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J'irai marcher par-delà les nuages
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23 décembre 2005

L'infini du fleuve......

Au départ, la route des infinis est une route solitaire, loin des hommes, des foules. On part du plus faible pour arriver au plus fragile. Ainsi le fleuve. Ainsi l’amour. Ainsi notre amour. Ainsi le temps qui nous éloigne. Ainsi le fleuve.

Tu n’es pas l’amoureuse qui descend les marches de l’extase abandonnant sa tunique et ses masques, courant au plus droit du désir, au plus près de sa perte, joyeuse et gracieuse, le cœur brûlant, les chairs tremblantes. Non, tu n’est pas cette amoureuse là.
Tu n’es pas l’ insouciante, ni l’inconstante, ni la désinvolte. Tu n’es pas l’illusion de l’amour, ses vapeurs, ses fumées roses ou vertes . Tu n’es pas dans ces dentelles là.
Non, tu n’es pas.
Mais qui es-tu alors ? Qui es-tu si tu n‘es pas celle-là ?
Quelle amoureuse es-tu ? De quoi est faite notre marche du plus fragile au plus faible ? De quoi est fait le fleuve ?
Tu es la forme même de l’amour. La forme qui appelle toutes les formes. Tu en es le cri. Le premier cri, celui de l’arrachement, celui qu’on jette aux quatre horizons. De l’amour, tu en es la lame qui pénètre la chair pour la sauver de l’affaissement. Tu en es l’extrême et l’urgence. Tu en es la première exigence. Tu en es l’aube. Mais pas seulement. Plus qu’une aube, plus qu’un commencement, plus qu’une promesse. Tu en es la révélation et l’évidence nue, puisque tu n’a rien évité, ni les blessures, ni les désirs, ni les passions, ni les souillures, ni les trahisons. Voilà ce que j’entends, quand tu dis ton amour. Et quand tu dis ton amour, je sais le fil tendu sur lequel tu marches. Je sais les gouffres qui nous appellent ensemble. Je sais la mort qui nous guette, qui nous nargue.
Et les deux infinis.
Et le zénith.
Et le Nadir
Tu es le fleuve.
Fleuve, qui a fendu les continents. Tu es le partage des terres. Nul pont ne te traverse. Nul ne remonte tes cataractes. Tes eaux bouillonnent, impénétrables, grosses des ruissellements noirs des rives, tes eaux débordent de toutes tes nuits invraisemblables et elles charrient des os cassés mélangés aux chagrins humains, aux plaintes des enfants. Tu es flot de blessures. Tu es cette forme de l’amour qui épanche son sang et sa chair écumante et fougueuse. Tu es cette première forme de la supplique des eaux. Comme la source qui réclame déjà l’océan. Comme la rosée qui espère déjà le ciel.
Tu es le fleuve dans le grouillement jubilatoire des eaux qui fait un rêve d’estuaire.
Un rêve d’estuaire.
Tes eaux appellent la plénitude de l’estuaire. Le mariage des eaux sacrées à l’acmé de leurs œuvres. Et je suis la mer qui s’offre ouvrant large ses entrailles. Et tu es le fleuve étalant sa délivrance dans sa course vers l’horizon, poussant ses eaux toujours plus loin dans la profusion magnifique de sa voix.
Tu sais, il y a un point du fleuve. Il y a un point du temps. Il y a un point du désir où la violence des eaux jaillissantes doit s’effacer, doit presque s’effondrer. C’est le temps des mélanges des eaux. Il y a un temps de l’alliance. Il y a un temps du fleuve où les eaux consentent à la confiance. Il y a un temps du destin où le fleuve étend ses larges mains ouvertes vers l’océan, vers l’horizon. Il y a un temps où la mer se rassemble pour accueillir le fleuve. Et le fleuve, enfin, peut se reposer dans sa grâce totalisée.
Et chaque vague...
J’enlèverai une à une les épines de colères qui blessent l’intérieur de ta vie, aux jointures de tes souvenirs, aux articulations du passé.
Et chaque vague.
Je goûterai chaque plat avant tes lèvres et chaque eau avant ta gorge pour t’éviter les poisons.
Et chaque vague.
Je serai l’épaule, la canne, je porterai la lampe, j’allumerai le feu, le soir.
Je dresserai les esprits des revenants à ne pas t’effrayer, à se vêtir de prévenances. J’enfermerai tes fantômes dans les placards du temps.
Et chaque vague.
Je taillerai comme un rosier chacun de tes jours, je polirai toutes tes heures pour les arrondir. Mon rabot à misère usera les angles de ta mémoire écorchée.
Et chaque vague.
Je prendrai la lueur de la lune pour t’en faire un voile d’or pâle aux plis d’ombres sauvages et j’en recouvrirai ta peau nue et silencieuse.
Et chaque vague jusqu’à l’estuaire.
Car le lieu de nous deux est un lieu illimité, démesuré, que chaque baiser inventera et agrandira, que chaque caresse élargira, que chaque regard éclairera et qui va du plus faible au plus fragile. Ainsi nos âmes entre la source et l’océan. Ainsi le fleuve de notre amour.
Franck.

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18 décembre 2005

Lettre Ouverte à Hélène Grimaud et à.......

(J’ai peur mon amour de te dire « mon amour » et je dis « mon amour » pour ne plus avoir peur.)

Chère Hélène Grimaud,

Chaque vie possède une ligne mélodique, une musique qui n’advient qu’après le chaos.

La langue qui la dit est blanche, c’est la langue du lait, celle de la mère qui allaite son enfant, celle des prières ou des aveux, elle résonne en nous pour dire l’impossible, l’indicible, l’inaudible de l’amour. Seul le vent lui fait écho. Elle est destinée à se perdre…

Peut-être pour nous racheter.

Tenter de vous célébrer et retrouver la blancheur des mots.
Au début il y a une apparition, une fulgurance qui embrase l’instant, un écrasement lumineux.
Au début il y a un ange qui s’ébroue dans l’éclat du soleil, une foudre étoilée.

Pardonnez-moi mon audace, sans doute me faut-il répondre à la fascination, à ce saisissement, au brusque étranglement de la vie, à cette suffocation de l’âme.

Votre image est venue percer l’épaisseur du jour jusqu’à blesser les heures. Le flot du sang m’envahi, je suis submergé par le rêve et je poursuis la déroute de la lumière dans la valse inquiète des ombres.

Vous dire mon admiration, ma fascination ? Oui, bien sûr, mais pas uniquement, cela ne suffirait pas, il faut que je sois au plus près de mes dragons, des gouffres qui gisent en moi. Etre dans l’imminence d’un danger.

Ecrire conjure le vide. C’est la tentative d’un dialogue avec sa part la plus irréductible, sans doute la plus douloureuse.
Il s’agit de côtoyer les mystères de les frôler, de les désigner de les ressusciter. Il faut rajouter quelque chose au vivre, soit pour le parfaire soit pour le refaire, pour lui donner enfin sa dimension de silence. De ferveur.
En fait, écrire nous dit la noirceur de nos actes, de nos paroles et le trou décelé dans l’écorce crevassée de nos vies démembrées.
Ecrire touche à la substance même de ce que nous ignorons.
Ce qui fut ignoré sera écrit
Ce qui n’a put être dit sera écrit
Ce qui n’a put être écouté sera écrit
Ce qui a été refusé sera écrit
Ce qui a été perdu sera écrit
Ce qui a été espéré sera écrit
Ce qui a été pleuré sera écrit
Alors, alors seulement, ce qui aura été écrit sera chanté.

Je ne suis pas musicien à peine mélomane, au fond, juste un écoutant qui se laisse transporter par son émotion, souvent par sa solitude, toujours par un chagrin.

Les doigts coulaient sur le piano ; douce et folle farandole de notes tourmentées sur la valse éclatée d’un Chopin triomphant.
Les doigts coulaient sur le piano ; ruisseau nostalgique de résonances recueillies sur les pétales rougis des roses.
Les doigts coulaient sur le piano ; vertige de neige argentée au bout de l’hiver languissant
Les doigts coulaient sur le piano ; funambules sur des lunes livides, danse chavirante, liturgie magique, ensorcelante.
Papillons des doigts… chrysalide de l’âme…

Et puis votre voix…

Grave, sourde, pas une voix de bouche, mais une voix de corps, une voix de nuit chargée d’ombres avec des mots de lumières.
Voix venue du silence, dépouillée, nue, lourde de son urgence, lourde comme gorgée de vie, lourde d’un feu primordial.
Voix propulsée pour se survivre, souffle d’hiver qui appelle la neige, souffle du vent sur la lande.
Pure tension d’absolu, prière vibrante au-delà du murmure, au-delà des couleurs.
Ardeur radieuse, voix de l’amour qui invente l’amour.
Vous avez conquis l’âme du monde pour l’accomplir ou la brûler. Pour l’accomplir en la brûlant.
La puissance ne serait rien s’il n’y avait pas l’abandon et l’abandon pure folie s’il n’y avait pas l’offrande.
L’amour véritable c’est peut-être cela, la puissance et l’offrande qui passent ensembles sous la même arche, la puissance qui s’exalte de sa disparition, saisie d’un trouble d’une douleur sublime pour ouvrir le ciel, éclabousser la nuit.

J’écoute……. une musique calme, captivante, pénétrante, une vague inaltérée, effleurement de notes claires, de notes d’eau lustrale, de notes qui se donnent la main dans une ronde lente juste un peu triste.

Les lueurs du soir se condensent sous le sortilège des sons. La rêverie s’incline peu à peu et longe un court instant l’éternité, un très court instant.

La cathédrale s’élève autour de sa rosace comme autour d’un regard, par elle, à travers elle se réalise une mystique alchimie de la grâce.
Ainsi votre regard, captant le bleu au-delà du bleu du ciel, toujours en avance d’une vision. Regard d’abondance. Regard étincelant de fleurs incendiées.
Comment tant de force sans l’ombre d’une violence ? Comment tant de pouvoir sans l’once d’un mépris ?
Vos yeux évoquent des terres brûlées de solitude. Dans une fixité irréelle des lacs de montagne ils racontent l’enfance qui s’entête pour ne renoncer à aucun de ses rêves. Ils désignent cette parcelle de vérité faite d’invisible et de douleur, de véhémence et de piété.
Regard d’étoiles qui consument nos peurs ; ouvrant l’espace il nous atteint à la place la plus chancelante, il pourrait nous anéantir pourtant il nous retient dans sa flamme déposant sur nos cœurs la poussière d’or d’un ange.

Sans doute la musique est-elle l’expression la plus épurée d’une tension. Elle semble relier les silences en soutenant leurs fragilités en deçà et au-delà de nos vies comme si l’infini traversait nos chairs.
Elle est ce lien tissé de nos manques, un souffle d’aurore brûlant le crépuscule, un ruisseau de lumière apprivoisée, tous les mots de la langue décomposés en rosée par l’attente et nos veillées désolées.
Il y a dans la musique quelque chose qui appartient à la nuit et s’oppose à la vacuité de nos destinées. C’est une stridence impossible faite d’extase et de mort, de volupté et d’effroi, quelque chose qui nous dévisage pour nous perdre ou nous sauver, pour nous perdre en nous sauvant, pour dire notre absolue finitude et notre résurrection inévitable.

Nul lieu ne nous attend.
Nul temps ne nous espère.
Nous sommes issus d’une fièvre ou d’une folie, nous sommes une trace qui s’épuise dans l’infini des cieux, une ivresse à la dérive, une note qui s’obstine, un rêve qui s’effiloche, un simple souvenir dans la mémoire des dieux.

Voilà pourquoi vous êtes si importante, si essentielle : à cause de notre insoutenable vulnérabilité que vous savez étreindre si fort comme si le miracle nous appartenait, à cause de nos épuisements sans fin que vous transfigurez par votre seule présence.
Vous venez du pays d’Eurydice et de la lyre d’Orphée et votre regard ne nous trahit pas, il nous guide hors des doutes, hors des ténèbres sur des chemins sacrés, avec assez de folie pour qu’on veuille perdre la raison.

Maintenant vous êtes au piano…

Le monde est effacé… il n’en reste que le souffle, le silence et l’appel d’un loup, il n’en reste rien ou si peu. Pourtant tout est là dans la profusion de la vie qui commence, dans l’exubérance d’une joie nouvelle, immaculée, dans la majesté d’un dépouillement.

Vous êtes au piano, j’entends la simplicité d’une émotion qui se dénude, bienveillante simplicité, quelques notes sur une portée, des silences, des soupirs, juste de quoi accrocher un sourire.

Il est temps de terminer ce billet, de le refermer avec précaution comme le couvercle d’une boîte à musique ou une porte sur le sommeil d’une chambre d’enfant.
Il est temps d’aller marcher dans la ville, de se laisser envahir par les grisailles de l’hiver, j’ai pour m’accompagner une petite lueur arc-en-ciel dont chaque couleur soutient quelques notes invincibles.

Je vous prie, Hélène Grimaud, d’accepter mes plus chaleureux remerciements ; merci d’être ce que vous êtes, merci de le donner à voir et à entendre avec générosité et simplicité, merci d’entrouvrir la porte sacrée de la transcendance et d’être cette page lumineuse du livre obscur du monde.

Franck

( Sans doute un autre visage est venu s’intercaler ici. Sans doute y a-t-il une autre femme derrière ces mots. Sans doute……
Sans doute suis-je toujours dans la plus grande confusion. Sans doute….Pendant que je rassemblais ces mots j’écoutais « Winter » de Tori Amos. En boucle. Jusqu’à l’usure….. Sans doute…..Il y a des moments où la vie manque à ma vie.
J’ai peur mon amour de te dire mon amour et je te dis mon amour pour ne plus avoir peur…)

17 décembre 2005

La sonate à Kreutzer......

Parce qu’elles sont des continents. Parce qu’elles sont vastes. Inconnaissable. On croit savoir. Mais on ne les sait jamais vraiment. Puisque savoir c’est un pèlerinage. Un abandon à la route, au chemin. Certaines sont tempérées, leur climat est doux, il est aisé d’y vivre. D’autres sont luxuriantes, débordantes de moiteur et d’exotisme. Certaines sont glacées, blanches et cassantes comme des banquises, ou brûlante et plate comme des saharas. Et enfin il y les impossibles. Les rares, celles qui sont des continents perdus, sauvages et rudes comme l’Australie. Les connaître c’est partir en exil, elles résonnent comme un rêve prononcé bien avant que de la voir. Elles sont terres dévorées, plus que vastes. Inépuisables. Et lointaine. Elle, je l’appelais l’Australie. Parce qu’elle est un continent cerné par les océans. Parce qu’elle est mon exil. Mon lointain. Mon pèlerinage. Ma rédemption. Et le sang de l’étoile colore ma source. Je l’appelle l’Australie, à cause de la première lettre. Et je n’irais jamais en Australie. Il faut des visas. Je n’en ai pas, et je n’en veux pas.

C’était….. Il n’y a pas si longtemps. Rencontre d’un soir. Pourtant ça ne m’arrive pas ce genre d’histoire. Elle était plus jeune que moi. Pas beaucoup plus, pour une fois.

Nous étions dans sa voiture.
Cela allait trop vite.
Les gestes du sexe.
Cela ne me plaisait pas.
Mais j’étais là.
J’y allais.

Je préfère la marche lente vers le désir. J’aime la fragilité des instants, et le tremblement des gestes. J’aime ce chemin que l’on emprunte avec ce léger vacillement. La lenteur de la marche qui hésite et qui se nourrit de ce vacillement. Les regards qui se regardent sans se voir. Les regards qui se dérobent. Dernière pudeur avant l’abandon.

Ce jour là ça allait trop vite.
Trop vite elle a relevée sa jupe.
On ne se connaissait pas.
Et elle se contorsionnait pour relever sa jupe.
Le volant la gênait.

Je préfère la marche lente vers le désir. J’aime ces premiers baisers, ceux qui précèdent la noce des chairs. Ces baisers qui oscillent entre la dévoration et l’effleurement. L’échange des salives, avant l’échange des sangs.

Là, ça allait trop vite.
Grenouille impudique
Les cuisses écartées.
Et la main à la place des yeux.
Et les mains sur les sexes
À la place des mots.

Je préfère la marche lente des premiers baisers. Longs. Infatigables. Inassouvis. Le bout des doigts près de la bouche. Le bout des doigts qui courent sur le corps. Frôlement tremblant. Bouts des doigts qui ne s’attardent pas pour éviter de se brûler aux formes du désir. Sur le pull. Sous le pull. Les cheveux. Le cou.
Gestes frénétiques et lents à la fois. Gestes qui vivent et meurent, dans l’instant où ils vivent et meurent. Impatients. Urgents. C’est un lent dépouillement de soi.

Il y a une brutalité
Quand le sexe exige.
Une avidité à prendre ce qu’on croyait avoir perdu.
Il faisait nuit dans cette rue éteinte.
Seulement le plafonnier de la voiture.
Et ma main ouvrant les chairs.
Et sa bouche dévorant mon sexe.
Bruits de bouche. De succion. De marais.

Il y a comme une musique dans le désir qui se déploie. La sonate à Kreutzer. Un enroulement. Les souffles. Les peaux. Lente montée des eaux. Le violon répond au piano. Préparer l’offrande. Faire place nette. Il a beaucoup de pudeur dans ce dénudement. Chaque mouvement est porté par un voile. Comme si la caresse était là pour habiller cette tension relâchée mais ferme. Hésitante et déterminée. Mouvements à peine déployés du désir qui se déploie.

Les corps se heurtent
Dans l’habitacle étroit du désir
Exacerbé. Les corps s’essoufflent.
Avec cette odeur d’appétit. De convoitise.
L’odeur moite des sexes qui parlent forts.
Elle est belle. Belle mais triste.
Elle tend son ventre pour attraper ma soif.
Ma faim.

La musique joue dans les ombres des corps. Chaque note est un tremblement, un frémissement. Être au plus près, sans être encore arrivé. Être là sans y être encore tout à fait. Reculer le moment. Remonter tous les chemins de peau qui mènent à la perte totale. Lente, très lente. Lenteur exaspérée qui soutient la grâce des corps offerts. Lente tension du flot qui monte. Chaque baiser est une aventure nouvelle. Chaque baiser découvre des contrées inconnues, chaque baiser invente le suivant. Comme des notes. Comme la sonate à Kreutzer.

Elle ouvre son sexe en grand
Elle veut être remplie. Bouchée. Pour arrêter
L’hémorragie de vie et de peur.
J’ai sa chair partout sur moi.
Chair irisée d’odeur.
Trempée de nos substances.
Chair emboutie, tamponnée.

Et la musique dessine des océans sur la peau des amants. Noces blanches avant les noces rouges. Dans le silence des caresses les amants s’appellent, et leurs plaintes résonnent, comme dans ses clairières de lumières au centre des forêts. Les membres sont enlacés comme de grandes racines et les baisers sont là pour cueillir les étoiles.

Je n’irai jamais plus en Australie. Même si certains soir je crois que j’y suis déjà.

