Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
J'irai marcher par-delà les nuages
Publicité
2 mars 2015

Variation sur un thème, jusqu'à l'épuisement.....(reprise)

Écrire, c’est ouvrir les veines de l’amour.
C’est une saignée dans la chair du désastre.
C’est le temps rouge de l’attente sans fin.
C’est user une pierre par de lentes caresses.
C’est polir un cristal pour éclairer sa nuit.
C’est user sa mémoire, c’est déplier ses rêves.
C’est revenir sans cesse au seuil d’un murmure.
C’est l’abondance de la solitude ; c’est la redouter puis l’étreindre dans le même temps
C’est une eau vive de douleurs, c’est la joie de s’y désaltérer, d’en avoir toujours soif.
C’est l’oubli de l’oubli, c’est l’effacement des siècles, des folies et des peurs.
C’est ne plus espérer puisqu’il n’y a plus rien à espérer, puisque tout est là, dans cette blessure somptueuse et sauvage.
C’est descendre vers l’obscur de nos légendes, c’est sacrer le mystère, c’est frissonner sans trembler, c’est errer sans jamais être perdu.
C’est n’être défait de rien ou de tout, c’est sans cesse refaire le même geste, toujours plus lentement, c’est un songe sans illusions, mais tout en gravité.
C’est peser juste assez sur la blancheur des mots pour en extraire la stridence.
C’est accueillir l’effondrement comme une aube rédemptrice, dilapider les trésors cachés de nos vies décomposées.
C’est refuser toutes les richesses, puisque chaque mot appelle une pauvreté toujours plus grande, toujours plus nue.
C’est charger un navire, prendre le large sur la peau tendre de l’horizon.
C’est prier dans des cathédrales de silence, loin de toute clameur, dans l’absence absolue, c’est être un et innombrable, bouleversé d’urgence.
C’est être sans toit, sans feu, c’est habiter un chant, c’est brûler infiniment, en pure perte, en pur don.
C’est être sans dieu, et pourtant croire à la résurrection de la chair.
C’est s’ouvrir les veines de l’amour, en laisser couler le sang jusqu’à l’abolition des temps.
C’est tendre l’oreille au passé, c’est se souvenir de ce souffle sur le souffle, de cette chair sur la chair, de ce blanc sur le blanc.
C’est retrouver cette enfance éperdue, cette langue blanchie par l’amour, cette langue offerte avec la première nourriture.
C’est retrouver une langue qui nous précède.
C’est retourner à ce premier sang, à ce premier murmure, à ces premiers silences, à cette première folie.
C’est être dans cet arrachement, dans cet envol au milieu d’une tempête, dans cette chute soudaine au cœur d’un vide terrifiant et miraculeux. Consentir à ce ciel désolé, simplement consentir.
C’est traverser un amour rouge comme le sang, tranchant et bleu comme une lame aiguisée, ardent comme le feu d’une forge, un amour ravagé de silence et de vent.
C’est aller vers l’étreinte, recomposer les corps de l’étreinte, recomposer le corps des dieux.
C’est nommer passionnément, jusqu’à ce que la langue vienne à manquer. Passer du cri au chant. De la peur à la joie.
C’est vouloir quitter la nuit pour rejoindre le silence.
C’est rentrer dans la lumière du nom de l’amour.
C’est résister au temps, tracer une ligne qui relie des mondes irréparablement déchirés. Écrire est une naissance à l’envers.
C’est installer un silence dans le bruit de la langue, le primordial silence.
C’est cette façon d’être au monde, ou de ne plus y être. C’est interroger le silence, en glaner une once de lumière. C’est user le temps, le polir longuement pour en obtenir quelque élixir subtil. C’est entretenir un feu avec de minces brindilles d’encre usée. C’est écouter dans la foule le bruit que fait la solitude et dans la solitude les rumeurs de la foule. C’est ouvrir des portes interdites avec la seule clé des mots. C’est se croire riche, et se vouloir pauvre, être désarmé et pourtant invincible. C’est mourir plusieurs fois par jour et renaître pour que demain advienne. C’est dormir dans l’attente, et se réveiller dans la prière.
C’est mettre un ciel de solitude entre soi et le monde, pour se sentir assez déshabillé, pour s’en sentir plus proche.
C’est se donner la chance de l’après, de l’encore, du prochain. Du toujours. Alors cette vacuité appelle l’infini. Écrire anticipe l’espace, et le temps. En inventant le lieu de nos prochains pas. Ils sont le pas avant le pas. L’acte avant l’acte. Les mots, nos mots, créent du vide, du rien. C’est là que l’on habite, c’est là notre plus belle demeure.
C’est quitter les contours définis de l’île. C’est être du côté des eaux, avec le trou de l’île en plein cœur. Puis le vent dans l’écume. Le scintillement dans l’éternel mouvement. Écrire, c’est cracher sur sa vie, avec dans sa bouche une peinture arc-en-ciel, comme le sauvage dans sa grotte qui crachait sur sa main appuyée sur le mur, pour en inventer la forme. Le contour de sa vie. Comme pour nous dire que tout arrive à cette jonction du dehors avec le dedans. Comme pour nous dire l’océan troué par sa main, par son souffle, par sa salive. La main en pochoir devient le premier poème, né du souffle et du crachat. De la déchirure des formes. De leur débordement.

C’est inventer un continent disparu. Où Il habite. Où j’habite. Où nos corps s’additionnent dans les angles des mots. Dans le cri.
C’est être sur la ligne de faille, toujours au bord d’une invocation, toujours sous la menace d’une imprécation. Nous sommes maudits, nous le savons, et nous puisons là toute notre bonté, toute notre joie. Nous sommes maudits, mais l’écrire allume un ciel étoilé.
C’est définir une frontière. À la fois une limite, un passage. Un au-delà de la limite. Écrire est un lieu de passage où la langue et la voix partent pour l’exil.
C’est tracer une frontière. À la fois une limite et un passage. Un au-delà de la limite. Écrire est un lieu de passage où la langue et la voix partent pour l’exil.
C’est passer la ligne imaginaire de l’être. La ligne inimaginable.
C’est entrer dans un ordre de signification différent.
C’est labourer les champs du souvenir, pas pour dire le passé, mais pour se croire encore vivant. C’est aussi consentir à l’inachevable. C’est poser là une lumière sur la margelle du vide, une étoile au bord du néant. Écrire dit bien cet ourlet de tristesse cousu avec un fil d’or pur.
C’est engager tout son corps dans la parole. Tout. Même le sang s’il le faut. Surtout le sang.

C’est labourer, avec lenteur et détermination. C’est labourer son corps, sa chair, sa mémoire. C’est appeler la rêverie, n’en recevoir que la poussière, ne pas s’en contenter.
C’est vouloir le plus, le mieux, le toujours, l’irrévocable. C’est savoir notre finitude, mais continuer à croire en l’éternité. C’est ne rien lâcher, même dans l’abandon. Ne rien lâcher. Tenir. Tenir la note et le texte, comme on tiendrait la main de l’amoureuse.
C’est aimer, c’est témoigner de notre solitude, puis l’encrer pour l’offrir, c’est poser une forme là où il n’y a que chaos, et célébrer le manque puisqu’il est promesse.
C’est presser l’éponge, évacuer l’eau du temps pour faire entrer le silence dans les fibres de l’âme.
C’est détrôner les dieux. Comment pourrait-il en être autrement ? Que vaudrait une parole qui ne viserait qu’à les servir ? Il n’y a pas d’orgueil là-dedans. Simplement le déploiement d’un geste nécessaire. Écrire, c’est bien tracer le domaine des dieux pour y mettre le feu. Pouvoir contre pouvoir. Magie contre magie. Miracle contre miracle. Écrire, c’est nommer l’infinie négligence des dieux.

Écrire, c’est être traversé par une question, toujours la même. Qui ne se dévoile jamais de la même façon, sauf dans cette sorte de dérobement, cette esquive qui nous fait chanceler. C’est être traversé par une stridence, une urgence sans objet, puisque le sens d’écrire est toujours en deçà de l’écriture. En deçà, ou à côté, un « ce n’est pas cela » qui se défait en nous. Écrire, c’est déjà échouer, mais cet échec est la seule force à opposer à la peur et au néant. C’est s’approcher, sans jamais atteindre. C’est savoir que rien ne sera jamais atteint, mais s’approcher sans cesse. Alors, on recommence. Toujours plus loin, toujours plus profond, toujours plus seul. Le silence est le métronome des mots. Il bat en nous. Écrire, c’est traverser un silence pour aller sur l’autre bord, l’autre rive. Mais les bords et les rives n’existent pas. On le sait. Écrire, c’est se défaire de ce savoir. C’est ne plus rien savoir. C’est aller.

Écrire, c’est retrouver ce sommeil plein de couleur, de chaleur où l’amour n’est pas promis, mais donné comme une éternité, offert comme la première nourriture, la seule dont nous n’aurons jamais besoin. Écrire nous fait retrouver ce rêve où nous ne sommes là pour personne sauf pour le murmure incompréhensible, attendri, d’une mère devenue folle parce qu’elle s’est enfin oubliée et qu’elle divague dans les méandres de notre visage, de son amour éperdu, un amour-océan sans limites. Un jour, on écrit, et c’est ce seul murmure qui compte parce que lui seul peut couvrir le vacarme du monde. On ne saura jamais si cela peut faire un livre : on est dans le pur bercement de la langue, dans l’oubli de sa propre présence, dans cette musique qu’il faut prolonger jusqu’à la fin des temps. On est envahi par le blanc de la page, et les mots viennent parfois nous secourir du vertige. Ils sont les traces, les signes qui nous relient au ciel, à la terre. Et l’encre nous retient de sombrer dans la défaite toujours imminente.

Écrire, c’est s’égarer dans une enclave de temps. Une sorte de crique. On n’y accéderait que par le chemin escarpé de la parole, par une voix transgressée, une voix méconnue, une voix étrangère à notre voix, par la muqueuse d’un monde que nous ne savons pas habiter. Écrire serait appartenir à la terre sans y appartenir. Une crique ou une île sauvage. Quels sont les lieux inhabités en nous ? Quels sont les lieux escarpés ? Quelles sont les étendues dévastées ? On vient tous d’une humanité fracassée. Écrire est sans issue. Peut-être quitter la crique par la mer, quitter l’île. La seule brèche se trouve dans le bercement de l’horizon. La solitude exténuante, caniculaire. Il y a là un désir mortel. Inexplicablement mortel. Un point de violence abrupte, que l’écriture délie dans la coïncidence des temps. La brûlure des chairs. La brûlante patience des constellations. Écrire, c’est déjà la mort. On vit dans un temps écrasé. On écrit dans un temps sans limites. Puisque c’est déjà la mort.

C’est accueillir cet autre de nous. C’est consentir. C’est se défaire de nous. C’est l’entêtement du geste. L’acharnement d’une répétition qui nous efface peu à peu. Un labyrinthe de miroirs. Où se démêlent l’absent de l’écriture et le présent du texte. Où se dédoublent les voix. Écrire, c’est un peu comme l’impossible patience amoureuse. Un feu sous l’orage.
C’est maudire la parole. Invoquer le silence dans des phrases trop bruyantes.

Écrire, c’est dire, mais dire n’est jamais vraiment lisible, puisque dire se fait au couteau, juste entre la chair et l’os. Dire, c’est signifier. Signifier, c’est toucher du doigt le soleil et chaque étoile du ciel. L’écriture révèle la trace du couteau à chaque souffle de la voix.

Écrire, ce n’est pas parler. C’est dire. Dire la voix en nous. Révéler sa présence. Dévoiler.
Écrire, ce n’est pas parler. Car on ne dit jamais rien, rien qui tienne dans un univers en expansion. Car parler, c’est contredire la voix de l’ombre. Parler, c’est faire taire la voix de l’ombre. Le réel, le vrai, toujours cette dualité. Cette déchirure.
Écrire, ce n’est pas parler. Car parler, c’est se ravaler à chaque mot, à chaque idée, c’est se renier inlassablement par désespoir, ou vacuité, ou peur, ou lâcheté. C’est le bruit de nos pas, et leurs traces qui s’effacent. Une impatience exacerbée. Ce ciel qui s’assombrit.
Écrire, ce n’est pas parler. Notre voix le sait. Elle, qui pèse sur nos mots pour les rendre impraticables, elle, qui trace des arabesques devant nos yeux, tissant de terribles linceuls avec les fils coupés de nos souvenirs, de nos amours.
Écrire, ce n’est pas parler. Pourtant, écrire porte la voix. Une voix qui erre en nous. Écrire, c’est l’antimatière de la parole. Un trou noir de l’espace des mots. Le trou noir de l’attente, des tempêtes de l’attente, et du soleil de l’attente. Léger comme une grâce…
Écrire, ce n’est pas parler. Pourtant, écrire porte la voix. Pas la voix de notre bouche, pas celle de nos dents, de nos lèvres, de notre langue. Écrire porte une voix. Une voix de nous. Une voix qui erre en nous. Quelqu’un parle en nous bien au-delà des sons émis. C’est un interminable monologue. La litanie infinissable.
Écrire, ce n’est pas parler. C’est chanter juste avant la mort.

♦♦♦

Écrire est une désunion, une désolidarisation. C’est quitter l’ordre du monde pour rejoindre le chaos du vivant. Le chaos de l’azur. Un ouragan de bleu dans la symphonie des étoiles.

Écrire est une tentation pour briser les chaînes bruyantes du monde. Mais écrire échoue à ce vouloir et le sait. L’écriture est le produit de cette première mise en échec. De ce premier ratage. C’est une tragédie. L’écriture, c’est d’abord le chant de cette tragédie. La geste. L’odyssée. La tentation de relier la voix au silence.

Écrire est ce lent travail du feu pour décoller l’enveloppe. Un équarrissage minutieux. Le dépeçage d’un cadavre. Écrire, c’est dessiner les contours d’une île inconnue, c’est trouer l’océan.

Écrire est une nostalgie d’un monde qui n’existe plus. C’est une maladie du vivre, qui nous pousse à retrouver les premiers temps du silence, de la peur, de l’affût. Se sentir traversé. Emporté. Englouti dans l’instant qui précède tous les instants. Débarrassé des jours.

Écrire est une folie, la seule qui nous fasse souvenir qui nous sommes. Ce n’est pas une occupation. Parfois, c’est un destin. À coup sûr une malédiction.

Écrire n’est rien, sinon le consentement à ce rien. L’infinie jouissance du désespoir.

Écrire est un geste déjà advenu. C’est parler une langue morte. Écrire, c’est maintenir le geste qui en se dévoilant, défait la langue même dans laquelle il prétend se déployer. Une marée à l’envers, où la mer ravale une à une ses vagues, découvrant un vide toujours plus grand… Saturne dévorant ses enfants.

Écrire est sans savoir, c’est ce qui défait les livres, ce renoncement à toute explication, cette patience d’une parole crucifiée, béante. Une parole de nuit, avec le retour de l’abandon. Sans cesse le retour de l’abandon.

Écrire est sans savoir. Un cri, avec la face effarée par une peur qui ne dit pas son nom. Un silence l’accompagne, un long silence prémonitoire.

Écrire est une épreuve. Toujours.

♦♦♦

Écrire, c’est autre chose qu’écrire. C’est avant tout signifier le feu, et tout ce qui pourra détruire le feu. Le feu séparé de la chaleur. Le feu comme principe d’ascension et de disparition. Chemin de retour à la nuit. Retour à la nuit lumineuse.

