Je pense à mon Ange. Trop, je le sais. Elle n’aime pas ça. Je le sais aussi. Elle voudrait qu’on soit détaché de nos corps, de nos vies mortes. Moi, je la fais vivre dans des rêves, je la glisse dans des personnages. C’est Antigone qui lui ressemble le plus. Pourtant aujourd’hui quand je pense à elle j’imagine Médée. Ma Médée. Pas celle dont l’histoire à oubliée le nom, mais une Médée entière, passionnée, dangereuse, une Médée brûlée, incendiée….
Je ne vais pas raconter toute l’histoire, la fin seulement. Il faut bien savoir que moi, Médée, je l’aime, et je sais qu’il n’y a pas un homme sur terre qui aurait refusé son amour. Beaucoup la détestent, on la croit responsable des malheurs de Jason ; c’est faux, c’est une femme trahie et qui s’est donnée au Diable, par amour. Jason ne fut qu’un homme : vaniteux, qui croyait au pouvoir, à la force. Médée, elle, c’est l’amour. L’amour déchiré, elle donne tout ; son âme, son père, son corps, ses enfants. Heureusement quelques dieux fous lui ont rendu justice, ils l’ont rendu immortelle. Ce que j’aime dans Médée c’est qu’elle révèle les hommes tels qu’ils sont… Donc voilà…..
…. Certains disent qu’avant de partir Médée aurait tué ses deux enfants… puis elle aurait errée quelque temps, folle, inconsolable.
On dit aussi qu’elle devint immortelle…
Quant à Jason on dit que ses épreuves l’avaient brisé, qu’il aurait perdu la faveur des dieux…
On dit qu’il vagabonda de ville en ville, sans but, immensément triste, pitoyable, ressassant inlassablement les souvenirs d’une gloire passée…
On dit même, que devenu vieux et lassé de tout il revint à Corinthe. Souvent on pouvait le voir assis, adossé à l’Argo. Et certains jours il parlait à voix basse à on ne sait qui… sans doute à quelques fantômes, aux ombres d’une mémoire incertaine et douloureuse.
Certains disent l’avoir vu pleurer des jours entiers… d’autres encore, affirment l’avoir entendu prier le ciel et de ses lèvres un souffle semblait dire : " Médée !… Médée !… "
… Des témoins rapportent qu’un jour la proue du navire se détacha ; en tombant, elle aurait tué le misérable vieil homme…
Alors…. Alors il est dit, depuis ce jour, que tout près de Iolcos, l’été, durant les nuits de pleine lune, lorsque le ciel laiteux et profond se constelle d’étoiles, le voyageur peut voir briller l’Argo au firmament divin.
Alors voyageur attentif, tu peux entendre enfin, le chant des glorieux Argonautes : ces glorieux Argonautes partis pour l’aventure, qui frappent en cadence les flots infinis, et bientôt la lyre d’Orphée se mêle à ce concert magique, impénétrable, musique étrange et majestueuse qui s’unit au murmure plaintif et immuable du vent…
Alors voyageur attentif, ton âme suspendue peut se sentir tout à coup emportée par ces plaintes et ces lamentations, par ces souffles obscurs et purs à la fois qui irradient la nuit d’une chaleur singulière, pénétrante, traversée seulement par l’ombre inquiétante du vol des oies sauvages…
Quiconque à connu ces nuits boursouflées de nostalgie où la mémoire rend grâce et demande pardon, connaît l’ivresse divine et le tourment des dieux.
Au début de cette histoire terrible il y eut Athamas… et puis, il y eut Médée.
Médée, l’unique, la seule. Dans ses seins délicats rôdaient des appétits immenses et son ventre frissonnait de tentations ardentes. C’est dans ce ventre chaud aux senteurs océanes qu’un jour Jason se noya.
C’est dans ce ventre chaud aux charmes fascinants que dans un spasme voluptueux Jason se perdit, prisonnier de la chair de ses palpitations délicieuse, prisonnier à jamais des cuisses accueillantes, lascives de Médée…. Médée l’ensorceleuse.