Franck

9 décembre 2005

Infiniment

Rester dans l’axe du centre. L’axe de tension. Ne pas dévier. Se faire sourd aux rumeurs du monde. A la fois ne pas être dans le mouvement, et être dans le mouvement. Dans ma maison ils parlent. Tous. Avec leurs langues différentes, cataracte effondrée de tour de Babel bruyante et sourde. Et bruyante. Et sourde. Fracas des mots qui s’entrechoquent avec ce bruit de tôle froissée, et de crissement d’ego. Ils parlent tous avec leurs mots coupants d’acier glacé. Certains arrivent, d’autres s’en vont, s’enfuient. A la fois être dans le mouvement et ne pas être dans le mouvement. C’est l’heure des marées qui montent avec leurs souffles de nuit. C’est l’heure des marées lancinantes, des marées blanches et bouillonnantes, c’est l’heure de l’eau souveraine. Un autre mouvement. Comme la mer. Bon je la refais plus intello…. Un autre mouvement. Comme l’amer. Et puis, non… la mer. C’est à elle que je pense, la mère. Bon, j’arrête. J’arêtes dorsale et je m’écaille. Revenons… au centre. La mer et la perdition dans l’immense. Dans le même. Ce même jamais pareil. Du même qui se change en même. Du même qui s’enroule en vague à lame successif. L’infini ruissellement du même. Comme si la tension de se survivre était là. Dans cette répétition qui se dépasse un peu plus à chaque fois. Cette sursomption des actes et des jours, et des conséquences. Totalisation. La marée n’est pas grosse, avant. Avant elle est une simple écume, un reste de houle. A peine l’ébauche d’une vague. Elle est un souvenir ancien qui s’est épuisé, elle est une mémoire fatigué. Au bout du rouleau. Avant c’est une simple écume blanche. Blanche. Pas encore une dentelle bouillonnante. Blanche. Simplement l’idée du blanc, avant qu’il soit blanc. Au départ il y a tout un ciel étalé sur la mer avec les étoiles qui scintillent et qui flottent. Noces de la transparence, qui fait le blanc de l’écume, comme après la mort. Le corps saigné à blanc. Bercement infini du ciel dans les bras de la mer. Berceuse du temps qui passe « Do.. dinn, do… dan, il est mort Bertrand, qui lo tùa c’est lo limaço, quo faÿ sa caisso c’est l’homo d’aixe, son tro lou maigro, sa prièra quatre bergèra… do dinn, do dan…. » Dors petit bonhomme. Dors dans le blanc de la mère. Dors dans sa berceuse triste et blanche. Et Blanche. Comme l’écume de l’océan. Dors de ton sommeil d’écume. Dors dans le sein blanc et la parole blanche du lait. Dors dans l’écume des heures, dors. Dans le lait de la mer. Infiniment naissante, infiniment mourante. Comme la mère. Mourante et blanche. Posée comme Ophélie dans le lit blanc. Blanc de mort. Dors… Avant elle est une simple écume. Après c’est un tonnerre, la mer et qui s’offre l’abondance illimitée des possibles. Toujours identique et jamais pareil. Ne pas dévier, rester dans l’axe de la marée. Ne pas dévier de l’axe du désir. Comme lorsqu’on marche sur les eaux. Irréfutable et fragile. Comme l’enfant qui dors. Là, dans le bruit des vagues. Sur la peau blanche de la mère morte.
Je suis la source qui rêve d’océan, un océan qui s’essoufflerait à tirer ses marées. Je suis dans le mouvement de l’eau. Je flotte. Je me noie. Je dérive. Je déluge. Je cascade de mots. Je déferle. Je reflux. Je larme. Même ma terre est de l’eau. Même mon sable s’écoule. Je suis une île entouré d’îles. Je suis une eau entourée d’eau. Je vague, imprécis et confus. Vague comme une brume lascive. Et je pluie, et j’orage, et je source. Ruisselant, coulant, ravinant. Mon univers c’est l’eau, mon ciel est d’averses, mes nuages sont gorgés de torrents de tristesses et mes jours s’évaporent comme l’eau des étangs. Je suis un océan dans l’axe de mes marées, en mon centre une source. Si mes rêves se condensent, c’est l’Amazone qui passe saturé de boues grasses et fertiles où l’opaque et l’obscure s’accouplent aux puissances invincibles du courant. Monte ta marée, petit bonhomme. Une de plus. Courage ! Vas donc chercher ces rouleaux de mémoire, et déploie-les, va plus profond racler le fond de l’océan, vas, n’hésites pas, prends les plus lourds s’il le faut ! prends les plus tristes, n’oublie pas les plus beaux ! Vas chercher ta marée dans le fond de ton ventre ! Dans le fond de son ventre. Vas ! Tu es l’infiniment vivant, l’infiniment mourant, tu es dans le bercement des mers qui se disent et se redisent jusqu’à l’ultime bord où le ciel agonise dans les flots. Qui a-t-il sous les eaux des mères mourantes si ce n’est de grands pans de ciel ornés de quelques étoiles ? Qui a-t-il au fond des mères si ce n’est le sommeil d’un enfant ? Qui a-t-il dans mon balancement si ce n’est un appel ou un cri, le triste mouvement, infiniment vivant, infiniment mourant, infiniment pleurant dans les os de sa mère ? C’est l’heure de la marée blanche et écumante. C’est l’heure d’appeler la nuit et ses mystères, c’est l’heure de vouloir un peu plus fort, un peu plus loin. C’est l’heure blanche des marées. Blanche comme les ailes déchirées d’un grand cygne mourant. Blanche comme les flammes qui brûlent ma prière. Blanche comme l’aveu d’un aveu. Blanche comme la peau avant l’amour dans le silence à peine froissé des caresses. Blanches caresses, et lentes houle des chairs qui s’offrent au blanc du désir blanc. Monte-la ta marée ! Un peu plus de courage ! Dans chaque mouvement, c’est du temps qui déferle, dans chaque éclatement c’est l’amour qui se dresse, dans chaque écoulement c’est ton corps qui réclame, dans chaque déchaînement c’est des liens que tu brises. Et se dire, oui se dire, tout au bout, tout au bout des marées, je suis un homme vivant qui montent ses marées, infiniment vivant, infiniment mourant, et qui le soir venu, pose son front au sol et peut dormir en paix.

 

Franck

 

3 décembre 2005

"Alors tout est bien..."

On revient toujours. Toujours d’un peu plus loin. Il faut bien continuer, à revenir. Comme à renaître. Comme à revivre. Les choses importantes ne tiennent que dans une fraction de seconde. On ne les voit pas arriver. Elles sont là, devant vous. Et tout se joue, là. Dans cet instant précis. Comme un accident. Choisir c’est un accident.

Ce matin j’étais plus apaisé. J’avais une richesse de plus. Elle ne tient qu’à un fil. Mais elle est là. Fragile. Faite de bribes. Mais elle est là.

Alors, se remettre à l’écran.

Continuer à dire. L’autre jour je disais à un ami poète : " j'aime la sensualité des corps, des mots, j'ai souvent l'impression que c'est ce qui se trouve au plus près de la chair, et que la poésie naît aussi dans ces régions obscures, ombrée, de nos vies. Comme si la chair, le sang, la matière, cherchait des mots pour se dire, des formes pour se prolonger, des sons pour se survivre. "

Qu’est-ce qui cherche à se survivre en moi ? Je suis toujours dans la même ignorance. Pour Sandra, je suis son Astrologue préféré. Sandra est dans le bouillonnement du sang, de la vie, dans cette agitation des sens, quand plus rien n’a de sens. Et moi, au moment où je lui parle je suis dans une désespérance de plus. Mais je lui parle. Que te dire Sandra ?. Tente d'être plus apaisée. Tu es pressée, et ça je le comprends. Mais vu de mon grand âge, tu as tout le temps. Tu es belle et pleine de vie, belle et plein de sensibilité. Tu trouveras forcement quelqu'un. Maintenant est-ce que ça sera celui qu'il te faut ? Toi seule auras la réponse. Celui que tu rencontreras, te fera battre le cœur, en prononçant son nom tu trembleras légèrement. Ton corps vacillera juste à son approche. Tout ça ton cœur te le dira. Vraiment Sandra je ne suis pas inquiet, même si tu trouves le temps long. On le trouve toujours à votre âge. Il est toujours long, même pour moi. Si tu connaissais ma tempête Sandra, mes orages. Chaque jour est un plus grand naufrage. Comme si l’eau manquait à l’eau. On scrute l’horizon derrière, pour être sur d’être déjà parti. Vraiment parti.
Prends ton temps, Sandra. Laisse venir l'amour à son pas. Tu ne le sais pas, mais il s'est mis déjà en marche vers toi. Ni lui, ni toi le savez, et pourtant vous marchez l'un vers l'autre..

Traverse un désert, deux déserts, ais soif, et faim. Chante, prie sous la lune, et au bout du sable, derrière les mirages, pas loin de la dernière dune tu le verras. D'abord comme une ombre et après, brusquement, comme soleil.
Laisse-le avancer. Laisse toi avancer vers lui.
Tu aimes l'amour Sandra, mais je sais que l'amour t’aime. Ne le déçois pas en te précipitant sur le premier berger venu.
Approfondis ton âme. Creuse ta chair, polis tes rêves, caresse le ciel, et les étoiles.
Il arrive, je l'entends.
Si tu savais Sandra mes orages, mes tempêtes. On scrute l’horizon derrière pour être sûr d’être déjà part. Vraiment parti. Qu’on ne reviendra pas. Et on scrute l’horizon devant pour chercher les raisons de la bonne raison du départ. Il y a une fêlure dans l’aube qui se lève Sandra. Une drôle de fêlure. Comme si la brume de verre allait se briser, comme si l’aurore elle-même devenait cassante. Il y a une brisure au fond de l’œil. Plus loin que l’œil. En amont du sang. A la source. Et la rosée semble crisser, Sandra, comme des vitres casées. Crisser et couper. Il y a des matins plus cendreux Sandra. Des matins de verres cassés.
Souviens-toi de Janvier Sandra. Presque un an. Déjà.

Voilà, parler….

Continuer….

Sous mon dernier message, toute une humanité de commentaires. Des personnes que je ne connais pas qui sont venu dire la couleur de leur vie. Alors voilà, parler… Continuer….

Ce matin, je lui ai dit : " Alors tout est bien. Même si tout va mal par ailleurs dans nos vies. Tout est bien, là. Ce matin, je me sens plus apaisé. " Avec le sentiment que sur ce fragile, sur ce ténu, sur la précarité des instants, un temple pouvait s’élever.

Un temple pouvait s'élever.

C’est quoi un ami ? Je ne sais jamais répondre du tac au tac. L’ami ? C’est comme les gros cailloux posés dans le courant des torrents, ils n’en changent pas le cours, Ce n’est pas ce qu’on leur demande, ils font seulement chanter l’eau. Ils sont passage vers l’autre rive.

Voilà, continuer….

Et puis la journée a passée.

J’ai fait une folie, histoire de décompenser. J’ai un nouvel ordinateur. Un portable. Une petite merveille. Mais comme rien n’est parfait. Je ne peux m’en servir pour me connecter sur Internet. Et oui, mon kit Aol est resté en Dordogne. Et impossible d’en trouver un. Donc, je vais attendre qu’Aol m’en envoie un. Bon, ça frustre un peu. Mais bon. Du coup, mon vieil ordinateur, sentant sa relégation proche, c’est remis à me faire les accents circonflexes. C’est un brave celui-là. Sur certaines touches les lettres sont effacées, l’écran est pâle, il est lent et poussif, mais il est ma mémoire. Tout ce que j’ai écrit est dessus.

Est-ce qu’en changeant d’outil, on change d’écriture ? A voir….

Franck

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28 novembre 2005

Mon sac est prêt.....

Chaque jour je chevauche un orage. Ca tiraille les organes et fait saigner les peaux.

Et puis, ça passe. La journée passe. Elle retombe dans le sac à journée passées. Aussi anonyme que les autres. A peine incrustée de souvenirs. D’ailleurs, il suffit de regarder dans le sac pour s’apercevoir que rien n’est reconnaissable. Hormis le poids du sac. Toujours un peu plus lourd.

Où va-t-il ce sac, quand on disparaît ? Où vont tous ces jours passés ? Où va ce fleuve bouillonnant d’espoirs, d’amour, de désillusions, de couleurs, d’odeurs, d’appétit ? Une fois passée la journée ne vaut pas plus que son rêve. Elle ne vaut pas plus. Pourtant elle pèse. Elle pèse le poids de ce qu’elle a été, auquel s’ajoute le poids de ce qu’elle n’a pas été. Rien ne s’annule ? Rien ne se compense. Tout pèse. Toujours un peu plus chaque jour, comme l’avancée dans le jour d’une tragédie de Racine. Une tragédie sans dénouement. Mais toujours un peu plus tragique.

J’ai envie de refermer le livre d’images, de sceller le rouge ou le bleu qu’importe, dans l’entre page du livre d’images.

Il y a comme une brise sur mes mots qui fait tourner les pages. En effaçant l’encre bleue ou rouge, qu’importe.  Une brise fraîche qui dit que le temps est venu de tirer sur les voiles et de prendre le cap. Face au large de moi-même. Droit sur l’ailleurs, dans d’autre lieux du cœur, pour changer de couleurs. Changer d’espérances. Temps de chercher une autre terre. Il y a comme une musique dans le vent qui réveille.

Il y a un temps où l’attente s’achève. Quelque chose dans l’air à tourné. Invisible. Tout est identique et pourtant tout à changé. On sait. Quelque chose en nous sait. Qu’il est temps de se lever. De refermer le livre d’images, et de le laisser là, à la place où il est. Avec ses couleurs, avec ce qu’il renfermait. Peut-être. On ne saura pas la fin, d’ailleurs on ne sait jamais la fin. Même notre fin nous échappe. On est naît de l’inachevé, c’est pour cela que toute les histoires sont inachevables. On est naît d’une attente, d’un rendez-vous manqué, d’une invitation qui s’est perdue.

Il y a un temps où l’on se lève, et où l’on boucle son sac. Son sac à vie. Son sac à jours. On regarde le ciel. On sent le vent. On respire profondément. On regarde une dernière fois le beau livre d’images. Et l’on se met en marche. Libre et déchiré. Une fois de plus. Mais libre un peu plus. Lourd des passés et des avenirs perdus.

Léger d’une nouvelle grâce.

D’autres océans. Sans fin. D’autres voix du miracle. D’autres livres d’images aux couleurs infinies.

« Les oies sauvages vers le nord

Leurs cris dans la nuit montent

Gare aux voyages car la mort

Les guette par le monde »

J’ai un peu froid aux os, aux chairs blessées. Noel approche avec ses solitudes habituelles. Mais mon sac est prêt.

« Ô mort, vieux capitaine !… levons l’ancre… il est temps !... »

Mais mon sac est prêt….

Franck

23 novembre 2005

Je fais des fautes.....

Je fais des fautes. Des fautes d’orthographe, de frappe. Mon clavier est usé, les touchent me trahissent. Je frappe avec un doigt et comme je n’y vois que d’un œil, je tape entre deux touches. Il faut rajouter à cela ma dyslexie et ma dysorthographie. Alors je fais des fautes. Partout, tout le temps. J’écris et je ne sais pas écrire. Je vis et je ne sais pas vivre. Je fais des fautes, de goût, de choix, des fautes d’existence, des fautes d’amour. Depuis tout petit je tape entre les touches de mon cœur et de mes rêves. Chez moi rien ne s’accorde. Ma grammaire de vie me trahit. Je ne vois rien, je ne comprends rien, ni les accords, ni les désaccords. Je conjugue à coté des temps, des modes. Ma vie est illisible, même pour moi, et mon correcteur d’orthographe n’y peut rien. Même le verbe aimer, qui pourtant est facile, je n’arrive pas à le conjuguer. A l’imparfait je me débrouille. Au passé ça va encore, mais au futur… Au futur je n’y arrive pas. Je mets toujours un « s » à « j’aimerais », comme si je voulais déjà être plusieurs, innombrables. Je t’aime, au présent je me trompe rarement, sauf si le clavier fait des sienne. Mais même lorsque j’écris sans faute on ne le remarque pas.  Voila ma vie est illisible. On n’en voit plus l’histoire derrière toutes ces fautes, ces erreurs de syntaxes.

Le verbe avoir, c’est un calvaire : s’accorde, s’accorde pas, le COD avant, après. C’est bien simple je n’ai rien. A force de ne pas connaître ce verbe je n’ai plus rien. « Etre », c’est plus simple. Il y a ceux qui sont dans « l’avoir », et ceux qui sont dans « l’être ». Moi je suis dans l’être. Dans l’être plein de fautes. Mais j’y suis.

Alors pardonnez-moi si je vous livre cette vie, ces écrits, avec plein de fautes. Ce n’est pas vraiment de l’inattention. C’est ma vie qui est dyslexique. Je voudrais tellement écrire mieux, vivre mieux, aimer mieux, même au futur. Etre dans le bon temps, la bonne grammaire, où tout s’accorde, sans exceptions. Je voudrais pouvoir lui dire, je t’aime et je t’aimerai longtemps, sans faute de goût, sans faute de vie. En fait j’écris comme je vis dans le désordre des lettres. Comme si le vent passait dessus pour ébouriffer ma langue, comme si l’eau la noyait, comme si le sel la creusait afin qu’il n’en reste rien.

Faut-il arrêter d’écrire pour ça, arrêter de vivre, d’aimer, de rêver ? Faut-il toujours les bonnes règles au bon endroit ?

Je continuerais à écrire, avec mes fautes. Je continuerai à vivre avec mes fautes. Je continuerai à aimer celle(s) qui ne faut pas. Et j’aurai « zéro » à ma dictée, comme toujours. Et zéro, cela me convient, c’est juste la rencontre de deux infini. C’est juste là, où je veux être.

Pour l’attendre.

Franck.

 

19 novembre 2005

Que vaudrait mon bonheur......

Au départ on avance dans la prudence. Sur la pointe des mots. On avance dans l’ombre qu’ils laissent sur le blanc de la page. On avance sans forme, sans poids, sans vraie consistance. On est dans la grâce d’une apparition. Comme un cygne sur un lac. Une parole lente et blanche qui s’avance sans froisser l’eau. Au départ un souffle pourrait nous arrêter. C’est après que ça devient une éventration. Après.
Au départ, il n’y a presque rien, une simple trace sur le bord des paupières, un fantôme évanescent à la tombée du rêve, une faible lueur dans les grottes du cœur, un voile léger flottant sur l’océan. Au départ on ne sait rien. Après cela devient une marche folle. Après.
Au départ il n’y a qu’un fil de soie qu’on tisse avec patience pour en faire l’arc-en-ciel, l’arche rayonnante, qui relie deux absences ou deux cotés du ciel, passerelle fragile pour soutenir le désir et favoriser l’espoir. Au départ on court à demain, puisque demain la contient. Après on court n’importe où puisqu’on est désossé.
" Les oies sauvages vers le nord… " Voilà je vais vers mon nord. Vers mon polaire. Là, où il n’y a plus de latitudes. " Les oies sauvages vers le nord, leurs cris dans la nuit montent… " Et chaque mot prend la place d’un cri.
Tout ça, parce que j’ai vu l’horizon porter ton nom,
Et parce que cette aube qui se lève porte ton nom,
Parce que mes pénitences portent ton nom,
Et chacune de mes heures appèle ton nom,
Et chacune de mes secondes épèle ton nom.
Voilà pourquoi l’éventration, la marche folle. Voilà pourquoi le corps désossé.

