Variation sur un thème, jusqu'à l'épuisement.....(reprise)
Écrire, c’est ouvrir les veines de l’amour.
C’est une saignée dans la chair du désastre.
C’est le temps rouge de l’attente sans fin.
C’est user une pierre par de lentes caresses.
C’est polir un cristal pour éclairer sa nuit.
C’est user sa mémoire, c’est déplier ses rêves.
C’est revenir sans cesse au seuil d’un murmure.
C’est l’abondance de la solitude ; c’est la redouter puis l’étreindre dans le même temps
C’est une eau vive de douleurs, c’est la joie de s’y désaltérer, d’en avoir toujours soif.
C’est l’oubli de l’oubli, c’est l’effacement des siècles, des folies et des peurs.
C’est ne plus espérer puisqu’il n’y a plus rien à espérer, puisque tout est là, dans cette blessure somptueuse et sauvage.
C’est descendre vers l’obscur de nos légendes, c’est sacrer le mystère, c’est frissonner sans trembler, c’est errer sans jamais être perdu.
C’est n’être défait de rien ou de tout, c’est sans cesse refaire le même geste, toujours plus lentement, c’est un songe sans illusions, mais tout en gravité.
C’est peser juste assez sur la blancheur des mots pour en extraire la stridence.
C’est accueillir l’effondrement comme une aube rédemptrice, dilapider les trésors cachés de nos vies décomposées.
C’est refuser toutes les richesses, puisque chaque mot appelle une pauvreté toujours plus grande, toujours plus nue.
C’est charger un navire, prendre le large sur la peau tendre de l’horizon.
C’est prier dans des cathédrales de silence, loin de toute clameur, dans l’absence absolue, c’est être un et innombrable, bouleversé d’urgence.
C’est être sans toit, sans feu, c’est habiter un chant, c’est brûler infiniment, en pure perte, en pur don.
C’est être sans dieu, et pourtant croire à la résurrection de la chair.
C’est s’ouvrir les veines de l’amour, en laisser couler le sang jusqu’à l’abolition des temps.
C’est tendre l’oreille au passé, c’est se souvenir de ce souffle sur le souffle, de cette chair sur la chair, de ce blanc sur le blanc.
C’est retrouver cette enfance éperdue, cette langue blanchie par l’amour, cette langue offerte avec la première nourriture.
C’est retrouver une langue qui nous précède.
C’est retourner à ce premier sang, à ce premier murmure, à ces premiers silences, à cette première folie.
C’est être dans cet arrachement, dans cet envol au milieu d’une tempête, dans cette chute soudaine au cœur d’un vide terrifiant et miraculeux. Consentir à ce ciel désolé, simplement consentir.
C’est traverser un amour rouge comme le sang, tranchant et bleu comme une lame aiguisée, ardent comme le feu d’une forge, un amour ravagé de silence et de vent.
C’est aller vers l’étreinte, recomposer les corps de l’étreinte, recomposer le corps des dieux.
C’est nommer passionnément, jusqu’à ce que la langue vienne à manquer. Passer du cri au chant. De la peur à la joie.
C’est vouloir quitter la nuit pour rejoindre le silence.
C’est rentrer dans la lumière du nom de l’amour.
C’est résister au temps, tracer une ligne qui relie des mondes irréparablement déchirés. Écrire est une naissance à l’envers.
C’est installer un silence dans le bruit de la langue, le primordial silence.
C’est cette façon d’être au monde, ou de ne plus y être. C’est interroger le silence, en glaner une once de lumière. C’est user le temps, le polir longuement pour en obtenir quelque élixir subtil. C’est entretenir un feu avec de minces brindilles d’encre usée. C’est écouter dans la foule le bruit que fait la solitude et dans la solitude les rumeurs de la foule. C’est ouvrir des portes interdites avec la seule clé des mots. C’est se croire riche, et se vouloir pauvre, être désarmé et pourtant invincible. C’est mourir plusieurs fois par jour et renaître pour que demain advienne. C’est dormir dans l’attente, et se réveiller dans la prière.
C’est mettre un ciel de solitude entre soi et le monde, pour se sentir assez déshabillé, pour s’en sentir plus proche.
C’est se donner la chance de l’après, de l’encore, du prochain. Du toujours. Alors cette vacuité appelle l’infini. Écrire anticipe l’espace, et le temps. En inventant le lieu de nos prochains pas. Ils sont le pas avant le pas. L’acte avant l’acte. Les mots, nos mots, créent du vide, du rien. C’est là que l’on habite, c’est là notre plus belle demeure.
C’est quitter les contours définis de l’île. C’est être du côté des eaux, avec le trou de l’île en plein cœur. Puis le vent dans l’écume. Le scintillement dans l’éternel mouvement. Écrire, c’est cracher sur sa vie, avec dans sa bouche une peinture arc-en-ciel, comme le sauvage dans sa grotte qui crachait sur sa main appuyée sur le mur, pour en inventer la forme. Le contour de sa vie. Comme pour nous dire que tout arrive à cette jonction du dehors avec le dedans. Comme pour nous dire l’océan troué par sa main, par son souffle, par sa salive. La main en pochoir devient le premier poème, né du souffle et du crachat. De la déchirure des formes. De leur débordement.
