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J'irai marcher par-delà les nuages
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28 avril 2013

Les deux pays de l'écriture....

Il y a quelque temps j’écrivais la frontière. Ce lieu où l’écriture s’inscrit. Cet espace tranchant sans épaisseur. Limite ou passage. Lieu des métamorphoses, d’espace et de temps, d’abandon et d’espoir.
Il faut revenir sur le nom des deux pays séparés par cette frontière d’écrire. L’un s’appelle la bonté, l’autre la haine. Si j’étais théoricien, je les aurais nommé le bien et le mal. Je ne suis pas théoricien, j’expérimente, je laisse monter dans le sang la profusion du silence et je tente de saisir au vol l’oiseau prêt à s’envoler. Dans la lenteur, j’approche mains tendues de l’oiseau qui picore, toujours plus près, l’écriture vient de cette approche, lente et silencieuse, de cette attente, de cette patience, dans l’oubli de tout, dans une tension insensée, jusqu’à l’envol qui signe l’impossibilité de toute capture, qui nous dévaste, qui nous laisse les mains vides, défait, dépeuplé.
Alors j’appelle ces deux pays, la bonté et la haine. L’écriture surgit du probable envahissement d’un pays par l’autre. Nous savons qu’il n’y a pas d’écriture sans la présence de l’un et de l’autre. L’écriture de la seule bonté n’est qu’un corps mou, fait de complaisance, la pure bonté est inaudible, en tant que telle, elle ne dit rien, n’arrache rien, ne promet rien. Il n’existe pas plus d’écriture le la haine, les mots s’y dérobent, et la langue se défait, la rage ne dit pas la rage, elle ne fait que se dévorer elle-même.
Il y a deux pays, l’un s’appelle la bonté, et l’autre la haine. Entre les deux, l’écriture qui se nourrit des deux. La frontière n’est pas un lieu neutre, il est la confrontation. Ecrire c’est accepter cette guerre dont on connait jamais l’issue. La seule bonté ne nous sauve pas, la seule haine ne nous apaise pas. Ecrire c’est accueillir l’une et l’autre en même temps. Le texte nait d’une violence absolue qui porte en elle une rémission non moins absolue. Ce qui nous guide vers l’écriture n’ai jamais aussi clair que nous voulons le dire, il y a des forces obscures qui nous traversent, mais il y a toujours au cœur de la nuit la plus sombre la possibilité d’une aurore. Ce qui tient l’écriture c’est la lutte intérieure entre ce qui nous détruit, et ce qui nous pardonne. La seule miséricorde s’étouffe au fond de la nuit d’un couvent, et nos crimes sont impuissants, sans force, pour maintenir au plus haut le poème.
Sans doute que la beauté de l’œuvre  n’est qu’une tentative de réconciliation, toujours renouvelée,  de nos puissances de destructions, confrontés à notre générosité la plus nue.
Ce qui nous fascine dans l’écriture, ce qui nous y ramène, c’est l’inextricable. C’est la présence vivante, en nous, de deux passions mortelles, inséparables. Inévitables.
Ecrire ne nous sauve, ni de l’une, ni de l’autre.
La frontière ne nous protège pas, elle dit seulement la limite entre deux pays, leurs fragilités, et la nécessité de vivre à l’endroit le plus dangereux de nous-même.  

Je suis un fantôme qui avance sur les décombres d’un royaume d’ombres, j’ai dans le cœur un abîme qui bruisse.... je vais sur un fil, guidé par des chuchotements jaillis du silence.

 

Franck

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29 septembre 2013

Une étoile dans le coeur d'un enfant....

Il y a des beautés réelles tout en harmonie extérieure. Elles traversent notre regard et restent fixées à l'œil. Le temps de se dire, elle est belle, très belle. Et l'on passe son chemin, l'œil frisant la lumière. Elles sont comme ces fleurs de jardins. Belles, uniquement belles. Il y a dans ces beautés une arrogance qui pourrait blesser. Il y a dans cette évidence comme un passage de la mort. Une arme qui irait de l'œil au désir brutal. De l'œil au ventre et du ventre à l'oeil. Il y a dans ces beautés une violence. Une hauteur. Un dédain. Une distance infranchissable. Des beautés fixes, immobiles.
Et puis, il y a ces beautés traversées, comme le sont les révélations. Elles ont fait un voyage pour nous arriver, elles ont peiné. Elles portent autour des yeux le voile d'une pudeur. Ces beautés ne se savent pas elles-mêmes. Elles sont dans l'ignorance. Comme l'aurore qui ignore tout du temps, et des siècles. L'aurore, qui invente chaque aube. Il y a des visages de vérité, d'une exacte beauté. Des visages irrécusables, sculpter autour d'un sourire. Ces beautés nous parlent immédiatement. Elles touchent, par les reflets qu'elles provoquent, l'endroit le plus épuisé de l'âme. Ces beautés vous secourent, vous sauvent, ce ne sont pas des beautés de vitrines, elles n'ont pas d'artifice, elles sont toutes en droiture. La vie battante s'accroche à leurs yeux. Il y a dans ces beautés quelque chose qui appelle l'infini, et la caresse brûlante, ces caresses qui ne touchent pas les chairs, mais qui frôlent les constellations. Ce sont des beautés rares, des beautés insensées. Pétries de l'intérieur. L'émotion ourle leurs cils. Visages de musique. Visage de silence et de murmure. Beauté d'offrande. Qui sacre celui qu'elle effleure. Il y a dans ces beautés, plus que de la beauté, il y a un espace de prière. Il y a un ciel. Il y a des lendemains, des espérances, des promesses, des aveux. Il y des mondes qui tournoient, il y a des révolutions. Ce sont des beautés fragiles, faite de dentelles d'âme tendres. On les approche avec lenteur et elle ne vous quitte plus. Elles agrandissent quelque chose en vous.
Elle avait cette beauté simple, silencieuse et discrète. Elle était faite d'un seul souffle. D'une seule vérité. D'un seul élan. Elle faisait juste tinter la clarté autour d'elle. Elle était là, assise sur sa chaise faisant tourner la cuillère de son café. Elle était là, et j'ai vu la lumière l'envelopper, une lumière douce, faite de bleu et d'or, avec ce léger tremblement qui la faisait plus vivante encore. Il y a des beautés traversées, comme le sont les révélations. Elles ont fait un voyage pour vous arriver, elles ont peiné. Et elles sont là, frémissantes, vibrantes, comme peut l'être une étoile dans le cœur d'un enfant.


Vivaldi - Largo From Piccolo Concerto (Best... par MucoForever

Franck.

11 février 2013

Le perdu de la chair......

«Toute l’expérience poétique tend à restituer au corps l’actualité de la naissance, l’instant toujours imminent, toujours prêt à renaître où le monde extérieur ne faisait pas échec à l’unité congénitale de l’extérieur et de l’intérieur. Ce but physique éclaire toute la poésie. Toute son action est subordonnée à une expérience physique qui ne tient pas compte de la mort, ou qui prétend en épuiser le contenu comme si nous buvions, à petits coups notre verre de ténèbres. »
Joë Bousquet : Papillon de neige

 Il y a cette expérience du corps, de la séparation. Au départ, il y a cette déchirure. Nous naissons d’un arrachement et d’un débordement de sang. Nous étions sans voix, sans nécessité de la langue. Nous venons d’un premier hurlement. Nous étions chaleur, nous chutons dans le froid. Nos chairs se souviennent. Toute l’écriture tient dans ce souvenir. Dans cette chute. Ecrire est cette tentative impossible de dire l’indicible, le temps d’avant la langue. La voix qui parle en moi, c’est ma chair qui résiste, c’est mes os qui se remémorent.
La poésie n’est pas une langue, elle est seulement le souvenir d’un silence perdu. Ecrire c’est résister au temps, c’est tracer une ligne qui relie des mondes irréparablement déchirés. Ecrire est une naissance à l’envers. Pas un retour en arrière, mais plutôt un retournement de la chair. C’est installer un silence dans le bruit de la langue, le primordiale silence.
La poésie dit toujours la même chose, la défaite des mots, et la gloire des ténèbres. Elle chercher la sidération et le silence d’avant la suffocation, d’avant les poumons.
La mémoire ce n’est pas le passé, c’est le chemin sur lequel je vais, elle n’est pas pour autant le futur, elle est seulement la respiration de la chair, écrire condense les temps dans le souffle.
Le silence a deux faces, la première  est extase, la deuxième est épouvante, écrire tente d’effacer ce qui sépare ces deux silences, ces infinis qui nous mutilent en même temps qui nous délivrent.
Ecrire c’est le perdu, c’est ce qui manque à la chair mais la rend supportable, c’est ce qui l’épuise sans cesse, c’est le froid que je sens au cœur du feu qui brûle.
On commence toujours par la mort, écrire nous y ramène irrémédiablement.
Le corps est saturé de mort, elle s’écoule en nous, et c’est la seule eau qui nous désaltère vraiment.

 

Franck

20 janvier 2019

Lettre N° 153 - J'irai sur ton île...