Il faut que je vous parle d’elle. De toutes les façons je ne pourrais pas parler d’autre chose. Je suis un exilé qui fixe l’infini des eaux. L’endroit ultime où s’inscrit les destins. Les débuts. Les fins.
D’abord il faut savoir qu’elle est un rêve aux racines du réel. Elle est un chant sur l’aile de la vérité. Elle est un fruit au soleil de midi. Elle est la flamme aux ténèbres de ma nuit. Elle n’est pas en argile, on ne contraint pas se forme. Parce qu’elle est libre. Elle surgit de sa voix qui la module et l’élève. Elle est faite d’eau et de feu, parce qu’elle est baptême et holocauste. Elle est brûlure, elle en est le remède. Elle est une soif, mais elle est source innombrable. Et si elle est graine, elle est aussi moisson. Elle est le jour d’après, toujours en avance d’une saison. La pureté la dévore, la passion l’illumine. Elle a l’œil de l’aigle et l’ouie du félin. Elle traverse la vie en traversant les morts. Et ce qu’elle touche, elle le sacre. Elle est Prothée le voyant aux milles formes. Elle est le lion, le dragon et l’agneau, elle est le torrent, l’incendie, elle est mille formes insaisissables pour qui voudrait la serrer de trop près. Mille formes et pourtant toujours la même. Puisqu’elle c’est celle de l’amour. Qu’elle soit colère ou ferveur, tendresse ou abandon, elle est toujours la même. Toujours l’amour. Sans pitié pour elle et si miséricordieuse pour les autres. Et toujours l’amour. Elle est une montagne, tout d’un bloc de granit, comme la vérité dont elle est le mystère.

Vous comprenez, elle est le blé pour la faim, et sa couleur pour l’appétit, et son ondulation pour la satiété. Elle est la source pour la soif et sa limpidité pour le désir, et sa fraîcheur pour la foi, pour l’angélus. Il faut comprendre sa vie est un cantique pour les Chemins de Croix, sa voix le diapason d’une belle Clavecine et ses mots des miroirs traversés d’éclats noirs.

L’eau vient d’un appel. Et le feu en est la réponse. Entre les deux, la longue marche d’une prière infiniment longue, et belle. Et longue. Blanchie d’orage. Et belle.

Redis-moi la couleur de tes yeux, redis-moi ta parole, ton sourire. Redis-moi. La forme de ta main, dis-moi les lignes qui la dessinent, qui la traversent. Dis-moi la ligne de vie, interminable comme une douleur, profonde comme l’espoir qu’on creuse jour après jour, nuit après nuit. Dis-moi la ligne de tête parsemée d’or comme une auréole, cassante comme une couronne d’épines. Dis-moi la ligne de cœur, dis-moi qu’elle me ressemble, qu’elle a la forme d’un sentier qui chemine vers moi, vers nous, dis-moi qu’elle esquisse les îles où nous habiterons. Dis-moi que ta ligne de chance trace nos noms en les tressant ensembles, en les enchâssant dans le sang de nos rêves. Oui, redis-le-moi.

Tu le sais, je suis la corde et tu en es le nœud.

A l’intérieur de ces mots, tu es mienne. Un peu. Si peu. Là, uniquement nos pas s’accordent l’espace d’un instant, ils vont l’amble. Ailleurs tu es libre, libre d’amour, de moi, de nous, comme un rêve ou le vent. Ici, je te retiens un peu. Si peu, entre ces lignes qui ne sont que les gammes maladroites d’une musique sacrée qui se perd dans les étendues de nos déserts.
Je voudrais tant, dépasser les temps vulnérables, les temps précaires et périssables, humides, qui nous séparent comme le jour et la nuit. Dépasser cet espace friable entre le toi, le moi, le nous où il ne reste qu’à inventer à chacun de nos pas des archipels qui se retrouvent dans des mers qui nous accueillent. Il nous faudrait vouloir comme le funambule sur son fil, vouloir inventer l’autre rive, inventer des pas qui sauvent, des pas qui traverse le vide, et le manque, et l'absence, inventer les pas qui nous rejoignent. Qui nous ressemblent.

Voilà. Il est tard. Il faudrait dormir et ne plus rêver. Tout arrêter. Ne plus écrire. Jamais. Ne plus parler. Il faudrait oublier. Tout oublier. Elle. Elle aussi, il faudrait ne plus y penser.
Eh bien, non. Je continuerai. Ca serait trop facile. Je continuerai, sinon, cela serait trop facile, je risquerai d’être heureux. Alors, je continuerai. Que ferai-je du bonheur sans elle ? Que vaudrait mon bonheur sans le sien ?

Franck.

12 novembre 2005

Une peau pour écrire.....

J’ai laissé partir le poème. Je suis mal dans mes mots. Comme une hémorragie. J’ai tout effacé. Ma rêverie est lourde. Lancinante. La sensation de redire. De redire toujours le même manque, la même espérance, les mêmes échecs, les mêmes relents de vie. Hoquet. Haut-le-cœur. Avec l’amertume dans le fond de la gorge. C’est long. Ca n’en fini pas de finir. Je suis dans quelques mètres carrés. Dans ma tête c’est encore plus étroit. Je n’ai plus de place. Je n’arrive pas à faire entrer d’autres mots. Même mon souffle s’épuise. J’ai l’impression de ne plus pouvoir arriver au bout de mes phrases. Alors je les coupe. Je mets des points partout. Pour exorciser. Puisqu’il n’y a que là, où je peux mettre des points. Clôturer. Arrêter tout. Ecrire fin, et finir. Tant d’années que je me retrouve dans de mauvais scénario. Une écriture qui manque d’ambition. De mauvaises histoires, mal fagotées, ni vraiment tragiques, ni vraiment drôles. En fait, je suis un mauvais acteur dans de mauvaises pièces. Ni vraiment mouton, ni vraiment rebelle. Pas très convaincu par la distribution des rôles. Tant d’années que je cherche, que j’essaye, que je me trompe et que tout s’échappe de mes mains comme une savonnette humide. Toujours cette impression d’être à coté, ou jamais dans la bonne distance. Avec moi, avec ma vie. Avec les autres surtout. Et puis il y a eu tout ce temps d’alcool. Temps perdu. Temps bu dans l’ivresse, et l’oubli. J’aurais du finir, là. Partir ce jour là. Mais le scénariste n’avait pas encore écrit le mot fin. Pourtant, je trouve que j’étais un alcoolo sympa. Certains sont violents, plein d’aigreurs, de hargnes, j’en ai connu un, mon père. Vindicatif, agressif. Certes il ne tapait beaucoup. Un peu quand même. Moi j’étais un alcoolo parlatif. Je me souviens, quand l’ivresse montait, j’étais brusquement envahi d’un sentiment d’amour pur. Ca me prenait dans tout le corps, comme une grande vague qui déferle. Oui, de l’amour pur, qui sortait de mes os, de mes chairs. Il fallait bien que ça existe quelque part en moi, pour sortir de cette façon. Je me souviens de cette sensation d’amour absolu. J’avais l’impression d’être immense, d’être un océan. A ceux qui étaient là, je pouvais dire dans mon délire cet amour, ce scintillement dans les vagues d’une mer en mouvement. Cette illumination. Certains sont dans la haine, d’autres dans le désespoir, moi j’étais dans un halo de lumière bleuté et tendre.

Alors écrire. Sans gueule de bois. Ecrire pour retrouver cette impression, cette sensation. Savoir si elle existe toujours. S’il y a bien un endroit de moi qui la contient, qui peut la dire. Qui peut l’offrir. Ecrire pour se dire qu’on n’est pas mort. Pas tout à fait. Encore.

Besoin d’une peau pour écrire. Tous mes mots viennent d’une peau. D’un désir. D’un rêve. J’ai été monté à l’envers. Ma seule réalité c’est mes rêves. Le reste, je ne veux pas y croire. Non, ce n’est pas vraiment cela. Non, en fait, j’y crois. J’y crois trop, même. Je ne vois que trop bien le monde, ses dérives, ses violences, ses morts successives, je ne vois que trop bien l’insolence des puissants, des sexes, des générations, je ne vois que trop bien ses messes du mensonge, ses incantations populaires, populistes, je ne comprends que trop bien que les pauvres doivent rester pauvres pour que les riches puissent se sentir riches. Plus de deux mille ans pour en arriver là. On n’a pas avancé d’un pouce.
Moi, il me faut une peau pour écrire, un rêve, un désir, une ivresse nouvelle et sobre, l’ivresse d’un visage, l’ombre d’une âme, ou l’éclat d’un regard. J’ai besoin d’une Autre pour peindre le monde pour lui donner des couleurs acceptables. Une peau comme un pays. J’ai besoin de parler à une autre bouche, de boire à d’autres lèvres, de me perdre dans une autre vie.
Alors reprendre le poème. Ramasser les mots éparts autour de moi. A nouveau tenter de les arranger, de les dévêtir, de me dépouiller un peu plus. Appeler le désir, l’inviter. Tresser les mots avec une image, un visage. Un visage inconnu. Imaginer derrière le vide la chaleur d’une peau. Imaginer qu’elle me parle. Imaginer que tout s’arrête, que plus rien n’a d’importance, puisqu’elle s’adresse à moi. Que les mots s’enlacent, qu’ils disent, enfin, un peu plus qu’eux-mêmes. Reprendre le poème, le rêve. Inutile et indispensable rêve. Je ne vois pas de paysage, je n’entends que des voix, parfois de simples murmures. Un lieu clôt. Toujours une faible lumière. Un feu de cheminée, ou quelques bougies. Des ombres tremblantes, comme le cœur, comme les choses importantes, comme le jour qui meurt, ou qui naît. Elle parle, et chacune de ses syllabes court sur mon corps comme des gouttes de feu. Je caresse lentement sa parole comme une chair généreuse. J’écarte ses mots, je les ouvre au plus large pour y déposer mes lèvres frémissantes. Boire son souffle au bord de sa broussaille ourlée, conjuguer tous les temps de ses formes…D’où vienne ces voix ? Qui m’appelle en moi ? Pourquoi tant de déraison ?

Franck

12 novembre 2005

Mon hiver......

Je suis entré dans mon hiver. En quelques jours. Ma parole est blanchie de givre, et mes mots se perdent dans les brumes grises et filandreuses accrochées aux bruyères. Mes mots peinent à sortir du miroir froissé de mes lacs noirs. Brumes grises s’étirant dans la suspension du temps d’aurore. S’étirant, se fondant, se délayant, se désagrégeant dans le jour qui se lève. Lente incorporation des brumes et de ses fibres qui serrent comme une écharpe usée les arbres raidis de froid, mes pensées inachevables, imprécises, insuffisantes et mes amours décomposés, délabrés. Quelque chose de la fin. Je suis dans les heures cassantes, et les brumes laineuses et molles s’insinuent entre mes mots, au cœur de mes silences. Brumes laineuses et molles au cœur de mes songes fiévreux. Matin d’usure grise quand la terre refoule les vapeurs faisandées de mes os morts.

Franck

11 novembre 2005

A Quelle Station ?........

Je suis dans le métro. Je lis. Pas concentré, mais je lis. Pas pour m’occuper, mais pour m’extraire. Pas le journal, mais de la poésie. Pour m’emmener plus vite, plus loin. Ne plus être là. Jamais. Il m’arrive parfois ces vagues de désespérances. Pas d’issue. Je n’ai pas de place ici. Je ne veux pas de place ici. C’est quoi ce mouvement d’océan au fond de moi ? Ils sont deux. Jeunes. Ils montent dans la rame. Brusquement ils se mettent à parler fort. En fait, ils jouent. Ils jouent une scène de théâtre. C’est incongru. Mais le mystère des mots fonctionne. Il y a un silence dans la rame. Simplement les bruits de ferraille des wagons. Elle, elle est dans son rôle. Sa voix est juste. Ses yeux surtout. Elle le regarde. Lui, a une voix forte puissante. Il est a coté. Il sonne faut. Il est agacé, d’être ici. Dans ce wagon de nul part. Surtout quand un groupe entre dans le wagon. Jeunes, comme eux. Bruyants. Ils ne font pas attention à eux les comédiens qui jouent. Ils se moquent. Un peu. Ils rient fort. Un peu. Ils se mettent à chanter. Un peu. Les deux continuent. C’est elle qui a les tirades les plus longues, elle brûle. Son visage semble éclairé. Pour elle c’est une mission d’être là, à déclamer. Cela se voit. Cela s’entend. Mon livre c’est refermé. C’est une cacophonie. Les comédiens. Et cette jeunesse moqueuse et bruyante. J’ai perdu ma poésie. Là. A ce moment là. Je ressens une violence extrême. Je reçois le monde en pleine face. Un wagon qui nous tire, des voix qui ne s’entendent plus, de l’amour impossible à dire, des passions qui semblent s’étrangler dans la gorge de lui. De la colère. Et ma poésie qui me tombe des mains. Ils arrivent au bout de leur scène. Les autres ont fini par se taire. Quelques applaudissements. Quelques pièces. Elle descend, toujours accompagnée de cette lumière. Lui, toujours engoncer dans sa colère. Au moment ou elle quitte le wagon je me rends compte de l’harmonie de ses traits. Elle est belle. Elle est belle. Je ne descends pas. Je reste dans le wagon. Encore un peu. Dans la vie, ni on monte, ni on descend aux même stations. Les rencontres sont impossibles.
Drôle d’humanité.
Et je pense à cette autre qui écrit. Tous les jours, elle écrit. Des milliers de mots. Elle pourrait être dans un wagon parti vers quelle destination ? Elle aussi elle parle. D’où vient ta voix ? D’où vient cette parole ? Tous les jours tu dis des pays que l’on connaît. Tu dis des formes qui nous ressemblent, tu dis la vie sur sa tranche la plus aiguë, la plus coupante. Où va ton regard ? Où va ta voix ? Quelle est ta destination ? Quelle est ta station ? Couvrir le vacarme du monde, avec une seule parole, dite au plus près de soi et lancée au plus loin. Dire comme un soleil jette ses rayons. Avec la même constance. Des paroles offertes comme des rayons, qui peuvent incendier ou guérir, qui peuvent éclairer ou aveugler. Tu t’avances au centre de tes mots en tambour et trompette, mais d’où vient ces tonnerres que tu traînes avec toi ?

Et d’où vient ma lassitude de ces parcours en wagons qui n’en finissent pas.

Franck.

6 novembre 2005

Elle et moi de front.....

Pour elle, je veux d’abord un grand silence. L’accueil du premier grand silence. Parce que c’est là que tout se joue. Un grand lac bleu de silence. Parce que le silence agrandit l’espace, mais réduit les distances. Les paroles nous éloignent. Elles arrivent avec leurs cortèges d’ombres et de montagnes aux parois vertigineuses. Je veux d’abord un grand silence. Comme la première nudité. Comme la première offrande. Un vrai silence est toujours plus pur qu’un diamant, c’est un socle, puisqu’il contient tout. C’est une église. Une promesse. Une source cachée dans le désert. C’est lui dire, à elle : ici, dans mon silence, celui que je t’offre maintenant, tu es chez toi, puisque c’est la clé qui ouvre toutes les portes, puisqu’il te faut l’infini comme horizon et l’éternité comme ciel de lit. Ce silence est mon œuvre la plus achevé, je te le donne pour t’en faire un royaume, un océan, une étoile accrochée à tes yeux. Je te le donne puisqu’il à soutenu, mes années perdues, mes guerres inachevées, mes blessures, puisqu’il a fait de moi un homme encore vivant. Il contient tout puisqu’il a la forme de ton cœur, puisque je l’ai fait pour toi, puisqu’il t’attend depuis si longtemps.

Chaque jour je rajoutais un grain à cette grappe se de silence. Chaque jour qui me séparait de toi. Chaque grain, un silence, qui te disait : je t’entends. Simplement je t’entends. Je sais. Je t’entends. Une grappe alourdie, de grain en grain, de jour en jour, grosse de jus sucré, grosse d’espérance, une grappe de silence assez vaste pour contenir tout de toi, tes Chemins de Croix, tes cabarets d’empire et tes baleines blanches. Assez vaste pour contenir toute ta langue, tous tes mots prononcés et ceux à inventer et ton désarroi joyeux. Ce silence est ma seule richesse, pour t’entendre et t’écouter, alors il est à toi. Il ne m’a pas fait fort, il m’a rendu puissant, et si je ne suis pas grand j’ai de la hauteur. Alors je te le donne, il est à toi, maintenant. Il te fera le souffle, pour crier à nouveau, pour rire et pour chanter. Peuple-le de tes jours couleur d’oranges. Croque dans cette grappe de fruits longtemps mûrit, qui n’attendent que ta bouche, et ta langue, et tes dents, pour exploser enfin, de sucs et de lumière, de soleil et de lendemain.

Voilà, ce que veux pour elle. Ni collier, ni maison, ni palais, mais ma seule richesse, ce silence de fruit. Vous croyez cela pas suffisant ? Détrompez-vous, c’est l’histoire une vie, de deux vies, d’une éternité. L’amour a besoin du silence, c’est son eau sacrée, sa seule pitance. Il est présent juste avant la chair, et juste après. Pendant c’est le désir. Mais juste avant, juste après. L’amour vous le connaissez dans tout ce qui vient du silence. Ces gestes minuscules, presque inaudibles, cette main qui vous frôle, ce regard dans la glace, cette rose qu’elle respire.

Et après ce silence et seulement après, je veux, pour elle, un chemin. Pas de collier, pas de maison, pas de palais. Non, un chemin. Un chemin qui serpente et qui monte, un chemin dans la langue, qui traverse les saisons, les orages et le temps. Un chemin suspendu tout au bord de l’humain. Un chemin juste assez large pour elle et moi de front. Elle et moi de front.
Franck

23 octobre 2005

Simple et vacillante......

Il nous arrivait de faire quelques sorties. Rarement. Elle se trouvait bien dans notre petite maison au milieu des champs, entre nulle part et le désert des humains. De loin cette maison semblait flotter au-dessus de la verdure des prés. La nuit, lorsque les lumières étaient allumées, elle donnait une impression étrange. Une lueur sortie du vide. Une étoile tombée du ciel.