Écrire, c’est le moment où l’on n’écrit pas. L’instant qui sépare deux mots. Deux phrases. Deux chapitres. Deux textes. C’est l’élan qui cherche à se survivre. C’est cet élancement de tout le corps dans l’espace inconnu qui sépare les mots de leurs cortèges de sons, d’odeurs, avec le glissement du sens dans la recherche d’une couleur plus juste, d’un saut plus net dans le vide, toujours recommencé, toujours réinventé.

C’est cette hésitation brûlante qui nous pousse comme une fatalité à rechercher le plus clair de notre eau, c’est faire la place à cet Autre qui nous suit en silence dans l’ombre de nos gestes, sur la pente de nos actes, jusque dans la plus intime de nos pensées ou le plus secret de nos rêves. C’est la paume des heures.

C’est le mouvement que l’on fait pour se saisir d’un oiseau. Juste le mouvement. L’élan. Un élan qui efface un mystère, qui en ouvre un nouveau. Comme si le geste toujours vain réveillait l’éternité.

C’est une marche aveugle, la main tendue vers un noir toujours plus profond.

C’est le double mouvement qui tente de nous en éloigner, mais qui nous y ramène. Toujours. Dans chaque texte existe une fatalité. Il y a ce mouvement de la vie, de la mort. Il y a ces mêmes mots entre les deux élans du mouvement, cette tension de quelques mots jetés au hasard de la page, qui se regroupent, pour nous signifier, pour nous éprouver un peu plus.

C’est un grand vent qui secoue les branches de l’âme emportant les feuilles les plus faibles, celles qui ne tiennent que par le doute, et qui deviendront les mots les plus brûlés de ta langue.

C’est l’étreinte des cieux. Assez de vie dans la mort qui vient. Assez d’amour dans la vie qui reste. Assez de joie dans la peur qui s’efface.

C’est l’intention sans intention. La volonté sans volonté. C’est un désir avant que le désir s’incarne. Écrire nous vient de l’après, de ce retournement des chairs, d’un futur qui n’a pas de nom, que seul le texte désigne. D’un possible. Arriver les mains vides dans une sorte d’agonie vigilante. Attendre. Arriver au pied d’une éclipse et encore attendre. C’est une ignorance solennelle qui nous fait longer les flancs de l’abîme.

C’est l’histoire de ce chemin qui part d’un silence, et qui va vers un silence.

C’est cette tentative impossible de dire l’indicible, le temps d’avant la langue. La voix qui parle en nous, c’est notre chair qui résiste, ce sont nos os qui se remémorent.

C’est le sacre du manque, du mouvement qui exige qu’on le dépasse pour le prolonger dans les flammes du désir.

C’est le perdu, c’est ce qui manquera toujours à la chair, mais qui la rend supportable, c’est ce qui l’épuise sans cesse, c’est le froid que nous sentons au cœur du feu qui brûle.

Écrire, c’est d’abord un amour qui ne tient plus à l’intérieur du corps, comme si les dimensions n’étaient plus adaptées.

Écrire, c’est le surgissement du mot. Aimer, c’est le surgissement du nom. Nommer est dans ce surgissement. Écrire, c’est faire naître ce que le silence pourra emporter. Le silence ne vaut que par le mot qu’il contient.

Vivre, c’est être dans le décalage, la non-coïncidence. Écrire, c’est prolonger cet espacement. C’est l’agrandir. C’est l’aggraver. Jusqu’à l’impossibilité de vivre.

♦♦♦

Écrire prolonge un rêve commencé il y a longtemps, dans l’enfance, un rêve commencé quand nous étions blottis dans le plus fragile abandon du regard de notre mère.

Écrire nous vient d’un premier langage, d’une première voix. Une voix insensée. Une folie de langage.

Écrire naît d’un terrible paradoxe, la mort la plus sauvage au cœur de la vie la plus tremblante.

Écrire revient toujours à dire la fin du monde. À mettre le passé comme horizon, à inviter la mort à sa table. Écrire, c’est finir, c’est toujours finir, avec assez de joie pour recommencer, inlassablement, dire la fin avant la fin, dire l’insoutenable avec assez d’espoir. Déployer son regard sur la lande, sans frayeur, regarder le désert de la lande, des brumes, du vent, du froid, puis aller, aller sans cesse plus loin, plus au froid, plus au vent, toujours plus vivant.

Écrire définit une liberté que nos gestes répudient. Écrire dépasse notre liberté. Écrire, c’est ce qui vient après. C’est ce qui advient après la traversée du désert, dans un pays qui outrepasse nos gestes, nos jours.

Écrire désigne notre solitude, lui donne un nom.

Écrire efface les horizons en plongeant vers l’abîme. Plus on écrit, plus on s’enfonce vers la nuit. Vers la nuit silencieuse, une lente descente du signifié à l’insignifiable. Du mouvement à l’écrasement. Le temps du texte est un temps écrasé. Un temps sans durée, un temps dans l’épaisseur de la nuit.

Écrire nous donne l’illusion d’une mise en ordre. Au chaos du monde, j’inscris son propre chaos. Écrire est d’abord une désunion. Aux rumeurs du monde, notre voix étouffée s’ajoute. Du bruit sur du bruit. Du chaos sur du chaos.

Écrire n’est rien, sinon le chant. Le chant passager. Écrire, reste le sourire de l’ange inscrit dans la pierre de la cathédrale de Reims.

Écrire efface notre trace. Nous retranche de l’avalanche des peurs. Nous sommes dans un reflet de silence. Écrire délimite un bord. Une ligne franche, brutale, presque coupante. L’en deçà, l’au-delà. Il y a le bord, puis il n’y a rien. Plus rien n’existe, pas même le vide. Rien. Des lieux, des temps qui n’ont pas la force d’exister, ou alors qui ne l’ont plus.

Écrire vient d’abord d’un épuisement de la langue, puis de cette fatigue, d’un savoir qui ne se suffit plus à lui-même. Les parois de notre vie sont envahies, mais nous ne savons pas si cela nous vient d’un mal ou d’un bien, d’une révolte ou d’une bonté. C’est le prolongement d’une vie démembrée, d’une vie rendue brusquement impraticable. Inaccessible. Le bruit des jours nous devient insupportable. Écrire, c’est d’abord la vie en échec. L’amour empêché.

Écrire invente un langage là où il n’y a plus de lieu, où il n’existe que la peur, l’effroi, l’inconcevable, mais d’où jaillissent le feu et la lumière. Écrire, parle déjà une autre langue que la nôtre. Écrire, c’est passer la ligne imaginaire de l’être.

Écrire révèle les contours d’un lieu impossible. C’est une autre langue que la nôtre. Une autre voix. On n’y reconnaît pas notre vie, ni nos jours, ni nos heures. Cela ressemble un peu à notre mort. Pourtant, rien n’est triste. Même si la mélancolie s’insinue dans la voix, car écrire la rend nécessaire, incomparable, surprenante, irréprochable. Invincible.

Écrire se vit toujours dans l’annonce d’un avenir déjà révolu. Alors, écrire, revient à repousser la catastrophe ultime de la mémoire. La collision des temps contraires. D’où cette sensation d’écrasement, de jubilation enfantine. L’imminence tenue en respect. L’urgence comme viatique. La menace comme respiration. La nécessité comme sang.

Écrire nous oblige à revenir, après l’exhumation de nos morts, aux instants pauvres. Nos moissons d’écriture sont laborieuses. Peu de grains, les épis sont mangés par l’oubli, puis les rêves s’en vont avec l’été. Écrire, c’est marcher sur le chemin des saisons, se laisser surprendre par l’éclat d’un caillou, l’odeur des buissons ou de la terre mouillée après l’orage.

Écrire comprime les temps, les déforme, les rend poreux, et l’âme se faufile dans cette porosité.

Écrire appelle l’impossible de l’Autre. La solitude immémoriale, le vide qui nous sépare du monde, mais qui dans le même temps permet le monde en nous.

Écrire ne dévoile pas le secret. Écrire le désigne. Parfois, il l’efface.

Écrire tend à dire le silence, car lui seul empoigne l’éternité. Les mots dits ne valent que par ce silence qui les appelle, par ce silence qui les recueille. C’est à ce seul prix qu’au cœur du présent jaillit l’instant éternel.

Écrire scelle le silence autour du désir.

Écrire définit les contours du pacte.

Écrire refait le même chemin à rebours. La décorporation. L’écriture naît de la chair. C’est son premier mystère. Sa première révélation. Elle naît de la chair, de la voix de la chair. Elle naît de la consistance d’un toucher. De la contrainte des masses. De leur frottement. Au départ de l’écriture, se trouve le sang rouge, puis les caillots gluants. Au départ, il y a la main qui tremble. Il y a le geste. Le mouvement qui s’exhorte lui-même. Au départ, écrire, c’est extraire du vivant primitif.

Écrire commence lorsque les muses sont mortes. Sur l’octave supérieure de l’abîme. Là où le révolu reste encore à vivre. L’accroissement d’un désastre. L’inévitable développement du fini.

Écrire touche aux confins de l’univers, pour essayer de les dépasser, c’est le geste des dieux qui tracent un grand cercle de feu dans lequel ils jettent les galaxies dans un grand éclat de rire.

Écrire possède dans sa paume une flamme un peu noire pour dissimuler nos vanités, pour ne jamais oublier qu’oublier, c’est oublier la fin. Car ce qui sauve le dernier souffle, c’est qu’il ne sait pas qu’il est le dernier. Parfois on termine. Jamais on n’atteint.

Écrire travaille cette longueur, dans cette usure du temps, dans l’épuisement qui y préside, dans cet écroulement qui suit. Écrire, cela prend le temps, tout le temps. La chair, toute la chair. Cela surgit de ce point de néant qui gît en nous. C’est le retour à la voix de l’enfance, la voix dépourvue de mots, celle qui n’est encore que murmure. Ce qui prend du temps, c’est de défaire l’homme, le déshabiller de la vie qui l’écrase… Écrire, c’est puiser dans l’ennui, le meilleur de nous-mêmes. Que reste-t-il quand tout est dépecé, raclé ? Que reste-t-il de l’inutile, du vain de nos jours ? Que peut-on écrire lorsque tout a été dit ? Mal dit. Mais dit quand même. Écrire, c’est le souvenir de la terre une fois les amarres jetées. C’est la fin, après la fin. C’est trouver un chemin possible.

Écrire nous renvoie aux gestes primitifs. Aux pensées sans pensées. À l’absolue nécessité d’être, sans rien savoir de l’être. Écrire, au début, c’est ne rien savoir.

Écrire cherche à délivrer l’enfant en nous. L’enfant prisonnier de l’ennui, de ce temps abattu qui écorche ses ailes.

Écrire conjure le vide. C’est la tentative d’un dialogue avec sa part la plus irréductible, sans doute la plus douloureuse.

Écrire touche à la substance même de ce que nous ignorons. Ce qui fut ignoré sera écrit. Ce qui n’a pu être dit sera écrit. Ce qui n’a pu être écouté sera écrit. Ce qui a été refusé sera écrit. Ce qui a été perdu sera écrit. Ce qui a été espéré sera écrit. Ce qui a été pleuré sera écrit. Ce qui a été sali sera écrit. Alors, alors seulement, ce qui aura été écrit sera chanté.

Écrire était cette tentation d’établir un continent aussi vaste que l’océan. Un continent né de sa voix.

Écrire suppose une ignorance définitive et absolue ; la désespérance en un devenir littéraire.

Écrire, sans autre projet que d’oser le frottement des ombres, des mots, et de tenter dans la phrase qui se déploie de retrouver les mouvements des siècles, ceux de la mer, du vent, l’inexprimable voix.

Écrire, aimer, vivre, c’est toujours un peu dériver, se perdre avec lenteur, avec grâce. Avec constance. Passer d’un silence à l’autre, jusqu’à n’être plus que de l’eau dans de l’eau.

♦♦♦

L’écriture naît de la confrontation d’un vacarme et d’un silence. L’écriture naît dans ce frottement. L’inscription silencieuse de la voix. C’est une lutte, comme la vie et la mort. J’écris en silence, dans un monde bruyant. Se taire dans les bruits de la ville. Se taire au milieu de ces grognements, de ces rumeurs, de ces vociférations. Écrire là, dans cette opposition, dans ce contraste, qui révèle le lieu de la charnière, notre jointure au monde. Notre inconciliance. Être là, mais s’absenter.

L’écriture naît d’un singulier mariage, celui de la nuit et du silence. L’écriture ne vient que par des trous de silence. Dans ces espaces désertés se dessinent les contours du sens. Le réel est l’envers de ces trous. L’autre rive du ruisseau. Écrire est une traversée.

Nous restons une énigme moins pour les autres que pour nous-mêmes. L’écriture est la langue de cette énigme. Une clé semble possible. Écrire est cette quête.

Il est une saison au-delà de laquelle il faut débarrasser la langue des tourments qui l’encombrent, des émotions qui la masquent. Il est un lieu de l’écriture situé plus profond que les chairs : là se tient l’os. Écrire commence à cet endroit. Écrire commence avec la seule confrontation qui vaille, celle des formes obscures, sans nom, avec la langue secrète et mystérieuse de l’os.

Nous venons d’une déchirure. Écrire dit la déchirure. Uniquement cet instant éternel de la séparation. Vivre, c’est tenter de l’oublier. Écrire, c’est tenter d’y revenir sans cesse.

Il y a quatre mots qui tiennent la vérité du monde. Ils sont reliés deux à deux : la solitude et l’amour, puis le silence et l’éternité. Seul écrire consent à chacun. Seul écrire les maintient brûlants.

La mémoire ce n’est pas le passé, c’est le chemin sur lequel nous allons. Elle n’est pas pour autant le futur, elle est seulement la respiration de la chair. Écrire condense les temps dans le souffle.

Le silence a deux faces : la première est l’extase, la deuxième est l’épouvante. Écrire tente d’effacer ce qui sépare ces deux silences, ces infinis qui nous mutilent en même temps qu’ils nous délivrent.

Nous ne pensons que par ennui ou par peur. L’intelligence protège ou tue, c’est pour cela que l’on ne peut pas écrire avec de l’intelligence. Écrire, c’est le contrepoison. L’intelligence est si peu amoureuse.

Nous passons d’un silence à l’autre. Toujours en retard d’une harmonie. Transitoire. Avec l’idée d’un passage, d’une coupure. D’un changement de rive. Mais nous ne sommes pas d’une rive, nous sommes d’une traversée. Écrire reste ce voyage. Nous ne sommes d’aucun port, d’aucun aboutissement. Nous ne sommes que navire. Ne vivons que de vent, d’horizon, que d’écume et de sel. Nous ne connaissons la route que la nuit, en suivant les étoiles.

Dans écrire, il y a une intention. Derrière le premier mouvement, il y a d’autres mouvements. Puis d’autres encore. Jusqu’à l’ultime, qui est une énigme. Dans écrire, il y a un secret. Un impossible secret. Écrire, c’est le traquer. Le cerner. En espérant ne jamais le trouver. Mais le chercher, sans relâche. Une quête à rebours. Les mots sont comme ces taches d’encre pliées sur une page blanche, offertes à l’interprétation. Ils disent à l’envers, ils se lisent à l’envers. Ils errent dans des jeux de miroirs, maraudant ici ou là des significations arrachées à notre quotidien, à l’accumulation de nos gestes, à nos répétitions incessantes, nos entêtements. Nos avidités. Nos impatiences. Mais dans écrire, il y a un secret. Une porte scellée. Le dire serait dire le nombre de notre mort.

