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J'irai marcher par-delà les nuages
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14 mai 2005

Neige.....

Je viens de relire " Neige " de Maxence Fermine. Relire lentement, le livre est si petit. Petit, ne convient pas, rare plutôt. Voilà, rare. A chaque fois il faut le lire d’une traite. Un vol droit dans un ciel éclatant. Ecriture lumineuse, pensée lumineuse. Blanche avec cette transparence de pierres précieuses, blanche avec des éclats tremblants, blanche et précise, et blanche à nouveau comme une écume fraîche roulant sur la vague. Blanche, infiniment blanche et sereine, et profonde, et légère. Si peu de mots pour tant d’émotions, tant de couleurs pour la gloire d’une seule, tant de silences pour un son si pur….

Quelques flocons blancs : " Car l’amour est bien le plus difficile des arts. Et écrire, danser, composer, peindre, c’est la même chose qu’aimer. C’est du funambulisme. "

Ou encore : " Lorsqu’il mourut, il se laissa gagner par la blancheur du monde.
Il était heureux.
A hauteur du cœur. "

Enfin, à lire et réciter comme une prière pour affermir notre désir toujours défaillant : " Ecrire c’est avancer mot à mot sur le fil de la beauté, le fil d’un poème, d’une œuvre, d’une histoire couchée sur un papier de soie. Ecrire c’est avancer pas à pas, page après page, sur le chemin du livre. Le plus difficile, ce n’est pas de s’élever du sol et de tenir en équilibre, aidé du balancier de sa plume. Ce n’est pas non plus d’aller tout droit, en une ligne continue parfois entre coupé de vertiges aussi furtif que la chute d’une virgule, ou que l’obstacle d’un point. Non, le plus difficile, pour le poète, c’est de rester continuellement sur ce fil qu’est l’écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur du rêve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu’un instant, de la corde de son imaginaire. En vérité, le plus difficile, c’est de devenir un funambule du verbe. "

Quand je relis ces paroles blanches, je suis dans le même temps, emporté et terrorisé. Enthousiaste et tétanisé. Une grosse boule au creux du ventre. Une boule de neige. Froide et brûlante à la fois. Aurais-je la force de résister au vertige ?

Je repense à mon texte d’hier. Le versant clair de la nuit. Il existe une parole qui chante à merveille le versant clair de la nuit. Versant de neige. Versant blanchi. Elle nous vient des cloîtres. Chants des monastères dont la mélodie complexe semble se frayer un passage à travers l’ombre étroite de nos âmes, à travers nos vies défaites. Les notes semblent avoir été recueillies sur les lèvres des mourants. Ultime souffle vêtu de l’épuisement nécessaire pour entreprendre le plus grand des voyages.

Il faut avoir dépassé toutes les tristesses de nos vies, en avoir effacé toutes les joies pour que demeure seule une respiration pure d’amour. Celle là qui pourra brûler tous nos mensonges.

Cette musique ne pouvait naître qu’au très fond de la nuit, elle ne pouvait issir que de la fragilité de nos songes, car il lui faudra traverser d’un seul et unique trait tous les océans d’indifférence pour enfin se poser sur l’infini d’un silence. Ainsi de la parole blanche…..

Neige. Ce matin il pleut, on se croirait en hiver. Neige.

Franck.

J'ai toujours eu cette sensation que le temps de neige était un temps d’achèvement.
Temps hors du temps… pluie blanche de temps… de souvenirs.
La neige qui tombe c’est la nostalgie qui affleure une dernière fois. La neige qui tombe c’est la définition même de la tristesse ; surgissement de la fin dans un présent qui se décompose… Pluie blanche de temps décomposé.

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13 mai 2005

Le temps du silence...

Mon Ange. On est entré dans le temps du silence. Le premier silence. Cela arrive toujours de la même manière. Silence, absence, silence. Là, nous sommes au premier silence. C’est encore un espace habité par des échos, des ombres, mais les mots n’y trouvent pas leurs points d’appuis, ils ne se forment plus, ils ne se disent plus. Les mots se taisent, ils perdent leurs lumières, ils sont écrits à l’encre sympathique, mais il n’y plus la flamme pour les révéler, alors ils restent dans le blanc du papier, dans le blanc du cœur. Noir.

Etre dans ce premier silence, c’est être de l’autre coté de la lumière dans un royaume ombreux, épais, lent, froid. Noir.

Il est de ces soirées
Où l’on parle tout seul
Où l’on parle tout seul
A cette femme absente que l’on ne connaît plus
Mais qui un jour peut-être
Mais qui un jour jamais.

Pourtant je sais qu’après le noir, qu’après nos morts révolues il est un versant clair de la nuit. On y accède en ayant épuisé tous les mots, en se laissant porter par l’aile solitaire du silence.

On y accède par la prière mille fois répétée jusqu’à la perte la plus définitive de soi.

On y accède par un unique regard d’amour. Fragile et transparent.

Le versant clair de la nuit n’advient qu’après que toutes les larmes se soient usées dans le temple de misère. Il faut cueillir assez de perles d’absence sur chaque étoile du ciel pour que jaillisse un jour cette lumière d’après la lumière.

Cette lumière des profondeurs. L’ultime joyau. Lumière de nuit, lumière du manque à la nuit, lumière pure d’amour.

Il est de ces soirées où devant ses mains vides
On dit des mots d’amour
On dit des mots d’amour
Des mots bien trop beaux
Bien trop grands
Des mots bien trop…
On invente des mots qui se noieront demain dans l’océan glacé d’une vie bien trop molle
D’une vie bien trop seule
Elle était pourtant jeune
Elle était déjà belle.

