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J'irai marcher par-delà les nuages
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1 septembre 2007

L'île d'après......

Les amants dessinent, dans la tristesse des villes, de grands à-plats de silence, à contre jour, à contre soleil. Les amants s’absentent, et dans leurs traces nous y cueillons les songes. Les amants ne parlent plus, les mots ont déjà déserté leurs gestes. Ils se rapprochent des choses ou des êtres, simplement pour les éclairer et les abandonner.

 

Les amants passent, traversent, débordent, tanguent, et chavire. Ils s’effacent. Au bout de leurs regards désinvoltes, ils inventent l’ignorance et cette ivresse cruelle qui l’accompagne.

 

Les amants sont sans bagage, sans histoire, quelques baisers secrets au fond de leur poche, comme ces enfants qui remplissent les leurs de ficelles ou de petits cailloux. Ils sont dans l’angle du jour. Ils ont perdu leurs yeux, ils n’ont que leurs mains pour sculpter les heures, et leur peau pour créer d’autres langues, et leur chair pour fuir leurs peurs anciennes.

 

Les amants se cachent dans les ellipses des coquillages pour se dérober au temps, et au vacarme des villes. Ils se savent en danger. En sursit. Et le poème ne les a pas encore rattrapés. Ils sont dans l’impatience et pourtant sans attente. Demain est un continent lointain, une rive inabordable.

 

Les amants dessinent par étourderie les arabesques des sutures futures.

 

L’écriture est tapie dans la marge. Juste là, dans l’ombre.

Pour après.

Ecrire l’après qui est déjà advenu.

Ecrire est dans le contre temps, comme les amants sont dans le contre jour.

Ecrire c'est l’île d’après. Celle qui n’est pas habitée.

Et les amants chavirent, et l’écriture fait naufrage.

L’écriture est le chant désastreux des amants séparés.

L’usure prochaine des temps révolus.

Les amants n’ont que leur nudité, le poète que son dépouillement.

L’amour a sa nostalgie, le poète sa mélancolie.

 

Et le soleil brûle tous les déserts.

Et les amants ne connaissent pas la rhétorique.

Ils dansent.

Ils dansent.

Ils dansent.

Franck.

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30 août 2008

Malgré les étoiles....

Longtemps. Dépouiller l'acte de toutes les arabesques du plaisir, de toutes les facilités, de toutes les passions, de toutes les excuses, de toutes les raisons, de toutes les déraisons. Le faire assez longtemps pour le dénuder de tout. De tout. Des justifications, des explications. Jusqu'à l'os. Au-delà de l'os. Etre dans la lenteur progressive de cet échange, de cette clarification. Cette décantation de l'être. Comme l'acquittement d'une dette. Même si ce n'est pas une dette. Donner à l'acte la chance de la durée. Uniquement la durée. Tenter d'atteindre la constance de la mort. Fabriquer du temps, même vain, même insignifiant, surtout insignifiant. Cette patience renouvelée. S'appliquer à l'acte, au geste. Sans rien attendre en échange, ni remissions, ni miséricorde. Accepter et s'appliquer. Et même si cet entêtement est désespéré. Désespérant. Même.

 

 

 

Dans chaque acte, dans chaque geste il y a d'abord une partie friable, fragile, faible, ça s'appelle l'enthousiasme. Après cela se durci. Cela s'appelle l'ennui. Et tout commence là. A cet endroit dur de l'ennui. Notre endroit, lâche, notre endroit inconstant, mou, indéterminé. C'est bien avec ça qu'il faut vivre.

 

 

 

Il n'y a là, ni grandeur, ni noblesse, dans cette usure du geste. Non, il n'y a rien, sinon l'affirmation et l'insistance de ne céder à rien. Tout acte prend sa dimension parce qu'un jour on consent à le faire, et à le faire longtemps. Ainsi le laboureur. Ainsi le pèlerin. Ainsi l'océan et ses marées. Ainsi l'attente amoureuse. Ainsi la solitude. Ainsi l'écriture.

 

 

 

Toute chose inutile faite longtemps allume une étoile ? Tout acte qui peu à peu nous vide, non parce qu'il nous dérobe, tout acte qui nous épuise parce qu'il réclame plus que lui-même, parce qu'il réclame notre substance, nous augmente ?

 

 

 

Le longtemps donne l'illusion du toujours et le toujours donne l'illusion de l'éternité. Illusion contre illusion. Qu'importe. Au bout du compte il ne restera que l'os. Et puis les cendres de l'os. Et puis, rien. Malgré les étoiles. Il faut bien atteindre la mort avant qu'elle nous atteigne. Il faut bien être mort avant qu'on soit mort. Car on pourrait aimer en chemin, et tout s'aggraverait, inutilement. Malgré les étoiles. Et les baisers de cendres. Crâne contre crâne. Os contre os. Illusion contre illusion. Malgré les étoiles.

Franck.

17 août 2008

Serais-je....

Seule la lumière des mots est subversive. Ainsi le poète.
Seul le silence est subversif. Ainsi l'homme en prière.
Seul l'acte sorti de l'arc de l'amour est subversif. Ainsi l'amoureuse. Ainsi l'amoureux.
Tout le reste est bruit, vacarme. Danse du ventre. Agitation.

Ma marche vers toi est subversive puisque je dois gagner en lumière, puisque je dois accueillir un silence grand comme un océan, puisque je dois tirer si fort sur un arc si dur. Ma marche vers toi est une révolution, une longue marche à travers toutes les murailles de Chine.
Je suis en marche. Parti tôt. Car c'est mon plus long voyage. Le plus dangereux. Ici, point de lions, de forêt, de brigands. Ici, point de montagne infranchissable, point de ravin. Ici, ce ne sont pas les kilomètres qui usent et fatiguent, c'est la mémoire. Car c'est mon plus long voyage. Le plus dangereux. Ici point de villes obscures, point de Sodome, point de Gomorrhe. Non, ici le seul danger ne peut venir que de moi. Et mes seuls compagnons sont les mots. Ceux que je trouve avec tant de difficultés sur mes talus arides et rocailleux. Les mots. Mes mots. Que je traîne, ou qui me traînent selon la pente du soleil.
Je suis en marche. Je viens. Et je viens à moi à moi-même. Et je viens à toi en revenant des morts. Nu. Tirant sur le souffle de ma parole. Je viens en perçant mes orages, en trouant mes ténèbres. Je viens envers et contre le temps, envers et contre l'espace qui nous sépare. A rebours. A rebours du désir et contre les évidences. Je n'ai que des couleurs pour me guider vers toi, je n'ai que des musiques pour me porter, mais c'est suffisant. Tout le reste n'est que bruit, vacarme. Danse du ventre. Agitation.

Je n'ai que ma pauvreté pour toi, mais tu sais, je l'ai chèrement gagné. N'est pas pauvre et nu qui veut. Car il ne s'agit pas de se dépoitrailler pour être nu. La nudité de soi se gagne les yeux baissés, dans le silence et l'abandon, elle se gagne dans l'offrande faite au jour, elle se gagne dans l'épuisement des forces, dans le crépuscule. Elle se gagne à la flamme d'une bougie. Elle se gagne dans le recommencement après la chute. Et dans les tremblements. Et dans l'effondrement. Pour être nu il faut abandonner toutes ses guerres, toutes ses colères, s'être vidé dix fois de son sang, et avoir éprouvé ses propres larmes sans honte, sans remords. Être nu c'est le privilège des rois, des seigneurs sans royaumes, des chevalier à la triste figure. Être nu c'est ne plus attendre des autres, et être patient de soi, c'est appeler l'absence, la reconnaître et l'aimer d'un seul regard. Etre nu c'est accueillir la peur sans peur. Voilà, être nu et pauvre c'est brûler avec une infinie compassion, une infinie constance, avec l'opiniâtreté d'un laboureur et la fidélité de l'enfant à sa mère.

Serais-je assez digne pour te faire ce présent ? Serais-je assez fort et puissant pour le porter jusqu'à toi ?

Franck

12 août 2008

Plaines froides.......

Je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal brunes et cassantes. Je sais ces pays désolés d'être encore là. Ces terres d'absence où seul le vent du nord trouve son souffle dans les bruyères, et sa nourriture aux bouches des pierres usées. Je sais ces pays de brumes sur lesquelles les rêves s'écorchent et saignent, ces lieux cabossés par tant d'oublis, martelés par le temps et la corrosion des désirs insuffisants. Je sais ces lieux nécessiteux, miséreux, qui ne tendent plus la main pour survivre préférant l'agonie lente des siècles. Je sais ces landes qui gémissent aux portes du ciel, ces landes sans prière, sans salut, je sais les plaintes déchirées des terres sauvages et je sais les âmes qui les hantent, je sais leurs voyages sans fin, leurs appels, leurs errances au bord des neiges éternelles, leurs traversées des crachins de glaces, et des froids monotones. Je sais cette tristesse qui blanchit leurs regards et cette mélancolie redoutable qui séjourne sur la peau de leurs complaintes. Les landes frileuses ne sont pas des landes amoureuses, elles ont abandonné leurs chairs et leurs soupirs et leurs tentations. Elles produisent du silence, des distances, et façonnent nos éloignements et célèbrent nos séparations et bénissent nos accablements.

J'ai souvent cherché la musique dans ces landes fracassées de vents et je crois qu'il n'y en a pas d'audible, car les déserts et les landes dépassent la musique ; en fait, ils ne sont que musique pure. Tout part de là, et tout y reviendra. Ce sont les lieux de la totalité, puisque défait de tout. Des lieux qui préparent ou qui prolongent. Qui exigent avant, et qui exigent encore plus après. Ils se laissent traverser, mais jamais pénétrer. Si la main est assez ferme et assurée elle peut parfois les caresser, mais sans jamais pouvoir les abuser. Ce sont les lieux de la totalité et de la simplification, de la première perfection et de la dernière.

Je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal mauves et sévères, sans arbres, sans racine. Comme une mer de bruyères tranchantes et brutales, une mer raidie dans son mouvement âpre, une écorce cornue et rêche et rugueuse. Je sais ces landes persistantes, ces terres usées, brisées de solitude grave, suffoquant sous la vapeur compacte des bouillards immuables. Terre saturée. Imprégnée. Imbibée de désespoirs primitifs et obstinés.

Je sais mes plaines froides, mes landes du nord, mes lacs de brumes grises. Je sais ce sang froid et ces absences, et ce vent qui m'observe et ces neiges démembrées qui tombent au fond de mes os. Je sais tous ces jours dépourvus, arides, insignifiants, et mes mains si pauvres et ce regard si maigre. Je sais tout cela. Mille fois traversé. Mille fois disséqué. L'infini retour de mes landes mordantes, de mes terres sans horizon, de mes journées sans lumière. Ces terres abondantes sans limites.

Je sais ces plaines froides qui dévorent la langue, chaque mot de la langue, et l'écriture qui gratte la glace et le texte pris dans les hurlements des bourrasques de l'impossible dire. Comme si la parole était traversée dans sa chair par un fil barbelé. Impénétrable parole qui me laisse désarmé, en exil, banni de mon propre désir, relégué, refoulé de ma propre demeure. Et mon œil effaré fixe dans l'ombre du ciel le vol bouleversant des oies sauvages vers le nord. Comme un destin mille fois répété, comme une usure lancinante et troublante. Sur le ciel gris et noir de mon enfance. Le vol des oies sauvages vers le nord. Comme une fatalité. Mille fois répétée. Laborieuse berceuse qui ne survit plus à la nuit qui s'approche. Et cet épuisement. Et cette envie de nord. De glace. De fin....

Franck

5 août 2008

Généalogie de l'ombre......

Je suis un océan et j'ai perdu mes rives et rien ne me contient hormis l'inquiétude et le froid et la langueur des temps. Un océan à la dérive, en quête de ses marées, en quête d'un ciel pour mourir ou pour se reposer. Un océan rongé de sel, et bousculé de vagues éparpillées. Il y a dans mes eaux la trace des plaies et des fractures et mes eaux saignent, hors de toutes rives, sans horizon, sans appuis sur le ciel. Simplement le froid, et l'inquiétude. Et encore le froid. Un océan déjà crissant des glaces qui percent les molécules de la mémoire. Un effritement, une dislocation du sens.
Epuiser l'ombre pour nous rétablir dans la lumière, nous replacer dans nous-mêmes. Et nommer. Comment tu t'appelles ? Il n'y pas de réponse. Jamais. Déchirure peut-être.

Il faut se mettre d'accord avec ses images. Celles qui envahissent. Quand je dis lumière ici, c'est une image. Ombre, lumière ce sont des images. C'est vrai. Mais ce n'est pas réel. Réel au sens où je tape en ce moment sur le clavier. Les vérités et le réel ne font pas bon ménage. Souvent. Aujourd'hui je m'appel four, flamme. Ce sont les images qui sont là. .Peut-être enfer. Là devant. Avant toute pensée. Ce sont des images, elles sont vraies aujourd'hui, à cet instant elles viennent de faire un trou dans le réel. Ce trou, je l'appelle la déchirure. C'est pour cela que je n'ai pas vraiment de lieu. Ecrire est un lieu. Ecrire est une géographie. Une géographie perdue. Ma main, un itinéraire inconnu. J'ai des souvenirs et pas de mémoire. A la place ? La déchirure. Encore, et pour toujours.

Mes temps sont inconciliables et mes espaces ravagés.
Ecrire c'est tracer un pont entre les deux bords de la déchirure. Une suture. Unir le corps à... à quoi au fait...... Parfois c'est tomber de ce pont. Souvent.
Entre le vrai et le réel.

Comment tu t'appelles ? Mon prénom c'est Franck, mon nom c'est Nicolas, oui comme le prénom. Déjà la confusion. Le nom, c'est lui. LUI. Lui, le père, la cendre dans la bouche, lui la mort, lui la haine et le silence de glaive. Le prénom c'est moi. MOI. Moi la source, moi le fleuve incendié, le fleuve qui tend ses bras et son temps vers la mer. La mère ? Ne compliquons pas. Théâtre de marionnettes fantomatiques, où sur la scène, les morts sont plus présents que les vivants. D'ailleurs on est toujours le vivant d'un mort. Ils nous veillent. Ils écartent les chairs pour y passer leurs faces de squelette blanchâtres et nous monter leurs rires d'os. Cliquetis. Raclement. Craquement. Théâtre d'ombres osseuses. Le matin lorsqu'on est décillé des rêves et que le souvenir remonte comme un haut-le-cœur. Nausée de la mémoire où il n'y a rien à cracher. Jamais.

Aujourd'hui je m'appelle four, flamme, enfer peut-être. J'en suis les cendres.