Ils ont inventé les chiffres pour compter leurs troupeaux. Ils ont inventé l’écriture pour y mettre les secrets, pour les brûler. Tous les secrets sont des secrets d’amour. Écrire, évite de prononcer les mots magiques.

L’écriture est l’autre nom de la mort. Vivre, c’est se savoir mourant. Écrire, c’est l’être déjà.

En perdant les lieux, nous perdons le regard, en perdant le regard, nous perdons la voix, en perdant la voix, nous perdons la grâce… Écrire ne peut dire que la défaite de l’écriture, sous peine de complicité. Écrire n’apparaît que dans une sorte de renoncement, dans un refus orgueilleux, solitaire et vaincu.

Il n’est plus temps de dire nos détestations ou nos adorations. Écrire, c’est entrer dans un lieu où rien du monde n’est dit, où le « je » s’effrite comme une ruine des temps passés, où il ne reste que la trame osseuse du désespoir. Écrire, c’est éteindre chaque lumière, afin que la nuit revienne, dans l’impossible silence.

Le cri est la première chair du mot. Il n’est pas encore vision. Il est la défenestration de notre prison, il n’a pas encore trouvé la main. C’est une chair décrochée. Écrire, c’est tenir ce cri assez longtemps pour en faire sortir les images, pour le faire passer du concevoir au voir, pour le faire devenir monde, univers, constellation. L’offrande à l’œil. L’amour dit ce premier cri à l’envers.

Tout se joue entre l’œil et la main. Dans ces allers-retours qui tentent de les relier. Écrire, aimer, c’est le même chemin, l’aller et le retour d’une vie. L’un comme l’à rebours de l’autre. Le texte est ce pont, cette arche. Le lieu des métamorphoses. Le mot est un geste qui voit.

On avance ainsi de texte en texte. Le paysage change. Peu à peu. Lentement. Le Te Deum devient Requiem. Le temps serre le sang. Écrire, c’est perdre quelque chose à chaque fois. Une perte insignifiante. Une perte malgré tout. Quelque chose de soi se vide, s’écoule. Le temps incise les chairs de la mémoire. Le temps défait le temps. On ne s’en rend pas compte. Le paysage change.

Il y a les landes sauvages, puis il y a le rivage, puis il y a l’océan. Partir toujours, et n’arriver jamais. On quitte les lieux, on quitte les autres, puis on se quitte soi-même. On ne se remet jamais de tous ces départs, de tous ces abandons. On vit dans un temps séparé. Écrire est la longue énumération de ce temps défait. La liste des noms des absents. La liste des silences.

Il y a deux pays : l’un s’appelle la bonté, l’autre la fureur. Entre les deux, l’écriture qui se nourrit des deux. La frontière n’est pas un lieu neutre, il est la confrontation. Écrire, revient à accepter cette guerre dont on ne connaît jamais l’issue. La seule bonté ne nous sauve pas, la seule fureur ne nous apaise pas. Écrire, c’est accueillir les deux en même temps. Le texte naît d’une violence absolue qui porte en elle une rémission non moins absolue. Ce qui nous guide vers l’écriture n’est jamais aussi clair que nous voulons le dire, il y a des forces obscures qui nous traversent, mais il existe toujours au cœur de la nuit la plus sombre la possibilité d’une aurore. Ce qui tient l’écriture, c’est la lutte intérieure entre ce qui nous détruit, et ce qui nous pardonne. La seule miséricorde s’étouffe au fond de la nuit d’un couvent, car nos crimes sont impuissants, sans force, pour maintenir au plus haut le poème. Sans doute que la beauté de l’œuvre n’est qu’une tentative de réconciliation, toujours renouvelée, de nos puissances de destruction, confrontées à notre générosité la plus nue.

Ce qui nous fascine dans l’écriture, ce qui nous y ramène, c’est l’inextricable. C’est la présence vivante, en nous, de deux passions mortelles, inséparables. Inévitables. Écrire ne nous sauve ni de l’une ni de l’autre.

Les arbres sont faits d’attente patiente, de solitude déployée en saison, ils sont le chant des siècles, le reposoir des dieux. Écrire, c’est faire de l’arbre. C’est mûrir sous l’écorce de la parole, la saison à venir. C’est faire du temps, dont les mots sont les graines. Écrire, c’est faire de l’arbre, c’est réunir la terre et le ciel en dépliant chaque mot avec la persévérance du bois, c’est étendre le texte en tronc, en branches, en ramures, jusqu’aux feuilles, jusqu’aux fleurs, c’est tendre ses fruits en offrande.

Il y a une voix qui vit dans l’écriture. On reconnaît l’écriture à cette voix singulière, étrange qui l’abrite. Lorsque nous lisons, nous entendons parfois cette voix. Elle n’a rien à voir avec l’oralité. C’est une voix. Elle semble sortir d’un feu obscur, d’un feu sans âge. Écrire, c’est faire parler cette voix en nous, ou par nous, sans savoir si elle nous appartient, ou si elle vient d’un ailleurs mystérieux. Elle semble précéder le texte, sans jamais être tout à fait le texte. C’est dans cet à-peu-près, que la stridence se produit… Alors, le poème peut naître…

Avant le livre, avant l’écriture, d’où venait la voix ? Où se cachait-elle ? Écrire, c’est retrouver le chant du monde, la première grotte, le premier feu, les premiers tremblements, les premières prières.

L’innocence n’est pas un pays perdu. C’est un pays oublié, en contre-point du réel. Écrire en est la trace, l’empreinte, ou le point de fuite.

Au bout de l’écriture, il y a la danse. De la danse, à la danse. Entre les deux, la chute dans le verbe. Écrire, c’est épuiser l’immobilité. Lentement.

Au fond de chaque nuit, il existe une nuit encore plus profonde, qu’aucune aurore ne couronnera. Il existe un hiver qu’aucun printemps ne délivrera. Ainsi, nous allons. Ainsi, nous devons aller… avec le vent qui efface nos traces et fait trembler les blés. De l’hiver à l’hiver, du noir au plus noir encore, du plus seul au plus désolé, du murmure au silence. Aller, aller sans cesse. Écrire dit seulement ce mouvement, la neige, le vent dans les blés.

Nous faisons des détours. Écrire est le plus sacré de ces détours, mais c’est quand même un détour. Nous arriverons à Samarcande le jour venu, pour le sacre de l’inaccompli. Écrire, c’est danser sur ses propres ruines. C’est accomplir la défaite.

Douter. Douter de tout. Savoir que douter ce n’est pas ne pas avoir de certitudes. Douter, c’est n’en avoir qu’une seule Douter de tout, sauf au moment de l’écriture, où le sentiment d’une évidence nous étreint, aussi puissant que fugitif. Au bout du compte, tout aggrave la conviction désastreuse de notre précarité. Écrire nourrit la forme la plus achevée de notre mélancolie.

♦♦♦

Écrire le texte du texte est une aventure humaine. Absurde, donc essentielle. Vaine, donc indispensable. La forme produit du sens. Le laboureur le sait bien, lui qui s’applique à être droit, constant, tenace. Lui qui sait que la droiture du sillon vaut pour la droiture du cœur. Ainsi, de sillon en sillon, toujours le même, à chaque fois toujours différent. L’épreuve renouvelée sans cesse. La grâce des saisons. Car la puissance de la récolte tient à ce consentement à l’harmonie de chaque sillon. La perfection du trait.

Écrire le pas, c’est avoir traversé sa vie. Mille fois être mort, pour renaître à chaque aube. C’est brûler sans rien incendier. C’est aimer sans regret. Être dans cette impulsion de la parole qui cherche devant, sa récompense, simplement dans ce mouvement d’aller en avant, calme, dans l’équilibre des sons, des images, dans la retenue du souffle. Écrire le pas, c’est supporter un soleil et les planètes qui tournent autour, c’est construire un monde pour l’offrir. Le pas s’invente à chaque pas. Il n’est jamais le même. Puisqu’il est consentement, puisqu’il est totalisation, comme le murmure, comme l’aveu, comme la prière.

Écrire bien au-delà des marges. Dans la pliure. Dans le givre. Dans le désir dessaisi. Écrire dans l’affaissement. Le retrait. La défaite. Voilà, la défaite, jusqu’à l’excès, jusqu’à l’étourdissement. C’est sans doute cela la perte. L’excès, la saturation, le vertige, l’ivresse. Dans la voix suspendue ou dans le silence cent fois enduré. Peut-être que la poésie est, aussi, cette transpiration de la voix. Cette sudation. Un excès de fatigue sous le soleil. Le murmure d’un gisant.

♦♦♦

Écrire sur écrire, c’est aimer en dépit, ou en surcroît, mais c’est aimer encore, c’est aimer toujours…

Franck

(Merci à Olivier pour son aide)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publicité
8 juin 2008

Du chaos dans l'azur.......

Chaque mot du texte est un morceau de solitude. Il est un pays clos, un monde à lui tout seul, qui nous laisse souvent à l'extérieur, un peu démuni. Pantelant.
Chaque mot du texte charrie des âmes mortes. Nos âmes mortes.
Chaque mot du texte devient Charon qui nous fait payer cher la traversée du fleuve. L'oubli. Il réclame son du, sa part de vie tremblante, sa part de chair écarlate.
Chaque texte est une nef vagabonde sur les eaux noires. Vacillante. Toujours au bord du naufrage.

 

 

On regarde l'écran avec la forme de la page blanche. Et le clavier, avec les lettres. Un champ de bataille de lettres inanimées. Le chaos.
Au départ, c'est toujours un chaos. J'ai toujours ce sentiment de chaos. L'ordre du monde est une apparence, il suffit de souffler dessus pour que la confusion se révèle.

 

 

Ecrire nous donne l'illusion d'une mise en ordre. Au chaos du monde j'inscris mon propre chaos. Ecrire est d'abord une désunion. Aux rumeurs du monde ma voix étouffée s'ajoute. Du bruit sur du bruit.

 

 

La cathédrale de pierre s'élève. Les architectes voulaient le plus grand, le plus puissant pour dire la foi. Le plus haut pour la citadelle de prière. Vaste maison de pierre et de lumière, et de lourd, et d'impalpable. De pesanteur et de grâce. D'ordre. Tout autour de l'édifice, un peuple de statues, dressé dans la rigueur de la pierre taillée dans l'éternité. Un peuple de saints racontant l'histoire de l'humanité, les peurs, les faiblesses de l'homme, racontant l'enfer et le paradis. Et la grande arche, ce portique en ogive sous lequel la foule passe. Inépuisable cortège de misère, qui passe sous l'ordre de dieu. Et la foule entre, baissant la tête, dans le grand livre de pierre. L'ordre de l'éternité.

 

 

Nous ne pensons que par ennui, ou par peur. L'intelligence protège ou tue, c'est pour cela qu'on ne peut pas écrire avec de l'intelligence. Ecrire c'est le contre poison.
L’intelligence est si peu amoureuse.

 

 

L'attente et le rêve. Le rêve qui s'enlise. La patience dans l'indifférence du ciel et des étoiles.
Et écrire n'est rien, sinon le chant. Le chant passager. Ecrire c'est le sourire de l'ange inscrit dans la pierre de la cathédrale de Reims.
Ecrire est une désunion, une désolidarisation. C'est quitter l'ordre du monde pour rejoindre le chaos du vivant. Le chaos de l'azur.
L'ouragan de bleu dans la symphonie des étoiles.

 

 

Et le sourire de l'ange n'efface pas la pierre, il la rend supportable. Il nous dit : rien n'est sérieux puisque tout est grave. Une tempête d'espérance pour ensevelir nos ombres.

 

 

Chaque mot du texte est un morceau de solitude. Il est un pays clos, un monde à lui tout seul, qui nous laisse souvent à l'extérieur, un peu démuni. Pantelant.
Chaque mot du texte charrie des âmes mortes. Nos âmes mortes.
Chaque mot du texte devient Charon qui nous fait payer cher la traversée du fleuve. L'oubli. Il réclame son du, sa part de vie tremblante, sa part de chair écarlate.
Chaque texte est une nef vagabonde sur les eaux noires. Vacillante. Toujours au bord du naufrage.

 

Il y a des solitudes là-dedans.
Des tristesses dans la pliure des lettres, à l'articulation des mots. Et les élans que l'on espère nous viennent du souffle de nos héros défunts.
Il y a des enfers dans les mots qu'on écrit. Des petits et des grands enfers. Car les mots on le goût de la fin, c'est leur façon d'être en avance sur nous, d'une saison, d'une vie, d'une mort.
Les mots que l'on écrit ne sont pas des mots, ce sont des comètes. Derrière leur lumière ils traînent une longue queue de misère. Des chaos. Des mémoires. Le texte est un engloutissement. Il sacre une disparition.

 

 

Et le sourire de l'ange n'efface pas la pierre, il la rend supportable. Il nous dit : rien n'est sérieux puisque tout est grave. Une tempête d'espérance pour ensevelir nos ombres....et passer à demain... et passer à demain.....
Franck.

 

31 mai 2008

La parole charrie deux fleuves......

La parole charrie deux fleuves. Deux voix. Il y a toujours deux langues dans la voix du texte.

J'écris à l'intérieur de l'écorce. En-deça de ma peau. Sur les parchemins des viscères. J'écris dans un étouffement progressif. A l'intérieur. Pas à pas je remonte la spirale du coquillage de ma langue.
Au départ la bouche était béante, grande ouvert sur l'océan. Et puis je suis parti vers le centre, vers le rare, vers le peu, vers l'intérieur. Des tours de plus en plus court dans la spirale des mots. Avec de moins en moins de place. Et la mer est loin, et le ciel est loin, et l'air manque. Et chaque mot est de plus en plus difficile à atteindre, ma langue râpe, s'écorche, ma parole s'épuise à racler les parois du texte. C'est un tunnel qui se rétréci à chaque tour. Un resserrement. Lent. Un étouffement. Lent. Mon endroit d'écriture n'a plus d'espace. Comme une pénétrante agonie qui rafles les dernières mises oubliées sur la table de « je ».

Et c'est un cheminement vain. Il n'y a rien au bout de la route. Le centre est un lieu vide. Nulle présence. Au bout de la spirale il n'y a rien. C'est seulement un point d'écrasement.
Ce point se nomme la disgrâce. Il est sans épaisseur. Et sa masse est infinie. Il est le lieu de l’attente.

La parole charrie deux fleuves. Deux voix. Il y a toujours deux langues dans la voix du texte. Celle qui pousse. Celle qui tire. Et chaque mot pèse le poids de son contraire. Et le chant s’élève du lieu où les forces s’annulent. Et le chant s’élève de l’instant immobile. Absolu irrévocable et solitaire.

Franck

9 mars 2008

Les inconnus....

L'amour échappait à nos mots. Seuls quelques gestes l'éclairaient. Il nous fallait cette ignorance de nous-même. Comme si les mots pouvaient chasser la présence. Il fallait n'en rien dire. Délimiter un espace inattaquable. Peut-être pour se préserver de l'incommensurable banalité.  Entretenir l'incroyable. Comme au début lorsque je la voyais traverser une pièce et que j'avais cette sensation que le réel tremblait, que j'étais entre deux espaces et que de la voir, elle, me demandait d'ajuster mon regard à ce qui le débordait. Une sensation électrique. Fugace. Troublante.