Un petit restaurant où nous avions nos habitudes, en face, le cinéma. Deux salles, dont la deuxième diffusait des films improbables de séries B. Nous étions dans le temps de l’amour, et nous caressions nos corps du bout de l’âme. L’amour avait la couleur d’un vitrail inondé de soleil. Et Isabelle avait des airs de madone. Pourtant, elle vivait la chair de façon ambiguë, en résistant, sans vraiment résister. Sa jouissance lui paraissait toujours un peu suspecte, un peu effrayante. Pourtant elle s’y abandonnait avec délices, avec la même foi qu’elle mettait dans ses prières. Il lui arrivait de déposer sa pudeur au fond de l’église et ressortait vêtue de simples désirs transparents et sensuels, presque charnels. De fines sandalettes, une courte jupe sur la peau blanche de ses jambes, un tee-shirt sur sa poitrine nue, un peu de rose sur les lèvres, un peu de noir aux yeux soulignant son regard brillant de Lilith improvisée. Elle était dans son temps de toute puissance. En pleine saison des brûlures. Elle était belle, dans son impudeur, et reflétait quelque chose de maladroit et d’insolent à la fois. Elle tournait sur elle-même faisant voler sa jupe et riait de monter sa culotte. Elle rougissait et venait poser sa tête au creux de mon cou. C’était le temps des amours éternels. Des regards qui s’échangent hors du temps, des peaux qui se frottent simplement pour se sentir exister plus fort, plus définitivement. C’était le temps rouge, le temps des odeurs d’épices, et de la nudité qui s’offre, des baisers humides. Elle tournait sur elle-même faisant voler sa jupe haut sur ses cuisses, dans l’insouciance de son rire, dans l’évidence de la lumière qui lui refusait l’ombre, de crainte d’assombrir, ne serait-ce qu’un instant, l’éclat de ses vingt ans.

Nous avions nos habitudes dans le petit restaurant. La table au fond, dans l’angle de la banquette. Ses yeux brillaient, débordant de malices, et nos mains se serraient pour s’assurer de l’autre, et de son infinie présence. Indéfectible présence. Soirée d’été et d’étoffes moites. Sous la table ma main caressait sa cuisse. Soirée chaleur, soirée touffeur, soirée de fièvre. Ma main sur sa cuisse. Ma main brûlait. Toi qui riais. Chair offerte, chair ouverte à peine cachée par la nappe. La conversation qui s’effiloche, les mots qui se séparent, les phrases qui s’épuisent de ne rien vouloir dire. Mots décousus, chairs décousues. Et ma main au bord de ton intime. Terre de feu. Ma main sur la bouche mystique de ton ventre qui s’ouvre, et de tes cuisses qui s’écartent. Grappe juteuse. Chair juteuse d’une flamme pressée comme une orange sanguine. Temps d’été. Temps des amants, des gestes indécents, à peine cachés. Et tes joues rouge sang et mes doigts jouant entre tes plis secrets, entre tes peaux mêlées, avides et déjà imprégnée des plaisirs à venir. Mes doigts sur les paupières du ventre, sur l’œil de ton ventre. Sur la bouche de ton ventre. Bouche muette, bijou sanglant, pétales de chairs mouillées par les rosées crépusculaires. Mes doigts au centre de tes chairs nocturnes et bourdonnantes où scintille un brasier d’odeurs océaniques blanchies de désirs. Un désir que mes doigts dénouent en tirant sur les fils de lune et d’or qui le retienne. Bouche muette et gourmande, qui dévore mes doigts, les mâche avec douceur et profondeur, les aspire. Salade de chairs de fruits sauvages. Satin cramoisi. Le rubis électrique de ton ventre vibre et frisonne comme la corde de l’arbalète tendue, bouton de fleur qui attire et respire des arcs-en-ciel entiers. Diapason donnant sans retenue le " là " de nos effleurements. Cela pourrait durer des heures. Ta jupe est remontée sur ton ventre, ta culotte sur tes genoux. Pénombre du lieu. Gestes obscures. Tortillement. Nos corps s’agitent dans des poses instables. C’est du feu. Et tu jètes des regards affolés pour voir si l’on te voit. Tu t’accroches à la crinière d’un songe interminable. Ma main se tord pour fouiller ton onde vibrante, pour trouver un salut, une issue. Eau bénite de ta source qui lave mes péchés. Seuil des terres d’asile. Tes jambes sont écartées et tu pousses ton ventre. Ton eau sent l’amour jusque dans nos assiettes. Et ta main presse la mienne. Et ta main force la mienne. Plus loin, plus fort, plus désespéré, au bout des chairs de silence et d’écume. Oui, au bout.
Quelles sont loin les prières, les églises. A moins que nous soyons au centre de l’offrande. A moins que ça soit cela, les vraies prières. Peut-être que ton ventre offert est une église. Folle Isabelle. J’aime ta folie. Parce qu’elle est douce comme les premières brises de printemps, douce et insensée comme les sauts de vents dans les peupliers. Oui, tu es une église et je joue sur l’harmonium de tes chairs, croches, doubles croches et jusqu’au point d’orgue. En amour un silence vaut un soupir. Puisque le temps n’existe plus.

Il y avait peu de monde ce soir là. Et personne n’a remarque nos jeux sous la nappe. Enfin, je crois. Quand tu m’as offert ta jouissance j’ai cru assister à un envol de milliers d’oiseaux. Tu t’es caché dans ta serviette, et ton ventre s’est serré. Tes cuisses ont pressé jusqu’à la dernière goutte l’instant vermillon. Ta jouissance était belle, parce qu’elle était dérobée aux anges, aux dieux, elle était belle parce qu’elle avait le goût de pomme. Dans l’hémorragie de ravissements, j’ai reçu cette part rare, que l’on reconnaît qu’après avoir traverser mille vies. La part de joie. La part des anges.

Isabelle sans jupon, tournant dans le soleil avec aux joues le rouge de sa honte gourmande. Isabelle, au goût d’orange sanguine. Isabelle impudique et ouverte, transfusant ses tentations sucrées dans mon sang noirci. Isabelle, comme un territoire de mystères, de landes et de bruyères et de vents qui apportent les folies et les prières. Certains jours mes nuages recomposent ses formes et dans le bleu du ciel je peux voir flotter sa jupe polissonne sur ses cuisses de soleil.

C’était le temps des coupes pleines que par insouciance on pouvait renverser. Bien sûr cette nuit se poursuivi, mais l’essentiel est là. Dans l’instant arraché.
C’était le temps des coupes pleines. Aujourd’hui c’est le temps creux des sécheresses, et les brûlures qui viennent sont inguérissables.

J’ai un goût de violon dans la bouche.
L’entendez-vous ?
Il vient de si loin, il s’est épuisé à traverser les temps, les orages, les absences, les déraisons, les abandons, les cassures, les brisures, les déserts, les solitudes, les abattements, les exaltations, les passions, les espoirs. Il a tout traversé, et il surnage, et il survit, et il s’essouffle. L’entendez-vous sous les cendres ? L’entendez-vous sous les feuilles qui tombent des arbres dans les aurores automnales ? L’entendez-vous sous les mots qui s’échappent encore de moi ? Dite-moi que vous l’entendez, ce violon. Dites-le-moi…
Je ne suis pas une âme calleuse qui cherche l’absolution au fond des abbayes. Je suis une âme perdue qui hante et erre, la nuit.
Et qui pleure ; pas assez.
Et qui prie ; pas assez.
Une âme simple et vacillante.

Franck

22 octobre 2005

Par où s'écoule ce qui me reste......

Puisque c’est sans fin…..

J’ai reçu le monde dans un enchevêtrement absolu. Définitif. Une confusion, un désordre. En fait, je n’ai pas été invité le jour de ma naissance. Ce jour là je n’étais pas là. Ailleurs. Déjà. Ils ont fait un paquet à mon attention, qu’ils ont déposé dans l’endroit transpercé de la vie. L’endroit ouvert à tous les vents. Ils l’ont laissé là, en attendant que je passe le prendre.
Et j’ai du oublier de passer. Je n’ai jamais été là. Même aujourd’hui. Il aurait fallu me faire naître. Au moins une fois. A la place j’ai erré dans des limbes opaques et ténébreuses.

Alors c’est sans fin, puisqu’il n’y a pas de lieu.

On vous plante l’enfance avec des clous. Comme le grand crucifié. Lui, le père, il n’aimait pas les enfants, pas plus le sien que ceux des autres. Elle, la mère était dans la déraison de son amour effondré. Ses vingt ans sont tombés sur le sol comme un sac de billes qui se déchire. Alors elle s’est absentée de sa parole, de ses gestes, de sa lumière, elle est devenue sa femme. Jamais ma mère. Elle lui a donné son temps, sa peau, ses cuisses, son ventre, mais son âme d’oiseau s’était déjà envolée. C’est une tragédie miniature. Tous les jours cela se passe ainsi. Une tragédie insignifiante. Une goutte d’eau qui s’éclate un rayon de soleil. Quelques éclaboussures de lumière, et puis, plus rien. Elle aussi, n’était pas là le jour de ma naissance. Personne. On ne peut pas habiter un lieu où il n’y a personne.

On vous plante l’enfance dans le sang, avec des clous. Des clous de silence. Les plus longs, les plus pointus. Ils rentrent facilement dans la chair de l’enfance ces clous là.

Car ils brassaient du silence. Les mots tombaient comme un verre qui se brise. Et les bords coupant des mots blessaient tous les rires, tous les élans. La moindre joie se tranchait la gorge sur les morceaux coupant des mots tombés, des mots brisés.

Dès qu’on marche, on apprend à passer de pièce en pièce dans la plus grande transparence et à déposer de temps à autre sa misère sur le sol. On jette des cubes ou des osselets, on ouvre un livre cent fois ouvert, on apprend à user chaque chose, chaque instant, chaque saison, on apprend l’attente vaine. Et les nuages défilent, se font, se défont, au gré des vagues grises d’ennui, qui se déversent au creux des jours sans fin, où le silence règne en maître absolu.

Voilà, j’ai été condamné à rêver. A rêvasser, même. J’ai collé ma face d’enfance sur la vitre du monde et la buée de mon souffle à envahie mon horizon. Comme un brouillard entre le monde et moi. Un brouillard sur lequel mon petit doigt dessinait des formes absurdes, des signes cabalistiques, qui me permettaient de glisser, sans trop d’encombre, sous la surface âpre et rugueuse des heures.

Aujourd’hui encore, puisqu’il n’y a pas de fin.

Tous mes mots sont en vracs, posés là. Je voudrais m’endormir dessus. Je voudrais qu’ils soient comme un tapis dansant, un matelas de paroles douces et aimantes. Je voudrais qu’ils s’ordonnent dans le sens de mon rêve. Changer de tristesse. Changer de ciel. Les prendre un par un. Toujours les même mots. Les regarder à nouveau. Les essayer dans une parole. Les passer à la lumière du jour. Voir leurs reflets. Kaléidoscope de mémoire. Cendres. Parole en cendres noires. Scories des heures perdues. Des mots en formes de reste.

Je les prends, je le reprends, les pèse, les soupèse. J’en cherche le centre de gravité. Je les mets dans ma bouche, pour en goûter l’amertume, l’acidité. Les peser, c’est bien là la question. Dire le bien, dire le mal ou ne rien dire. Ou redire, sans cesse. Les paroles du Bien n’ont pas de poids dans la balance. Sauf les gestes arrachés, dénudés, dépouillés. Le mal est lourd et compact. Lui, il pèse. On cherche un instant de paix. Un seul instant. Mais l’on se noie dans la lenteur orgueilleuse des océans. Les grands édifices de l’espérance, drapés dans leurs manteaux solennels, sont à l’agonie et brûlent sur l’autel pétrifié de nos cœurs. Rien, rien ne tient, même la chair humide des femmes n’adoucit plus l’absence, ni le désordre des mots. Ni le bien, ni le mal qui ronge. Ni l’oubli.

Il reste la grâce, qu’on confond souvent avec la lumière. Pour aujourd’hui il reste la grâce. La grâce, c’est marcher sur le fil des mots avec une ombrelle rouge. C’est se couper la langue et boire son sang après chaque mensonge, la grâce c’est écrire dans la neige pour l’éternité, c’est tracer dans le sable le visage de l’amoureuse, ou celui de dieu, c’est le corps joyeux du papillon jouant dans les corolles transparentes du vent. La grâce c’est avoir le cœur percé, comme il existe des paniers percés. Le cœur percé qui laisse s’écouler nos offrandes. Pour ne rien garder. Rien.

Celle-là, portait la grâce comme un diadème de feu.

Je lui ai dis : Dieu sourit quand on lui désobéit avec le cœur pur, il sourit. Comme lorsqu'il surveille les enfants. Le désir pur, du cœur et du corps est une aubaine pour lui, il ne se nourrit que de cela. Sois heureuse de ton désir. Offre ton corps à ton bien aimé, fait lui ce beau cadeau d'être une femme amoureuse, langoureuse. On reçoit par le cœur, mais par nos chairs aussi. Elles s'épanouissent et s'ouvrent comme des fleurs pour qu'on les respire. Dieu sourit parce que c'est le temps des amours purs, le corps se vide de nos maux inutiles, du vacarme de nos paroles vaines pour faire une large place. Aussi large qu’un ciel étoilé.

Je lui ai dis ces paroles de sable et de nuages, qui ne sont que des murmures que j'égraine comme un chapelet.

Je n’ai jamais été là. Même aujourd’hui. Il aurait fallu me faire naître. Au moins une fois. A la place j’ai erré dans des limbes opaques et ténébreuses. Des silences cloués sur le corps, par où s’écoule ce qui me reste.

Franck

16 octobre 2005

Du ciel, je vous dis...!

On a tous des enfances blessées, des adolescences trouées, des vies chaotiques, décousues, disloquées. Pour la plus part d’entre nous. Cette semaine, dans le métro. Quelque chose s’acharne, insiste, ponctue, scande, martèle, quelque chose bat la mesure. Ce n’est pas le cœur qui bat. Plutôt nos chairs qui viennent cogner contre la vitre du monde. Là, dans les secousses du wagon. Je vois mon reflet dans la vitre du monde. Entre deux stations. Dans ces tunnels à répétition. Je vois trop de gens en ce moment. Des foules. Des visages. Des centaines, des milliers. On regarde et on ne voit rien. Personne, sinon son propre reflet dans la vitre, entre les stations. Image de soi, transparente. Presque rien. En fait, rien. Un rien qui glisse dans la lumière des jours. Des riens qui se heurtent à l’épaisseur de nos néants. Elle a le regard froid, dur, fermé, lui est trop raide dans son costume froissé, celle-ci bouge la tête avec son baladeur sur les oreilles, l’autre est pressé, celle-ci s’est trop parfumée, lui s’endort, l’autre lit le journal à coté de celle qui lit un roman d’amour, lui est assis sur sa valise, ils sont de toutes les couleurs, blancs, jaunes, noirs, bruns. De toutes les couleurs et pourtant le même silence. L’absence est de toutes les races. L’exil à la même saveur amère. Eux, sont ensemble et se taisent, lui, regarde la jeune fille, l’autre se croit déjà au bureau, celle-là est encore dans son lit. Toutes ces faces absentes qui ne disent rien. Puisque se taire est la règle. Puisque rien, est la règle. Celle-ci révise ses cours, lui relit son rapport, l’autre lève les yeux au ciel cherchant un prince hypothétique, lui regarde ses pieds. Toute une humanité en marche. En transit. En absence. Les regards se cherchent pour mieux se fuir. Ne pas e voir. Ne pas se reconnaître. Comme si nous étions honteux, d’être ici, d’être ensemble, là. Celui-ci entre et débite son message à haute voix, presque dans un seul souffle, presque dans un cri. Pour s’en débarrasser, du message, de la honte, de la notre. L’autre a une guitare et des paroles de dérisions, sur sa vie, sur la notre, il fait vite pour passer ensuite dans l’autre wagon. Il a des trous dans le vacarme. Pas des silences. Des trous.

Et au plafond tous les rêves collés. Ca fait comme une pellicule de sang brun. Ca fait comme un grand chagrin. Sans forme, sans odeur, sans bruit. Quelque chose s’acharne, insiste, ponctue, scande, martèle, quelque chose bat la mesure. Presque huit jours sans écrire. Sinon des notes. Quelques mots arrachés ici ou là. Le wagon secoue les chairs, les os. Presque huit jours sans écrire. Avec du manque et de l’épuisement Pas de la souffrance. Du manque, seulement. Ma bulle résiste et ça fait comme un trouble. Une sensation étrange. Comme si je repartais de rien, et cette idée me convient. Repartir, c’est ne jamais arriver. C’est puéril. Entre deux stations. Et mon reflet dans la vitre, un reflet qui ne me dit rien. Ici ou là j’ai lu dans les blogs des désarrois d’écritures. Des blogs en suspends, certains qui reprennent, d’autres qui se posent, se reposent, d’autres encore qui voudraient arrêter. Lieu mouvant d’écriture. Lieux émouvant d’écriture. Petites maisons de douleur et de joie. Quotidien des souffrances et des espérances ponctuées par des mots, des petits paquets de mots lancés dans la mer, derrière l’écran. Expiation dérisoire. Exorcisme vain. Des mots cent fois usés, cent fois jetés. Dans la vitre il y a mon reflet, et pas de mots. Je suis dans un lieu sans parole sans langage. Sinon celui des corps muets. U espace sans issue. Même ma rêverie est plombée, noircie. Les portes s’ouvrent, il y a ceux qui descendent, et ceux qui montent. Comme dans la vie. Se croiser et ne rien dire. Surtout ne rien dire. Se croiser dans nos peurs, nos délires. Se serrer dans ce cortège d’ombres errantes. Grand écoulement d’humanité en marche vers où ? Grand flot inassouvi. Il n’y a pas de fin, dans ces faces effarées, belles ou moches, ou maquillées, ou apprêtées, ou banales. Faces posées dans le repli et la distance de ces mondes clos. Celle-là a les yeux rougis par des larmes, et ces deux là qui se bécotent, leurs bouchent qui se cherchent dans les secousses du wagon. Foule serrée, vidée. Foule sans colère, sans haine, seulement épuisée d’elle-même. Las d’elle-même. Foule serrée dans ses humeurs. Sans rage. Et sans espoir, et sans révolte. Seulement secouée en cadence, penchée du même coté du virage, cramponnée à la même barre, vidée de la même vie. Bruit des roues sur les aiguillages, qui n’aiguillent vers aucune destination, sinon celle du soir, de retour, de l’éternel retour à la même place. A la même vie.

Ses paquets sont encombrants et lui, tient bêtement son bouquet de fleurs. Mains qui se touchent et s’excusent de se toucher, corps dandinés, ballottés, regards chaussures, regards plafonds, regards fenêtres. Vies de pluies et d’imperméables. Agitation silencieuse et pressée. Aller vite, surtout vite. Les portes s’ouvrent. Courir. S’échapper vite au plus loin. Et ne jamais se retourner sur cette désespérance. Courir vers d’autres accablements, d’autres battements, d’autres affaissements. Au bout des couloirs il y a toujours des wagons qui attendent les âmes ombreuses qui embarquent comme sur la barge de Charon, sans mémoire, sans demain. Et pour ponctuer la dérision ce violon qui jouait Brahms, un solo du concerto pour violon. La musique résonnait sous la voûte des couloirs. Un morceau qui m’arrache des frissons à chaque fois que l’entends. Musique du ciel. Du ciel, je vous dis ! ! C’est un monde ou les larmes n’existent pas. Pourtant ce violon, qui parlait du ciel au fond de ces catacombes. Du ciel, je vous dis ! !

Franck

6 octobre 2005

Elle était déroutante.....