Mon Amour,

J’apprends ce nouveau rythme, tes lettres plus rares, ta façon si singulière d’utiliser les textos, de ne pas te t’obliger à l’immédiateté des réponses, de maîtriser le temps et d’infléchir notre communication. Délibérément tu t’installes dans le contretemps, défaisant patiemment les synchronicités, les accords, les harmonies.
Je me souviens de certaines conversations du temps où tu étais là, de tes phrases qui maintenant résonnent comme des prémonitions : « En fait, il ne s’agit pas de trouver la voie quasi magique qui effacerait les contradictions de nos vies, mais plutôt à trouver le fil ténu d’une sorte de cohérence, secrète, toujours mystérieuse, qui relierait notre animalité, notre sauvagerie, à l’être que nous tentons de devenir… ». Tu rajoutas : « Harmoniser le dedans et le dehors… de combien de strates sommes-nous faits, qui parle à qui, nous nous croyons libres, mais nous ne connaissons même pas les vrais personnages de notre relation, nous parlons d’amour par facilité, pour faire un raccourci facile, convenu, rassurant… »
Pour être clair, j’ai toujours su que nous en arriverions là, à ces distances, durant des mois, des années, j’ai attendu ce moment où nous déferions nos liens.
Nous avons voulu échapper à la malédiction du couple, pour mieux nous livrer à nos propres démons. Aujourd’hui tu es loin, tu ne me dis rien de ton livre ou si peu, tu nous laisses dans un  no man's land, me laissant le soin de conclure. Nous avons cru que l’écriture nous sauverait, nous aiderait à éviter les écueils, nous obligerait à une vigilance mutuelle, à une bienveillance partagée. Aujourd’hui, nous le savons, il n’en est rien. Ce pacte d’écriture, cette passion commune, est devenu le terrain de jeu de nos vieilles souffrances, de notre irrémédiable passé, la porte ouverte à nos sauvageries. Tu aimais ce mot, sauvagerie. A te voir, tu sembles en être si éloignée, ta douceur première est si délicate. « Écrire, oblige à chercher le vieil animal en nous, ce bois primordial dont on est fait, et de lui faire une place pour l’apprivoiser… ».
Une nouvelle fois je renouvelle notre pacte, j’écris cette lettre, non pour te faire revenir, mais par simple fidélité, non par dépit, mais par un décevant orgueil, l’ultime recours avant l’indignité des ruptures.

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Tu as regagné ton île et c’est moi qui suis en exil, désormais. Tu as rejoint ton royaume, me laissant un désert, vaste comme mille saisons, ou comme une galaxie. Tu es dans le mouvement de ton île, dans ses affluents de lumière, de vent, d’embruns, et chaque jour tu peux croiser la ligne d’horizon avec ta ligne de vie.

Tu es sur ton île avec toutes ses rigueurs qui s’opposent à l’océan, et ses consentements, et ses complicités. Ses résistances, aussi. Les marées recouvrent, découvrent le temps, inlassablement, infatigablement. L’azur, l’azur avec son carnage, sa véhémence. L’azur, impossible continent, intouchable, inaccessible azur. Un horizon nous sépare, avec la houle pulpeuse, avec son balancement, avec son indifférence, et son détachement.

Tu as rejoint ton royaume me laissant un néant, avec la maigreur d’une saison miséreuse à la dérive. Alors désormais tu peux croiser l’horizon avec ta ligne de vie, effilochant imprudemment ma ligne de cœur.

Tu as regagné ton île, c’est moi qui suis banni, relégué dans mes terres, à user les vieux pavés des veilles villes, à périr chaque fois un peu plus dans de nocturnes fournaises.

Tu t’es éloignée sur ton île, sur cette roche marine martelée de colère, sur ce coriace heurtoir à tempête. À présent, tu es sur ton rocher comme une figure de proue, transie, résignée. Les bras tendus vers le large, les yeux grands ouverts.

Ta terre îleuse est sans moisson, elle est tout en crainte orgueilleuse, tout en brûlure de sel, le vent s’y frotte, s’y blesse sur ses rocailles sorties de l’eau, comme un os qui percerait une peau humaine. Le squelette d’un fantôme naufragé, cuirassé de granit. Le vent s’y frotte, geint, supplie, il est tout à sa douleur, à ses hurlements, mélangeant ses cris, aux cris des macareux et des grands goélands.
Les semeurs de ton île jettent leurs grains aux cieux pour les faire fleurir, pour conjurer le sort en guise de prières, pour faire rire les étoiles, ou pour les faire pleurer.
Les semeurs de ton île jettent leurs filets au loin pour attraper un peu de ciel, un peu de lumière, une brassée d’éternité.
Alors le temps sur ton île s’effiloche entre le clapotis, les marées, entre la patience et les larmes trop salées. Les vœux des îles ne sont jamais exaucés. Trop de hasards, trop de fatalités, trop de pleines lunes mortes avant le petit jour, trop d’accablement, trop de saisons défuntes, de cimetières fatigués, trop d’attente. Oui, trop d’attente. Bien trop d’attente.
Et ton île se gonfle comme si elle respirait, comme si elle était le cœur d’un grand géant de pierre allongé dans ces vagues qui bordent son sommeil austère de draps brodés d’écume et de rumeurs sauvages.

Tu es sur ton île rugueuse, sévère, sur le contrepoint de nos enlacements. J’ai beau gratter mes mots jusqu’à la transparence, les râper, les user, ils ne peuvent rien contre cet éloignement et la désarticulation de nos caresses. Tu es sur ton île, ton île plus habitée par les morts que par les vivants, ton île où les aubes se lèvent toujours sur des jours ancestraux, des jours déjà vieux, vieux de souvenirs et d’attente vaine.

Maintenant que tu es sur ton île, ma seule boussole est ton nom, et mon texte un bien pauvre navire pour franchir l’océan, un radeau halluciné plutôt. Ma voix est une saumure saturée de sel.
Les îles sont sans sommeil, elles sont seulement nues, silencieuses, elles veillent sur l’absence, c’est leur façon d’aimer. Elles craquent, comme les vieux arbres, elles râlent comme des fauves blessés, c’est leur façon de résister.
Elles hurlent, c’est leur façon de désirer.

Alors j’irai sur ton île. Même mort j’irai, pour qu’une dernière fois nos silences se mêlent. Alors mes lèvres salées sur tes lèvres salées, et mon souffle épuisé sur ton souffle océan. Alors j’irai sur ton île, mon amour, offrir ma main paysanne à ton âme marine, et mêler ma terre noire à l’écume de ta chair. J’irai sur ton île, mot après mot, et je ferai un pont sur les deux rives de l’horizon. Et je traverserai, et tu traverseras. Et nous chevaucherons l’atlantique, comme deux cavaliers fous, c’est le vœu des enfants, c’est le sort des amants.
Le destin des étoiles.

Franck.

21 octobre 2007

La force des marées......

Car redire a deux portes. Je me souviens de lui. De la fin. De la fin de lui. De sa voix et de ses paroles. L’interminable redite, après les immenses silences. Entrecoupés de redites incessantes. Lancinantes. Obsédantes. A la fin l’alcool l’avait simplifié. Et les redites signifiaient comme une trame de tapis après l’usure. La redite était son affaire. Depuis toujours. Bien avant l’alcool. A la fin, c’était l’alcool.

Redire ce n’est pas raconter la même chose, la même histoire, pour lui, redire c’était employer les mêmes mots, les mêmes séquences de mots, les même expressions. Il y avait du scrupuleux là-dedans. La mémoire ne se souvenait pas des êtres, ou des choses, ou des événements, la mémoire se souvenait des mots, le reste avait été oublié. Oblitéré.

J’écoutais l’interminable redite. La simplification. La réduction. La trame. Certaines destiné deviennent la caricature d’elles-mêmes. Dans sa parole il n’y avait pas d’espace. L’autre n’y avait aucune place. Il trônait dans ses mots, articulant le ciment. Dans son illusion de puissance. Alors, il redisait, pour en être sûr. Avec l’alcool, à la fin, il pouvait redire plusieurs fois la même histoire dans la même soirée. Il parlait sa piètre mythologie. Il parlait ses exploits. Il parlait lui. Il se racontait, en insistant sur le mépris qu’il avait des autres. De tous les autres. De la terre entière. Avec l’alcool la haine c’est dévoilée. Quand on arrive à la trame, les sentiments se simplifient aussi. Ils retrouvent leur fraicheur originelle. Leur prégnance. L’ivrogne qu’il était n’avait plus de masque, seulement des rictus. Des grimaces.

A la fin, le destin nous a réservé un dernier face à face. Un long face à face. Plusieurs mois, l’un en face de l’autre. Entre nous deux, son vin et mon silence. Chaque jour, le même cérémonial. Et cette parole prise dans l’étau du néant. Les mimiques. La mort aime ces instants par lesquels elle s’insinue dans nos heures. Elle était là, entre son vin et mon silence. Elle attendait l’usure ultime. La fin.

Ne rien lâcher du silence. Me taire autant de fois qu’il redisait.

Son instinct lui disait de redire. Le mien, de me taire. Ici, à cet endroit de la vie, il n’y a pas d’amour, pas de compassion. Il n’y a plus de désespoir. Il y a seulement tenir un silence. Alors le porter jusqu’au lendemain. Et mordre dedans, et ne rien desserrer. Il y a des temps de violences qui n’ont pas l’évidence de la brutalité. La peau n’est pas de marquée, seul le sang l’est. Il a l’épaisseur des redites, et la couleur des silences gardés trop longtemps.