Four. A la fin il s'arcboutait sur le rebord de four. La tête penchée. Recherchant un souffle qui le fuyait. Il avait beaucoup maigri. Mais il voulait continuer à faire son pain. Albert. Il s'appelait Albert. Il avait trente quatre ans et il épuisait ses dernières forces en face de son four. Dans la famille on ne parlait jamais d'Albert. On l'avait laissé, lui et sa tuberculose, appuyé à son four. Je n'ai vu que trois photos de lui. Il parait qu'on se ressemblait. Même mon père ne parlait pas de son père. Comme si on en voulait au mort d'être mort. Trois photos. Sur la première il est en uniforme de marin. Sur la deuxième il est en costume. La troisième est celle de son mariage. Avec Claire, ma grand-mère. Elle est assise et lui se tient debout. Droit. Sur les trois photos il a le même regard, la même expression. De grands yeux de poissons qui regardent hors du bocal. Sur aucune il ne sourit. Il a des lèvres épaisses et bien dessinées. Il n'est n'y beau, ni laid. Il semble étrange. Voilà, c'est le terme. Etrange. Etranger pour être plus précis. Sa mère n'a pas voulu qu'il fasse des études. Il essayait bien de lire en cachette quelques livres. Mais sa mère ne voulait pas dépenser d'argent pour ça. Alors tout jeune il sera au pétrin. Je ne sais même pas s'il avait eu un père. C'est la mère qui régentait. Qui comptait les sous. Elle les comptait souvent. Trop souvent pour être honnête. Alors il s'est engagé dans la marine. Il a fait le tour du monde. Et il est revenu à Limoges. Rue Jovion. A la boulangerie. Il a connu Claire. Il avait vingt-cinq ans, elle, elle en avait quinze. Ils se sont aimés en cachette. Entre deux fournées. Quand elle venait à la boulangerie c'est lui qui la servait. Et très vite elle fut enceinte. Alors ils se sont mariés. Lui il faisait le pain, elle, elle le vendait. Tout aurait pu durer ainsi indéfiniment. Jusqu'à la première toux. Albert n'avait pas le goût du bonheur.
« Claire, parles-moi de lui, comment il était Albert ? »
« Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Albert, c'était un silencieux, il ne parlait pas beaucoup. Et puis tu sais, avec la boulangerie....c'était pas une époque très facile.... »
« Mais tu l'aimais ? »
« Est-ce que tu crois qu'on avait le temps de se poser ces questions..... »
« Je suis sûr que toi, tu te les posais ces questions ».
« Albert....oui, on s'est aimé, mais en cachette, toujours en cachette. Même mariés... Albert il avait des voyages dans la tête et dans le cœur... il avait des poèmes dans la tête et dans le cœur.... Il n'était pas fait pour la boulange... J'étais jeune c'est vrai... mais tu sais, dans ma vie j'en ai vu des bonhommes...jamais des comme lui.... »
Claire dit ça, avec les larmes au bord des yeux. Pourtant, cela fait pas loin de cinquante ans qu'il est mort.
« Tu sais il était fortiche pour le feu, pour la température du four... Et puis jamais il ne ratait une fournée... Il aimait son pain, ça lui faisait presque dépit de le vendre... Lui, il l'aurait donné. Tu sais à Limoges entre les deux guerres c'était chaud... les ouvriers, ceux de la porcelaine et des chaussures avec les syndicats....ça rigolait pas. Tu sais qu'ils on tué des ouvriers....il ont chargés et ils ont tué... »
« Oui, mamie, je sais.... Albert. Parles-moi de lui »
« Tu me fatigues avec tes questions, qu'est-ce que tu veux savoir ? »
« Tout... tout, lui, papa, moi... »
« Ne me parle pas de ton père.... Et dire que je l'ai porté dans mon ventre cet indien !... dire que je l'ai porté dans l'odeur du pain, et des croissants, tu crois que ça a servit à quelque chose ? Dans la nuit je descendais avec mon gros ventre pour l'aider... lui faire du café... Tu sais quand il mettait notre pain au four, avec ses gestes rapides, sûrs, on aurait dit une danse. Les premiers pain qu'il plaçait dans le fond du four, j'avais l'impression que tout son corps allait y passer...Je le voyais faire en silence, il transpirait... il était beau... il faisait chaud, il faisait nuit et la première fournée craquait, le pain chantait, on savait qu'il allait être bon au chant, à la musique de la croûte sortie à peine du four.... Ah, ce four, c'est ça qui la tué... le chaud et froid... il était pas fait pour ça. Il l'aimait son four, son feu. Il s'en occupait de lui, ça tu peux le dire.... Plus que de moi.... »
« Tu exagères là... »
« Oui, on s'est aimé, mais c'était une autre époque, j'avais seize ans, un gamin et la boulangerie. Pourtant, quand il posait ses mains pleines de farine sur mes cuisse ou sur mes seins... »
« Attention mamie, tu dérapes... »
« Ah ah ! Je dérape...et tu dérapes pas, toi, des fois ?... Eh bien, je peux te dire qu'on en a fait devant le four... et pas qu'une fois !... dommage, il était triste, il ne savait pas dire pourquoi... il était triste, c'était dans son sang... à cause du lait de sa mère... cette garce ! Lui, il avait vu le monde... la nuit il me racontait, pendant que le pain dorait...les noirs, les jaunes, les café au lait.... Et l'océan... il parlait souvent de l'océan, des tempêtes, du ciel, des étoiles... il disait – quand je fais du pain j'y met tous mes souvenirs, c'est pour ça qu'il est bon mon pain, j'y met le bruit des vagues, la mousson, les sourires des filles- il disait ça pour me faire enrager. Il était timide. Alors le sourire des filles... tu vois ce que je veux dire...quand on s'est connu on était aussi niais l'un que l'autre... d'ailleurs t'as vu le résultat ?... ton père... »
« En fait, tes deux maris auront été marin, c'est une vocation chez toi... la marine, en plus à Limoges... tu aurais habité Brest ou Bordeaux...Mais Limoges, il faut le faire... non, je ne poserais pas la question... lequel des deux.... Parles-moi encore d'Albert. »
«  A la fin il faisait peine à voir...la tuberculose, plus des trucs qu'il avait aux poumons, peut-être la farine... et puis on pouvait pas fermer la boulangerie, tu comprends, c'était pas comme maintenant. Alors, je l'entendais tousser, en bas, devant son four. Il ne voulait pas vendre, il croyait que ça passerait. Eh bien, c'est pas passé ! c'est pas passer du tout même.... Ça l'a tué... presque d'un coup....Je me souvient de sa dernière fournée, comme si c'était hier. C'est lui qui avait pétri, c'est lui qui avait préparé tous les pains, tu sais, les gros pain, les tourtes...il toussait, il crachait... et puis ce four, j'avais l'impression qu'il lutait contre le feu, comme s'il défiait les enfers. Il avait beaucoup maigri, mais, même là, à l'article de la mort, ses gestes étaient beaux, harmonieux. Entre deux quintes. Quand tout fut finit, j'ai vu du sang sur son tricot blanc, du sang mélangé à de la farine, il me regardait en silence, ses yeux me parlaient. Tu comprends, il me disait plein de choses... c'est à ce moment là que j'ai su, que j'ai su vraiment. Il était pas fait pour ça... il avait des mains d'artiste. Mais surtout le cœur, et les rêves. Il était revenu mais quelque chose de lui était resté sur la mer. Je lui disais : Albert où tu es ? Il me souriait.....et répondait : au milieu du Pacifique...je le voyais à son regard qu'il était ailleurs... Pour le coup, il y aura été... ailleurs.... »

Je me revois devant la porte du crématorium avec le cercueil prêt à entrer. Avec ma tante nous avons eut l'autorisation de passer derrière, dans la coulisse. Il y a eut Albert, Jean et Franck. Et là Franck se prépare pour sa première fournée. Mon père revenait à son père dans une dernière fournée. Totalité des cycles. Emprise des symboles. Le livre se refermait dans la blancheur incandescente des flammes. Un corps qui appelait sa cendre. Un dieu qui réclamait son du.
Dieu ! que ton pain est étrange....
Et moi un piètre boulanger...
Epuiser l'ombre pour nous rétablir dans la lumière, nous replacer dans nous-mêmes. Et nommer. Comment tu t'appelles ? Il n'y pas de réponse. Jamais. Déchirure peut-être.

Franck

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20 juillet 2008

Vacillant.....

Car il nous faudra choisir entre le plein et le vide. Entre le trop plein et le trop vide.
J'ai quitté chaque être, chaque chose, chaque lieu. J'ai quitté ma maison, mes ancêtres, ma mémoire, j'ai laissé derrière moi les aubes blanches et leurs promesses, j'ai ouvert des portes et franchi des seuils de chagrins, j'ai déplié un à un chaque souvenir, j'ai prononcé tous les mots pour me défaire des paroles vaines.
J'ai déshabillé chacun de mes désirs. J'ai abandonné toutes mes richesses d'or et de pierres. J'ai oublié toutes les grandes pensées, toutes les morales, toutes les fois, j'ai renoncé à tous les dieux. J'ai rompu tous mes liens, répudié toutes mes épouses.
J'ai parcouru les chemins les plus pauvres, traversé les landes amères, les déserts lumineux, j'ai grimpé sur les sommets les plus hauts, habité les grottes les plus profondes. J'ai eu soif. J'ai eu faim. J'ai eu peur. J'ai débarrassé mon sommeil de tous les rêves. J'ai attendu, jusqu'à ce que l'attente se lasse et se décompose. J'ai même aimé jusqu'à la douleur.

J'ai agrandi l'univers pour y loger de plus grands désespoirs, j'ai inventé des océans violents pour être sûr de mes naufrages. Je me suis vêtu de silences et d'ombres. J'ai même connu l'ivresse et ce qu'il y a après l'ivresse. J'ai épuisé mon sang et ce qui reste après le sang.
Car il nous faudra choisir entre le plein et le vide. Entre le trop plein et le trop vide. Entre la pesanteur et la grâce.
Car il nous faudra choisir entre les tremblements et les frissons.
Et n'être qu'un souffle vacillant.
Franck.

19 juillet 2008

Le vieux silence.....

Au bout du texte survit un long râle inaudible, la forme ultime de l’expiation. Le silence encombré des morts. Le vieux silence n’en fini pas de peser sur les noces obscure de la parole défaite et de l’oubli. Quelque chose dans le texte se refuse dans la longueur d’un long râle inaudible. Dans une lenteur épuisante. C’est peut-être cela le chaos. Le vieux silence et la vieille parole.

Franck.

13 juillet 2008

La silencieuse.....

La silencieuse passe d’une attente à l’autre. Souveraine et déchue. Conquérante et défaite. Sur sa bouche la marque d’un baiser toujours renouvelé, ineffaçable. La silencieuse caresse le temps, glissant ses doigts dans la fourrure des heures.
Le silence est une passion brûlante. Qui n’a pas d’autre nom que la trace de cendre qu’elle laisse dans le regard. La silencieuse écoute l’horizon, le chant monocorde et lancinant de l’horizon, et l’écho dans ses chairs des distances infinies.
La silencieuse est une amoureuse blanchie de souvenirs et de vouloirs inconnaissables, toujours en avance d’un désir, en avance d’une saison. Comme les terres perdues de l’océan, ces îles singulières, sans paroles, tout aux chants des marins, des houles, des vents. Inconsolable des temps à venir.
Franck.

12 juillet 2008

Les Pierres Chantent.....

Polir la pierre du texte. Ou l'user. Ou la casser à l'endroit juste. Se l'approprier intensément dans la violence de sa matière. Sa matière. Quelle est sa matière ? Toujours les mêmes énigmes. Ces questions sempiternelles. Identiques depuis la nuit des temps.

Elle lui donna l'enfant dans ses langes. Lui tendit, comme elle avait fait pour les autres. Chronos saisit le paquet de chair enveloppée et l'avala. Comme pour les autres de ses enfants. Mais cette fois elle avait remplacé l'enfant par une pierre. Lui, dans sa voracité, il avala la pierre. Le Temps avala l'Espace. La matière. Le Temps ne voulait pas mourir, il avalait ses heures, ses générations, ses enfants. Vivre sans partage. Il avala la pierre. Jupiter sera sauvé. La petite chèvre Amalthée le protégera, l'éduquera.

La pierre du texte résiste. Elle n'est rien. Elle est tout. Et elle occupe tout le ciel de l'instant. Et l'on est dans le granit de la parole. Chercher la forme dans la pierre, comme si elle était séparée de nous. Comme si le texte recelait sont propre mystère, sa propre vie. Son autonomie. Distincte de nous. Et pourtant toute en nous. C'est un échange de folie. Cogner la pierre pour en espérer des résonances, pour appeler sa magie, ses veines, ses cristaux, ses éclats. Chercher l'endroit des failles, ses grandes entailles de silences cachés dans la masse compacte des mots, adoucir le geste, ou le forcer, ne rien briser de l'essentiel tout en fracassant les inutiles boursouflures de matières coriaces. Les pierres chantent.

 

 

 

Je me souviens de René. Le maçon tailleur de pierres que Georges, mon grand-père, avait recueilli. J'ai encore dans l'œil ses mains. Ce n'était pas des mains, c'était une histoire d'humanité, c'étaient des poèmes. Epaisses, musculeuses, crevassées, blessées. Au contact du ciment elles avaient perdue leur souplesse, leur couleur. Mains de granit aux marbrures de sang. J'avais cinq ans, six ans, et il me fascinait. Sa casquette de travers, une cigarette toujours éteinte coincée au coin de la bouche. Dégaine de mauvais garçon. Avec sa face de rocaille. René, l'homme de la pierre, et du silence. René, c'était ses mains. Elles disaient tout ce que lui n'aurait jamais pu dire. Qu'il ne dira jamais d'ailleurs. Quand il saisissait la pioche, le burin, l'outil, quelque chose se passait dans ce saisissement, dans cette prise. Puissance et grâce. Simplement dans le geste de prendre. Une conviction calme. L'évidence d'un accord secret. D'une nécessite invincible et sereine. Il crachait dans ses mains. Une fois dans chaque main. Et les frottait ensembles. Comme un rituel. Déjà, là, il anticipait l'adhérence avec l'outil, déjà là il appelait le saisissement, déjà là, il épousait l'outil, il éprouvait par avance le contact, imaginait le serrement de ses doigts. Et tout son corps devenait ses mains. Puissance et grâce d'un geste sûr, clair, net. Pur. Un geste qui ne demande de compte à personne, geste libre. Presque sensuel. Puissance et grâce. Dieu ne fit sans doute pas autrement quand il lui prit de créer l'univers, et le monde, et le ciel, et la terre, et les hommes. René trogne d'ivrogne, avait les mains d'un dieu serein et travailleur. René triait ses pierres. Il les soulevait, certaines avec peine. Il les posait, les scrutait. Il y avait comme un dialogue muet entre lui et la masse devant lui.

Et puis, c'était le temps des caresses. Ses mains caressaient avec une tendresse impossible à décrire. Il préparait la pierre comme il l'eut fait d'un corps de jeune mariée. D'abord, il l'époussetait de tout se qui encombrait la pureté des lignes, enlevait la terre, et les éclats superflus. Ses gestes étaient lents, répétitifs, patient, aimant. Là, le temps n'existait plus. Ses mains passaient et repassaient sur la chair de la pierre. C'était le temps de la encontre, le temps des premiers silences échangés. Chair contre chair. Matière, contre matière. Amour contre amour. Et tout le mystère de homme se trouve là. Dans ce temps défait de tous les temps. Dans la main qui caresse la pierre et se nourrit d'un rêve inépuisable. A quoi rêve les pierres ? René le savait. Il me disait : « Les pierres chantent... les pierres chantent parce qu'elles ont une âme, comme toi, comme moi.... » Et il se taisait. Et il caressait les rugosités comme si elle c'était du velours ou de la soie, comme si c'était la peau blanche d'une amoureuse, comme si toutes les richesses du monde étaient là, sous ses doigt épais. René le pauvre, René l'alcoolique, René le vagabond.