 

Parfois nos visages se rapprochaient. Nous fermions les yeux. Presque à se toucher. Sans se toucher. Sentir la seule présence. Proche. Avec le souffle, la respiration. Parfois elle passait sa main sur mon visage, comme une aveugle qui découvre un inconnu. Doigts légers. Dire l'amour dans ce silence aveugle. Eteindre tous les sens pour concentrer l'unique présence dans cette caresse. Ouvrir les yeux nous aurait annulé, effacé, anéanti.

 

Nous restions dans la pénombre de nos vies, à caresser les galets du temps. Pierres lisses. Ombres aiguës. Temps sans mesure. Temps de houle où les vagues se balancent de vagues en vagues, portées simplement par le mouvement mystérieux qui les enlace.

 

Elle brodait des caresses sur la dentelle de nos songes silencieux. Et nous étions dans l'ignorance sensuelle d'une distance impraticable. Proche, sans se toucher, à la portée d'un désir inavoué. Armés seulement de nos tremblements, pour survivre. Moi, l'Oedipe accomplissant le rêve d'Antigone. Aveugle errant, comme la métaphore d'une humanerie.

 

L'amour bredouille des litanies incompréhensibles, faites du frottement de la parole sur la peau d'un sein, de la coupure des mots à l'endroit du mensonge.

 

Il y avait sur la géométrie de ta peau des angles inconnus, des perspectives lointaines qui crissaient sous ma main, de ces coins d'ombres où je me perdais, de ces sources d'eau brûlantes qui attisaient la soif, la faim, la peur même. Il y avait des parallèles folles et des ellipses féroces. Il y avait sur ta peau toute une géométrie de l'espace et des chiffres que mes doigts devinaient, pénétraient, décryptaient. Toute l'apesanteur et tous les centres de gravité qui se concentraient dans l'atome du souffle. Et il y avait ce vertige des nombres vers l'infini du désir ; plus ou moins l'infini, selon le sens de nos nuits, selon la pente de nos caresses. Et il y avait ce désordre des chairs, ces frottements lents et profonds à la tangente d'un soleil de nuit et de nos ventres affamés. Et il y avait nos disparitions, et nos abstractions pour lesquelles nous mélangions le chiffre de la bête et le nombre d'or. Et il y avait tes soupirs cosinus et ton cri vertical... et ma main sur ta peau, et mes lèvres sur ta peau, et mes rêves sous ta peau. Et tes larmes, aussi. Arithmétique des jours où nous nous tenions à l'écart-type de nos tentations, où nous faisions nos contes d'apocalypse, additionnant la chair à la chair, multipliant les frémissements.
C'était un temps arithmétique insatiable.
Temps qui s'avançait sur l'hyperbole de tes hanches.
Temps exponentiel.
Asymptote souveraine qui guidait nos heures vers le chant.
Mathématique du silence.
Algèbre universelle des équations à deux inconnus.

 

 

 

Nous aimons à travers nos blessures, c'est pour cela que les amants s'échangent leurs sangs, c'est pour cela que l'amour échappe aux mots. L'amour naît toujours d'une nuit d'hiver, dans le dénuement d'une saison morte. De nuit. Toujours de nuit. Et nous aimons toujours au travers d'un souvenir ancien. Et nous aimons toujours comme si nous voulions le retrouver. Comme s'il fallait le retrouver. L'urgence de renouer avec le sacrifice premier, qui nous révèle et nous détruit en même temps. La première nuit. Aimer c'est tenter de la rejoindre, dans l'ignorance de nous même. Et remonter le fleuve de nos générations.

 

Et les corps démentaient nos silences. Et nos corps déniaient nos souffrances.
Recommencer. Recommencer. Pour ne pas mourir. Ou pour mourir plus vite. Epuiser la langueur, fille de nos peurs.
Recommencer à aimer. Encore une fois. La dernière. La seule.
Et l'amour se dérobait à nos regards. Comme à nos mots. Comme à nos vies.
Simples. Ignorants. Et tremblants.
L’algèbre universelle de l’infini, à l’infini des inconnus.

 

Franck.

26 décembre 2007

Lettre à Milena.....

Je ne pourrai jamais être Franz, même si tu es Milena.
Je ne serai jamais Franz, même si tu es bien plus que Milena.

 

 

 

Je suis embarqué sur un navire resté en rade. Ce n’est ni la terre, ni la mer. Et il me semble n’avoir connu que ces lieux indécis. Invivables. Peuplés d’instants enroulés sur eux-mêmes. Où les élans se contractent, saturés de désirs et de douleurs. J’ai toujours été prisonnier d’une carcasse rouillée, brûlée par les soleils, inondées par les pluies. Et l’oubli. Et l’épuisement. Voué, par décision divine, à des départs qui n’en sont pas, des promesses intenables, des rêveries pas assez légères. Navire chargé trop lourdement, ou coque trop fragile. Alors je suis resté en rade, dans ce lieu insupportable, m’abrutissant en des espoirs vains.
Et le vent du large vient se briser sur l’étrave au bord du chavirement. A l’arrêt. Comme un vaste désastre immobile et croulant de regrets.
Les lieux avalent le temps.
Et les temps meurent lentement.

 

 

 

Je ne pourrai jamais être Franz, même si tu es Milena.
Je ne serai jamais Franz, même si tu es bien plus que Milena.

 

 

 

J’ai la tête prise dans l’étau du vide. Avec la sensation d’un écrasement qui monterait des profondeurs de la terre. Comme un appel. Comme une fatalité.
Et la coque craque, à force d’attente, d’impatience défaite, un craquement qui appartient déjà aux abîmes.
Lent naufrage. Presque au ralenti. Imperceptible glissement.
Et le sang qui s’appauvrit. Et les heures toujours plus lourdes. Et les saisons toujours plus encombrantes. J’arpente ces interminables coursives de la mémoire, ces couloirs du temps déglingués.
La rouille, c’est la peau des rêves, et l’usure c’est l’enfance qui meurt à nouveau.
Sans cesse.
Je n’ai plus assez de haine pour crier, plus assez de colère pour pleurer, plus assez d’ivresse pour me déployer.

Et même le silence nourricier me trahit, lui que j’ai toujours accueillit, le mien, celui des autres. Là, il me creuse, il me cure, il me racle, comme s’il restait encore de la chair, comme s’il restait de l’envie.
Et même l’écriture me trahit. Je n’arrive plus à la porter. Elle est pesante et pâteuse. Les mots se détachent comme des pierres. Un effritement de la langue.
Et l’encre est jetée dans l’archipel des naufrages.
Avec comme horizon la vertigineuse paroi du manque d’où l’on s’élancer.
Pour rejoindre l’obscure verticalité de l’absente. La lointaine. La perdue.
L’ultime. La passagère attendue, invisible, d’un voyage mille fois reporté.

 

 

 

Et les tempêtes dispersent les printemps. Et le soleil s’incline allongeant l’ombre muette. Petite nuit dans le jour. Petite mort pour grand défunt.
La fin n’est pas un temps, c’est un lieu à l’ironie cristalline.
La fin n’est pas un temps, c’est une main qui se ferme. Des lèvres humides qui ne prononcent plus ton nom.
La fin n’est pas un temps, c’est un navire resté en rade. Ce n’est ni la terre, ni la mer. C’est un lieu indécis. Invivable.
La fin n’est pas un temps c’est un cri. Seulement un cri.

 

 

 

Je ne pourrai jamais être Franz, même si tu es Milena.
Je ne serai jamais Franz, même si tu es bien plus que Milena.

Franck.

Publicité
29 septembre 2007

l'espace inconnu.....

Car le texte doit révéler l’inconnu. Non pas l’inconnu du savoir. Mais le toujours innommé qui git en nous. Le fou, le saint, le lumineux. L’inaccessible présence qui nous brasse. Ecrire c’est se défaire de nous. L’entêtement du geste. L’acharnement d’une répétition qui nous efface peu à peu. Labyrinthe de miroirs. Où se démêlent l’absent de l’écriture et le présent du texte. Où se dédoublent les voix. Se situer juste à cet endroit de l’âme où le retour du même n’est pas exactement le même. Comme si l’écho nous revenait prononcé par une autre bouche. Décalage. Contre temps. Contre pied. Esquive des présences qui toujours se dérobent et toujours surgissent. Là. Dans ce champ des défaites. Où les ruines ne sont plus le résultat de la décomposition du nouveau, mais où les ruines seraient l’expression toujours la plus nouvelle du futur.

 

Et la voix se superpose, puis efface le sens des mots. Ce qu’il y a de vacarme en eux. Les mots qui perdent leurs sens sont des mots aggravés. Des étoiles.

 

L’écriture avance vers les confins, vers les lieux du décollement du sens. Imprenable. Même par la main qui la produit. Surtout par cette main. Un cheminement paume ouverte. Prête aux stigmates. Comme le signe d’un accomplissement. Lequel ?

 

L’accomplissement de la nuit. Même de jour, c’est la nuit que nous accomplissons en nous. Pour maintenir l’étrange. Décoller la lumière du réel. Etre au repos du réel. Enfin accueillir ce qui vient. Ce qui vient. Œdipe. L’ermite. Anéantir toute explication. Engloutir toute signification. La grande nuit de la toute présence, celle qui nous rend à nous-mêmes et au monde. A la nudité. A la pauvreté. Passer du tremblement à la tremblance. Passer du feu à la flamme. L’œuvre.

 

Traverser.

 

Jusqu’à l’intense immobilité d’un silence. Le texte est habité d’une puissance vivante qui m’écrase à chaque fois un peu plus.

 

Entre l’amour et le désir il y a un espace

Entre l’écriture et le texte il y a un espace, le même.

La nuit. L’imprononçable nuit. Le lieu des grands gisants.

Entre mes lèvres et tes lèvres. La nuit.

La nuit que je traverse à chaque mot, pour te rejoindre, enjambant les gisants et les siècles.

Retraçant infatigablement le chemin qu’il te faudra consacrer.               

Franck.

20 mai 2007

Quel jour est-on ?.......

« Quel jour est-on ? » On est le jour d’après. On est toujours le jour d’après. Un peu de mort dans chaque chose, dans chaque geste, dans chaque amour. Il y a toujours ce jour de trop dans le jour que l’on vit. Trop d’après dans le temps. Trop de temps dans le temps. Alors on dit « déjà ».

Et le silence a changé d’âme.  Peu à peu elle s’efface. Elle est sur son chemin. Elle marche. Et nos routes s’éloignent. Bientôt elle aura disparu. « Déjà ».

 

« Quel jour est-on ? » On est le jour perdu. Sur le livre du jour il y a une rature. Le mot amour est rayé. Un trait rouge barre le mot. Il fait une tache dans le texte. Un regret. Un hoquet. Une absence. On reconnait toujours l’amour à cette trace rouge qu’il laisse sur la page. A cette rature dans la voix. A cette parole qui n’est pas remplacée. La parole manquante.

Sa silhouette s’estompe. Elle est de plus en plus loin. Sur son chemin.

 

Le silence a deux couleurs. Deux destins. Deux passages. L’un vient de l’aube, l’autre du crépuscule. L’un est une épiphanie, l’autre un holocauste.

 

Elle venait de l’aube. Et nos silences ont tissé des labyrinthes. Et je m’y suis perdu. Et nos marées se sont mélangées, et je m’y suis noyé. Les yeux ouverts. 

On sait la fatalité de nos gestes dès l’élan, dès le début.

Il y a une ivresse du désastre.

 

« Quel jour est-on ? » Dés que le premier jour est passé, arrive le temps du dernier jour. Entre les deux, une attente. Une usure. Un rien. On appelle ça la vie.

 

Je me souviens. Ses yeux profonds, son sourire, ses mains posée sur la table, sa façon de rouler une cigarette. Et sa voix. Oui, sa voix grave, posée, incrustée de tendresse.

C’était le jour d’avant.

Franck

11 février 2007

La départition, ou le château de lecture....

Car l’écriture ne nous appartient pas. Posée ici, elle est vouée à l’errance. C’est une mendiante vêtue de sa seule pauvreté. Elle est bien moins qu’un enfant qui vous quitte. Elle a nul lieu, nulle direction. Elle est à peine un bouchon dans l’océan. Posée ici, elle appartient au hasard. Elle ne reviendra jamais frapper à votre porte. Elle est vouée à l’errance à la recherche d’autres solitudes, jusqu’à la cendre de la cendre.

Le destin du texte c’est la perte, c’est la désolation, c’est la mendicité. Le texte voyage entre deux absences. Un peu comme l’amour. Il erre entre deux solitudes. Un peu comme l’amour. Et le voile qui le couvre, c’est la mort qui rôde. Comme un feu qui s’étouffe par manque de souffle. Par négligence. Par abandon. Le texte posé ici, est le nom même de l’errance, de la perte, du manque sacré. De l’attente souveraine.

Le texte posé ici est un désert qui ressuscite à chaque caravane qui le traverse. Il est passage, franchissement. Ecoulement sans fin.

Une fois posé ici, le texte n’a plus de forme, ou alors il les a toutes, il est prêt à suivre n’importe qui, n’importe quelle insuffisance, n’importe quelle bouche. Il a la forme d’un autre, d’un inconnu, d’une absente. Et à chaque rencontre il offre sa gorge, son ventre pour se faire pénétrer d’une solitude nouvelle.

Le texte posé ici se joue des présences. Il vient de l’ombre. Il y retournera. Il tient la mort par les deux bouts. Et pourtant il n’est rien, sinon la forme la plus achevée du vide. Et sa puissance est celle d’un fil de soie tendu entre deux planètes. Et c’est un vagabond entre eux exils. Et il mendie la solitude et le manque, puisque c’est sa seule nourriture. Puisqu’il vient de là, puisqu’il y retournera. De l’eau sur de l’eau. Du temps sur du temps. La désappartenance. Le dessaisissement.

Aux noces du texte il n’y a pas d’invité, ce sont des noces furtives, puisqu’elles sont dérobées au hasard, à la fatalité. Noces de l’absence et du silence. Fêtes de nos désespoirs où l’on consume les chairs brûlées de l’amour, et les visages perdus. Oui, tous ces visages égarés. Nos temps d’affaissement. Le temps du texte arrache les mauvaises herbes de nos vies, pour en faire des bûchers, et souffler sur nos cendres. Nos cendres à venir.

Le texte posé ici, dans son indécence, mêle nos morts successives et nos résurrections. Les miennes, à toute les autres. Frères de mort et de résurrection avec ce texte aux paumes ouverte.

Le texte naît du silence et du malentendu qui l’accompagne. Et c’est de ce clivage, de cette séparation invincible qu’il naît. C’est de cette rupture de silence, de cet échange de silence qu’il naît. Et du malentendu qui l’accompagne. Et c’est pour cela que la voix chancelle un peu. L’oreille de l’œil est sourde au monde, elle ne sait que vibrer, frissonner de sa désappartenance. De son dessaisissement.

Et la voix tremble, comme si toute lumière ne pouvait surgir que de ce malentendu consenti. Que de ce secret tacite, scellé au cœur de la nuit.

 

Chacun a dans les mains du coeur un morceau du symbole. L’écriveur, et le lecteur. Et si le hasard leur fait rapprocher les deux morceaux qui pèsent sur leur vie, quelque soit la coïncidence, ou quelque soit l’ajustement, il reste toujours une difformité inconciliable. Et c’est là, là dans cet espace impossible à combler, que réside la lumière. Le miracle.

