétentieux, sans envergure, il aimait jouer à l’homme en humiliant Estelle. Mais elle est restée sept ans avec lui. « Vas me chercher une bière… », « t’es bien trop conne… », « tu vas pas sortir comme ça on dirait une pute… » Sept ans, lui aussi elle l’aimait et elle s’en voulait de l’aimer parce qu’il l’humiliait en public. Estelle, pour ne pas déplaire à ses mecs a pris l’habitude de s’habiller comme un garçon, et de ne pas se maquiller. Estelle c’est une optimiste, j’adore quand elle rit, elle rit souvent, malgré sa vie triste. Estelle se bat, pour ses deux garçons, pour bouffer, pour se loger, mais elle rit. Au bout de sept ans elle a eu le courage de partir. Souvent elle me téléphonait parce qu’elle souffrait de cette séparation. « C’est un con, un vrai con, mais je l’aime… » qu’elle disait. Alors on parlait des heures au téléphone. Estelle je l’ai connu dans mon travail, j’avais besoin d’une commerciale. Son coté direct, m’a plu. C’était une bosseuse. Bosseuse et intelligente. Elle comprenait par instinct ce qui se passait sur « le terrain ». Quand j’avais un rapport à rédiger pour un client je faisais venir Estelle et je lui disais : « Raconter moi…. » Elle savait ce que cela voulait dire. Pendant qu’elle parlait je prenais des notes et au bout d’une heure j’avais de quoi faire un dossier de trente pages, avec toutes les anecdotes adéquates. Cela fait presque vingt ans que je connais Estelle, et l’on s’est toujours vouvoyé. Bizarre. On est devenu ami. Pourtant il n’y a jamais rien eu d’ambiguë entre nous. L’un comme l’autre nous savions qu’il n’existerait jamais rien d’autre qu’une amitié entre nous. Le vouvoiement est resté, cela nous fait sourire parfois. Nos routes se sont souvent écartées mais le contact persiste. Nous nous racontons nos histoires, nos échecs, c’est sans doute la seule personne avec laquelle je me sens libre de tout dire. Sans fard. Estelle aime employer des mots crus. Et Estelle est bavarde, quant elle commence à raconter une histoire vous êtes sûr d’avoir droit à tous les détails et toutes les digressions. C’est exaspérant. Et elle adore m’exaspérer. « Au fait, Estelle, au fait !… » « Oui, mais je vous explique, c’est pour que vous compreniez… ». Estelle veut être précise. Dans sa vie c’est tout le temps la révolution, mais dans ses explications c’est précision et minutie. A paris nous habitions le même quartier quand elle a été seule souvent elle m’invitait à manger. Nous avions toute la soirée pour parler de tout, le travail, les amours, les enfants. Chez elle s’est tout petit mais c’est agréable, chaud, rassurant. Au mur elle a collé toutes sortes de petits objets, des boites surtout, boites de cigarettes, de bonbons, de savon, et puis des photos. Venise. Elle adore Venise pourtant elle sait qu’elle n’ira jamais. Estelle a fait un tas de petits jobs, elle aurait pu faire une carrière, mais ce qu’elle aime par-dessus tout c’est la rue, le contact direct avec les clients, parler, bavasser comme elle dit. Chez elle adorait me montrer son rayon de livres érotiques. C’est son côté provocant. Estelle est pudique dans sa vie, dans ses gestes, mais dans ses mots et dans ses pensées c’est autre chose. Alors, parfois elle me racontait ses histoires de « cul ». Oui, parce qu’après le benêt buveur de bière, elle à galérée, de mauvaises histoires en mauvaises histoires. Un jour, je lui ai présenté Daniel. Il était dans mon équipe de commerciaux. Je l’aimait bien Daniel. Un peu bourru, mais avec un large cœur. Daniel n’a jamais voulu passer cadre. Il voulait que sur sa feuille de paye il y ai le mot « ouvrier ». Alors il a gardé pendant quinze ans la même qualification, même si son travail avait évolué. Il avait l’honneur de sa classe Daniel. Il ne voulait pas la trahir. Sa classe. Daniel n’était pas utopiste, mais il croyait encore au « grand soir ». Il pensait que les pauvres un jour à force d’être humiliés se lèverait pour le grand partage. Daniel n’avait pas lu Marx, d’ailleurs il ne lisait pas, mais il avait un grand cœur. L’injustice le mettait en colère, et quand il se mettait en colère, Daniel, cela faisait du bruit. Daniel avait le sens de l’équité et de la dignité. Entre tous les deux le courant a passé tout de suite. Daniel et Estelle. Bizarre ? Non, au font il allait bien ensemble. Du jour au lendemain ils sont redevenus comme des enfants, ils se sont fait une cour maladroite et touchante. J’ai servi d’intermédiaire, de boites aux lettres, de confident à l’un et à l’autre. Daniel amoureux.. c’est comme si un barrage cédait. Il était dans sa nouvelle révolution, moins assidu à son travail, mais brillant dans lumière du jour. Estelle redevenait coquette… et puis les choses se sont concrétisées. Daniel a tout quitté, trente ans de mariage et d’ennui t de petit pavillon de banlieue, pour venir s’installer à Paris dans le petit appartement d’Estelle. Cela a duré six mois, six mois où je n’ai plus eu aucune nouvelles d’eux. Lui il partait tôt du boulot, il arrivait en retard, il avait la mine réjouie. Six mois. Et le cancer est arrivé. Il n’ont eu que six mois de répit, de jeunesse, d’amour fou à un âge où l’on pense à marier ses enfants. Eux ils allaient manger des glaces aux Champs Elysées, ils montaient à Montmartre, ils allaient à Honfleur, ils allaient au cinéma, au restaurant, le soir ils faisaient des promenades à pied dans les rues de Paris. Six mois. Et puis le diagnostique. Cancer. Un an de souffrances. Estelle a vécu cela dans une folie complète. Ne comprenant plus rien à sa vie. Elle l’a soigné, chaque jour un peu mieux, chaque jour un peu plus. Tout le monde sait comment ça fait un cancer, la chimio, les rayons et puis la douleur, l’incompréhension. La stupeur aussi. Très vite il a arrête de parler. Très vite sa colère est tombée sur Estelle. Estelle s’en foutait, elle savait qu’il l’aimait. Et que c’est la façon des mourant pour dire qu’ils aiment. Comment dire qu’on aime la vie, qu’on aime Estelle, quand on va mourir demain, dans trois jours, dans un mois. Il n’y a pas de mot. Il n’y a que la colère. Estelle me téléphonait régulièrement, parce qu’elle n’en pouvait plus, elle ne comprenait rien. Alors elle a appris tous les gestes, pour dire l’amour autrement qu’avec des rires. Elle a appris le silence, elle si bavarde, elle a appris à ne pas pleurer, à rester là, à côté de lui, dans la pénombre du petit appartement. Elle me disait, « je n’en peux plus… je ne sais plus quoi faire…. » « J’ai pas de bol avec mes mecs, les deux premiers c’étaient deux connards, et le troisième, qui est bien… il meure » Elle disait ça avec un ricanement de défit. Hier, elle m’a dit « C’est fini… voilà… c’est fini… il est mort dans mes bras. Son cœur s’est emballé, il a eu trois sursauts, et au troisième….. » Estelle est toujours précise quand elle explique. Elle ne pleurait pas au téléphone. Il fallait qu’elle s’occupe de tout. Elle m’a dit « Je vous rappelle… », parce qu’avec Estelle on se vouvoie toujours. Six mois. Seulement six mois de bonheur, d’insouciance, de tempêtes chaudes… Six mois. Franck
6 juillet 2005

Le dernier soir.....

Et puis il y eut la dernière journée. Le dernier soir. La dernière nuit. Deux ans sans voile, sans ombre, juste à la fin cette petite distance. On n’enferme pas un oiseau. Il nous enchante parce qu’il nous choisit. Parce qu’il est là chaque matin libre de chanter ou de voler ailleurs. Isabelle était un oiseau. Elle en avait la légèreté, la délicatesse, la mobilité. A la fois craintive et imprudente. Durant deux ans, chaque matin elle chantait. Enfin, c’est une image, elle était longue à sortir du sommeil. Dés que j’étais debout, elle se glissait dans la chaleur de ma place, je devinais sous la couette, les formes alanguis de son corps. Alanguis et langoureuses. Le matin c’était son instant de volupté, les yeux à peine entrouverts, elle prenait le temps de se débarrasser de tous ses rêves nocturnes, ou de leurs trouver une fin heureuse. On n’enferme pas un oiseau. Il nous envoûte parce que chaque matin, il est comme au premier jour, dans la renaissance des heures, dans leur gloire, et dans leur achèvement.
J’ai toujours su que le dernier soir arriverait, nous étions dans des âges différents, elle descendait le fleuve et moi je le remontais, elle avait l’océan à connaître et moi, je devais m’en défaire. Dans un remous des flots nous sommes reconnus, je lui disais les mers, les marées et l’écume, elle me chantait les sources et la lumière des ruisseaux. Durant deux ans nos eaux se sont mélangées, ainsi que nos mots et nos rêveries. Durant deux ans rien n’a pesé, pas même le vent, deux ans de grâce éclatante, fulgurante, mais j’ai toujours su que la dernière nuit arriverait.
Trois jours avant elle est entrée à la maison l’air grave, j’étais plongé dans le silence d’un livre, dans le temps vacillant du livre.  " Il faut qu’on parle…. "
Je crois que j’ai su à cet instant. Les explications n’ont jamais beaucoup d’intérêts, elle viennent poser des mots de terre épaisse sur le parfum des roses. Expliquer c’est être sourd. "  Il faut que je prenne un peu de recul… " " Non, Isabelle ce n’est pas de recul qu’il te faut mais d’espace… " Le fleuve nous tirait dans des lieux différents. C’est l’heure des migrations. " Entends les cris des oies sauvages vers le Nord… ". J’avais du sable dans les yeux et le livre aux mots de pierres est tombé. Je n’ai pas marqué la page, puisque je savais que ce livre je ne le finirais jamais, en tombant le livre a arraché un bout du ciel et quelques étoiles se sont éteintes. Les étoiles qui s’éteignent ne font pas de bruit, pas même un sanglot, elles s’éteignent dans un soupir, seulement un soupir.

