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J'irai marcher par-delà les nuages
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18 mars 2017

- 5 - Lenteur...

On s’assoit pour retrouver la lenteur des temps. Alors, on respire. On puise au plus profond de l’intérieur du corps. Comme vers un continent neuf qui sortirait des eaux brumeuses. La lenteur appelle l’immobile.
Car seul l’immobile nous rendra la mesure des actes, et tracera les contours de leur gravité. On ne sait les choses importantes que dans ce mouvement de ralentissement. On ne connait les choses essentielles que dans l’immobilisation. La stase.
Le sens ne se révèle que dans l’atrophie du geste, dans l’engourdissement de la course. Dans l’agonie lente de l’impulsion. Alors, on s’assoit, pour mourir un peu plus fort. Un peu plus surement. Un peu plus loin. Avec la lumière qui se dégage de la disparition des fièvres, des grouillements, des effervescences. On ne connait le voyage qu’aux escales, on ne sait dire le désert qu’à l’ombre des oasis.
On s’assoit. On flotte. Lenteur épaisse des heures qui s’écoulent en raclant la blancheur des os. Curetage patient de nos insomnies, de nos attentes, de nos désolements. Ce vertige. La peur qui s’insinue. Temps étrange et singulier de la lenteur, comme si brusquement il devenait important de prendre avec précaution la vie, avec la mort qu’elle traine dans son ombre, et le souffle. Retenue du mouvement. Comme l’on va pieds nus sur les rochers tranchants. Parcimonie, pour échapper à l’écrasement. Puis défroisser le temps qui reste, à cause du temps perdu. Défroisser les souvenirs à cause des oublis. Lisser avec obstination la page écrite de trop de mots, de trop d’espoir, de trop de désirs inassouvis, de trop de manques. Ainsi, chaque instant, un crépuscule.
Il y a dans la lenteur du temps cette chose impalpable qui va vers la transparence. Vers l’éclat. L’étincèlement. Le reste improbable de l’usure. Il y a dans la lenteur un accroissement d’amour. Comme le murmure accroit la puissance de la parole. Il y a dans ce ralentissement une dilatation de l’âme. À cause du poids, de cette distance qui n’en finit plus pour atteindre l’immobilité fulgurante. L’irradiation.
Il y a dans la lenteur un accroissement d’amour, comme cette caravane qui progresse dans les sables. Plus le but approche, plus le pas ralentit. Lent cheminement de l’écorce qui rêve en secret au caillou.
On s’assoit. On laisse monter en soi l’océan vide des regards et des gestes. On élargit les bords du manque. On entre dans son corps, car il est temps d’habiter sa chair et d’ouvrir les bras à l’éternité. On s’assoit, on se laisse traverser par l’éclair d’une solitude grave, brillante. On s’assoit dans cette dévastation du temps inerte. On longe le gouffre de nos peurs. On parcourt encore une fois nos sentiers d’errances. Le souffle se ralentit. Tout est là, puisque rien ne tremble. Tout est là, puisque les premiers mots affleurent.

Franck

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1 mai 2008

Couture......

Un temps qui n'a pas de rive et qui s’effrange comme un tissu élimé. Dans quel temps se passe l'écriture ? Dans quel présent je suis ? Là, maintenant. A découdre les ourlets de l'univers, comme si brusquement il avait rétréci, comme si le temps faisait des plis, comme si l'on pouvait être prisonnier d'un bourrelet, ou d'un revers, d’un faux pli.

Point de croix sur point de saignée. Ravaudage de la mémoire. L'aiguille des mots pique les bords du trou. Pique à l'endroit du débordement. De l'écoulement. L'aiguille des mots rapièce le temps défait. Le vieux temps. Le temps usé. Le temps lustré.

Alors on retient les bords de l'univers, on essaye à chaque texte de contenir la déroute, la disparition. Et on pique pour traverser au plus profond, on tire sur le fil des souvenirs, on tire sur le fil de nos jours, le fil de nos attentes. Et ça fait toujours un peu mal. Piquer le lieu fragile de notre vie effilochée. Les chairs peuvent se déchirer.
Souvent elles se déchirent les chairs.
Souvent le texte se coupe.
Souvent c'est une catastrophe.
Souvent on se dit que c'est une tâche impossible.

Un point de croix sur un point de saignée. Chirurgie du désespoir. De la lenteur. De la constance. De l'oubli.

Ce temps qui échappe au temps. On tire sur les bords de l'univers pour les poser là, sur la page. Avec la pauvreté des mots, et notre pitoyable espérance. Bord à bord. Et piquer. Suturer cette béance, sous le regard moqueur de nos siècles. Avec cette aiguille trop grosse, avec cette aiguille qui emporte les morceaux de chair.

Et pourquoi cette joie étrange à chaque piqûre des mots ? Pourquoi cette jubilation à tisser tout ce malheur, à broder ces motifs inconnus sur cette trame infini ? Pourquoi coudre cette robe de fête sur ce linceul ? Pourquoi... ?

Franck

26 janvier 2014

L'île d'après ...... (prélude)

Les amants dessinent, dans la tristesse des villes, de grands à-plats de silence, à contrejour, à contre soleil. Les amants s'absentent, et dans leurs traces nous y cueillons les songes. Les amants ne parlent plus, les mots ont déjà désertés leurs gestes. Ils se rapprochent des choses ou des êtres, simplement pour les éclairer et les abandonner.
Les amants passent, traversent, débordent, tanguent, et chavire. Ils s'effacent. Au bout de leurs regards désinvoltes, ils inventent l'ignorance et cette ivresse cruelle qui l'accompagne.
Les amants sont sans bagage, sans histoire, quelques baisers secrets au fond de leur poche, comme ces enfants qui remplissent les leurs de ficelles ou de petits cailloux. Ils sont dans l'angle du jour. Ils ont perdu leurs yeux, ils n'ont que leurs mains pour sculpter les heures, et leur peau pour créer d'autres langues, et leur chair pour fuir leurs peurs d’enfance.
Les amants se cachent dans les ellipses des coquillages pour se dérober au temps, et au vacarme des villes. Ils se savent en danger. En sursit. Et le poème ne les a pas encore rattrapés. Ils sont dans l'impatience et pourtant sans attente. Demain est un continent lointain, une rive inabordable.

Les amants dessinent par étourderie les arabesques des sutures futures.

L'écriture est tapie dans la marge. Juste là, dans l'ombre.
Pour après.
Ecrire l'après qui est déjà advenu.
Ecrire est dans le contre temps, comme les amants sont dans le contrejour.
Ecrire c'est l'île d'après. Celle qui n'est pas habitée.
Et les amants chavirent, et l'écriture fait naufrage.
L'écriture est le chant désastreux des amants séparés.
L'usure prochaine des temps révolus.
Les amants n'ont que leur nudité, le poète que son dépouillement.
L'amour a sa nostalgie, le poète sa mélancolie.
Et le soleil brûle tous les déserts.
Et les amants ne connaissent pas la rhétorique.
Ils dansent.
Ils dansent.
Ils dansent.

 

Franck.

29 décembre 2007

La pierre.....

Je sais que c’est là, maintenant, qu’il faut que je m’arc-boute à l’écriture, que j’y applique mon corps tout entier, comme pour soutenir une falaise. Ou la faire sortir de ma poitrine.
Je sais que c’est là, maintenant que commence le temps de la pierre.
Le geste réclame la résistance. La rugosité. Se défaire de l’orgueil et de la prétention.
La pierre dans son silence immobile dicte sa leçon.
Briser le premier élan sur la roche. Et revenir, plus lentement. Être défait de cet élan du début. Le premier lait, tout en promesse, mais qui ne tient pas au corps.
Revenir au geste pur. L’épuiser de ce qui le déborde.