Je me souviens de lui, de sa voix, de sa mâchoire, de ses yeux, du mouvement ses mains. Et de ses redites incessantes. Lancinantes. Obsédantes. Et de ces temps sauvages.

Car redire a deux portes. Deux chemins qui s’éloignent, qui s’opposent. Le redire qui comble, qui colmate, qui empierre, et le redire qui creuse, qui évide, qui enlève. Il y a le redire qui gèle, le redire d’hiver. Et le redire de printemps qui accroit en en approfondissant. Il y a le redire de l’identique et le redire du différent, celui qui fait les vagues celui qui fait les marées, le redire océan. Il y a l’infinie variété du même, joyeuse et désespérante, et la redite épaisse et coagulante de la peur, de la violence. Et de la mort.

Ainsi face à face, redisant tous les deux la même chose, lui son histoire, moi mon silence. Il y avait deux versions. Deux chemins. Un peu comme dans les tragédies antiques. Il fallait bien l’ironie du destin, avec ses cendres qu’un coup de vent a ramené sur moi. Poussières grises qui m’ont couvert la figure, la bouche, l’intérieur de la bouche. Ses cendres dans ma bouche. L’ironie des redites faites au silence.

J’ai dans ma bouche les restes de ses cendres. J’ai dans ma bouche le goût de sa mort. Et dans mon sang l’infinie patience de redire toujours la même chose, jamais de la même façon. Comme ces vagues qui montent des marées, la suivante allant un peu plus loin que celle qui la précède. Ce qui les séparent c’est bien une frange d’écume, une frange de cendre, ce qui les sépare c’est bien ce « un peu plus loin ». Et ce creusement d’océan. Il y a dans chaque geste, dans chaque amorce de geste, la puissance d’une marée. Et redire n’est pas se répéter. Et redire invente plus qu’un monde. Redire c’est la force des constellations.

Dans redire il y a deux portes. Mon père en a pris une, et moi j’ai pris l’autre. Entre ses silences, il parlait. Au cœur du mien, j’écris.

Franck.

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1 septembre 2019

L’hiver l’Océan… (étude)

L'hiver, l'océan nous parle une langue inconnue. Il roule son indifférence hautaine. Il y a de l'arrogance dans sa houle. Du dédain. Il parle fort, d'une voix musculeuse avec le détachement des dieux, la désinvolture des puissants, parfois de sourds ricanements.
L'hiver, l'océan est un défi. Une menace. Largement ouverte sur le froid. Une béance froide et mugissante. La menace vient de ce qu'il n'y a pas d'interruption dans la virilité frontale de l'océan. L'hiver. Et le vent glace toute pensée. Glace et efface toute pensée. L'homme ne s'articule plus à l'espace, au mouvement, droit sur la plage il est une écharde, moins qu'un galet, moins qu'un coquillage. Et brusquement, il le sait. Il est dans l'évidence. Aucune parole ne tient, et il le sait. Alors il se tait. Silence et vacarme vont du même pas, l'hiver, quand l'océan roule son indifférence hautaine. Et les portes de l'exil sont ainsi. Bruyantes et muettes. Inconciliantes. Incommensurables. Il n'y a pas de méditation du froid. Toute pensée est d'abord résistance. Tenir l'affirmation d'une résistance. Il n'y a pas de poésie du froid. L'imaginaire du froid est un imaginaire séparé. Coupé. Tranché. C'est d'abord l'imaginaire d'un refus.

L'hiver, l'océan nous parle une langue inconnue, que l'on comprend parce qu'on l'a toujours su. Le vacarme et le silence de la mort. L'écrasement et le froid. Le vent et son murmure lancinant. Litanie d'une mémoire inaccessible. Comme la mer dans son avancée impossible et constante. Interruption des vagues, de la terre, de la mémoire. Invraisemblable mouvement en avant. Enroulement du temps qui nous lie en se déliant. Et la parole qui accompagne. Parole inaudible hormis la voix qui la porte et la pose, là, au bout des terres connues, à l'orée de l'hiver et de l'océan. La voix chante et c'est une plainte. On sait que c'est une plainte, même si l'on n'en entend pas le sens. On sait que c'est une plainte. L'oubli est le râle de la mémoire, son chant plaintif. Quel est ce temps d'hiver ? Quel est ce temps dans le temps ? Cette vague dans la vague ? Cet océan qui bat en moi ? Ce froid qui glace ma voix ?

Je suis un égaré. Je n'ai pas trouvé ma question. Alors toutes les réponses sont fausses. Inadaptées. Nous oscillons sur nos lignes de fuite, funambule de l'errance, avec toujours une liberté de retard, à contre temps des marées, tâtonnant à travers nos phrases, à la recherche des mots, des rythmes qui sauraient s'allier à notre voix. Adoucir la discordance. L'annuler. Effacer l'horizon. Tout recommencer. Ou tout finir. Bâcler la fin. Car l'écriture ne nous rend pas la vue. Tout juste nous introduit-elle au silence. Et à l'absence. Tout juste nous pose-t-elle à un endroit de nous-mêmes un peu plus supportable. Elle n'efface pas l'illusion. Peut-être, est-elle l'illusion suprême. La seule qui vaille, ou la plus dérisoire. Il n'y a pas d'écriture du bonheur. Aucun savoir ne nous guette au bout de la phrase. Aucune rémission. Les mots s'effacent les uns les autres, les suivants renieront ceux qui précédent, jusqu'à l'épuisement. Il n'y a pas d'accroissement de la parole, tout au plus une redite, une tentative toujours échouée. Un enroulement. Un retour. Et un effondrement d'écume dans la voix. L'océan n'a pas de centre, il n'a que des rives, des lieux de fin, des morts toujours recommencées et jamais assouvies. Il est l'épuisement inépuisable. La permanence effrayante. La mort qui s'avance en nous comme une arabesque. Pleine. Dépourvue d'ombres. Pure présence, qui nous assigne à la nôtre, la suggère, parfois la révèle.

Il y a dans l'écriture comme le sacre des saisons, un surcroît de présence, un dévoilement, un atlantique patient. L'écriture dans son incessant retour, élève notre voix pour l'accorder à celle de l'océan. Il n'y a pas d'accroissement de la parole, simplement une élévation, le sens d'un redressement, sans doute pour que la mort nous frappe à l'endroit le plus haut. Juste à l'endroit de l'étonnement.

Franck.

30 juillet 2019

De l'infime à la bonté...

 

Il lui fallut beaucoup de silence, puis après, beaucoup de distance.
Car il ne s'agit pas de voir, mais d'éclairer.
Il lui fallut un long temps, une vie entière, pour apprendre ce mouvement sobre et grave de la bonté, qui va de l'un à l'un.
Ce mouvement qui découvre dans son souffle, dans une arabesque, une forme acceptable d'humanité...
...du plus fragile au plus faible... avec l'infime en partage, qui va de l'un à l'un...

Franck.

9 novembre 2017

L'île d'après...

Les amants dessinent, dans la tristesse des villes, de grands aplats de silence, à contre-jour, à contre soleil. Les amants s'absentent, dans leurs traces nous y cueillons les songes. Les amants ne parlent plus, les mots ont déjà déserté leurs gestes. Ils se rapprochent des choses ou des êtres, simplement pour les éclairer ou les abandonner.
Les amants passent, traversent, débordent, tanguent. Ils chavirent. Ils s'effacent. Au bout de leurs regards désinvoltes, ils inventent l'ignorance avec cette ivresse cruelle qui l'accompagne.
Les amants sont sans bagage, sans histoire, quelques baisers secrets au fond de leur poche, comme ces enfants qui remplissent les leurs de ficelles ou de petits cailloux. Ils sont dans l'angle du jour. Ils ont perdu leurs yeux, ils n'ont que leurs mains pour sculpter les heures, leur peau pour créer d'autres langues, leur chair pour fuir leurs peurs anciennes.
Les amants se cachent dans les ellipses des coquillages pour se dérober au temps, au vacarme des villes. Ils se savent en danger. En sursis. Le poème ne les a pas encore rattrapés. Ils sont dans l'impatience, pourtant sans attente. Demain est un continent lointain, une rive inabordable.
Les amants dessinent par étourderie les arabesques de futures aurores pâles sans secret.
L'écriture sera tapie dans la marge. Juste là, dans l'ombre.
Pour l’après.
Écrire l'après qui est déjà advenu.
Écrire est dans le contre temps, comme les amants sont dans le contre-jour.
Écrire, c'est l'île d'après. Celle qui n'est pas habitée, celle offerte aux tempêtes, à l’obscur mouvement des vagues.
Et les amants chavirent, et l'écriture fait naufrage au large.
L'écriture est le chant désastreux des amants déliés de leurs serments trop lourds.
L'usure prochaine des temps révolus, défaits.
Les amants n'ont que leur nudité, le poète que son dépouillement.
L'amour a sa nostalgie, le poète sa lente mélancolie.
Le soleil brûle tous les déserts.
Les amants ne connaissent pas la rhétorique.
Ils dansent.
Ils dansent.
Ils dansent.

Franck.

25 juillet 2017

- 89 - Ecrire...(toujours)...