Et il y eut la dernière nuit. Nous l’avions voulu ainsi. Une dernière nuit. Dans l’éclat de la lampe je cru la découvrir pour la première fois. Nous savions que nos gestes seraient maladroits, nous savions que la fièvre serait longue à venir, qu’il lui faudrait traverser la glace de nos os et de nos chairs froides. Elle était droite devant moi, les yeux fermés. Je l’ai lentement déshabillée. Elle ne bougeait pas, était-elle encore là ? Sa peau m’a parue plus blanche que d’habitude, plus tremblante, quelque chose chancelait dans les climats de la nuit. Lentement elle fut nue. Droite et nue, les yeux fermés. Sa poitrine se soulevait avec ampleur comme si elle cherchait un air qui lui échappait, comme si elle essayait de rattraper les instants qui se défaisait. Nous ne parlions pas. Tout avait été dit. Il n’y avait que nos respirations, nos souffles, et le froissement des peaux, et l’infime grincement du ciel. J’ai caressé son corps nu et droit, toujours avec lenteur, toujours avec l’attention extrême des actes grave, des actes ultimes, puisqu’il y aurait une dernière caresse, puisqu’il y aurait un dernier baiser, puisqu’on était à la fin des temps.
Et puis nos mains se sont touchées, elles se sont reconnues, et confessées dans le croisement de nos doigts, et nos mains ont réchauffé nos peaux frissonnantes, et nos bouches se sont effleurées, et nos langues échangées. Sur notre dernier lit nous somme couchés, bordés de nos souvenirs, ivres d’amertume et de tentations fauves. Sur notre dernier lit nous nous sommes noyés.
Pour la dernière fois j’ai respiré la mousse sombre et soyeuse de son ventre, cette mousse généreuse qui protégeait l’ornière rouge et humide du mystère, j’ai baisé à l’infini sa bouture de nacre impatiente et passionnée qui décorait nos extases et colorait sa voix. J’ai défroissé ses chairs secrètes comme les ailes d’un papillon magique sortant d’une chrysalide de cristal. Nos corps se consumaient dans cette lute lente où les perdants étaient connus d’avance, nos corps se brisaient un peu plus à chaque frottement, ils grimaient des dernières déchirures, comme si les chairs saignaient plus que nos âmes. Nous avons sombré dans un abîme de chaleur barbare, pour dérober ce qui restait à prendre, jusqu’à la dernière goutte de ce miel âpre et acéré, qui brûlait l’intérieur de nos vies. Les caresses étaient presque rugueuses, même douces, elles étaient rugueuses, elles voulaient marquer les peaux de traces ineffaçables, indestructibles, éternelles. Oui, rendre éternels, les derniers instants, les derniers cris, les dernières plaintes. Nos corps se sont cognés l’un contre l’autre. Pour oublier. Qu’ils se perdaient. Et l’espace d’une seconde je me suis vu condamné, sans secours, à sonder l’entrée de son fleuve secret jusqu’à la mort ou à l’extinction des flux. Et l’espace d’une seconde j’ai vu ses yeux chargés de tous les cieux. Et quand elle m’a serré de ses bras, de ses cuisses, de son ventre, tout m’a abandonné, et je su que j’étais aussi seul qu’au premier jour.
Franck

5 juillet 2005

Le soleil se couche toujours deux fois......

Certains soirs nous nous faisions la lecture, à tour de rôle. On s’installait dans le salon, assis sur la moquette et chacun à son tour nous lisions un poème à l’autre ou un texte qu’on choisissait dans la bibliothèque. Nous nous racontions nos humeurs par poésie interposée. Nous nous disions notre amour ou un chagrin du jour. Même quand on s’aime fort, il arrive que quelques tristesses fugitives nous arrivent par l’arrière de la mémoire, un souvenir dépasse et voilà qu’on trébuche. Même les cœurs amoureux sentent parfois rouler sur un rire ou un soupir une larme de nostalgie. Les cœurs amoureux sont nus c’est pour cela qu’ils sont fragiles. Un soir, après le repas, Isabelle me dit qu’elle voudrait voir le soleil se coucher. C’était la fin du printemps, les journées étaient longues. Nous avons sauté dans la voiture, pour contourner la petite colline et nous fûmes en face du disque sanglant du soleil à l’horizon. Nous dominions la vallée de la Creuse. Nous nous sommes serrés l’un contre l’autre en fixant un soleil immense qui lentement disparaissait. Il faisait calme, il faisait bon dans l’air et dans nos âmes. A travers ma chemise je sentais la chaleur de son corps. Elle a posé sa tête sur mon épaule. Nous ne disions rien. Plus le soleil baissait, plus le ciel s’embrasait. Et puis j’ai compris que des larmes coulaient sur ses joues. Souvent s’était sa manière de parler, de dire que tout allait bien, qu’il ne fallait rien rajouter et rien enlever. Qu’elle était à un endroit serein de son cœur et que sa source de vie débordait légèrement histoire que ses larmes fertilisent un bout de terre pour que quelques fleurs sauvages s'y abreuvent. Bientôt le soleil fini par disparaître. Dans un immense fracas de rouge et d’ocre. Nous nous sommes regardés, j’ai baisé ses larmes. Je lui ai dit : " Viens…. Vite…. " Nous sommes remontés en voiture et à toute vitesse j’ai parcouru les quatre lacets qui nous séparaient du haut de la colline, j’ai freiné, nous sommes descendus. Et nous avons vu un morceau de soleil qui s’apprêtait à disparaître. Comme dans le Petit Prince. J’ai vu son visage, il n’y avait plus de larme, mais une expression que je ne lui connaissais pas, une expression claire et brillante d’enfant réjoui. Le soleil disparu pour la deuxième fois pendant que ses lèvres se posaient sur ma joue.
Nous sommes rentrés doucement, enveloppé par la magie de cette soirée au deux couchers de soleil.
Arrivés chez nous sans se concerter nous sommes allés nous assoire sur notre coin de moquette, là où nous nous faisons la lecture, en silence nous avons allumé quelques bougie et un peu d’encens, et lentement chacun a choisi ses livres, pour les dire à l’autre. Je me souviens, en fond sonore il y avait Vivaldi, des petites sonates pour piccolo. Elle a lu quelques lettres de Juliette Drouet adressées à Hugo et quelques poèmes de Marceline Desbordes-Valmore, je lui ai lu des lettres de Joé Bousquet adressées à Poissons d’or, peut-être du Musset ou du Baudelaire, mais certainement du Calaferte. Nous nous appliquions à lire, pour ne pas tituber dans les phrases. Trouver le souffle, l’intonation qui convient, trouver la résonance avec le ventre. Voilà, trouver la voix du ventre, dans les graves, une voix basse, sourde qu’il faut aller chercher loin, très loin. Une voix qui s’essouffle un peu, à peine, mais qui pourrait s’éteindre si l’amour qui la portait venait à faiblir. La lecture finissait presque en murmure. Nos voix se faufilaient entre les lueurs et les ombres tremblantes des bougies. Ce soir là, nous avons lu jusqu’à épuisement des mots. Elle s’était rapproché de moi. Nous nous touchions et toujours nos voix qui s’ajoutaient l’une à l’autre dans ces drôles de berceuses, elles s’accouplaient, elles s’incorporaient, s’accueillaient, comme si les mots prononcés devaient d’abord atteindre la peau. Et quand la parole s’épuisa ce sont nos mains qui poursuivirent la lecture. Nos bouches muettes cueillaient désormais le reste des mots qui subsistaient sur nos lèvres, sur nos corps brûlants. Oui, je me souviens d’avoir bu de longues phrases autour de ses seins, et d’avoir rassemblé quelques alexandrins au creux de sons ventre et sur ses cuisses exaltées courraient encore des rimes sonores et sur son dos coulaient les débris d’un poème décomposé. Sa main sur ma poitrine caressait les restes d’une lettre d’amour et nos jambes conjuguaient tous les temps du verbe adorer. Nous avons échangé nos salives aux goûts de sonnets, effleuré nos visages à chaque couplet et nos corps enlacés dans une ode profonde redonnaient à la prose les couleurs du chant. Nous nous sommes endormis, nus entrelacés sur ce bout de moquette au milieu des livres ouverts et dans les lueurs des bougies fatiguées. Quand je me suis réveillé, le jour se levait, elle était étendue déshabillée de tous les mots de la langue, nue comme une offrande, j’ai simplement cueilli sur ses lèvres entrouvertes les lettres du mot amour, elles avaient résisté à nos jouissances et attendaient la rosée du matin pour s’offrir dans un dernier silence.

Franck

8 juin 2005

Deux portes.....

Et puis il y a l’attente. L’attente et ses deux grands portails. Souvent je les confonds. Je les connais, pourtant, je me trompe.
Souvent.
Dans l’attente il y a deux portes.
La première ouvre sur un sourire, une retrouvaille. C’est l’attente pleine ; le sang bat plus vite, le cœur se charge, s’embellit, se prépare, c’est un temps qui augmente. L’amoureux, attend l’amoureuse. Les secondes tintent clair. Un ruisseau d’eau vive saute et sursaute, courant toujours plus vite vers le soleil. C’est un temps éclaboussé où ne surnage que l’écume bouillonnante de l’âme. Quelque chose en nous s’aiguise, s’allège, s’apprête. Nous sommes sur le point de partir. On est déjà parti. On ne s’appartient plus on est déjà à l’autre. Ce n’est plus notre corps, c’est le sien que l’on touche, ce n’est plus nos paroles mais ses lèvres que l’on boit, ce n’est plus de la soif mais une eau fraîche qui mouille la peau. Ce ne sont plus les semailles mais déjà la floraison. Le manque vient à manquer au manque. C’est un temps de désordre joyeux, du vent dans les jupes des saules.

La deuxième porte. Celle qui ne faudrait jamais franchir. Et pourtant… On est au cœur d’un temps dévasté, qui n’a plus de rives, plus d’horizon. Chaque seconde s’abreuve de notre sang. Et les secondes sont noires parce que le sang est noir. Rien n’est douloureux, mais tout est lourd. Plat et lourd. C’est un temps qui ne ressemble à rien, sinon à nous-même, un reflet plat et délavé dans une glace fêlée. Un temps de chair molle où les organes s’affaissent, où la mémoire trahit. Rien ne bouge puisque tout a vécu et que renaître est un déchirement. Rien ne bouge dans cette ornière du temps. L’autre n’a pas de visage, plus de souffle, l’autre s’est perdu dans tous les autres, c’est un temps d’aveugle, sans réponse, puisque la question s’est diluée dans nos renoncements, dans nos lâchetés. Le manque s’ajoute au manque. Et le silence n’a plus de sens puisqu’il n’est plus offert.

Et chaque matin il nous faudrait sans trembler recommencer l’inévitable choix entre ces deux portes d’attente. Un peu comme on ouvre la fenêtre ou qu’on la laisse fermée. Et souvent je me trompe en laissant les vitres closes croyant me protéger de quelques courants d’air. Et du vent, qui pourrait m’apporter le chant d’un oiseau, la couleur d’un printemps, ou les rires des enfants. Les nouveaux amours voyagent par les airs, ils s’amusent du vent. Je devrais laisser ma fenêtre ouverte, plus souvent…..

Franck

21 mai 2005

Une histoire d'amour..... minuscule.....

Au départ on est dans le lointain, on ne se voit pas. Il y a simplement de petites musiques ou quelques fleurs jetées sur le bord de la route. On est aux quatre coins du monde, dans la parole de nos vies séparées, dans l’écume d’une encre chaotique, énigmatique, on est dans la pénitence d’un châtiment de braise. Dans nos maisons c’est les courants d’air, on est dans le vent tourbillonnant de notre âme. Au départ, on ne sait même plus qu’on a une âme, on est seulement dans les ruines d’une église désertée. On est dans un lointain impossible. Parce que nos vies séculaires sont impossibles.