Faire monter dans le ventre, dans la poitrine, chaque mot, un à un, et les poser sur la pierre pour en éprouver, l’audace, le sens et la couleur. Et refaire, sans cesse. Sans exaltation.
D’abord trouver sa place dans le mot, au lieu de lui faire jouer un rôle.
Il n’y aura pas de réponse. Il n’y a jamais de réponse. Aurais-je le courage de maintenir la question ? Sans faiblir. Sans dévier. Et accueillir la trajectoire nouvelle, et le mouvement, que cette tension sans conflit fera naître.
C’est le temps de la pierre. Je la pose au centre de mon grand champ de neige. Et la forme du texte doit naître de cette absence de forme. Le mouvement juste sera sa propre fin, sont propre accomplissement.
Le sens est une question secondaire. Au mieux il est un surcroît. Le sens s’oppose aux rythmes, aux couleurs, à toutes les sensualités furtives et surgissantes qu’un geste dénudé d’intention préalable inspire ou provoque. Désarmer les forces pour leur rendre leurs puissances initiales. Préférer l’étonnement à la surprise. Le texte doit être traversé d’une forme simple et pure.  Une ligne, un cercle, l’arabesque du vent. Faire son profit du vol des oiseaux ou de la ligne d’horizon. Observer longuement, la montagne, l’arbre, la fleur, le printemps. Le texte n’est qu’un échange. Ce n’est pas moi qui évoque l’arbre, mais l’arbre en moi qui parle. J’ai un océan en moi, sa voix est bien plus intéressante que toutes mes raisons ou déraison. Si tu veux tracer un cercle, regarde la vague et son mouvement, regarde-la se creuser, se rétracter, regarde-la aspirer l’air et déployer sa puissance dans ce mouvement d’enroulement. Inspiration, expiration. Respiration du cercle. Ligne pénétrée d’un souffle. Et l’océan recommence indéfiniment, comme pour parfaire sa nature d’océan.
Il y a dans la constance un défi serein fait à la mort.
Il y a dans l’effacement de soi une renaissance possible.
Il y a dans la prière assez d’abandon pour faire jaillir une source.
Il y a dans l’amour tous les printemps et leurs cerisiers en fleurs.
Il y a dans la solitude une humanité à sauver.

 

Il y a dans cette pierre la patience d’une étoile.
Et la bonté fervente d’un silence.

Franck

24 décembre 2007

Alors, va...!

Et puis il y a tous ces amours qui se disent dans la possession. « Tu es à moi. » « Je suis à toi. »

J'ai posé sur la fenêtre les restes de ce bouquet et j'ai vu les pétales en deuil dans une lueur cassante, humide encore d'un sursaut de nuit.

Ou sous d'autres formes. « Tu es faite pour moi, et moi pour toi. »

La prunelle du jour est encore pleine d'effroi et ses paupières de brumes lourdes de poussière.

Des mots qui veulent dire la certitude à la place de la peur, l'assurance à la place de l'offrande.

Les restes d'une extase sanglante, d'un désastre brutal.

« Ne me quitte pas, parce que tu es ma vie, mon sang, mon air, donne-moi ton sein, encore et encore, ne me laisse pas dans l'appétit du lait, dans l'appétit de ta chair. »

Les deuils vont en cortèges et les défunts s'abreuvent aux fontaines glaciaires expirant chaque jour un peu plus.

Un amour à la seule dimension supposée de l'autre. Un amour sans espace, sans profondeur, sans dimension.
Tu es à moi. Non !
Non, il faut dire : « tu es à toi, immense et brûlante comme un astre. »
Je suis à toi. Non !
Non, il faut dire : « je suis à moi dans la plénitude de ma solitude,
dont je te fais l'offrande. Unique et innombrable. »

J'effeuille les heures minérales, laissant l'empreinte de mes os dans les cratères du temps.

 

 

 

Je ne suis pas fait pour toi, tu n'es pas faite pour moi, c'est pour cela que notre amour est sans borne et sans limites, sans lien. Comment pourrais-je aimer une âme qui ne serait pas libre ? Et libre de moi.
Les étincelles lointaines accompagnent les ruines majestueuses des amours mortes ou oubliées dans quelques buissons qui n'avaient d'ardent que les caillots de colères suintant des yeux.

 

 

 

Il faut dire : « je ne soignerais pas tes crimes avec les miens. Nous ne rajouterons pas du noir au noir. Seulement des silences sur des arcs-en-ciel. »
Il faut dire : « quitte moi si c'est là ta vérité. »

 

 

 

L'offrande nous condense et nous révèle dans un mouvement d'abandon qu'est cet élan vidé de sa force cruelle et véhémente, mais chargé de sa seule tremblance.

 

 

 

Souvent ses mots touchent à l'endroit fragile. La membrane. Celle qui résonne. Frémissement des brumes tout au bout de mes landes mortes. Et nos paroles s'enroulent à nos silences. Glissent sur nos distances. Souvent. Comme ces vagues qui apprivoisent le rivage dans d'incessants retours. Caresse de l'eau qui s'abandonne aux langueurs de la terre.
Et chaque vague porte en elle tout l'océan. C'est pour cela que les vagues ne meurent pas, leur épuisement n'est qu'un reste d'infini. Chaque vague agrandit l'océan. Comme ses paroles ourlées d'écume blanche, qui reviennent s'allonger dans les derniers murmures. Vague tendre qui lèche les plaies d'une terre usée.

 

 

 

Et nos paroles s'appellent. Nous, nous nous taisons. Pour ne rien déranger. Ni le ciel, ni la terre. Nous restons en bordure de nos blessures anciennes. Juste en bordure. Comme l'écume, comme le souffle de l'écume qui souligne d'un trait tremblant la fêlure des rencontres.
Nous sommes dans un espace qui n'existe pas. Qui n'a pas de nom. Pas de lieu. A peine un mouvement lent et silencieux, qu'il faut porter plus loin. Ailleurs.
Esquisse d'un pas de danse, sur le fil tendu de l'horizon. Lointain.

 

 

 

Car nos paroles se reconnaissent mieux que nous-mêmes. Elles se sont mutuellement désignées. Et elles nous ont oubliés. Délaissés. Dans nos lointains. Nos absences. Nos distances.

 

 

 

Sans doute est-ce cela, l'exil. Les mots font la ronde autour de nous et nous laissent là, au centre d'un cercle. A chacun son centre, et son cercle.

 

 

 

Pourtant ses mots souvent me touchent à l'endroit fragile. Car elle dessine les contours d'un plus loin. D'un possible. Avec ce goût de sel et d'embruns. Et comme une île fervente elle trace l'horizon d'un silence rectiligne pour accueillir le soleil à l'orient de nos vies. Des mots ciselés, découpés dans les champs de solitudes et le granit de l’attente. Des mots précis posés au fil à plomb. Cherchant la verticale absolue, le point d'équilibre entre la nuit et le jour. Alors, elle les pose, là, avec dans le geste cette sorte d'assurance scrupuleuse. Ce raffinement discret. Terriblement puissante et vulnérable.

 

 

 

Alors j'habite ses silences, acceptant le balancement de la houle, et l’abandon. J'étire au plus large mon rivage, attendant chaque vague, absorbant la moindre écume. Espérant les plus petits coquillages. La vague sur le sable dessine. La vague sur le sable brode. Respire.

 

 

 

Elle invente le temps dans son essoufflement. Et l'amour dans sa constance. Et la foi dans sa patience Et la vague sur le sable écrit. A l'encre bleue des abîmes marins, avec les restes de tempêtes et les fracas obscurs des naufrages. Elle écrit. Solitaire et multiple.