René l'amoureux magnifique.

Ai-je aimé assez pour caresser de la sorte ? Geste sobre et pourtant intarissable.

Après il disait : « Je sais..... », c'est tout ce qu'il disait. Il savait où il devait appliquer son burin. «La pierre est traversée de silences, depuis le commencement du monde le silence dort en elle.... Et moi, je les cherche ces silences. Et quand elle chante tu es entends. Avec les doigts, tu les entends. Et c'est toujours par là, qu'il faut commencer...trouver le silence de la pierre. C'est lui qui te donnera la forme juste... il ne faut jamais forcer une pierre, sinon elle se brise, elle s'émiette.... C'est un gâchis, c'est un désespoir, c'est une misère... elle meure, et tu es orphelin... et tu reste seul, avec ton marteau, et ta bêtise.... ».

« C'est une misère... » Il répétait.

« Moi je sais le mur, la pierre, elle, chante le mur... on le fait à deux, ce mur. Dans chaque pierre il y a déjà l'idée d'une forme.... Comme toi quand tu rêves. La forme dans la pierre c'est un peu son rêve.... »

Parfois, il prenait son marteau et tapotait légèrement la pierre devant lui. Il me faisait un clin d'œil : « Je cherche..... ». « Tiens.... Tu as entendu ?... » Il me montrait avec son doigt : « C'est là....dedans.... »

Il me semblait que tout allait très vite près. Quelques coups de marteaux.

« Chaque pierre doit trouver sa place dans le mur. Elles s'épousent...Il faut les faire travailler ensembles....le mur est fait de chacune des histoires de chaque pierre. C'est pour ça qu'il est beau le mur, c'est pour ça qu'il est fort.... »

« Un jour tu prends une pierre, tu la fais chanter... et tu fais un mur et tu le fais chanter... Après c'est une maison... Après tu l'habites... Après c'est toi qui chantes... »

Je ne comprenais rien de ce qu'il disait. Paroles obscures de magicien.

« Une pierre grandit dans son accord avec les autres. Déjà elle est plus qu'une simple pierre. La pierre veut. Et le mur est plus que le mur, il est maison. Et la maison est plus que la maison elle est rassemblement et partage et soupe qui fume le soir. Et toi tu es plus que toi. Toi aussi tu seras pierre, et tu seras mur, et tu seras maison et un jour tu chanteras... »

« Les murs que je fais ne tombent pas....ils sont droits bien avant que je les dresse....ils sont droits là... » et il me montrait sa poitrine. « Pas besoin de fil à plomb... »

Quand il avait fin sa journée de travail, il rangeait ses outils dans une grande sacoche en cuir blanchie par le ciment et la poussière. Il se plantait devant le mur. Il rallumait son mégot. Il s'essuyait le front avec un grand mouchoir à carreaux qu'il dénouait de son cou. Il redressait sa casquette. Il caressait ne dernière fois les pierres devenues le mur. Et il partait se saouler.

Longtemps j'ai voulu être maçon tailleur de pierre. Longtemps j'ai caressé les pierres pour entendre les silences qu'elles renfermaient ou pour les faire chanter sans jamais y parvenir. Encore aujourd'hui...

Je me souviens de mes mains recouvertes de ciment, mes mains d'enfant qui durcissaient, brûlées par le ciment. Je me souviens de cette sensation... je voulais des mains comme les siennes, des mains pour caresser les pierres et les faire chanter.

Polir la pierre du texte. Ou l'user. Ou la casser à l'endroit juste. Se l'approprier intensément dans la violence de sa matière. Sa matière. Quelle est sa matière ? Toujours les mêmes énigmes. Ces questions sempiternelles. Identiques depuis la nuit des temps.

Poser le texte dans ce grand mur de parole qui m'habite et tendre l'oreille.

Pour le chant. Et retrouver la sûreté, la pureté du geste de René, la patience de René, son infini dépouillement.

La pierre n'est pas que la pierre, elle est plus. Le texte n'est pas que le texte, il est plus. Sinon, il n'est rien, et « c'est une misère »...

Car chaque pierre taillée est « destinée à ». Chaque pierre taillée est consentante. Elle est recherche d'accord, de vibrations, d'ententes. Elle est cris et larmes. Elle est déjà mur, et soupirs d'amoureux dans la chambre. Elle est rires d'enfants, elle est projets. C'est tout cela qu'entendait René quand il passait sa main lourde et gracieuse sur la rugosité des granits. Ce qui est beau dans la pierre c'est ce qui n'appartient pas à sa seule matière. Ce qui est beau dans le texte c'est ce qui ne lui appartient pas, c'est ce qui se trouve dans son en deçà et dans son au-delà. C'est le geste qui le dépose ici ou là. La trace invisible de l'amour qui a formulé chacun de ses mots. Le signifié n'est rien si le signifiant n'est pas lui-même habité du geste du tailleur de pierre. Le texte est une pierre qui vient prendre sa place dans l'édifice de l'âme, qui n'est que nécessité d'infini.

René dirait : « Ce n'est pas la force qui taille les pierres, c'est le recueillement... et la trace laissée par l'aurore dans ton cœur.... La pierre te sait... et si tu trembles elle se refusera.... Il y a au cœur du minéral l'invincible connaissance de nos jours et de nos lendemains, surtout.... »

Franck.

 

 

 

(Cet été j'ai passé de longs moments avec ma tante à évoquer le passé, entre autre ces premiers temps héroïques de l'auberge de son père, Georges. Nous avons reparlé de toutes ces gueules cassées et de ces cœurs pantelants qui ont participé à la reconstruction de cette auberge. Charles (le dessinateur), Mickey (le coureur cycliste), José (le réfugié espagnol, la Berthe (la folle) et tous les autres, dont René. C'est de ces discutions avec ma tante et de mes lointains souvenirs que j'ai pu reconstituer les paroles de René le maçon. Il fut compagnon du tour de France, et il fut alcoolique et vagabond. Il avait des mains en or, un cœur en or, des rêves en or, une tête de mule, et un caractère de cochon. Une âme brûlée. Un poète. Un seigneur.)

6 juillet 2008

Sans peur, sans mémoire.....

Il y a des solitudes sans peur, sans mémoire, on s’y trouve comme dans une maison ouverte au vent. Rien n’est là, puisque tout peut y être. Et le vent balaye nos temps mort.

 

Je me souviens du désert. Des premières douleurs dans les premiers regards. Je me souviens de ces  longs jours des premières luttes, et de ces solitudes encombrées. Du frottement.
Le désert nous éprouve. Plus on le croit beau, plus on s’en éloigne. La beauté est le premier leurre. J’étais loin des solitudes sans peur, sans mémoire. J’étais loin. Et je ne le savais pas.

 

Je me souviens du désert, de mes temps discordants, de cette terrible solitude du début.
Pesante incompréhension. Impossible ajustement. La solitude nous réclame en entier, elle ne supporte pas les demi mesures, les infidélités, les approximations de l’âme. Les pensées du début écorchaient le silence du désert. On le sentait à cette stridence, à cette hésitation dans la marche, au bruissement sourd de l’intérieur.
La beauté nous égarent, l’immense nous fascine.

 

Et peu à peu les sables sont entrés en moi. Bien des pas, bien des nuits plus tard. Bien des vies plus tard. J’avais un désert comme trésor, et je ne le savais pas. Il m’a fallut user mes peurs, épuiser ma mémoire, il m’a fallu aller sans but, et me perdre si souvent.

 

Il y a des solitudes sans peur, sans mémoire, il suffit d’ouvrir sa maison au vent….

Franck.

29 juin 2008

L'après de la rêverie.....

Il nous faut dépasser les deux niveaux de la rêverie. La rêverie des heures, la rêverie des jours. C’est cela se dépouiller. Retrouver un temps indéfini. Indéfinissable. Un temps qui ne nous appartient plus. Un temps âpre et solitaire.

La rêverie des heures, comme celle des jours, nous égarent. Elles sont trop proches de nous. Elles sont l’autre nom de la complaisance.
Le bouchon sur la vague ne sait rien du lent brassement du fond des océans. Pour lester notre cœur il faut le désentraver du léger, pour toucher l’essentiel il faut nous déciller de nos paresses.
Et s’alourdir c’est abandonner nos pesanteurs vaines.
Il faut entendre l’arbre pousser.
Se dépouiller c’est se dévêtir des temps mortels évanescents. Ce que l’on croit être le poids des choses, le poids de l’âme, n’est seulement que leur aggravation.
Le présent, trop souvent, pour ne pas dire toujours, n’est que la confusion des temps, leurs tumultes.
A l’approche de l’écriture il existe un présent débarrassé, un présent fixe comme l’éternité.
Franck.

1 juin 2008

L'étreinte.......

L’excitation est trompeuse. Cet afflux avant d’écrire nous éloigne d’écrire. Cet enfièvrement qui exalte la parole. Cette maladie de l’avant d’écrire.
Il faut savoir accueillir le bon temps. Le temps pauvre. L’intention de l’avant ne compte pour rien. Le texte tient du seul instant qui meurt et qui voudrait survivre dans un après jamais atteint. Combien de textes s’effondrent parce qu’ils sont trop chargés d’intention, combien de textes s’épuisent de trop de vouloir, de l’excès de présence. D’un trépignement de la parole.
Ecrire, est intention sans intention. Volonté sans volonté. C’est un désir avant que le désir s’incarne. Ecrire nous vient de l’après, de ce retournement des chairs, d’un futur qui n’a pas de nom, et que seul le texte désigne. D’un possible.

 

Arriver les mains vides dans une sorte d’agonie vigilante. Et attendre. Arriver au pied d’une éclipse. Et attendre. C’est une ignorance solennelle qui nous fait longer les flancs de l’abîme. Et attendre.
Ecrire c’est aller vers l’étreinte, c’est recomposer les corps de l’étreinte. Derrière chaque attente il y a une étreinte Et l’étreinte est un au-delà de deux corps, c’est recomposer le corps des dieux.
Ecrire c’est l’étreinte des cieux.

 

Assez de vie dans la mort vient.
Assez d’amour dans la vie qui reste.
Assez de joie dans la peur qui s’efface.
Franck.

25 mai 2008

La voix trouée....

Ecrire c'est définir une frontière. A la fois une limite et un passage. Un au-delà de la limite. Ecrire est un lieu de passage où la langue et la voix partent pour l'exil.
Ecrire, parle déjà une autre langue que la notre.
Ecrire c'est passer la ligne imaginaire de l'être.
Le pays d'après recèle des dangers. Des vies et des morts.
Le pays d'après n'a pas de nom. Rien ne le désigne. Il n'est pas innommé, il reste innommable. Ecrire le sait. Et la voix qui parle « l'écrire », le sait. C'est pour cela qu'elle est trouée.

C'est une étrange sensation. Cela vient peu à peu. On marche et le paysage change. Ce n'est pas un changement brutal, c'est la lente infusion du temps. Comme si la végétation s'appauvrissait au fur et à mesure que la marche se déroule.
Au départ il y a la luxuriance, le foisonnement du lyrisme, des élans désordonnés. Au début c'est un temps d'abondance. L'exaltation. C'est comme tous les départs. L'agitation. L'effervescence. On est sans fatigue, sans mesure, alors on passe d'un sujet à l'autre, d'un talus de la langue à l'autre. On cueille, et on s'essouffle, et cela n'a pas d'importance. On est plein de soi et de confusion. Le déluge d’une ivresse.
Et puis on avance de texte en texte. Et le paysage change. Peu à peu. Lentement. Le te deum devient requiem. Le temps serre le sang. Ecrire c'est perdre quelque chose à chaque fois. Une perte insignifiante. Une perte malgré tout. Quelque chose de soi se vide, s'écoule. Le temps incise les chairs de la mémoire. Le temps défait le temps. On ne s'en rend pas compte. Le paysage change.
C'est une étrange sensation, peu à peu mes textes se sont vidés de moi et pourtant j'y suis plus présent. Moins j'y suis, plus j'y suis. Un autre soi. Un autre geste. Un voyage qui s'enracine dans un mystère épais. Pourtant c'est un dénuement singulier. Cette impression de perte et de désert, cette impression d'immense et de vide, ce roulement lent des saisons.
Au fur et à mesure que le paysage s'élargit, l'écriture se comprime, étrangle, au fur et à mesure que le paysage devient pauvre, l'écriture se simplifie.
Et peu à peu on entre dans la monotonie des sables. Ce qui était joie, jubilation, se transforme en entêtement. Ce qui était arabesque devient attèlement. Ce qui était promenade, se transforme en pèlerinage, ce qui était pèlerinage, se transforme en marche errante, et lente, et pesante. Ce qui était la marche vers l'après, devient le long déploiement de l'avant, dans ce brassement des temps qu'est le texte.

Je me souviens des mes premiers pas dans le désert. On monte des dunes en courant, on dévale des dunes, on tombe, on roule, on laisse sa trace éphémère, on monte sur la plus haute colline de sable, et l'on en voit une autre encore plus haute, et une autre, et une autre... alors on court, on s'essouffle.

On s'épuise. On épuise en soi ce trop plein d'énergie vaine. Cette volonté de puissance pitoyable et vaine, et ce lamentable désir de conquête. Cette désolation. On s'épuise, et on s'affaisse. Et on s'écroule.

Alors soudain, on comprend le pas des chameliers, on comprend la constance d'un pas glissant et lent. D'un pas économe et généreux. Alors on revient sur ses pas, encore haletant de la course sur les dunes, on revient à pas compté, à pas mesuré sur les traces laissées. Et c'est le temps du chamelier, qui est effacement. Qui n'a pas de début, qui n'a pas de fin.

Après l'épuisement ce n'est plus le même désert. Ce n'est plus la même marche, plus la même soif. Après l'épuisement des mots, ce ne sont plus les mêmes mots. Après la fin des premiers textes, c'est d'autres textes, mais ce n'est plus la même parole. Il y a une autre langue derrière la langue et qui nous vient de cet épuisement, de cette marche continuée. Un retour sur les pas du texte, comme si l'on ravalait sa salive. Et c'est faire pénétrer un désert entier dans chaque mot. Ce retour après l'épuisement c'est la vie retrouvée. Temps des sables et des mots des sables. Des mots pauvres et déchaussés. Des mots débarrassés.

Le retour lent est chargé de l'immense, et l'épuisement porte en lui l'infini.
Il porte un désert.
Et parfois un puits.
Ceux que l'on voit marcher dans le désert ne vont nulle part, ils reviennent, ils reviennent... toujours ils reviennent, et c'est ce qui fait leur étrange beauté.

Et moins ils sont là, plus leur présence est grande. Ils habitent le temps.

C'est l'ultime secret du désert.

Ainsi les grands textes qui ne sont qu'enroulement des temps. Retour, et enroulement du silence. Un glissement lent sur le silence d'une parole qui s'épuise. L'effacement et la révélation de la présence inouïe.