Le texte vit de cette apparente similitude, et il brille de l’impossible. Il brille d’un trou, d’un trou d’inconcilance par où s’échappent la vie et l’espérance dans cette hémorragie de silence.

Franck.

17 mai 2007

Ce n'est pas une blessure.....

Ce n’est pas une blessure, puisque je porte en moi l’espace que tu y as laissé. Puisque tu as su ouvrir la porte pour faire enter le jour. Puisque tu as tendu tes mains d’aurores pâles vers mon crépuscule. Ce n’est pas une blessure, c’est une tempête enchantée, un peu comme ces moussons espérées trop longtemps. Une profusion. Le consentement du ciel à terre. Les noces de la démesure. L’union des temps. Non, ce n’est pas une blessure, c’est juste un déploiement, le fleurissement des chairs rouges. Car t’aimer est un privilège, une grâce, une faveur des dieux. Tu es arrivée avec cette innocente douceur, avec cette singulière bienveillance, et tu as ouvert en grand les portes. Et le ciel est brusquement entré dans ma poitrine, avec ses constellations tournoyantes, ses galaxies de feu. Tu es arrivée avec l’hésitation d’un poème qui avance à travers le silence, avec cette lenteur, cette élégance. Tu es arrivée avec un pas de danseuse, sur la pointe des mots pour ne pas les user, pour ne pas les brader. Tu voulais juste effleurer la lumière. Tu voulais juste étreindre un peu plus loin et frôler les miroirs de l’avenir. Tu voulais juste conjurer le désastre qui nous attend et caresser la tempe de l’inaccessible. Alors tu as ouvert la porte pour effacer d’un seul regard la mort qui gisait sur le seuil. D’un seul regard fragile tu as déterré l’hiver, retourné les saisons. D’un seul regard tranquille. Tu es arrivée poussée par un mystère et par les vents du large, comme ces grands oiseaux qui n’ont de pays que l’horizon et qui parfois se posent à l’orée d’une rêverie, ou sur les hauteurs d’une falaise blanche. Tu as dans ton regard les distances qui apprivoisent l’infini et cet éclat intime qui rassure. Un regard de blancheur qui tiendrait les enfants en éveil et qui apaiserait leurs chagrins. Tu as tourné vers moi ton visage de patience et d’attente, et un ciel est entré dans mes chairs. Alors tu vois, ce n’est pas une blessure, c’est un passage, l’embrasure du destin, par où s’évadent les comètes. Ce n’est pas une blessure puisque chaque jour je peux voir se lever ton soleil. Puisque chaque jour il m’est donner de couronner ta tête d’un diadème miraculeux, puisque mon errance épouse désormais les formes de ton absence, puisque chacun de mes mots se nourrit de tes silences, puisque l’ombre recule comme des terres usées.

Tu sais j’inventerai des ponts aux arches si grandes et si puissantes qu’elles nous feront traverser les rives du temps d’un bord à l’autre. Pour nous retrouver. Tu sais nous pourrons contempler, en nous penchant un peu, les ciels et les planètes qui couleront comme un immense fleuve insensé. J’inventerai des temps pour conjuguer nos verbes. Des pluies pour fleurir tes jours. Car mes déserts t’attendaient dans leurs minérales solitudes, mes déserts sommeillaient drapés dans cette mélancolie persévérante et grave. Et tu es venue. Et tu es venue dans ces terres dévastées avec au fond des yeux assez de confiance et de tendresse et de clémence.

Alors, je t’inventerai des routes assez larges pour nos pas, pour nos rêves, pour nos lendemains. J’agrandirai les jours, j’approfondirai les nuits. Et je t’offrirai une maison de murmures et je peindrai sur les murs des océans pacifiques. Et tu seras les tropiques, et je serai l’alizé. Et je serai les vagues et tu seras l’écume. Et je serai le fruit et tu seras les lèvres. Et je t’offrirai mes mains de silence pour que tu y poses ton front.

Tu vois, ce n’est pas une blessure, l’amour va l’amble, et je vais danser sur mes décombres.

Ce n’est pas une blessure simplement les vestiges du néant.

Franck.

31 mars 2007

Réponse à Ahosera.....

Il fallait que je vous remercie de votre réponse. Votre belle réponse. Et n’ayez crainte, en aucune manière je ne l’ai reçu comme une quelconque tentative de persuasion. Vous comme moi, nous ne croyons pas aux vérités assenées aux autres. Et puis vouloir convaincre c’est déjà avoir perdu, les choses importantes se révèlent, elles ne se discutent pas. J’ai reçu vos mots comme l’expression de votre générosité, de votre talent, de votre fermeté à vouloir maintenir une exigence pure, malgré les doutes, et les obstacles que nos natures incertaines entretiennent, souvent avec complaisance. Vous avancez parfois avec prudence, et d’autres fois avec une fulgurance brutale et claire. Il y a dans cette scansion tout un monde dévoilé, le mouvement même de la vie défait de l’insignifiant, du futile.

 

 

 

Je crois que pour l’essentiel nous naviguons dans les mêmes eaux. Les eaux rares des torrents naissants, ces eaux que l’on fréquente pour naître et mourir, celles qui ont encore le goût de la terre, celles qui savent que le chemin jusqu’à la mer sera épuisant et flamboyant. Ce sont les eaux du chant, les eaux rares, blessées par les pierres, des eaux suturées d’écume, qui inventent le printemps dans chaque tourbillon, qui inventent la lumière à la moindre cascade.

 

 

 

Certes, nos expériences sont différentes, nos urgences aussi le sont, mais nous croyons ensembles que l’écriture, si elle ne nous sauve pas, peut parfaire nos instants, qu’elle permet de nous redresser un peu plus haut. D’aller un peu plus loin.

Et même si ce n’est pas très loin, l’important réside dans ce « un peu plus ». Ce débordement. Cet épanchement de vie. C’est sans doute parce que l’écriture est une résistance, qu’elle nous confère ce surcroit de désir de dignité. Non pas, de cette dignité personnelle, égotique, non, pas celle-là, mais celle de l’espèce, se sentir un homme en expansion dans cet univers en expansion.

Un peu plus homme, un peu plus responsable. Un peu plus vivant. Par ailleurs l’écriture est là, avons-nous vraiment choisi ? Souvent j’ai cette sensation qu’elle était là bien avant moi.

 

 

 

C’est vrai, l’écriture ne nous sauve pas, mais surtout elle ne nous exempte de rien. Tout est à vivre hors de l’écriture. Et pourtant dans cet acte, quelque chose du mystère de la vie se révèle.

La vie était là, et on ne la voyait pas, la vie était là, et on ne l’entendait pas, la vie était là et nous n’y étions pas, nous passions sur le trottoir d’en face en contemplant notre ombre avec ironie, et brusquement dans cette tension vers le texte, vers le poème, tout s’éclaire, tout devient évident. Incompréhensible, mais évident. Fou peut-être, mais évident. Nous devenons présents à nous même, plus que nous ne l’avons jamais été. En nous quittant, nous nous retrouvons. En nous abandonnant, nous nous reconnaissons.

 

 

 

Souvent j’aborde ces questions sous leur versant paradoxal. Et si je parle d’échec, ce n’est pas qu’écrire est un échec ; au contraire, l’écriture en est la lumière, l’épiphanie. L’écriture est la poursuite de la vie quand celle-ci bafouille, balbutie, trépigne. Quand celle-ci est exténuée ou exaspérée. Ecrire c’est d’abord cette confrontation avec quelque chose qui ne comble plus le rêve, le désir,  c’est une confrontation avec quelque chose qui est dans l’attente, dans l’espérance, dans la résistance, dans l’insistance. Et l’on pourrait en mourir. C’est pour cela qu’elle a – l’écriture – partie lie avec l’échec, l’inabouti, l’inachevable. Le grave et le léger. C’est son point de départ. Et lorsque j’évoque le jour où le silence sera complet et où l’âme et le monde se tairont - ce temps de contemplation - c’est pour introduire au temps du chant. L’écriture naît d’un tumulte, alors que le chant naît d’un silence. Le temps de l’écriture est un temps de lutte. De frottement, et d’usure. Le temps de la contemplation est un temps dépassé. Il n’est pas arrêté, il est débordé. C’est le vrai temps du silence. Lorsque la mort ne nous parle plus, lorsqu’elle n’a plus rien à nous dire, ou que nous lui avons tout dit.

La mort est bruyante, nous le savons au vacarme qu’elle fait en nous. Et tout ce qui l’annonce ou l’énonce est bruyant et tout ce qui la nie est bruyant et tout ce qui tente de l’oublier, de l’oblitérer est bruyant. Le temps du chant est le temps du silence. Le temps de l’arbre est le temps du silence.

Nous approchons parfois ce temps et ces contrées singulières, avez-vous remarqué le silence qui préside au rencontre amoureuse ? Avez-vous remarqué le silence qui enrobe les amants ? On n’entend rien. C’est parce qu’ils chantent. Le temps des amants est un temps sans écriture. La présence de l’amoureuse ou de l’amoureux est totale et suffisante.

L’écriture tente d’inventer ce temps. La voix qui traverse le texte tourne souvent autour du silence. Comme le papillon dans la lumière. C’est pour appeler l’amour en soi. Inventer un silence c’est inventer un amour. Mais rien ne remplacera la peau pâle et tremblante de l’amoureuse. Rien ne remplacera son regard. On écrit quand l’amoureuse s’absente, quand on l’attend, quand on l’espère, car lorsqu’elle est là, on la dévisage, on la frôle, on la caresse et tout se tait, d’un coup, comme un miracle.

 

 

 

Vous évoquez le corps comme l’ancrage de l’écriture. Un corps reconnu et qui ne serait plus un ennemi, et vous avez raison. L’écriture et aussi un lieu du corps. Certes mon expérience ne vaut pas la votre. Vous êtes comédienne et vous expérimentez dans la chair le tranchant des mots. Incarnation, n’est pas pour vous une expression vaine. Vous connaissez l’étroitesse de nos chairs, leurs raideurs, mais aussi l’infinie possibilité d’une voix juste chargée de sang et de tremblance. Vous touchez du doigt le chant, le silence et l’amour, dans ce mouvement d’expression pure et nue, d’une parole pure et nue, dans un corps pur et nu. J’ai souvent pensé qu’il y avait dans cette offrande au public quelque chose de sacrificiel. Mais peut-être que je me trompe.

Il n’en reste pas moins que l’écriture est aussi le lieu du corps. Plusieurs fois il m’est arrivé de le dire ici. J’ai la sensation nette, précise que tout mon corps s’engage dans le texte. Souvent, lorsque je fini d’écrire je suis épuisé. Physiquement épuisé.

Je pense avoir compris ce lien de l’écriture avec le corps, lorsqu’une amie qui m’est cher me disait « si tu veux écrire il faut que tu prennes un bon petit-déjeuner, il faut manger pour écrire…. » C’est le seul conseil d’écriture qui ne m’est jamais servi.

Et puis il y a le souffle, la respiration. Les mots que je mâche avec lenteur. Les faisant descendre dans le ventre, cherchant la résonance, ce faible tremblement des chairs, lorsque le mot tombe juste, lorsqu’il a le juste poids, la juste couleur. Je parle à mi-voix, jusqu’à l’incantation, pour que l’écriture venue du sang puisse traverser, les muscles, les nerfs, la peau, pour qu’il puisse envahir l’espace de matière qui m’habite. Et l’alléger.

Mais je ne connais pas la grâce du texte offert, dit sur les planches. Je me sens laboureur. Attelé. Bien sûr, ce sont des sensations, des impressions. J’expérimente avec lenteur. Repassant souvent à coté des mêmes sillons. Je suis un laborieux rabotant la même pièce de bois pour recueillir quelques copeaux et se défaire de quelques illusions. Je ne sais si mon corps est un allié où un ennemi, mais il est là, et il faut le traverser comme le texte, comme la vie. La seule réalité qu’il reste après le texte, c’est d’être plus complet. C’est une pensée fugitive, mais essentielle, c’est pour cela que je recommence. « Le renouvellement de la mer par les vagues ». Au bout de la mer, il y a encore la mer, écrire c’est ne jamais accoster, ce n’est pas un échec, c’est inventer l’infini.

 

 

 

Voilà je voulais vous remercier de ce plaisir que j’ai à vous lire et de m’avoir permis durant quelques jours de porter cette réponse.

Il faut un lieu du chant et c’est le poète qui en trace les contours. Et le chant est un au-delà de l’écriture.

Franck.

25 mars 2007

Transitoire......

Depuis des jours je cherchais le mot qui dit ce rapport au silence. J’invente des silences transitoires. Transitoire, c’est le mot que je cherchais. Avec l’idée d’un passage, d’une coupure et d’un passage. D’un changement de rive. De l’extérieur à l’intérieur. Silence contre silence. Silence du monde contre silence de l’âme.

 

Je passe d’un silence à l’autre. J’arpente. Le silence est la seule musique de l’errance. Car elle n’a pas de lieu, pas se son, pas de nom. Pas de route. Pas de fin.

 

Ecrire est une tentation pour briser les chaînes bruyantes du monde. Et écrire échoue à ce vouloir. Et écrire le sait. Et l’écriture est le produit de cette première mise en échec. De ce premier ratage. Et c’est une tragédie. L’écriture c’est d’abord le chant de cette tragédie. La geste. L’odyssée. La tentation de relier la voix au silence.

Au tout début, dans le jardin d’Eden, les sons et les silences étaient réunis, ils ne faisaient qu’un. Qu’un seul mouvement. Comme un soleil. Chaque bruit portait en lui sa part de silence, et chaque silence trouvait avec aisance son harmonie. Et dieu nous chassa. Et dieu brisa l’alliance, et sépara les sons des silences, comme si brusquement il créait deux univers impossibles, comme s’il ouvrait en deux un fruit juteux, avec les chairs à vif, et le sang qui s’échappe. Blessure inguérissable. Alors depuis la nuit des temps, il manque un son à nos silences, il manque un silence à nos rumeurs. Il manque un souffle à notre vie, un horizon à nos rêverie. Un sourire à nos soupirs. Une bonté à nos désirs.

Et cette séparation fut la signature du manque. Et le manque fut la signature de nos vies. L’incomplétude.

Nous reconnaissons dans l’Autre cette part de silence ou ce timbre, cette tonalité. L’accord. Et nous lui demandons ce tumulte qui fécondera notre silence.

 

 

Je passe d’un silence à l’autre. Toujours en retard d’une harmonie. Transitoire. Avec l’idée d’un passage, d’une coupure. D’un changement de rive.

Mais je ne suis pas d’une rive, je suis d’une traversée. Ecrire est ce voyage. Je ne suis d’aucun port, d’aucun aboutissement, je ne suis que navire, je ne vis que de vent et d’horizon, que d’écume et de sel. Et je ne connais la route que la nuit, en suivant les étoiles.

 

 

L’écriture naît de la confrontation d’un vacarme et d’un silence. L’écriture naît dans ce frottement. L’inscription silencieuse de la voix. C’est une lutte, comme la vie et la mort. J’écris en silence, dans un monde bruyant. Me taire dans les bruits de la ville. Me taire au milieu de ces grognements, de ces rumeurs, de ces vociférations. Ecrire là, dans cette opposition, dans ce contraste, qui révèle le lieu de la charnière, ma jointure au monde. Mon inconciliance. Etre là, mais s’absenter. L’écriture naît de mon silence et du vacarme qui l’entour, de ma solitude et de l’agitation autour. Et mon absence n’est pas un retrait, c’est une sorte de réfutation, de contestation. Une façon de lutter contre l’écrasement. Imposer, même modestement, mon taire au monde. Peut-être un refus, aussi. Ou simplement la marque de l’impossible.