Page d’un souvenir. Un livre qui s’ouvre au hasard. On laisse glisser sous le pouce les pages du livre, toujours à l’envers. On remonte les mots. Les phrases. On revient vers le titre. Parfois le pouce se crispe un peu et le défilé des pages s’arrête. Au hasard. Alors on cueille ici ou là quelques mots dans l’espoir d’être saisi ou appelé. Et le pouce lâche. Et le défilé des pages reprend De la fin au début. Comme ces souvenirs qui reviennent aujourd’hui. Le pouce de ma mémoire vient se crisper.

Elle s’appelait Pascale. C’était une âme brûlée. Un mélange d’urgence et de nonchalance. Durant quelque mois nos routes se sont croisées C’était, il y a longtemps. Pascale était brune. Magnifique. Tout en rondeur et en harmonie. Un éclat de lumière noire. Des yeux sombres, une bouche gourmande, sensuelle et un rire sorti tout droit des enfers. Un jour j’ai posé ma main sur la sienne, et elle simplement dit " non ", avec un sourire bordé d’une infinie tendresse. Mais elle m’avait laissé dans le trouble, l’émotion, comme si elle avait jeté un voile d’ombre sur nos deux cœurs. Un voile de soie noire, où l’on pouvait voir le soleil en transparence. Pascale voulait être actrice. Comédienne en fait. Elle me disait qu’elle aimait cette peur qu’elle éprouvait sur les planches. Une peur qu’elle apprivoisait, qu’elle dominait au fil des tirades. Pas comme cette peur d’enfance qui parfois la submergeait. Le souvenir de sa mère suicidée sous un train. Et un père invisible. Translucide. Pas comme ses peurs d’adolescence avec les premières mauvaises expériences de la sexualité. Une sexualité brutale, volée, comme des fleurs arrachées et jetées parterre. Elle ne savait plus dire si elle avait été consentante. Elle avait eu peur. Après elle avait pleuré. " J’ai regardé ce sang qui coulait sur mes cuisses, j’ai regardé ce sexe qui ne m’appartenait plus… j’avais peur que le sang ne s’arrête pas. " Sur les planches elle se sentait entière. Comme une vraie femme. Elle m’avait dit non, et puis elle s’était presque excusée. " J’aime Paul… " Et elle a déposé un baiser sur ma joue. Un vrai baiser de joue. Long et tendre.
Elle est venue habiter chez moi. En amie. Elle ne connaissait personne à Paris. Pour chercher un cours, Paris c’était mieux. Alors elle a déposé son sac. Elle était jeune mais savait déjà l’errance. Rassembler sa vie dans une valise pas trop lourde. Elle savait les consignes de gare, l’entre-deux portes. A vingt-trois ans elle savait toutes les formes du regard des hommes sur elle. Elle savait toutes leurs paroles. Le savait se défier, se méfier, s’esquiver. Elle a posé son sac et s’est endormie sur la banquette. Tout de suite. Pour rattraper un siècle de sommeil. Recroquevillée comme un enfant perdu. Epuisée. Rêvant sans doute de tragédie antique et d’applaudissements. Ou d’une mère. Ou de Paul. Moi j’ai veillé sur son sommeil. C’était mon rôle dans cette pièce. Veilleur. Sentinelle. Elle était belle Pascale, avec ses cheveux noirs qui lui couvraient la figure et sa bouche entrouverte. Elle dormait. Elle était une île et j’étais l’océan.

Après, je lui ai donné ma chambre. Je voulais qu’elle soit bien. Pascale allait et venait sans contrainte. Elle partait le matin et rentrait une heure après ou douze heures après. Parfois en pleine nuit. Elle était déroutante. Chaleureuse, presque tendre et l’instant d’après distante. Volubile et enjouée, puis silencieuse. Très silencieuse. Grave. Absente. Discrète mais d’une présence absolue. On ne pouvait pas ne pas l’aimer, à cause du feu. Elle semblait brûler l’air qui l’entourait. Innocente ou ingénue, on ne savait jamais. Elle traversait la lumière comme une ombre étincelante. Elle m’avait dit " non ", alors nous n’en avions plus reparlé. Je me contentais d’être un veilleur attentif. Souvent, le soir quand nous parlions, elle devenait triste, brusquement. Et les larmes perlaient. Elle posait sa tête sur mes genoux et s'endormait. Je caressais ses cheveux, presque en tremblant. Pour ne pas effrayer ses rêves.

Paul était son amour. Il est venu plusieurs fois la voir à la maison. Il habitait la province. Loin. Elle, elle voulait être comédienne à Paris. Au premier regard ils paraissaient ne pas aller ensemble. Pourtant elle l’aimait c’était l’évidence. Il était instable, fragile, il était tout pour elle. Elle était sa mère, sa sœur, son amante. Elle le portait, et le ramassait lorsqu’il trébuchait. Elle le secouait quand il se laissait aller à quelques démons, l’alcool ou d’autres filles. Elle le menaçait mais avec tellement de douceur. Elle se moquait des autres filles, parce qu’elle savait ce qu’il devenait quand sa bouche touchait son sein. Et Paul repartait.

Elle était déroutante, Pascale. Comme ce matin là, où j’ai traversé la chambre pour aller dans la salle de bain. Ce matin là, où elle dormait. Nue. Les draps repoussés au pied du lit. Elle était allongée sur le dos, un bras replié au-dessus de sa tête, les cuisses nonchalamment ouvertes. Et la lumière du jour passant au travers des doubles rideaux, colorait de rose sa peau. Elle était belle Pascale dans son sommeil. Elle dormait comme une reine. Mon cœur battait. Ce corps si beau. Posé comme une offrande du jour. Je ne bougeais plus. Fasciné. Ses seins lourds s’écartaient légèrement, sa respiration lente faisait frémir son ventre et ce sexe. Aux poils noirs et drus. Touffu. Un sexe fait pour les caresses, les baisers, la damnation. Elle avait dit " non ". J’ai pris le drap et avec mille précautions j’ai recouvert ce corps. Le corps de Pascale. Elle était une île, et j’étais naufragé. Le drap comme une nouvelle peau. Après ma douche j’ai retraversé la chambre. Elle s’était tournée sur le dos, le drap avait glissé et découvrait ses fesses. Rondes. Belles comme un soleil. J’étais en feu. C’était presque douloureux, comme lorsque le cœur se mêle au sang, se mêle au corps. J’ai refermé la porte. Doucement. Elle était déroutante Pascale. Dormait-elle ou non, je ne l’ai jamais su. Il ne me reste que cette image d’un corps de femme nue, posé sur un lit comme une gerbe de fleurs sauvages. Un corps de printemps dans le soleil du matin, un corps de vierge obscure et brûlante à la fois.

Elle était déroutante. Comme ce jour, où rentrant à la maison elle se trouvait en grande conversation avec une autre fille. Une amie d’enfance. De pension plus précisément. Claudy. Elles étaient assises sur le tapis et semblaient être dans la joie des retrouvailles, des souvenirs. Claudy était une fille pleine de charmes. Très mince, presque maigre. Sans poitrine. Elles étaient déroutantes, dans leurs souvenirs. Presque les mêmes. Il semblait que je n’existais plus dans cette pièce. Les même souvenirs. Un père pour l’une, un beau-père pour l’autre. Je ne le savais pas. Je le découvrais. Là. Pascale ne m’en avait jamais parlé, de ce beau-père. De ses mains d’homme sur son corps d’enfant. Pas vraiment violée, mais souillé à jamais. Blessée. Cassée. Déroutante lorsque qu’elles se sont embrassées. Là. Devant moi. Un baiser d’une tendresse inouïe. Un baiser qui n’en finissait pas. J’étais troublé. Pascale tenait la tête de Claudy et je voyais leurs langues se mêler, leurs lèvres s’écraser, leurs bouches se boire. Je me suis éclipsé dans la cuisine. Un long moment. Puis, je suis revenu. Elles étaient allongées nues sur le tapis. Leurs corps emmêlés. Soudés dans une étreinte irréelle. Quand elles m’ont aperçu, elles se sont simplement dénouées, et redressées, sans cacher leurs nudités, avec un naturel déroutant. Je ne savais que faire. Rester. Partir. M’enfuir et les laisser seules.

Pascale s’est levée, a enfilé une chemise sans la fermer, elle s’est approchée de moi et à déposer un baiser sur ma joue. " Tu peux rester…. Je veux que tu reste… " " Pourquoi ?… " " Chut !… Tais-toi… reste, n’en profite pas, mais reste… ". Elles ont disparu dans la chambre. J’ai défait la banquette. J’ai essayé de dormir sans y parvenir. Je me suis assoupi. Le jour commençait à blanchir. Et Pascale est venue se glisser à coté de moi. Elle s’est serrée tout contre. " Non, Franck, seulement comme ça…. Comme un frère et une sœur…Comme deux amis…". Son corps a brûlé ma peau. Comme une torture. Elle était si proche. Si collée à moi, que ses seins s’appuyaient sur mon torse, que ses jambes s’enroulaient aux miennes, que son sexe frottait ma cuisse, que son souffle frôlait ma gorge, que sa tête pesait sur mon épaule. Non, je n’ai pas dormi. Quand j’ai touché sa toison elle a simplement écarté un peu plus les cuisses. " Doucement… fais doucement… " Elle s’est glissée sous mon corps, et quand j’ai voulu baiser ses lèvres elle a seulement détourné la tête. " Pas la bouche… " Elle m’a accueilli dans son corps. Lentement. Au plus profond de ses chairs. Lentement. Dans un incendie. Lentement. Elle appuyait sur mes reins. Lentement. J’étais au plus près de sa source, ivre de ces instants qui m’échappaient. Elle était là, dans moi, et moi dans elle, et pourtant elle était si loin. Où étais-tu Pascale ? Dans quel ciel ? Dans quelle galaxie ? Ses cuisses se sont nouées dans mon dos, ses bras m’ont serré terriblement fort. Alors ce fut une trouée de lumière, une fulgurance. J’étais devenue une île, elle était l’océan, et ses vagues battaient mes côtes, mes digues. Elle était l’océan qui montait sa marée du plus profond de l’horizon. Elle venait de loin Pascal. D’un pays inconnu. Plein de mystères. De silences. Elle voulait être comédienne, elle voulait Paris, elle aimait Paul, et Claudy, elle n’avait jamais d’heures pour rentrer, et là, elle était dans la profusion de sa chair, de ses eaux, elle était don, cadeau, richesse, opulence, elle était le déluge, le débordement, la fournaise, toutes les saisons à la fois. " Pas la bouche... " Mais elle donnait tout le reste, presque avec rage, comme pour franchir une ligne imaginaire, comme pour atteindre un pays, une frontière, un espace. Sa chair s’offrait avec ce voile de désespérance et d’exaltation, de frénésie. Où étais-tu Pascale ? Où allais-tu ? Nos sexes se sont cognés, nos ventres se sont heurtés, nos sueurs avaient le goût salé des tempêtes, nos râles racontaient les orages. Et ta houle à tout emportée. Tout. Tout.

On a dormi longtemps. Lentement. Claudy nous a réveillé avec du café. Pascale a déposé un baiser sur ma joue. " J’aime Paul…tu comprends, alors c’était juste cette nuit. Promets-le-moi…n’abîme rien….. "

Elle est restée trois mois. Nous n’avons jamais évoqué cette soirée, cette nuit. Elle a repris ses vadrouilles, ses absences, ses mystères…

Un jour elle m’a dit qu’elle déménageait, qu’elle allait habiter avec une copine de son cours de théâtre. Parce que Pascale voulait être comédienne. Elle aimait cette peur, sur les planches face au public. Elle disait qu’elle se sentait entière dans ses instants. Elle a bouclé son sac. Elle a tiré la porte. Je vois encore son sourire triste au moment de partir. Elle a tiré la porte.

Nous sommes téléphonés quelques fois. Puis, tous s’est éteint.
Je l’ai aperçu deux ou trois fois dans des téléfilms. Des seconds rôles.
Elle était déroutante Pascale. Je l’ai profondément aimé Pascale. Elle a laissé une trace de soie noire et incendiée entre les pages de ma mémoire.
Parce qu’elle était déroutante, Pascale.

Franck..

5 octobre 2005

Comme écrire......

Revenir sur l’errance. Comme une boucle infinie. Un chemin qui perd sa trace. La route s’absorbe dans la fin d’un rêve. Dans les glissades de la fin d’un rêve. Partir sans jamais arriver. Puisqu’il n’y a pas de lieu. Jamais. Sinon les lieux de la route empierrée de l’âme. J’ai mis le ciel dans mes yeux au plus près de mon sang. J’ai fais briller des étoiles au plus près de mon ventre. Il m’est arriver de prier des dieux en exil. J’ai soufflé dans les couleurs des fleurs pour éclairer ma nuit. Je crois même avoir pleuré certains soirs sur la peau de quelques souvenirs. J’ai surtout jeté des mots au hasard.

Sur la route de l’errance il me faut sans cesse passer entre deux grandes statues. La blanche et la noire. L’amour et l’insondable solitude, et consentir à ne pas entendre leurs chants, et consentir à baisser les yeux pour ne pas brûler les derniers souffles. Baisser les paupières du cœur pour appeler à mon secours des silences de pèlerin.

Ici, c’est une mer de verdure sévère. Une verdure de tempête. Une verdure de gros temps. Les bois viennent mourir dans les champs en écumant leurs dernières branches. Sans rage, mais dans la puissance sereine des grandes marées. Des embruns de verdures s’éclatent dans les deniers rayons d’un soleil d’automne. Un soleil épuisé de ses feux. Appauvri de sa gloire. Au bord du naufrage. Lui aussi voudrait prier. Lui aussi voudrait consentir. Et ses forces l’abandonnent.

Je suis ici le temps d’une escale. Entre deux vies. Entre deux souvenirs. Comme aux temps des oasis et des déserts. Je suis dans l’entre de moi-même juste au- dessus de l’os. Que je voudrais curer une dernière fois. Le blanchir de mes mots.

Sortir de l’errance, du flottement, de ses vagues.

Ici c’est une verdure immense, impossible à décrire. Des monts, des vallons comme une grosse mer houleuse. Je flotte. Elle m’a dit : tu flottes. C’est quoi flotter ? Le flottement, c’est toujours le risque de l’errance, c’est souvent être rejeté sur des rivages inconnus. Le moment entre les lieux. Même entre les lieux du corps. Dans l’absence de soi. Dans ce mouvement qui tire vers l’extérieur. Dans un lointain. Dans un lointain sans forme, sans borne. Comme une chute. Je flotte dans un mouvement inconnu d’où ma voix ne sort pas. C’est un silence cassant comme l’oubli. Ce n’est pas un exil. Le flottement c’est un oubli. L’exil vous tient dans la tension, la colère, le ressentiment, la trahison, l’injustice. L’oubli n’a pas de forme. On est sans lieu, sans autre. Suspendu. Vidé du sang. Bousculé par les mouvements erratiques des heures, des humeurs, des regards. Comme une hémorragie, une perte de substance. Et cette envie d’hurler, de crier. Et toute cette ré-ingurgitation comme s’il fallait ravaler sa vie. Chaque heure, chaque jour. Là. Dans ce lieu hasardeux, sans frontière. Et l’on voudrait appeler, s’ancrer dans la chaleur d’un regard. Mais le flottement est un lieu qui n’existe pas, où nul ne peut vous voir..

" A quelle station tu t’arrêtes ? "  " Là-bas… Plus tard…L’autre là-bas… " " La prochaine ? " " Non, jamais la prochaine…. Mais l’ultime, l’extrême. Je suis de la dernière station, celle qui vient après toutes les autres. Au-delà des voies… Là où nul passager ne monte. Je suis du pays des landes, des bruyères froides du cœur. "

Pourquoi cet effondrement, cette coupure, ce glissement des chairs de l’œil et de l’âme, ce frottement de l’absence sur les mots de la langue, cette parole qui ne sait plus s’arracher ?

Ici, dans cette verdure brutale, il y a quelque chose d’écrasant. Une présence absolue.

Alors je marche. Pour m’arracher au flottement je marche. Comme j’écris. Pareil. Pour retrouver le corps et le souffle. S’immerger dans ces forêts grandioses. Comme écrire. Pareil. Le corps qui s’arc-boute dans l’épuisement des muscles. Comme ces mots déterrés, extraits de mes restes. Le corps qui retrouve sa puissance. Sa rage vitale. Sa survie dans la douleur des muscles asphyxiés. Comme la prière offerte aux lèvres d’un mourant. L’extrême tension du corps. Ces noces obscures du silence et de la solitude. Marcher sur ces pentes infinies couvertes de forêts drues. Comme écrire. Souffrance primitive et sauvage du corps dans le vrai sang des muscles. Souffrance sans recours. S’arrêter. Continuer, trouver la limite. Etre dans la limite. Et au-delà. Ces marches épuisantes ne sont plus un effort, mais une lutte. Comme écrire. Quelque chose se rassemble, là, dans un instant qui efface tout. Tout. Monter encore, pour finir. Rechercher la pente la plus droite, la plus éprouvante, la plus absurde. La plus féroce. Comme écrire, et rechercher le geste le plus droit. Maintenant mes pieds, mes mains s’accrochent. Mes genoux aussi. Ne pas glisser. Ne pas perdre les mots et leurs lumières. Coller à la paroi de cette montagne. Coller aux battements du cœur et du sang, toujours, qui jaillit dans mon corps. Comme écrire. Tendre. Projeter mes membres vers une douleur plus grande, plus absolue sur la pente. Le corps collé. Hors de moi et totalement moi. Dans la rage. La colère. S’arrêter. Impossible. Fixer un point là-haut, pour y jeter ce qui me reste de souffle. Même la mort est vaincue dans cet effort. Simplement l’instant qui rassemble tout. Qui totalise tout. Tout ce qui restait au fond de ma mémoire. Etre dans l’instant du premier geste. Du seul geste. Comme la phrase qui s’arrête parce qu’elle attend du silence une consécration. Fixer un autre point. Un arbre, une pierre, une branche, une souche. Et toujours la rage pour survivre à l’essoufflement, au feu du corps. A l’incendie qui brûle ma tête et ma poitrine. Comme écrire. Comme aimer. Et gagner une fois de plus sur l’errance et le flottement.

Et maintenant le sommet. Et son ciel.

Comme écrire ou prier. Ou simplement pleurer comme un enfant. Sans raison. Seulement à cause de la lumière et de cette joie incoercible d’être en vie. Le corps détruit de souffrance mais rayonnant d’avoir survécu à l’asphyxie. Comme écrire. Comme écrire.

Franck.

25 septembre 2005

Un papillon.....