 

 

 

J'ai posé sur la fenêtre les restes de ce bouquet et j'ai vu les pétales en deuil dans une lueur cassante, humide encore d'un sursaut de nuit.
La prunelle du jour est encore pleine d'effroi et ses paupières de brumes lourdes de poussière.
Les restes d'une extase sanglante, d'un désastre brutal.
Les deuils vont en cortèges et les défunts s'abreuvent aux fontaines glaciaires expirant chaque jour un peu plus.
Et j'effeuille les heures minérales, laissant l'emprunte de mes os dans les cratères du temps.
Et les étincelles lointaines accompagnent les ruines majestueuses des amours mortes. Désenchantées.

 

 

 

Son regard traversait les miroirs.
Et je me suis blessé en voulant la rejoindre.
Et le sang a coulé.
Elle était immense et brûlante comme un astre.
Solitaire et multiple.
Unique et innombrable.
Une île trop lointaine dans un océan sans fin.

 

 

 

L’arbre construit sa puissance en mêlant la terre noire et les rayons solaires.
Et l’ambre du bois n’est qu’un éclat en rétraction.
Une lumière en souffrance, un chagrin coagulé.
Une terre pétrifiée qui attend le bûcher.

 

 

 

Alors va... va, mon amour….!

Franck.

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4 janvier 2014

é( CR I )re….éc( RIRE ).....(sonate)

Le difficile c'est l'enfermement dans sa propre demeure. C'est l'impossibilité d'ouvrir les portes de sa maison. On est à l'intérieur. Et rien ne pénètre. Ni lumière, ni voix. Rien. Et rien ne sort. Les verrous sont tirés. Ni la nuit, ni le jour, rien ne pénètre.
Ne plus écrire. Trop simple.
Tout a été écrit, ça veut dire que rien n'a été dit. Que tout est à formuler. Une autre fois. Jusqu'au bout. Jusqu'à la fin. Psalmodier jusqu'à l'ivresse. Même si c'est inutile. Surtout parce que c'est inutile. La mélopée n'est plus sacrée, elle n'atteint plus les cieux. Les a-t-elle atteints un jour ? Est-ce important ?
Respirer. Faire entrer l'air. Profondément. Sentir l'échange des gaz dans le sang, dilater les poumons. Respirer. Seulement ça.
Ecrire que l'on respire. Ecrire que l'on sent l'air se mélanger, que c'est la seule chose que l'on maintient. Que tout est organique. Qu'il n'y a qu'une chimie. Qu'une organisation de molécule. Un échafaudage de particules. Et que c'est ça qu'on écrit. Jamais rien de plus. Que tout le reste n'est qu'une boursouflure. Qu'une triste illusion.
Il faut repartir du début. Du cri. Reformuler le cri. L'équation du cri. Un cri débarrassé de sa douleur, de sa peur. Un cri pur, net. A l'état brut. Un cri sans chagrin, puisqu'il les contient tous. Sans cause. Le cri comme le premier mot. Le seul audible, le seul compréhensible.
L'enfant qui naît sait déjà tout. Il crie. Après il passe sa vie à oublier le cri. Il passe sa vie à oublier qu'il savait. Derrière chaque geste, derrière chaque parole, ce qui compte c'est le cri. Faire entrer l'air dans ses poumons. Déployer le cri. L'épaissir. L'aggraver. Lui redonner sa nécessité. Son immédiateté. Et son acharnement. Appeler le cri. D'abord dans ses poumon, à l'endroit des échanges de molécules, à l'endroit où le dehors devient du dedans. Quand le dehors devient du dedans il devient un cri. Toujours. On ne le sais pas, parce qu'on a oublié le moment du naître. Le premier échange des molécules qui devient un cri. La première vérité, sans doute la seule qu'on ne dira jamais. L'originelle affirmation.

Car le sourire n'est qu'un cri dévoyé, un cri qui s'est déjà compromis, un cri qui a déjà vendu son âme. Et le rire, n'est qu'un cri prostitué. Une forfaiture. Ecrire la signe.
Que deviennent nos cris qui ne sont pas criés ? Sont-ils musique ou poésie ? Sont-ils torrents ? Bourrasques ? Sources ou plaintes dans les landes de bruyères ? Supplique ? Oraison ?
Que devenons-nous, nous qui ne crions pas ? Que pèse notre vie sans cri pour l'alourdir, pour l'enraciner ?
Alors remonter le fil du souffle. Respirer intensément. Sentir le froid de l'air passer dans l'incendie du sang. Et n'écrire que ça, l'effondrement du dehors dans le dedans. L'écrasement des molécules dans les chairs vivantes, respirantes. L'écrasement devenir pulsations, vibrations. Et jusqu'à la convulsion. Psalmodier jusqu'à l'ivresse. Du souffle, sur du souffle, et le cri qui se déploie dans une extirpation somptueuse. Du souffle qui frotte sur du souffle. Du sang noir pour du sang rouge, élévation lente, cène sanglante et hurlante. Cérémonie solennelle du cri initial, annonciateur, prédicateur. L'engramme. L'ordalie.

Franck.

27 décembre 2013

La lenteur....(fugue)

Il nous faudra  s'assoir pour retrouver la lenteur des temps. Il nous faudra respirer, puiser au plus profond de l'intérieur du corps. Comme vers un continent neuf, qui sortirait des eaux brumeuses. La lenteur appelle l'immobile.
Car seul l'immobile nous rendra la mesure de nos actes, tracera les contours de leur gravité. On ne sait les choses importantes que dans ce mouvement de ralentissement. On ne connaît les choses essentielles que dans l'immobilisation. La stase.

Le sens ne se révèle que dans l'atrophie du geste, dans l'engourdissement de sa course. Dans l'agonie lente de l'impulsion. Alors il nous faudra s'assoir, pour mourir un peu plus fort. Un peu plus sûrement. Un peu plus loin. Avec la lumière qui se dégage de la disparition des fièvres, des grouillements, des effervescences. On ne connaît le voyage qu'aux escales, on ne sait dire le désert qu'à l'ombre des oasis.

On s'assoit. On flotte. Lenteur épaisse des heures qui s'écoulent en raclant la blancheur des os. Curetage patient de nos insomnies, de nos attentes, de nos désolements. Et le vertige. Et la peur qui s'insinue. Temps étrange et singulier de la lenteur, comme si brusquement il devenait important de prendre avec précaution la vie, et la mort qu'elle traîne dans son ombre, et le souffle qui nous parvient. Retenue du mouvement. Comme l'on va pieds nus sur les rochers tranchants. Parcimonie pour échapper à l'écrasement. Et défroisser le temps qui reste, à cause du temps perdu. Défroisser les souvenirs à cause des oublis. Lisser avec obstination la page écrite de trop de mots, de trop d'espoir, de trop désirs inassouvis, de trop de manques. Et chaque instant un crépuscule.

Il y a dans la lenteur du temps cette chose impalpable qui va vers la transparence. Vers l'éclat. L'étincellement. Le reste improbable de l'usure. Il y a dans la lenteur un accroissement d'amour. Comme le murmure accroît la puissance de la parole. Il y a dans le ralentissement une dilatation de l'âme. A cause du poids, et de cette distance qui n'en finit plus pour atteindre l'immobilité fulgurante. L'irradiation.
Il y a dans la lenteur un accroissement d'amour, comme cette caravane qui progresse dans les sables. Et plus le but approche, plus le pas ralenti. Lent cheminement de l'écorce qui rêve en secret au caillou, lent cheminement du caillou qui songe au grain de sable et au vent.