Alors au départ on parle. On est loin et on parle. Parce qu’on pense que c’est la seule chose qui nous reste. Et parler ça fait de la musique, une musique affolée qui vient des chairs, et même de plus loin que les chairs. Tout près de l’os, de l’écorce, de la glaise caverneuse. On vient de l’os, et parler c’est traverser tout le corps, c’est voyager dans le sang, dans les saisons, c’est griffer les nerfs, les vriller, et souvent les mots sont comme des couronnes d’épines. Ils ne sont pas très justes, mais la parole reste toujours vraie. Incroyablement vraie. Une parole farouche et fragile. C’est de la littérature, parce que ça dit toujours les choses vraies avec des mots toujours un peu faux. C’est l’alliance de deux fièvres foudroyantes.

Au départ on est dans une parole trouée, parce qu’on aime les paroles trouées, parce qu’il s’échappe toujours des merveilles de ces trous d’écriture, de ces trous du cœur, de ces trous de vie.

Vous voyez, au départ on est dans le lointain et les mots sont les millions d’étoiles qui nous séparent, et pourtant on est dans le même ciel charitable. Mais au départ on ne sait pas, que le ciel se partage. On continue à jeter des mots au hasard de nos vies. Et puis les mots se touchent, se connaissent, se reconnaissent se mélangent. Bientôt, les mots font l’amour, dans des lits d’orages, dans le temple des étoiles et ils font l’amour dans l’innocence étincelante d’une intimité à peine effleurée, et nous on ferme les yeux, on tourne le dos pour les laisser tranquille pour ne pas déranger leurs noces d’encre.

C’est après que les choses arrivent. Peu à peu. Les mots habitent de plus en plus nos ciels, ils remplissent de plus en plus nos maisons respectives.

Et le temps passe.

Un jour il y a un soleil, puis mille, puis innombrable et on se rend compte qu’il n’y a plus de distance, chaque étoile se sourit dans l’évidence solennelle de leurs seules présences. Il n’y a plus de lointain. On a traversé l’espace et le sang.

Et c’est le trésor d’un chemin tournesol.

Au départ, on est loin l’un de l’autre, on avance dans les pierres de nos vies, dans les cailloux, les ronces, et puis un jour on sent la main de l’autre serrer la sienne. Et c’est la chaleur des mains qui donne cette belle couleur à ce nouveau chemin. On serre une main pleine de mots crucifiés et ressuscités.

Maintenant c’est deux enfants. Ils avaient mille ans et maintenant c’est deux enfants qui marchent main dans la main dans les vestiges tremblants d’une berceuse chuchotée. Elle, elle le taquine un peu ; lui, il lui cueille des fleurs pour les mettre dans sa chevelure. Ils n’osent pas se regarder, simplement des petits coups d’œil à la dérobée. Ils n’osent pas parce qu’ils connaissent l’histoire d’Orphée, eux aussi ils viennent de l’enfer, ils savent que le regard peu tuer, et ils ont envie de vivre. Tant qu’il y a de la chaleur dans leurs mains, ils ont envie de vivre. Dans la nuit ils sont beaux comme une légende, parce que les mots qu’ils disent sont comme des lucioles, et certains soirs on dirait des étoiles filantes.

Lui, il a la tête en l’air, mais elle, la nuit, elle tend l’oreille, et elle jète des pierres sur les loups qui rôdent. C’est lui l’aîné, mais c’est elle, la fille, la petite sœur des mots, qui le rassure. Elle a toujours été comme ça, elle met toujours son doigt là où ça saigne, pour arrêter l’hémorragie du monde, parfois elle en suce les plaies pour en arracher le poison. Elle est comme ça. Elle. L’Ange.

Ils sont sur le chemin et on pourrait croire que leurs pieds ne touchent pas le sol. En fait, c’est vrai, ils volent. Un peu. Mais ça il ne faut le dire.

Lui, il voudrait que le chemin ne finisse jamais. Elle, elle lui dit " avance gros nigaud ! " Il est content quand elle lui dit gros nigaud. Au départ ils étaient dans le lointain, dans l’impossible, et aujourd’hui ils sont dans leur présence. Dans l’évidence, comme dans une révélation. Quand ils sont fatigués, ils se serrent l’un contre l’autre et s’adossent à un talus, et chacun à leur tour ils bercent les rêves de l’autre. La nuit, il aime regarder au fond de ses prunelles : il apprend le vent au souffle de sa respiration, il étanche sa soif avec les gouttes de rosée brodées sur la pulpe de ses lèvres, il entrevois la lumière dans l’or de son corps nu. Il aime protéger son sommeil, il lui dit :" Dors petite guerrière ". Et pour s’endormir, il pose sa tête au creux de son ventre, elle caresse ses cheveux et lui dit : " Dors gros nigaud, dors ".

Si vous êtes attentifs, la nuit, vous pourrez les entendre (ne comptez pas les voir), vous pourrez seulement les entendre si vous êtes assez perdus. Surtout leurs rires, des rires de ruisseaux ou de sources…

Dors, mon Ange….

Franck.

11 mai 2005

Naître.... toujours et toujours, naître.....

Mettre le feu au monde avec mes lettres d’amour.

Donnez-moi un sentier rocailleux qui monte vers le ciel. Je me souviens. Il y a longtemps. Bien avant mon Ange, bien avant mes mots, mes paroles. Le temps où j’étais rien. Le temps où j’étais tout. C’était le temps des méduses, le temps du ventre. C’était avant le lait, juste avant le lait. Le temps de l’eau. Juste avant l’arrachement, juste avant les regrets, juste avant la mort. Mon premier pays, juste avant l’exil, juste avant mon nom. Ce matin j’ai envie de mettre le feu au monde avec mes lettres d’amour. Incendier les brûlures pour les annuler. Le mal, par le mal. Et marcher sur un sentier rocailleux sans me retourner. C’était un temps hors du temps. J’étais là sans être là. Une promesse. Je déteste les promesses…. Je me souviens, un mois juillet écrasé de chaleur. Et l’orage. Un terrible orage. D’où j’étais, je l’entendais. Violent, écrasant comme la chaleur.

Reprenons depuis le début…..

Je suis d’un pays lointain
Où coule une source
Ce pays est si loin, mes souvenirs si fragiles
Que le murmure de l’eau se brouille dans ma mémoire
Et que la lassitude m’envahit soudain.
Pourtant il ne suffit que d’une larme de fond,
Une larme de fond puisée si profond,
Pour que j’entende comme un écho perdu
Le chant de ce pays lointain
Le chant de ce pays perdu…
Je sais un pays où l’eau s’est faite source
Elle s’écoule harmonieuse avec tendresse
Dans un chuchotement de harpe, de flûte,
Laissant parfois s’exhaler le doux hoquet de la terre.
Une claire lumière s’enroule dans l’onde balbutiante
Et fait briller des sons inconnus.
Si je ferme les yeux tout près de cette source,
Dans ce pays lointain
J’entends les rires d’une fée,
Charmante naïade à la chevelure ruisselante
D’une Ophélie ressuscitée
Et de sa lyre magique s’élèvent des chants profonds
Qui me parlent du temps, des étoiles, du ciel et de l’éternité.
L’eau claire de la source défile alors devant mes yeux effarés,
Je passe enfin par le miroir limpide et j’embrasse l’univers tout entier.

(Je n’aime pas cette écriture, je n’aime pas quand j’écris comme ça) (tant pis, je n’ai que ça à offrir ce matin, parce que ce matin j’ai envie de mettre le feu au monde avec mes lettres d’amour)

Reprenons…..

……Mémoire des Mondes infinis….
" Te souviens-tu du torrent fougueux, libre
écumant d’une rage de vivre ?
" Te souviens-tu de la rivière, douce, lascive,
façonnant des paysages changeant ?
" Te souviens-tu des eaux noires de ce lac sombre, mystérieux,
angoissant les crépuscules fétides ?
" Te souviens-tu du fleuve puissant, majestueux, fier,
charriant nos espoirs insensés ?
" Te souviens-tu de cette mer immense, mystique,
Remontant inlassablement ses marées
Comme un chapelet toujours renouvelé ?
" Te souviens-tu ! toi qui as tout connu ?
Je suis toutes ces eaux dans une seule goutte d’eau.
" Te souviens-tu des torpeurs sublimes du Soleil
" Te souviens-tu du feu du Ciel, de l’âpreté de la Terre, de la tourmente du vent
et des rêves bleus de la Lune ?
" Te souviens-tu de mes mains jointes comme pour une prière,
qui recueillaient ton Eau pour nourrir et exorciser mon cœur d’enfant ?
" Te souviens-tu de ce terrible bonheur, de cette déchirure ?
" Te souviens-tu du tout premier jour ;
de ce tout premier jour
où j’ai crié :  " MAMAN !….. "

Franck

28 avril 2005

(3) Le Flux...... (Fin)

Seulement un peu d’eau.

Le moment où l’univers reflue.

L’eau suce à nouveau la terre.

La terre aspire.

J’aspire

Comme un trop plein de vide.

Jusqu’à l’écœurement.

Tout d’abord il y un bruit imperceptible. Un peu de mousse qui se forme. Quelques bulles, un peu comme de la bave qui viendrait blanchir le sable. A nouveau. Quelque chose à nouveau s’accroche.

Entêtement fatal.

Avant le mouvement il y a l’intention du mouvement. Un désir, un rien. L’écume baveuse qui vient mouiller un peu plus loin le sable. On pourrait croire que cette mouillure tente de surgir du sable. Une mouillure de l’intérieur du sable.

Avant le mouvement il y a cette impression de suintement de l’intérieur.

La respiration vient après.

Du silence sort un souffle.

Il est diffus. Il est là : lent, profond, inévitable.

Inévitable.

C’est vraiment un souffle. Une respiration vivante.

L’infini qui respire.

Un trouble. Une ivresse.

Sensation troublante, comme est troublante l’apparition de cette mouillure venue de l’intérieur. Quelque chose de vivant. Trop vivant.

Cette respiration, cette succion, cette bave.

Rien n’est coordonné. Je ne perçois ces éléments que séparément. Pas d’unité.

Il n’y a pas d’unité.

Au début il n’y a jamais d’unité.

Que ce souffle. A l’intérieur. Plus d’eau. Seulement le souffle. La mémoire de l’eau qui berce.

Quand la mère se retire.

Quand la mère se retire il y a l’effroi. L’abandon à l’effroi. Bercé dans l’effroi. Je crie.

Rien que du cri. Pas les mêmes cris. D’autres. J’en ai plein la gueule. Ils me submergent, m’envahissent.

Maintenant la mer est à l’intérieur. La mère. Je crois. Son mouvement. Tout remue à l’intérieur avec cette respiration. Une vague moussue m’enveloppe, mais en dedans. Elle clapote insignifiante et têtue.

C’est quoi le néant ? La mère peut-être ? Sans doute. L’extase des ténèbres. La mère c’est toujours l’extase des ténèbres. Elle est là dedans. A jamais. Fascinante comme la mort, ou quelque chose qui y ressemble. La seule chose vivante ici c’est la mort.

Elle monte à l’intérieur comme une marée naissante. Le flux de la mort. Le reflux de la mère.

Maintenant la mer est là, qui monte comme une désespérante envie. Inexorable attraction du désir. Douloureux dans la chair. Plus profond encore que la chair. Dans le ventre. J’ai un océan dans le ventre. Un océan de désir douloureux dans le ventre. Quelque chose qui grossi, qui déferle. Vague après vague. Toujours plus haut. Plus fort. Impitoyable avalanche de la mer qui monte du plus profond du ventre.