Ecrire c'est tracer une frontière. A la fois une limite et un passage. Un au-delà de la limite. Ecrire est un lieu de passage où la langue et la voix partent pour l'exil.
Ecrire, parle déjà une autre langue que la notre.
Ecrire c'est passer la ligne imaginaire de l'être. La ligne inimaginable.
Le pays d'après recèle des dangers. Des vies et des morts.
Le pays d'après n'a pas de nom. Rien ne le désigne. Il n'est pas innommé, il reste innommable. Ecrire le sait. Et la voix qui parle « l'écrire », le sait. C'est pour cela qu'elle est trouée.
Ecrire révèle les contours d'un lieu impossible. C'est une autre langue que la notre. Une autre voix. On n'y reconnaît pas notre vie, ni nos jours, ni nos heures. Ca ressemble un peu à notre mort. Pourtant rien n'est triste. Et même si la mélancolie s'insinue dans la voix, car écrire la rend nécessaire et incomparable, surprenante et irréprochable. Invincible.
Le pays d'après est un pays clôt. On ne le connaît pas et pourtant on s'en souvient. L'écriture en fait le tour en un silence. Et dans l'infime de cet espace des univers entiers dérivent.
Franck.

24 mai 2008

La disgrâce encore.......

C'est souvent le même rituel. J'allume l'écran et je rentre dans la salle d'attente du texte. La salle d'attente du texte est un lieu, et un temps. Le lieu du temps. Un univers. Une vie. On est là et l'on sait que personne ne viendra vous chercher.  Personne d'autre que vous, n'attend. Vous êtes seul et vous attendez. Il n'y a pas d'impatience. Simplement l'attente. Le flottement du désir. C'est une urgence douce. Une urgence qui n'appelle aucun soin, aucun recours. C'est un temps paradoxal dans un lieu de conscience paradoxal. Tout y est plus vrai, sans pourtant y être tout à fait réel. Comme le danger. Ce sentiment, cette sensation d'être en danger. Pourtant, là, rien ne me menace, mon corps ne risque rien hormis un tremblement de terre peu probable.

 

De l'extérieur je dois donner l'image d'un homme paisible, concentré, ou perdu dans ses rêveries. Mais je sens un danger. Un danger qui ne menacerait pas ma vie réelle, mais quelque chose d'encore plus important que ma vie réelle. Je n'arrive pas définir ce que c'est. Personne ne peut définir ce que c'est. C'est la chose la plus importante et personne ne peut dire cette chose. Elle est là, on est construit autour et on ne sait rien d'elle. Alors on écrit en décrivant de grands cercles de parole. Pour ne pas tomber. Tomber dans cette chose qu'on ne sait nommer et qui pourtant est nous.

 

Je ne sens ce danger que lorsque je suis dans la salle d'attente du texte. Comme si le texte nous inquiétait dans son approche lente et diffuse. Comme si le texte sortait de la chose inconnue de nous. L'inquiétude. Le danger. Quelque chose qui pourrait nous réduire à rien. Nous renvoyer à une sorte de néant. Des limbes.

 

Le texte s'avance et nous sait mieux que nous-même. Il rentrera par la porte la plus faible.

 

Au départ il rôde au loin, on ne l'entend pas, on ne voit rien, à part quelques ombres furtives. Il n'a pas de forme. Il cherche. Il cherche l'endroit de mélancolie, l'endroit de tristesse en nous.
Il y en a toujours. La chair est nostalgique par nature. Alors il rôde, et nous affame. Comme une ombre qui traverserait nos temps, nos passés, nos futurs. Car le texte connaît notre destiné, c'est pour cela qu'il « est » le texte. Ce texte, et pas un autre. Ces mots seuls, et pas d'autres mots. Il sait l'impossible lien qui tisse nos heures, il en connaît la couleur, la substance, la destiné. Le texte tiens dans sa main l'origine et la fin, et il nous les tend sans qu'on sache les reconnaître, comme dans un jeu de courte paille, où l'on ne gagne jamais.
Les règles du jeu changent en permanence. Nous ne savons rien. Le texte, lui, sait. Il a traversé plusieurs vies, plusieurs siècles, et il cherche en nous le plus faible, le plus désespéré.

 

On est dans la salle d'attente du texte et peu à peu il se rapproche. On le sait à ce brassage des chairs molles de notre pensée. Car au départ le texte n'est pas fait de mot, du moins on ne les voit pas. On ne discerne rien, hormis une rumeur de marée, hormis une présence qui nous afflige et nous met en joie en même temps. On reconnaît sa présence à ce mélange, à cette confusion, comme un horizon qui s'inquièterai, comme le bruit d'une bataille, un galop lourd au-dessus des nuages.

 

Et puis les choses se précisent. Les premiers mots nous guident vers d'autres endroits. Ils tombent, là, avec leur consistance indécente, une nudité presque obscène. Toujours, au début, il y a ce sentiment d'une réalité inacceptable des mots. Toujours. Un couloir. Un couloir sombre. Un couloir sans fin. Un couloir qui traverse notre vie. Le texte choisit toujours les lieux étranges de notre vie. Les chemins cabossés, les landes sauvages, ou les couloirs sombres. Les lieux de passages déserts, nos lieux d'errances. Nos lieux inhabitables. Nos lieux d'inquiétudes.
A l'intérieur, notre géographie est tourmentée. Paysage lunaire. Paysage de fantômes.

 

Alors commence la longue traversée. Mot après mot. C'est comme s'il y a avait un trou d'où les mots s'échappaient, un à un. Il faut simplement maintenir les bords de la plaie ouverte. Car c'est une plaie. Enfin, cela y ressemble. Souvent on dit que c'est une douleur, mais ce n'est pas exactement ça. C'est une difficulté. C'est se sentir dans une terrible fragilité. Il faut rester ouvert. Maintenir l'être à vif, à vif de sa vie comme si les mots étaient attirés par le sang, par la chair à nue.

 

Nous étions dans la salle d'attente du texte, et maintenant le temps se déploie, avec une sorte de majesté lente, de gravité exigeante. C'est le temps du couloir. Et c'est une énigme, comme si le texte proposait à chaque fois des mystères, des secrets. Comme si le texte était fait de dévoilements incomplets. Comme s'il chuchotait et qu'on n'entende qu'une partie de ce qu'il nous souffle. Des morceaux, des bribes. Comme si l'on ne pouvait pas tout recevoir, comme si l'on était toujours en-deçà de son vouloir, de son appétit.
Il y a là, quelque chose d'écrasant. D'éreintant. Parfois, pas toujours, j'ai des larmes qui montent aux yeux. Mais ce n'est pas de la tristesse. C'est l'eau du texte. Son fleuve. Elles viennent. C'est Tout.

 

On ne voudrait ne pas se trouver là, et pourtant c'est bien la seule nécessité qui s'impose, être là. A cet instant précis de notre vie, être là, et nulle part ailleurs. Etre présent à cette bataille. Assister à cette défaite, ce démembrement.
Le texte s'agrippe aux parois intérieures du corps. Plus il avance, plus son poids s'alourdit. Le geste racle un peu plus, avec le temps. Les mots résistent à se donner. A pénétrer la densité de la chair.
Le temps du couloir est un temps déraciné. Il ne compte pour rien dans nos âges. C'est un temps dérobé aux dieux. Nous sommes sans patrie, la seule qui vaut, la seule qui compte c'est nos temps d'exil. Lorsque nous sommes assez loin de nous pour accueillir la solitude que le texte exige.

 

Puis vient le temps où le texte se défait de lui-même. Où la bataille a été livrée. Vient le temps de la paix. Où le monde revient dans nos veines. Où le soleil reprend sa couleur. Et tout s'efface peu à peu, comme si rien n'avait existé. Pauvre et glorieux. Le texte se retire. Devant nous, les restes d'une mélancolie somptueuse et d'une tristesse décomposée. Devant nous l'éclatement des saisons et l'univers que l'espace d'une seconde on a tenu serré contre notre poitrine. Et le souvenir de quelques larmes.

 

L'écriture n'est pas une occupation, elle ne peut réconforter de l'ennui, puisqu'elle est la forme ultime de l'ennui. Elle ne peut consoler de nos échecs, puisqu'elle les sacre tous, jusqu'au dernier. L'écriture nous lave de rien, et nous rend ni pire, ni meilleur. Elle n'est qu'une affirmation portée à ébullition, qu'un fer rougit fiché dans le cœur. Un surcroît de désir éparpillé sur les chemins de croix de nos vies. Un écho. Un tintement de l'âme. Elle est le miroir de nos défaites et l'horizon crevé de nos rêves. Un espace creusé qui appelle la vie à l'état brut. La vie sans formes. La palpitation originelle. La pulsation. Elle est notre nuit religieuse. Elle n'est que ce cri nous retenons. Ce long hurlement dans les étoiles.

 

Au bout du texte on ne sait rien de plus sur nos peurs, sur les dangers qui nous guettent. Au bout du texte tout est à refaire. Au bout du texte rien n'a vraiment changé. Et pourtant....On est toujours une énigme pour nous, et pourtant...et pourtant...
Je vais éteindre l'écran. Oublier la salle d'attente du texte, je vais oublier le couloir et ses ombres, je vais oublier... Je vais oublier... Mon dieu faites que j'oublie tout, pour qu'à chaque fois mon désir soit plus neuf, soit plus pur !...oublier...

On est riche d'un épuisement et d'un oubli. On est riche d'un cri silencieux, d'un feu qui brûle le sang, d'une solitude qui ne craint plus son ombre. On est riche de cette disgrâce accablante.

 

Je vais aller marcher dans la ville. Juste marcher. Et oublier....Et attendre l'aube...
Franck

18 mai 2008

L'usure......

Nous sommes faits d'usure. Elle commence juste après l'enfance, au détour d'une rue vous franchissez une ombre un peu plus appuyée, une ombre vidée de ses présences, de ses fantômes, de ses fées, et c'est fini. Et déjà l'enfance est finie. Les instants ne surgiront plus d'eux-mêmes, il faut brusquement les arracher à l'ennui.

On est envahi de temps, jusqu'à l'écoeurement.
L'usure est notre mesure. L'épuisement notre horizon. L'attente notre viatique. Et l'espérance un cancer inguérissable.

Le reste n'est que jeux, illusions, reflets, miroirs déformants.
Et les mots nous trahissent, comme nous les trahissons.

Et nos histoires sont des contes de fées auxquels on s'efforce de croire, et auxquels on ne croit pas. Et même le livre le plus miraculeux a une fin. Et le soir on peut entendre la chute des chapitres où le mot fin résonne interminablement dans l’oubli ricanant.

Ecrire est une folie, la seule qui nous fasse souvenir de qui nous sommes. Parfois de qui nous ne sommes plus.
Ecrire cherche à délivrer l’enfant en nous. L’enfant prisonnier de l’ennui, et de ce temps défait qui écorche ses ailes. Souvent l’enfance, perdue dans ses rêveries, ne sait plus trouver l’espace entre la joie et la mélancolie. Alors il demeure, là, figé, pétrifié. Vitrifié, comme une terre désossée de ses promesses.
Les grandes catastrophes sont silencieuses. Un battement de paupière semble les effacer, pourtant elles ont juste le temps de traverser la chair et de passer dans le sang, comme un poison sans remède.

Alors j’écris sur un bout de trottoir, dans le passage de la vie, dans le flot continu des existences et des visages, puisant sans cesse dans les ombres lumineuses le plus clair de mon encre, la plus insouciante des solitudes.
Je n’ai jamais su faire autre chose que de me trouver dans passages encombrés de solitude.

Nous sommes faits d'usure et l'usure est notre mesure. L'épuisement notre horizon. L'attente notre viatique. Et l'espérance, la dernière forme de notre accablement.
Franck.

17 mai 2008

Aurore.....

Il y a une densité particulière, une pigmentation singulière de l'air à l'approche de l'écriture, celle qui préside aux aurores qui se lèvent sur les grand lacs. L'eau lisse et sombre, encore inquiétante avec ses nappes de brumes qui sortent des profondeurs. Cela tient au silence. Ce silence du matin naissant qui n'a pas le même timbre que le silence nocturne. Ce silence du matin, désencombré des présences, des spectres. Silence plat. Lisse. Sans image. Dévoilé. Nu.

Il y a un temps dans les aurores où la nature attend. Elle attend le signal de quelques dieux. Et les oiseaux sont posés sur la bouche du vent, et ils attendent, et ils écoutent la lumière déchirer les ombres, et ils observent les fantômes se dissoudre dans la rosée, les diables se cacher dans les buissons, les fées s'évaporer. Cela ne dure pas. La naissance de l'aurore est toujours triste, toujours mélancolique. On sent bien que c'est un effort que de se dégager des mots de la nuit. Accoucher d'un silence neuf est une épreuve. Certains jours d'ailleurs elle n'y parvient pas, alors même en plein jour, c'est la nuit qui triomphe. Des jours qui ne sont pas des jours, des jours effondrés, épuisés. Des jours qui empoisonnent le sang de l'écriture. Rien n'est acquis, pas même la lumière.

Il y a une densité particulière, une pigmentation singulière de l'air à l'approche de l'écriture, celle qui préside aux aurores qui se lèvent sur les grand lacs. Où la solitude change de destinée. La solitude du matin naissant qui n'a pas la même épaisseur que la solitude nocturne. Elle se déploie, se défroisse, et ce qu'elle perd en poids elle le gagne en étendue, comme une main qui défait son poing, une main dénudée, que l'on pourrait croire accueillante. Cela ne dure pas, car elle vous entre dans le corps comme une vague scélérate qui envahie la peau comme une chair de poule. Cette fraîcheur innocente du matin c'est la solitude qui déplie ses bras pour l'accolade, pour le baiser du jour. La solitude nocturne vous déborde de toute part, son poids est immense, et parce qu'il est si immense vous n'y croyez pas vraiment. C'est une extravagance, une exagération. Et certaines nuits vous la considérez comme une amie. Mais cet écrasement est une complaisance, un attristement indulgent sur vous-même.

La solitude du jour vous l'enfilez comme gant. Elle vous tient chaque parcelle de vie, elle est à votre mesure, elle est faite pour vous. C'est pour cela que vous avez cette sensation de froid au point du jour. Comme à l'approche de la mort. D'ailleurs la mort ne si trompe pas, elle aime hanter ces endroits du jours où l'ombre arrive, ou bien s'en va. Où l'ombre joue avec nos nerfs. Elle cueille les âmes au crépuscule, ou à l'aube, dans ces temps raccommodés ourlés de faufilés fragiles, faussement hésitants. L'aurore est bien ce temps où les amants se délient. Où les serments se payent. Où les dieux font notre addition. Chaque matin la solitude du jour vous laisse les poches vides. L'oeil effaré. Les dieux ne font pas crédit, vous payez d'avance. Le soleil est à ce prix. Le prix de la lucidité comme dirait le poète.

A chaque fois que l'on marche vers l'écriture, c'est comme aller au devant d'une aurore, c'est aller vers l'absolu du silence, vers l'absolu de la solitude. C'est aller vers un sacre.

On le sent à cette densité si particulière de l'air à l'approche des mots. A ce désordre, dans les saisons du sang. A la brusque gravité des heures. A cette simplification des couleurs. Comme lorsque le jour se lève près des grands lacs aux eaux lisses et noires, aux eaux cousues de brumes.

Franck.

11 mai 2008

Le premier mot, après le dernier mot....