On s'assoit. On laisse monter en soi l'océan vide des regards et des gestes, on élargit les bords du manque, on entre dans son corps, car il est temps d'habiter sa chair et d'ouvrir les bras à l'éternité, on s'assoit et on se laisse traverser par l'éclair d'une solitude grave et brillante, on sombre dans un silence souverain, on s'assoit dans cette dévastation du temps inerte, on longe le gouffre de nos peurs, on parcourt encore une fois nos sentiers d'errances. Le souffle se ralenti. Tout est là, puisque rien ne tremble.

Franck

25 décembre 2013

Musique.... (Variations)

Longtemps j’ai cru que j’écrivais, ici, comme ailleurs. Je me trompais. On se trompe toujours sur nous-même, comme sur les autres d’ailleurs. Il faut du temps pour comprendre les choses, et pour moi, encore plus de de temps. Je suis lent, laborieux. Non, rien ici n’est de l’écriture, c’est seulement de la musique, plus précisément  une tentative de musique.


« Je connais ces cris-là. Toi aussi tu les connais. Nous vivons de cri en cri. Mais entre eux un filet d’eau trouve son chemin. Il disparaît, il réapparaît, une fois, deux fois, trois fois peut-être dans notre vie, pour que nous puissions y tremper nos lèvres et continuer notre chemin. Si je me trouvais ici, c’était parce qu’il m’avait été donné de voir ces scintillements dans la vallée des morts. J’ai pu entendre la musique là où je m’y attendais le moins. »
……..
« « Cela peut prendre longtemps avant que ce qu’on a dit se mette à fondre. Parfois cela ne donne pas de la musique avant qu’on soit adulte. » « Pourquoi ? » « Parce que l’on est gelé à l’intérieur de soi-même. Bien qu’on ne le sache pas soi-même. Mais un jour, quand on est très triste, ou qu’on a vraiment faim de quelque chose et qu’on est complètement seul, alors on s’aperçoit brusquement que nos vieux mots deviennent de la musique. » »
Göran TUNSTRÖM ; L’ORATORIO DE NOËL (éd Babel


& nbsp;

Franck.

17 août 2013

La chair du manque.....

Contrairement aux aimants, les amants n’écrivent pas. Lorsque la chair est là, l’écriture s’efface. La voix se tait, comme absorbée. La chair fascine la chair, la tension du manque s’effondre, les mots s’absentent de la langue pour laisser place aux gestes archaïques, au mutisme. Les amants s’abritent sous de longs silences, et se cachent dans de profondes nuits.
Les aimants, eux, inventent des langues, des murmures, des prières, le mot fait chair dans le corps pauvre et nu. Ils peuplent les cloitres, les déserts, pour écrire une langue éternelle. Ils sont passés de « Elle me manque » à « ça manque », quelque chose manque et manquera toujours. Alors ils écrivent, non pour combler le manque, mais pour l’agrandir, et écrire devient la chair tremblante de leurs corps délabrés.

Franck

14 août 2013

Colère.....

Nous naissons d’une colère. D’une vieille colère, d’une colère archaïque sans forme, sans fond, une sorte de stridence qui s’accroche à nos entrailles. Lorsque nous lâchons tout, elle résiste, elle ne nous quitte jamais. C’est elle qui qui nous tient rassemblé, uni, entier. L’écriture nous vient d’une colère d’enfance. De l’envahissement et du saisissement de nos chairs par un afflux de sang. Elle est inapaisable, c’est ce qui nous sauve. Notre part divine nous vient de cette colère. Nous aimons pour l’oublier.

Franck.

« J’avais peu de chaleur. Peu de chair sur les os. Cette chair ne suffisait que pour la colère, l’ultime sentiment humain. Ce n’est pas l’indifférence, mais la colère qui demeure en dernier, elle est le sentiment le plus proche des os. » Récits de la Kolyma, Varlam CHALAMOV(Verdier)

11 août 2013

L'oratorio de la fin...

(1er mouvement)
(Altos, haut bois, bassons, cors et quelques autres instruments) (Mouvement lento, forte) (Étirer les notes jusqu'à ce qu'elles cassent). (Toutes) (Les bémols sont proscrits, même s'ils sont écrits, ne pas les jouer)(Le chœur restera silencieux)(Le piano ne jouera que sur les touches noires)

Quelque chose se souvient. Quelque chose se souvient de la première nuit du monde. Epaisse et souveraine. La première nuit du monde. Une plénitude dans l'épaisseur. Grande nuit des dieux. Sans temps. Sans parole. Toute en prière. Première nuit du monde, où l'homme parlait seulement aux dieux. Où les dieux répondaient à l'homme. Et c'était un dialogue. Et c'était la première nuit du monde. Et chaque destin s'accomplissait, car il n'y avait pas d'événement, pas de quotidien, seulement des miracles ou des tragédies. Seulement de la rocaille et du vent.
Le laboureur levait sa face aux cieux, sa face de sillons lourds, sa face de glaise ravinée. Et le laboureur baissait les yeux. Et il s'attelait. Pour creuser sa vie. Et c'était la nuit du monde, la première, la seule, la grande. Un temps sans écriture. Seulement des signes, des marques, des stigmates. Et puis des incantations sous les étoiles. C'était le temps de l'ordre et de l'éternelle présence. Et les ombres avaient plus de vie que la chair. Temps fixe. Brûlant sous le soleil et le regard accablé des dieux. Et c'était un temps sans écriture. Le temps des pierres, sans futur, sans passé, sans issue. Un temps habité, sans espace. Des matins, des soirs, et la tragédie du vent entre les deux.

(2ème mouvement)
(Harpe, violoncelle, violons, piccolo, viole de gambe, timbales, triangle ou carré, guimbarde, et mirliton) (Je tiens particulièrement au mirliton)(Le chœur restera toujours silencieux)(Le piano ne jouera que sur les touches blanches... pour changer)

Et le jour est venu, et avec le jour, l'aube des temps. Et la lumière a palie les créations divines. Et avec le jour, l'écriture. Et avec le jour, la mémoire. Et avec le jour la peur. La peur du retour. La peur de la fin. Et avec le jour, la fin des prières. Et avec le jour, l'absence. Et avec le jour, le silence changea de couleur et de destin. Et le jour est venu avec l'aube des temps. Et l'écriture, et les voix de l'écriture, et les solitudes de l'écriture. Et les mémoires. Toutes les mémoires.
L'écriture porte en elle la tentation du retour, c'est pour cela qu'elle s'écrit à rebours du temps qui la dit.
Retour sur l'inaccompli.
Sur l'inaccompli des temps à venir. Sur l'inaccompli éternel. L'impossible accomplissement. L'impossible sacre.
La défaite.

(3ème mouvement)
(Tout l'orchestre)(Respecter les silences, tous les silences et les soupirs, tous les soupirs)(Les violons devront insister sur la couleur bleue, les cuivres se chargeront du rouge)(Le chœur continuera à être silencieux, il est la voix silencieuse, et la première nuit du monde)(Le chef s'inspirera du printemps et du vol des oiseaux pour guider l'orchestre)

L'écriture passe son temps à se suspendre, comme si dans ses stases successives se trouvait sa vérité ultime. La Vérité. L'écriture cherche son silence, dans l'au-delà des mots ou dans leur effondrement. L'accomplissement du dire dans le vide. Le vide d'après.
L'écriture est solaire, elle se souvient de la nuit, c'est ce qui en fait l'éternel chemin de croix, car l'écriture c'est la mémoire du désastre. Et l'écriture est solaire, c'est pourquoi elle a affaire aux ombres, aux traces qui s'effacent, aux rêves qui rattrapent nos gestes, à ce qui respire encore dans les coins les plus perdus de nos vies.
Comme si le geste d'écrire avait besoin de s'arrêter pour s'accomplir. L'ultime appel à la vie. Et le geste qui se resserre. Comme la matière dans l'atome. Resserrement de l'espace de l'écriture pour lui donner la puissance du cri. Le cri. Le mot dénué de parole. Le dire pur. Le tintement de la vie dans la chair.
La révélation.
Rimbaud cesse d'écrire. Cesse-t-il d'être poète ? Ou bien commence-t-il à le devenir ? Ou bien l'a-t-il toujours été ?
Qu'importe c'est toujours l'accomplissement dans l'inaccompli.
L'inachevable.
Le précaire comme horizon infini.
La peau vulnérable du poème se raidi jusqu'à la cassure, jusqu'à la faille de lumière brutale.
Ecrire c'est autre chose qu'écrire. C'est avant tout signifier le feu, et tout ce qui pourra détruire le feu.
Le feu. Le feu séparé de la chaleur. Le feu comme principe d'ascension et de disparition. Chemin de retour à la nuit.
Retour à la nuit lumineuse.