C’est inventer un continent disparu. Où Il habite. Où j’habite. Où nos corps s’additionnent dans les angles des mots. Dans le cri.
C’est être sur la ligne de faille, toujours au bord d’une invocation, toujours sous la menace d’une imprécation. Nous sommes maudits, nous le savons, et nous puisons là toute notre bonté, toute notre joie. Nous sommes maudits, mais l’écrire allume un ciel étoilé.
C’est définir une frontière. À la fois une limite, un passage. Un au-delà de la limite. Écrire est un lieu de passage où la langue et la voix partent pour l’exil.
C’est tracer une frontière. À la fois une limite et un passage. Un au-delà de la limite. Écrire est un lieu de passage où la langue et la voix partent pour l’exil.
C’est passer la ligne imaginaire de l’être. La ligne inimaginable.
C’est entrer dans un ordre de signification différent.
C’est labourer les champs du souvenir, pas pour dire le passé, mais pour se croire encore vivant. C’est aussi consentir à l’inachevable. C’est poser là une lumière sur la margelle du vide, une étoile au bord du néant. Écrire dit bien cet ourlet de tristesse cousu avec un fil d’or pur.
C’est engager tout son corps dans la parole. Tout. Même le sang s’il le faut. Surtout le sang.
C’est labourer, avec lenteur et détermination. C’est labourer son corps, sa chair, sa mémoire. C’est appeler la rêverie, n’en recevoir que la poussière, ne pas s’en contenter.
C’est vouloir le plus, le mieux, le toujours, l’irrévocable. C’est savoir notre finitude, mais continuer à croire en l’éternité. C’est ne rien lâcher, même dans l’abandon. Ne rien lâcher. Tenir. Tenir la note et le texte, comme on tiendrait la main de l’amoureuse.
C’est aimer, c’est témoigner de notre solitude, puis l’encrer pour l’offrir, c’est poser une forme là où il n’y a que chaos, et célébrer le manque puisqu’il est promesse.
C’est presser l’éponge, évacuer l’eau du temps pour faire entrer le silence dans les fibres de l’âme.
C’est détrôner les dieux. Comment pourrait-il en être autrement ? Que vaudrait une parole qui ne viserait qu’à les servir ? Il n’y a pas d’orgueil là-dedans. Simplement le déploiement d’un geste nécessaire. Écrire, c’est bien tracer le domaine des dieux pour y mettre le feu. Pouvoir contre pouvoir. Magie contre magie. Miracle contre miracle. Écrire, c’est nommer l’infinie négligence des dieux.
Écrire, c’est être traversé par une question, toujours la même. Qui ne se dévoile jamais de la même façon, sauf dans cette sorte de dérobement, cette esquive qui nous fait chanceler. C’est être traversé par une stridence, une urgence sans objet, puisque le sens d’écrire est toujours en deçà de l’écriture. En deçà, ou à côté, un « ce n’est pas cela » qui se défait en nous. Écrire, c’est déjà échouer, mais cet échec est la seule force à opposer à la peur et au néant. C’est s’approcher, sans jamais atteindre. C’est savoir que rien ne sera jamais atteint, mais s’approcher sans cesse. Alors, on recommence. Toujours plus loin, toujours plus profond, toujours plus seul. Le silence est le métronome des mots. Il bat en nous. Écrire, c’est traverser un silence pour aller sur l’autre bord, l’autre rive. Mais les bords et les rives n’existent pas. On le sait. Écrire, c’est se défaire de ce savoir. C’est ne plus rien savoir. C’est aller.
Écrire, c’est retrouver ce sommeil plein de couleur, de chaleur où l’amour n’est pas promis, mais donné comme une éternité, offert comme la première nourriture, la seule dont nous n’aurons jamais besoin. Écrire nous fait retrouver ce rêve où nous ne sommes là pour personne sauf pour le murmure incompréhensible, attendri, d’une mère devenue folle parce qu’elle s’est enfin oubliée et qu’elle divague dans les méandres de notre visage, de son amour éperdu, un amour-océan sans limites. Un jour, on écrit, et c’est ce seul murmure qui compte parce que lui seul peut couvrir le vacarme du monde. On ne saura jamais si cela peut faire un livre : on est dans le pur bercement de la langue, dans l’oubli de sa propre présence, dans cette musique qu’il faut prolonger jusqu’à la fin des temps. On est envahi par le blanc de la page, et les mots viennent parfois nous secourir du vertige. Ils sont les traces, les signes qui nous relient au ciel, à la terre. Et l’encre nous retient de sombrer dans la défaite toujours imminente.