L’instable et le fugitif. Il connaissait tous les mots de son malheur, il les avait prononcé tant de fois. Nommer c’était sa façon de croire en l’éternité, non pas que l’éternité l’intéressa particulièrement, il était bien trop usé pour imaginer le sans fin de cette usure, mais la mort inévitable submergeait chacune de ses heures.
Alors écrire était devenu comme ces chansons d’enfance destinées à conjurer les peurs. Dire ce n’était pas sortir hors de soi, c’était incorporer. Annuler les distances.
Maintenant il en était sûr, écrire c’était le corps du Christ, car la voix du texte est dévoreuse.

 

Alors il se disait que nommer c’était manger ses peurs, comme l’hostie du verbe. C’était les apprivoiser et déjà
commencer à les aimer. Peut-être.
Nommer est un travail solitaire et silencieux.
Douter. Il doutait de tout. Il savait que douter ce n’est pas ne pas avoir de certitude. Douter c’est n’en avoir qu’un seule. Il doutait de tout, sauf au moment de l’écriture où le sentiment d’une évidence l’étreignait, aussi puissante que fugitive.
Au bout du compte tout aggravait la conviction désastreuse de sa précarité.
Ecrire nourrissait la forme la plus achevée de sa mélancolie.

 

Le réel, le vécu, le vrai, le tangible, l’irréfutable était bien là. Trop sans doute. Le monde, ses guerres, sa désagrégation, son quotidien, sa banalité, ses foules bruyantes, sa sauvagerie, sa suffocation, son aveuglement, il en était, bien sûr, traversé. Bouleversé, même.
Alors pour ne pas être écrasé il opposait à ce monde si présent, ses landes intérieures si évanescentes. Il croyait qu’écrire c’était la dernière forme d’une sorte de résistance. Une résistance à l’état brut. Effacer ce qui tentait de le broyer.

 

Alors, désormais il connaissait touts les mots de sont malheur. Un à un il les avait incorporé. Il en avait épelé chaque lettre, il les avait prononcé dans le recueillement, il avait même bâti sa solitude autour d’eux. Et chacun était devenu une île dans son océan. Et il avait fait le rêve fou d’agrandir assez chacune de ces îles pour qu’elles se rejoignent toutes. Toutes.

 

Ecrire était cette tentation, d’établir un continent aussi vaste que l’océan.
Un continent né de sa voix.

Agrandir chaque mot pour qu’il rejoigne, pour qu’il déborde, pour qu’il rencontre, pour qu’il engendre.

Et chaque rêve devait avoir la consistance d’un roc, et pour cela il fallait mâcher longuement la parole des mots. Incorporer pour annuler la distance et le temps. Nommer, nommer sans cesse, pour aggraver la tension du néant. Il égrainait son chapelet païen non pour la vie éternelle, mais pour l’éternité de la vie, non pour sa vie à lui, mais pour la vie tout court. Nommer, et tout d’abord éteindre la vieille parole par de très longs silences.
Alors il avait inventé ses paysages de miséricorde.
Le tout premier : la mer.
Parce que la mer est par nature mélancolique. Puis il y eut les vagues, les marées.

Puis les landes brumeuses et sauvages, et derrière les grands champs de neige sans fin, triste, affligé, découragé. Et les chemins errants, et les talus, et les champs de blé. Et toujours les vagues incessantes comme si déjà la mort le berçait.

Ses décors n’avaient pas de vraies formes, ils épousaient l’horizon.
La métaphore c’est tenter une connivence, c’est espérer une réconciliation, c’est appeler une fraternité. Inventer du vivant pour un mort. Donner du souffle au dernier souffle.
Il connaissait tous les mots de son malheur, il les avait prononcé tant de fois. Géographie de l’absence, du retrait, entre mémoire et oubli.
Il avait dit la menace, et le sans fin, il avait dit le fragile, et le désastre, et l’effondrement. Chaque fois il avait dit la vacuité infinie de toutes choses, chaque fois il était tiraillé entre l’urgence et la lenteur. Il avait dit l’impossible, l’inaudible, et toujours l’errance et la désespérance revenaient. Il avait dit le vertige et la chute, et l’écrasement qui s’en suit, et la déchirure brûlante. Il avait dit l’attente, et les grandes passes de silence. Et toujours l’usure, la départition, l’à rebours. Il avait dit, la parcimonie aussi, la patience insondable, démesurée.
Et chaque mot était une île débordée, une île posée sur son horizon mélancolique. Chaque mot était un voyage perdu, chaque mot épuisait un peu plus son sang.

 

Alors, désormais il connaissait touts les mots de sont malheur. Un à un il les avait incorporé. Il en avait épelé chaque lettre, il les avait prononcé dans le recueillement, il avait même bâti sa solitude autour d’eux. Et chacun était devenu une île dans son océan. Et il avait fait le rêve fou d’agrandir assez chacune de ces îles pour qu’elles se rejoignent toutes.
Toutes.
Ecrire était cette tentation, d’établir un continent aussi vaste que l’océan.
Qu’y a-t-il après les mots ?
Qu’y a-t-il après les îles ?
La disgrâce est-elle la seule issue ?

 

Sans doute faut-il consentir. Consentir comme la première prière. Consentir c’est déjà un regard de bonté posé sur notre vie. C’est s’ouvrir béant au pire et au meilleur, c’est n’être exempt de rien, mais encore capable de tout.
Consentir, c’est le premier mot après le dernier mot.
C’est le premier nom de la passion.
Franck.

8 mai 2008

Juste après l'attente...

Il y a longtemps….
J'avais beaucoup roulé sur la piste de latérite, croisé des dizaines de grumiers qui descendaient du nord et de l'est. La piste me menait à la frontière du Ghana. La saison des pluies n'avait commencé. Encore quelques jours. On le voyait aux nuages, à leurs formes, à leurs couleurs. A cette électricité de l'air. Quelque chose en nous s’était mis à attendre. Mécanique des fluides, des pressions, des masses, des énergies. Je roulais.

 

 

 

La route montait, puis descendait, longue brèche rouge qui séparait en deux le vert foisonnant de la forêt. La poussière rouge me collait à la peau. La 4L flottait sur la tôle ondulée. A chaque croisement de grumier, je devais mordre sur la terre meuble du bas coté. La 4L se mettait légèrement en travers. Ça durait une ou deux secondes. Ne pas freiner. Jamais. Le salaire de la peur. J'allais vendre des livres à des gens qui n'en avait rien à faire.
En ces temps là, j'écumais la Côte-d'Ivoire proposant mes collections et autres encyclopédies. Ils n'avaient pas besoins de ces livres trop chers, ces gens. Le peu d'argent qu'ils avaient, aurait du servir à autre chose. Mais c'était un temps sans compassion, sans raison. J'avais faim. C'était ma seule raison de rouler sur cette route de poussière.

 

 

 

 

La chaleur était infernale. Interminable. Et bientôt j'arriverais à la frontière, je devrais faire demi-tour. Pas de vente, donc pas d'argent. Plus d'argent. Pas de quoi payer une chambre de brousse surchauffée. Tout cela ressemblait à un terminus. Et pourtant je ne faisais que commencer. Mais déjà le goût de la fin, et de la frontière, et des bornes, et des extrémités.
Des temps trop chauds, des pays trop loin, des retours impossibles.

 

 

 

La forêt infinie c'est un peu comme un océan. C'est un peu se perdre. Il y a des routes qui ne mènent nulle part. Ne pas freiner. Il y a un moment où l'exotisme ne nous atteint plus, où la majesté des jours nous échappe en totalité. On ne sait plus qu'on est jeune. On ne sait plus vraiment d'où l'on vient. L'avenir c'est cette route droite qui monte et qui descend encadrée par deux murs de forêt et la chaleur suffocante, les vibrations de la voiture sur la tôle ondulée. La faim. Ne pas freiner. Attendre la saison des pluies. La frontière.

 

 

 

Et puis le paysage s'adoucit. Les vallées sont plus larges, la forêt devient plus rare. Et bientôt des plaines, pas vraiment plates. Juste un mouvement de houle lente. Une houle couverte de plantations. A perte de vue des plantations, ananas, banane, cacao, coton. La totale. Et puis un chemin sur la gauche avec un grand panneau : « Ferme Expérimentale ». Je roule un long moment sur le petit chemin en m'enfonçant dans une bananeraie. Et je débouche sur une immense clairière où l'herbe est courte, tondue au plus près. On dirait du gazon. Au centre, une maison. Très grande. Sorte de cube très aplati, surmonté d'un toit de tôle peinte d'un rouge marron. Les murs sont d'une blancheur éclatante. Presque trop violente. Construction typique des « villas » des blancs du coin. Sauf que là, elle est vraiment grande, vraiment perdue. Elle est légèrement surélevée. Avec un auvent sur toute la longueur. On y accède en montant un perron de trois marches.

 

 

 

La route s'arrête là. Personne. C'est un lieu incongru. A la fois beau et presque déplacé. Un lieu qui hésite entre le paradis et l'enfer. Une dissonance. Debout sur le perron j'attends. La maison semble vide. C'est la fin de l'après-midi, les couleurs se contrastent, les ombres s'allongent. Le temps s'étire un peu plus. Et la chaleur s’affaisse.

 

 

 

Il est arrivé au volant de sa Range Rover. Typique aussi. L'apparence du broussard, chemisette à manches courtes et short long beige. Chapeau de brousse. Une cinquantaine d'années, la peau tannée par le soleil. Mince, presque maigre. Sec. Déterminé. Les yeux bleus. Une image d'Epinal.
Les présentations sont rapides. Je lui dis ce que je viens faire. Mes bouquins ne l'intéressent pas. Mais il me fait signe de rentrer à l'intérieur. La pièce est semble démesuré. C'est un salon où s'agitent trois grands ventilateurs. Il a peu meuble. Dans un coin, un canapé, deux fauteuils, une table basse en bois. Dans un autre coin une salle à manger avec une table en bois précieux et au moins quinze chaises autour. Les murs sont vides. Blancs. Les seuls objets, deux gros bouquets de défenses d'éléphants se faisant face et séparant le salon de la salle à manger. Il m'offre une bière. Et me demande de m'asseoir. 
« A part vos bouquins de merde qu'est-ce qui vous amène ici ? ».

Je lui raconte. Le voyage. Le sahara. Je lui dis le fleuve, le Niger. Je lui dis l'ennui à Paris. Je lui dis le rêve. La route. L'espoir. Je lui dis la faim. Je lui dis la quête. Les horizons à découvrir, l'exaltation, le bouillonnement du sang. Et aussi l'impossibilité, la vacuité, l'insignifiance des jours. Je lui dis la mort qui hante les cellules de mon cerveau. Il écoute. Il boit sa bière, et il écoute.

 

 

 

Peu à peu la lumière baisse. Des rayons rouges de soleil colorent la pâleur des murs. A la fin, il me dit d'aller chercher des bouquins. Deux dictionnaires. Les dictionnaires se payaient en liquide. Deux, c'étaient une aubaine. Ça m'assurait le retour à Abidjan. Deux dictionnaires, c'étaient de l'essence, une chambre. Et manger. Quelques jours de gagnés. Il pose les billets sur la table, à coté des deux dictionnaires. Il repart chercher des bières. « Bon, ce soir tu reste là... les chambres ne sont pas climatisée, mais les moustiquaires suffisent... on mangera plus tard... »

 

 

 

La nuit est arrivée vite. L'obscurité a tout envahi. Il n'a rien allumé. Les moustiques. On est brusquement devenu des ombres. Des voix. « J'avais un peu plus de vingt ans quand je suis arrivé en Afrique, je venais d'avoir mon diplôme d'ingénieur agronome. Ça fait dix ans que je suis là. Et là, c'est moi. C'est moi qui inventé ce lieu, les plantations et tout.... » « Ici je suis roi...c'est mon royaume... »
C’est ainsi que sa voix s'est accordée à la nuit. Une voix qui venait du ventre. Une voix qui longtemps c'était tue. Une vois qui voulait rassembler l'essentiel. Toute sa solitude. Toutes les nuits africaines. Une voix qui s'exaltait de sa propre résonance. Trouble. Grave. Alors il a parlé longtemps. Sa vie. L'Afrique. Et puis toujours la solitude. C'est quoi la vie d'un homme?

 

 

 

« Au début tout allait bien, je rentrais souvent en France, et j'avais une maison à Abidjan sur les bords de la lagune. Tout était simple. Les femmes des fonctionnaires métropolitains, tu vois ce que je veux dire, et puis les filles ici s'était facile. Après il y a eut l'indépendance....j'ai tiré mon épingle du jeu... Je me suis mis à travailler avec le ministère de l'agriculture...et puis un jour j'ai débarqué ici. Je peux te dire petit...ça n'a pas été facile. Il n'y avait rien. Maintenant tu as vu... y'en a même, qui viennent de France pour visiter.... Mais tu comprends, ça, les plantations, c'est rien...ça n'a pas vraiment de sens. J'ai appris à faire ça, alors je l'ai fait. Le plus difficile, c'est la nuit. Le silence. La nuit. Bien sûr on entend les oiseaux, les singes, mais derrière les cris, les piaillements, les hululements...derrière...c'est un silence terrible...»

 

 

 

La voix venait maintenant du ventre de la nuit. Une voix d’entrailles, de viscères. « J'ai construit un royaume dérisoire. Ici, j'ai presque tous les pouvoirs.... En fait je les ai tous... tu m'entends, tous les pouvoirs...la vie, la mort, l'argent...personne ne vient jusqu'ici, et ceux qui viennent repartent tout de suite... et ma vie est vide, comme ce château...vide...et la nuit les mêmes monstres me visitent.... »
« Partir ?....tu rigoles, il y a des lieux qui vous tiennent, qui ne vous lâche pas, mon sang, ma chair ont pris le goût des cette vallée...on ne s'échappe pas d'un royaume, on ne s'échappe pas de sa vie. On reste. Un jour, même, on commence à attendre la mort....Alors on boit, tu sais, c'est des conneries de dire qu'on boit pour oublier. Moi, quand je bois, je n'oublie rien. Au contraire. Tout est là, encore plus fort, plus violent, mais à ce moment là, j'ai l'impression d'être plus fort, et de pouvoir vaincre. Vaincre, tu comprends, vaincre !»

 

 

 

La voix résonnait dans cette immense maison. J'écoutais. Il y avait une sorte de violence et de tristesse. De l'exaltation, de la désillusion, du dépit et de la hargne. Et puis, il y a eut la musique qui est sortie de la nuit. Tam-tam, balafon. Au début on entendait à peine. Après, avec les chants, on est entré dans le cœur de la nuit d'Afrique. « C'est le village à coté....Il y en a plusieurs autour de la plantation. Ils travaillent tous pour la plantation...Ce que tu entends c'est un retour de deuil. Ils ont pleuré, maintenant ils dansent...ça va durer toute la nuit...»