Les textes en italique sont de Pascal Dusapin, extraits de sa leçon inaugurale donnée au Collège de France, intitulée : Composer. Musique, paradoxe, flux. Éditions Fayard.
« La musique luit et se dissipe, telle une illusion. Secrètement, elle résonne. Mais son écho vient toujours trop tard. La musique, c’est le deuil incessant de l’instant.
Roland Barthes disait : “la musique, c’est ce qui ne revient jamais”… Nous pourrions ajouter : c’est toujours avant. En somme, c’est toujours déjà fini. Écouter la musique, c’est comme une menace. La menace que cela est “encore déjà fini”. Alors, on s’obstine. On écoute à nouveau. Puis, cela n’est encore plus là. Moins qu’avant. Mais cela recommence. Avant la musique, il y a le silence. Juste après, ce n’est plus qu’un souvenir. Un “souvenir du silence” d’avant. »
Il y a dans l’écriture ce deuil incessant de l’instant. Le temps en nous se brasse. En nous, il y a de la mort qui parle lorsque l’écriture est là, mais pas seulement : il y a le balancement lent entre l’inachevé et l’inachevable, puis l’urgence à reprendre sans cesse. Un feu meurt qu’un sang singulier entretient. Il y a de la lutte dans cet échange des sangs et des temps. Le mot ne tient que par celui qui n’est pas encore là. Le vide nous menace, la défaite, la perte incommensurable. Écrire, lire, nous jette dans le même désarroi. Le lecteur lit en lui son propre poème, il fouille en l’autre qui écrit, ce qui n’est que de lui. L’émotion du lire nait de la coïncidence. Dans le silence, de lire quelque chose se condense, se précipite. Le reste d’un futur déjà trop vieux, ou d’un passé toujours à revivre. La fin du poème nous laisse toujours brulants, dévastés, elle laisse la trace en nous de ce qui manque… Le temps et l’amour… Les amoureux ne lisent pas.
Le poème nous traverse, laisse en nous une trace invisible, inaudible, indicible, mais on sait qu’elle est là vivante et mortelle à la fois.
« Composer, c’est inventer des impulsions et des flux. C’est comme l’eau d’une rivière. Cela vient de plus haut, cela passe, l’on sait où cela va, mais ce n’est pas cela qui nous préoccupe. La vraie question, c’est comment faire pour composer ce qui traverse ? Composer, c’est inventer des chemins de traverse, des éloignements, des distances. C’est comme fuir et s’enfuir toujours. »
Écrire, c’est être traversé par une question, toujours la même. Qui ne se dévoile jamais de la même façon, sauf dans cette sorte de dérobement, cette esquive qui nous fait chanceler. Écrire, c’est être traversé par une stridence, une urgence sans objet, puisque le sens d’écrire est toujours en deçà de l’écriture. En deçà, ou à côté, un « ce n’est pas cela » qui se défait en nous. Écrire, c’est déjà échouer, mais cet échec est la seule force à opposer à la peur et au néant. Écrire, c’est s’approcher, sans jamais atteindre. C’est savoir que rien ne sera jamais atteint, mais s’approcher sans cesse. Alors, on recommence. Toujours plus loin, toujours plus profond, toujours plus seul. Le silence est le métronome des mots. Il bat en nous. Écrire, c’est traverser un silence pour aller sur l’autre bord, l’autre rive. Mais les bords et les rives n’existent pas. On le sait. Mais écrire, c’est se défaire de ce savoir. C’est ne plus rien savoir. C’est aller…
« Mais composer, c’est long. Et lent. Très lent. Très, très long et lent… Cela n’avance jamais. C’est parce que l’on ne sait pas ce que cela va devenir. La question paradoxale, cela n’est pas d’achever, mais comment ne pas finir ? Composer, c’est ne jamais finir. Cela prendrait beaucoup trop de temps de finir, c’est-à-dire tout notre temps. Et pour autant, nous n’aurions jamais fini.
Car pour composer, il est préférable d’attendre. Longtemps. C’est dans ce temps long, presque perdu (et qui se perd dans les détails de l’écriture) que se joue l’attente. Attendre, c’est trouver. Pour trouver, il faut perdre du temps. Cette perte est l’attente. »
Écrire travaille cette longueur, dans cette usure du temps, dans l’épuisement qui y préside, dans cet écroulement qui suit. Écrire, cela prend le temps, tout le temps. La chair, toute la chair. Cela surgit de ce point de néant qui git en nous. C’est le retour à la voix de l’enfance, la voix dépourvue de mot, qui n’est que murmure. Ce qui prend du temps, c’est de défaire l’homme, le déshabiller de la vie qui l’écrase… Écrire, c’est puiser dans l’ennui, le meilleur de nous-mêmes. Que reste-t-il quand tout est dépecé, raclé ? Que reste-t-il de l’inutile, du vain de nos jours ? Que peut-on écrire lorsque tout a été dit ? Mal dit. Mais dit quand même. Écrire, c’est le souvenir de la terre une fois les amarres jetées. C’est la fin, après la fin. Oui ! C’est trouver un chemin possible.
« Composer, c’est ne jamais commencer, ni recommencer, ni finir. Composer, c’est continuer. »
Écrire, c’est labourer les champs du souvenir, pas pour dire le passé, mais se croire encore vivant.
C’est aussi consentir à l’inachevable. C’est poser là une lumière sur la margelle du vide, une étoile au bord du néant. Écrire, dit bien cet ourlet de tristesse cousu avec un fil d’or pur.
On est perdu, mais du perdu jaillit le feu qui court sur l’océan, alors la houle nous emporte en même temps qu’elle nous ramène au ventre de nos mères.

Franck.

30 octobre 2022

L'espace inconnu...

 

Car le texte doit révéler l'inconnu. Non pas l'inconnu du savoir, mais le toujours innommé qui git en nous : le fou, le saint, le lumineux. L'inaccessible présence qui nous brasse. Écrire, c'est se défaire de nous. L'entêtement du geste. L'acharnement d'une répétition qui nous efface peu à peu. Labyrinthe de miroirs. Où se démêlent l'absent de l'écriture et le présent du texte. Où se dédoublent les voix. Se situer juste à cet endroit de l'âme où le retour du même n'est pas exactement le même. Comme si l'écho nous revenait prononcé par une autre bouche. Décalage. Contretemps. Contrepied. Esquive des présences qui toujours se dérobent, toujours surgissent. Là. Dans ce champ des défaites. Où les ruines ne sont plus le résultat de la décomposition du nouveau, mais où les ruines seraient toujours l'expression la plus nouvelle du futur.
La voix se superpose, puis efface le sens des mots. Ce qu'il y a de vacarme en eux. Les mots qui perdent leurs sens sont des mots aggravés. Des étoiles.
L'écriture avance vers les confins, vers les lieux du décollement du sens. Imprenable. Même par la main qui la produit. Surtout par cette main. Un cheminement, paume ouverte. Prête aux stigmates. Comme le signe d'un accomplissement. Lequel ?
L'accomplissement de la nuit. Même de jour, c'est la nuit que nous accomplissons en nous. Pour maintenir l'étrange. Décoller la lumière du réel. Être au repos du réel. Enfin accueillir ce qui vient. Ce qui vient. Œdipe. L'ermite. Anéantir toute explication. Engloutir toute signification. La grande nuit de la toute présence, celle qui nous rend à nous-mêmes et au monde. À la nudité. À la pauvreté. Passer du tremblement à la tremblance. Passer du feu à la flamme. L'œuvre.
Traverser.
Jusqu'à l'intense immobilité d'un silence. Le texte est habité d'une puissance vivante qui m'écrase chaque fois un peu plus.
Entre l'amour et le désir, il y a un espace.
Entre l'écriture et le texte, il y a un espace, le même.
La nuit. L'imprononçable nuit. Le lieu des grands gisants.
Entre mes lèvres et Tes lèvres. La nuit.
La nuit que je traverse à chaque mot, pour Te rejoindre, enjambant les gisants et les siècles.
Retraçant infatigablement le chemin qu'il Te faudra consacrer.

Franck.

21 mai 2006

Sur le bord de l'écume....