C’était un temps comme aujourd’hui. Un temps d’inlassable pluie. Comme si le ciel avait brusquement décidé de brusquer le ton. D’arracher les derniers lambeaux de l’été. De lessiver le bleu. Mais pour que gris tienne il faut du froid. Alors ce matin il fait froid. Et la pluie traverse la mémoire. Et les souvenir arrivent par ce coté glacé du cœur. Parce qu’on n’y va pas assez souvent. C’est un coin de jachère et d’éloignement. Coin de misère. Large lande battue par l’oubli. C’était un temps comme aujourd’hui, un dimanche, comme aujourd’hui. Un dimanche d’automne. Nous habitions encore Limoges avec Isabelle. Je n’ai jamais aimé Limoges. Pourtant j’y suis né. A cause de ça peut-être. Toutes les saisons lui allaient à Isabelle et l’automne redonnait à peau sa pâleur, sa transparence et son regard se couvrait d’un voile de lointain. Ses yeux brillaient moins, mais vous regardaient mieux. Plus proche. Plus chaud. Plus tendre. Elle a voulue sortir dans la campagne. Prendre la voiture et aller au hasard. Rouler un peu, s’arrêter, et marcher. Cette pluie faisait flotter son âme. Elle avait besoin d’un peu de terre pour ne pas se perdre dans cette journée d’inlassable pluie. L’odeur de terre humide. Alors on est parti. Elle voulait simplement marcher. Un peu. Et on a vu le panneau Oradour. Elle a seulement pose sa main sur mon bras. Alors j’ai suivi la direction du panneau. Sans un mot. On est arrivé devant le petit parking juste avant les grilles. Il y avait peu de monde. La ville fantôme était rendue à ses fantômes. Et puis on a emprunté la rue principale qui monte. Me revenait, les histoires que ma grand-mère racontait. Claire, la femme de Georges. Il tenait un restaurant à l’époque de la guerre à Limoges. Rue du Maupas. Ca s’appelait « Chez Catherine ». Alors tout le monde appelait ma grand-mère Cathy. Elle disait : « Avec le débarquement on croyait que tout allait s’arrêter, mais c’était pire. Les Allemands s’agitaient dans tous les sens. » Claire aimait raconter les histoires. « Ils sont rentrés dans le restaurant… c’étaient des jeunes…. Ils avaient des regards de fous. Y’en a qui disent qu’il y avait des Alsaciens. Ils aboyaient. Ils hurlaient. Dans la rue il y avait tout un convoi qui attendait. Ils sont passés derrière le bar pour prendre des bouteilles d’alcool. Et puis ils ont ouverts les frigos et ils pris tout ce qui pouvait se manger. J’étais seule. J’ai eu peur. Ils étaient fous. Et si jeunes. Je ne comprenais rien de ce qu’ils disaient. Mais c’était des SS. Il y avait l’insigne. Ils n’étaient pas d’ici. Ils venaient d’ailleurs. Du Sud. » « Quand il sont passé chez nous on savait pas encore ce qu’ils faisaient à Oradour. C’est le lendemain qu’on a su. Et pour Tulles aussi. Peut-être que ceux qui sont passés ont participé… Nous on a su que le lendemain… De Limoges on voyait la fumée. » Souvent, Claire pleurait quand elle racontait. Ils ont tout brûlé. Ils les ont tous tués. Et les femmes et les enfants dans l’église. Les hommes dans les granges ».

Nous montions la rue principale pavée. Et je racontais à Isabelle les mots de Claire. « Ils ont décidé de garder la ville en l’état ». En l’état de brûlure et d’incendie. En l’état de mort. Ils n’ont rien changé. Aujourd’hui c’est les mêmes ruines. Le même silence d’après. Parce qu’il y a toujours un silence après. Carcasse de voiture. L’église éventrée. Les maisons écroulée. Les traces de suie sur les murs. Isabelle se tait. Elle est au bord. Je le vois. Elle est au bout de quelque chose. Elle a vingt ans, et là, brusquement, elle est à un bout de l’humanité. Il bruine. Il fait froid dans cet automne. Il fait seul. Les petites rue de village. Là, la maison ouverte comme un poitrail déchiré. Plus de toit. Comme une béance. Alors je l’ai vu s’agenouiller. Dans l’herbe mouillé de pluie. Devant cette maison. Je l’ai vu joindre ses mains. Fermer les yeux. Alors j’ai vu les larmes couler. Elle était dans un silence inattaquable. A qui parle-tu Isabelle ? Où crois-tu que tes prières vont ? Je voudrais quelles restent ici mes prières. Là. Juste là. Sur cette pierre luisante de pluie. Dans cette journée. Dans cet automne. Elle me montre une petite roue de poussette d’enfant toute rouillée, toute tordue. « Il y avait un enfant ici…. C’est lui qui prie pour moi….moi je ne fais que recueillir…. » Et l’église à nouveau. Et la place. Et le monument avec tous les noms. Le petit musée. Avec les photos. Les restes. La dérision des restes. Où es-tu Isabelle ? Elle marche les deux mains plantées dans son manteau. Elle est loin.

Et puis la lumière a baissée. Puis on est reparti, toujours en silence. Dans le village reconstruit d’Oradour, on a but un chocolat chaud. C’est là qu’elle m’a regardé. Elle avait une figure défaite.

Et le mal s’empile sur le mal depuis des siècles. Et la seule chose à y opposer, c’est une petite prière, à genoux, dans une rue d’histoire dévastée. C’est quoi la mémoire Isabelle ? C’est quoi le bonheur ? C’est quoi ces journées d’automne ? Quand nous sommes enfin arrivé chez nous, il faisait nuit. La pluie avait cessée. Elle n’a pas voulue qu’on allume la lumière. On c’est assis sur le tapis. Et là elle s’est blottie. Là dans cette nuit du limousin elle s’est blottie. Nous sommes restés longtemps enlacés en silence. Nos baisers. Nos corps. Cette chaleur de l’amour des corps. Là, dans le silence. Et ses cris. Et sa joie. Et ses larmes d’amour. L’abandon de ses chairs. Et la rage du corps quand il arrache sa jouissance au désespoir. Et les coups de ventre en forme d’oublis. « Nous aurons un enfant et nous l’appellerons Oradour ». « Chut ! Isabelle…demain il faudra encore se souvenir… demain et tous les autres jours….jusqu’à la fin… » « Comment fait-on pour se souvenir ? » « Il faut transformer la haine en amour, Comme Antigone : je suis venue pour partager l’amour et pas la haine. » « Mais elle meurt, à la fin… Antigone. » « C’est le prix de l’amour… c’est pour cela que peu aime, ou si mal… » « C’est quoi demain ? » « Demain c’est d’abord ce soir, cette nuit, demain c’est l’amour que l’on vient de se donner, c’est peut-être un enfant qui s’appellera Oradour…. Demain c’est la prière que tu as faite… elle peuple le ciel désormais. »

Il faisait le même temps qu’aujourd’hui. Un temps pluvieux d’automne. Je viens de finir mes valises. Demain mon errance reprend. Demain je serais à nouveau à Paris…. Mais après-demain je la verrais…Ce n’est pas un ange, c’est un papillon. Un papillon aux mille couleurs. Après-demain je la verrais, je lui parlerais et elle dépliera ses ailes. Mais il ne faut rien en dire. Les mots peuvent abîmer les plus belles choses. Il faut attendre après-demain. Attendre ses yeux, son sourire, l’énergie de sa parole. Il faut attendre notre marche, bavarde ou silencieuse. Le partage des heures. Je suis dans une errance nouvelle. Je suis arrivé seul et je repars innombrable. Un papillon posé sur la bouche. Sur les rêves. Sur demain.

Franck

23 septembre 2005

Intermède (2).........

Hier au soir je prends au hasard un bouquin dans la bibliothèque. Et je tombe sur ça. Un truc impossible. Qui vient faire une sorte d’écho à mon « intermède ».

Bon je le recopie. Même en recopiant ça fait une drôle d’impression :

« Fermez vos cœurs à la pitié ! Agissez avec brutalité !

Quatre-vingt millions d’hommes doivent obtenir justice… La raison appartient au plus fort. Soyez durs et impitoyable. Blindez-vous contre tous signe de compassion. Tous ceux qui ont médité sur l’ordre de ce monde savent que celui-ci ne trouve son sens que dans le succès de ceux qui savent le mieux utiliser la force. » Adolphe Hitler (avant l’invasion de la Pologne).

Depuis hier je relie cette phrase. Et tout le monde est d’accord, c’est abject. On lit l’auteur, et on est révulsé.

Pourtant notre monde fonctionne bien ainsi ? C’est bien ça qui se passe ?

On a beau trépigner dans notre coin, on en est bien là. Tristement là. Et le pire c’est que cette idée se cache partout, elle est rampante. Elle s’insinue en permanence dans notre quotidien. Dans nos geste individuels, dans nos pensées, dans nos rapports intimes. Ils y a bien sûr les cyniques dont je parlais hier, mais eux c’est facile on les reconnaît tout de suite. On peut s’en défendre. Sous prétexte d’un pseudo principe de réalité ils avancent partout dans nos vies. Ils se reproduisent aussi. Et leurs progénitures leur emboîtent le pas. Il y a des écoles pour les élever, HEC et consorts. Et puis il y a le plus insidieux, qui sous couvert de dénoncer, ne fait que renforcer ce discourt. Parce qu’il y a une sorte de complaisance à désigner le mal. Plus je dénonce, plus cela le fait exister.

Ces derniers jours j’ai eu l’occasion de lire de longs textes. Des textes qu’on m’a fait parvenir. Des histoires de vie. Des histoires terribles, puisque le monde est terrible. Des histoires d’enfances, de jeunesses, de violences, toutes sortes de violences, des plus banales aux plus impensable. Et le hasard a fait que je les ai lu le même jour. Et ces deux récits avaient un point commun au-delà des souffrances et des douleurs, chacun d’eux essayait de s’extraire des ténèbres. L’écriture semblait s’arracher des couches les plus sombres de la chair pour tenter d’issir à la lumière. L’écriture semblait être le lieu de la transfusion sanguine. Les deux témoignages étaient bien différents, dans la forme, dans les événements racontés, pourtant il y avait une même lumière, la même volonté d’espoir. L’écriture semblait être le chemin d’une destination solaire. Ce qui m’a le plus frapper à la lecture de ces deux vies, c’est la bonté. C’est bête comme mot : bonté. Portant c’est un des rares mots qui s’opposes à la citation du haut. La force des mots venait du fait qu’ils se dirigeaient vers le haut.

Deux textes, qui devenaient chants, danses, qui cherchaient le souffle et l’envol. Deux textes sans complaisance, durs, qui disaient chacun ce qu’ils avaient à dire, mais avec retenue. Même un mot cru, peut être dit avec retenue et pudeur. Puisqu’il est là pour dire la trace, mais pas la fin.

Le frère de la complaisance c’est le silence. L’une dans la jubilation, l’autre dans le déni. Ces deux textes étaient beaux, parce qu’il évitaient les écueils de l’un et de l’autre.

J’ai donc reçu ces mots comme une offrande. En me disant, qu’il y avait une issue au monde décrit au début. L’issue c’est le don, l’accueil, c’est l’amour.

Ces deux textes étaient en fait des textes d’amour déchirés, mais d’amour lumineux. Puisqu’au bout des mots il y avait une immense miséricorde. Celle des âmes blessées, celle des âmes ressuscitées, celles des âmes généreuses, celles des âmes qui marchent dans la lumière, pour la lumière. Une miséricorde qui dit : je me sauve, parce que vous aussi vous méritez d’être sauvé. Je me pardonne parce que vous aussi vous méritez d’être pardonnés.

Merci à toutes les deux, de m’avoir éclairé, et d’avoir répondu au triste sire du début. Votre écriture est belle parce que votre âme est belle. Ecrire, aimer c’est le même mot, c’est re-lier ce qui a été défait, humilié, bafoué, oublié, c’est tirer sur les bords de l’infini, pour faire une place à chacun. C’est prendre dans sa part la plus consternée, la plus affligée, le souffle que je dépose sur les yeux de l’autre. Et l’écriture est belle, quand elle rend digne, puisque ma dignité vaut celle de l’autre. Ni plus, ni moins.

Franck

22 septembre 2005

Intermede.....

Je me rends compte à nouveau comment mon écriture est empêchée. En ce moment. De quelle façon je ne suis pas libre. Comme si le mouvement ne se développait pas. Comme s’il y avait quelque chose d’autre à creuser. Mon écriture, mes textes, mes sujets semblent tourner autour. Ce que j’appelle la danse du scalp. Depuis des mois j’essaye, je cherche. La forme, le fond. Souvent je repasse au même endroit en étant juste un peu décalé et pourtant j’ai toujours le même sentiment d’inachevé, d’inachevable, comme à mon premier texte. Il y a d’abord beaucoup de thèmes que je n’aborde pas frontalement comme les thèmes sociaux, le monde du travail. Là c’est un choix. Qui fait écho à ma division intérieure. Le fait que je ne me sois jamais senti très à l’aise dans le social au milieu de mes congénères. Même quand j’ai collaboré au système. Donc c’est un choix arbitraire de ma part. La sensation que tout ce monde qui défile sous nos yeux dans nos entreprises, ou au 20 Heures de PPDA, pollue, contraint mon imaginaire. Il n’y a pas d’espace dans ce monde. A vingt ans j’avais l’impression d’avoir tout compris. Stratégie, géostratégie, politique, Marx et le capitalisme, l’homme et la machine, l’homme et le travail. J’avais des théories sur un peu tout. J’’expliquais. Bêtement, mais j’expliquais. Les contradictions ne me gênaient pas, je m’en accommodais. Et le temps a passé. Et maintenant j’ai la sensation de ne plus rien comprendre, de ne plus rien relier. Je ne décrypte plus le monde, ni le social. Je reste bloqué sur quelques révoltes de bases, sur lesquelles j’appuie mes refus. Et entre autre le refus du politique sous toutes ses formes. Je pourrais les résumer ainsi : une société évoluée, et dites démocratique, qui ne peut pas assurer et garantir le minimum de dignité à tous, n’est plus crédible. Un travail digne, un toit digne. Pour tous. Tant que cela n’existe pas chez nous (sans parler des atrocités dans le mondes) à quoi bon discuter. Discuter de quoi ? La seule chose qui m’intéresse dans le social c’est la question de la dignité. Or, celle-ci est bafouée à longueur de journées, à longueur de discours. Le pire dans tout cela, c’est que le système ou les systèmes utilisent chacun de nous. Qu’on le veuille ou non, on est complice. Je connais bien l’univers des entreprises privées. L’univers de la compétence, de la production, de l’efficacité, que reste-t-il d’un individu au bout de vingt ans dans ce rouleau compresseur décervelant. Ce qu’il y a de terrible c’est qu’il n’y a pas besoin de grands ordonnateurs, le travaille de sape c’est chacun qui le faisons, l’indignité c’est nous-même qui la créons. Chacun en défendant sa gamelle.

Je sais la banalité de mes mots en la matière, mais pourquoi vouloir compliquer les raisonnements ? Tout le monde, à par les cyniques, est d’accord pour dire que faire fonctionner une économie aux seuls profits des fonds de pensions américains, qui réclame une rentabilité  de 15 à 25% est une aberration. Tout le mode est d’accord, pourtant tout le monde continue son petit bonhomme de chemin. La voiture, les vacances, la consommation. La peur. Les images sont là pour nous dire combien on a de la chance, d’être ce qu’on est, et pas ce que les autres sont. Depuis des siècles l’ambition est la même. L’argent, le pouvoir, le sexe. Dans l’ordre qu’on veut.

Alors, voilà. Je ne parle pas de ça. Parce que ça ne m’intéresse pas. Ou plus.  Parce que je n’ai aucune prise là dessus.

La seule chose qui me reste c’est ma parole. Ce sont mes mots. Qui évoque autre chose. Une autre couleur. Des mots qui voudraient dire : et si….on regardait autrement…. Alors souvent on peu me croire naïf…. Mais je pense que l’écriture sert aussi à ça… dire qu’une belle émotion permet d’entretenir ce qui reste de flamme. Ou d’âme.

Je ne crois pas aux révolutions sous nos latitudes. Je n’y crois plus. Il faut avoir faim pour cela. Il faut n’avoir plus rien à perdre. Or nos systèmes nous donnent assez à bouffer, même au prix de notre dignité, pour la révolte soit possible.

Alors je suis un mauvais citoyen. Qu’importe… Et je ne suis pas un militant, les pensées de groupes m’angoissent.

Mon pays ce sont le ciel et les nuages, et là tout le monde à sa place. Pourvu qu’il soit sincère.

Pardonnez-moi d’avoir évoqué toutes ces banalités. Mais je voulais les dire au moins une fois.

Sans doute pour mieux revenir à ma parole.

Franck.

19 septembre 2005

Aïcha.....

Me revient en mémoire mon arrivée à Alger. Alger, notre première étape. En fait le voyage commençait réellement ici. Nous étions partis ensembles, parce que nous avions rêvé ensemble d’un voyage. Mais nous ne faisions pas vraiment les mêmes rêves. Lui il était plutôt « Tintin » et moi plus « Petit Prince ». Mais au début ces choses là ne se voient pas. Un an de la même pension nous avait rapproché. Quelques mois de périples nous sépareraient. Mais là nous sommes au début. On ne sait rien de la suite. On est dans la griserie du départ. Des amarres coupées. On est dans la brûlure de nos dix-neuf ans. Dans l’impatience des jours. Des aventures, des découvertes. La seule chose de sûre, c’est que nous ne savons pas quand nous reviendrons et si nous reviendrons. Il y avait de la fuite là-dedans. Mais nous étions à l’âge où l’on ne le sait pas. Où d’ailleurs ce n’est pas grave de ne pas le savoir. Dix-neuf ans, ça suffit comme seule réponse. Et le monde devant nous, dans notre sac à dos. Et nos rêves, même différents. Alger en 1975, ce n’est pas Alger en 1992, ou 95, ou 2000, ni même 1962, ni 1862. En 75 Alger c’est une lumière, et des enfants plein les rues. C’est des odeurs, et un soleil d’hiver qui s’accroche aux balcons et joue dans les linges multicolores.

Cela fait trois jours que nous somme à Alger. Trois jours à défaire et à refaire nos sacs à dos. Trop lourds, trop chargés. Comme si nous n’avions pas réussit à nous dépouiller de nos enfances ou de nos peurs. Comme si à l’intérieur nous avions voulu tout emporter, le passé et l’avenir, la jeunesse et la sagesse. Comme si le bonheur, ou la joie devait tenir tout entier dans nos sacs. Trois jours à tout refaire. Nous logeons dans un petit studio au centre ville. Avant de partir nous avions une adresse. C’est un Français. En 62, il était là. Il a voulu rester. Il est resté. Entre deux cultures, deux pays, deux solitudes. Il se sent bien ici, à Alger. Enfin…. bien… il faut le dire vite. Il se sent mieux. Mieux, qu’avant dans sa jeunesse. Il est ingénieur géomètre. Ca lui permet de voyager dans tout le pays. Immense pays. Débordant de promesses. Avec tous ces enfants qui courent dans les rues. Il vit seul. Parfois il s’ennuie. Mais il est mieux. Quelques histoires de cœurs. Mais il est pudique. Alors il se tait, ici. Il préfère nous parler de l’Algérie, la sienne. Pas vraiment, la sienne, mais un peu. Après le départ des Français, la révolution, l’espoir et tout un peuple partagé entre la joie et la crainte. Il n’aime pas parler politique. En fait, il vaut mieux ne pas en parler. C’est mieux. Il y a eut des blessures, des déchirures, des arrachements, il y a eut des violences. Quand les révolutions soldent leurs comptes….Il préfère nous dire les enfants qui courent, le pétrole qui coule, le soleil, le désert. Il est heureux de nous voir. On ne se connaît pas mais il est heureux. Alors il nous prête son petit studio. Nous on est au début du voyage. Et Alger fascine. On y sent des mystères, des pudeurs, des silences, un feu qui brûle en dedans. Derrière les murs des immeubles. On est en hivers et les couleurs sont belles, douces, elles semblent couler du haut de la ville, elles caressent les façades des maisons, pour venir se mélanger au bleu de la mer.