Écrire, c’est s’égarer dans une enclave de temps. Une sorte de crique. On n’y accéderait que par le chemin escarpé de la parole, par une voix transgressée, une voix méconnue, une voix étrangère à notre voix, par la muqueuse d’un monde que nous ne savons pas habiter. Écrire serait appartenir à la terre sans y appartenir. Une crique ou une île sauvage. Quels sont les lieux inhabités en nous ? Quels sont les lieux escarpés ? Quelles sont les étendues dévastées ? On vient tous d’une humanité fracassée. Écrire est sans issue. Peut-être quitter la crique par la mer, quitter l’île. La seule brèche se trouve dans le bercement de l’horizon. La solitude exténuante, caniculaire. Il y a là un désir mortel. Inexplicablement mortel. Un point de violence abrupte, que l’écriture délie dans la coïncidence des temps. La brûlure des chairs. La brûlante patience des constellations. Écrire, c’est déjà la mort. On vit dans un temps écrasé. On écrit dans un temps sans limites. Puisque c’est déjà la mort.
C’est accueillir cet autre de nous. C’est consentir. C’est se défaire de nous. C’est l’entêtement du geste. L’acharnement d’une répétition qui nous efface peu à peu. Un labyrinthe de miroirs. Où se démêlent l’absent de l’écriture et le présent du texte. Où se dédoublent les voix. Écrire, c’est un peu comme l’impossible patience amoureuse. Un feu sous l’orage.
C’est maudire la parole. Invoquer le silence dans des phrases trop bruyantes.
Écrire, c’est dire, mais dire n’est jamais vraiment lisible, puisque dire se fait au couteau, juste entre la chair et l’os. Dire, c’est signifier. Signifier, c’est toucher du doigt le soleil et chaque étoile du ciel. L’écriture révèle la trace du couteau à chaque souffle de la voix.
Écrire, ce n’est pas parler. C’est dire. Dire la voix en nous. Révéler sa présence. Dévoiler.
Écrire, ce n’est pas parler. Car on ne dit jamais rien, rien qui tienne dans un univers en expansion. Car parler, c’est contredire la voix de l’ombre. Parler, c’est faire taire la voix de l’ombre. Le réel, le vrai, toujours cette dualité. Cette déchirure.
Écrire, ce n’est pas parler. Car parler, c’est se ravaler à chaque mot, à chaque idée, c’est se renier inlassablement par désespoir, ou vacuité, ou peur, ou lâcheté. C’est le bruit de nos pas, et leurs traces qui s’effacent. Une impatience exacerbée. Ce ciel qui s’assombrit.
Écrire, ce n’est pas parler. Notre voix le sait. Elle, qui pèse sur nos mots pour les rendre impraticables, elle, qui trace des arabesques devant nos yeux, tissant de terribles linceuls avec les fils coupés de nos souvenirs, de nos amours.
Écrire, ce n’est pas parler. Pourtant, écrire porte la voix. Une voix qui erre en nous. Écrire, c’est l’antimatière de la parole. Un trou noir de l’espace des mots. Le trou noir de l’attente, des tempêtes de l’attente, et du soleil de l’attente. Léger comme une grâce…
Écrire, ce n’est pas parler. Pourtant, écrire porte la voix. Pas la voix de notre bouche, pas celle de nos dents, de nos lèvres, de notre langue. Écrire porte une voix. Une voix de nous. Une voix qui erre en nous. Quelqu’un parle en nous bien au-delà des sons émis. C’est un interminable monologue. La litanie infinissable.
Écrire, ce n’est pas parler. C’est chanter juste avant la mort.
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Écrire est une désunion, une désolidarisation. C’est quitter l’ordre du monde pour rejoindre le chaos du vivant. Le chaos de l’azur. Un ouragan de bleu dans la symphonie des étoiles.
Écrire est une tentation pour briser les chaînes bruyantes du monde. Mais écrire échoue à ce vouloir et le sait. L’écriture est le produit de cette première mise en échec. De ce premier ratage. C’est une tragédie. L’écriture, c’est d’abord le chant de cette tragédie. La geste. L’odyssée. La tentation de relier la voix au silence.
Écrire est ce lent travail du feu pour décoller l’enveloppe. Un équarrissage minutieux. Le dépeçage d’un cadavre. Écrire, c’est dessiner les contours d’une île inconnue, c’est trouer l’océan.
Écrire est une nostalgie d’un monde qui n’existe plus. C’est une maladie du vivre, qui nous pousse à retrouver les premiers temps du silence, de la peur, de l’affût. Se sentir traversé. Emporté. Englouti dans l’instant qui précède tous les instants. Débarrassé des jours.
Écrire est une folie, la seule qui nous fasse souvenir qui nous sommes. Ce n’est pas une occupation. Parfois, c’est un destin. À coup sûr une malédiction.
Écrire n’est rien, sinon le consentement à ce rien. L’infinie jouissance du désespoir.
Écrire est un geste déjà advenu. C’est parler une langue morte. Écrire, c’est maintenir le geste qui en se dévoilant, défait la langue même dans laquelle il prétend se déployer. Une marée à l’envers, où la mer ravale une à une ses vagues, découvrant un vide toujours plus grand… Saturne dévorant ses enfants.
Écrire est sans savoir, c’est ce qui défait les livres, ce renoncement à toute explication, cette patience d’une parole crucifiée, béante. Une parole de nuit, avec le retour de l’abandon. Sans cesse le retour de l’abandon.