Tout s’agite. Maintenant. L’univers bouillonne. Plus bas que le ventre, à l’endroit ultime d’où la marée remonte. Le seul endroit. Le lieu. D’où se dressent les vagues. Le trou obscur de l’univers.

J’entends les bruits de la mère. La mer s’arque boute sur un désir convulsif pour enrouler ses vagues toujours plus loin dans le ventre, vers une plage inaccessible.

Inaccessible. Voilà, c’est tout. Inaccessible. Le reste, tout le reste est un perpétuel recommencement.

La seule réalité se sont ces marées inutiles dans un univers inutile.

Il y a quelque chose de vain dans les marées. Pendant un instant, pendant que la nature pousse on se prend à espérer. Puis elle reflue. Se recroqueville.

Les marées n’accouchent de rien. La mer n’accouche de rien. La mère aussi.

Sûr d’une chose. L’invincible douleur. Le mal absolu de la déchirure.

Rien d’autre.

Se taire.

Regarder la mer jusqu’à l’ultime marée.

Tout est dans ce mouvement qui donne l’illusion de la vie. Va et vient. Apparition. Disparition. On croit naître de ce mouvement. Illusion.

J’existe depuis avant. Avant la déchirure. Avant le mouvement.

Comme la méduse.

Je suis né d’un va et viens. Du frottement des chairs. De l’usure désespérée des chairs entre elles. Rien de plus. Rien de moins.

Rien de beau là-dedans. L’usure inéluctable du va et vient des chairs. De la mer. De la mère. Né d’un épuisement de l’eau.

Illusion d’amour ou croire à la nécessité des choses. Rien n’est nécessaire. Au mieux il y a l’usure.

Danse macabre de l’usure des chairs. Deux méduses aussi vaines l’une que l’autre. Rien de nécessaire là-dedans.

L’amour. L’absence. Illusion de l’autre. C’est toujours le même vide, à cause de la même déchirure. La mer se contemple seul.

La mère aussi.

La seule réalité c’est le va et vient de la mer, ces marées qui montent et qui descendent, cette usure des chairs. Il n’y a rien à trouver, pas le moindre sursit.

Au mieux expier des illusions. Pris dans un jeu de reflets.

Jouet des transparences.

Pourtant la jouissances se dit dans des hurlements de bête.

La naissance aussi.

Les mêmes cris. Je viens de cette usure des chairs et d’un désir douloureux.

D’un reste.

D’un surcroît de tristesse au bout d’une plage désertée.

D’un épuisement.

Ne l’oublie jamais. Jamais. Méduse abandonnée. Rien de plus.

Le reste d’un combat obscène et douloureux. Des corps qui s’entremêlent dans le désordre d’un désir brutal. Des corps qui mugissent, se tordent. Des corps violents. Des chairs offertes.

L’extase. Comme un effondrement. Comme à l’heure incertaine du soir. Heure incertaine…. Plus tout à fait le jour…. Pas encore les ténèbres. L’effondrement progressif de la lumière. Extase où la mort bave ses poisseuses secrétions.

Extase. Torpeur des frottements. Usure des chairs. Du temps.

Quant au reste c’est l’histoire d’une marée. Perpétuelle ignominie.

Vacuité insoutenable.

Franck

16 avril 2005

Sauf la mémoire....

A chaque jour suffit sa peine, a chaque jour suffit son souvenir…

Après le conseil de classe elle accepta de me donner des cours. Ma mère convint avec elle de deux heures chaque jeudi. Les cours devraient se passer chez elle. Son appartement se situait à dix minutes de chez nous. Je n’arrivais pas à croire que j’allais pouvoir me retrouver seul en tête-à-tête avec elle chaque semaine.

Depuis le premier jour où elle avait fait son entrée dans la classe elle avait chamboulé le cœur de tous les élèves. Une tempête lumineuse. Sa jeunesse, sa beauté, cette joie qui éclairait ses grands yeux bleus, la roseur de ses lèvres, ses gestes gracieux, sa petite poitrine haut placée, ses mini jupes en ont fait une princesse radieuse au milieu d’une horde d’adolescents mal dégrossis. Tout le monde en était amoureux. Pourtant aucun commentaire salace à son égard n’accompagnait nos conversations d’habitude très débridées. Elle faisait partie de cette caste des intouchables, des impossibles, des inaccessibles. Elle nous impressionnait par une grâce évidente. C’était son premier poste et son enthousiasme compensait largement son manque d’expérience. Elle enseignait avec passion, une passion qui enflammait son regard et faisait parfois vibrer sa voix. Elle nous attirait dans son monde en nous chatouillant le cœur.

Alors me savoir seul avec elle pour deux heures de cours de rattrapage me remplissait d’une sorte d’exaltation qui me brûlait l’intérieur de la poitrine à chaque fois que j’y pensais. Le jeudi suivant c’est presque en tremblant que je cognais à sa porte. J’avais passé un temps interminable à me coiffer, à choisir ma tenue, et maintenant, debout devant la porte, il me semblait que toutes mes forces m’abandonnaient. Elle ouvrit avec un sourire de pure innocence qui me transperça net. Angélique est le mot qui me vint plus tard. Un ange blond. Je restais figé n’osant plus avancer, alors elle me prit le bras et me fit entrer.

Son appartement était plongé dans la demi obscurité pour le protéger des éclats du soleil. Ce début juin était caniculaire. J’avais chaud, il faisait chaud. Elle m’accompagna au salon qui faisait aussi salle à manger, la cuisine donnait également dans cette grande pièce séparée seulement par un comptoir. Elle me fit assoire à la table du salon, une table ronde en bois teint sur laquelle une coupe de fruits occupait le centre.

Elle, elle était merveilleuse, vêtue d’une jupe imprimée bleu clair et d’une chemise d’un bleu un peu plus soutenu qu’elle avait nouée sur son ventre. Ses pieds étaient nus et je voyais leurs empreintes se dessiner sur les tommettes ocre de la pièce, les manches de sa chemise étaient retroussées, il se dégageait d’elle une aisance et un sentiment d’intense liberté. Elle me proposa une orangeade à l’eau et sans attendre ma réponse je la vis verser une eau fraîche dans deux verres qu’elle avait préparer à l’avance. " Tient ! " Elle me tendit un verre et nous bûmes ensemble une longue rasade. Le cours pouvait commencer. Elle s’était assise à coté de moi, je pouvais sentir son parfum fruité à chacun de ses gestes, parfois sa cuisse venait frôler la mienne. Je m’appliquais. Tous mes sens étaient en éveil, toute mon attention était mobilisée, je ne voyais qu’elle, je ne sentais qu’elle, je n’entendais que sa voix. Il me semblait vivre un rêve que j’aurais voulu éternel, et rester là, indéfiniment là, près d’elle, prisonnier de sa lumière, de sa voix, de ses gestes délicats. Penché sur le livre ouvert je pouvais apercevoir dans l’échancrure de sa chemise la naissance de ses seins qu’aucun soutien gorge n’emprisonnait. Je répétais presque religieusement chaque phrases qu’elle me proposait essayant de lui offrir une prononciation parfaite. Elle me corrigeait, insistant sur l’accent tonic de chaque mot, je répétais consciencieux, amoureux.

Au bout d’une heure de cours elle décréta une pose et me demanda de m’asseoir sur divan. Elle alluma une cigarette et me tendit une assiette où étaient disposés quelques gâteaux secs, elle nous resservit de l’orangeade fraîche et s’assit devant moi sur un pouf. Je ne pus m’empêcher de regarder ses jambes que sa position basse découvrait largement. Je crus même avoir aperçu sa petite culotte. Elle vit mon regard, sourit, et serra les cuisses en croisant ses bras autour.

Elle me posait des tas de questions, comment cela se passait dans les autres cours, si je faisais du sport, si, avec ce printemps si chaud, j’avais commencé à aller à la mer, si je m’entendais bien avec mes parents, elle m’a même demandé si j’avais une petite amie. Bien sûr, je n’avais pas de petite amie, je le lui avouais en rougissant me sentant très gêné. Elle comprit mon malaise et sourit en me faisant signe que la récréation était terminée. Je passais devant elle en la frôlant, elle me gratifia d’une caresse dans les cheveux. Je crois bien avoir frissonné. Nous nous rassîmes. Nos bras se touchaient. J’étais au paradis. Un ange blond était là, à coté de moi pour m’accompagner et me protéger.

Sans aucune raison nous nous étions mis à parler très bas, presque à chuchoter, cela créait une intimité nouvelle, comme si un secret nous reliait. Brusquement nous étions rentrés dans une sorte de complicité, comme si nous nous connaissions depuis très longtemps. Sa voix plus douce, plus tendre se confondait maintenant avec la pénombre de la pièce. Pendant qu’elle lisait je m’étais tourné pour la regarder, je voyais ses lèvres bouger et quelques minuscules perles de sueur juste au-dessus de sa lèvre supérieure. J’aurais voulu la toucher précisément là, toucher ses lèvres, toucher son souffle, toucher sa sueur. Elle me surprit, et toujours avec le même sourire, de son index appuyé sur ma joue elle m’obligea à revenir à la lecture. A mon tour je lisais à haute voix, trébuchant de temps à autre sur des mots compliqués, sur des syllabes rétives, tentant de donner des couleurs et un chant à cette langue que je commençais à aimer de plus en plus, alors je sentis sa main se poser sur mon épaule. Une brûlure me perçait le dos, me consumait et m’envahissait d’une joie démesurée. Ses doigts bougèrent, jusqu’à ce que je les sente directement sur la peau de mon cou. Sans réfléchir je fus pris d’une espèce de folie, je posais ma main sur la sienne. Surprise elle tressaillit et recula sa main. Nous étions très près, après un moment qui me paru interminable, elle posa son doigt sur sa bouche puis le déposa sur la mienne. Son sourire avait une tendresse infinie, presque de la tristesse.

Elle se leva. Le cours était terminé. Pendant que je rangeais mes affaires elle se mit à la fenêtre et se pencha pour ouvrir et accrocher ses volets, en même temps que la lumière jaillissait dans la pièce je pus voir la splendeur de ses cuisse cuivrées. Pour l’adolescent e treize ans que j’étais ce fut une vision miraculeuse. Elle s’était retournée, je la voyais baignée dans le soleil couchant, j’en aurais pleuré tellement sa beauté m’étreignait l’intérieur du corps jusqu’à l’âme, j’avais le souffle court et mon cœur battait à tout rompre.

Elle me raccompagna à la porte, me demanda si le cours m’avait plu, elle me regardait avec une langueur particulière que je ne comprenais pas mais qui me la rendait encore plus mystérieuse. Debout sur l’étroit palier je la vis s’approcher de moi et venir déposer un doux baiser sur ma joue. J’étais tétanisé. J’aurais voulu lui rendre son baiser, mais c’est alors qu’elle prit mon menton entre sa main et posa doucement ses lèvres sur les miennes. J’eus à peine le temps de sentir sa langue glisser sur ma bouche fermée, et d’être à nouveau envahi par chaleur de son parfum. Plus rien autour de moi n’avait de consistance, dans mon corps un torrent bouillonnait. Je me sentais mourir. Je crois même avoir eus des larmes de joies. Et toujours souriante : " Ca, c’est entre nous. Tu le garde pour toi, tu n’en parle à personne, à personne. A jeudi prochain. ". Elle me regarda descendre et moi je la regardais me regarder, descendant comme un aveugle, ou pire comme un illuminé.