 

Et je passe d’un silence à un autre. Car mes silences sont transitoires.

 

 

Un jour le silence sera complet, et le monde et l’âme se tairont. Silence avec silence. Ce sera le temps de la contemplation. Le temps dépouillé. Illimité. Les rives seront débordées. Il n’y aura ni livre, ni mot, ni geste, simplement le monde et le souffle. Il n’y aura plus d’écriture puisque tout sera dit dans la présence et dans l’instant. Il n’y aura que le monde, et cette étonnante brûlure. L’inverse de la mort.

 

On reconnaît la mort à son vacarme, à son impossibilité d’accueillir le silence et d’en faire l’offrande gracieuse. Et l’accord des silences est le don ultime du vivant au vivant.

Franck.

17 mars 2007

Il faut une place infinie.....

Car il faut faire de la place. Chaque mot écrit réclame sa place à l’intérieur, c’est pour cela qu’au départ c’est un arrachement. Le vide ne se décrète pas. C’est un abandon. Un lent abandon. Et le projet a de l’ambition, car il s’agit de faire entrer un ciel entier, alors il faut une place infinie.

Infini, ce n’est pas une figure de style. Infini, déborde de sens. Pourtant c’est le mot juste. On ne peut pas décrire avec précision cet élancement de l’être en dehors de lui-même, cet afflux de sang dans les veines, l’élargissement de l’écoulement, et cette crue dans la dans poitrine. On ne peut pas décrire les picotements dans le ventre, car ce ne sont pas de vrais picotements, mais plutôt, une sensation de chaleur et de fraîcheur en même temps. Comme un vent dans les poumons, une bourrasque dans les viscères. Non, on ne peut pas décrire, alors on dit, infini. Infini, veut dire tout ça. Et plus. Surtout plus. Dire infini, c’est dire quelque chose qu’on ne peut pas dire. Qu’on ne pourra jamais dire. Cette brusque extension de la vie dans des dimensions inconnues. Singulières.

Alors on écrit infini.

Alors on écrit éternel.

Alors on murmure je t’aime. Comme si on mettait un chapeau aux nuages ou des boucles d’oreilles au soleil.

Et le projet a de l’ambition, car il s’agit de faire entrer un ciel entier, alors il faut une place infinie.

Au départ on ne le sait pas. Puisque écrire nous vient d’un mystère. D’un mystère ou d’une fatigue, ou d’un ennui, ou d’un désir impossible. Ecrire c’est d’abord un amour qui ne tient plus à l’intérieur du corps, comme si les dimensions n’étaient plus adaptées. Ecrire vient d’abord d’un épuisement de la langue, et puis de cette fatigue, d’un savoir qui ne se suffit plus à lui-même. Les parois de sa vie sont envahies, et on ne sait pas si cela nous vient d’un mal ou d’un bien, d’une révolte ou d’une bonté. C’est le prolongement d’une vie démembrée, d’une vie rendue brusquement impraticable. Inaccessible. Et le bruit des jours nous devient insupportable. Ecrire c’est d’abord la vie en échec. L’amour empêché.

Et le cri. La première écriture c’est une écriture d’amour, elle dit je t’aime, ou je te déteste, elle dit un geste qui ne tient plus dans la chair, elle dit qu’on n’appartient plus au monde des vivants. Le premier mot, invente le premier univers. Et le cri. Le cri qui enferme déjà tous les secrets, ceux du temps et de la mort. Et les peurs. La mort, qui entre toujours par la porte des mots. Toujours. Toujours par les coins d’ombres, les océans de silences. La mort qui cherche toujours les jointures, les désarticulations. Les premiers mots écrits sont des désarticulations. Des déboîtements, par où la mort se faufile.

Car il faut faire de la place. Chaque mot écrit réclame sa place. Surtout le premier, qui est le nom de la mort. Et tous ceux qui suivront voudront le dénier, l’abolir, l’effacer. Le premier mot est déjà une signature. C’est pour cela que l’on écrit à l’envers du temps, à cause de ce premier mot. Qui dit notre mort. Qui dit la fin, juste au moment du début. Alors il faut faire de la place, car il s’agit de faire entrer un ciel entier. Avec ses constellations, ses soleils, ses lunes. Alors on dit infini. Une place infini.

Au départ tout est plein, chaque espace de soi est rempli, comme une certitude, comme une évidence, les mots ne sont que l’image d’eux-mêmes, une surface lisse. Nénuphars sans racine. Reflets vague et flottants. Rien n’a traversé, rien n’a pénétré. Tout est trop plein, trop entier, trop lisse. Le vide ne se décrète pas. C’est un abandon. C’est partir sans bagages et retourner sa peau à l’envers. Mettre l’intérieur, à l’extérieur. Un peu comme une naissance, l’intérieur à l’extérieur, le retournement des peaux.

Le vide est un abandon. Lent, douloureux, puisque nos illusions et nos mensonges résistent. Chairs molles accrochées aux os qu’il faut curer. Racler.

Et un jour cela devient un accueil, une aube. Et les mots se posent dans leur désordre de lumière et de rosée. L’amour et la mort dans un espace infini. Et l’écriture déploie son chant, comme la mer déploie ses vagues. L’amour et la mort dans leurs mouvements incessants.

N’être rien que cet espace vide, comme ce grand champ de blé moissonné où pousse des coquelicots. Rouges. Fragiles et rouges. Comme l’or des moissons. Taches de sang dans l’immensité des constellations. Rouge. Infiniment vivant. Infiniment naissant.

Franck.

17 février 2007

L'infinie négligence des dieux.....

Ecrire c’est détrôner les dieux. Comment pourrait-il en être autrement ? Que vaudrait une parole qui ne viserait qu’à les servir ? Il n’y a pas d’orgueil là-dedans. Simplement le déploiement d’un geste nécessaire. Les dieux nous ont inventé pour qu’on les tue. Le poète achève la création du monde. Il faut bien une humilité démesurée pour entreprendre ce meurtre lent et silencieux. La terre, l’univers, les constellations appartient à ceux qui les prononcent, à ceux qui les nomment. Les dieux nous ont désignés, nous ont assignés, mais c’est bien le poète qui a le pouvoir de les dire, de les nommer en retour. De les effacer.

Ecrire c’est bien tracer le domaine des dieux et d’y mettre le feu. Pouvoir contre pouvoir. Magie contre magie. Miracle contre miracle. Et le poète a un avantage dans cette lutte, car il n’a pas l’arrogance des dieux, il n’a que son désespoir et parfois sa désinvolture. Et c’est bien suffisant. Ecrire c’est nommer l’infinie négligence des dieux.

Le Christ ne savait pas écrire, ce n’est pas un oubli de la part de son père. On a bien vu comment il a fini. En piteux état. Et le poète a bien retenu la leçon. Et dieu n’en fini pas de mourir à son tour. Et chaque mot, chaque texte, chaque note, le dénie un peu plus.

Les dieux nous inventé pour qu’on les tue. A chacun son destin, à chacun sa misère. Ils ont l’éternité mortelle et ennuyeuse, et nous avons l’infini, et la solitude, et le silence qui les accompagne, et l’amour qui les brûle, et le sang qui les sacre. Et la patience. Et le rêve. Tout ça dans le geste du mot. Ils ont la puissance, et nous n’avons que la fragilité en retour. Notre sainte fragilité, notre épuisement, nos coins d’ombres, notre pauvreté. Car c’est bien de là que part ce geste grandiose, c’est bien notre main vulnérable et tremblante. Et nos cathédrales valent les leurs. Car je sais des mots ruisselant comme la lumière des vitaux, je sais des cryptes de silence pétries dans la pierre des prières, je sais des recueillements, et des passions et des chemins de croix qui valent bien les leur. Et chaque texte vaut une église. Et le simple murmure d’un poème fait chanceler la moindre chapelle.

Franck.

24 juin 2006

Je sais des plaines froides.....

Je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal brunes et cassantes. Je sais ces pays désolés d’être encore là. Ces terres d’absence où seul le vent du nord trouve son souffle dans les bruyères, et sa nourriture aux bouches des pierres usées. Je sais ces pays de brumes sur lesquelles les rêves s’écorchent et saignent, ces lieux cabossés par tant d’oublis, martelés par le temps et la corrosion des désirs insuffisants. Je sais ces lieux nécessiteux, miséreux, qui ne tendent plus la main pour survivre préférant l’agonie lente des siècles. Je sais ces landes qui gémissent aux portes du ciel, ces landes sans prière, sans salut, je sais les plaintes déchirées des terres sauvages et je sais les âmes qui les hantent, je sais leurs voyages sans fin, leurs appels, leurs errances au bord des neiges éternelles, leurs traversées des crachins de glaces, et des froids monotones. Je sais cette tristesse qui blanchit leurs regards et cette mélancolie redoutable qui séjourne sur la peau de leurs complaintes. Les landes frileuses ne sont pas des landes amoureuses, elles ont abandonné leurs chairs et leurs soupirs et leurs tentations. Elles produisent du silence, des distances, et façonnent nos éloignements et célèbrent nos séparations et bénissent nos accablements.

J’ai souvent cherché la musique dans ces landes fracassées de vents et je crois qu’il n’y en a pas d’audible, car les déserts et les landes dépassent la musique ; en fait, ils ne sont que musique pure. Tout part de là, et tout y reviendra. Ce sont les lieux de la totalité, puisque défait de tout. Des lieux qui préparent ou qui prolongent. Qui exigent avant, et qui exigent encore plus après. Ils se laissent traverser, mais jamais pénétrer. Si la main est assez ferme et assurée elle peut parfois les caresser, mais sans jamais pouvoir les abuser. Ce sont les lieux de la totalité et de la simplification, de la première perfection et de la dernière.

Je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal mauves et sévères, sans arbres, sans racine. Comme une mer de bruyères tranchantes et brutales, une mer raidie dans son mouvement âpre, une écorce cornue et rêche et rugueuse. Je sais ces landes persistantes, ces terres usées, brisées de solitude grave, suffoquant sous la vapeur compacte des bouillards immuables. Terre saturée. Imprégnée. Imbibée de désespoirs primitifs et obstinés.

Je sais mes plaines froides, mes landes du nord, mes lacs de brumes grises. Je sais ce sang froid et ces absences, et ce vent qui m’observe et ces neiges démembrées qui tombent au fond de mes os. Je sais tous ces jours dépourvus, arides, insignifiants, et mes mains si pauvres et ce regard si maigre. Je sais tout cela. Mille fois traversé. Mille fois disséqué. L’infini retour de mes landes mordantes, de mes terres sans horizon, de mes journées sans lumière. Ces terres abondantes sans limites.

Je sais ces plaines froides qui dévorent la langue, chaque mot de la langue, et l’écriture qui gratte la glace et le texte pris dans les hurlements des bourrasques de l’impossible dire. Comme si la parole était traversée dans sa chair par un fil barbelé. Impénétrable parole qui me laisse désarmé, en exil, banni de mon propre désir, relégué, refoulé de ma propre demeure. Et mon œil effaré fixe dans l’ombre du ciel le vol bouleversant des oies sauvages vers le nord. Comme un destin mille fois répété, comme une usure lancinante et troublante. Sur le ciel gris et noir de mon enfance. Le vol des oies sauvages vers le nord. Comme une fatalité. Mille fois répétée. Laborieuse berceuse qui ne survit plus à la nuit qui s’approche. Et cet épuisement. Et cette envie de nord. De glace. De fin….

Franck

16 décembre 2005

Sillon de vie tordue.......

Depuis deux jours je regarde les commentaires s’empiler sous un de mes textes. Ça tourne tout seul. Il n’y a même pas besoin de texte. Ça serait bien, cela éviterait de devoir en parler. Du texte. Bref, moi je préférais l’autre texte. Je préférais « Infiniment ». Sept commentaires. Contre quarante et un pour le précédant. Mathématique et écriture vont très mal ensemble. « Infiniment », j’avais été le chercher plus profond. Vraiment.

Et là je suis à la cuisine en train de préparer les petit fours pendant que cela s’agite au salon. C’est dans ces moments là que j’ai envie de m’en aller. Bref, c’est ainsi….

Estelle, ma « logeuse » va de plus en plus mal. C’est fou ce décrochage. Cette chute. Il y a quelques mois encore….. Et puis maintenant, la chute. Sans frein. Chaque jour elle est ivre. Ivre à tituber. Ivre à ne plus pouvoir parler. Tous les jours. Avec le verre caché. Le verre bu en cachette d’elle-même. Vin rouge. Vin blanc. Bu à grande goulée. Elle se cogne. Elle tombe. C’est une chute sans fin. C’est une chute qui appelle d’abord une déchéance. La réduction de tout. Je ne peux plus lui parler. Elle n’entend plus. Elle ne veut pas que l’on parle de ça.

A table. Elle ne prend plus ses couverts. Avec les doigts. La tête presque posée sur le rebord de l’assiette. Voûtée. Avec les bruits. Les balancements ; le corps qui cherche à s’accrocher à l’oxygène qui lui manque parfois. Je la regarde et je ne sais plus quoi faire. Personne à prévenir. Il y a son fils Jérôme. Quand il vient la voir, il boit avec elle. Il part, et elle s’effondre sur le lit. Comme un reste de vie, qui n’est plus la vie. Qui n’est plus rien.

Parfois elle dit qu’elle veut mourir. Elle ne sait plus dire pourquoi. Mais elle sait que c’est ça qu’elle veut faire. Elle ne sait plus parler de Daniel. Elle est plus loin.

Je vis cela de l’intérieur. Avant, il y a longtemps, j’étais peut-être comme ça. Pas peut-être. Vraiment comme ça. Je lui dis. Elle ne veut rien entendre. Elle calcul les moments où elle va boire. C’est petit ici. Parfois elle boit au goulot. Pour gagner du temps. Pour y aller plus vite. Pour y être déjà. Mais elle n’y est jamais. Je sais, j’en viens. Je sais tous les mots. Tous les mots de l’alcool. Des mots qui ne disent rien. Et un lieu qui n’existe pas. D’abord c’est la chute. Après c’est la chute. Il n’y a pas de bout, pas de fin. C’est les premières marches de l’enfer. Une à une elle grimpe les marches en titubant. Avec la paranoïa qui accompagne le vin. Pour elle, je suis suspect. A table j’ai mon verre d’eau. Elle, elle n’a pas de verre. Puisqu’il est à coté caché. Je ne peux rien lui dire. Elle ne veut rien entendre. Ça me fait mal. Parce que je connais tellement cette chose. Je devrais partir. Aller ailleurs. Fermer la porte. Mais je sais qu’elle va glisser encore plus quand je partirai. Quand je la vois, tout me revient. Tout me saute à la gueule tous les soirs, comme un pied de nez du destin. Alors j’attends. Elle va tomber. Et il faut que je sois là. Au bon moment. Mais le vin a le temps. Il est patient, il est dans l’ombre du verre caché. Dans ce pli de la vie détruite. Elle va tomber. Elle est guettée. Elle trébuche. C’est trop tôt. Je ne peux rien. C’est trop tôt. Quand ? Quand ? A table elle n’est plus humaine. Mais moi je l’entends. Je sais tellement. J’ai l’ouie fine. Borgne mais pas sourd. Ne rien brusquer. Être dans la même patience que le vin. Être dans son temps, son rythme, sa parole. Je n’ai pas peur, j’ai mal. Elle me fait mal. Mais je n’ai pas peur. Il faudrait que je sois là, quand elle va tomber. Elle est écroulée comme un sac d’os et de viande encore vivante. Quand elle se réveille elle pleure. Et toujours « Je suis tellement triste ». Toujours les mêmes mots. La désespérance se creuse. C’est un champ que le soc creuse pour faire remonter tout un passé confus. Une terre noire de passé. Noire et stérile. Sillons de vie tordue. Il n’y a pas de justice ici, pas de sens. Le royaume de sa vie c’est écroulé le vin l’a envahi. Et il règne. Et il trône. Un grand lac noir de vin. Des marais putrides de vin. Elle voudrait partir maintenant. Mais c’est le vin qui décide, et lui, il a le temps. Il usera tout ce qu’il peut user, tout ce qui restera de chair et de sang. Il lui faut toute la place, et je vous garanti qu’il lui en faut de la place. Pas un souvenir ne lui échappe, pas un rêve, pas une espérance ne trouve grâce à ces yeux. Rien, puisqu’il est tout. Je voudrais gagner ce nouveau combat contre lui. Mais pour ça il faut que je sois là. Être là, en silence, moi aussi tapi dans l’ombre.