Écrire est sans savoir. Un cri, avec la face effarée par une peur qui ne dit pas son nom. Un silence l’accompagne, un long silence prémonitoire.
Écrire est une épreuve. Toujours.
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Écrire, c’est autre chose qu’écrire. C’est avant tout signifier le feu, et tout ce qui pourra détruire le feu. Le feu séparé de la chaleur. Le feu comme principe d’ascension et de disparition. Chemin de retour à la nuit. Retour à la nuit lumineuse.
Écrire, c’est le moment où l’on n’écrit pas. L’instant qui sépare deux mots. Deux phrases. Deux chapitres. Deux textes. C’est l’élan qui cherche à se survivre. C’est cet élancement de tout le corps dans l’espace inconnu qui sépare les mots de leurs cortèges de sons, d’odeurs, avec le glissement du sens dans la recherche d’une couleur plus juste, d’un saut plus net dans le vide, toujours recommencé, toujours réinventé.
C’est cette hésitation brûlante qui nous pousse comme une fatalité à rechercher le plus clair de notre eau, c’est faire la place à cet Autre qui nous suit en silence dans l’ombre de nos gestes, sur la pente de nos actes, jusque dans la plus intime de nos pensées ou le plus secret de nos rêves. C’est la paume des heures.
C’est le mouvement que l’on fait pour se saisir d’un oiseau. Juste le mouvement. L’élan. Un élan qui efface un mystère, qui en ouvre un nouveau. Comme si le geste toujours vain réveillait l’éternité.
C’est une marche aveugle, la main tendue vers un noir toujours plus profond.
C’est le double mouvement qui tente de nous en éloigner, mais qui nous y ramène. Toujours. Dans chaque texte existe une fatalité. Il y a ce mouvement de la vie, de la mort. Il y a ces mêmes mots entre les deux élans du mouvement, cette tension de quelques mots jetés au hasard de la page, qui se regroupent, pour nous signifier, pour nous éprouver un peu plus.
C’est un grand vent qui secoue les branches de l’âme emportant les feuilles les plus faibles, celles qui ne tiennent que par le doute, et qui deviendront les mots les plus brûlés de ta langue.
C’est l’étreinte des cieux. Assez de vie dans la mort qui vient. Assez d’amour dans la vie qui reste. Assez de joie dans la peur qui s’efface.
C’est l’intention sans intention. La volonté sans volonté. C’est un désir avant que le désir s’incarne. Écrire nous vient de l’après, de ce retournement des chairs, d’un futur qui n’a pas de nom, que seul le texte désigne. D’un possible. Arriver les mains vides dans une sorte d’agonie vigilante. Attendre. Arriver au pied d’une éclipse et encore attendre. C’est une ignorance solennelle qui nous fait longer les flancs de l’abîme.
C’est l’histoire de ce chemin qui part d’un silence, et qui va vers un silence.
C’est cette tentative impossible de dire l’indicible, le temps d’avant la langue. La voix qui parle en nous, c’est notre chair qui résiste, ce sont nos os qui se remémorent.
C’est le sacre du manque, du mouvement qui exige qu’on le dépasse pour le prolonger dans les flammes du désir.
C’est le perdu, c’est ce qui manquera toujours à la chair, mais qui la rend supportable, c’est ce qui l’épuise sans cesse, c’est le froid que nous sentons au cœur du feu qui brûle.
Écrire, c’est d’abord un amour qui ne tient plus à l’intérieur du corps, comme si les dimensions n’étaient plus adaptées.
Écrire, c’est le surgissement du mot. Aimer, c’est le surgissement du nom. Nommer est dans ce surgissement. Écrire, c’est faire naître ce que le silence pourra emporter. Le silence ne vaut que par le mot qu’il contient.
Vivre, c’est être dans le décalage, la non-coïncidence. Écrire, c’est prolonger cet espacement. C’est l’agrandir. C’est l’aggraver. Jusqu’à l’impossibilité de vivre.
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Écrire prolonge un rêve commencé il y a longtemps, dans l’enfance, un rêve commencé quand nous étions blottis dans le plus fragile abandon du regard de notre mère.
Écrire nous vient d’un premier langage, d’une première voix. Une voix insensée. Une folie de langage.
Écrire naît d’un terrible paradoxe, la mort la plus sauvage au cœur de la vie la plus tremblante.
Écrire revient toujours à dire la fin du monde. À mettre le passé comme horizon, à inviter la mort à sa table. Écrire, c’est finir, c’est toujours finir, avec assez de joie pour recommencer, inlassablement, dire la fin avant la fin, dire l’insoutenable avec assez d’espoir. Déployer son regard sur la lande, sans frayeur, regarder le désert de la lande, des brumes, du vent, du froid, puis aller, aller sans cesse plus loin, plus au froid, plus au vent, toujours plus vivant.
Écrire définit une liberté que nos gestes répudient. Écrire dépasse notre liberté. Écrire, c’est ce qui vient après. C’est ce qui advient après la traversée du désert, dans un pays qui outrepasse nos gestes, nos jours.