Au bout des cascades de l’enfer, bien au-delà de tous nos souvenirs, fleurit l’élixir de joie, une pluie fine de gouttes de soleil sur l’éternité des temps.

Au versant clair de la nuit il est des fleurs secrètes, chacune d’elles contient un firmament dans lequel résonnent les rires des enfants, les berceuses des mères, les prières des saintes. Chacune d’elles est un sourire tremblant dans les reflets d’un ruisseau printanier.

Il est de ces soirées où l’on pleure dépeuplé sur le tas consumé de ses amours mort nés.
Alors on masque la détresse par des rires inventés
On masque la tristesse
Par des rêves de ciels
De ciels bien trop bleu
De ciels bien trop grands.

Mon Ange, nous y voici. Nous sommes entrés dans le temps du silence. Silence, Absence, Silence. S.A.S. Silence, Oubli, Silence. S.O.S. ti ti ti – taa taa taa- ti ti ti. Cela aussi était inscrit. Combien de mots a-t-il fallut pour en arriver là ? Au départ nous étions sur un chemin, perdus tous les deux et puis la fraternité de la route nous a rapprochés, et puis la lumière t’a reconnue, t’a enveloppée. Maintenant tu es une étoile si proche du soleil. Le ciel entier t’a désignée, le ciel entier t’a appelée. Je suis toujours sur le chemin et je lève la tête et je te vois, tu es si loin déjà, mais tu voles… Tu voles… Tu voles… C’est cela le plus important.

Franck.

2 mai 2005

La lettre retrouvée....

Hier, dimanche j’ai décidé de ranger quelques papiers. Et ça ne manque jamais, on retrouve des morceaux de vie enfouis sous des tonnes d’oublis. La lettre qui va suive. Pas entière. Je n’ai pas retrouvé la fin. Nous étions jeunes. Elle, quand nous sommes rencontrés, était encore au couvent. Elle se préparait à abandonner le voile. Avant, avant dieu, la foi s’était une jeune fille comme les autres, jusqu’au jour où elle faillie être agressée. Par chance, rien de grave ne lui est arrivé. Sauf, que tout a basculé dans sa vie. Comme si la peur avait condensé en elle toute la confusion du monde et de la vie. La lettre qui suit fut notre dernier contact. Je ne l’ai jamais revue. Lettre de rupture. Je crois qu’elle a quitté la France. Je crois, je n’en suis pas sûr.

" Quand tu liras cette lettre la messe sera définitivement dite. Considère-la comme un surcroît d’écume épinglé à la voûte des cieux. Ici, je vais tenter de te dire ce que seront pour moi les heures qui vont suivre, effacer définitivement la cicatrice, annuler les dernières traces…refluer à l’ultime point.

Ce qui m’est le plus douloureux s’est d’imaginer ta peine, ta souffrance à la lecture de ces mots. Ton incompréhension sans doute. Toi qui m’as accompagné dans ce labyrinthe encombré. Toi qui par tes silences donnais à l’écho de ma voie une profondeur que je n’espérais plus. Toi dont l’humilité renforçait mon âme et rassurait mon cœur. Toi que j’ai entraîné sur ces chemins dangereux de l’amour inachevé et sans issue. Inachevable. Toi que je trahis maintenant. Comment te faire comprendre que tu es la plus belle chose qui m’est arrivée ici bas et que personne, surtout pas toi, ne pouvait me faire surseoir à cette obscure volonté, à ce ténébreux vouloir qui gisait au fond de moi ? Dieu y a échoué. Et je m’y suis épuisée. On ne peut expier ses fautes, réelles ou imaginaires, par des prières. Je m’y suis efforcée, avec toute la véhémence que le désespoir pouvait m’octroyer, rien n’est venu user la résistance de mes chairs souillées, car rien ne vient jamais. La pureté ne fait pas bon ménage avec la lucidité, la purification n’a point de sens quand le poison suinte des tripes.

 

Tu aimais évoquer ce que tu appelais " ma grâce ", peux-tu imaginer de quoi elle était faite cette grâce ? Faite de la pesanteur des cauchemars nocturnes. Allongée dans le noir, assaillie de terreurs ; et pire, quand au détour des images, il y avait parfois la jouissance. Toutes ses nuits où je me réveillais, tremblante les mains crispées sur mon sexe. Avec quelle force j’ai haïs ce corps qui appelait d’autres corps ! Ce corps odieux d’où sortait des désirs obscènes ! Mes prières n’y faisaient rien. Combien de fois je me suis infligée des pénitences ? Epuisée par la fatigue, grelottant de froid, agenouillée sur les pierres glacées de ma cellule, marmonnant des litanies, attendant un signe de délivrance qui ne venait jamais. Jamais. Cent fois je recommençais, cent fois le matin me surprenait douloureuse et transie, le cœur dévasté, l’âme aussi impénétrable qu’une citadelle. Oh, oui ! Ce que j’ai pu prier !

 

La foi, la foi…. Je n’ai jamais rien lu de très sérieux à son sujet. Et puis les expériences des autres….. Tu n’as pas remarqué que toutes les choses importantes dans la vie des hommes sont des choses qui se vivent seul, comme si rien d’essentiel ne pouvait se partager. Qu’on ne me parle pas du bonheur à deux ! Du bonheur de couple, de la famille, les enfants etc.…. Foutaise ! C’est la pire des illusions !