(Sur la scène il ne reste que le chœur. Alors on entendra un chant noirci, en contre chant, une mélodie jaune, un peu comme les champs de blés au début de l'été. Longue ascension de notes tenues jusqu'à la blessure.

Franck.

1 août 2013

J'étais la poussière.....

J'étais la poussière et le sable, et tu fus la semence du vent, et l'éclair.
J'étais naufragé, et tu t'es faite île. J'étais la soif, et tu t'es faite fruit. Je n'étais qu'une écorce, tu m'as fait arbre.

Tu m'as poussée aux frontières des enfers, aux bords de ces abîmes, de ces archipels pourpres. Infatigable. Tu étais cette lande amère offerte aux souvenirs, qu'une aurore veuve et squelettique incendiait chaque jour. Chaque nuit.

J'étais pauvre, tu m'as donné la démesure, et la sérénité, et le soulagement de l'attente. J'étais le chaos, tu m'as appris la grâce, l'élégance du geste qui s'enroule sur l'ombre des heures. Je n'étais qu'un son dissonant, tu m'as montré l'octave, lorsque les notes s'épuisent et se faufilent dans les harmonies immaculées. Je n'étais qu'une écume pauvre en déroute, tu as su la tisser en dentelle de givre.

Tu as soufflé sur mes plaies dérisoires, oubliant tes humeurs, tes rumeurs, tes horreurs, tu as soufflé sur mes plaies vaines et frivoles avec la patiente douceur d'une mère attentive, avec cette complicité de sœur câline, la tendresse d'une femme amoureuse. La tendresse d'une flamme généreuse. Tu fus la chair de mes os, et tes mains, la peau de mes rêves.

J'étais la poussière et le sable, et tu fus la lumière et l'étoile. Jétais misérable, et tu m'as fait sentier, chemin, passage, pèlerin embrasé. J'étais taciturne, tu fus ventre de délivrance d'aube. J'étais un puits sans fond, tu m'as offert la chair de ta margelle, le chant de ta poulie, l'alliance de ta corde.
Je n'étais qu'un désert, tu m'as fait citadelle Je n'étais qu'une friche, tu m'as fait jardinier. Je n'étais que silence, tu m'as fait symphonie. Tu m'as offert tes mots pour nourrir ma parole, et tes incantations pour guider mes prières. Tu étais cette voix fauve sarclée de ferveur exaltée, incandescente, étincelante. Et tu étais un orage, un tourbillon enluminé d'innocence égarée. Un royaume sans frontière.

J'étais la poussière et le sable, et ton vent a soufflé pour disperser mes cendres, et je devins nuage poussé par ton absence. Et je devins un ciel de miséricorde traversé de lenteur blanche.
Un rêve de papier débarrassé des marges.

Franck.

31 juillet 2013

Une marée à l'envers...

L’écriture ne tient que dans le renoncement à la littérature. Que dans le constat toujours renouvelé, que nous sommes à la fin d’un monde.
Le corps n’est plus le lieu de passage de la langue, les chairs ne tremblent plus d’une ferveur sacrée. Le corps qui fut le lieu de la mémoire, n’est aujourd’hui que le lieu des records…
Ecrire suppose une ignorance définitive et absolue ; la non espérance en un devenir littéraire.
Ecrire est un geste déjà advenu. C’est parler une langue morte. Ecrire, c’est maintenir le geste qui en se dévoilant, défait la langue même dans laquelle il prétend se déployer. Une marée à l’envers, où la mer ravale une à une ses vagues, découvrant un vide toujours plus grand….
Saturne dévorant ses enfants.

Franck.

21 juillet 2013

La chair et le corps.....

L’âme n’est qu’une chair défaite. L’écriture n’est qu’une chair défaite. L’amour est le brasier dans lequel se consume cette défaite. Là se tient toute l’équation. Une équation où tous les termes sont inconnus. Une équation qui ne sera jamais résolue. Le corps est le lieu muet et constant de nos énigmes.
L’écriture épuise le corps.
L’amour épuise le corps.
L’âme est un corps déjà mort et ressuscité.
Nos pensées ne dépassent jamais les contours de notre corps.
Nos rêveries ne sont que de la chair en déroute.

Franck

 

« Car un cheval s’affaiblit beaucoup plus facilement qu’un homme, bien que la différence entre leur ancienne et leur nouvelle condition soit incomparablement moins grande que dans le cas des hommes. On a souvent l’impression – et il en est probablement ainsi – que l’homme a émergé du règne animal, qu’il est devenu un homme, c’est-à-dire une créature capable d’inventer des choses comme nos îles(1) avec toute l’invraisemblance que comporte leur vie, justement parce qu’il était plus endurant sur le plan physique que n’importe quel animal. Ce n’est pas la main qui a fait d’un singe un homme, ce n’est pas un embryon de cerveau et ce n’est pas non plus l’âme : il y a des chiens et des ours qui agissent plus intelligemment et de manière plus morale que l’homme. Et ce n’est pas non plus parce qu’il a maîtrisé la force du feu : tout cela est arrivé bien après que se fut réalisé la condition essentielle de sa transformation. A une époque, dans des conditions semblables pour tous, l’homme s’est révélé le plus solide, le plus endurant sur le plan physique, de tous les animaux….
Un cheval ne tient même pas un mois d’hiver ici, exposé au froid de l’écurie et soumis à un travail pénible et prolongé en plein gel. A moins que ce soit un cheval iakoute. D’ailleurs, on ne les fait pas travailler ceux-là. Il est vrai qu’on ne les nourrit pas non plus. L’hiver, comme les rennes, ils creusent la neige de leurs sabots pour mettre à nu l’herbe desséchée de l’année précédente. Quant à l’homme, il survit. Peut-être vit d’espoir ? Pourtant il n’y a aucun espoir. Si ce n’est pas un imbécile, il ne peut pas vivre d’espoir. Voilà pourquoi il y a tant de suicides. L’instinct de conservation, le fait s’accrocher à la vie et de s’y accrocher justement sur le plan physique – cet instinct auquel est également subordonnée sa conscience -, voilà ce qui le sauve. Il vit de ce qui fait vivre la pierre, le bois, l’oiseau et le chien. Mais il s’accroche à la vie. Et il est plus endurant que tous les animaux. »

Varlam CHALAMOV : Récits de la Kolyma (p129)

(1)Il s’agit des camps, des îles de « l’archipel du Goulag »

3 mars 2007

Spirale.....