Inutile de dire que cette après midi me bouleversa, j’étais sur un nuage qui me faisait entrevoir un continent inconnu. J’ai commencé à ne vivre que de l’attente du jeudi suivant. Les journées étaient à la fois interminables et si courtes, je m’exaspérais d’une impatience nouvelle et mes nuits ne furent qu’un long rêve où ma belle professeur occupait tout l’espace. La semaine passa avec son défilé de cours, je la revis le lundi et le mercredi dans la classe, bien sûr je me suis efforcé de ne rien faire paraître du nouvel intérêt que j’avais pour l’italien, je me contentais de rêvasser, déjà jaloux des regards que lui lançaient certains élèves. J’avais un secret que nul au monde ne devait connaître, un secret doux et violent à la fois comme une liqueur forte. A chaque instant, n’importe où, je me remémorais chaque minute de ce fameux jeudi, interrogeant chaque souvenir mille fois pour me convaincre de son amour, de son désir et n’imaginant pas une seule fois l’incongruité de la situation. Elle était un ange, j’étais un prince réveillé d’un sommeil millénaire par un baiser. Dans mes pensées nous n’avions pas d’âge, nous n’avions que la couleur du soleil, du bonheur, nous n’étions que fraîcheur légère dans l’incandescence de l’amour. Chaque soir avant de m’endormir je l’imaginais dans son appartement déambulant nue, ou couchée sur son lit dans des poses lascives qui me permettait d’imaginer toutes les parties intimes de son corps. J’imaginais ses seins, ses cuisses, son ventre et son sexe ombré d’une toison sombre. Je nous imaginais ensemble enlacer dans les bras l’un de l’autre, serrés très fort en des baisers interminables. Elle occupait désormais tout mon espace, toutes mes émotions, ma respiration, mes pensées, je l’aimais d’un amour définitif, comme si toute ma vie se résumait à cette attente exaltée du prochain jeudi, comme si tout en moi n’avait été prévu que par elle et pour elle.

Le jeudi suivant j’étais en avance au rendez-vous. Sur un balcon j’avais volé une fleur pour lui offrir. Je faisais les cent pas au bas du petit immeuble, levant parfois les yeux vers son balcon, mon cœur battait, j’étais impatient et terrorisé. Cette ultime attente, ces dernières minutes qui me séparaient d’elle devenaient intolérables, je décidais de monter. Avant de frapper à la porte j’eus encore une hésitation ; fébrile, la gorge sèche je me lançais.

Ca y est, elle était devant moi. Une apparition de rêve. Je ne vis que la blondeur de ses cheveux légèrement défaits et le bleu éclatant de ses yeux, et son sourire surtout son sourire. Elle se tenait debout devant moi vêtue d’une tunique turquoise légèrement transparente, elle avait croisé un bras sur sa poitrine pour cacher ses seins : " J’étais sur le balcon, je bronzais en t’attendant, entre ! ". Sa tunique s’arrêtait juste au dessous de son bikini. " Installe toi , je m’habille ".

Elle partit en direction de sa chambre tout en ôtant sa tunique. Je vis son dos nu, ses hanches onduler. Je vis son corps encore brillant d’huile solaire se balancer dans la pénombre de l’appartement. Elle ne mit pas longtemps. Elle avait juste enfilé un débardeur rose à fines bretelles et une petite jupette bleu clair. Toujours le bleu. Ses seins étaient libres j’apercevais leurs pointes. Toujours pieds nus. Elle se planta devant moi. " Bonjour ! " Il y avait du rire dans sa voix. Avec un naturel désarmant elle déposa un baiser sur ma joue, et sans rien me demander nous servit à boire. Le rêve se prolongeait. J’étais dans un autre monde sans réelle apesanteur, loin des mes amours platoniques, de mes rêveries confortables, ma vie de petit garçon solitaire se précipitait dans une pluie de sensations incroyables, mon réel semblait encore plus réel, léger et puissant comme la grâce. Je lui tendis ma fleur : " Joyeux anniversaire ! ", " Mais ce n’est pas mon anniversaire ! ", " Je sais " Elle éclata de rire, prit la fleur et la respira en fermant les yeux puis la posa sur la table, à deux mains elle saisit ma tête et colla ses lèvres contre les miennes. Je faillis tomber. Mon cœur s’était mis à battre à tout rompre. Je sentis que sa langue cherchait à forcer le barrage de ma bouche. Quelle douceur ! C’était mon premier vrai baiser. Mille fois vu au ciné à la télé, mille fois lu, mille fois surpris dans la rue, sur la plage, mille fois rêvé, mille fois espéré. J’entrouvris les lèvres et sa langue put venir à la rencontre de la mienne. Nous échangeâmes nos salives, le baiser devint de plus en plus nerveux, j’avais passé mes bras autour de ses épaules et maintenant nos corps s’écrasaient l’un sur l’autre, je sentais ses seins s’écraser sur ma poitrine. Et puis lentement elle retira sa tête et se recula un peu. Elle passa une main dans ses cheveux tout en me regardant. " Je suis folle ". Moi aussi j’étais fou d’amour, il m’était arrivé quelque chose d’impossible à imaginer. Mon rêve s’était tout d’un coup condensé dans la réalité, j’avais encore le goût de sa langue dans la bouche. " Je suis folle, il faut oublier tout ça, nous n’avons pas le droit, je n’ai pas le droit. " Je ne voulais pas entendre ce qu’elle disait, le monde s’était brusquement déchiré en deux, et rien n’aurait pu effacer désormais ces derniers instants. Je me jetais vers elle pour blottir ma tête au creux de son épaule, je la serrais de toutes mes forces en tremblant de tous mes muscles, pour rien au monde je ne voulais que ces moments s’arrêtent, il fallait garder un contact entre nos deux corps, il fallait qu’il n’y ait plus de distance, jamais. " Petit bonhomme, tu sais bien que rien n’est possible entre nous ". Elle disait ces mots sans trop y croire, trop libre, trop légère pour s’interdire un désir, son innocence c’était son parfum, la couleur de sa peau et son sourire, toujours son sourire. " Tu as déjà eu une petite amie ? " Non, elle était la première et je la voulais la seule. " Viens ! "