La foi ce n’est pas cette illumination de joie béate qu’on nous décrit souvent, cette espèce d’hystérie, cette exubérance émotive, non, la foi c’est terrible ! Il faut se déposséder de soi, s’arracher des morceaux de vie, se dépouiller de tous nos espoirs. C’est renoncer au nom de rien à tout. La foi, au départ c’est l’exaltation du néant, après, bien après cela peu évoluer. Ce n’est jamais gagné d’avance. Il arrive souvent qu’après des années d’épreuves, de doutes, de souffrances physiques et morales tout s’écroule un peu plus sur vous.

Il ne faut pas s’imaginer que dans l’expérience de la foi il y a dieu et son cortège d’ange qui vous encourage, Il n’y rien ! Rien ni personne !

La foi c’est une maladie de l’âme ; une âme trop grande dans un corps trop petit.

 

Je voulais tellement croire que croire serait possible. Mais rien. Les journées défilaient. Je donnais toutes mes forces à ma communauté, m’enivrant des tâches les plus subalternes les plus obscures - la frénésie de l’action comme thérapie – avec entêtement, acharnement même. Pendant les oraisons il arrivait que tout mon être se détende, je me sentais protégée par la présence de mes sœurs, mais dès que je me retrouvais seule, aux heures de recueillement personnel, alors là, tu m’entends, tout revenait, avec la même force, les même détails, la même horreur. Le jour, j’arrivais, néanmoins à surmonter les assauts de ma mémoire, chaque chose était à sa place, l’horreur était l’horreur, le mal était le mal, mais la nuit…. Tu comprends la nuit, une fois dépassée la lisière angoissante de l’endormissement, je me sentais livrée aux monstres. Ils dévoraient mon sommeil, mon imagination fabriquait des rêves aussi voluptueux les uns que les autres. Les histoires, les personnages étaient rarement les mêmes, mais cela finissait toujours pareil : la sensation d’une jubilation intense ; que le mal était bon ! Toutes les perversités m’étaient douces. Je livrais mon corps à toutes les concupiscences. Je me jetais sans retenue dans les plus vils étreintes. Je n’en étais jamais rassasiée.

Jamais je n’ai su si s’était la jouissance qui me réveillait ou bien la douleur de ma conscience déchirée. Souvent, à cet instant précis du réveil, je me retrouvais dans les poses les plus lascives qu’il soit. Dans ce sommeil visqueux, je remontais ma longue chemise de lin, pour que mon sexe soit en contact direct avec le drap rêche, combien de fois je me suis retrouvée haletante, le traversin serré entre mes cuisses humides.

Mais tout ça n’était pas moi. Je ne voulais pas que ça soit moi.

Comme une prisonnière je me mettais à marcher dans ma cellule, pieds nus pour que le froid me punisse, pour qu’une vrai douleur remplace l’autre si douce. Et je priais.

Rien que d’y repenser, les larmes me viennent, j’en ai la chair de poule. Je me croyais délivrée, tu vois, il n’en est rien.

Je priais jusqu’aux matines.

Plus j’avançais dans mon noviciat, moins je progressais. Je me laissais tirer par la procession des jours et des nuits, enfermée dans un engrenage qui me dépassait et dont je ne mesurais pas la perversité. Jamais je n’ai remis en cause ma foi, elle était solide, aujourd’hui encore je la sens vivace, mais il faut avouer qu’elle ne m’a pas obligé pas à prendre le voile. Cette histoire de clôture, je ne la devais qu’à moi, à mon choix, à l’idée que je m’étais faite, un jour, de ce que pourrait être la meilleure façon d’expier une tache dont j’ai voulu endosser la responsabilité. Pourquoi ? Crois-tu que je le sais clairement. Des années cette question m’a hanté, je dis bien hanté. Avant, avant l’agression j’avais des rêves simples… des enfants, un mari, un travail, après, plus rien n’avait de sens, d’ailleurs je n’ai plus jamais eu de rêves, mon corps se refusait à se projeter dans l’avenir. Je dis mon corps parce que l’impression était physique, je devrais dire l’oppression m’empêchait de concevoir le moindre avenir.

Je suis resté des mois hébétée, quasiment immobile…. Mais tout ceci tu le sais nous en avons souvent parlé. Ce que tu ne sais pas, c’est que depuis le début je savais que mon choix de prendre le voile ne donnerait rien. Je le savais. Une petite voix à l’intérieur de moi me le disait. Tu sais cette petite voix qui a toujours raison et qu’on n’écoute jamais. Je me suis entêtée.

Mais je suis restée honnête, je m’en suis souvent ouverte en confession, j’en ai parlé, aussi très longuement avec ma mère supérieure…… "

Voilà, je n’ai pas retrouvé la suite. Je la connais, je l’ai lu des milliers de fois. Mais je me refuse à la recomposer pour la mettre ici.

Franck

30 avril 2005

Jardinier triste et maladroit....

Hier, en jardinant mes mots j’ai été maladroit. Avec mon sécateur j’ai blessé la plus belle des roses. Mon Ange. A force de vouloir être au plus juste d’une vérité, à force de vouloir polir les idées, les sentiments, les sensations, on perd le mouvement libre, on perd la vision, le vol, la légèreté. Souvient toi mon Ange, toi l’Etoile du Berger, souviens-toi……..