Toujours revenir sur le mouvement des marées, sur cette eau qui m’habite. Sur l’océan qui s’agite sous ma peau, dans mon ventre, dans mes veines. Océan obscur et lancinant. Mes étendues sont sans fin. Comme l’errance. Et l’impossibilité de l’île, de l’oasis, d’une pose. D’un soupir. L’impossibilité du soulagement. Enfermé dans l’ouvert. C’est sans doute cela la béance. Cet inconnaissable qui gît en nous. Cet immense trop large, trop vide. Cette masse flottante qui fait de moi un continent à la dérive. Et chaque vague qui propose un désordre nouveau insupportable, invivable et pourtant vécu, dix fois, cent fois, mille fois vécu. Un naufrage sans noyade. Avec la mort en suspend. Lisse. Interminable. Avec le scintillement des abîmes au grand large de l’existence. Toujours revenir sur le mouvement des marées, comme une mémoire qui gonfle et qui déferle avec la précision de l’orfèvre qui taillerait l’endroit impur de la pierre, qui l’userait au point de la faute, du manque. Toujours ces vagues lentes qui ramènent sur mes épaves, mes carcasses éventrées, tous ces restes d’engloutissements. Il y a de sombres charniers dans cette eau abandonnée à son propre mouvement. Il y a la remontée des fonds marins et les algues géantes pour brasser chaque souvenir. L’écriture s’éloigne comme un radeau de dérive, comme un tronc de mort flottante gorgée de sel et de désespoir, saturée de vagabondage. Un tronc qui n’a plus rien de l’arbre qu’il fut. Certaines écorces nous racontent leurs histoires, mais là, que dire ? Sinon le balancement, le tangage. L’absence. Dérive. L’infini dérive. Certains grands troncs ne se souviennent plus de la terre, de sa texture grasse et lourde, du fourmillement, de l’humus, ils sont vidés de leur sève, vidé de leur temps. Longue baleine inerte. Raidie. Squelette paralysé, pétrifié. Où chaque mot devient cassant, friable. Seulement le mouvement. L’oscillation de la langue. Paroles inconstantes. Incertaines. Rares. Désertées. Simplement les remous, le grouillement des restes d’écumes, comme les dernières convulsions. Ecriture submergée. Suffocation. Parole engloutie. Défaite de ses propres mots. Démantelée. Démunie. Misérable et vaine. Les eaux des mots s’affaissent, fléchissent encore un peu. Si peu. Les mots s’enroulement dans leurs formes. Des mots déshabillés, dépossédés de leurs vertus réparatrices, de leur force printanière. L’incantation devient longue litanie, dénombrement des heures, inventaire sordide et interminable de la houle. De cette houle qui roule sur l’ombre, qui l’enveloppe comme une louve attentive et sauvage. Sans impatience, mais avec cette constance exténuante. Alors il ne reste que le mouvement, le bercement d’une mémoire infirme, estropiée, amputée. Dont les visages s’effacent, filigrane qui s’insinue entre la ligne de vie et la ligne de cœur. Ligne de mort dans cette mémoire sans fin. Marée de l’intérieur des chairs. Souffle des eaux qui montent vers un destin qui les achèvera. Lent fracas mouvant. Lente tension vouée à son propre reflux. Puissance du démembrement. Les eaux se dévoilent dans leur montée, dans ce déploiement, dans cette insistance. Les eaux se dénudent et se recomposent, elles dépassent l’impossible frontière des rivages. Ces eaux sont grosses car elles enfantent des hasards ou quelques sortilèges. Au cœur des nuits, les eaux qui montent, enfantent des silences monstrueux, les eaux qui montent décrochent l’horizon de nos yeux effarés, elles se bousculent, s’enlacent elles-mêmes, se brassent dans leurs bouillonnements, se gonflent de leurs propres mythes. Il faut les entendre souffler comme des dragons froids, imperturbables, inébranlables dans l’indifférence de notre écrasement. Il faut entendre ses marées, en nous, qui montent inexorablement, comme pour faire déborder notre vie. Hors de tout secours. Il y a dans ces marées profondes un sombre vouloir farouche, méprisant, carnassier. Il y a dans le mouvement des eaux l’étrange prémonition de l’anéantissement. Il y a dans mes eaux qui montent tant de digues rompues, tant de rêves perdus, tant de lumières blessées, il y a tant de tout ce qui brise, lamine, accable. Tant de dérisoire, d’insignifiance, d’inconsistance. Tant de silence. Tant de solitude grave. Tant de gestes inaboutis, égarés. Tant de baisers tombés dans l’espace vide des incompréhensions, tant de caresses inachevées, tant d’amours sacrifiées. Tant de sang. Et tant de peurs.

Mais il y a un point de ma vague qui échappe à l’océan et c’est une joie trouble que d’aller l’arracher à mes dernières écumes. Il y a dans mes eaux qui montent encore assez de déraison, encore assez de flamboiement, encore assez de tentation pour les soleils orange, encore assez d’orgues ruisselantes, assez de lunes pâles pour ramener mon corps d’arbre vaincu aux rivages des vivants. Il flotte au bout de mes marées l’éclat d’une chandelle farouche et fière, la part indomptée de mon cheval d’orgueil, le galop sourd d’une horde primitive. Et dans l’infime qui se survit assez de nuance pour repeindre un ciel entier, et dans mes dernières écumes l’offrande et l’abandon et le saisissement.

Il y a dans mes eaux qui montent l’instinct de la prière et du renoncement, et dans l’ultime vague la lueur si fragile de la miséricorde. Cette empreinte brillante et fugitive et murmurante qui lie les eaux aux cieux. Comme ces étoiles filantes qui naissent les marées.

Franck

23 octobre 2022

Couture...

 

Un temps qui n'a pas de rive, qui s'effrange comme un tissu élimé. Dans quel temps se passe l'écriture ? Dans quel présent suis-je ? Là, maintenant. À découdre les ourlets de l'univers, comme si brusquement il avait rétréci, comme si le temps faisait des plis, comme si l'on pouvait être prisonnier d'un bourrelet, ou d'un revers, d'un faux pli.
Point de croix sur point de saignée. Ravaudage de la mémoire. L'aiguille des mots pique les bords du trou, pique à l'endroit du débordement. De l'écoulement. L'aiguille des mots rapièce le temps défait. Le vieux temps. Le temps usé. Le temps lustré.
Alors, on retient les bords de l'univers, on essaye à chaque texte de contenir la déroute, la disparition. Alors, on pique pour traverser au plus profond, on tire sur le fil des souvenirs, on tire sur le fil de nos jours, le fil de nos attentes. Cela fait toujours un peu mal. Piquer le lieu fragile de notre vie effilochée. Les chairs peuvent se déchirer.
Souvent, elles se déchirent les chairs.
Souvent, le texte se coupe.
Souvent, c'est une catastrophe.
Souvent, on se dit que c'est une tâche impossible.
Un point de croix sur un point de saignée. Chirurgie du désespoir. De la lenteur. De la constance. De l'oubli.
Ce temps qui échappe au temps. On tire sur les bords de l'univers pour les poser là, sur la page. Avec la pauvreté des mots, et notre pitoyable espérance. Bord à bord. Encore piquer. Suturer cette béance, sous le regard moqueur de nos siècles. Avec cette aiguille trop grosse, avec cette aiguille qui emporte les morceaux de chair.
Pourquoi cette joie étrange à chaque piqure des mots ? Pourquoi cette jubilation à tisser tout ce malheur, à broder ces motifs inconnus sur cette trame infinie ? Pourquoi coudre cette robe de fête sur ce linceul ? Pourquoi... ?

Franck.

20 mars 2022

Entre l'avant et l'après...

 

Il y a un avant. Il y a un après. Entre les deux, un grand champ de neige. Avec l'écriture, blanche, sur la neige blanche. L'impossible inscription de l'instant. De l'eau sur de l'eau. Que savons-nous de ce que nous écrivons ? Si peu. À part ce mouvement qui remonte des viscères, qui roule sur le thorax, froisse les poumons et qui vient s'effriter dans la bouche. Que savons-nous de ce que nous écrivons ? Rien. L'objet du texte invente le sujet. Écrire pour maudire la parole. Invoquer le silence dans des phrases trop bruyantes. Parler est vain, se taire impossible. Vivre l'écriture entre les deux. Le grand champ de neige. Blanc et l'écriture trop blanche. Le pas de l'écriture s'enfonce, tasse, disparait sous le poids de son insistance. La phrase ne tient rien, et je ne retiens plus la phrase. Elle m'entraine dans le blanc.
L'anachorète a fait trois tas devant sa grotte. À droite, il a posé ses gestes, tous ses gestes, toutes ses actions. À gauche, il a fait un tas de tous ses vêtements. Au centre, il a déposé sa parole. Toute sa parole. Tous les mots de sa langue, même son nom. Puis il est entré dans la grotte, il s'est assis. Il a fermé les yeux. Alors, il n'y eut ni avant ni après. Il n'eut plus à traverser le grand champ de neige. Il était la neige. Un et innombrable.
L'écriture tient les bords du temps.

Écrire conjure le vide.
C'est la tentative d'un dialogue avec sa part la plus irréductible, sans doute la plus douloureuse.
Il s'agit de côtoyer les ombres de les frôler, de les désigner de les ressusciter. Il faut rajouter quelque chose au vivre, soit pour le parfaire soit pour le refaire pour lui donner sa dimension de silence. De fièvre.
En fait, écrire nous dit l'ombre de nos actes, de nos paroles, le trou décelé dans l'écorce crevassée de nos vies démembrées.
Écrire touche à la substance même de ce que nous ignorons.
Ce qui fut ignoré sera écrit.
Ce qui n'a pu être dit sera écrit.
Ce qui n'a pu être écouté sera écrit.
Ce qui a été refusé sera écrit.
Ce qui a été perdu sera écrit.
Ce qui a été espéré sera écrit.
Ce qui a été pleuré sera écrit.
Ce qui a été sali sera écrit.
Alors, alors seulement, ce qui aura été écrit sera chanté.

Rejoindre un cœur est un voyage impossible. Rejoindre un cœur est une vraie folie, parce que les mots tombent, ils nous échappent, se brisent aussi facilement qu'un souvenir, ils ont besoin de toute notre attention pour rejoindre, à force de couleur, de musique, d'élan, une parole juste, attendue. Peut-être secourable.
L'amour court sur la lame d'un sabre, un mot trop lourd, trop pesant et c'est la blessure. La rosée qui l'abreuvait, qui le nourrissait, se transforme en sang, c'est ce que l'on appelle le sang du poète.
Le plus court chemin pour le mot, c'est le baiser.
Combien de temps pourrai-je encore tenir les bords tranchants de l'écriture ?