Écrire désigne notre solitude, lui donne un nom.
Écrire efface les horizons en plongeant vers l’abîme. Plus on écrit, plus on s’enfonce vers la nuit. Vers la nuit silencieuse, une lente descente du signifié à l’insignifiable. Du mouvement à l’écrasement. Le temps du texte est un temps écrasé. Un temps sans durée, un temps dans l’épaisseur de la nuit.
Écrire nous donne l’illusion d’une mise en ordre. Au chaos du monde, j’inscris son propre chaos. Écrire est d’abord une désunion. Aux rumeurs du monde, notre voix étouffée s’ajoute. Du bruit sur du bruit. Du chaos sur du chaos.
Écrire n’est rien, sinon le chant. Le chant passager. Écrire, reste le sourire de l’ange inscrit dans la pierre de la cathédrale de Reims.
Écrire efface notre trace. Nous retranche de l’avalanche des peurs. Nous sommes dans un reflet de silence. Écrire délimite un bord. Une ligne franche, brutale, presque coupante. L’en deçà, l’au-delà. Il y a le bord, puis il n’y a rien. Plus rien n’existe, pas même le vide. Rien. Des lieux, des temps qui n’ont pas la force d’exister, ou alors qui ne l’ont plus.
Écrire vient d’abord d’un épuisement de la langue, puis de cette fatigue, d’un savoir qui ne se suffit plus à lui-même. Les parois de notre vie sont envahies, mais nous ne savons pas si cela nous vient d’un mal ou d’un bien, d’une révolte ou d’une bonté. C’est le prolongement d’une vie démembrée, d’une vie rendue brusquement impraticable. Inaccessible. Le bruit des jours nous devient insupportable. Écrire, c’est d’abord la vie en échec. L’amour empêché.
Écrire invente un langage là où il n’y a plus de lieu, où il n’existe que la peur, l’effroi, l’inconcevable, mais d’où jaillissent le feu et la lumière. Écrire, parle déjà une autre langue que la nôtre. Écrire, c’est passer la ligne imaginaire de l’être.
Écrire révèle les contours d’un lieu impossible. C’est une autre langue que la nôtre. Une autre voix. On n’y reconnaît pas notre vie, ni nos jours, ni nos heures. Cela ressemble un peu à notre mort. Pourtant, rien n’est triste. Même si la mélancolie s’insinue dans la voix, car écrire la rend nécessaire, incomparable, surprenante, irréprochable. Invincible.
Écrire se vit toujours dans l’annonce d’un avenir déjà révolu. Alors, écrire, revient à repousser la catastrophe ultime de la mémoire. La collision des temps contraires. D’où cette sensation d’écrasement, de jubilation enfantine. L’imminence tenue en respect. L’urgence comme viatique. La menace comme respiration. La nécessité comme sang.
Écrire nous oblige à revenir, après l’exhumation de nos morts, aux instants pauvres. Nos moissons d’écriture sont laborieuses. Peu de grains, les épis sont mangés par l’oubli, puis les rêves s’en vont avec l’été. Écrire, c’est marcher sur le chemin des saisons, se laisser surprendre par l’éclat d’un caillou, l’odeur des buissons ou de la terre mouillée après l’orage.
Écrire comprime les temps, les déforme, les rend poreux, et l’âme se faufile dans cette porosité.
Écrire appelle l’impossible de l’Autre. La solitude immémoriale, le vide qui nous sépare du monde, mais qui dans le même temps permet le monde en nous.
Écrire ne dévoile pas le secret. Écrire le désigne. Parfois, il l’efface.
Écrire tend à dire le silence, car lui seul empoigne l’éternité. Les mots dits ne valent que par ce silence qui les appelle, par ce silence qui les recueille. C’est à ce seul prix qu’au cœur du présent jaillit l’instant éternel.
Écrire scelle le silence autour du désir.
Écrire définit les contours du pacte.
Écrire refait le même chemin à rebours. La décorporation. L’écriture naît de la chair. C’est son premier mystère. Sa première révélation. Elle naît de la chair, de la voix de la chair. Elle naît de la consistance d’un toucher. De la contrainte des masses. De leur frottement. Au départ de l’écriture, se trouve le sang rouge, puis les caillots gluants. Au départ, il y a la main qui tremble. Il y a le geste. Le mouvement qui s’exhorte lui-même. Au départ, écrire, c’est extraire du vivant primitif.
Écrire commence lorsque les muses sont mortes. Sur l’octave supérieure de l’abîme. Là où le révolu reste encore à vivre. L’accroissement d’un désastre. L’inévitable développement du fini.
Écrire touche aux confins de l’univers, pour essayer de les dépasser, c’est le geste des dieux qui tracent un grand cercle de feu dans lequel ils jettent les galaxies dans un grand éclat de rire.
Écrire possède dans sa paume une flamme un peu noire pour dissimuler nos vanités, pour ne jamais oublier qu’oublier, c’est oublier la fin. Car ce qui sauve le dernier souffle, c’est qu’il ne sait pas qu’il est le dernier. Parfois on termine. Jamais on n’atteint.