….Se parler c'est encore marcher l'un vers l'autre…. L'échange de nos voix…..
Il m'arrive de t'imaginer comme Antigone, droite dans son refus, immense dans son amour, généreuse dans sa douleur. Antigone, et mon Ange c'est le même nom, c'est la même étoile
Il m'arrive de vouloir être un héros mythique, qui le soir venu viendrait te raconter ses campagnes lointaines et déposerait au bord de ton sommeil le plus clair de son âme, il dirait ses conquêtes, il dirait ses combats…
Je dirais….
" Pour toi j'ai labouré la terre du ciel avec ce glaive de cristal capturé aux rayons scintillants d'une étoile.
Pour toi j'y ai semé des perles de printemps
J'ai creusé l'écorce inquiète des jours pour faire issir de chaque désir des essaims de cerisiers fleuris.
Pour toi j'ai puisé au puits de mon sang dans cet étrange étranglement de ténèbres.
Pour toi j'ai affronté les pentes vertigineuses des ravins de la nuit,
Et dix fois traversé l'échancrure du néant,
Et cent fois prié les entrailles du temps,
Et mille fois bénis la grâce tournoyante des galaxies.
Je me suis fait mage pour guetter ta venue dans les dessins des cieux.
Oui, j'ai labouré l'immense cosmos arrachant inlassablement les racines fibreuses de tes cauchemars, déchiquetant sans trêve les ronciers du soupçon.
J'ai poussé les murs de l'horizon pour te faire de la place,
Attisé les aurores pour réchauffer ton cœur,
J'ai tissé le grand voile des nuées pour habiller la nudité de tes rêves,
J'ai tremblé de tes frémissements.
J'ai chargé des montagnes de mots dans le char de la Grande Ourse pour verser, au matin, sur les bourgeons galactiques cette pluie fine de lueurs de hasards dérobée aux velours de la nuit.
Dans le champ des abîmes j'ai incendié les brumes pour guérir tes détresses et leurs cortèges d'ombres neigeuses.
Pour étancher ta soif j'ai recueilli l'écume laiteuse d'un astre neuf,
Et tressé dans les spirales étincelantes des comètes une couronne divine pour parer ton front haut,
Et d'un seul baiser sur la fêlure vulnérable de tes lèvres immobiles je déposé le souffle incandescent du firmament.

J'ai voulu l'impossible, surtout l'impossible, pour me croire délivré des terreurs du déclin.

Epuisé, foudroyé par la chaotique et bourdonnante espérance je me suis allongé au pied des grandes meules de l'univers, sur ce tapis de brindilles claires, lambeaux de silences oubliés par le temps
Voilà ce que j'ai fait
Voilà ce que je dirais sous le voile de ton sommeil, de ma parole la plus blanche au cœur de ma nuit la plus noire.

Jardinier d'infini, oui j'ai labouré le ciel pour qu'enfin germe cet unique diamant lunaire : une fleur de braise, pour un Ange d'amour.
Plus brillant que les flammes jaillissant en chapelet des orgues de l'espace…..

Il faut redire les choses à l’infini, comme des litanies, ou des mantras impossibles. On ne dit jamais assez aux gens qu’on aime, qu’on les aime.

Mon Ange ces mots t’appartiennent. Ils sont des graines. Rassemble-les dans le creux de ta main et jette-les dans ta terre la plus secrète.

C’est mon chagrin qui apportera la rosée nécessaire à leur croissance.

Franck

29 avril 2005

Temps de pose.....

Voilà, j’ai l’impression d’être dans un temps de pose. Un moment de l’existence où la vie se replie, un peu comme une feuille d’arbre légèrement rougie par l’automne, une feuille rétrécie et blessée, jetée au sol, dans un coin sombre de la terre.

C’est le temps de pose avec l’âme prise dans une lumière tremblante, capturée dans l’incertitude des regards. Temps mort. Pas vraiment, puisqu’il continue à couler dans mes veines. Temps vide alors, je suis hors d’atteinte, sans goût, sans dégoût, seulement dans un équilibre vacillant. Le monde est lisse, sans profondeur. Tout est plat, les rues, les visages, les sourires, même les souvenirs. Je suis derrière une glace sans tain. Aucun bruit, uniquement des images incompréhensibles. Ce n’est pas la mort, c’est le temps qui la suit, un temps qui ne retient pas la lumière, un temps sans recours comme une maison vidée de ses occupants. Les yeux se posent, mais ne se souviennent de rien, ils vont d’une chose à l’autre, d’une silhouette à l’autre, ils passent d’un silence à un autre silence. Et les paupières se ferment. Une simple fatigue que le sommeil n’épuise plus. Une fatigue lente et douce qui supporte à peine un présent qui se dérobe toujours un peu plus. Même l’air se raréfie. Drôle de temps, que ce temps de pose où la parole pâlie jusqu’à la transparence, où les mots vous fuient parce qu’ils n’arrivent plus à s’agripper à la chair, au sang. Ils vous évitent parce que vous avez abandonné la langue. A force de me taire je perds l’usage de la parole. Chaque matin je pose sur la fenêtre ce gros bouquet de solitude, dont les pétales se détachent un à un et se brisent comme des hosties de cristal ou comme un chagrin d’enfant. De petits mots grelottants dans quelques froids silences.

La page blanche est enceinte de mes tristes mirages, il faudrait l’accoucher ou la faire avorter, qu’elle rende enfin, ses avatars aux limbes et me laisse définitivement en paix.

Temps de pose. Je sais que c’est à partir d’ici qu’il faut écrire, de ce lieu d’absence. Et j’ai l’impression que ma tête se débat dans l’épaisseur de la lumière. C’est une sensation difficile à décrire. Comme si l’air ambiant était solide, tout le corps vient butter contre une évidence absolue.

Franck

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27 avril 2005

(2) L'Etale....

A force d’attendre je crois voir les images.

Des morceaux d’images.

Mon corps de méduse est trop mou pour accrocher les images. Pourtant je les sens, elles s’incrustent, elles glissent, elles rampent. Ma tête ne peut les retenir. Ma chair non plus. Je ne comprends pas. Pas de maîtrise, pas de sens, pas de forme. Rien qu’une femme écrasée dans les plis désespérés d’un corps mou, translucide. Et moi. Et ça. Morceau d’image. Morceau de corps.