Le troisième soir il est arrivé avec elle. Elle, c’est Aïcha. Elle voulait voir les deux français. Elle habite dans l’immeuble. C’est la fille des voisins. La grande fille des voisins. Elle hésite avant d’entrer. Elle reste dans l’encadrement de la porte. Elle a peut-être un ou deux ans de plus que nous. Elle est habillée à l’européenne. Il faut comprendre c’était en 1975. Il y a deux ou trois siècles. 1975 est un futur impossible. A Alger les étudiantes se maquillaient, un peu. Elles portaient des jupes, des pulls de couleurs, des bijoux. Elles écoutaient de la musique française à la radio. Aïcha est entrée. Elle c’est assise sagement sur le lit qui était posé à même le sol. Aïcha était belle. D’une beauté juste. Claire. Sereine. Une beauté douce. Gracieuse et à la fois charnelle. Je la regardais sans la fixer vraiment pour éviter de la gêner. Des yeux sombres immenses. Des lèvres sensuelles bien dessinées, une peau de vanille. Aïcha a des formes. De belles formes. Mais elle se tient sagement assise sur le lit, les jambes repliées sous elle. Lui, il fait les présentations tout en préparant un thé. Aïcha est timide. Nous aussi. Moi surtout. Je la trouve belle. Elle ressemble à cette ville. Tout est là, et pourtant on ne voit rien. Comme s’il fallait apprivoiser son propre regard. Comme si quelque chose existait derrière. Derrière les yeux de Aïcha. Derrière sa peau. Derrière son sourire. Avec juste ce petit défaut, deux dents qui se chevauchent, et qui la rend plus belle encore. Une princesse d’orient. Sage à peine cachée par son regard de feu noir intense.

Et puis elle ne peu pas rester. Elle doit remonter chez elle. Mais le lendemain on doit la revoir. Elle n’a pas cours à la fac. Demain elle nous accompagne à Tipaza.

Tipaza nous y arrivons en début d’après-midi. Tipaza, les ruines romaines. Le temps qui se condense. Les ruines juste face à la mer. Morceaux de colonnes, morceaux de temples, pierres usées. C’est en janvier. Il fait presque froid. Dans mon souvenir j’ai l’impression que le soleil se couche à gauche du tableau. Peut-être que c’est ma mémoire qui invente ça. J’ai une impression de rose, d’ocre, d’orange. Peut-être les pierres. Je ne sais plus.  Les autres ont disparus. On est assis sur la même pierre, avec Aïcha. La mer est là, devant. Et brusquement je suis envahi. Une bouffée énorme de nostalgie. Quelque chose qui vient de profond. Dans ces ruines, face à cette mer, il y a un sentiment d’éternel. Tout le monde a ressenti ça. Mais tout le monde n’est pas assis à coté d’Aïcha. Nos bras se touche. On dit des banalités. Je lui dis que de l’autre coté de la mer il y a Marseille, où je vivais quand j’était plus jeune. Elle me dit que souvent elle vient là. Dans ces ruines. A cause d’un sentiment de paix. Comme si seules les ruines pouvaient traverser l’histoire. Une ruine c’est se qui se survit. Après la mort. Après les morts. C’est une trace dans le sang de la terre. Sa voix est chantante, elle na pratiquement pas d’accent. Elle en est fière. Mais je resterais ici. Parce qu’ici c’est mon pays. Peut-être à cause de ces ruines. De toutes les ruines, mais celle-là en particulier. Qui nous racontent une histoire avant notre histoire. Qui nous dit l’infini du temps. Et notre misère, et notre grandeur. Et la beauté des heures. Elle me récite un poème en arabe. Je ne comprends pas, je me laisse simplement bercer par des sons qui ressemble à de l’eau qui coule et qui traverserait les nuages et viendrait s’épandre dans l’eau de la mer. Là, juste devant nos yeux. En haut du cœur, à l’endroit du feu. Elle me dit qu’il est question d’une jeune fille qui tisse un voile de ciel en attendant son berger. Elle me dit que la jeune fille nomme toutes les étoiles, en pleurant, dans l’attente…. Et qu’un jour elle entend des bruits de sonnailles et que son berger apparaît. Redis-le Aïcha. Redis-le, lentement. Et Aïcha le redit. Et Aïcha a une larme au coin de yeux. Et devant cette mer elle se serre contre moi. Et on se tait. Longtemps. Longtemps. Un silence qui vient de loin, qui tourne autour de ces pierres usées. Un silence qui s’est posé sur ses lèvres si belle. Au fond de ses yeux si noirs. Sur sa peau si lisse. Un silence doux, léger comme les heures invincibles. Mes lèvres ont touché les siennes. Nous étions assis sur ces pierres comme deux enfants abandonnés dans le soir. Deux enfants prêts à s’enrouler dans la nuit pour préparer un voyage plus lointain. Assis tous les deux au bord de la mer, que le soir tombant habille d’ombres, de mugissement, de souffle mystérieux. Juste ses lèvres. Nos bouches à peine entrouvertes. Effleurement des langues, juste pour goûter les dernières paroles de l’autre, les aspirer. Juste pour dire l’instant. Pour l’inscrire, sur ces pierres. Pour éclairer les ruines d’un avenir sucré. Un baiser timide. Sans les mains. Juste nos bouches, nos saveurs, nos souffles. Un peu de nous qui s’échange. En fait, tout de nous qui se donne. Dans un baiser ralenti, presque arrêté, enveloppé de pudeur. Des lèvres à peine ouvertes.

Et puis les autres sont revenus. Avec quelques sourires. Nous sommes repartis. Nous sommes passés devant le tombeau de la Chrétienne. Dans un petit port avant Alger nous avons mangé des gambas. Et moi je ne voyais qu’Aïcha. Sa chevelure brune à peine frisée, ses yeux.

Nous nous sommes retrouvés dans le petit studio tous les quatre pour un dernier thé. Elle s’est serrée dans mes bras. Lumière tamisée. Un disque tourne. Ce sont ceux de notre hôte. Drôle de musique. Je me souviens. Alain Barrière qui chante « Ma vie ». Rien n’est grave. On est au début du voyage. Et Aïcha se serre dans mes bras. Nous sommes cachés dans l’ombre du studio. Elle veut connaître nos vies en France, nos sorties, nos occupations, les boites, les cinés, la télé. Elle veut savoir Paris. Et les filles, comment elles s’habillent. Elle veut savoir la campagne et les odeurs. La cuisine. Elle veut savoir notre chambre. Et les rues. Et les cafés, avec la fumée. Les gars, les filles, les amours. Nos corps sont protégés de nos vêtements, comme protégés de nous-mêmes. Nous nous caressons chastement. Nos bouches se donnent plus librement que sur notre pierre de Tipaza. Nos mains osent la peau et osent la chair. Son odeur d’épice se mêle au parfum du thé. Elle regarde nos sacs. Elle sait notre départ. Elle ne dit rien. Je ne dis rien. Pas de parole inutiles. Vaines. Ou des mots que nous pourrions regretter. Ou des gestes. Seulement nos mains sur nos corps. A l’abri du regard des autres. Recroquevillé sur nous-mêmes. Enlacés en nous-même. Serrés. Collés. Brûlants de nos chaleurs. De nos désirs. De nos retenues. De l’impossible à faire. Et de l’abandon à consentir. Au plus près de l’infaisable. Nos mains sur nos corps vêtus et sa chair comme un fruit protégé de sa peau. Ils nous ont laissés. Juste un peu de temps. Seuls. Ils sont dans la petite cuisine. Je les entends parler. Nous sommes allongés, collé l’un à l’autre. Et nos mains qui froissent nos vêtements. Nos mains qui doivent trouver la limite dans ce pays des chairs sans limites. C’est une douceur impensable et impossible à vivre. C’est une torture et un miel rare. Nos jambes sont emmêlées. Mais l’on ne sent pas nos peaux. Simplement les corps. Et les baisers violents maintenant. Et ses cuisses, protégées d’un collant. Sa robe qui se lève. Ma main sur ses cuisses, au plus haut de ses cuisses, ma main sur la douceur électrique du collant, la forme de son sexe. Sa chaleur. Sa brûlure. Et la moiteur qui traverse les tissus. Large ventre qui ondule. Danse voilée. Offre couverte de pudeur. Nos sexes collés l’un à l’autre, derrières nos tissus. Nos ventres défendus qui se cognent. Nos sueurs, mêlées à nos silences, le bruit des bouches et des salives, et des souffles. Derrière l’amure impossible je sens la lourdeur de ses seins. Je voudrais les atteindre. Les sentir contre moi. Les couvrir de baisers. Les mâcher, les manger, les aspirer. Et elle les libère et les tend comme si c’était le dernier sacrifice possible, comme si s’était l’ultime geste. Alors je les recueille comme un trésor. Et les bois avec lenteur, comme si tout était là, dans cette poitrine offerte. En cet instant elle était sa terre offerte et imprenable, riche de tous les désirs, de tous les lendemains. Elle est, là, comme un fruit d’espérance grave, qui se donne entièrement sans le dernier abandon, qui retient son sucre, mais donne sa couleur et toute sa saveur. Oui, elle les tend pour que mes mains récoltent, pour que nos âmes. se touchent un peu plus. Pour reculer plus loin la limite de la soif. Je n’étais qu’un début et elle était un pays. Et son ventre était lourd des lendemains sombres. Mais là elle était une terre infinie de bonté, de douceur, de richesse. Juste défendue par quelque tissus, juste offerte mais pas donnée, ardente sous les cendres de l’avenir en marche.

Douce Aïcha, belle Aïcha, tu reste pour moi ce baiser d’enfants aux ruines de Tipaza, au pied du bleu de la mer, sur ces pierre immuables qui survivent aux saisons et aux révolutions, des pierres qui raconterons un baiser de deux enfants égarés. Aïcha qui chantait des poèmes et un petit prince sans royaume.

Franck.

14 septembre 2005

Cinq cigarettes......

Cette année là j’étais plus à cheval qu’en cours. Tout mon temps libre je le passais au centre équestre. S’occuper des box, des chevaux. Leur donner à manger à boire. Les brosser. Aller jusqu'à la plage, pour que les vagues massent leurs tendons. Cirer, astiquer les selles, les brides. Construire les obstacles pour après les sauter. Je venais presque tous les jours. Ma récompense était de monter. Des cours particuliers avec le moniteur. Cette année là, ce fut des promenades dans le maquis Corse, des galops sur la plage, les obstacles sur lesquels je m’envolais et le dressage. Le dressage était la partie difficile. Dure. Apre. Epuisante. C’est sans doute là que j’ai appris les premières choses utiles.

C’était un temps d’adolescence où la mémoire est encore vierge, où rien n’est vraiment inscrit, où rien ne semble irrémédiable. Le matin on se lève et aussitôt on est dans l’humeur du soleil. Bien sûr c’était un temps où l’amour traversait le corps, mais la trace qu’il laissait était encore supportable.

J’aimais Frédérique. Et elle tournait autour de moi comme un papillon facétieux. J’aimais son rire. Et le clignement de ses yeux. C’était un temps d’odeurs variées et fortes, la sueurs des chevaux, le maquis, les orangers, la fumées des premières cigarettes, les cheveux de Frédérique, et la mer si proche, et le vent du large, et la vie qui poussait dans le sang. Le moniteur utilisait mes bras, mais il aimait aussi m’enseigner. D’abord se taire. D’abord sentir. Laisser monter dans sa chair l’animal. L’écouter, l’entendre. Le voir. Le comprendre. Et l’aimer. Et lui dire qu’on l’aime autrement qu’avec des paroles usées. Lui dire qu’on l’aime, simplement d’un tassement de rein. Simplement d’une tension de plume sur le mors. D’un murmure. D’une longue caresse sur l’encolure. Seul dans le manège, avec Cyrnos. Cyrnos était un drôle de mélange de races. Mais il était beau Cyrnos, fier, joueur. Bai brun. Une crinière noire, et des yeux rieurs. Tout le monde aimait Cyrnos, mais personne ne voulait le monter, son trot était dévastateur. J’aimais Frédérique. J’aimais Cyrnos, dans ce temps d’odeurs d’oranges. Lui, le moniteur, il disait, pas besoin de galoper pour apprendre à monter. Apprend d’abord à marcher droit. Droit et dans l’impulsion. Au pas avec un cheval au travail. Au pas dans la douceur du geste, et dans la fermeté de l’intension.

Cette année là, la police est venue. On les a accompagné dans le maquis. C’est là qu’on a découvert le corps. Avec le fusil. Et le sang. Cyrnos piaffait. Il sentait la mort. Et le désespoir. C’était un temps de jeunesse et de vent. Où rien n’est vraiment inscrit. Sauf ce corps désarticulé, avec la tête dispersée. Et ce sang brun, presque noir sur les rochers blancs, perdu au milieu des arbousiers.

On devient souvent adulte par hasard. Comme ce jour là. Où quelque chose s’est inscrit.

Ils ont enlevé le corps. Puis ils sont partis.

Et je suis remonté là-haut, avec Cyrnos. Et je suis resté longtemps, à coté des roches tachées. Comme obnubilé. Il y avait cinq mégots de cigarettes. Et des allumettes éparpillées. Cinq cigarettes. Le temps d’un courage. Il a du s’asseoir. Et fumer. Et pleurer peut-être. Et attendre. Et avoir la peur collée aux parois du ventre. Une cigarette, et puis l’autre. Et la vie qui défile. Et cette mer si bleue en face. Si désespérément bleue. Puis une autre cigarette, pour faire passer le plomb qui sort du cœur. Et le fusil posé. Peut-être partir, peut-être s’enfuir. Tout recommencer. Il y avait cinq mégots, mais une quinzaine d’allumettes. Le vent sans doute. La peur. Les tremblements. Cinq cigarettes le temps d’une vie. Quand on l’a trouvé son corps avait glissé dans la pente après qu’il eut tiré. Posé comme un pantin. Sa face n’existait plus.

Ce sont les cigarettes que je voyais. Plus que le sans coagulé et noirci par le soleil. C’est long, cinq cigarettes, c’est long et s’est court. C’est rien. Il avait du aimer, ou haïr. Il avait du rêver enfant. Il avait du être un roi dans les bras de sa mère. On n’a jamais rien su de sa vie, de son geste. Moi j’ai dans la mémoire cinq cigarettes, et quelque allumette éparpillées.

C’était un temps d’adolescence, où les amours traversaient nos saisons. Des amours légers comme le vents et bleus comme la mer, là devant.

J’ai repris le pas dans le manège. Droit. Grave. Desserrant les doigts sur la bride. Le corps souple, sans tensions, simplement l’intension ferme d’aller de l’avant. Simplement le désir accroché à l’horizon.

Ecrire c’est un peu ça. Etre dans un geste souple et ferme à la fois. Ne rien tenir et pourtant être là. Droit dans sa parole, engageant sous la masse des chairs de l’animal l’énergie d’un devenir inconnu. Le moniteur disait. Si tu ne l’aime pas tu n’arrivera à rien. C’est un peu comme l’écriture. Il ne s’agit pas de galoper. Etre dans le juste abandon. Tu comprends, il faut de la joie. Même dans la souffrance de tes muscles. Sinon ton cheval s’emmerde. Intéresse-le avec calme, et douceur. Dis-lui dans la vérité de ton geste l’importance qu’il a pour toi. Soi humble, mais fier. Fier de lui. Ne tire jamais sur les rennes, parle lui du bout des doits. Ne le brutalise jamais, fait le rire plutôt. C’est un peu comme l’écriture. Il faut qu’elle monte en toi comme une impulsion souveraine. Il faut que chaque mot soit droit par rapport à ton chemin de vérité. Ne jamais la précipiter, elle doit être ton rire même dans la pire tristesse.

Aujourd’hui ces souvenirs reviennent, comme une marée oubliée. Les cinq cigarettes et les allumettes, et Frédérique, et Cyrnos. Et la mer bleue. Et la vie qui affleure, et la mort, là, tapie. Dans un coin de maquis. Avec sa tache brune. Et l’attente. Et l’écriture. Et cette idée d’être droit, dans l’axe des étoiles. Aujourd’hui ces choses ont déferlées, comme un souffle. Lentement. Un souffle qui me vient, de ces premières choses inscrites dans ma peau comme des énigmes. Ce n’est jamais la bête que l’on dresse, c’est soi et soi seul. Ce n’est jamais l’écriture que l’on travaille, mais elle qui nous ouvrage. Le moniteur disait : entre toi et le cheval, c’est toujours au cheval que je donnerai raison. Et toi là-haut, qui a eu raison de toi ? Avec tes cinq cigarettes. Et ta tête éparpillée.

Parce qu’écrire c’est aussi ça : en avant, droit, et au pas. Même si le galop existe, même si les mots te submergent, souviens-toi de la mesure du pas.

Nous sommes remontés là-haut à cheval. Il y avait Frédérique, le moniteur et moi. A l’approche de la tache, Cyrnos a dresser ses oreilles, et soufflé dans ses nasaux. On s’est arrêté. On a jeté ensemble quelques fleurs d’orangers. Des pétales blancs sur la tache brune. Un peu comme dans l’écriture, quelques mots dénudés sur l’hémorragie du cœur. Quelques pétales blancs, sur cinq mégots de cigarettes. Comme une parole blanchie par l’attente et la peur. Et comme un renouveau et comme une espérance. Et comme un long silence.

Franck

13 septembre 2005

Il est des nuits.....

On arrive à Gao comme si l’on quittait l’océan. Toujours harassé d’une traversée. Lourd d’un voyage. Lourd d’une fin. Les yeux brûlés par les éclats du soleil, par le reste des rêves et le reste des nuits. On arrive à Gao couvert d’un linceul de sable poisseux, collé comme une peau sur la peau. On arrive à Gao toujours à la tombée du soir. Presque en cachette. On arrive à Gao sans tristesse, sans joie. Seulement une immense fatigue. Arriver à Gao c’est arriver de loin, c’est venir d’un désert, d’au-delà d’un désert. C’est avoir franchi sa vie dans une étendue de poussière, dans l’étendue sans fin de nos questions vaines, de nos réponses craintives et faciles. C’est d’avoir mesuré la pauvreté de nos prières, l’étroitesse de nos désirs. Et nos misérables souffrances. Arriver à Gao c’est être un naufragé, puisque là-bas, plus au nord, quelque chose de nous est resté. Peut-être le meilleur. Peut-être le pire. C’est cela qui épuise, ne jamais savoir, même après un désert, même en arrivant à Gao.