 

 

 

« La vie c'est choisir son enfer, le reconnaître, l'accepter et s'y tenir...s’y tenir…alors, il arrive que tu puisses l'aimer... mais ce n’est pas une obligation...Un jour une femme est venue vivre ici. Elle s'était trompée de paradis. Tu comprends, pour rester ici, il faut un peu plus que de l'amour. Il faut une rage. A l'époque il n'y avait pas la télé, la radio, on n'avait pas encore de groupe électrogène pour l'électricité... alors elle est partie... » « De la haine, surtout de la haine...il faut haïr fort pour rester ici... dans les villages autour, certains me vénèrent à cause de la plantation et du travail, d'autre me maudissent, me méprisent pour les mêmes raisons... mais moi j'ai un compte à régler avec la nuit, les ombres, le silence et la solitude... alors je tiens, pour un jour tordre le cou à ces cauchemars, ou alors ça sera moi qui y passerait et on me retrouvera accroché à un de ces ventilateurs... »

 

 

 

Et puis il y a eu une voix. Douce. Elle venait du fond de la pièce. Une petite voix de femme. « Patron...patron..... » « Non, pas ce soir.... Rentre chez toi.....attend !...tu la veux ? » « Non... » « Rentre chez toi... tu as tort, elle est fraîche, jeune, pour l'instant rien ne l'a pourrie... au fond, c'est moi qui la pourrie... »

 

 

 

Les ventilateurs brassaient la nuit. Il y avait les tam-tams. Je me suis levé pour aller sur la véranda. Nuit sans étoile, sans lune, la saison des pluies s'annonçait, avec ce surcroît d'étouffement et chaleur. Et d'attente. D’attente ardente, sans oubli. D’attente et d'oppression diffuse. « Ici, c'est un lieu façonné par l'homme, entièrement. Et l'homme n'y a pas place. Ici, on produit, et on se fout de savoir pour qui... »

 

« Je n'ai plus de famille, plus de dieux, plus de lieu, je n'ai que moi et ma mémoire et le silence, et les ombres, et la forêt.... »

 

 

 

Et puis la voix s’est attendrie, amolie. « Enfant j'ai rêvé... c'est ça qui fait du mal... rêver, j'ai même lu... Conrad... le Cœur des ténèbres. Et voilà que c'est moi, le cœur des ténèbres...Je suis au centre d'un rêve d'enfant et je ne peux plus en sortir... »

 

 

 

Je crois que j'ai eu envie de partir, à cet instant. Cet homme pris dans sa parole de nuit remuait mes propres rêves, et brusquement je me suis vu trente ans plus tard, désossé de ma rêverie.

 

 

 

C'était un lieu qui hésitait entre le paradis et l'enfer. Un lieu de disgrâce.

 

 

 

C'était la nuit, alors je suis resté. L'Afrique ne pardonne pas. Elle révèle. Quelque fois en creux. Mais elle révèle. Ça devait être un début et cela ressemblait à une fin.

 

 

 

Progressivement il s'approchait du murmure. Peut-être des aveux. Peut-être de la miséricorde. Ou seulement de l'enfant qu'il avait été. Je ne m’en souviens pas. Passé un certain âge, on imagine plus l'enfant derrière l'homme mûr. Pourtant....A quel moment l'enfant disparaît du regard ? Je ne l'imaginais pas enfant.

 

 

 

Autour de nous la forêt soufflait. Un immense poumon. Elle aussi attendait la saison des pluies. Un continent attendait. Et cette soirée s'enfermait dans la mélancolie de cette attente. Il y a un point d’inflexion dans l’attente, le moment où elle pénètre nos chairs.
Parfois les cris des singes. Et les chants un peu plus loin, les chants de vie et de mort.
Je ne savais pas où il voulait en venir, à qui il parlait. Nous n'étions que des ombres dans cette grande maison envahie de nuit. J'avais mal à mon voyage. J'avais mal à l'aventure, à ces routes qui ne mènent nulle part. A ces rêves épuisés.

 

 

 

« Certains soirs, petit, je n'arrive pas à trouver le sommeil, alors je viens là, sur le perron. Je m'assois. Et tu vois petit, je pleure.... Tu comprends... je pleure. Et personne n'entend, et personne ne voit...on s'est fait un royaume de pacotille et cela n'est rien, parce qu'à l'intérieur il n'y a rien. L'âme, petit, tout le monde en parle, mais on ne sait pas ce que c'est. L'âme c'est un endroit de toi qui ne t'appartient pas, c'est quelque chose que tu entretiens toute une vie, mais qui ne t'appartient jamais. L'âme c'est ce que tu donnes, que tu donnes sans compter, aux autres, au monde entier. Ce n'est pas de la bonté, la bonté c'est autre chose encore. Non, l'âme c'est ta partie rare, et elle est tellement rare que tu la dépenses sans compter, et chaque jour, chaque matin elle peut être là en toi, intacte...et tu peux recommencer à la donner... »

 

 

 

Etrange nuit d'Afrique. C'est une terre qui nous sait. Ici les masques tombent toujours, surtout dans l'électricité qui cisaille la nuit avant la saison des pluies. Et puis il y eu des barrissements dans le lointain. « Eux aussi attendent la pluie... »

Les chants s'étaient tus.
J'entendais encore quelques bruits assourdis de tam-tams. Et  toujours ce souffle de la forêt, comme une main caressante et brûlante. « Mon âme je l'ai perdu, puisque je n'ai rien donné, puisque j'ai voulu trop prendre, je l'ai perdu dans la bière et le whisky, dans les bordels de brousse, et dans des jours inutiles, suivants des jours inutiles. Un jour tu te réveilles et tu t'aperçois que tu es vide, même si tu voulais donner, tu n'as plus rien à donner. Vide. Sec, comme cette terre qui attend la pluie... à l'intérieur  il ne pleut plus depuis longtemps...et il n’y a pas de saison des pluies de l’âme… »

 

 

 

Il y a une certaine heure de la nuit où la forêt s'endort. Plus de bruit, plus de cris, ça ne dure pas très longtemps. C'est un silence étonnant. Comme une annonce. Comme des prémices. C'est presque insupportable. C'est un silence qui ne dort que d'un œil. Un silence de tension. Celui de la bête qui se prépare à bondir. Il n'y a pas de vraie paix dans la nuit de brousse, on est loin des nuits sahariennes. Ici, il n'y a pas d'éternité. Il n'y a qu'un présent étouffant et poisseux. Dans le Sahara il faut survivre, ici, il faut se survivre, et c'est ça l'enfer...  « Dans le désert tu n'attends rien, car tu sais qu'il n'y a rien à attendre, ici tu attends, tu attends la pluie, tu attends le soleil, tu attends les récoltes et quand tu as fini d'attendre tout ça, tu recommences à attendre, et un jour tu attends la mort... » « Ici, il y a toujours un drame qui veille, qui couve, une brutalité.... Non, pas brutalité...cruauté... Pourtant je l'ai aimé ce pays, cette terre, cette forêt...mais je me déteste trop pour continuer à l'aimer, ici, il faut être pur avant d'arriver, car sinon le climat, la nuit, la folie, s'agrippe à toi et tu es foutu. C'est une terre exigeante....elle use, elle use tout, l'humidité s'attaque à tout, la moisissure envahie tout, d'ailleurs elle commence par l'intérieur... tu vois petit, moi je suis moisi de l'intérieur...et le whisky n'a aucun effet contre ça....ici, tes rêves finissent par moisir, ils deviennent poisseux, collants.... »

Sa voix, fatiguée par la bière devenait poisseuse aussi, son murmure devenait presque inaudible, quelque chose semblait se perdre dans cette drôle de nuit, dans cette veillée des ombres.
Et puis nous nous sommes endormis, lui sur son fauteuil, moi  sur le canapé.

 

Et ce fût le matin, toujours plus poisseux, toujours plus lourd. Un matin chargé d'une attente sourde. De gros nuages flottaient là-haut. La brousse se réveillait avec sa rumeur, ses cris d'oiseau, de singes, ses envols, ses craquements d'arbres, de branches. Le sang épais de l'Afrique battait au rythme de la forêt et de l'attente.

 

Puis nous sommes séparé, sa gueule mal rasée paraissait si vieille, ses yeux si tristes. Et son royaume, brusquement si dérisoire.

 

 

 

Et j'ai repris la route, avec un sentiment de dévastation, comme si ma forêt intérieure était éventrée par des Caterpillar.

 

 

 

Au moment où je rejoignais la route de latérite qui me ramènerait à Abidjan un énorme coup de tonnerre ébranla l'atmosphère. Le ciel devint plus noir. La chaleur plus accablante, presque asphyxiante.

 

 

 

Et l'orage éclata, généreux et dantesque. Des gouttes larges et grasses. La saison des pluies commençait, dans un déchaînement fracassant. Le tonnerre roulait sur la canopée et vous éclatait à la face.

 

 

 

Mes essuie-glaces avaient du mal à éponger cette avalanche. Au premier petit village je me suis arrêté. Dehors il y avait deux enfants. Un petit garçon et une petite fille. Ils étaient sous la pluie diluvienne et faisaient une farandole en riant. Je suis sorti. L'eau était froide. Et bonne. L'eau me lavait de cette nuit étrange. J'étais trempé. Les enfants se sont approchés, ils m'ont pris la main, et m'ont entraîné dans leur danse de joie et de pluie. Et l'Afrique gagnait mon sang dans cette danse de deux petits enfants noirs riants aux éclats de me voir si lourd, si pataud....

 

 

 

J'ai souvent repensé à cet homme perdu, dans son royaume perdu, au bout de cette route perdue... souvent... peut-être qu'on lui ressemble un peu. Peut-être...qu'on ressemble aussi à ses deux enfants sous la première pluie de la saison des pluies...juste après l’attente.

Franck

20 juillet 2007

La Chambre d'écriture.....

La chambre d’écriture est lieu de nos rencontres. Lieu de pénombre. Tu ne marches pas. Tu glisses. T’appuyant sur l’ourlet des silences. Avec des gestes mesurés. Lent. Comme au ralenti. Prise dans le temps de la langue. Tu es vêtue de chuchotements si légers qu’en transparence ta parole s’y dévoile dans une nudité innocente, et simple.

Tu sais, j’aime cet instant où tu pénètres le texte sans précipitation, comme soulagée, adoucie. Ta voix enroulée à ma voix. Revenir au texte c’est revenir à toi. Et chaque mot est plein de ta chair. Et du mystère de ta chair.

La chambre d’écriture est le lieu de tes baisers, ils ont le goût d’une eau de source, clairs, décisifs. Ils amènent la brûlure et l’apaisement de la brûlure, comme ces mots longtemps attendus, qui se révèlent brutalement, raclant les entrailles du texte.

La chambre d’écriture est le lieu de nos caresses. Ta peau épouse ma peau, comme tes mots répondent aux miens. Et ton ventre s’inscrit sur mon ventre. Et l’effleurement des phrases. Et la résonance des sons. Et le frottement. Le frôlement. La chambre d’écriture est le lieu de ton cri ajouté à mon cri. Et des aurores de rémission.

La chambre d’écriture est le lieu qui déborde ta pudeur et j’aime cette pudeur submergée, saturée de désir. Et le texte s’enfonce un peu plus dans l’abandon qu’il te réclame. Tu n’es ni docile, ni rétive, tu déploies une grâce primitive, sage, infiniment fragile.

Je pose chaque mot sur tes lèvres pour que tu leur donnes ton souffle dans l’éclat d’un murmure.

Ecrire et t’aimer, c’est la même chose, c’est enraciner la parole au cœur d’un silence partagé.

Ecrire et t’aimer, c’est recomposer un ciel, et c’est dire ce ciel mieux qu’une prière.

 

La chambre d’écriture, est le lieu de l’attente déshabillé de l’attente. Et sur ta peau blanchie j’écris en lettres rouges, tes soupirs, et ta joie, et tes larmes, et mes larmes. J’écris l’espace renouvelé de nos ravissements, et ce frisson étrange de la lumière, ce tremblement singulier, lorsque le grave à l’extase se mêle.

Franck.

26 juillet 2007

Pluies d'été.....

Toujours cette sensation de mains vides. Je regarde. Il me semble que tu t’éloignes. C’est inexorable. Une membrane fine nous sépare. Infranchissable. Comme un miroir. Que faut-il que je fasse ? Que faut-il que je dise ? La mer se retire et je vois à la place une plage de cendres. Mes mains vides sont en deuil de ta peau, elles sont creuses comme le malheur. Le malheur est toujours creux. La forme d’un cœur arraché.

Il me semble que tu t’éloignes, c’est comme une croix de cristal encastrée dans le corps. Un reflet douloureux, qui attire une lumière trop forte, et qui me laisse désemparé. Le miroir dédouble nos chemins de verre, rendant l’étreinte désormais impossible. Tu es si loin.

Toutes ces pluies d’été, qui tombent sur notre lit défait, abandonné, délaissé. Il me semble que tu t’éloignes, pas à pas, sans un cri, sans éclat, simplement la lente obscurité des caresses qui se retirent du regard. Il y a un épuisement de la source qui ne va plus vers la soif, l’eau est délivrée du désir, alors elle s’effondre, avec juste un frisson de fièvre. Il y a un épuisement de la source qui ne va plus aux lèvres. L’eau se dénoue, se délie, se détache d’elle-même, de la terre qui la porte, du ciel qui la colore, de la gorge qui l’espère. Toute ces pluies d’été, toute cette eau morte entre nous, cette eau déchue, dépossédée.

Et l’aube, mon amour. Te souviens-tu de l’aube ? De ces essaims de lumières, et de ta chevelure noire, et de ta hanche charitable, et de tes seins vertueux, et de tes reins secourables. Et l’aube, mon amour, elle se vide, elle est désormais un temps privé d’élan, privé d’ardeur, privé de feu. Il me semble que tu t’éloignes et c’est une lente agonie. Au bout de la jetée il y a l’océan, derrière l’océan il y a ton île, j’ai beau lancer mes mots, ils flottent à peine et coulent, là, à portée de voix, comme de vieilles écorces gorgées d’eau salée et de misère. Et j’ai cette sensation de naufrage, d’engourdissement. Et toutes ces pluies d’été qui tombent pour signifier la fin. Je voudrais encore serrer ta main, cette main de caresse, cette main, aujourd’hui, d’au-revoir. Je voudrais encore frôler ta poitrine, cette poitrine éblouie, cette poitrine de vertiges, aujourd’hui cette poitrine de cri. Je voudrais encore baiser tes lèvres, pour le souffle, pour respirer, pour vivre un peu plus loin, mais tu es si loin. L’océan nous sépare, l’horizon nous transperce.

Je voudrais encore écrire, mais les mots se dérobent sous ma langue. Ils sont sans indulgence. Ils martèlent ton absence. Comme cette marée qui reflue, ces eaux qui abandonnent le rivage, et toutes ces pluies d’été, et ce froid. Ma parole se trouble, ma cadence s’assèche, et pâli. L’architecture du texte semble engloutie, comme ces empires antiques. Ta jeunesse a vaincu. L’incandescence de tes yeux a brûlé ma voix. Je ne suis plus qu’un fantôme qui erre de profil, couvert d’un voile mortuaire, dans la clameur des souvenirs. Mon amour, ta jeunesse a vaincu mon vieux sang. Ce sang qui sèche, qui s’écroûte sur les murailles de cette mémoire oblique. C’était écrit, mon amour, c’était le destin de nos âmes religieuses que d’aller s’égarer, se détruire. Bien sûr, il y a eu toutes ces pluies d’été, tout ce froid imprévu, et ces distances invincibles. Mais ta jeunesse a pris mon dernier mot, ta jeunesse a vaincu, mon amour. Ce n’est pas triste, car le sang qui s’écaille, dessine les continents de demain. Ton temps d’impatience a vaincu mon temps d’attente. Et les étincelles de ton silence ont décimé la horde de mes mots. Je conserve près de moi, comme un dernier trophée, quelques vestiges de larmes.