J’écris à l’intérieur de l’écorce. En-deça de ma peau. Sur les parchemins des viscères. J’écris dans un étouffement progressif. A l’intérieur. Pas à pas je remonte la spirale du coquillage de ma langue. Au départ la bouche était béante, grande ouvert sur l’océan. Et puis je suis parti vers le centre, vers le rare, vers le peu, vers l’intérieur. Des tours de plus en plus court dans la spirale des mots. Avec de moins en moins de place. Et la mer est loin, et e ciel est loin, et l’air manque. Et chaque mot est de plus en plus difficile à atteindre, ma langue râpe, s’écorche, ma parole s’épuise à racler les parois du texte. C’est un tunnel qui se rétréci à chaque tour. Un resserrement. Lent. Un étouffement. Mon endroit d’écriture n’a plus d’espace. Comme une pénétrante agonie qui rafles les dernières mises oubliées sur la table de « je ».

Et c’est un cheminement vain. Il n’y a rien au bout de la route. Le centre est un lieu vide. Nulle présence. Au bout de la spirale il n’y a rien. C’est seulement un point d’écrasement.

Franck

13 décembre 2009

Une crique...

Il y eut les landes sauvages, et puis il y eut le rivage, et puis il y eut l'océan. Partir toujours et n'arriver jamais. On quitte les lieux, on quitte les autres, après, on se quitte soi-même. On ne se remet jamais de tous ces départs, de tous ces abandons. On vit dans un temps écrasé.

Ecrire est la longue énumération de ce temps défait. La liste des noms des absents. La liste des silences. Dénombrement. Démembrement. Inscription vaine et lumineuse. Ravauder sa solitude, jusqu'à l'épuisement, ou jusqu'à l'ivresse. Mais nous sommes trop lâches pour être assez désespéré. Trop faible pour nous arrêter ou nous taire. Inconstant dans notre attente. Traitre par oubli.

Le premier mot fut un cri. Et penser fut d'abord penser l'intolérable, l'inacceptable. Et le premier cri a suivi le premier effondrement. Et il est venu signer la première solitude. Et nous n'avons fait aucun progrès. De petits désirs pantelants, des ambitions sans exigence, des caprices concupiscents, quelques dieux pour nous distraire, et puis…et puis de longues indifférences.

Alors, écrire c'est encore s'égarer dans une enclave de temps. Une sorte de crique. On y accéderait que par le chemin escarpé de parole, par une voix transgressée, une voix méconnue, une voix étrangère à notre voix, par la muqueuse d’un monde que nous ne savons pas habiter. Ecrire serait appartenir à la terre sans y appartenir. Une crique ou une île sauvage. Quels sont les lieux inhabités en moi ? Quels sont les lieux escarpés ? Quelles sont les étendues dévastées ? On vient tous d'une humanité fracassée. Ecrire est sans issue. Peut-être quitter la crique par la mer, quitter l’île. La seule brèche se trouve dans le bercement et l'horizon. Et la solitude exténuante, caniculaire. Il y a là, un désir mortel. Inexplicablement mortel. Un point de violence abrupte, que l'écriture délie dans la coïncidence des temps. La brûlure des chairs. La brûlante patience des constellations. Ecrire c'est déjà la mort. On vit dans un temps écrasé. On écrit dans un temps sans limite. Puisque c'est déjà la mort.

Ecrire est sans savoir, et c'est ce qui défait les livres, ce renoncement à toute explication, et cette patience d'une parole crucifiée, béante. Une parole de nuit, avec le retour de l'abandon. Sans cesse le retour de l'abandon.
Ecrire est sans savoir. Un cri, et la face effarée par une peur qui ne dit pas son nom. Un silence l’accompagne, un long silence prémonitoire…

Franck

6 décembre 2009

....

Une langue qui dit l’absence de la langue.

Une parole dépourvue

Evidée.

Un espace écartelé de temps.

Ne rien dire

Tenter de signifier, le reste, la trace

Le perdu

Sans fin le perdu

Et la mélancolie est la maladie du présent, et la mélancolie recouvre le silence d’un autre silence, et le corps se défait de sa chair.

Franck

22 novembre 2009

Où......

« Où vas-tu ? »

« Droit devant, je vais droit devant. »

 

« Devant n'est qu'une illusion. Devant n'existe pas. Il n'y a que l'ailleurs qui existe. Et l'ailleurs c'est l'exil. Une géographie déboussolée. C'est le lieu de l'écriture. Un lieu démembré. Traversé d'un temps à rebours. Incertain. L'ailleurs se définit par sa résistance à l'ici. Et par le départ, et par la débâcle qui s'en suit. Il faut se presser de se mettre en route, sinon on ne part jamais. Devant n'existe pas. Nulle part est ton pays.
Et si tu écris tu n'auras ni lieu, ni maison, ni saison. Si tu as cette honnêteté folle d'écrire avec les yeux désorbité de l'enfance. »

 

« Où vas-tu ? »
« Je vais m'allonger un instant sur ma tombe. »

 

« Prends garde aux théologies du bonheur. Vas ailleurs. Seul. L'ailleurs est toujours le lieu de la séparation, de l'abandon. Bienheureuse déréliction.

Pleurer dans l'océan est la seule distraction sensuelle, comme écrire avec la semence des saints.

Regarde derrière toi. L'origine est un abîme. Plus loin il y a une passerelle. Elle s'appelle l'extase. Non, elle s'appelle l'écriture, ou la mort c'est pareil... »

Franck.

21 novembre 2009

La pierre.....

Je sais que c'est là, maintenant, qu'il faut que je m'arc-boute à l'écriture, que j'y applique mon corps tout entier, comme pour soutenir une falaise. Ou la faire sortir de ma poitrine.
Je sais que c'est là, maintenant que commence le temps de la pierre.
Le geste réclame la résistance. La rugosité. Se défaire de l'orgueil et de la prétention.
La pierre dans son silence immobile dicte sa leçon.
Briser le premier élan sur la roche. Et revenir, plus lentement. Être défait de cet élan du début. Le premier lait, tout en promesse, mais qui ne tient pas au corps.
Revenir au geste pur. L'épuiser de ce qui le déborde.

Faire monter dans le ventre, dans la poitrine, chaque mot, un à un, et les poser sur la pierre pour en éprouver, l'audace, le sens et la couleur. Et refaire, sans cesse. Sans exaltation.
D'abord trouver sa place dans le mot, au lieu de lui faire jouer un rôle.
Il n'y aura pas de réponse. Il n'y a jamais de réponse. Aurais-je le courage de maintenir la question ? Sans faiblir. Sans dévier. Et accueillir la trajectoire nouvelle, et le mouvement, que cette tension sans conflit fera naître.
C'est le temps de la pierre. Je la pose au centre de mon grand champ de neige. Et la forme du texte doit naître de cette absence de forme. Le mouvement juste sera sa propre fin, sont propre accomplissement.
Le sens est une question secondaire. Au mieux il est un surcroît. Le sens s'oppose aux rythmes, aux couleurs, à toutes les sensualités furtives et surgissantes qu'un geste dénudé d'intention préalable inspire ou provoque. Désarmer les forces pour leur rendre leurs puissances initiales. Préférer l'étonnement à la surprise. Le texte doit être traversé d'une forme simple et pure.  Une ligne, un cercle, l'arabesque du vent. Faire son profit du vol des oiseaux ou de la ligne d'horizon. Observer longuement, la montagne, l'arbre, la fleur, le printemps. Le texte n'est qu'un échange. Ce n'est pas moi qui évoque l'arbre, mais l'arbre en moi qui parle. J'ai un océan en moi, sa voix est bien plus intéressante que toutes mes raisons ou déraison. Si tu veux tracer un cercle, regarde la vague et son mouvement, regarde-la se creuser, se rétracter, regarde-la aspirer l'air et déployer sa puissance dans ce mouvement d'enroulement. Inspiration, expiration. Respiration du cercle. Ligne pénétrée d'un souffle. Et l'océan recommence indéfiniment, comme pour parfaire sa nature d'océan.
Il y a dans la constance un défi serein fait à la mort.
Il y a dans l'effacement de soi une renaissance possible.
Il y a dans la prière assez d'abandon pour faire jaillir une source.
Il y a dans l'amour tous les printemps et leurs cerisiers en fleurs.
Il y a dans la solitude une humanité à sauver.