Elle m’entraîna vers sa chambre. Toute simple mais joliment disposée, un matelas à même le sol recouvert d’une couette, une lampe de chevet elle aussi sur le sol, une chaise sur laquelle des vêtements étaient jetés, des livres éparpillés, des tentures indiennes au mur, sous la fenêtre un coffre de corsaire. " Allonge-toi ! " Elle aussi s’allongea. Nous étions tous les deux étendus le regard perdu au plafond. Je lui pris la main et la serrais avec ferveur, ses doigts aussi me serraient. Elle était là dans la pénombre de cette chambre perdue dans quelle rêverie. Elle était là, à coté de moi, et c’était ça qui comptait. Bouillant et à la fois paralysé d’un bonheur déchirant. " Alors laisse-toi faire. " Elle déboutonna ma chemise et m’aida à l’enlever, et du bout des ongles elle me caressa la poitrine, une douce griffure du cou jusqu’à la boucle de ma ceinture. Elle descendait en faisant de grandes arabesques autour de mes seins. J’avais fermé les yeux m’abandonnant à la magie de ses doigts, puis j’ai senti ses lèvres se poser ici ou là sur mon torse en de légers baisers pleins de tendresse. Elle défit mon pantalon et le fit glisser entraînant mon slip jusqu’à mes chevilles, elle m’ôta chaussures et chaussettes. J’étais nu. C’était la première fois, par pudeur j’avais posé une main sur mon intimité, elle posa sa bouche sur la main, ses cheveux sur mon ventre me procuraient des sensations délicieuses, elle écarta ma main et se saisit de mon sexe. Elle tenait à pleine main , sans serrer, mes bourses et mon membre qui commençait à se tendre de plus en plus. Quand elle le prit dans sa bouche je crus défaillir, la chaleur de sa bouche, sa douceur, m’irradiaient tout le ventre, je sentais ma verge trembler sous sa langue, jamais je n’avais imaginé de telles caresses, jamais je n’avais penser que le corps d’une femme puisse procurer de si grands plaisirs. Elle procédait avec lenteur, avec précaution, avec une attention presque sacrée. Sa bouche enveloppait mon gland et en descendant le long de la hampe, je sentais sa langue la presser, l’entourer, d’une main elle continuait de caresser mes testicules en grattant parfois avec le bout des ongles leurs peau fripée. Je sentais peu à peu la jouissance arriver, elle s’en aperçu, s’écarta et releva la tête, tout en me serrant le bout du gland. La chaleur reflua en ondes électriques. J’avais toujours les yeux fermés et mon ventre s’animait de petits coups de reins comme si mon sexe cherchait à atteindre à nouveau la douceur de sa bouche, je sentis son souffle sur mon visage et ses lèvres sur les miennes. Son baiser était brûlant, nos dents se cognaient, j’osais maintenant lui enfoncer ma langue au plus profond de sa bouche. Je ne me lassais pas de ces nouvelles sensations ; le velours des langues qui s’entre croise, les salives qui se mêlent en un élixir subtil. Je découvrais les plaisirs de la chair contre la chair, de la chair dans la chair, du mélange des humidités, des souffles, des odeurs. J’avais glissé une main sous son débardeur et je pouvais toucher la peau tiède, douce, souple de son dos, sous mes doigts vivait un corps dont j’éprouvais le satiné, l’élasticité et qui me transmettait les tensions de la vie et de l’amour. Mon érection était toujours à son maximum : " Je crois qu’il va falloir te soulager un petit peu ". Elle reprit mon sexe dans sa bouche me le tenant cette fois ci d’une main plus ferme. Déterminée elle fit quelques allée et venue, ce fut rapide je fus pris d’une tension qui électrisa tout mon corps, de longs jets de spermes se répandirent sur mon ventre et sur ses doigts, je ne pus m’empêcher de râler, j’étais secoué par des spasmes voluptueux. Elle me serrait les testicules, les massant précautionneusement et couvrit ma figure de baisers. Et puis l’onde plaisir reflua j’étais essoufflé et presque gêné, je la voyais sourire, je me sentais flotter, porté par une sorte d’ivresse. Elle pris à coté du lit quelques mouchoirs en papier pour s’essuyer les mains et me nettoya avec douceur le torse et mon sexe. J’étais allongé nu, ne sachant plus très bien où je me trouvais, je m’abandonnais à un bonheur violent et inconnu, incomparable à tout ce que j’avais pu vivre ou seulement imaginer. Elle aussi était allongée, toujours vêtue de sa jupe et son débardeur, ses yeux brillaient d’une intensité étonnante et sa coiffure un peu défaite auréolait sa tête d’un soleil prestigieux. Qu’elle était belle ! Les lèvres à peine entrouvertes laissant juste entrevoir la blancheur et ses dents, qu’elle était belle, les yeux mi-clôt, une main dans la mienne l’autre posée sur son ventre. Je me suis tourné vers elle, j’ai déposé ma tête au creux de son épaule et me suis blottis contre son corps. Je fermais les yeux et l’entendais respirer, je sentais aussi toutes les effluves de sa peau, son parfum qui s’épuisait en se mêlait aux odeurs de sa transpiration. Douces senteurs des corps gorgés de désirs, suants de plaisirs, corps chauds haletant et moites. " Maintenant tu vas pouvoir t’occuper de moi. Tu vas me déshabiller lentement et tu pourras me caresser. Ne te presse pas, prends ton temps. Sois doux et tendre. Les femmes aiment qu’on les caresse avec douceur, elles aiment sentir le regard des hommes sur leur corps nu, elles aiment qu’on les désir. Découvre mon corps, apprend-le du bout des doigts, caresse-le de ton souffle de ta langue de tes yeux, prépare-le à te recevoir. Je suis la belle au Bois Dormant tu es le Petit Prince, je suis ta rose , cueille-la, respire-la, bois sa rosée. " Elle avait parlé à voix basse, presque en chuchotant, les yeux fermés. Je découvrais la douceur des mots, une langue nouvelle faite de miel et de soleil et d’ombres fraîches, une langue de ruisseau qui passait dans le sang, dans les nerfs. " Dis-moi encore, dis-moi ta peau, dis-moi l’amour… ". " Je vais t’offrir le plus beau des cadeaux, la plus belle des fleurs, la source la plus miraculeuse, tu vas toucher la vie au plus près du sang, tu vas découvrir ce qu’est l’amour quand il devient ta peau, quand il devient ta main, tes doigts, tes yeux. Tu vas savoir ce qu’est l’orage en plein soleil et le désir quand il devient ruisseau et fleuve et océan. Je t’offre mon corps pour que tu apprennes comment la douleur d’un espoir se transforme en extase et comment le don succède à la perte, tu sauras que la vraie puissance n’est pas le pouvoir et que la fragilité de ton cœur vaut mieux que tous les serments. Aujourd’hui tu ne prendras pas mon corps puisque je te l’offre, il te faut seulement être le vent pour pouvoir l’accueillir, être lumière pour pouvoir l’honorer, être musique pour le faire chanter. Aujourd’hui tu apprendras que le poids n’est pas lourdeur et que la grâce se tient dans ton souffle. Alors petit bonhomme je te fais l’offrande de mes cris quand ils sortent de ma chair et de mes soupirs quand ils sont miséricorde, tu seras la vague et serais le sable, tu seras la vague j’en serais l’écume, viens transpirer sur ma joie, viens échanger nos ventres, viens nourrir notre ivresse, viens t'effondrer dans mon âme. " Je n’avais jamais entendu une telle prière, je ne savais pas que l’amour puisse faire vibrer la lumière. Je découvrais une magie qui transportait l’être, qui caressait sous la peau des parties inconnues, quelque chose de vivant qui saisissait chaque partie du corps, je découvrais dans ce murmure d’amour l’étendue d’un ciel bleu, la profondeur des océans, et cette douleur que procure un bonheur trop intense. Mon cœur battait la chamade, j’ai posé la main sur son pied, doucement, le plus doucement possible. J’effleurais cette peau de peur de la froisser. J’ai remonté lentement le long de sa jambe et glissé sous sa jupe, la peau avait une douceur de pétale, la chaleur fourmillante d’un champ de blé, je voyais mes doigts comme dans un rêve caresser les régions secrètes d’un corps de femme. Brûlure entre les cuisses souples, moelleuses. Sa jupe maintenant était relevée découvrant son bikini blanc qui attirait tous mes regards, tous mes fantasmes d’adolescent se trouvaient là à peine voilés par ce tissu gorgé de délices. J’ai passé la main dessus et senti sous mes doigts foisonner une végétation trouble, les cuisses légèrement écartées facilitaient ma caresse. " Doucement, pas si vite, déshabille-moi mon chéri ". Elle m’aida à faire glisser sa jupe, puis se redressa pour que je lui ôte son débardeur et brusquement ses deux seins me sautèrent au visage, deux seins comme des fruits gorgés de promesses, ronds fermes, hauts placés, se tenant d’eux même, ils avaient la grosseur d’une grosse orange, en auraient-ils la saveur ?. Je ne pus m’empêcher de les prendre dans mes mains et de les serrer pour ressentir leur velouté, pour en éprouver la délicatesse, je ne me lassais pas de les masser, j’appuyais sans forcer sentant rouler sous ma paume les tétons durcis. Elle s’est rallongée, a fermé les yeux, ma bouche a remplacé mes mains, je me suis mis à sucer, à téter, j’aspirais ses petits bouts turgescents, les faisant rouler sous ma langue, les mordillant, je m’affolais passant d’un sein à l’autre, c’est alors que j’entendis ses soupirs, sa respiration s’accélérait, elle haletait de plus en plus avec de petits couinements, son ventre se creusait, ondulait. Je me sentais emporté par cette agitation du corps, cet abandon. Mon sexe était dur à me faire mal, je le pressais parfois faisant aller et venir ma main pour apaiser un désir douloureux. Son bassin s’était mis à rouler, elle prenait appui sur ses jambes écartées et le tendait de haut en bas. C’est à ce moment là que j’ai passé une main sous l’élastique de son maillot, pour la première j’ai senti la soie de sa toison, mes doigts peignaient, tiraient sur cette chevelure mystérieuse, douce, dense, touffue. Sa main se posa sur la mienne, elle me guida un peu plus bas, je touchais ses chairs, ses chairs chaudes et humides, elle m’appuya sur mes doigts pour les faire pénétrer plus profondément. J’étais au cœur de mon désir, à l’endroit même de l’incendie. " Enlève ma culotte !" Alors je lui relevais les cuisses pour lui enlever ce dernier morceau de tissus. Je me suis retrouvé assis entre ses cuisses largement écartées, devant moi le buisson noir de son sexe s’offrait, je pouvais apercevoir sous les broussailles les chairs rosées : " Approche-toi, embrasse-le, vient boire cette bouche, vient me sentir, vient me lécher. " Je me suis allongé, j’ai posé ma bouche, fermé les yeux, respiré à pleins poumons des senteurs inattendues. " Avec ta langue, doucement sur mon bouton, là oui. " De ses doigts elle s’écartait le sexe et me montrait un petit bourgeon de chair nacrée. J’y ai posé mes lèvres, ma langue, j’ai donné ma salive, j’ai sucé, aspiré, pendant qu’elle reprenait ses petits cris et que son ventre ondulait de plus belle. " Oui mon chéri, comme ça. ", sa voix s’essoufflais dans les gémissements. Elle appuyait sur ma tête, tirait sur mes cheveux pour me guider. J’avais enfoncé deux doigts au fond de son sexe et pendant que je suçais son bouton je les bougeais le long des parois chaudes ; de la mollesse de ses chairs s’exhalait toutes sortes d’effluves de coquillages, comme si un océan gisait dans cette grotte, dans cette plaie embrasée de plaisirs. Elle bougeait ses hanches de plus en plus fort, les faisant venir à la rencontre de ma bouche ou de mes doigts. Je ne fus même pas surpris quand elle se mis à crier, de longs râles aigus. Je frottais mon sexe sur la couette donnant des coups de reins comme si je voulais percer le matelas, mon ventre était brûlé par le désirs, il me semblait que je perdais la tête, je n’avais plus conscience de rien, mes yeux voyaient derrière sa toison son ventre monter et descendre et s’agiter en tous sens. Elle haleta encore plus fort et brusquement se cabra en crispant ses mains sur ma tête, tout son corps fut secoué par des tremblements de chair et des cris essoufflés. Ce fut un orage. Une tempête. Ma bouche fut envahie de ses jus odorants que je lapais avide, et ma tête était prise dans l’étau de ses cuisses. Et puis peu à peu tout reflua. Un calme épuisé, comme effondré se répendit. J’entendais ses longs soupirs. Elle m’attira à elle et nous nous sommes étreins dans un baiser définitif. Je vibrais de la sensation de nos deux corps collés l’un à l’autre, mon sexe raide frottait sur ses poils humides et nos regards exaltés se répondaient en silence comme si toutes paroles étaient désormais inutiles. Je baisais chaque partie de son visage, les paupières, le nez, les lèvres, les oreilles, le cou, les joues, le front, je sentais ses mains caresser mon dos, mes fesses, nous avions chaud et nos sueurs rendaient l’adhérence de nos peaux plus délicieuse encore. Je découvrais que l’amour des corps avait des odeurs, des parfums envoûtants, forts et doux, comme nos halènes saturées, comme nos transpirations mêlées de restes de parfums. Nous étions rejetés dans un monde séparé, séparé de tout, où il n’y avait que nous, hors du temps, hors du mouvement des astres, pris l’un dans l’autre, dans nos caresses, dans nos yeux, dans nos respirations. Pris dans ce désir violent et silencieux fait de tremblements, de geste rugueux et doux à la fois. J’étais passé sur l’autre rive de la vie, abandonnant l’enfance sans regret, consumé par des déferlantes de sensations soyeuses, chaudes, éprouvantes, blasphématoires. Je baignais dans l’irréelle atmosphère de cette chambre ombreuse, et je sentais se condenser en moi des morceaux entiers d’éternité. " Viens, tu vas pouvoir me prendre maintenant. Donnes moi ton sexe. ". Elle a passé sa main entre nos deux corps, s’est saisi de ma verge et la présentée sur les bords souples et charnus de son sexe. Je poussais ; j’étais aspiré par une chaleur imbibée de sucs. Dressé sur mes bras, je tentais d’aller au plus profond de son ventre à grands coups de rein. J’allais dans ce puits de chairs vivantes qui irradiait de picotements soyeux mon membre, mon ventre et chaque centimètre de peau en contact avec la sienne. Elle avait relevé les jambes pour faciliter ma pénétration et ses mains me frottaient le bas du dos, augmentant ainsi mon désir d’aller au plus vite à l’extase, mes coups étaient de plus en plus rapides et violents, je ahanais, elle criait, je sentais ses ongles s’enfoncer dans mon dos, mes épaules. Je ne pus retenir les spasmes de mon plaisir, ni mes râles, je donnais d’ultimes coups de reins et fini par répandre en elle ma semence enflammée. Elle me serrait dans ses bras, je tenais sa tête entre mes mains pour l’embrasser. Nous étions arrivés au bout, de l’inoubliable de l’impensable, dévasté par l’épuisement. Mon sexe restait prisonnier de cuisses, nous roulâmes sur le côté, toujours serrés l’un dans l’autre essoufflés. Nous nous sommes retrouvés allongés cote à cotes, essoufflés ; et puis elle s’est mise sur le ventre, la tête tournée vers la mienne, il y avait dans ses yeux une sorte de buée, comme un voile de sérénité. Je me suis redressé sur un coude pour la contempler, ses fesses m’attiraient, alors je les ai caressées, longtemps. Très longtemps.