Un vent squelettique se lève pour dissiper les dernières ombres, et toutes ces pluies d’été.

Ta jeunesse savait, bien avant nos ruines, que les aurores sont précaires, et les crépuscules plus éphémères encore.

Franck.

28 octobre 2006

Ca ressemble....

Faire taire les voix à l’intérieur. Ce n’est pas vraiment des voix. Ca ressemble à une agitation continuelle. Comme un vacarme qui ne ferait pas de bruit. Un mouvement insaisissable. Des pensées liquides, flottantes. Il faudrait un vrai silence, une véritable immobilité. Pourtant cela flotte. Avec cette impression de chercher des rives, et de m’épuiser à ne pas les trouver. De n’atteindre rien. Personne. Mon regard cherche une île. L’horizon de la ville meurt à chaque coin de rue, ou agonise dans les moindres troquets. Les saisons ne sont pas jointives. C’est ça le problème. Un espace les sépare. Et on ne le sait pas. Comme les jours. Comme les heures. On peut s’y perdre. Et la ville est dans cette dérive molle, insignifiante. Je cherche un sourire, un acquiescement, un pays où habiter. Un continent. Ca ressemble à une agitation continuelle, les émotions ne tiennent pas, elles s’effondrent, les sensations se condensent sur la vitre du jour. Je ne tiens rien. Morcellement. Rester dans l’indifférence du monde. Emiettement du désir, comme s’il cassait sur les lignes de faille. Brisure étoilée du désir. Une île. Seulement une île. Aborder, accrocher une autre saison. Souvent, écrire, c’est comme évider avec une lame pointue l’évidence et la banalité des jours. C’est un travail absurde. Ca ne s’accroche à rien. Pas même aux saisons. Rétracté, tassé dans un temps excavé, curé, taraudé par la lame des mots. Un jour, plus un jour, plus un jour. Un texte, plus un texte, plus un texte. Déraisonnable. Insensé. Ca ressemble à une agitation continuelle. Et pourtant rien ne bouge vraiment. C’est une instabilité de l’âme. Ou de quelque chose qui pourrait y faire penser. L’âme on ne sait jamais ce que c’est. On dit ce mot quand on ne sait plus, et que l’on veut continuer à nommer. Ca fait du mystère là où il n’y a que de l’ignorance. Ca fait du profond et du lointain là où il n’y a qu’une lande, ça tient compagnie à la vacuité. Comme s’il y avait une partie plus noble, comme s’il y avait en nous, tout au fond, caché, un trésor. Un centre. Et qu’une lumière affleurerait de ce lieu central. Alors on dit qu’écrire, ça nous rapproche de ce centre. Alors on évide, on creuse. Ce n’est pas vraiment, creuser. On dit creuser parce que cela ressemble à creuser. C’est plutôt une insistance, un entêtement, qui n’a aucune valeur en lui-même. On fait, on refait par manque d’imagination. Au bout d’un moment, même la douleur est confortable. On ne sait pas vraiment à quel moment elle devient confortable. Et écrire devient une complaisance.

Les désirs lancés trop loin s’enroulent sur l’horizon et nous reviennent, bredouilles. Ils font une large arabesque, une sorte de boucle et reviennent juste à l’endroit d’où ils sont partis. Les désirs lancés trop loin, font des nœuds coulants qui étreignent la gorge. Les désirs lancés trop loin ne meurent pas. Ils se vengent.

Franck.

6 juin 2006

L'étoile de l'attente....

Il est un temps d’attente. L’extrême tension du vide. Avec l’appel de la mort en écho. Un temps hors des horloges. Temps dépeuplé. Même la solitude fuit ce temps. Temps d’absence, de pénurie de sang rouge, les veines gorgées d’ombres et de souvenirs muets. Pesanteur de sa propre chair qui s’affaisse sur elle-même. Empilement de la vie morte sur de la vie morte. Vide et pourtant sans espace. Un vide plein. Plein d’un impossible dire. D’un impossible à habiter. Il est un temps d’attente où les gestes se recroquevillent dans leurs intentions. Simplement à l’abri du désir, comme si le ciel s’était débarrassé du bleu une bonne fois pour toute, ou des étoiles, ou de sa neige, débarrassé des orages, un ciel où l’oiseau ne saurait plus y laisser sa trace, son trait, l’écriture même de son vol. Temps des marais et des oublis, des odeurs taciturnes et fades. C’est un temps d’avant. Un temps qui précède. Un temps qui prend son temps. Qui prend le notre surtout, et le dépense sans compter, avec une prodigalité de forcené. Et par lâcheté on le lui laisse, on l’abandonne comme abandonne notre enfance, et nos amours, et nos jardins. L’abandon à nos complaisances. Temps des lacs aux paupières baissées, et des pierres prudentes. Car les pierres savent l’attente. Elles en sont la mémoire, et la forme. Avec l’usure qui arrondit les cristaux, et la pluie qui épuise leurs derniers mouvements.

Il est un temps d’attente. L’extrême tension du vide. Temps divisé où l’on ne s’appartient plus, quelque chose nous a quitté et l’on reste dans l’hébétude. La désolation de l’âme. Comme ces fenêtres qui cachent l’ombre d’un visage perdu dans l’horizon de la vitre.

Souvent je la voyais assise, les mains posées sur ses genoux, à la fois droite et ratatinée, dans ces poses que nous inflige la vieillesse. Elle était là, callée dans un fauteuil. Calée dans l’inconfort de ses douleurs, des articulations qui se coincent, et qui craquent comme du bois mort. Là, le regard accroché à des souvenirs. Là, prête à partir. Souvent elle restait ainsi. Des heures. Des après-midi entiers, les mains posées sur ses genoux, ne fixant rien de précis, sinon l’invisible présence tu temps. La face droite, la face faisant face à cet au-delà des choses. Sans jamais dormir, sans jamais s’assoupir ne serait-ce qu’un instant. Vigilance calme. Vigilance opiniâtre. Ne rien lâcher, le temps qu’on est là. Ne rien brader. Elle n’avait plus rien, sinon ce temps pauvre et dénudé qu’elle dépensait comme si elle était riche de tous les royaumes. « Qu’est-ce que tu fais, mamie ? » « J’attends… » « Tu attends quoi ?... » « J’attends….j’attends…..un jour tu verras, toi aussi tu attendras…. » Elle rajoutait : « J’attends… et j’ai pas peur… » Quand elle disait « pas peur », il y avait une drôle de petite lumière qui s’allumait dans son œil. Elle restait dans le silence, puisque toutes les paroles étaient devenues vaines, imprononçables. Elle était là, dans l’attente, à user son impatience et son reste de vie. Non, elle n’était pas sereine, elle n’était pas dans la plénitude de la sagesse. Claire, n’était pas sage. Claire n’a jamais été sage. Etre sage, maintenant cela aurait été démissionner. Elle trouvait l’attente plus digne. Et son énergie pouvait brûler encore pour ça. Alors elle attendait, les mains posées sur ses genoux. « J’ai passé ma vie à attendre, alors j’ai appris….à force on apprend, même que l’attente ne nous use plus, c’est nous qui l’usons… » Attendre c’est encore tirer sur le fil. C’est d’être encore dans un temps à venir. « J’ai attendu parce que je ne voulais pas attendre… j’ai été enceinte à quinze ans…. Après, j’ai passé le reste de ma vie à attendre… Attendre qu’Albert ton grand-père, remonte du fournil… toutes ces nuits seule à l’attendre….et puis sa tuberculose et son agonie… attendre chaque jour un peu plus la mort de celui qu’on aime. Ce n’est pas de l’attente, c’est un incendie… Et puis la guerre, cette attente pourrie, avec l’arthrose qui m’a attaqué si tôt…Et ton père, quatre ans en Indochine. Quatre ans d’attente, comme si la guerre n’avait pas suffi… Attendre…. »

Du plus loin que remonte mes souvenirs je la vois voûtée sur sa canne dans une marche bancale, écrasée, traînant ses jambes devenues lourdes et sans forme. « L’urgence et l’attente ce ont les deux maladies de la jeunesse…on les attrape en même temps, elles se nourrissent l’une de l’autre…. Après la mort d’Albert, il y a eu Georges… là aussi j’ai attendu…ses virées le soir, ses absences, ses retours dans des états pas possibles…au début à l’auberge on attendait les clients, on attendait les saisons. En hiver on attendait l’été, et l’été on attendait l’hiver, toujours en retard d’une saison, d’une paix, d’un repos… et puis l’arthrose toujours, jamais en retard, elle… j’avais l’impression qu’elle me prenait tous les os, les uns après les autres…. »

Alors je la regardais, bien calée dans ses dernières résistances, les mains posées sur ses genoux. Ses mains tordues, noueuses comme de vieilles racines déterrées. Et ses yeux qui ne savent plus fixer vraiment, parce que les images qu’ils voient n’appartiennent plus au présent de l’horloge. Elle n’avait plus réellement de lieu, sinon cet entre temps de l’attente. « Tu comprends…l’attente c’est l’arthrose de l’âme, et une fois qu’elle est déformée aux articulations de la joie, les mouvements du coeur sont aussi douloureux que mes genoux, que mes pieds, que mes doigts….un jour tu as quinze ans et c’est la foudre et les flammes dans ton corps, dans ta tête… un fétu de paille… après il te reste les cendres…. Là, je suis sur un lit de cendres…et je n’ai pas peur… je n’ai plus peur…J’attends… Je ne sais faire que ça, alors je le fais. Toi aussi tu as de l’arthrose à l’âme…soigne-la, ne fait pas comme moi, l’attente c’est une vraie maladie. C’est la maladie du temps qui passe… en fait c’est la maladie du temps perdu, une sorte s’excroissance de temps, comme un cancer, une prolifération de temps sur le temps à vivre… »

« L’attente vide ta parole, elle avale tous tes mots…dans l’attente jamais rien ne vient, jamais, ou si peu, ou si décevant….moi, j’ai été au bout de ce temps vain, alors parfois j’en ressens une sorte de jouissance… mais tu sais, c’est rare…. »

Souvent je la voyais assise, les mains posées sur ses genoux, à la fois droite et ratatinée, dans ces poses que nous inflige la vieillesse. Elle accompagnait ainsi le déclin de la lumière, sans bouger, comme si elle s’exerçait à l’immobilité, ce n’était pas la paix, pas la sérénité, c’était l’attente tenace et orgueilleuse, inutile, mais qui valait mieux que l’abandon. Comme si la dernière attente portait une révélation glorieuse.

Quand elle partit, quand tout fut éteint, elle était paisible, dans son lit. C’était au petit matin. Claire avait anticipé la pose en croisant ses mains sur sa poitrine sur les draps blancs à peine froissés. Ses mains calleuses, ses mains de racines amères et douloureuses. Les traits de son visage étaient adoucis, soulagés. Elle était à l’heure au rendez-vous.

Pourtant, l’attente est l’autre folie de l’amour… Elle, elle l’attend. Lui, il est parti pour quelques occupations d’homme vain, le travail, la guerre. Elle, elle est restée derrière la porte, elle a embrassé une dernière fois ses lèvres, puis le creux de sa main et elle a fermé la porte. Elle a respiré à plein poumon ce silence nouveau. Peut-être qu’elle a pleuré… un peu…en silence, et elle s’est assise au plus profond de son cœur. On pourrait la voir s’agiter en tous sens, on pourrait la croire aux prises avec mille taches, mille travaux….non, même vibrionnante elle est assise, elle attend. Elle est dans la pénombre de son amour, elle veille sur la flamme qui la consume, elle brûle d’une joie indicible et secrète. Et plus les jours passent, plus elle grandit. Et plus les heures s’étirent, plus elle devient immense. Souveraine. Elle rentre dans la toute puissance de l’amour. C’est l’attente folle, déraisonnable. En accueillant cette attente, loin de s’éteindre, elle s’augmente. Et chaque heure est un échange lumineux. C’est l’offrande pure. Car il est des attentes qu’aucun retour ne saurait retenir ou apaiser, il est des attentes inaltérables. Elles sont aussi blanches qu’un paysage de neige, aussi profondes qu’un océan. Ce sont des attentes folles. Les premières marches pour l’éternité.

Mamie, je suis de cette attente folle sans raison, c’est ma façon de déchirer mes chairs assez fort pour y faire tenir le ciel et son infini. Ce soir je respire le silence, et j’attends. Je n’attends rien ni personne, j’attends large et ouvert offrant ma béance aux étoiles….

Franck.

7 mai 2006

Le temps de Saturne....

A un certain moment on sait qu’on est au fond. Qu’on est au cœur du dur. De la résistance la plus archaïque. Celle qui nous tient à la gorge, au ventre. Une sorte de ciment. Lourd. On le sait parce que les gestes deviennent épais. Les mots se collent les uns aux autres sans vouloir signifier quoique ce soit. On est dans un ralenti plat, sans forme, sans espace. Comme à travers la vitre. Et la pluie sur la vitre. Et les gouttes qui s’écoulent comme des secondes liquides. Le temps qui fuit en eau trouble sur la vitre où coulent les gouttes de pluies. En face, le monde. Entre lui et nous, la vitre. La pluie. Rien des bruits du monde ne nous parvient. Il ne répond plus. Ou alors, à coté. Temps saturnien aux anneaux en forme de menottes. Cercles de silence et l’isolement. Bon appétit Saturne ! Comment vont tes enfants ? A force de manger du temps on a plus faim. Ca fait un poids sur l’estomac. Avaler chacune des heures que l’on a enfantées. Mastiquer son avenir, ou ce qu’il en reste. Féroce repas. Goya t’a vu sortir de la nuit espagnole. Depuis on sait ce qu’il se passe derrière la vitre, derrière la pluie. Derrière l’opaque et le lourd. On sait de quoi est fait le cœur du dur. J’ai déjà mangé les cendres de mon père, que pourrai-je prendre en dessert ? C’est le temps des constellations lointaines et froides aux anneaux de fer. On ne les connaît pas, leurs lumières meurent bien avant de nous parvenir. Il y a un coin du ciel où les lumières mortes s’échouent, c’est une vaste étendue noire où agonisent les restes épuisés des rayons scintillants. C’est un grand champ d’espace ou les aubes expirent, où les soleils imprudents s’éteignent. Même la nuit craint de voir s’élever le grand arc-en-ciel noir, l’arche de temps impossible, de voir s’élever les marches du pays de l’attente vide, avec le grand brasier noir de la suspension, des délais, des retards, des syncopes.

On est d’un désir inavoué, inachevable, inadaptable, on est d’une excroissance, d’un vide, d’un rien, d’un vain, et nos bulles d’espérances nous pètent à la gueule. Alors on peut bien rester effaré, le nez appuyer contre la vitre, contre la pluie, avec des mots de ciments collés entres eux au fond du palais, collés au fond de la gorge, collés aux chairs de la bouche. Cendres.