Écrire travaille cette longueur, dans cette usure du temps, dans l’épuisement qui y préside, dans cet écroulement qui suit. Écrire, cela prend le temps, tout le temps. La chair, toute la chair. Cela surgit de ce point de néant qui gît en nous. C’est le retour à la voix de l’enfance, la voix dépourvue de mots, celle qui n’est encore que murmure. Ce qui prend du temps, c’est de défaire l’homme, le déshabiller de la vie qui l’écrase… Écrire, c’est puiser dans l’ennui, le meilleur de nous-mêmes. Que reste-t-il quand tout est dépecé, raclé ? Que reste-t-il de l’inutile, du vain de nos jours ? Que peut-on écrire lorsque tout a été dit ? Mal dit. Mais dit quand même. Écrire, c’est le souvenir de la terre une fois les amarres jetées. C’est la fin, après la fin. C’est trouver un chemin possible.
Écrire nous renvoie aux gestes primitifs. Aux pensées sans pensées. À l’absolue nécessité d’être, sans rien savoir de l’être. Écrire, au début, c’est ne rien savoir.
Écrire cherche à délivrer l’enfant en nous. L’enfant prisonnier de l’ennui, de ce temps abattu qui écorche ses ailes.
Écrire conjure le vide. C’est la tentative d’un dialogue avec sa part la plus irréductible, sans doute la plus douloureuse.
Écrire touche à la substance même de ce que nous ignorons. Ce qui fut ignoré sera écrit. Ce qui n’a pu être dit sera écrit. Ce qui n’a pu être écouté sera écrit. Ce qui a été refusé sera écrit. Ce qui a été perdu sera écrit. Ce qui a été espéré sera écrit. Ce qui a été pleuré sera écrit. Ce qui a été sali sera écrit. Alors, alors seulement, ce qui aura été écrit sera chanté.
Écrire était cette tentation d’établir un continent aussi vaste que l’océan. Un continent né de sa voix.
Écrire suppose une ignorance définitive et absolue ; la désespérance en un devenir littéraire.
Écrire, sans autre projet que d’oser le frottement des ombres, des mots, et de tenter dans la phrase qui se déploie de retrouver les mouvements des siècles, ceux de la mer, du vent, l’inexprimable voix.
Écrire, aimer, vivre, c’est toujours un peu dériver, se perdre avec lenteur, avec grâce. Avec constance. Passer d’un silence à l’autre, jusqu’à n’être plus que de l’eau dans de l’eau.
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L’écriture naît de la confrontation d’un vacarme et d’un silence. L’écriture naît dans ce frottement. L’inscription silencieuse de la voix. C’est une lutte, comme la vie et la mort. J’écris en silence, dans un monde bruyant. Se taire dans les bruits de la ville. Se taire au milieu de ces grognements, de ces rumeurs, de ces vociférations. Écrire là, dans cette opposition, dans ce contraste, qui révèle le lieu de la charnière, notre jointure au monde. Notre inconciliance. Être là, mais s’absenter.
L’écriture naît d’un singulier mariage, celui de la nuit et du silence. L’écriture ne vient que par des trous de silence. Dans ces espaces désertés se dessinent les contours du sens. Le réel est l’envers de ces trous. L’autre rive du ruisseau. Écrire est une traversée.
Nous restons une énigme moins pour les autres que pour nous-mêmes. L’écriture est la langue de cette énigme. Une clé semble possible. Écrire est cette quête.
Il est une saison au-delà de laquelle il faut débarrasser la langue des tourments qui l’encombrent, des émotions qui la masquent. Il est un lieu de l’écriture situé plus profond que les chairs : là se tient l’os. Écrire commence à cet endroit. Écrire commence avec la seule confrontation qui vaille, celle des formes obscures, sans nom, avec la langue secrète et mystérieuse de l’os.
Nous venons d’une déchirure. Écrire dit la déchirure. Uniquement cet instant éternel de la séparation. Vivre, c’est tenter de l’oublier. Écrire, c’est tenter d’y revenir sans cesse.
Il y a quatre mots qui tiennent la vérité du monde. Ils sont reliés deux à deux : la solitude et l’amour, puis le silence et l’éternité. Seul écrire consent à chacun. Seul écrire les maintient brûlants.
La mémoire ce n’est pas le passé, c’est le chemin sur lequel nous allons. Elle n’est pas pour autant le futur, elle est seulement la respiration de la chair. Écrire condense les temps dans le souffle.
Le silence a deux faces : la première est l’extase, la deuxième est l’épouvante. Écrire tente d’effacer ce qui sépare ces deux silences, ces infinis qui nous mutilent en même temps qu’ils nous délivrent.
Nous ne pensons que par ennui ou par peur. L’intelligence protège ou tue, c’est pour cela que l’on ne peut pas écrire avec de l’intelligence. Écrire, c’est le contrepoison. L’intelligence est si peu amoureuse.