Toi le voyageur par-delà les époques souviens-toi qu’un jour Jason parti fier et conquérant, mais souviens-toi aussi de Médée. Elle hante depuis lors la mémoire des humains sans jamais dire son nom. Elle est la face noire de toutes les conquêtes. Femme crucifiée par son amour de femme. Les dieux, par folie ou sagesse, on ne sait, ont habillé son spectre d’un linceul redoutable.
Femme… jeune femme, dès qu’elle souriait son visage s’illuminait d’enfance immaculée.
Curieux mélange que cette féminité métamorphosée… transparence d’un voile… transparence de l’âme.
Animal… jusque dans sa séduction… brutale et pure.
Elancée… mieux, racée… légèrement féline… d’une beauté innocente, sincère, évidente.
Sans douceur pourtant…
Simplement cruelle…
Comme une blessure
Sauf cette expression d’entêtement naïf et sauvage qui donnait à l’harmonie de ses traits des airs inattendus, singuliers, si proche de l’ange… de ces anges oubliés qui peuplent nos lointaines mémoires, nos rêves les plus impénétrables.
Prête à tous les combats, jusqu’aux combats des corps… combats sans merci, sans abandon… armes contre armes…bien au-delà du plaisir…quand les âmes sont dévastées de vertiges et de fulgurances fatales.
Certaines séduisent par une sainte grâce…. Avec Elle point de sainteté…
Seulement de la vie
De la vie à l’état brut.
Frénétique.
De la vie écarlate,
Couleur de sang
Couleur de mort.
Quant à la grâce, la sienne semblait faite d’une ineffable exaltation.
Brûlante…
C’était un brasier, un feu ardent, fait de flammes hautes, absolues.
Tout pouvait s’y consumer, même le pire.
Tout pouvait s’y purifier, même Satan.
Forte et terriblement fragile.
Plus forte qu’un éclair
Ou que le goût du néant
Plus pure qu’une larme….
Dans la nuit de ton âme, toi le voyageur, tu vois parfois surgir Médée. Elle est toute dressée comme une lame orgueilleuse, aussi nue que le fer, brillante comme un astre. Sa chair te semble douce, tu voudrais la toucher, noyer ton désespoir dans le parfum suave de sa chevelure ruisselante. Tu voudrais prendre ce corps, t’accaparer ses formes rondes et mélodieuses, voir frémir sa poitrine et sentir son ventre brûler ton ventre et son souffle nourrir ton souffle. Tu voudrais posséder ces hanches harmonieuses, cette bouche tremblante, et tu voudrais te perdre dans cette apparition et ne plus jamais revoir le jour…. Et la nuit de ton âme est trou béant, sans fin sans rémission où l’acte seul survit, hors du bien, hors du mal, toujours coupable, détaché à jamais de son sens, de sa fin, de son offrande.
Regarde alors Médée. Regardes-la !…sans passion, sans colère, ni désir. Parles-lui de Colchide de ses rêves d’enfance. Berces-la. Laisses-la s’endormir comme une enfant chérie et referme tes yeux sur cette image pieuse.
Ne touches pas Médée.
Souviens-toi de Jason, quand dans les nuits trop sombres tu pourrais t’enivrer de philtre vaporeux aux illusions funestes.
Souviens-toi de Jason et de la tentation de l’Orient, où le soleil naissant, transforme l’initié en orpailleur sauvage.
Souviens-toi de Jason et laisse passer le temps le temps d’une journée, jusqu’au soleil couchant. Apprends avec patience la course des étoiles et fortifie ton âme de la lente métamorphose de la lumière solaire.
Il est des matins clairs, mais il est aussi des soirs triomphant. Si les matins du monde sont chargés de promesses, il n’est pas de couchants qui demeurent silencieux ; ils apportent la clé des mystères du jour, comblant avec bonheur le juste, le probe et le vertueux.
Voilà, ce n’est pas Médée qui est dangereuse, c’est Jason, c’est l’homme, c’est le voyageur tous ceux qui ne voient qu’une couleur dans la palette de l’arc-en-ciel, tous ceux qui ne voient que leurs ambitions, Médée c’est l’envers de leurs actes. Moi, je l’aime cette Médée, elle ressemble à mon Ange…. Aussi farouche et insaisissable.
Elle a les clefs d’ici, chaque jour je l’attends.
Franck