Franck

26 novembre 2005

Une lande ouverte....

Alors user la même corde. Lancer toujours plus loin le même filet. Des mots qui font retour, comme s’ils sortaient des circonvolutions d’un coquillage. Toujours le même filet. Toujours aussi vide. Piètre pêcheur. Sinistre pécheur. Des mailles trop grandes, trop lâches. Et un filet toujours vide. Pourtant un filet tissé dans les rêves, avec des mailles de solitude et d’espérance, tissé avec le fil des jours, tressées avec les heures d’attentes, noué par de longs et solides silences. Un filet brodé pour cueillir les étoiles. Et toujours le remonter aussi vide. Comme si tout le traversait, sans jamais s’arrêter. Rien. Ces filets là ne retiennent pas qui ne veut s’y blottir. Ils ne prennent pas. Ils accueillent. Changer de mer n’y ferait rien. Alors autant continuer à lancer le même filet et tirer la même corde jusqu’à l’épuisement. Jusqu’à l’étoile peut-être. L'étoile bleue.

A force, de racler le fond de l’océan je ramène parfois quelques mots égarés. Quelques mots de tristesse. Quelques mots à l’agonie parce qu’ils ont été trop dit, trop écrit. Je les pose sur ma page, je les réconforte un peu, puis ils s’en vont mourir plus loin, dans d’autres mains, dans d’autres voix, sous d’autres yeux. Sous d’autres bleus. Piètre pêcheur, perdu dans ses marées, empêtré dans son filet. Bénissant les tempêtes et leurs promesses bleues.

En moi, tu es comme un vertige de bruyères battues par les vents du nord. De ces bruyères brûlées par les embruns salés qui me viennent de la mer. Là-bas, au plus loin de ma mémoire.
Tu es ma terre hostile et fraternelle, mon endroit de misère et de miséricorde, mon lieu de pénitence et d’espérance sacrée. En moi, tu es la nuit, la nuit ouverte sur les rumeurs du monde. Tu habites en moi au lieu le plus fragile, le plus secret, celui que je ne dis pas, que je n’avoue jamais. Au lieu le plus ténu, sans doute le plus clair et le plus vacillant. Tu es l’immensité et le cheval qui va avec. Tu es un galop de folie sur la folie des hommes. Tu es une course folle sur cette lande ouverte, comme une éventration sur le corps de la terre. La glace et l’incendie jaillissent de tes sabots. Oui, je te le dis, tu es ce pur galop qui ravage mes nuits.
Bleues.
Je suis un errant, un nomade. Il me fallait ta lande pour habiller la mienne. Il me fallait tes brûlures pour révéler les miennes. Il me fallait ta nuit pour éclairer la mienne. Il me fallait tes mots pour que je puisse, enfin, accrocher mon rêve au bord violine de l’horizon. Je suis un errant, un nomade, un perdu, il me fallait l’espace, tu n’as pas de limite. Il me fallait du temps, et tu es immortelle. Il me fallait un regard tu as celui de l’aigle, il me fallait une voix, tu m’as appris le cri. Je voulais la chaleur et tu vaux mille soleils. J’ai besoin de lumière et tu te dresses comme un phare.

En moi tu es une lande ouverte sur les brumes. Tu es l’espace sauvage, et rude, et fier, et dépeuplé, et arraché. Tu es l’espace sans fin troué par les crépuscules et les hurlements des loups. Tu es la vie quand elle doit se survivre. Et le sang quand il faut qu’il soit bleu.
Tu es l’endroit du mystère et de l’appel, celui de la quête et du renoncement. Tu es une lande ouverte qui porte le désir avec acharnement, comme une plaie qu’on lèche pour être sur d’être encore vivant. Tu dis être en enfer. Alors j’irais là-bas. Une fois, déjà, j’ai traversé ses abîmes sans me retourner. Je connais le chemin, je te ramènerai. Et ta peau sera blanche. Immaculée. Tes cicatrices je les effacerai. Ta lande à ma lande s’ajoute. Ton ciel à mon ciel se répond et se mêle. C’est ton sang qui coule dans mes veines.
Qui passera du rouge au bleu.

Franck.

7 octobre 2005

Allures......

L’image de l’homme à cheval. Comme la métaphore de l’écriture.
J’ai galopé dans mes mots. J’ai eu ces moments d’ivresse que la parole écrite suscite quand elle s’affranchit de la pesanteur, quand l’air de la langue vient fouetter l’intérieur du corps. C’est vrai qu’il y a quelque chose de grisant dans le déferlement en cascade de cette parole éprise de sa liberté, de son mouvement naturel. On ouvre les portes et on se lance dans ce galop échevelé. L’air vient faire comme une musique à l’oreille du cœur, les parfums sortent des mots comme des fleurs qui éclosent, fruités, musqués, poivrés, printaniers, capiteux, tout ensemble. Dans ses galops la phrase traverse la lumière comme rayon en surcroît, trajectoire de reflets de lueurs, comme si l’encre incendiait le blanc de la page, comme si derrière le blanc il y avait des étendues infinies à conquérir. Oui, j’ai connu la cavalcade des mots dans le désordre de l’âme, l’exaltation et le vertige des sons, des musiques. Tout est là, tout est dit. Les mots écument, soufflent, crinière au vent, et à chaque foulée on sent dans le corps le mouvement de balancier de la course, le bercement vigoureux de l’échappée libre, de l’échappée belle. Oui, il m’est arrivé d’être dans le galop de mes mots, d’en sentir la puissance dans mes muscles et de pousser la vitesse jusqu’à l’emballement, au-delà de la chevauchée pour aller plus vite encore, pour s’envoler, extase frénétique du lyrisme, comme si la vitesse créait un envoûtement. Le soleil bien en face. Comme un point de fusion, et le galop des mots droit dedans. Droit dans cette jouissance cavalière.

Le plus souvent j’ai connu l’allure plus chaotique du trot. Où l’équilibre de la parole vacille. Epuise. Le corps de la langue devient lourd, maladroit. Chaque mot cherche l’autre mot auquel il veut se raccrocher. On est dans un temps saccadé. Secoué. Toujours au bord d’une chute. Impossible allure. Douloureuse allure, qui tire sur les muscles. Chaque pas sauté tasse un peu plus l’âme et le cœur sur les os du dos, du ventre. Les gestes sont moins sûrs, et l’horizon disparaît. C’est une écriture cassée, essoufflée, périlleuse, usante, harassante. La langue nous secoue comme l’animal, l’animal en soi, l’animal qui tremble entre vos jambes. Ecriture de labeur, de doute, de chancellement. La plume se raccroche à la page, qu’il faut creuser, buriner, tarauder. On sent le malaise d’être instable dans ses mots. Sans tenue. Ballotté. Il y a dans l’écriture du trot quelque chose d’intenable. D’irréel. De funambule fou qui aurait perdu son balancier. Pour le cheval, le trot, n’est pas une véritable allure. C’est une allure de transition. Dans la nature les chevaux ne trottent pas. L’écriture du trot n’est pas une véritable écriture, elle vient seulement user la chair. L’encre bouillonne, et laisse de grosses taches d’inachevé dans la parole offerte, dans la parole écrasée. Et c’est de cet écrasement dont il faut ressortir. C’est là, dans l’impossible tenue qu’il faut chercher son centre. C’est là, quand les forces s’épuisent, qui faut tenir l’animal. Mieux, encore, c’est surtout là, qu’il ne faut pas le blesser, avec des coups de mains sur les rennes. C’est qu’il faut ne pas casser les dents de la monture par des gestes brutaux. C’est juste là, dans ce désordre qu’il faut trouver le reste de stabilité, et l’aplomb des mots. Sentir leur poids et ne pas chuter. Ecriture de chaos, de douleur. Apprendre à lâcher, quand l’instinct dicte à tous vos muscles de se crisper, de se raidir. Oui, je la connais bien cette écriture du trot, quand les mots s’écoulent de vos doigts gourds, comme l’eau d’une source d’eau trop pure. Je connais bien ces brûlures du muscle du cœur qui pompe du vide pour s’extraire du néant. Enlever les étriers, rajouter de l’instable au déséquilibre, accepter de perdre. De se perdre. Sans lumière et sans gloire. Sans soleil à traverser. Sans ciel à conquérir. Mot après mot, arraché à l’effondrement du corps, arraché au silence.

Il est une autre allure de l’écriture, celle du pas. Du pas, droit et digne. Serein. Marcher " droit " en équitation est un acte plus compliqué qu’il n’y paraît. C’est une allure complexe, qui n’a rien à voir avec le relâchement ou la promenade. Marcher droit, c’est marcher juste. Il faut que les postérieurs du cheval viennent se superposer à l’empreinte laissée par les antérieurs. Ni trop avant, ni trop après. Ni à droite, ni à gauche. Juste dans l’empreinte. Et le dos droit. Cette justesse s’obtient, lorsque l’animal mobilise toute son énergie. Qu’il est, comme on le dit, dans l’impulsion. C’est à dire décidé à engager toute sa puissance sous sa masse. L’impulsion c’est cette volonté franche et directe de vouloir se porter en avant. En avant, mais juste. En avant mais contrôlé. Le mot tombe dans l’ombre du pas de celui qui le précède, chargé de sa propre densité et dans la toute puissance de la langue. Une langue souple, sans raideur. Vraie. Il faut avoir assez de folie dans le sang pour consentir au pas, droit. Droit dans sa vie, droit dans ses rêves. La parole du pas est la dernière à venir. Parce que la plus difficile. La plus âpre. C’est celle qui demande le dépouillement. La mesure. C’est celle qui appelle les forces les plus grandes puisque les moins visibles. Il y a dans le galop l’illusion des soleils couchants. Il y a dans le trot, la douleur jusqu’à l’insupportable, jusqu’à la répugnance. Il y a dans le pas, le silence invulnérable d’une sagesse qui se déploie. Sans hâte. Sans chagrin. Simplement être là, avec l’animal, dans le travail de la langue, appelant chaque mot par son nom, par sa couleur ou son odeur, ou la trace qu’il laisse sur le bord d’un nuage, ou dans l’eau d’un ruisseau. Ecrire le pas, c’est avoir traversé sa vie ; mille fois être mort, pour renaître à chaque aube. C’est brûler sans rien incendier. C’est aimer sans regret. Et être dans cette impulsion de la parole qui cherche devant, sa récompense, simplement dans ce mouvement d’aller en avant, calme, dans l’équilibre des sons, des images, dans la retenue du souffle. Ecrire le pas, c’est supporter un soleil et les planètes qui tournent autour, c’est construire un monde pour l’offrir. Le pas s’invente à chaque pas. Il n’est jamais le même. Puis qu’il est consentement, puis qu’il est totalisation, comme le murmure, comme l’aveu, comme la prière.

J’ai souvent galopé dans ma parole. Inconstante et sauvage. Et j’ai dans le cœur des chevauchées éperdu. Mais j’ai dans l’âme le calme tendu du pas. Du marcher droit. Du marcher juste.

Franck.

25 août 2005

Je sais l'indécence de mes mots....

J’ai reçu ton silence dans le creux de mes mains, clair comme une source vive, rempli de ta présence. Et j’ai bu de cette eau pour qu’au profond de ma chair germe l’âme d’un cerisier fleuri. J’ai brûlé aujourd’hui mon injuste impatience et dans ce pur brasier c’est dessiné un songe. Un très large horizon embrasé, que surplombait une guirlande de lumière bleutée. Au-dessus, semblants danser sur ce feston d’azur, des anges s’égayaient. Le battement de leurs ailes faisaient trembler les flammes. Au-dessus encore, un aigle volait. Lent. Sûr. Traînant dans son vol de gigantesques silences luminescents. Toujours plus haut, un soleil, paraissait triompher. Et enfin, tout en haut, une étoile brillait. Seule et frileuse, dans un océan de passion fiévreuse. Et puis tout s’effaça. Il ne resta que l’étoile. Seule et innombrable.
Parce que c’est l’abandon qui me rend souverain.
Parce que c’est la nudité qui dévoile ma joie.
Parce que c’est ce dépouillement qui m’ouvre comme la mer.
Parce que ton appel a révélé ma soif.
Parce que ton regard a brûlé ma tristesse.
Parce que ton sourire m’a montré le chemin.
Quand je me suis perdu, c’est toi qui m’as sauvé.
Quand j’ai voulu me plaindre tu as fermé les yeux.
Quand je me suis attendri, tu m’as réveillé.
Et quand j’ai voulu rêver, tu m’as accompagné.

Et je sais l’indécence de mes mots. Ils ont honte. D'être inutiles et vains. J’en connais la laideur, même dans leur apprêt. D’ailleurs ils s’épuisent. Ils s’éteignent lentement. Intensément. Ils apprennent à se taire. Lentement. Intensément.

Franck

24 août 2005

....et je devins un ciel....

J’étais la poussière et le sable, tu fus le vent et l’éclair. Tu as glissé comme une ombre neigeuse sur mes cendres fragiles, et tu t’es suspendue, un temps, à ma folie flamboyante. Tu m’as poussée aux frontières des enfers, aux bords de ces abîmes, de ces archipels pourpres. Ange infatigable tu étais cette lande amère offerte aux souvenirs, qu’une aube veuve et frénétique incendiait chaque jour.
J’étais pauvre tu m’as donné la démesure. J’étais le chaos, tu m’as appris la grâce. Je n’étais qu’une note, tu m’as montré l’octave. Je n’étais qu’une écume en déroute, tu as su la tisser en dentelle de givre. Tu as soufflé sur mes plaies dérisoires, oubliant tes humeurs, tes rumeurs, tes horreurs, tu as soufflé sur mes plaies vaines et frivoles avec la patiente douceur d’une mère attentive, avec la complicité d’une sœur câline et la tendresse d’une femme amoureuse.
J’étais la poussière et le sable, tu fus la lumière et l’étoile. J’étais misérable, tu m’as fait sentier, chemin, passage. J’étais taciturne, tu fus ventre de délivrance. J’étais un puits sans fond, tu m’as offert ta margelle. Je n’étais qu’un désert, tu m’as fais un royaume. Je n'étais qu'une friche, tu m'as fait jardinier. Je n’étais qu’un silence tu m’as fais symphonie. Tu m’as offert tes mots pour nourrir ma parole et tes incantations pour guider mes prières. Tu étais cette voix fauve blanchie de ferveur exaltée, incandescente, étincelante ; tu étais un orage, un tourbillon enluminé d’innocence égarée.
J’étais la poussière et le sable et ton vent a soufflé pour disperser mes cendres, et je devins nuage poussé par ton absence. Et je devins un ciel.