Nous passons d’un silence à l’autre. Toujours en retard d’une harmonie. Transitoire. Avec l’idée d’un passage, d’une coupure. D’un changement de rive. Mais nous ne sommes pas d’une rive, nous sommes d’une traversée. Écrire reste ce voyage. Nous ne sommes d’aucun port, d’aucun aboutissement. Nous ne sommes que navire. Ne vivons que de vent, d’horizon, que d’écume et de sel. Nous ne connaissons la route que la nuit, en suivant les étoiles.
Dans écrire, il y a une intention. Derrière le premier mouvement, il y a d’autres mouvements. Puis d’autres encore. Jusqu’à l’ultime, qui est une énigme. Dans écrire, il y a un secret. Un impossible secret. Écrire, c’est le traquer. Le cerner. En espérant ne jamais le trouver. Mais le chercher, sans relâche. Une quête à rebours. Les mots sont comme ces taches d’encre pliées sur une page blanche, offertes à l’interprétation. Ils disent à l’envers, ils se lisent à l’envers. Ils errent dans des jeux de miroirs, maraudant ici ou là des significations arrachées à notre quotidien, à l’accumulation de nos gestes, à nos répétitions incessantes, nos entêtements. Nos avidités. Nos impatiences. Mais dans écrire, il y a un secret. Une porte scellée. Le dire serait dire le nombre de notre mort.
Ils ont inventé les chiffres pour compter leurs troupeaux. Ils ont inventé l’écriture pour y mettre les secrets, pour les brûler. Tous les secrets sont des secrets d’amour. Écrire, évite de prononcer les mots magiques.
L’écriture est l’autre nom de la mort. Vivre, c’est se savoir mourant. Écrire, c’est l’être déjà.
En perdant les lieux, nous perdons le regard, en perdant le regard, nous perdons la voix, en perdant la voix, nous perdons la grâce… Écrire ne peut dire que la défaite de l’écriture, sous peine de complicité. Écrire n’apparaît que dans une sorte de renoncement, dans un refus orgueilleux, solitaire et vaincu.
Il n’est plus temps de dire nos détestations ou nos adorations. Écrire, c’est entrer dans un lieu où rien du monde n’est dit, où le « je » s’effrite comme une ruine des temps passés, où il ne reste que la trame osseuse du désespoir. Écrire, c’est éteindre chaque lumière, afin que la nuit revienne, dans l’impossible silence.
Le cri est la première chair du mot. Il n’est pas encore vision. Il est la défenestration de notre prison, il n’a pas encore trouvé la main. C’est une chair décrochée. Écrire, c’est tenir ce cri assez longtemps pour en faire sortir les images, pour le faire passer du concevoir au voir, pour le faire devenir monde, univers, constellation. L’offrande à l’œil. L’amour dit ce premier cri à l’envers.
Tout se joue entre l’œil et la main. Dans ces allers-retours qui tentent de les relier. Écrire, aimer, c’est le même chemin, l’aller et le retour d’une vie. L’un comme l’à rebours de l’autre. Le texte est ce pont, cette arche. Le lieu des métamorphoses. Le mot est un geste qui voit.
On avance ainsi de texte en texte. Le paysage change. Peu à peu. Lentement. Le Te Deum devient Requiem. Le temps serre le sang. Écrire, c’est perdre quelque chose à chaque fois. Une perte insignifiante. Une perte malgré tout. Quelque chose de soi se vide, s’écoule. Le temps incise les chairs de la mémoire. Le temps défait le temps. On ne s’en rend pas compte. Le paysage change.
Il y a les landes sauvages, puis il y a le rivage, puis il y a l’océan. Partir toujours, et n’arriver jamais. On quitte les lieux, on quitte les autres, puis on se quitte soi-même. On ne se remet jamais de tous ces départs, de tous ces abandons. On vit dans un temps séparé. Écrire est la longue énumération de ce temps défait. La liste des noms des absents. La liste des silences.
Il y a deux pays : l’un s’appelle la bonté, l’autre la fureur. Entre les deux, l’écriture qui se nourrit des deux. La frontière n’est pas un lieu neutre, il est la confrontation. Écrire, revient à accepter cette guerre dont on ne connaît jamais l’issue. La seule bonté ne nous sauve pas, la seule fureur ne nous apaise pas. Écrire, c’est accueillir les deux en même temps. Le texte naît d’une violence absolue qui porte en elle une rémission non moins absolue. Ce qui nous guide vers l’écriture n’est jamais aussi clair que nous voulons le dire, il y a des forces obscures qui nous traversent, mais il existe toujours au cœur de la nuit la plus sombre la possibilité d’une aurore. Ce qui tient l’écriture, c’est la lutte intérieure entre ce qui nous détruit, et ce qui nous pardonne. La seule miséricorde s’étouffe au fond de la nuit d’un couvent, car nos crimes sont impuissants, sans force, pour maintenir au plus haut le poème. Sans doute que la beauté de l’œuvre n’est qu’une tentative de réconciliation, toujours renouvelée, de nos puissances de destruction, confrontées à notre générosité la plus nue.