Pas de son, pas d’odeur.

Peut-être une odeur. Je ne peux pas dire ce que c’est. Une odeur. De toute façon elle est mélangée à la couleur. Peut-être l’odeur de la méduse. Je ne sais pas d’où elles viennent, les images. Les morceaux de cette femme. Cette femme éventrée. Il n’y à pas de sang. Pourtant elle est éventrée. Je le sais. Quelque chose de la méduse le sait. Au bout de la mère, au bout du mouvement ces choses là se savent. Tout le monde le sait qu’elle est éventrée. Pas besoin de sang pour le savoir. Les méduses ne saignent pas.

Immobile.

Je sors d’une blessure baveuse.

Je suis la blessure.

Pour toujours.

La mère immobile. Seulement les images superposées de cette femme. Je sais que c’est moi. Je ne le vois pas. Je le sais. J’ai toujours su qu’elle était éventrée sur des lits poisseux de désir.

Ma peau est gluante comme une méduse gluante.

Pour toujours.

Elle a cette sorte d’immobilité étrange. L’image. La femme. La mère. L’immobilité vertigineuse des rêves. La peau est pâle. Il faut dire la viande. La viande correspond mieux à ce que je sais. Une viande gluante, visqueuse, ouverte.

La femme est ouverte. Les cuisses sont ouvertes. C’est normal. C’est toujours comme ça. On dirait une méduse oubliée au bout d’une plage. Elle. Moi. Je ne suis pas sûr, parce que se sont des morceaux d’images. Et puis, je n’ai pas tous les mots parce que je suis en morceaux et ouvert.

Non, c’est elle qui est ouverte. Quand on est ouvert, on a jamais tous les mots. Je le sais. Tout le monde le sait.

Il faudrait faire des phrases. Pour mieux respirer. Des phrases longues avec de la mémoire. Je suis sûr qu’il faut de la mémoire. Tout le monde a de la mémoire et peut faire des phrases longues qui racontent des histoires. Les phrases longues, c’est pour raconter les histoires de la mémoire. Les histoires du temps. Du vrai temps.

Avec de l’avenir et du passé.

Non, pas du passé.

Plus jamais du passé.

La mémoire ce n’est seulement que pour du passé.

Je n’ai pas de passé, alors je n’ai pas de mémoire. Les images, c’est du présent. Rien que du présent. Tout est enfermé dans les images. Tout s’y arrête, comme la mer, comme la méduse.

Si seulement l’eau pouvait revenir. La mère. Mais elle est basse, moi, je suis trop las, trop lisse. Même éventré.

Trop lisse. Eventré de l’intérieur.

L’exil.

Je suis exilé. C’est le mot qui convient. Hors de mon lieu. Prisonnier ailleurs, plus loin, encore plus loin, dans les images sans doute. A l’intérieur c’est vide. C’est pour ça que je suis exilé. Un vide à l’intérieur qui sépare et déchire.

Franck

26 avril 2005

(1) Le Reflux.......

La douleur violente c’est peu à peu retirée. Marée basse. Lentement retirée. Chaque instant nouveau découvre l’étendue du désastre. L’infini du désastre. Plus je suis déserté par les eaux plus je perçois l’effroyable déchirure. Ecartelé, déchiré, je ne sens plus la torture dans ma peau, dans ma chair, dans ma viande. C’est plus sournois, plus diffus. Comme de l’eau qui se retire d’une plage. Une eau pleine de lassitude. Un effondrement si lent. Un effondrement vague après vague. Effondrement d’énergie. De l’âme. Après le corps c’est toujours l’âme qui veut disparaître.

Quelque chose de l’unité n’existe plus.

A chaque instant je crois me dissoudre dans le vide laissé par la déchirure, par la vague. Il n’y pas d’angoisse, pas de peur, seulement une tension permanente. Permanente, lancinante, agaçante. La sensation que l’océan se vide vague après vague. C’est ça qui use. Etre l’alpha et l’oméga du néant.

Au-delà du désespoir.

Un désespoir qui n’a pas de forme, pas de résistance. L’eau de l’âme déserte la plage. Il n’y a plus rien que le vide. Vague à l’âme. Vide épais, pesant. Le vide ce n’est pas un rien sans consistance, non, c’est un rien compact, pâteux. Il est sans forme, mais il est lourd, tellement lourd. Lourd comme l’éternité, comme la mort.

Vague après vague je disparais un peu plus, recroquevillé sur mon vide, sur mon absence. Séparé, divisé, déchiré, en exil de la vie. L’autre vie. Celle d’avant.

Avec seulement cette tension. A moins que ça soit çà. La vie. Le souffle tendu dans une attente vaine. Pas d’envie, pas de désir, que de l’attente. Attendre l’envie et le désir. Espérance de désir... pour désirer rien. Rien, jusqu’à la fin des temps.

Se souvenir. Ca ne marche pas. Je n’ai pas de mémoire. Les images semblent sortir de mon corps. Plus vivantes que moi. Mais ce n’est pas du souvenir. C’est du sang que j’entends battre sur mes tempes, c’est l’odeur qui envahie mes fosses nasales. Ma gorge.

Noir. Tout le reste est noir. Je n’ai plus de passé, d’ailleurs je n’ai plus rien. Je ronge l’attente comme un vieil os usé. Je ne peux même pas me tuer. Il n’y a rien à tuer. Personne. Je suis là. C’est tout, je suis là. Mais je n’existe pas. Tout à reflué. La plage est déshabillée, nue.

Je suis nu. Non. Je suis rien.