Franck.

12 septembre 2021

Sans peur, sans mémoire…

 

Il y a des solitudes sans peur, sans mémoire, on s’y trouve comme dans une maison ouverte au vent. Rien n’est là, puisque tout peut y être. Le vent balaye nos temps morts.
Je me souviens du désert. Des premières douleurs dans les premiers regards. Je me souviens de ces longs jours des premières luttes, de ces solitudes encombrées. Du frottement.
Le désert nous éprouve. Plus on le croit beau, plus on s’en éloigne. La beauté est le premier leurre. J’étais loin des solitudes sans peur, sans mémoire. J’étais loin. Mais je ne le savais pas.
Je me souviens du désert, de mes temps discordants, de cette terrible solitude du début.
Pesante incompréhension. Impossible ajustement. La solitude nous réclame en entier, elle ne supporte pas les demi-mesures, les infidélités, les approximations de l’âme. Les pensées du début écorchaient le silence du désert. On le sentait à cette stridence, à cette hésitation dans la marche, au bruissement sourd de l’intérieur.
La beauté nous égare. L’immense nous fascine.
Peu à peu, les sables sont entrés en moi. Bien des pas, bien des nuits plus tard. Bien des vies plus tard. J’avais un désert comme trésor, mais je ne le savais pas. Il m’a fallu user mes peurs, épuiser ma mémoire. Il m’a fallu aller sans but, et me perdre si souvent.
Il y a des solitudes sans peur, sans mémoire, il suffit d’ouvrir sa maison au vent…La première matière de l’écriture.

Franck.

19 septembre 2021

Inutile…

 

Que signifie ce temps de l’assèchement des eaux ?
Qu’est-ce qui nous déserte ?
Que nous dit la voix qui se tait en nous ?
Avons-nous si peu d’amour en nous ?
La grâce est ce poids qui nous fait descendre en nous, cela nous allège du monde.
La pesanteur est cette illusion d’être au monde, ce sentiment fluide de collaboration universelle au principe de réalité, de faire de l’ensemble. Être ensemble. Le grégaire rassure, il nous fait monter à la surface de nous-mêmes. La surface, le lieu des reflets. Des mirages.
Je cherche un temps creux. Un temps vide jusqu’à l’ennui. Sentir le poids de l’abandon et de l’exil
Attendre, et savoir que rien ne viendra. Rien, ni personne. Mais attendre. Sentir cette tension accablée en moi. Être défait de tout. Attendre l’attente. Dans la vitre du temps, je vois mon reflet qui s’efface. Tout est silence, sans douleur. Sans tristesse. Sans joie. Mais tout est silence. Sans horizon. Un silence abattu, exténué, dépouillé de lui-même.
Il y a des silences, pleins, gorgés, généreux, des silences glorieux, qui vibrent dans le soleil. Des silences qui font tinter les heures, battre le sang. Il y a ces temps de retrait qui étincèlent parce qu’ils portent une lueur invincible. Il y a cette absence royale, presque orgueilleuse qui dresse en nous un océan sauvage, envoutant, indomptable.
Puis ces silences déshabillés, nus, trop nus, aveuglants, suffocants. Des silences qui s’infiltrent jusqu’à l’assourdissement, acouphène de l’âme, bruissement singulier qui nous fige dans une sorte de sidération. On les sent inutiles. On se sent inutile. C’est pour cela que parfois on écrit.

Franck.

28 février 2021

Du dessaisissement…

 

Car l’écriture ne nous appartient pas. Posée ici, elle est vouée à l’errance. C’est une mendiante vêtue de sa seule pauvreté. Elle est un enfant qui vous quitte. Elle n’a nul lieu, nulle direction. Elle est à peine un bouchon dans l’océan. Posée ici, elle appartient au hasard. Elle ne reviendra jamais frapper à votre porte. Elle demeure vouée à l’errance à la recherche d’autres solitudes, jusqu’à la cendre de la cendre.
Le destin du texte, c’est la perte, c’est la désolation, c’est la mendicité. Le texte voyage entre deux absences. Un peu comme l’amour. Il erre entre deux solitudes. Un peu comme l’amour. Le voile qui le couvre, c’est la mort qui rôde. Comme un feu qui s’étouffe par manque de souffle. Par négligence. Par abandon. Le texte posé ici est le nom même de l’errance, de la perte, du manque sacré. De l’attente souveraine.
Le texte, une fois écrit, i est un désert qui ressuscite à chaque caravane qui le traverse. Il est passage, il est franchissement.
Écoulement sans fin de la fin.
Une fois écrit, le texte n’a plus de forme, ou alors il les a toutes, il est prêt à suivre n’importe qui, n’importe quelle insuffisance, n’importe quelle bouche. Il a la forme d’un autre, d’un inconnu, d’une absente. Et à chaque rencontre, il offre sa gorge, son ventre pour se faire pénétrer d’une solitude nouvelle.
Le texte, une fois écrit, se joue des présences. Il vient de l’ombre. Il y retournera. Il tient la mort par les deux bouts. Pourtant, il n’est rien, sinon la forme la plus achevée du vide. Car sa puissance est celle d’un fil de soie tendu entre deux planètes. C’est un vagabond entre deux exils. Il mendie la solitude, et le manque, puisque c’est sa seule nourriture. Puisqu’il vient de là, puisqu’il y retournera. De l’eau sur de l’eau. Du temps sur du temps. La désappartenance. Le dessaisissement.
Aux noces du texte, il n’y a pas d’invité, ce sont des noces furtives, puisqu’elles sont dérobées au hasard, à la fatalité. Noces de l’absence, du silence. Fêtes de nos désespoirs où l’on consume les chairs brulées de l’amour et les visages perdus. Oui ! Tous ces visages égarés. Nos temps d’affaissement. Le temps du texte arrache les mauvaises herbes de nos vies, pour en faire des buchers, et souffler sur nos cendres. Nos cendres à venir.
Le texte, une fois écrit, , dans son indécence, mêle nos morts successives à nos résurrections. Les miennes à toutes les autres. Frères de mort, frères de résurrection avec ce texte aux paumes ouvertes.
Le texte nait du silence et du malentendu qui l’accompagne. C’est de ce clivage, de cette séparation invincible qu’il nait. C’est de cette rupture de silence, de cet échange de silence qu’il nait. Du malentendu qui l’accompagne. C’est pour cela que la voix chancèle un peu. L’oreille de l’œil est sourde au monde, elle ne sait que vibrer, frissonner de sa désappartenance. De son dessaisissement. De sa disgrâce.
La voix tremble, comme  si toute lumière ne pouvait surgir que de ce malentendu consenti. Que de ce secret tacite, scellé au cœur de la nuit.
Chacun a dans les mains du cœur un morceau du symbole. L’écrivant et le lecteur. Si le hasard leur fait rapprocher les deux morceaux qui pèsent sur leur vie, quelle que soit la coïncidence, ou quel que soit l’ajustement, il reste toujours une difformité inconciliable. C’est ici, dans cet espace impossible à combler, que réside la lumière. Le miracle.
Le texte vit de cette dissonance, il brille de l’impossible. Il brille d’un trou, d’un trou d’inconciliance par où s’échappent la vie et l’espérance dans cette hémorragie de silence.

Franck.

3 août 2020

L'entretemps...

 