" Les Anges (…) sont les âmes qui ont choisi le Ciel. Ils peuvent se passer des mots ; il suffit qu’un Ange pense à un autre Ange pour l’avoir près de lui. Deux êtres qui se sont aimés sur la terre ne forment qu’un seul Ange. Leur monde est régi par l’amour ; chaque Ange est un Ciel. (…)Les Anges peuvent regarder au nord, au sud, à l’est et à l’ouest ; ils verront toujours Dieu face à face. " (J. L.BORGES)

Franck.

2 août 2005

Je ne suis pas un Prince.....

Je ne suis pas un Prince, ni un grand, ni un petit. Pourtant je suis chevalier. Mon royaume est étroit et mon âme est immense. Mon royaume est étroit c’est une longue route qui se tord et serpente entre deux infinis. Entre ces torrents d’ombres constellées de mouches écarlates, entre les saisons où le noir passe à grands flots, entre les squelettes qui ricanent.
C’est une longue route bordée de souvenirs et qui se perd dans le ciel entre de beaux nuages. C’est une longue route qui monte vers une Etoile. C’est une longue route où un soleil vainqueur montre d’un doigt rageur, le chemin, et sa gloire.
Je ne suis pas un Prince.
Mais je suis chevalier.
Ma couronne n’est pas de cuivre, ni d’or, c’est une brassée de pétales ornée de rosée.
Mon manteau n’est pas d’hermine, c’est une seulement aurore qui s’effiloche dans la lumière des astres.
Mon sabre n’est pas d’acier, je l’ai forgé à partir d’un silence et pour le faire briller, je l’ai poli sur ma solitude amère.
Mon armure n’est pas de fer c’est ma chair mise à nue.
Mes bottes ne sont pas de cuir, de simples plumes suffisent, d’aigles ou de corbeaux, parfois celles d’un ange.
Et mon cheval galope, sous la pluie et l’orage.
Je ne suis pas un Prince et pourtant tu es Reine.
Tu traverses des mondes que des armées entières redoutent. Sur ta peau est inscrite l’histoire universelle. Dans tes yeux c’est la foudre, dans ton cœur le tonnerre, dans tes mots la lumière, et dans ton âme cette chose étrange, le bruit de l’océan qui tire ses marées pour laver sans relâche, le sang de l’indécence venu s’échouer sur nos plages l’été.
Tu traverses des mondes d’un seul de tes regards, pour qu’apparaisse un jour, à force d’user la langue, derrière les chairs vibrantes, un rayon de soleil, pour brûler les gisants, un rayon de soleil assez fort, assez droit pour incendier d’un coup le ciel, ses trous noirs et même les galaxies.
Ton âme est passerelle de l’horreur au sublime ; et chaque jour tu fais cet effroyable chemin pour sauver ce qui reste de nos tristes destins. Chaque jours, du reviens des fumures des enfers les bras chargés de chair, pour en faire des rosiers.

Je ne suis pas un Prince, et pourtant tu es Reine.

Franck.

12 juillet 2005

Le sang en partage.....

Un matin vous ouvrez l’écran et vous êtes sous une pluie d’étoiles. Une grande lumière. Je voudrais que chacun puisse recevoir une fois dans sa vie cette pluie de mots sur leur visage et sur leur cœur, comme si le ciel se déchirait pour nous montrer l’au-delà, quelque chose d’encore plus grand que le ciel. J’appelle cela l’offrande pure. Vous la reconnaissez parce qu’elle arrive avec la foudre et qu’elle vous oblige à baisser la tête et qu’elle s’entend dans le recueillement. Et vous êtes sans crainte parce que vous les avez traversées toutes, et vous ne frémissez pas, même si cette pluie vous brûle la chair, et vous ne parlez plus puisque les mots se sont effacés de la langue.
Ton offrande pure, Angeline, est le plus beau présents qu’il m’a été donné de recevoir. Alors je relis et ne me lasse pas de regarder une à une les fleurs de ce bouquet. Il faut comprendre… les couleurs, les parfums et ses éclats d’une luminescence céleste. L’impression que ces couleurs, ces parfums, ses éclats me passent directement dans le sang. Comme si cela passait directement du sang au sang. J’aime l’idée d’avoir de ton sang dans mon sang. Parce que je sais de quoi il est fait ton sang.

Un jour les dieux lassés des hommes ont pris le rayon le plus étincelant du soleil et l’eau de la source lunaire la plus pure et ils les ont mélangés avec un ouragan. Ils y ont rajouté la lave des volcans et les cœurs palpitants de deux amants. Et ils ont compris que ce breuvage était le plus insensé qu’il soit. Trop fort, trop vrai, trop pur. Il n’y avait personne sur terre pour recevoir cette eau de vie. Depuis la nuit des temps ils cherchent, ils espèrent, car même les dieux espèrent. Et un jour ils t’ont trouvé. C’est ce sans qui coule en toi. Et les dieux t’on dit : " Tu te serviras de ton sang pour inventer des mots, car après ta parole les langues périront. " Ils t’on dit : " Avec ton sang tu écriras l’histoire du monde et des hommes et si ton sang est trop épais tu le mêleras à tes larmes. " Ils t’ont dit : " Nous avons tout essayé, même le déluge et rien n’y a fait, toi tu n’auras que cette parole écrite avec ton sang, et tous ceux qui pourront la lire sans cligner des yeux ou de l’âme seront sauvés. " Ils ont dis : " Tu écriras nue, et on devra te lire nu. " Donc tu vois, je connais l’histoire, je sais bien de quoi il est fait ton sang.

Et toi seule sait qu’il faut déchirer les mots pour en voir la beauté et qu’il faut les trouer pour laisser passer la lumière et qu’il faut passer derrière, à l’envers de la langue pour trouver les silences. Tu sais qu’il faut affronter le chaos cent fois et se relever cent une, pour la moindre couleur prise sur l’aile d’un papillon. Tu sais tout cela, et mille autres choses.

Il y a des amours qui n’ont pas besoin de la chair puisqu’ils ont le sang en partage..

A mon amie Angeline que j’aime et qui a les clés d’ici, non par privilège mais par évidence. Et l’évidence c’est quand on colle au ciel instantanément. Et dans évidence il y a danse, alors je danse Angeline, je danse……

Merci d’être là….. merci d’être toujours là…. Merci, merci….Aujourd’hui je danse Angeline

Franck

18 juin 2005

Nul n'est une île....

Au départ quand j’ai ouvert ce blog je ne savais pas où j’allais et je ne suis pas sûr de le savoir aujourd’hui. Au départ je croyais que je n’arriverais jamais à poster plus de vingt textes. Au départ ce n’était qu’une expérience personnelle, égoïste presque. Je n’étais confronté qu’à moi-même, il fallait que je titille mon désir d’écrire, que je me mette dans une situation d’écriture quotidienne. Pour voir. Au départ ma marraine d’écriture m’avait conseillée de ne pas m’occuper de savoir si j’étais lu ou non, mais de baisser simplement la tête et de pédaler. C’est ce que j’ai fait, avec le cœur rempli de doutes, d’hésitations, sur moi, sur mes écrits, sur qu’est-ce que cela veut dire de proposer à tout le monde des choses plus ou moins intimes. Quelle est la part d’exhibition là-dedans ? Est-ce que c’est de la littérature ou non ? Plein de questions sûrement intéressantes mais qui au fond n’avaient pas d’importances.

Et puis un fait majeur est intervenu, certains lecteurs ont commencés à se manifester en posant de temps à autre des commentaires, tous les deux trois jours je regardais mes " statistiques " en n’y accordant qu’un œil distrait. J’ai reçu des encouragements, des témoignages touchants, des compliments, toutes ces choses auxquels je ne m’attendais pas. J’avais la tête dans le guidon : produire mon texte quotidien en tentant le plus souvent possible d’être au plus près de ma veine. Et rien que cet " exercice " mobilisait une grande partie de mon énergie. Dés le début j’avais décidé, d’être dans une démarche de vérité, d’où pas de pseudo, et de me permettre tout sur cet espace d’écriture, tout ce que ma liberté me permettait, espérant ainsi l’étendre. Très souvent j’ai douté, entre fiction, fantasme, réalité, très souvent ces choses ce sont mélangées, très souvent j’ai voulu arrêté. Qu’est-ce que le vrai ? Qu’est-ce que le réel ? Et la vérité, quelle part d’elle, nous est accessible ? Quel " je " écrivons-nous ? A quel " jeu " participons-nous ? Rien d’original dans ces questions, chacun se les pose à un moment donné. Mais bien sûr, le plus souvent, les réponses nous échappent.

C’est alors que les témoignages des uns et des autres sont venus m’épauler, et peu à peu l’expérience prenait une autre forme, plus complexe, mais plus vivante. Avec quelques fidèles j’avais l’impression d’une sorte de fraternité. Parce que j’ai eu la grande chance d’avoir des lectrices et des lecteurs bienveillants, généreux.

Coumarine, la première à m’encourager, au moment où je commençais à faiblir, Coumarine, qui a la tête et le cœur pleins de jolis mots, et qui donne tout sont temps aux écrits des autres, des plus aboutis aux plus débutants, qui ne se lasse jamais, des merveilles qu’ils offrent, elle cherche de l’âme est souvent dans ses jolis textes elle nous offre les fruit de ses trouvaille. Merci Coumarine.

Chris, ma sœur, si entière dans ses élans, dans ses emballements, si tendre et si généreuse, elle repeint le monde, avec ses pinceaux, avec ses mots, qui ne manque jamais de rappeler que l’amour n’est pas un vœu pieu, mais qu’il frémit dans notre chair et que l’amour qui n’est pas donné est perdu définitivement. Alors elle en met plein, d’amour, dans ses commentaires, dans les images qu’elle nous propose et dans ses textes si sensuels, si près de la peau, si près du frémissement. Elle est vivante Chris. Merci Chris.

Lechantdu pain, qui avance avec la retenue, et la pudeur des âmes sensibles, qui pèse ses mots parce qu’il en connaît le prix et le poids. Je suis sûr, Lechantdu pain, que nous pourrions échanger de beaux silences ensembles. Tu sais, à la lueur d’une bougie. Merci Lechantdu pain.

Alix, douloureuse parfois, mais qui fait monter le soleil en elle, et qui n’hésite pas à dépenser toute cette chaleur nouvelle en commentaires pleins de douceurs et d’espérances. Un jour elle prendra sa plume et elle ira chatouiller l’ange qui dort en elle. Bientôt Alix. Merci Alix.

Amélie qui hier encore cherchait des mots pour dire l’amour et qui aujourd’hui, dans le désordre de sa jeunesse fougueuse place un à un des petits cailloux de poésie qui feront demain cette belle route d’écriture et de passion. Merci Amélie.

Arcadia qui de temps à autre ouvre la porte du blog pour apporter une senteur provençale, si douce à ma mémoire. Merci Arcadia.

Oui, merci à vous tous qui me donnez le courage de continuer, mais surtout l’envie.

Merci aussi, aux autres anonymes, qui passent par hasards, ou discrètement.

Je comprends mieux cette phrase titre de Thomas Merton : " Nul n’est une île ", je crois qu’il l’a prise à John Donne : " Nul n’est une île en soit suffisante… "

6 mai 2005

A quoi servent les prières...?

Ange, à quoi servent les prières ? - à rien.
Seulement à orner le néant, elles séjournent frémissantes dans les parties les plus noires de l'univers.
Elles ondoient aux vents ténébreux des étoiles…
Loin, loin, très loin…..
Ma prière est effondrée dans l'eau verdâtre d'un marais où seule l'attente règne.
A nouveau je ferme les yeux…
Je te vois….
C'est un matin qui offre sa carcasse désossée comme une relique sur l'autel de la nuit.
Je suis la sentinelle d'un royaume de lumières
L'espoir est une veilleuse tremblante, un phare improbable au bout de la tempête, la mort qui recule un peu plus…

Ange, mon Ange, à quoi servent les prières ?

23 juin 2013

L'os....

Car il est une saison au-delà de laquelle il est nécessaire de débarrasser la langue des tourments qui l’encombre, des émotions qui la masque. Il est un lieu de l’écriture situé plus profond que les chairs, là se tient l’os. Ecrire commence à cet endroit. Ecrire commence avec la seule confrontation qui vaille, celle des formes obscures et sans nom, avec la langue secrète, et mystérieuse de l’os.
Ecrire, sans autre projet que d’oser le frottement des ombres et des mots, et de tenter dans la phrase qui se déploie de retrouver les mouvements des siècles, ceux de la mer, du vent, l'inexprimable voix.
Ecrire c’est retrouver une langue qui nous précède.
Dans la désynchronisation du temps et de la langue, dans l’écart, surgit l’écriture, faite d’urgence, et de la folie du vivre.

Franck

12 janvier 2013

Inutile....

Que signifie ce temps de l’assèchement des eaux ?
Qu’est-ce qui nous déserte ?
Que nous dit la voix qui se tait en nous ?
Avons-nous si peu d’amour en nous ?

 La grâce est ce poids qui nous fait descendre en nous, ça nous allège du monde.

 La pesanteur est cette illusion d’être au monde, ce sentiment fluide de collaboration universelle au principe de réalité, de faire de l’ensemble. Etre ensemble. Le grégaire rassure, il nous fait monter à la surface de nous-même. La surface, le lieu des reflets. Des mirages.

Je cherche un temps creux. Un temps vide jusqu’à l’ennui. Sentir le poids de l’abandon et de l’exil
Attendre, et savoir que rien ne viendra, rien, ni personne. Mais attendre. Sentir cette tension accablée en moi. Etre défait de tout. Attendre l’attente. Dans la vitre du temps je vois mon reflet qui s’efface. Tout est silence, sans douleur. Sans tristesse. Sans joie. Mais tout est silence. Sans horizon. Un silence abattu, exténué, dépouillé de lui-même.

Il y a des silences, pleins, gorgés, généreux, des silences glorieux, qui vibrent dans le soleil. Des silences qui font tinter les heures et battre le sang. Il y a ces temps de retrait qui étincellent parce qu’ils portent une lueur invincible. Il y a cette absence royale, presque orgueilleuse qui dresse en nous un océan sauvage, envoutant, indomptable.

Et puis ces silences déshabillés, nus, trop nus, aveuglants, suffoquant. Des silences qui s’infiltrent jusqu’à l’assourdissement, acouphène de l’âme, bruissement singulier qui nous fige dans une sorte de sidération. On les sent inutile. On se sent inutile.

Franck

Publicité
<< < 10 20 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 > >>
Publicité
J'irai marcher par-delà les nuages
J'irai marcher par-delà les nuages
Publicité
Derniers commentaires
Archives
Newsletter
Visiteurs
Depuis la création 168 612
Catégories
Pages
Publicité