Il y eut d’autres jeudi, jusqu’à la fin du mois de juin. Le dernier, après s’être aimer, elle m’annonça qu’elle partait. Elle avait fait une demande de mutation qui avait été acceptée. Nous ne nous reverrons plus. Ce jour là le monde s’est écroulé sous mes pieds. Je lui ai dis que je ne pourrais pas supporter la vie sans elle, je crois que j’ai pleuré. Elle me consola de paroles banales, inaudibles, me redit l’impossibilité de notre amour, qu’elle se sentait coupable, qu’elle s’en voulait. Moi, je m’accrochais à elle. Et puis l’année scolaire finie, tout le monde se sépara. Elle devait déménager début juillet. Le jour où le camion vint enlever tous ses meubles je me rendis chez elle. Elle s’afférait fermant les derniers cartons, je ne reconnu même pas son appartement, vide, éclaboussé de soleil, tous les soupirs, tous les baiser, tous les silences s’étaient volatilisés. Je la voyais donner des consignes aux déménageurs, elle était toujours aussi belle, planté dans cette grande pièce vide, mon ventre vrillé de douleurs silencieuses, j’étais incapable de réaliser ce qui se passait. " Tu n’aurais pas du venir, tout ceci te fais du mal. " Il y eut un dernier baiser. Et puis ce fut fini. Sauf la mémoire.

Je porte se souvenir depuis plus de trente ans comme une blessure familière. Pas un jour je n’ai pas eu une pensée, même fugitive, pour cette belle prof d’italien. Cette aventure aurait pu me libérer, c’est le contraire qui arriva. Après son départ je me suis refermé sur moi-même, comme une parenthèse. J’ai fini de grandir et commencé à vieillir avec au fond de l’âme une nostalgie irréductible. Et chaque fois que je croise une jeune fille blonde dans la rue, une jeune fille blonde et légère, légère et gracieuse, mon cœur se pince. Il me reste de cette époque l’amour de la langue italienne, que je parle toujours très mal, et de l’Italie où je n’ai jamais été. Sauf la mémoire.

Franck

11 avril 2005

Fol Endymion...

On vient de plus loin que de nous même, c’est pour cela que les mythes nous habitent. Ils empêchent la chair de toucher l’os, souvent ils colorent notre sang, ils sont le voile qui tapisse notre crane. Quand on meurt c’est eux qui partent en derniers, c’est eux qui ferment la porte, qui ferment les yeux. Ils s’appuient sur l’ultime souffle et nous quittent sans se retourner. On ne les voit jamais, ils gisent silencieux raclant nos nerfs, usant nos jours en pesant sur les heures. Ils sont la forme invisible de nos rêves et inspirent le moindre de nos désirs, toujours plus vivant que nous, toujours en avance sur nos mots. Aucun de nos gestes ne leurs échappent, même les plus secrets, les plus intimes.

Ce matin j’ai écouté Chopin, sans doute pour évacuer le texte de dimanche. Je sens qu’il est encore là. Je ne suis pas musicien à peine mélomane, au fond, juste un écoutant qui se laisse transporter par son émotion, souvent par sa solitude, toujours par un chagrin. Ce matin j’écoutais. Les doigts coulaient sur le piano ; douce et folle farandole de notes tourmentées sur la valse éclatée d’un Chopin triomphant.

Les doigts coulaient sur le piano ; ruisseau nostalgique de résonances recueillies sur les pétales rougis des roses.

Les doigts coulaient sur le piano ; vertige de neige argentée au bout de l’hiver languissant

Les doigts coulaient sur le piano ; funambules sur des lunes livides, danse chavirante, liturgie magique, ensorcelante.

Papillons des doigts… chrysalide de l’âme…

Sans doute la musique est-elle l’expression la plus épurée d’une tension. Elle semble relier les silences en soutenant leurs fragilités en deçà et au-delà de nos vies comme si l’infini traversait nos chairs.

Elle est ce lien tissé de nos manques, un souffle d’aurore brûlant le crépuscule, un ruisseau de lumière apprivoisée, tous les mots de la langue décomposés en rosée par l’attente et nos veillées désolées. Ce matin j’écoutais Chopin. Je pensais à nos mythes, à mon Ange, à la vacuité des choses et des mots. Ce matin j’ai envie de brûler toute la littérature et de m’endormir comme Endymion. Endymion vivait sur le mont Latmos bien avant que le temps ne commence à couler. Le mont Latmos se trouve en Carie, une province de la Turquie actuelle au bord de la mer Egée. Endymion est berger, certains disent qu’il était roi ou chasseur. Je préfère berger. Endymion le berger est d’une beauté stupéfiante. Si beau qu’il fait de l’ombre aux dieux. Endymion le beau berger à pourtant peur de vieillir. Il ne devrait pas, mais il a peur, c’est comme ça. On n'a pas toujours l’explication de ses peurs. Il ne veut pas vieillir. U jour il s’était endormi dans une grotte. Il faut imaginer le paysage. Le mont Latmos éclairé par une lune grosse et blanche, une atmosphère presque irréelle, la terre qui rend la chaleur qu’elle a prise la journée, au loin le souffle de la mer et Endymion, le beau, allonger dans une grotte. Il dort. Et la lune le voit. Séléné, la lune. Elle le voit dans toute sa beauté calme et sereine. Avec des gestes pâles et blancs elle se rapproche et s’allonge à coté de lui. Elle le regarde dormir. Elle est émue. Sans doute elle l’aime déjà. Elle caresse son visage, lui baise les yeux, respire son souffle de dormeur. Il est beau. Enfin un homme qui ne l’agresse pas. Elle passe la nuit auprès de lui. Il rêve, et ses rêves sont voluptueux, il rêve et voudrait ne pas se réveiller. Des rêves de lumières blanches, des rêves de caresses, des rêves d’éternité. Elle s’enroule autour de ce corps abandonné et le couvre de baiser, les yeux, la bouches, le cou, le torse puissant, le ventre fragile, le creux de l’épaule. il est tout à elle. Au matin, quand Séléné est repartie et que le Soleil prend sa place, Endymion se réveille le cœur rempli de joie pure, sûr de l’évidence d’une présence et s’est le cœur léger qu’il va rejoindre son troupeau. Il ne sait pas encore que son destin est en train de sceller. Brave Endymion. Fol d’Endymion. A cet instant l’histoire n’est plus très claire. Certains disent que c’est lui qui en fit la demande, d’autres pensent plutôt que s’est Séléné elle-même qui se chargea de la chose, bref, un soir il entra dans la grotte et s’endormi pour ne plus jamais se réveiller. En échange il gagna l’immortalité et la jeunesse éternelle. Mais jamais plus il ne se réveillera. Et chaque nuit la belle Séléné vient le visiter, elle se couche sur lui ou à ses cotés, elle prend son visage entre les mains et le couvre de baisers, la légende dit qu’elle a eu plus de cinquante enfants d’Endymion. Lui, il est dans un rêve éternel, un rêve sans fin, un rêve peuplé de douceurs, de sensations subtiles. Mais il dort. Mais il dort. Souvent j’ai l’impression d’être Endymion. Séléné, mon Ange, vient chaque nuit visiter mon rêve, elle apporte un fleuve de sensations subtiles, pourtant elle est si loin. Si proche aussi. Mais si loin. Comme dans un sommeil. Elle est vraie et irréelle à la fois et je peux me croire l’espace d’un instant si jeune et si éternel. Comme la Lune, mon Ange est insaisissable, parfois Hécate, parfois Artémis, parfois les deux à la fois. Et je dors. Une pure folie.

Les mythes nous habitent Qu’en penses-tu mon Ange ?

Franck

10 avril 2005

Des pétales de roses

Quand j’y repense la première image qui monte c’est la petite chambre mal éclairée. Une lumière pâle, un peu jaune, parce que les volets sont fermés. Sur le lit il y a un grand drap blanc qui descend jusqu’au sol. On dirait un navire. Dans mon souvenir, ce lit est immense et la chambre minuscule. Dehors c’est l’hiver. Un hiver froid. Il gèle. Il ne neige pas. Il gèle. Dans la chambre aussi il fait froid. On a coupé le chauffage. Je suis assis au pied du lit sur une chaise. Quand je rentre dans la chambre je m’assois. Toujours sur la même chaise. Je n’y reste jamais très longtemps. Parce qu’il fait froid dans cette chambre. Je suis assis et je regarde droit devant moi le lit-navire-blanc. Je n’ai plus que ça à faire, me rassembler dans un regard perdu. Quand je rentre dans la chambre je m’assois et je pose ma main sur le drap blanc. En fait, je ne pose que le bout des doigts. Le silence est rigide, fragile comme une pellicule de givre posée sur l’océan. Tout est silence maintenant. Et je sais que tout sera silence jusqu’à la fin des temps. Sur le lit sont posés des pétales de roses. Je revois très bien cette couleur de sang noir des roses jetées sur le blanc du drap. Un jour, en dérivant dans une lecture fastidieuse quelques mots m’ont sautés au ventre, c’est Perceval. A la fin du livre il vient de blesser une oie avec sa flèche. L’oie blessée s’est enfuie. Dans le livre il fait froid aussi, et la neige habite toutes les lignes, toute la parole, l’écriture brusquement blanchie à son tour. C’est Perceval qui tombe en suspend devant trois goûtes de sang sur le blanc de la neige. Et brusquement le livre se paralyse. Perceval est dans l’égarement de sa raison, dans l’effarement de ces trois taches de sang, et tout s’arrête, il n’y a plus d’aventures, plus de Graal, plus rien que ces trois goûtes de sang dans le blanc de la neige. Perceval oublie tout, il est dans une fascination absolue, le monde est effacé, et toute son âme lui revient en mémoire ; cette belle jeune fille, et cette mère qui tremble d’avoir enfanté un garçon si turbulent. Il ne bouge plus. Il n’entend plus. Il est dans la traversé de sa chair. Dans la chambre il faisait froid et il y avait tous ces pétales rouges sur le drap blanc, et la vie dans mes veines s’est rétrécie, tout semblait s’être figé en cristaux transparents, coupant, prêts à se briser, même ma mémoire s’est durcie. Même le temps s’est durci. Il fait encore si froid ce matin quand j’y repense. Le drap ne faisait aucun pli, chaque pliure a été cent fois repassée. Elle, elle est là, au milieu des roses. Allongée au milieu des roses. Prise dans le froid des heures. Elle ne parle plus. Quand on est allongé au milieu des roses on ne parle plus jamais. C’est un truc qu’il faut savoir. Le drap la couvrait jusqu'à la taille, ses jambes cachées, ne faisaient qu’une tout petite vague d’écume blanche. Parce qu’il faut comprendre qu’elle était devenue si petite. Si petite. Elle ne pesait plus rien. Sa vie touchait l’os. Son nez paraissait immense. A l’instant je viens d’aller garder une des rares photographies d’elle, je la connais par cœur cette photo. Elle avait dix-huit ans. Une photo en noir et blanc dans un cadre doré accroché dans le salon. Sur la photo son nez est parfait, comme le reste. Elle avait une beauté évidente, fraîche, avec quelques ombres de gravité, un peu d’inquiétude dans le regard. A dix-huit ans c’est normal, l’inquiétude donne du mystère. Mais là, dans son visage d’os, je ne pouvais plus rien lire. Les lèvres n’étaient pas jointes, de la chaise j’apercevais le reflet blanc d’une dent. La veille les hommes noirs s’étaient enfermés avec elle pour les derniers maquillages, les derniers habillages. J’avais encore dans ma poche les petits poèmes que je lui avais lus. J’étais assis sur le lit en désordre dans la chaleur de la chambre, dans la lumière de ses yeux, mon cœur bâtait, on parlait tout bas, on était juste dans le souffle de nos mots. Je lui ai lu cinq misérables poèmes. J’ai bien vu ses larmes à la fin. Il ne lui restait plus rien, et en plus elle me donnait ses larmes. Nous étions tous les deux, elle a passé sa main dans mes cheveux et son geste s’est terminé en une caresse sur la joue. Après un long silence elle a seulement dit :  " Pardonne-moi ". Pourquoi, pardonne-moi ? Pardon de quoi ? Je n’ai rien pu répondre. Pourquoi pardon, maman ? Tu n’as rien à te faire pardonner. Tu meurs, ce n’est pas de ta faute. On s’est regardé un long moment. Notre dernier tête à tête. Maintenant il fait froid dans cette chambre, assis je serre les papiers de poésie, et mes yeux se perdent dans cette vison de ce corps au milieu d’un cercle de pétales rouge. Quand les hommes noirs sont sortis, quand j’ai pu la revoir, je me suis approché du lit, je me suis penché et j’ai baisé son front. J’ai sursauté. Le froid sur mes lèvres. On sait bien que les corps qui meurent sont froids, on le sait. Et pourtant c’est un savoir impossible. Je suis allé m’asseoir. Deux jours. Deux jours, et je n’ai pas pleuré. Pourquoi ? Pourquoi n’ai-je pas pleuré. Je ne le sais toujours pas. Perceval, durant un instant est arraché de sa vie, arraché de son corps, il ne sent plus rien, ni le froid, ni les hommes qui s’agitent autour de lui. Rien. Je suis dans un silence hagard, pétrifié. Ca fait trente ans, et je suis toujours dans un silence hagard. Je n’ai pas pleuré, est-ce que comprends maman ? Je n’ai pas pleuré, est-ce que tu me pardonne ?