Quelque chose passe, s’épuise. Je ne sais pas ce qu’est le temps. Quelque chose s’épuise. Quelque chose en moi s’épuise. Du temps, du rien. Sans violence, sans révolte, comme la mer qui se retire. La mer qui s’enroule sur elle-même, qui s’absorbe elle-même, qui ravale ses sanglots, vague après vague, laissant derrière elle cette hideuse dentelle moussue, rouge, silencieuse qui s’accroche encore à quelques cailloux miséreux, qui n’en finissent pas de s’user, eux aussi.

Je ne suis plus lié à mon corps. Je sens quelque chose qui résiste, alors je dis que c’est mon corps. Mais je ne suis pas sûr. Avec les dernières vagues mon image disparaît et les miroirs se taisent. Ils ne me savent pas. D’habitude les miroirs savent les images. Là, ils ne me savent pas. Pas encore. Pour toujours. Peut-être.

J’ai les yeux tournés vers l’intérieur. Même pas. Je suis aveugle. Le monde à perdu son épaisseur. Etranger, abandonné au-delà de la mer.

Au-delà de la mère. Bien après la dernière vague. Ce n’est pas un lieu, c’est…. ça ne se défini pas. Ca ne se dit pas.

La plage est vide, encore humide. J’ai tout oublié, l’eau, la tempête, le bruit, les cris, la souffrance. Je ne souffre pas. C’est pire.

Je vis.

Au fond de ma gorge, ce goût fétide qui m’empêche d’hurler. Ce goût laissé par la dernière vague. Senteur marine. Non, plus fade, comme l’odeur blanche de la mort. Je suis là dans un présent mobile, indéfini. Je ne sais pas si je dors, je ne fais pas la différence. A cause, sans doute, de ma mémoire. Saturée de douleur, de néant.

Le seul mouvement qui me reste c’est celui de la mère qui s’enfuie.

Je m’éloigne du rivage.

Toujours un peu plus.

J’entends ma respiration. C’est la mer qui rumine. La mer monstrueuse méduse halète.

Allaite.

Je vois son corps immense trembloter. Non, c’est moi qui tremblote. Je suis une méduse qui tremblote. La transparence épaisse d’une méduse échouée au bord de l’océan : et qui tremblote.

Une mère à marée basse laisse toujours une impression d’inachevé.

D’inachevé.

Elle pourrait descendre encore, descendre sans fin.

Mais, à un moment donné, il y a la dernière vague. Puis plus rien. Puis l’attente.

Franck

25 avril 2005

Interlude....

Cela fait une quinzaine de jours que je me suis lancé dans cette errance du blog. Je trouve cela épuisant. Souvent après avoir écrit, je me sens vidé. Je n’arrive pas à trouver le bon rythme. Mon écriture est décousue, sans unité. Chaque jour je ressens mes limites à m’essayer à cet exercice. Je pioche dans des souvenirs, je cherche à faire revivre des émotions et j’ai l’impression de me perdre…

Partir de mon quotidien et commencer à parler….. Impossible, je n’ai pas de quotidien, ou si peu. Parler du vide ou du rien ce n’est pas la solution. Pourtant il y a quelque chose de fascinant dans le vide, il semble que toutes choses importante en parte, comme s’il fallait pour créer un état de totale vacuité. Bien sûr il existe ce que j’appel les pisseurs de copies, ils font deux à trois poèmes par jour, ils hantent les sites de poésies, ils écrivent avec des rimes et l’inspiration ne semble jamais leur faire défaut. Et quand vous les lisez, vous avez des hauts le cœur. Rien, aucune émotions. Ni pour le fond, ni pour la forme. Une plume trempée dans de l’eau sale, au lieu d’être prise au sang de la vie. Du vide il y en a plein les blogs. Je voudrais éviter d’y tomber trop vite.

Pourtant il existe des exceptions. Des Ovni. Des miracles. Des écritures impossibles parce qu’impensables. Oui, il en existe, j’en connais au moins une. Une écriture de chair, une écriture incendiée, une écriture jetée dans le chaos du monde, une écriture vrillée de douleurs. Oui, des miracles existent. Cette écrivaine, mieux, écri-veine, à cause du sang noir qu’elle rapporte au cœur pour le purifier, cette écri-veine a bien voulue être ma marraine de blog. Et pour moi c’est un bonheur de l’installer seule dans mes liens. Elle met la barre très haute.

Il est clair que je n’ai pas ce talent. N’est pas diariste qui veut.

Bref, je suis assailli par le doute, chaque jour je me dis que je vais arrêter d’écrire ici. Je le ferais certainement. Pour l’heure, je continue encore un peu.

Ce matin, pour la première fois, deux commentaires ont été déposés et cela m’a rempli de joie. Jusqu’à aujourd’hui je n’imaginais pas être lu, et là, deux personnes se sont manifestées. Donc c’est pour elles que j’écris pour Sandra et Nicoolas. Sandra, il faudra que j’en parle ici un jour. Le hasard nous a fait nous rencontrer sur le net et depuis plusieurs mois je n’avais plus de nouvelle. Elle m’avait interpellé, elle avait jeté une bouteille à la mer et cette fragile bouteille était venue s’échouer sur ma plage… Sandra c’est un oiseau, elle ne le sait pas. C’est un oiseau léger et qui vole très haut. Mais elle ne le sait pas. A bientôt Sandra. Ici ou dans un coin de ciel.

Franck

24 avril 2005

Isabelle...

Tout d’abord elle fut un rêve aux formes encore incertaines telle une flamme fragile qui sautille dans l'ombre de la mémoire, une lumière hésitante….