Ce qui nous fascine dans l’écriture, ce qui nous y ramène, c’est l’inextricable. C’est la présence vivante, en nous, de deux passions mortelles, inséparables. Inévitables. Écrire ne nous sauve ni de l’une ni de l’autre.
Les arbres sont faits d’attente patiente, de solitude déployée en saison, ils sont le chant des siècles, le reposoir des dieux. Écrire, c’est faire de l’arbre. C’est mûrir sous l’écorce de la parole, la saison à venir. C’est faire du temps, dont les mots sont les graines. Écrire, c’est faire de l’arbre, c’est réunir la terre et le ciel en dépliant chaque mot avec la persévérance du bois, c’est étendre le texte en tronc, en branches, en ramures, jusqu’aux feuilles, jusqu’aux fleurs, c’est tendre ses fruits en offrande.
Il y a une voix qui vit dans l’écriture. On reconnaît l’écriture à cette voix singulière, étrange qui l’abrite. Lorsque nous lisons, nous entendons parfois cette voix. Elle n’a rien à voir avec l’oralité. C’est une voix. Elle semble sortir d’un feu obscur, d’un feu sans âge. Écrire, c’est faire parler cette voix en nous, ou par nous, sans savoir si elle nous appartient, ou si elle vient d’un ailleurs mystérieux. Elle semble précéder le texte, sans jamais être tout à fait le texte. C’est dans cet à-peu-près, que la stridence se produit… Alors, le poème peut naître…
Avant le livre, avant l’écriture, d’où venait la voix ? Où se cachait-elle ? Écrire, c’est retrouver le chant du monde, la première grotte, le premier feu, les premiers tremblements, les premières prières.
L’innocence n’est pas un pays perdu. C’est un pays oublié, en contre-point du réel. Écrire en est la trace, l’empreinte, ou le point de fuite.
Au bout de l’écriture, il y a la danse. De la danse, à la danse. Entre les deux, la chute dans le verbe. Écrire, c’est épuiser l’immobilité. Lentement.
Au fond de chaque nuit, il existe une nuit encore plus profonde, qu’aucune aurore ne couronnera. Il existe un hiver qu’aucun printemps ne délivrera. Ainsi, nous allons. Ainsi, nous devons aller… avec le vent qui efface nos traces et fait trembler les blés. De l’hiver à l’hiver, du noir au plus noir encore, du plus seul au plus désolé, du murmure au silence. Aller, aller sans cesse. Écrire dit seulement ce mouvement, la neige, le vent dans les blés.
Nous faisons des détours. Écrire est le plus sacré de ces détours, mais c’est quand même un détour. Nous arriverons à Samarcande le jour venu, pour le sacre de l’inaccompli. Écrire, c’est danser sur ses propres ruines. C’est accomplir la défaite.
Douter. Douter de tout. Savoir que douter ce n’est pas ne pas avoir de certitudes. Douter, c’est n’en avoir qu’une seule Douter de tout, sauf au moment de l’écriture, où le sentiment d’une évidence nous étreint, aussi puissant que fugitif. Au bout du compte, tout aggrave la conviction désastreuse de notre précarité. Écrire nourrit la forme la plus achevée de notre mélancolie.
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Écrire le texte du texte est une aventure humaine. Absurde, donc essentielle. Vaine, donc indispensable. La forme produit du sens. Le laboureur le sait bien, lui qui s’applique à être droit, constant, tenace. Lui qui sait que la droiture du sillon vaut pour la droiture du cœur. Ainsi, de sillon en sillon, toujours le même, à chaque fois toujours différent. L’épreuve renouvelée sans cesse. La grâce des saisons. Car la puissance de la récolte tient à ce consentement à l’harmonie de chaque sillon. La perfection du trait.
Écrire le pas, c’est avoir traversé sa vie. Mille fois être mort, pour renaître à chaque aube. C’est brûler sans rien incendier. C’est aimer sans regret. Être dans cette impulsion de la parole qui cherche devant, sa récompense, simplement dans ce mouvement d’aller en avant, calme, dans l’équilibre des sons, des images, dans la retenue du souffle. Écrire le pas, c’est supporter un soleil et les planètes qui tournent autour, c’est construire un monde pour l’offrir. Le pas s’invente à chaque pas. Il n’est jamais le même. Puisqu’il est consentement, puisqu’il est totalisation, comme le murmure, comme l’aveu, comme la prière.
Écrire bien au-delà des marges. Dans la pliure. Dans le givre. Dans le désir dessaisi. Écrire dans l’affaissement. Le retrait. La défaite. Voilà, la défaite, jusqu’à l’excès, jusqu’à l’étourdissement. C’est sans doute cela la perte. L’excès, la saturation, le vertige, l’ivresse. Dans la voix suspendue ou dans le silence cent fois enduré. Peut-être que la poésie est, aussi, cette transpiration de la voix. Cette sudation. Un excès de fatigue sous le soleil. Le murmure d’un gisant.
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Écrire sur écrire, c’est aimer en dépit, ou en surcroît, mais c’est aimer encore, c’est aimer toujours…
Franck
(Merci à Olivier pour son aide)