Je ne suis pas d’ici. Je ne suis que de passage. Que d’un passage qui s’éternise. Je ne suis d’aucune joie, d’aucun bonheur. Je ne suis d’aucun regard. Je ne suis qu’une perspective, qu’une ligne de fuite. Une illusion. Pire, une erreur. Les lendemains ont le goût des hier. Rien, n’invente rien. Je ne suis pas d’ici. Je suis de derrière la vitre, de derrière la pluie, de derrière ces gouttes qui fléchissent comme les larmes qui plissent les rebords des chagrins. Je suis du pays de Saturne et de la marche circulaire sur ses anneaux de fer. Et de ces grandes plages au sable d’absence, aux galets coupants de défaillance, avec ses vagues d’omission et d’oubli. Du pays de Carco avec ses soirs qui s’effilochent, avec ses aubes qui ne ressemblent à rien, avec à ces sons d’accordéons essoufflés, avec surtout cette pluie fine qui n’en fini pas de tomber sur le regard, et sur la ville, sur le corps des filles de tristesse. Je suis du pays de Corbière, avec sa poésie en forme de croûte sur des blessures qui suintent.

Il y a des bateaux qui partent, et puis il y a ceux qui reviennent. Je suis de ce retour. Voilure défaite, rêves déshabillés, rompus comme un mat. Déroute des retours. Avec lenteur. Et ce poids sur l’estomac de Saturne.

Je me souviens, c’était bien au sud de Colomb-béchar. Un pays de dunes. Un continent de dunes. Je me souviens je suis monté sur celle qui me paraissait la plus haute. Je me souviens de ce qui m’a percé à ce moment là. Une pensée d’une clarté invincible. Tout le raccourci de ma vie, tout une déroute à vivre. Là, devant cette étendue de sable. A un certain moment on sait qu’on est au fond. Qu’on est au cœur du dur. De la résistance la plus archaïque. Celle qui nous tient à la gorge, au ventre. Une sorte de ciment. Lourd. J’ai dix-neuf ans, et là je sais. Je sais toute la suite. Brusquement. Dans l’évidence du paysage sans fin. Comme si le doigt de dieu me désignait. M’assignait. A cet éternel retour. A des appétits de cendres. Et a cette attente vaine. Interminable. A la vitre. A la pluie. Et la nuit est tombée. Et j’ai eu froid. Et j’ai su ce qu’était le pays qui se trouve après la solitude. La back-room. Le carré VIP. Bienvenue chez les ombres ! Derrière la dune, une autre dune, un autre silence. Mon rêve de Petit Prince s’est arrêté ce jour-là. A cet instant de l’assignation. Pas de rose, ni de mouton, ni de renard, pas d’étoile en forme de grelots. Sans doute qu’écrire c’est revenir à cet instant de la dune du sud de Colomb-Béchar….

Peut-être… Au fond, je n’en sais rien…

« Papa, à table !...j’ai faim de toi !...les vivant sont décevants, ils manquent de goût et de saveurs… aujourd’hui je préfère tes cendres… »

Franck.

5 avril 2006

Peut-être.....

Je m’étais dit que je passerai sous silence l’anniversaire du blog. Que ces choses là sont puériles, que je n’aime pas les anniversaires d’une façon générale… et puis voilà…je suis en train d’écrire ce billet.
Un an. Un an d’écriture avec la vie qui va autour. Les espérances, les illusions, les joies, les tristesses. Un an à user ma mémoire, à chercher du sens, là où régnait le chao, à défricher ma terre, à incendier les quatre coins de mon ciel.
Ici, j’ai eu de vrais bonheurs. Des rencontres. Mais aussi toutes les traces des uns et des autres laissées sous les textes. Ces petites marques qui nous font penser que, tout compte, et que nous sommes comptables de tous. Oui, c’est bien ces petites traces qui nous rattachent, à hier, à demain, et qui soutiennent le pas. Traces aériennes comme le vol des papillons à coté du pèlerin. Les rêves, pour être arrachés, ont besoin d’un regard, d’une attention, parfois d’un souffle. Car ils sont légers, un peu comme s’ils étaient le duvet de l’âme. Un an, à user la pierre de l’écriture, avec simplement le bout du doigt…et ce clivage de la lumière au moment de l’écriture.
Et peu à peu, sans que je m’en aperçoive vraiment, un orage montait. Peu à peu, presque à mon insu je quittais des ténèbres pour d’autres encore plus ténébreuses. Chacun de mes pas me guidait sur des sentes de plus en plus étroites, qui demandaient toujours plus d’attention, plus d’efforts, plus de renoncement, plus de consentement. Oui, je cherchais le geste, oui j’essayais ma voix, et plus je cherchais, plus j’entrais dans ce nouvel exil, aux murs plus droits, aux gouffres plus obscurs, à l’aridité plus exigeante. Exigence d’un vouloir intérieur, vers plus d’ascèse, comme si l’écriture débordait sur la vie, comme si elle devenait la vie.

L’origine de ce blog, on s’en fout. Les péripéties, on s’en fout. C’est maintenant que les choses commencent. Toujours. Les mots œuvrent dans un temps qui ne nous appartient pas et dans un espace imprévu. C’est leurs mystères. Leurs secrets. Le surgissement. La révélation. Je n’ai jamais écrit le passé, le croire serait une erreur, la mémoire n’est que de l’instant présent. Les mythologies ne disent que le présent, seulement parfois l’avenir. J’écris du présent. Toujours. C’est le geste. Là,  dans son recommencement. Dans la recherche de l’épuisement. De  la coïncidence. Avec le vertige et la crainte. La perte aussi. Et la solitude qui borde les jours, les nuits, qui fouraille la chair. Je ne classe pas, je prends ce qui est là, ce qui arrive sans mettre dans des catégories ou dans des organisations préétablies. Ici, c’est devenu le lieu de l’ignorance. Peu à peu. Ici, je ne témoigne de rien, car tous les témoignages sont faux et sacrent que les juges. Tous. C’est d’ailleurs ce qui les différencie de la littérature. Et un orage montait. Je sais qu’il n’est plus très loin. Ecrire n’est pas neutre, parce que les mots viennent du suintement, et de ces flaques de souvenirs que le soleil irise un court instant. Là. Une souffrance sans véritable douleur.

Dimanche je suis dans le train. C’est la fin d’après-midi. J’ai ouvert mon ordinateur. Devant moi la page. Le dessin de la page. En face de moi une femme avec sa fille. C’est forcément sa fille. Elles se ressemblent toutes les deux. La femme s’est retournée vers la vitre et s’est recroquevillée. Au départ, elle a les yeux dans le vague du paysage qui défile. Des yeux tristes, des traits durs, une peau accablée. Elle est encore jeune, peut-être trente-cinq ans. Mais semble si fatiguée. Peut-être qu’elle fut belle. Là, elle est cendre. Elle est au bord. La petite a quatre ou cinq ans. D’une beauté lumineuse, évidente, de grands yeux qui s’écarquillent. Elle dessine. Elle chantonne : ham stram grame pic et pic et colégrame bourre et bourre et ratatam…ham stram grame… Je lève les yeux et je vois ce tableau. La mère et l’enfant. La mère qui fixe maintenant l’enfant qui dessine. Le regard désespéré de cette mère. Son visage est défait, ses cheveux sont défaits. L’enfant dans la seule lumière de son âge chantonne et tire la langue en s’appliquant à tracer des traits de couleur. Et puis la mère tourne un peu plus la tête vers la fenêtre. Elle ferme les yeux. Elle ne dort pas. Elle pleure. Le bruit du train qui perce le paysage. Elle pleure. Le gris noir de ce ciel. Et cette femme qui pleure, en fermant les yeux. Je vois les larmes. Elle ne fait aucun geste pour les cacher. Elle est déjà plus loin. Elle a changé de correspondance, de train, de pays, d’univers, elle est dans l’envers de la vie, dans l’envers du décor. Les larmes coulent lentement pour signifier la profondeur et la grande détresse. Et puis, l’enfant regarde sa mère. Et l’enfant arrête sa mélopée. Et l’enfant se tourne. Et fixe, maintenant, sa mère intensément. En silence. Sans un mot. Comme ça. Dans un mouvement qui se sidère. C’est alors que ça commence.
La mère ouvre les yeux et voit l’enfant qui la regarde. Sa fille. Toutes les deux se regardent. Là, comme ça. En silence. Et ça dure. Et elles se taisent. L’enfant est toujours dans cette pose de sidération, levant les yeux vers sa mère. Elles se fixent. Je voudrais fuir, ne pas assister, ne pas être dans cette impudeur là, que de voir ce qu’elles se disent avec les yeux, et la désespérance et le silence. Cela dure plusieurs longues minutes, sans un geste, sinon ces deux regards perdus l’un dans l’autre, absorbé l’un par l’autre. Le soleil derrière les nuages gris et noirs joue avec les ombres sur ces deux visages. Pas un mot, pas un seul mot. Et pas un geste. Et pourtant tout est là. Dans la tension impossible, inconcevable de ces regards. Tout est là, de l’amour et du destin. Je sais que la première prière du monde à commencée ici, dans ces yeux là. Dans ce train. Depuis toujours, dans ce train qui n’en fini pas de rouler et de traverser des paysages indifférents. Je ne sais pas si j’ai déjà vu quelque chose de plus beau que ce regard, entre cette petite fille et sa mère. Je ne sais pas si déjà vu quelque chose de plus désespéré. Ici, précisément ici, les mots n’existent pas.  Rien ne peut dire. Il n’y a que la brutalité d’un silence arraché et tenu par orgueil juste au bord de l’anéantissement qui peut supporter la lumière du jour mourant

Juste avant la fin du jour.
Juste avant la fin des temps. Dans ce train fou, dans cette vie folle. A un moment il existe un lieu de l’amour silencieux et infini. Là dans ce train. Dans cette clarté tremblante, dans l’immobilité des yeux, dans cette concentration éperdue de l’enfant vers sa mère. Là, à cet instant on est au-delà de toute raison, au-delà de toute explication, au-delà de tous les dieux de toutes les fois, de toutes les lois, on est à l’instant du miracle et de l’efforcement, on est dans l’affirmation la plus absolue, parce que la plus nue, la plus exigeante parce que la plus souveraine.

Puis, toujours dans le silence, les larmes coulèrent sur la joue de la petite fille. Il faut bien comprendre, elles ne bougent pas. Elles ne disent rien. Il y a seulement le train et elles. Leurs lèvres ne tremblent pas. La seule manifestation divine ce sont leurs larmes et ce fracassant silence. Et le glissement sourd sur les rails. Il y a à ce moment comme une libération et comme un aggravement. Peut-être que ce train aurait pu exploser. Peut-être que quelque part dans le monde il est arrivé une catastrophe à cause de cet aggravement. Peut-être. Peut-être que ça compte quelque part des trucs comme ça. Peut-être qu’il en reste quelque chose des trucs comme ça, dans un lieu du ciel, dans la terre, au fond des océans, peut-être que le chant des baleines c’est justement cette histoire. Peut-être… Peut-être.

On ne peut pas atteindre par les mots ce regard saturé de silence, non on ne peut pas l’atteindre. Il y a comme un poinçon qui marque définitivement la parole et qui la scelle, qui l’éclipse. Il aurait fallu être peintre pour dire le ciel, la vitesse, l’immobilité, pour dire les couleurs qui sautent et cette ombre accrochée aux visages. Il aurait fallut être musicien pour dire la longueur, les contre rythme, les contre temps, les contre chant pour dire l’extrême tension, le silence, la suspension. Il aurait fallu être sculpteur pour dire toute l’épaisseur du temps, la forme des larmes et le poids démesuré du chagrin. Il aurait fallut être maçon, tailleur de pierres pour cette cathédrale bâtie autour de ce vitrail de pleurs. On ne peut pas atteindre par les mots ce temps dérobé au temps. Non, on ne peut pas.

Un jour on écrit pour ça, non pas pour témoigner, mais pour cette inaccessible parole, pour inventer à cet endroit du monde les mots qui le répareront. Peut-être. Pour prendre avec soi une part de blessure et la garder et l’aimer et avoir assez d’orgueil pour recommencer et assez d’humilité pour recommencer encore et encore.

Pour moi l’écriture c’est cela.
C’est l’impossible parole.
Pour moi cette mère et sa fille sont l’écriture. L’immense poussée de l’amour hors de soi, et l’immense solitude en retour. Et tenir le regard. Et ne pas trembler. Seulement l’œil dans le soleil de l’autre. Seulement ça. Et la lutte.

Petite fille, tu seras grande parce que ton silence fut majestueux. Tu as su le porter avec entêtement et abandon et grandeur d’âme, tu as su brûler dans l’incandescence du soir et de la nuit, et tu as su voler à la mort ce qu’elle nous réclame à chaque instant.

Alors, j’écris pour toi petite fille, chaque fois que je le peux, et pour ta maman….
Pas plus, mais pas moins….

Franck

(voilà pour les un an de ce blog)

18 novembre 2006

Longtemps...malgré les étoiles...

Longtemps. Dépouiller l’acte de toutes les arabesques du plaisir, de toutes les facilités, de toutes les passions, de toutes les excuses, de toutes les raisons, de toutes les déraisons. Le faire assez longtemps pour le dénuder de tout. De tout. Des justifications, des explications. Jusqu’à l’os. Au-delà de l’os. Etre dans la lenteur progressive de cet échange, de cette clarification. Cette décantation de l’être. Comme l’acquittement d’une dette. Même si ce n’est pas une dette. Donner à l’acte la chance de la durée. Uniquement la durée. Tenter d’atteindre la constance de la mort. Fabriquer du temps, même vain, même insignifiant, surtout insignifiant. Cette patience renouvelée. S’appliquer à l’acte, au geste. Sans rien attendre en échange, ni remissions, ni miséricorde. Accepter et s’appliquer. Et même si cet entêtement est désespéré. Désespérant. Même.

 

Dans chaque acte, dans chaque geste il y a d’abord une partie friable, fragile, faible, ça s’appelle l’enthousiasme. Après cela se durci. Cela s’appelle l’ennui. Et tout commence là. A cet endroit dur de l’ennui. Notre endroit, lâche, notre endroit inconstant, mou, indéterminé. C’est bien avec ça qu’il faut vivre.

 

Il n’y a là, ni grandeur, ni noblesse, dans cette usure du geste. Non, il n’y a rien, sinon l’affirmation et l’insistance de ne céder à rien. Tout acte prend sa dimension parce qu’un jour on consent à le faire, et à le faire longtemps. Ainsi le laboureur. Ainsi le pèlerin. Ainsi l’océan et ses marées. Ainsi l’attente amoureuse. Ainsi la solitude. Ainsi l’écriture.

 

Toute chose inutile faite longtemps allume une étoile ? Tout acte qui peu à peu nous vide, non parce qu’il nous dérobe, tout acte qui nous épuise parce qu’il réclame plus que lui-même, parce qu’il réclame notre substance, nous augmente ?

 

Le longtemps donne l’illusion du toujours et le toujours donne l’illusion de l’éternité. Illusion contre illusion. Qu’importe. Au bout du compte il ne restera que l’os. Et puis les cendres de l’os. Et puis, rien. Malgré les étoiles. Il faut bien atteindre la mort avant qu’elle nous atteigne. Il faut bien être mort avant qu’on soit mort. Car on pourrait aimer en chemin, et tout s’aggraverait, inutilement. Malgré les étoiles. Et les baisers de cendres. Crâne contre crâne. Os contre os. Illusion contre illusion. Malgré les étoiles.

Franck.

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