Puis peu à peu elle devint musique… déjà on entendait des ruisseaux de notes, douce et folle farandole….

Plus tard, comme un grand vent du large, elle devint voyage pour emporter les âmes vers des nuits constellées de milles, mille lumières de diamant…

Puis elle devint parfum, à la fois subtile et envoûtant, aussi léger qu’une caresse, insondable presque impalpable comme un voile de soie…

Enfin, elle devint prière, de ces prières sacrées et mystérieuses, de ces prières dont on ne saisit pas les mots, seulement les résonances, seulement les douces incantations murmurées, comme un chant profond qui appelle la grâce…

La première chose que l’on remarquait en l’apercevant était son regard. Il donnait l’impression d’une secrète harmonie, l’accord entre l’intérieur et l’extérieur. Elle était jeune, bien sûr, mais plus que la jeunesse elle inspirait l’infini des espérances.

Expression pure d’une beauté charnelle mais néanmoins accessible.

Plus on l’observait, plus son visage nous paraissait familier, comme si on l’eut toujours connu ou toujours attendu.

Ses yeux clairs savaient tour à tour être mobiles, pétillants, attentifs ou bien se perdaient dans un au-delà lointain figeant un instant son visage tel celui d’une madone offert aux tentations du ciel.

Sa bouche expressive racontait tous les désirs de l’humanité. Ses lèvres minces découvraient à chaque instant une dentition éclatante, dont la légère irrégularité rajoutait une étincelle de charme à son visage déjà si lumineux.

Elle se mouvait dans l’espace avec une aisance déconcertante. L’univers, le monde, semblait avoir été conçu uniquement pour elle. Ses gestes étaient précis, gracieux sans être maniérés, ses mains surtout, qui ponctuaient de leurs mouvements élégants le cours d’une pensée ou un élan du cœur.

De toute sa silhouette émanait une sorte de bonté innée, une joie limpide rafraîchissante. Elle aimait la vie et la vie semblait le lui rendre si bien. Là où elle apparaissait plus rien n’avait la même importance son rayonnement doux et intense effaçait comme par enchantement toutes les blessures de l’âme.

Elle était grande, élancée, les hanches pleines, merveilleusement dessinées. La poitrine bien formée laissait deviner une sensualité voluptueuse et discrète, terriblement rassurante, promesse de délices illimités.

Rien d’exagéré chez elle, seulement la vie, ce quelque chose de radieux qui ressemble aux souvenirs d’enfance, mélange de nostalgie, d’abandon et d’espérance insouciante…

Quand elle s’adressait à vous, elle le faisait avec simplicité et spontanéité comme elle l’eut fait avec un ami connu de longue date créant ainsi une étonnante proximité qui ne faisait que rajouter au trouble de son interlocuteur.

Elle faisait partie de ces êtres à qui l’on eut pu prêter toutes les qualités, celles du cœur et de l’esprit, comme celles de l’âme, elle semblait pouvoir tout comprendre, tout entendre avec la même pudeur, la même attention.

A la voir, on ne pouvait s’empêcher de l’imaginer en sœur complice, en amie d’enfance ou en amante éperdue….

Mieux que la perfection elle représentait une sorte d’idéal, en sa présence on ne pouvait s’empêcher de rêver, d’imaginer la vie autrement, elle avait ce don rare de la légèreté.

D’instinct elle savait les étoiles aux couleurs infinies, aux mémoires éternelles et aux sons singuliers.

Elle avait une grâce naturelle, cette qualité qui permet de remettre tout à sa juste place, les rires dans la joie, la douleur dans la tristesse et l’amour dans l’éternité.

Franck

22 avril 2005

Vole...vole...vole.....

Il y a quelques semaines j’écrivais à mon Ange, je laissais aller mon cœur aux images. L’espace d’un instant, d’une minute, d’un siècle peut-être, je me suis imaginé jardinier des étoiles, jardinier d’infini. Pendant quelques belles journées nous avons continué sur cette lancée, nous avons poussé la parabole et jardiné ensemble les mots et les émotions.

Et puis le jardinier et mort, les étoiles une à une se sont fanées, le ciel est devenu une immense jachère, où souffle les grands vents de l’absence, de l’oubli. Les mots sont devenus des pétales fripés qui jonchent un sol terreux, ils sont devenus des silences. Un à un, des silences. Et chaque silence une larme et chaque larme un gouffre et chaque gouffre…..

Mon Ange, au départ, voulait simplement griffer la terre pour y planter quelques cerisiers, quelques pensées, quelques rosiers, elle voulait croire au printemps…. elle s’est mise à creuser, à creuser très profond. Et la terre s’est ouverte. Et l’intérieur de la terre est remontée à son visage. Des trous trop grands pour quelques rosiers. En creusant les odeurs du passé sont remontées.

Au départ, seules les mains sont terreuses, après le cœur le devient. Elle a la rage. Elle creuse comme si elle voulait déterrer les morts, et c’est les morts qui viennent à elle. Ils viennent du très fond de la terre.

Déjà le premier apparaît. Elle veut le libérer. Le ressusciter. Déjà elle est heureuse, comme si elle retrouvait un ami, un amant, un mari. Déjà elle veut frotter sa chair blanche contre ces os cliquettants. Elle est amoureuse. Elle est heureuse. C’est sans doute suffisant.

Le jardinier comme une étoile s’est éteint.

Il n’en reste qu’un souffle dans le coin le plus oublié du ciel, un souffle qui semble dire : " Vole mon ange, vole, vole…. "

Franck

21 avril 2005

Chaque matin....

La parole du matin

n’efface jamais totalement la nuit.

Dans la rosée des mots

on décèle parfois quelques

chagrins inconsolés.