Chaque texte nous laisse dans le passage. Un éternel passage. Sans rive. Être là. C’est tout. Toujours partir, et ne jamais arriver. Là. Dans le courant d’air de la vie. Les volets battent, les portes claquent, mais le texte nous laisse là. Entre. Pantelant dans le passage. Lourd. Sans aisance. Estropié du désir.
Les textes sont des orphelins. L’espace d’un instant, on a cru pouvoir leur offrir une famille… Puis ils nous quittent, alors on reste dans le passage. C’est désormais nous l’orphelin à secourir. Le texte nous a seulement accueillis un court instant dans sa famille de mots, sa famille turbulente, bruyante. Après, cette famille nous quitte.
Alors l’on reste là, dans le passage encombré de désordre, de silence.
On sait que l’on ne sera d’aucune famille, d’aucune fratrie.
On appartient déjà à la ruine, au désastre.
Le texte ne ment pas, il nous promet la solitude, il nous la donne. Comme une fleur rouge sang. Il l’incruste même. Il la grave, de peur que l’on oublie que c’est nous qui l’avons sollicité. Elle devient notre nom.
Alors, nous restons dans le passage. Entre les portes du désir. Coupé des horizons. Immobile entre deux mouvements, entre deux élans. C’est ainsi depuis la nuit des temps. Car la nuit des temps demeure le lieu du poème. Toujours. La nuit. Après le passage. L’entredeux.
L’attente.
L’inquiétude.
On ne ressort pas complètement indemne des mots. Avec cette double sensation. D’accroissement et de perte. La douceur, la violence. Comme dans le vertige. L’aggravation d’une pesanteur.
Pendant le texte, les atomes de la vie sont portés à incandescence comme dans l’amour quand les corps s’effleurent d’insouciance, d’oubli, ou quand ils se cognent l’un à l’autre dans l’abandon ou l’ivresse. Comme dans l’amour où brusquement on sait qu’il n’est plus question de douleur, mais de débordement où l’extase décide de ne plus descendre, mais au contraire de monter.
Le mascaret ride le fleuve comme un frisson de jouissance. Le texte nous a défaits du temps. Jeté hors des doutes, il nous a pris la main, le cœur, pour nous faire traverser l’infini à la perpendiculaire de nos passions, dans la diagonale de nos souvenirs. Le texte réinvente la géométrie de l’espace, du corps, et de son poids de chair tremblante. Dans les angles se trouvent l’ombre, le souffle. Les parallèles se rejoignent sur les lèvres des rêves. Les ellipses nous réchauffent de leurs foyers majestueux.
C’est un temps simplifié où les équations retrouvent leurs inconnues. Car les ondes ne vibrent plus. Elles ne font que chanceler, que frémir, elles n’oscillent plus. Elles ne font que se balancer comme les roseaux dans la brise d’été.
Le mascaret redresse le fleuve de sa langueur chagrine.
Juste après le texte, la droite se raidit, l’infini se relativise, les parallèles s’assagissent, se mettent à bonne distance l’une de l’autre, comme des inconnues qui se toiseraient de haut. Les perpendiculaires s’ennuient à nouveau, et l’ombre quitte les angles morts de la vie pour se répandre en obscurs savoirs.
Après le texte, c’est le temps des redites, des pensées sur la pensée, des constructions fragiles. Après le texte, c’est le temps des insectes. Temps mesuré, sans ambition, sans imagination, qui ne sait que finir.
L’entretemps des textes, avec le fleuve vautré dans sa lassitude féroce, gourmande. Ce sont des temps somnambules, nos actes ressemblent à des actes, mais ils n’en ont plus la vérité, comme si le rêve était clivé, ou troué par la lame du soleil. Ou de l’insomnie.
On reste dans le passage, dans les couloirs du jour avec des portes à l’infini, des portes closes. Et le fleuve qui coule dans son infinie indifférence hautaine. Notre maladresse importune les silences, car ici, dans le passage, ils ont changé de nature, d’humeur. Ils nous regardent, ils nous désignent. Certains nous accusent.
Après le passage. Un autre mascaret. Après… Un autre… Une autre encre…
La hache du texte coupe un peu plus mes amarres.
Je suis en partance pour l’exil.
Un jour, il n’y aura plus de retour possible.
Un jour, cela sera la disgrâce…

Franck.

5 juillet 2020

Le flot...

 

L’eau du texte s’infiltre dans mes veines, lent fleuve de fatalité mystérieuse et obscure. L’eau lourde du texte cherche son issue, son océan. Mon corps est une terre ravinée, usée, qui s’épuise dans le flot. Alors le flot lent cherche la nuit, le flot lent traque les ombres. Le flot lent engloutit des cités entières. C’est le flot du texte, fait de chaos, de débordement, de son invincible poussée.

Franck

15 septembre 2017

- 123 - (FIN) L'inachevable...(2)

L’inachevable ne peut être dit. Il demeure imprononçable. Il n’a pas d’autre nom, puisqu’il les contient tous. Le désastre du désir. Alors, on erre dans ses propres ruines. De tout temps, on les connait ces ruines, on les a faites ainsi, maintenant elles sont là, comme la seule évidence, la seule preuve de la défaite. Même les mots n’ont plus de sens après l’avènement de l’inachevable. Ils ont perdu leur sang, leur substance. Ils nous traversent sans laisser de traces.
L’inachevé reste toujours éclairé par la lumière tremblante d’une flamme. Tout s’éteint dans l’inachevable. L’inachevable n’est pas lourd, il est écrasant, il n’est pas lent, il est immobile, il n’est pas profond, il est la dernière vacuité. Il n’y a plus de route à prendre, plus de croisée des chemins. Il n’y a même plus de rémission, puisqu’il n’y a plus de péchés.
Un néant inachevable. Une résistance.

Franck.

 

16 septembre 2017

Oscillation..

La fleur conquise dans sa beauté oscille solitaire
dans la brise désinvolte.
Souffle, couleurs, brassent les saisons; courageuse indifférence à nos âmes errantes, tâtonnantes.
Le regard fixe l'instant exact de la fleur, hiératique piéta,
fleur, de la couleur à la couleur, j'attends l'ombre et c'est la nuit qui vient.
Fleur, temps éclaté au creux de notre désastre.
La défaite reste belle dans l'oscillation de la lumière.

Franck.

 

6 mai 2017

- 34 - A peine quelques mots...

Comme une sorte de patrimoine génétique, nous marchons dans nos textes avec une poignée de mots, toujours les mêmes. Quoi que l’on fasse, ils demeurent là, toujours les mêmes. La même poignée de cailloux qui roulent sur notre parole. Ils sont la rocaille de notre langue. On voudrait en changer, et l’on n’y parvient pas, puisque l’on se décomposerait si l’on y parvenait. On pourrirait sur place. Dans l’instant. Ce sont eux, ces quelques mots de hasard, qui nous tiennent, avec les tonnerres qu’ils trainent, les tempêtes qu’ils brassent. Tout tient sur quelques mots. Cinquante, cent : pas plus. C’est notre trésor, notre chemin de croix. Quelques mots, toujours les mêmes. Bien sûr que l’on voudrait les contourner, que les chemins du texte voudrait s’en éloigner, mais ils reviennent comme une vague, comme une grosse marée, comme si notre pensée, toute notre pensée, se rassemblait là, en quelques mots, toujours les mêmes, comme si nos sensations, nos impressions, nos sentiments, nos élans, notre espérance tenaient entiers, là. En quelques mots. Toujours les mêmes. Un petit sac de cailloux. Poussière tenace du verbe.
Ils s’inscrivent dans le texte à notre insu. On ne fait que les retrouver, on ne fait que leur céder. On bute, on trébuche dessus, puis on cède. On ne les a pas choisis. Ils ont toujours été là, en nous, avant nous. Ils nous attendaient.
Écrire, c’est le double mouvement qui tente de nous en éloigner, mais qui nous y ramène. Toujours. Dans chaque texte existe une fatalité. Il y a ce mouvement de la vie, de la mort. Il y a ces mêmes mots entre les deux élans du mouvement, cette tension de quelques mots jetés au hasard de la page, qui se regroupent, pour nous signifier, pour nous éprouver un peu plus.
Même chant de l’usure. Ils sont la voix d’avant notre voix, ils nous précèdent dans les saisons à venir, dans les saisons passées. Nos pauvres mots. Misérables. Pitoyables.
Peut-être nous retiennent-ils en nous même de peur que l’on ne s’enfuie ? Peut-être sont-ils la terre de notre exil ? Le seul chant que nous connaissons. Sable, restes, rognures de nos chagrins. Ils enchainent notre langue. Ils nous signent. Ils nous saignent. Ils nous assignent. Ils sont le champ clos de nos errances, de nos courses empêchées. De notre pauvreté.
On les répète sans cesse : c’est cela qui nous effraie, qui nous sidère. Qui nous fait croire fous, déraisonnés.
Alors, on appelle le silence, pour les taire, pour les tuer, pour les blesser. Mais, même au creux de notre silence le plus profond, ils sont là, tapis dans l’ombre de la langue, ou dans un coin de désir, ou dans un éclat d’espérance.
Chacun a les siens, comme chacun a sa croix. Ces pauvres mots qui débordent de leurs significations, parce que nos vies les ont dévoyés, corrompus, parce que l’on les a chargés comme des navires, qu’ils dérivent maintenant dans notre parole, loin des ports, des escales, loin des rives, loin des âmes.
Alors, on les retrouve de texte en texte, comme des hoquets de la langue. On les retrouve avec des habits différents, des couleurs changées, ils tentent de se dissimuler, mais toujours ils reviennent. Toujours, ils sont là. Cailloux usés de notre indigence. Cailloux roulant la langue, pesant du poids du malheur, du destin, comme un enchantement ou un ensorcèlement. Ils sont la litanie de nos jours, de nos heures d’écriture, ils conduisent le texte là où ils veulent, toujours au bord du gouffre, toujours au bord des peurs, découpant la forme de notre ile, découpant nos distances.
Au début, on les croit nos amis. Alors, on les invite au festin de la parole. On croit aux noces, aux significations, aux révélations. Ils permettent d’avancer dans la langue, puis on commence à les user. Ils deviennent familiers. Trop. C’est après qu’ils se déploient. Parce qu’ils sont juste un peu plus grands qu’eux-mêmes, ils se déploient. Parce qu’ils débordent juste un peu de leur sens, parce qu’il y pend toujours un peu de notre chair. Ils se déploient, comme la toile d’une araignée. Ils sont là avant le texte. Avant nous. Pour parler le texte à notre place. Pour raconter leurs propres histoires, indifférents à la nôtre. Ils racontent une histoire que l’on ne comprend pas toujours, une histoire dont on est exclu souvent.
D’où nous viennent ces mots, ces mots qui se répètent ? Comment se sont-ils accrochés à notre langue ? Que savent-ils que nous ne savons pas ?
Peut-être qu’écrire, c’est ne pas utiliser toute la langue ? Peut-être est-ce tenter de tout dire avec très peu ? Peut-être qu’écrire, c’est précisément cette répétition inlassable de quelques mots ? Peut-être est-ce cette pénurie, cette pauvreté de nous, cette indigence. Peut-être qu’à force de les répéter, leur sens peut s’agrandir à l’infini. Peut-être qu’il ne suffirait que d’un seul mot ? Un, et  innombrable… Peut-être…
Les plus beaux bouquets sont faits de peu de fleurs. Pas les plus grandes. Pas les plus belles. J’en ai reçu d’éternels, qui n’en avaient qu’une.
Une petite fleur de talus, froissée, nue, tenant l’univers dans ses pétales.