Cela faisait plusieurs jours que le marabout voyageait avec nous sur les sacs de dates que le M.A.N. diesel transportait. Il était silencieux. La vitesse du camion faisait flotter son chèche qu’il enroulait comme les gens du sud du Sahara, comme les Touaregs. Ce n’était pas un touareg. Il portait une sorte de grande djellaba bleu clair, qui couvrait un large pantalon de toile légère et blanche, et qui masquait à peine une ceinture où était accroché un poignard ouvragé au bout recourbé. Il avait la peau mate, très foncée, mais pas noire. Il était grand et maigre, des yeux clairs perdus au fond d’un visage sans âge, usé de soleil et de contemplation. Un visage tout en angle. Tout en avancée. Tout en tension calme et sereine. Sur le camion il ne bougeait pas. Il gardait tout au long du jour la même position. Accroupi, les genoux au nivaux des épaules sur lesquels il appuyait ses bras. Depuis des siècles il avait cette position. Depuis des siècles il fixait l’horizon des sables, sans attendre rien. Sans rien espérer, que de pourvoir regarder cet horizon des sables pendant des siècles encore. Il avait fait un trou dans un sac de jute, et de temps à autre il prenait une datte, et la mâchait longtemps, et il suçait le noyau. Longtemps. Ca veut dire quoi longtemps ? Là-bas longtemps ce n’est pas du temps, c’est une distance, c’est une direction, c’est une légende, c’est un mystère. Longtemps. C’est la vie d’un homme, son histoire, ses rêves. Longtemps, c’est un ciel, ou une source, ou les yeux de la reine de Saba, ou la mort et son cortège de djinn.

Il nous a dit : a Gao vous viendrez dans ma maison. Son Français était approximatif. Mais on se comprenait. Pour lui s’était important qu’on vienne chez lui. Sa voix était grave, profonde, traînante. Il accompagnait souvent la fin de ses phrases d’un geste ample de la main, le bras tendu, comme pour désigner au loin le reste d’une signification que les mots sont impuissants à dire. Il hochait la tête, et tout était dit.

Gao, c’est la fin des sables et c’est le début du fleuve. Nous sommes arrivés à Gao, il faisait presque nuit. Nous n’avons pas vu le fleuve, mais nous l’avons senti. Un souffle obscur dans la nuit. Une présence. Un épanchement de vie nouveau. Presque incongrue. Quelque chose était là. En plus. A l’entré de la nuit Gao ce sont des musiques de balafons et de quelque tambours improvisés. La ville est plate sans étage, presque sans éclairage. On s’oriente toujours aux étoiles, et au souffle du fleuve et aux odeurs, et a l’inclinaison de son cœur, à sa nonchalance. A son abandon.

Nous l’avons suivi.  Comme des ombres sans ombres. Sa maison état là. Grand cube de un étage, en terre séchée, sorte de pisé. Un grand cube vide de meuble, vide d’âme. Avec seulement un escalier de terre qui montait sur une terrasse. Une terrasse qui ouvrait sur la nuit. Nous nous sommes installés dans une pièce vide. Il nous fit comprendre que le repas arriverait bientôt. Et qu’il nous attendait sur la terrasse pour boire de thé, le temps que le feu soit allumé.

Et puis sorti de nulle part, une sorte d’agitation calme. Des ombres. Des ombres silencieuses sont arrivées. Un homme squelettique fit le feu à l’air libre sur la terrasse. Il prépara la théière. Sorti des verres d’un sac de toile. Brisa les restes d’un pain de sucre, fit couler de l’eau dans la théière et y rajouta les graines noire du thé. Le marabout était là, assis. Depuis des siècles assit, sur cette terrasse de nuit et de désert. Silencieux. Il y eut un premier cérémonial de thé. Puis l’attente. Puis le silence. Puis la nuit qui s’intensifie. Une femme voilée est arrivée. Elle a posée une bassine en émail au centre du cercle que nous formions, et puis a disparu. Une ombre dans l’ombre de la nuit. Dans la bassine il y avait du mil cuit et au-dessus quelques maigres poissons bouillis. En silence nous avons mangé, récupérant avec le bout des doigts cette pâte de mil brûlante. Chacun creusant un cratère devant lui. En silence.

A la fin, la femme est revenue, sortie de nul part. elle à repris, la bassine de nourriture vide. Puis elle a disparu à nouveau. Sans bruit. Sans mot. Depuis des siècles sans mots.

Maintenant nous étions autour du feu. Un autre thé se préparait. Puis ils sont arrivés. Un à un. Des hommes jeunes. Trois. Aux regards éclatants. Avec une immense déférence il ont salués le marabout, puis nous, les invités. Ils ont prit place autour du feu. Le thé a circulé. Le marabout nous a expliqué que ces jeunes gens étaient ses élèves. Et que ce soir il allait les enseigner. C’était un temps où les barbes ne couvraient pas la religion musulmane d’un voile sombre. C’était un temps de l’Afrique pauvre mais sereine. C’était un temps où l’on parlait aux étoiles, la nuit, au bord du fleuve Niger, aux portes de l’océan saharien. C’était un temps sans peur.

Alors il a parlé. Longtemps. Il parlait une langue que nous ne comprenions pas. Mais il s’arrêtait parfois pour se lancer dans une traduction hasardeuse. Qu’importe, sa voix était belle et profonde, elle venait de si loin, d’un désert et du fond des siècles. Toujours avec cette voix de ventre, cette voix grave qui montait dans la nuit. Et sa main qui désignait les étoiles pour les prendre à témoin. Il parla de religion, il expliqua Le Prophète, et Jésus, et le roi Salomon. Il expliqua la reine de Saba, et le berceau de nos fois communes. Il disait qu’on avait le même dieu, et la même espérance. Il disait la Bible et le Coran, en montrant les étoile, en les appelant de leur noms, en expliquant les pays qu’elles désignaient. « Là, dans la direction de cette étoile, si tu voyages quarante lunes tu arrives au pays de Salomon. » « Il faut donner à Dieu, tes mains, ton cœur, et il s’occupera de tes rêves et de ton âme. » « Il faut prier ton Dieu et abandonner ta colère et il te conduira à la source. » « Va dans le désert, cueille un silence et revient. » C’était une nuit du monde, sous les étoiles brûlantes du désert, une nuit de passion dénudée. Pauvre et infiniment abondante.

Sa voix semblait chanter une mélopée lancinante. Seuls ses yeux brillaient. Seule son âme embrasait le ciel. Cette nuit lui répondait, comme chaque nuit de désert répond à celui qui s’est longtemps tu.

Les trois jeunes hommes l’écoutaient en silence, avec seulement quelques mouvements de têtes. « Nos dieux sont des frères, ils viennent du même sable, et regarde le même ciel et s’éclaire du même soleil. » « Chaque homme est un pays, conduit-le à ta source, donne lui de ton eau, et vos pays seront un royaume. Tends lui cette fleur et vous élèverez un temple. Tends lui la main et Dieu priera pour toi. »

Il est des nuits qui prennent naissance hors d’un temps connu. Il faut avoir traversé sa vie comme un long désert pour les contempler. Il est des nuits perdues où dans la voix d’un vieux marabout, un ciel entier s’illumine. Il est des nuits sans peur, puisque tout est là. Dans l’instant. Dans le souffle du fleuve. Dans un thé arachide. « Brûles ton désir aux feux du soleil du désert et une reine embrassera ta main. » « Fais-toi un rêve à la mesure du ciel, et ton cœur sera un jardin aux fleurs éternelles. »

Franck.

12 septembre 2005

Comme un soleil qui monte......

Je l’ai vu arriver de loin. Un point dans perspective du chemin. Un point sans forme précise. Un point qui se rapproche. J’étais assis dans un creux d’existence. Et j’ai vu une silhouette de feu, qui avançait avec une détermination de tonnerre, sur ce chemin pavé de silences et de mots, ce chemin de désordre. Je l’ai vu arriver de loin. Comme de derrière ma mémoire. Nue, habillée de sa seule parole. J’ai vu la poussière que soulevait ses mots à chacun de ses pas, j’ai bien vu la poussière se transformer en poudre d’or à chacun de ses mots. J’ai bien vu dans son approche souveraine mille ans d’histoire s’effriter sous ses pas, trente siècles se répandre comme une rosée de cristal. J’ai vu au loin les dieux fermer les yeux et se mettre à genoux, et prier, et pleurer, et les saintes arracher des soupirs aux cendres noirs des cloîtres, j’ai vu le criminel embrasser la victime, et le bourreau se pendre à sa corde, j’ai vu le sage perdre sa raison et le fou enseigner aux enfants, j’ai vu les mères offrir leurs seins pour sauver les malades, et les vierge chanter dans le vent les prières du matin. J’ai vu les saisons défiler et les heures danser, et les guerriers brandir leurs cœurs ensanglantés empalés sur leur glaives. Oui, je l’ai vu approcher comme un tonnerre de dieu, même son ombre l’avait désertée, seul le soleil pouvait la protéger.

Quand elle fut près de moi elle n’a pas ralenti, elle a simplement tendue la main, pour montrer le chemin. Et je me suis levé. Moi aussi j’ai marché. Quand elle fut près de moi j’ai vu sur son visage le souvenirs des pages blanches, la trace des paroles écrites à l’encre rouge et celles à inventer à l’encre bleue, j’ai vu la forme que prend les rêves brisés, j’ai senti dans son souffle la profondeur des exils, sur le bord de ses lèvres le murmure des aveux. Et sa voix sonnait comme un cor blessé. Un cor immense et profond et lourd. Et blessé.

Sur sa peau dénudée se dessinaient les mondes engloutis, les mers déchaînées, les naufrages humains. Chaque cassure du temps était transcrite à l’endroit de douleur, à l’endroit du mystère, à l’endroit meurtri, fracturé, éventré, gravé en lettre blanchie à la chaux, en lettres pleurées, en lettre hurlantes.

Elle marchait vite et droit. Droit et longtemps. Et j’ai suivi un temps. L’espace d’un printemps. A chaque étape un pays. A chaque pays une misère. A chaque misère un soleil. Et demain, et toujours, et sans cesse refaire le même souvenir avec des mots nouveaux, venus de la même chair, sortis du même sang, du même cri. Elle marchait comme une guerrière, sans se retourner puisque le passé était là, devant, comme un baiser mortel, comme une urgence impossible. Là. Seulement là. Et ce goût de la vie et ce goût de la mort et ce rire étranglé. Et cet or sur la route à chacun de ses pas. Et les morts à convaincre de respirer encore, une dernière fois. Et l’amour qui gueulait, qui gueulait, qui gueulait. Elle marchait vite et droit, sans baisser son regard, sans trembler. Mot après mot. Mort après mort. Nuit après nuit. Des sanglots dans les rires. Oui, je l’ai vu traîner l’univers pour le faire plier et l’obliger à rendre l’âme des hommes, des femmes, des enfants, des errants, des perdus. Les âmes volés. Les âmes souillées. Les âmes oubliées. Oui, j’ai vu l’écriture s’engendrer pour désigner plus fort chaque lâcheté. Pour éclairer et dire autrement les parures du vrai. J’ai vu les Galaxie à l’envers, s’excuser pour leurs indifférences. Et les puissants rougir de leurs indécences. J’ai vu les riches brûler leurs richesses. Et les pauvres embrasser son sourire.

Elle marchait vite et droit. Je l’ai vu s’éloigner sur le chemin des mots. Comme une guerrière, sans se retourner. Simplement l’amour qui gueulait, qui gueulait, qui gueulait. Laissant tomber son or, d’une langue souveraine. Offrant, sa chair carbonisée, son sang calciné, sa mémoire embrasée, même aux morts. Surtout aux morts. Pour leur donner la force de sortir de leurs cendres.

Elle n’est plus qu’un point au bout du chemin. Il n’y a plus que l’or au bout du chemin. Et ce point si proche du ciel, qu’on le croirait dans le ciel. Comme un soleil qui monte à l’horizon. Étincelant d’une infinie miséricorde.

Franck

11 septembre 2005

Je sais des silences.....

Je parle du silence. Souvent. C’est un lieu étrange, qui m’habite comme un ciel tourmenté. C’est une immense mer aux rives brumeuses, aux contours disparus. C’est un lieu de profondeur sans épaisseur. Sans naissance et sans mort. Mais les silences ne se valent pas. J’aime le silence. Je n’aime pas tous les silences. J’aime la parole, je n’aime pas toutes les paroles. Le silence a deux couleurs. Deux non-couleurs. Le silence blanc et le silence noir. Le blanc couronne la langue du lait, il est l’or d’une parole qui a suffisamment signifiée et qui s’efface. La parole se retire et ouvre un ciel. La parole se retire et appelle un monde. La parole se retire et emporte avec elle nos guerres, nos stridences, nos impatiences. Elle emporte le vacarme de notre vie et jusqu’à notre présence. Silence blanc d’une harmonie enfin retrouvée, silence blanc d’un abandon enfin consenti, silence blanc d’un temps qui ne blesse plus notre chair, notre mémoire, notre espérance.

Silence blanc qui permet l’envol de la flamme dans sa plus juste tension, parce que le poids s’allège et que la grâce affleure. Silence blanc de l’offrande amoureuse, avant le geste, après le geste, ou comme un geste apprivoisé soumis au regard attentif et bienveillant qui l’accueille. Se taire pour laisser la place au monde. Se taire pour trouver sa place, ici, dans l’instant de mon souffle et dans la plénitude de mon dénuement. 

Et l’autre. Le noir. Celui que je connais si bien. Je suis issu d’un silence noir. Né dans cette béance, de cette béance. Le silence noir est une hémorragie, une fleur de néant, une orchidée d’absence brûlée par l’oubli. C’est la vague écrasante qui déferle par ennui sur les insuffisances d’une vie, c’est le silence du crime quand le crime se commet, quand il est consumé. C’est la douleur sans mots, parce qu’elle est sans rémission. C’est le bruit qui s’arrête épuisé de lui-même et gorgé de vengeance. Il est nourrit d’indécence, d’impudeur et d’orgueil. C’est le trop plein du crime, le reste du sang, le reste d’une attente vaine. Le silence noir a le poids du péché et le goût du mépris.

Il parlait peu. Il a toujours parlé peu. Sauf les jours de vin. Sinon, il parlait peu. Il parlait avec ses yeux, avec ses maxillaires. Avec ses silences surtout. Il parlait avec son mépris. Avec sa distance. Parce que ses silences étaient pleins. Epais. Sa parole arrivait comme une délivrance, même les paroles cassantes. Son pouvoir était fait de silence. C’est là que je suis né. Au cœur de ce silence noir et épais. Sauf les jours du vin. Où les mots venaient en cascades déferlantes. Où les mots déferlaient comme un poison dans le sang. Où les mots épais, s’empilaient sur les silences épais. Il est des silences généreux où chacun a sa place, il des silences meurtriers qui aspirent la vie, les sourires, la couleur des jours et jusqu’aux joies les plus simples. Lui il taisait les autres. Il les enfermait dans une absence de mot. Sa femme, ma mère. Et moi, son fils. Tout devait être réduit au silence. Et les coups ne s’arrêtaient que lorsque que je me taisais. Vivre en silence, souffrir en silence, haïr en silence, mourir en silence. Il y a des silences de paix, il y a ceux de guerre aussi. Il est aisé de briser la parole, parce qu’elle est fragile, inconstante, évanescente. Le silence noir ne se brise pas, parce qu’il est fort de nos peurs, de nos faiblesses, de nos forfaits, de nos trahisons, de nos omissions. Le silence noir est un lit boueux. Il taisait. Et brusquement il n’y avait plus d’espace. Plus de lieu. Il taisait. Et il n’y avait plus de vie possible. Plus de respiration suffisante. Il taisait, et la parole de l’autre s’éteignait. Il taisait, parce qu’il y a des silences d’une violence absolue. Comme les paroles du vin qui sont elles aussi dans la violence. Le samedi soir il parlait. Pas tous les samedi. Il parlait de lui. De lui. D’un lui suffisant. Il disait ses histoires. Toujours les même. Toujours le même, lui. Et toujours pas d’espace. Sinon, l’espace du vin et l’ivresse des mots qui jouissent d’eux-mêmes. Partager la bière comme partager la haine. Nous ne partagerons plus la même bière. Ni le même caveau, ni le même ciel, ni les mêmes silences. Je ne suis pas de toi, papa, puisque je m’accouche tous les jours un peu plus. Je ne suis pas de toi, parce que je ne suis plus de ton silence. En fin de nuit souvent revenait la même histoire. Tes actes de bravoures. La libération. Le débarquement a eu lieu. Il est temps de s’affoler. Bien sûr tu es jeune. Tu fais parti de ceux qui on eut honte, et de ceux plus rare qui trouvait beau les chants allemands. Il était temps de résister. Alors il y a eu l’attentat manqué contre ce capitaine de la gestapo. Il vous attendait. C’est ce que vous avez dit. Vous avez été trahis. C’est ce que vous avez dit. Alors celui-là, vous l’avez pris. Alors celui-là vous l’avez massacré. Souvent, le samedi soir tu racontais dans les parole du vin cette histoire. Je l’ai entendu cent fois, peut-être mille. Peut-être que je l’ai toujours connue. Peut-être que j’y étais. Dans l’avenue de la gare. Tout ce silence. Et tous ses mots du vin. Il ne voulait rien dire, il disait qu’il ne savait de quoi on lui parlait. Il restait silencieux. Il n’était pas courageux. Mais il restait silencieux. Dans le silence du vin, j’écoutais chaque samedi la parole du vin. Toujours la même histoire, tu employais toujours les mêmes mots, les mêmes séquences de mots. C’est fréquent avec la parole du vin. Vous l’avez pris, et il ne disait rien. Tu m’as dit que dans l’avenue de la gare, Pep t’a pris le pistolet des mains et l’a achevé comme un chien. Parce qu’il était presque mort déjà. Et il ne disait rien. Tu m’as dis qu’il ne pouvais plus rien dire a la fin. Parce qu’il était massacré. Toujours les mots. Le silence de l’autre. Mille fois la même histoire. Sans dévier. Souvient toi un soir. La parole a déviée. Moi je ne buvais plus. Toi tu continuais. Jusqu’au bout tu as continué. Alors bien sûr tu finissais par la même histoire ? L’attentat manqué. L’interrogatoire du traître. L’avenue de la gare. Pep, qui prends ton pistolet. Pep qui t’écarte. Pep qui tire. Mais ce jour là je n’étais plus dans le silence du vin. « Je suis sûr, papa, que c’est toi qui a tiré… » Tu m’a regardé. Tu n’a rien dis. Tu m’as regardé. Ton silence avait changé. Brusquement il était devenu accessible. Presque humain. La parole du vin s’est suspendue. La première fois. Dis papa pourquoi tu ne dis rien ? Pourquoi ce silence.  Pourquoi tu as tiré ? Pourquoi tu as tué ?

Je sais des silences lumineux, éclatant comme un ciel étoilé, je sais les silences amoureux des peaux qui se frôlent. Je sais mon silence, et sa source et son eau, et je sais le chemin, et l’offrande et peut-être l’oubli.

Dis, papa pourquoi tu as tiré ?

Franck.

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