 

 

 

Il y a dans cette pierre la patience d'une étoile.
Et la bonté fervente d'un silence.

Franck

14 novembre 2009

Plus loin sur la lande...

Ecrire, c’est toujours dire la fin du monde, c’est mettre le passé comme horizon, mettre la mort à sa table et la disparition dans chaque temps du souffle. Ecrire c’est finir, c’est toujours finir, avec assez de joie pour recommencer, inlassablement, dire la fin avant la fin, dire l’insoutenable avec assez d’espoir. Déployer son regard sur la lande, sans frayeur, regarder le désert de la lande, et des brumes, et du vent, et du froid, et aller, aller sans cesse plus loin, plus au froid, plus au vent, toujours plus vivant.

Franck.

5 novembre 2009

Une hémoragie....

Il y a dans l’amour la simplification d’une prière, un silence engourdi, un vertige immobile, comme un deuil lancinant, le sacrifice accablant d’un être inconnu en soi. Une mort sans mort d’une immense fatigue. Il y a dans l’amour, à l’ombre des fulgurances, la lenteur d’une fatalité.

 

 

 

Il y a dans l’amour l’instant du froid. L’hiver. Et l’arbre aux fruits se glace, se fige. Et le dénuement recouvre lentement la nudité. Il y a dans l’amour un point sans retour, sans arrivée, sans lieu…un point lourd, inhabitable, écrasant. La chair durcit, c’est l’hiver des caresses, les baisers sont cassants, et la tendresse est un givre blanc sur nos entrailles pantelantes.

 

 

 

Au cœur de la grâce gît le poids des fautes, c’est ce qui lui donne sa densité et cet éclat incomparable.

Apprendre le silence. Le chemin le plus droit de l’amour. Le sentier droit et fleuri de l’amour.

Les mots ne disent rien, c’est pour cela que nous écrivons, pour être dans ce dépouillement de la langue, plus loin que le dépouillement de la chair.

 

 

 

L’amour qui brûle nous jette dans l’urgence, exige des réponses sans poser de questions. Des bûches en offrande aux flammes. La mort rode toujours près des amants flamboyants. Elle attend son heure dans la lenteur des temps.

 

 

 

L’amour qui brûle est sans issue. Des cendres, des cendres dans bouche, dans le creux des mains. Des cendres dans le regard. De grandes plaines de cendres grises. Poussière de temps. La promesse est une porte ouverte sur l’enfer. L’amour qui brûle n’a plus de temps. Il brûle, c’est tout. Vivant, plus que vivant. Et les cendres. Mort, plus que mort.

 

 

 

Sang contre sang. Douleur contre douleur, même pour la fin nous avons tout additionné. Une autre façon d’aimer encore plus fort. L’au-delà a ses sentiers creux. Les chemins de croix sacrent aussi le printemps et l’amour.

 

 

 

L’amour qui brûle défie les dieux.

L’amour à vif ne laisse pas de souvenirs. Seulement des trous dans l’âme, des espaces d’où s’échappent des torrents de lumières. Une hémorragie.

 

Franck

21 décembre 2008

Si après le texte....

Si après le texte, tu n’es pas épuisé, si tu ne sens pas ton corps démantelé, si rien de ta chair ne tremble, alors tu n’as pas écrit. Si après le texte tu n’es pas englouti, pantelant et pauvre, alors tu n’as pas écrit.

 

Le mot sort du muscle, du muscle qui se contracte, du muscle gorgé de sang. Et il y a là, une réconciliation. C’est comme aimer….

 

Franck.

 

 

21 décembre 2008

Les quatre matières......

Il faut revenir sur les quatre horizons du texte. Les quatre éléments. La matière. Pas le sujet. La matière. Le texte n'est en rien sorti de la pensée. Pour se poser le texte à besoin de s'alourdir, de traverser la matière, la consistance d'une matière. L'imaginaire à besoin de s'incarner d'abord dans un élément, que ça soit l'eau, le feu, la terre ou l'air. L'imaginaire sort en droite ligne du cerveau reptilien. De cette adhérence fondamental au monde qui nous entour. Nous étions pierre, terre, sable et nous les avons quitté. Nous étions sources, ruisseaux, fleuves, océans et nous les avons quitté. Nous étions feu, incendie, soleil, et nous les avons quitté. Nous étions brise, ouragans, tempêtes, souffle fragile, et nous les avons quitté. Nous avons quitté nos lieux, mais quelque chose en nous se souvient.

 

 

 

Le texte est cette tentative de retrouver ce temps d'avant la parole. Temps nu, pauvre et miraculeux. Et cela n'a rien à voir avec le chant beat des romantiques pour la nature. Ici, il est question de substance, de matière, de la nature même des mots du texte. Des quatre horizons et de cet effort de vie qui nous pousse à les déborder tous les quatre à la fois. Car le texte est d'abord un écartèlement. Du bas au plus élevé, du plus étroit au plus démesuré, du plus fugitif à l'éternel. Le texte est une traversée du temps et de l'espace, une traversée de la terre, de l'eau, de l'air et du feu. La remonté des peurs vers le désir. Voyage Orphique. Et chaque texte tient dans sa gueule les fils de la métamorphose. Ecartèlement, bien avant que la croix fût inventée.

 

 

 

Il faut revenir sur les quatre horizons du texte. Les quatre matières. Les quatre lieux. Nos premières maisons. Nos quatre dimensions. La parole se creuse et se nourrit de matière, c'est pour cela qu'elle se sait, qu'elle se veut éternelle. La recherche d'une consistance, la seule façon d'obtenir une résonance. Un écho. La réponse du même sans fin.

 

 

 

La terre pousse en nous ses chaînes montagneuses, et même si nous ne sommes rien de plus qu'un peu de sable mélangé à de la poussière... même....

Quand s'écoule dans le vent des siècles notre poigné de terre noire, flamboient toujours quelques grains d'or pur dans un pli de l'univers.

 

 

 

Le texte est une armée en marche sur la page blanche. Perdre ou gagner n'a pas de sens puisqu'il faut livrer bataille. Et qu'importe puisqu'à la fin du jour j'aurais cessé de vivre. Puisque le texte se défera, puisque la nuit couvrira les restes de mes rêves. Qu'importe puisque je sourirai et que le papillon perdu se posera sur mes lèvres. Qu'importe puisque demain il faudra recommencer.

 

 

 

L'eau du texte s'infiltre dans mes veines, lent fleuve de fatalité mystérieuse, obscure. L'eau lourde du texte cherche sont issue, son océan. Mon corps est une terre ravinée, usée, qui s'épuise dans le flot. Et le flot lent cherche la nuit, et le flot lent traque les ombres. Et le flot lent englouti des citées entières. C'est le flot du texte, fait de chaos et de débordement et de son invincible poussée.

 

 

 

Il faut revenir sur les quatre horizons du texte, puisque la moindre goutte d'eau, la moindre trace de rosée enferme en son centre les cieux et les confins des cieux, puisque le moindre grain de sable appelle tous les désert, ceux de mars et ceux de vénus, puisque la plus fragile des étincelles éclaire les nuit de l'univers, et puisque le plus délicat les vents d'été pourrait nous laver de tous nos péchés...

 

 

 

Car il faut savoir que j'ai vu sur la lisière de mon sommeil un grand cygne écarlate. Un grand cygne s'avançant en silence. Un incendie sur les eaux. Un grand cygne écarlate comme si l'eau lentement s'embrasait.