Franck.

6 avril 2017

- 13 - Inutile...

Que signifie ce temps de l’assèchement des eaux ?
Qu’est-ce qui nous déserte ?
Que nous dit la voix qui se tait en nous ?
Avons-nous si peu d’amour en nous ?
La grâce est ce poids qui nous fait descendre en nous, cela nous allège du monde.
La pesanteur est cette illusion d’être au monde, ce sentiment fluide de collaboration universelle au principe de réalité, de faire de l’ensemble. Être ensemble. Le grégaire rassure, il nous fait monter à la surface de nous-mêmes. La surface, le lieu des reflets. Des mirages.
Je cherche un temps creux. Un temps vide jusqu’à l’ennui. Sentir le poids de l’abandon et de l’exil
Attendre, et savoir que rien ne viendra. Rien, ni personne. Mais attendre. Sentir cette tension accablée en moi. Être défait de tout. Attendre l’attente. Dans la vitre du temps, je vois mon reflet qui s’efface. Tout est silence, sans douleur. Sans tristesse. Sans joie. Mais tout est silence. Sans horizon. Un silence abattu, exténué, dépouillé de lui-même.
Il y a des silences, pleins, gorgés, généreux, des silences glorieux, qui vibrent dans le soleil. Des silences qui font tinter les heures, battre le sang. Il y a ces temps de retrait qui étincèlent parce qu’ils portent une lueur invincible. Il y a cette absence royale, presque orgueilleuse qui dresse en nous un océan sauvage, envoutant, indomptable.
Puis ces silences déshabillés, nus, trop nus, aveuglants, suffocants. Des silences qui s’infiltrent jusqu’à l’assourdissement, acouphène de l’âme, bruissement singulier qui nous fige dans une sorte de sidération. On les sent inutiles. On se sent inutile. Cest pour cela que parfois on écrit.

Franck.

29 mars 2017

- 9 - Où...

« Où vas-tu ? »
« Droit devant, je vais droit devant. »
« Devant n’est qu’une illusion. Devant n’existe pas. Il n’y a que l’ailleurs qui existe. L’ailleurs, c’est l’exil. Une géographie déboussolée. C’est le lieu de l’écriture. Un lieu démembré. Traversé d’un temps à rebours. Incertain. L’ailleurs se définit par sa résistance à l’ici. Par le départ, par la débâcle qui s’ensuit. Il faut se presser de se mettre en route, sinon on ne part jamais. Devant n’existe pas. Nulle part est ton pays.
Si tu écris, tu n’auras ni lieu, ni maison, ni saison. Si tu as cette honnêteté folle d’écrire avec les yeux désorbités de l’enfance. »
« Où vas-tu ? »
« Je vais m’allonger un instant sur ma tombe. »
« Prends garde aux théologies du bonheur. Va ailleurs. Seul. L’ailleurs est toujours le lieu de la séparation, de l’abandon. Bienheureuse déréliction.
Pleurer dans l’océan est la seule distraction sensuelle, comme écrire avec la semence des saints.
Regarde derrière toi. L’origine est un abime. Plus loin, se trouve une passerelle. Elle s’appelle l’extase. Non ! Elle s’appelle l’écriture. Ou la mort, c’est pareil… »

Franck

19 février 2017

Je sais des plaines froides....

Je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal brunes et cassantes. Je sais ces pays désolés d'être encore là. Ces terres d'absence où seul le vent du nord trouve son souffle dans les bruyères, sa nourriture aux bouches des pierres usées. Je sais ces pays de brumes sur lesquelles les rêves s'écorchent, saignent, ces lieux cabossés par tant d'oublis, martelés par le temps et la corrosion des désirs insuffisants. Je sais ces lieux nécessiteux, miséreux, qui ne tendent plus la main pour survivre, préférant l'agonie lente des siècles. Je sais ces landes qui gémissent aux portes du ciel, ces landes sans prière, sans salut, je sais les plaintes déchirées des terres sauvages, et je sais les âmes qui les hantent, je sais leurs voyages sans fin, leurs appels, leurs errances au bord des neiges éternelles, leurs traversées des crachins de glaces, et des froids monotones. Je sais cette tristesse qui blanchit leurs regards, cette mélancolie redoutable qui séjourne sur la peau de leurs complaintes.
Les landes frileuses ne sont pas des landes amoureuses, elles ont abandonné leurs chairs et leurs soupirs et leurs tentations. Elles produisent du silence, des distances, et façonnent nos éloignements, célèbrent nos séparations et bénissent nos accablements.

J'ai souvent cherché la musique dans ces landes fracassées de vents, je crois qu'il n'y en a pas d'audible, car les déserts et les landes dépassent la musique ; en fait, ils ne sont que musique pure. Tout part de là, de ces contrées, et tout y reviendra. Ce sont les lieux de la totalité, puisque défaits de tout. Des lieux qui préparent, ou qui prolongent. Qui exigent avant, qui exigent encore plus après. Ils se laissent traverser, mais jamais pénétrer. Si la main est assez ferme et assurée, elle peut parfois les caresser, mais sans jamais pouvoir les abuser. Ce sont les lieux de la totalité, de la simplification, de la première perfection, et de la dernière.

Je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal mauves et sévères, sans arbre, sans racine. Comme une mer de bruyères tranchantes et brutales, une mer raidie dans son mouvement âpre, une écorce cornue, rêche et rugueuse. Je sais ces landes persistantes, ces terres usées, brisées de solitudes graves, suffoquant sous la vapeur compacte des brouillards immuables. Terre saturée. Imprégnée. Imbibée de désespoirs primitifs et obstinés.

Je sais mes plaines froides, mes landes du nord, mes lacs de brumes grises. Je sais ce sang gelé, ces absences, et ce vent qui m'observe et ces neiges démembrées qui tombent au fond de mes os. Je sais tous ces jours dépourvus, arides, insignifiants, et mes mains si pauvres, et ce regard si maigre. Je sais tout cela. Mille fois traversé. Mille fois disséqué. L'infini retour de mes landes mordantes, de mes terres sans horizon, de mes journées sans lumière. Ces terres abondantes sans limites.

Je sais ces plaines froides qui dévorent la langue, chaque mot de la langue, et l'écriture qui gratte la glace, et le texte pris dans les hurlements des bourrasques de l'impossible dire. Comme si la parole était traversée dans sa chair par un fil barbelé. Impénétrable parole qui me laisse désarmé, en exil, banni de mon propre désir, relégué, refoulé de ma propre demeure. Et mon œil effaré fixe dans l'ombre du ciel le vol bouleversant des oies sauvages vers le nord. Comme un destin mille fois répété, comme une usure lancinante et troublante. Sur le ciel gris et noir de mon enfance. Le vol des oies sauvages vers le nord. Comme une fatalité. Mille fois répétée. Laborieuse berceuse qui ne survit plus à la nuit qui s'approche. Et cet épuisement. Et cette envie de nord. De glace. De fin....

Franck

31 décembre 2016

Pas à pas pas jusqu'au dernier...*

La bonté sera mon ultime courage.
Mon ultime défi.

Ne pas croire que la bonté nous arrive en premier, avec l’aisance d’une naissance, ou d’un printemps.
La bonté qui précède est sans saveur, elle n’a rien traversé qu’elle-même, elle n’a d’autre issue qu’elle-même, comment pourrait-elle rivaliser avec la bonté d’après, celle qui succède, celle qui se dérobe, celle qui aura traversée tant de nuit, tant de silence ?

La bonté redoutable est bien la dernière porte, celle qui ouvre sur les grandes moissons de l’âme et ciel.

La bonté est un achèvement, déjà un au-delà.

Car avant il nous faudra bien traverser l’effroyable de nos vies, de nos gestes, de nos pensées, de nos faiblesses. Il nous faudra bien traverser l’océan avant de devenir l’océan, et aller si loin avant d’aller profond.

L’écume des vagues ne dit rien des masses lourdes et insondables des abîmes océaniques. Ne confondez jamais la gentillesse et la bonté. La gentillesse restera toujours une complaisance, au pire, envers soi-même. Mais la bonté exigera un dépouillement absolu et violent.

La bonté nous vient d’une sauvagerie vaincue, enfin désarmée. Elle nous vient d’un épuisement du rouge du sang. C’est un feu au creux de l’océan.

Il me faudra bien du courage pour l’accueillir.

Car c’est un long voyage, une longue traversée. Il faut bien du courage pour arriver, pour aboutir, pour achever, pour supporter la longueur des temps, les errances, les égarements, les colères.

Il faudra bien du courage pour accomplir et pour aimer enfin.
Et brûler, brûler infiniment.

Franck.

* Titre emprunté à Louis-René Des Forêts

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