L'infini du fleuve......
Au départ, la route des infinis est une route solitaire, loin des hommes, des foules. On part du plus faible pour arriver au plus fragile. Ainsi le fleuve. Ainsi l’amour. Ainsi notre amour. Ainsi le temps qui nous éloigne. Ainsi le fleuve.
Tu n’es pas l’amoureuse qui descend les marches de l’extase abandonnant sa tunique et ses masques, courant au plus droit du désir, au plus près de sa perte, joyeuse et gracieuse, le cœur brûlant, les chairs tremblantes. Non, tu n’est pas cette amoureuse là.
Tu n’es pas l’ insouciante, ni l’inconstante, ni la désinvolte. Tu n’es pas l’illusion de l’amour, ses vapeurs, ses fumées roses ou vertes . Tu n’es pas dans ces dentelles là.
Non, tu n’es pas.
Mais qui es-tu alors ? Qui es-tu si tu n‘es pas celle-là ?
Quelle amoureuse es-tu ? De quoi est faite notre marche du plus fragile au plus faible ? De quoi est fait le fleuve ?
Tu es la forme même de l’amour. La forme qui appelle toutes les formes. Tu en es le cri. Le premier cri, celui de l’arrachement, celui qu’on jette aux quatre horizons. De l’amour, tu en es la lame qui pénètre la chair pour la sauver de l’affaissement. Tu en es l’extrême et l’urgence. Tu en es la première exigence. Tu en es l’aube. Mais pas seulement. Plus qu’une aube, plus qu’un commencement, plus qu’une promesse. Tu en es la révélation et l’évidence nue, puisque tu n’a rien évité, ni les blessures, ni les désirs, ni les passions, ni les souillures, ni les trahisons. Voilà ce que j’entends, quand tu dis ton amour. Et quand tu dis ton amour, je sais le fil tendu sur lequel tu marches. Je sais les gouffres qui nous appellent ensemble. Je sais la mort qui nous guette, qui nous nargue.
Et les deux infinis.
Et le zénith.
Et le Nadir
Tu es le fleuve.
Fleuve, qui a fendu les continents. Tu es le partage des terres. Nul pont ne te traverse. Nul ne remonte tes cataractes. Tes eaux bouillonnent, impénétrables, grosses des ruissellements noirs des rives, tes eaux débordent de toutes tes nuits invraisemblables et elles charrient des os cassés mélangés aux chagrins humains, aux plaintes des enfants. Tu es flot de blessures. Tu es cette forme de l’amour qui épanche son sang et sa chair écumante et fougueuse. Tu es cette première forme de la supplique des eaux. Comme la source qui réclame déjà l’océan. Comme la rosée qui espère déjà le ciel.
Tu es le fleuve dans le grouillement jubilatoire des eaux qui fait un rêve d’estuaire.
Un rêve d’estuaire.
Tes eaux appellent la plénitude de l’estuaire. Le mariage des eaux sacrées à l’acmé de leurs œuvres. Et je suis la mer qui s’offre ouvrant large ses entrailles. Et tu es le fleuve étalant sa délivrance dans sa course vers l’horizon, poussant ses eaux toujours plus loin dans la profusion magnifique de sa voix.
Tu sais, il y a un point du fleuve. Il y a un point du temps. Il y a un point du désir où la violence des eaux jaillissantes doit s’effacer, doit presque s’effondrer. C’est le temps des mélanges des eaux. Il y a un temps de l’alliance. Il y a un temps du fleuve où les eaux consentent à la confiance. Il y a un temps du destin où le fleuve étend ses larges mains ouvertes vers l’océan, vers l’horizon. Il y a un temps où la mer se rassemble pour accueillir le fleuve. Et le fleuve, enfin, peut se reposer dans sa grâce totalisée.
Et chaque vague...
J’enlèverai une à une les épines de colères qui blessent l’intérieur de ta vie, aux jointures de tes souvenirs, aux articulations du passé.
Et chaque vague.
Je goûterai chaque plat avant tes lèvres et chaque eau avant ta gorge pour t’éviter les poisons.
Et chaque vague.
Je serai l’épaule, la canne, je porterai la lampe, j’allumerai le feu, le soir.
Je dresserai les esprits des revenants à ne pas t’effrayer, à se vêtir de prévenances. J’enfermerai tes fantômes dans les placards du temps.
Et chaque vague.
Je taillerai comme un rosier chacun de tes jours, je polirai toutes tes heures pour les arrondir. Mon rabot à misère usera les angles de ta mémoire écorchée.
Et chaque vague.
Je prendrai la lueur de la lune pour t’en faire un voile d’or pâle aux plis d’ombres sauvages et j’en recouvrirai ta peau nue et silencieuse.
Et chaque vague jusqu’à l’estuaire.
Car le lieu de nous deux est un lieu illimité, démesuré, que chaque baiser inventera et agrandira, que chaque caresse élargira, que chaque regard éclairera et qui va du plus faible au plus fragile. Ainsi nos âmes entre la source et l’océan. Ainsi le fleuve de notre amour.
Franck.