Elle est partie la petite fille

Dans un ciel boursouflé de tendres blancheurs

Elle est partie là où les mots éclatent en grelots

Elle est partie sans rien dire à personne

En chantant sur des airs symphoniques

Douce et folle musique

Qui s’étale en éternité

Dans cet espace de fluidité

Où chaque particule se tait

La petite fille est partie

Sur son nuage de folie

Emportant avec elle

Dans ses bras enserré

Un bouquet de violettes

Un bouquet de bleuets

Bleu et rouge

Comme un couchant d’hiver

Comme un pays perdu

Ou comme un enfant triste.

Mon Ange a voyagé dans toutes les contrées de l’âme, on ne dirait pas à la voir. Elle tutoie Dieu et le Diable, mais son cœur de feu la protége de l’un et de l’autre, elle m’a dit : " Va visiter tes morts… "

Franck

17 mars 2017

-4- Rien ou la parole du silence...

Je me souviens de ce temps de l’analyse. Nous parlions du vide, du rien, surtout du rien, puisque c’est toujours de cela qu’il s’agit. De ce lien que l’on a avec lui. Du badinage que l’on entretient avec lui. De nos nuits d’ivresse avec lui. De nos noces décomposées. Puisque c’est toujours de cela qu’il il s’agit. De cette longue histoire avec ce si peu. Je me souviens. De ce rien que l’on ne sait pas nommer, que l’on reconnait à peine, de ce rien vaste comme un océan, à l’apparence insignifiante, à l’appétit d’ogre, de sa veulerie. De la nôtre plutôt. Oui ! Je me souviens de ce temps de psychanalyse. De ce temps du divan. De ce temps de la parole et du silence. De ce long monologue jeté à un plafond fissuré. Répandu dans une pénombre d’antichambre.

Au départ, tout commence dans une profusion, une exaltation de la parole. Au départ, on se trouve dans l’aisance de l’histoire. Des histoires. On essaye tout, par chronologie, par thèmes. Au départ, on pense que cela ne finira pas, que l’on aura toujours quelque chose à dire.
Avant d’entrer chez la femme de l’ombre, on a préparé tous les pans de notre histoire à révéler, tous les morceaux. On veut expliquer, faire comprendre. Au départ, c’est à elle que l’on parle, que l’on tend sa voix.
Derrière, elle ne dit rien, ou si peu. Parfois, elle pointe un détail, un mot. On s’arrête, on évite, on bifurque. On parle, on raconte. Notre histoire n’est pas très intéressante, pourtant à force de la dire, on pourrait la croire passionnante. Au départ, rien n’est très important, les mots se bousculent. On cherche des vérités qui seraient bonnes à dire, enfin.
Puis des vérités plus douloureuses. Même ces vérités douloureuses se trouvent bonnes à dire, encore. Le temps passe, on est de plus en plus précis. On cherche le détail, on soulève les souvenirs un à un, à la recherche du signe, de la marque qui porte notre nom, qui désigne notre fatalité.

La femme de l’ombre accompagne cette profusion tapie dans son silence, avec l’abandon nécessaire à toute bonne patience. Papa, maman, les sœurs que l’on n’a pas eus, ce que l’on a fait, ce que l’on n’a pas fait, nos femmes, nos enfants, nos amours, le sexe de nos amours, nos masturbations, nos faits d’armes, nos défaites, notre grandeur, notre misérabilité. Il faut tout dire, alors on dit tout, dans l’ordre ou dans le désordre. Nos peines, nos chagrins, nos lâchetés, l’ennui, l’enfant que l’on était, l’enfant que l’on est resté. Au départ, c’est un grand ménage, un grand déballage, on patauge dans nos eaux saumâtres.
La dame de l’ombre attend. Peut-être que si l’on se retournait, on la verrait sourire, ou dormir. Mais au départ, on se moque de tout cela, on se tient seulement dans l’ivresse des mots. Dans ce grand déballage, dans cette braderie. Dans cette délation de nous-mêmes, dans ces aveux de confessionnal. On parle, on paye, comme si l’on allait aux putes, tout est bien ainsi. On se demande parfois à quoi tout cela peut servir, mais on continue. À cause de l’ivresse.

Trois fois par semaine. Les mois passent. Bien sûr, on commence à voir derrière l’histoire de drôles articulations. On voit bien certaines formes, invisibles à l’œil nu de la vie quotidienne. On voit bien d’autres histoires sous les histoires. On voit bien d’autres mots sous les mots. On voit bien des larmes sous les sourires, ou quelques abimes sous les vagues. On devine bien d’autres désirs sous les désirs. À chaque séance, on monte une marée. La mer est sans fin, et le temps de l’océan sans limites. La dame de l’ombre devenait peu à peu mon oreille. Peu à peu mes yeux. Elle était là, sans vraiment être tout à fait là.
Puis, un jour, l’eau des mots commence à se tarir. Le flot devient moins important, de gros cailloux de silence font des remous, où les mots viennent s’enrouler. Tourbillons d’écume blanche, où la parole disparait comme dans une sorte de vortex de la langue. La dame de l’ombre est toujours là. Silence contre silence. Au début, cela n’est pas fréquent. Pour éviter ces écueils, on prépare la séance encore plus à l’avance. Mais le dernier quart d’heure devient difficile à combler. Les mots sont devenus épais, ils raclent la mémoire. Il y a du sable sous la langue. Des cendres dans la voix. Un peu plus de rouge dans les silences. Un peu plus de sang dans l’attente. Un peu plus de peur dans les souvenirs.
Il y a une ivresse du silence. Un vertige. Presque une volupté.
Puis une douleur.
Avec le sentiment du dérisoire. Une vie est faite de si peu de chose au fond. Même bien remplie. Il y a si peu d’évènement. Si peu de rencontres. Si peu à en dire.
Alors, arrive le temps des silences. De ces séances vides. Vides, lourdes, douloureuses. Le temps du rien. Des colères contre la dame de l’ombre. Des colères contre soi.
Il n’y a plus qu’un filet spasmodique d’une eau troublée, tremblante. Si peu assurée de couler vraiment. Il n’y a plus que le lit asséché d’une vie désossée. Avec un limon sombre qui se fendille. Avec ses flaques boueuses.
S’allonger sur le divan pourpre devenait pénible, presque insupportable. Le silence se nourrit de lui-même. Il s’encourage.
Se fortifie. S’additionne. S’engraisse.
S’aggrave.

Il arrive que les couches de silence soient si épaisses, si compactes, qu’il devienne presque impossible de le rompre, de le traverser. Chaque phrase part du plus loin du ventre, remonte avec lenteur tout au long de l’estomac, pour venir peser sur les poumons. Chaque phrase cherche son souffle dans un air raréfié. Les mots prennent des sens bizarres, baroques. Ce sont des mots tiroirs. Des poupées russes remplies de mystères.
La dame de l’ombre est à son œuvre. Elle tient ferme l’autre bout du silence. Elle tend la corde du silence sur laquelle quelques pauvres mots tentent de garder l’équilibre. C’est le temps des larmes, des doutes, des nœuds, des pierres. Sous notre vie, il y a des paysages étranges. Derrière nos souvenirs, existent des plaines venteuses, des landes tristes. L’innommé. De vieilles sensations que les vieux mots n’ont jamais touchées. Des désirs sombres jamais avoués.
De quoi parlons-nous quand nous avons tout dit ? Que reste-t-il à dire ? Au-delà de l’histoire, bien après l’anecdote. Bien avant.
Allongé, je regarde la fissure du plafond. Je ne veux rien dire. Je ne veux plus rien dire. Plus jamais. Cela dure. Des séances entières. Parfois, je sens mon corps envahi de chaleur. Parfois, j’ai froid. Alors, je cède. Aux mots. Aux relents des mots. À leurs spectres.
À ce moment, on ne raconte plus.
Une voix d’avant la vie.
Il ne reste que des lambeaux de phrases. Des bulles qui crèvent le plafond, qui crèvent le lit du torrent asséché, bulles de soufre. Sous le lit, il y a d’autres lits, plus sombres, plus denses.
Bien après, il n’y a plus que des formes. Car peu à peu on entre dans le royaume des ombres. La dame de l’ombre semble bien les connaitre.
Temps du rien. Souvent, j’avais l’impression de construire une muraille invisible, à l’envers du décor. Temps du vide. Lancinant. Épuisant. Temps des redites. De l’usure. Comme si l’on agrandissait le vide. Comme si c’était cela l’important. Comme si à force d’être dans ce rien continuel cela donnait une consistance au vide. Comme s’il était vivant en nous. Longue traversée.
Longue marche de la parole où les silences pèsent plus que les mots prononcés, où le temps vide compte plus que tous les actes posés.
Quatre ans. Quatre ans. Dans le désordre du sens. Quatre ans à être éparpillé dans mes défaites, à flotter dans mes naufrages. À creuser le son de ma voix, à border la parole, comme on borde un enfant malade. À errer. À n’être qu’une errance.

Un jour, on arrête. Plus précisément, on suspend. On accroche son silence au clou de l’amour planté dans la fissure du plafond. Un jour, on suspend. Il ne faudrait pas. Mais on le fait. C’est ainsi.
Après, bien après, on commence à écrire.
Ce sont les mêmes mots. C’est le même silence. C’est la même voix. C’est la même douleur, la même exaltation. C’est aussi vain, mais si essentiel. Comme une errance souveraine. Comme une ultime dignité.

Franck

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