 

 

 

L'embrasement et l'étreinte.

 

 

 

Franck

14 décembre 2008

Le mot....

Le mot est sorti du texte. En sortant il a brisé la phrase, et en a recouvert les lambeaux. Il a tout recouvert. Le mot. J'ai laissé le livre. Il n'y avait plus que le mot. Mille fois connu, et là, il était nu chargé d'une nouvelle évidence. Avec un goût de poison. J'ai laissé le livre. J'ai oublié le livre. J'avais le mot coincé dans l'œil. Une écharde. L'écharde. Celle plantée dans la chair du cerveau. A l'endroit de l'hémorragie. Le mot. De l'œil à la mémoire. Droit. Rigide. Tranchant même dans sa mollesse. Tranchant à cause de son insignifiance. J'ai du prendre le mot, l'arracher, le serrer, je crois que je l'ai gardé longtemps dans mon poing fermé. Je crois que je l'ai mis dans ma bouche, aussi. Je crois que je l'ai mâché, j'ai sucé chacune de ses syllabes. Je crois que j'ai fait passer ma voix dessus. Oui, j'ai entendu ma voix dire le mot. Plusieurs fois. Je savais que c'était lui que je cherchais. Banal. Trop banal. Trop simple. Comme l'évidence nouvelle. Comme la révélation. A force de raboter au même endroit, quelque chose ressort. Quelque chose que tu ne sais pas, et que pourtant tu sais. Alors le mot sort du texte, et tu le reçois comme si tu le découvrais. Dans l'œil, et après tu le pose sur ta voix pour vraiment savoir si c'est lui. Tu l'as toujours connu. Il est d'une banalité effrayante. Tu l'as déjà prononcé mille fois. Et là, dans l'œil du texte, il ressort et tu sais que c'est lui. C'est lui qui t'a trouvé. Tu avais beau te cacher. Le mot te trouve. Un jour.

Maintenant il est là, avec moi, devant moi, et dedans aussi. Il est là et il occupe tout l'espace. Il est là comme un ciel de ténèbre, avec un horizon sanglant. A la fois vulgaire, et médiocre et tellement lumineux, et si net, et si limpide, et si exact. Comme une croix dressée. Tu la connais cette croix. Les quatre horizons du malheur. Et le mot est inscrit en haut, trônant comme une chape envahissante, lourde. Le mot est là, il occupe tout l'espace avec ses bras de pieuvres hideuses. Il tient la mémoire, tous les fils de la mémoire, avec tous les autres mots, comme l'eau d'un marais une eaux puante, invisible. Mais puante. L'eau filandreuse d'un marais. A force d'user la langue il ne reste plus rien, sinon l'inusable. L'inattaquable. Comme vissé dans l'os. Mot citadelle, avec ses douves, ses créneaux. Mot déluge qui répand ses eaux insidieuses, comme un barrage qui cède brusquement. Le mot est rentré dans l'œil comme une catastrophe. Un accident de lecture. Et il est là, dans sa résonance, dans toute sa vibration. Avec l'écho qui ricoche dans tout le corps, et maintenant qui fait trembler la chair. Je sais qu'il a coloré toute mon enfance, je sais qu'il a été de chacune de mes aubes, je sais que j'ai reçu à chaque crépuscule son baiser de glace. Maintenant, en le disant, en le répétant lentement, en murmurant chaque lettre, tout remonte, tout revient, les champs de neiges, les landes, les déserts, les solitudes, le gris, le rouge, l'épaisseur des jours d'enfance, le tranchant des heures perdues. Ca arrive en vagues successives et noires, comme une marée de désespoir. Et le mot est là, disant toute cette vie, et toutes les peurs, et toutes les fuites. Et les naufrages. Il est sorti du texte comme un orage soudain, d'une brutalité incontrôlable. Sauvage. Ecrasant tout. Condensant l'espace. Réduisant la respiration à une suffocation, imprégnant la mémoire d'une moiteur insupportable. Poissant chaque souvenir. Mot canevas, mot trame, mot tressé dans ma fibre. Depuis toujours j'ai du brodé entre ses fils. Et aujourd'hui le grand drap est prêt. Le grand suaire noir. Le linceul des jours et des espoirs. Le lit du mot est prêt, bordé de silences. Pour les noces du passé, pour la dévoration de l'avenir. Il est promesse. Il est danger mille fois annoncé, il ouvre sur les terreurs, il est la voix du futur qui gueule sa haine au présent et sont arrivée prochaine, il est annonce, il est avertissement du destin. Il est tout ce qu'il m'a laissé, lui le père, en héritage, il est sa trace dans mon sang, il est son goût de cendre dans ma bouche. Lui le père, m'a laissé ce mot, le silence de ce mot, et le trou dans la langue que fait ce mot, quand il s'approche trop près du cœur. Il est sa métamorphose, il est sa résurrection du mal, il est la prière qu'il me souffle, il est sa voix. C'est le mot de ses yeux, de sa bouche crispée, sa seule prédiction.

Le mot s'appelle menace. Menace, c'est le mot. J'ai lu menace, et brusquement j'ai fermé le livre. Parce que c'est ce mot qui dit au plus près le début et le fin. Parce que c'est lui qui dit au plus juste cet abîme qui me brasse. MENACE.

Comme si chacun de mes gestes était sous sa protection, comme si chacun de mes rêves lui était destiné. Menace. Je pensais être dans l'urgence, je n'étais que sous la menace. L'urgence promet la guérison, le sauvetage, et on se précipite vers le futur pour se sauver d'un présent. Mais menace c'est autre chose. C'est n'attendre rien, sinon le pire. La menace emprisonne l'avenir et tous les temps, leur dicte leur soumission, invente les découragements, les abattements, les déceptions. Menace, c'est inventer le pays des accablements, des lassitudes, des torpeurs.

Maintenant je sais. Je sais le nom de cette ombre qui m'accompagne. Je sais qui murmure à mon oreille. Je sais qui habite avec moi, qui ricane au près e moi.

Menace, menace.....même mort, ses menaces rampent encore, comme des ordonnances imprescriptibles.

Le mot s'appelle menace.

Mon père s'appelle menace. Même mort il s'appelle menace....Surtout mort....

 

Franck.

7 décembre 2008

Hormis l'horizon.....

Ecrire c'est le moment où l'on n'écrit pas. L'instant qui sépare deux mots. Deux phrases. Deux chapitres. C'est l'élan qui cherche à se survivre. C'est cet élancement de tout le corps dans l'espace inconnu qui sépare les mots avec leurs cortèges de sons, d'odeurs, avec le glissement du sens dans la recherche d'une couleur plus juste, un saut plus net dans le vide toujours recommencé. Toujours à inventer.

 

Avancer dans les mots c'est comme avancer dans l'amour. Puisqu'écrire c'est déjà aimer, c'est encore aimer. Ecrire c’est cette hésitation brûlante qui nous pousse comme une fatalité à rechercher le plus clair de notre eau,  c'est faire la place à cet autre de l'amour qui nous suit en silence dans l'ombre de nos gestes, sur la pente de nos actes et jusque dans le plus intime de nos pensées ou de nos rêves. C’est la paume des heures.

 

Ecrire, c'est accueillir, cet autre de nous. C'est cela consentir. Puisqu'il ne s'agit pas d'être sauvé, mais trop souvent d'expier.

 

Puisque rien n'est donné hormis ce chemin sur lequel je marche et qui me mène d'un mot à l'autre, de silence en silence, de peur en peur. De l’eau sur de l’eau jusqu’aux marées d’hiver. Puis que rien n’est donné hormis l’horizon…

 

Franck

 

 

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J'irai marcher par-delà les nuages
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