 

Chaque matin il nous appartient

de réinventer la langue.

Chaque matin il nous faudrait renommer

toute la création……

pourtant, il nous suffit, seulement, de dire le nom de notre Amour

dans le sang du soleil naissant.

 

Franck

20 avril 2005

Lettre ouverte à Christian BOBIN....

 

Monsieur Christian BOBIN,

…Et puis un jour il y eut vos mots, vos paroles de mots. Des petits livres.Dans le fracas de la vie quelques gouttes de transparence lumineuse ont ébloui le chemin d’errance.La brise des mots à chassée les ombres, le ciel c’est irisé d’espérance. Comme si de toute éternité j’avais attendu cette voix.Tenter de remercier n’est jamais chose facile – tiraillé entre le trop et le pas assez – il faut rejoindre le juste de son cœur cette lande mystérieuse. Comment éviter les compliments superlatifs qui épuisent si vite la parole ?

J’ai ouvert peu à peu chaque petit livre avec la solennité muette qui accompagne la main tremblante se rapprochant de l’autel pour y déposer une mince bougie, cet éphémère éclat fragile semé aux pieds des vierges des églises pour tirer la prière jusqu’au ciel.Dans l’espoir d’une manne.Et à chaque fois le trésor du verbe a recouvert de rosée bienfaisante l’herbe folle de ma vie. A chaque fois une aube calme.Des petits livres lus lentement, très lentement pour ne pas effrayer les lettres pour ne pas les brusquer ni les abîmer. Lentement comme on respire une fleur magique. Lentement comme tous les actes graves de la vie.
Lentement.

A chaque fois il fallait préparer la place, la plus belle, la plus grande, celle du vide, la grande chambre nuptiale de l’autre, celle que l’on encombre à longueur d’existence par peur de se sentir trop nu ou trop pauvre.Et plus j’ai lu, plus vous exigiez cette seule et unique place.Et je me suis élargit.
Il n’existe pas de sagesse transmissible. Il n’existe que le refrain des oiseaux qui accompagne le voyage, il n’existe que l’air qui porte les chants, il n’existe que la pluie qui lave le ciel.
Ecrire n’est rien, lire n’est rien… et pourtant que vaudrait la lumière du monde sans ces ombres d’absence silencieuses.
Ecrire n’est rien d’autre que faire un jardin d’amour, lire n’est rien d’autre que s’y promener pour s’enivrer du parfum d’encre des mots.

Parfois au détour du livre une orchidée s’épanouie. Elle ira embellir le temps des siècles et des constellations à coté des suppliques des saintes là où les anges s’amusent.

L’homme qui écrit c’est le rire de l’ange. Un grain d’éternité au cœur du silence. Une étoile, la plus petite parce que la plus lointaine, qui lance sa lumière au hasard du néant. Le miracle.Un lecteur perdu au fond de sa souffrance, de son écrasement, arc-bouté contre le temps qui pousse et l’épuise, un lecteur vagabondant dans d’obscurs labyrinthes relève un jour la tête et aperçoit votre étoile lointaine.Alors le miracle, le vrai, c’est qu’une si fragile lumière cristalline fasse un si grand éclair, c’est que le si lointain devienne si proche.
Car vous donnez sans compter le plus rare, le plus difficile, cette joie issue de l’œuvre au noir de l’âme qui transmute le rouge des blessures en coquelicots de bonté, de bienveillance. Entre les lignes on entend votre désir de ne rien céder au désastre, de réduire à la plus légère exhalaison l’intolérable de la vie et qu’il faille du malheur l’user assez pour retrouver l’éclat premier de l’âme, l’éclat d’amour. L’or des yeux avant la parole.
L’or du silence.

Au départ il fait nuit puis se lève un grand souffle de mots qui ouvre le firmament. La nuit n’est pas moins effrayante mais elle semble apprivoisée. Elle chante.Quelque chose s’est ordonné. A force d’user le temps d’attente jusqu’à la limite de la fêlure vous fabriquez la mathématique la plus subtile. Drôle de mathématique.
Au départ il n’y a rien avec patience vous y rajoutez vos petits riens et brusquement, rien plus rien égal l’infini. Egal une fleur désarçonnée par un papillon virevoltant, égal le regard tendre d’une femme amoureuse, égal une enfance consolée.

Phrase après phrase le livre de cœur que vous semez au ciel retombe en pluie fine sur le noir de nos vies.
Je me suis rapproché de la flamme pour y réchauffer mes années d’exils et y marmonner des morceaux de prières.Alors j’ai su que vous étiez un arbre.
Un arbre.
Vos racines s’agrippent à une terre lourde de souvenirs ; la terre épaisse et noire de la mémoire. Noire comme nos peurs. Car c’est de là que tout vient. S’arracher des ténèbres. Au départ notre sang est lourd et noir, comme cette terre. La vie d’avant la vie.De ce noir d’encre et de terre pousse et s’efforce la sève des mots. Blanche. Flot du sang généreux assez puissant pour inonder un tronc large, assez puissant pour dépasser les nœuds du bois, assez puissant pour vouloir traverser les nuages.Si l’on pose la main sur les écailles d’écorce on peut sentir le cœur battre la mesure des passions, des attentes, des patiences. Si l’on pose la joue sur l’écorce de votre tronc on peut sentir la chaleur solaire des amours naissantes, la chaleur lunaire des mères qui allaite leur enfant. Chacun de vos mots respire cette chaleur.Chacun de vos mots a trouvé sa patine dans cette longue traversée du bois, dans cette longue macération du temps, dans ce long dépouillement de soi. De la terre.Alléger son sang. Mourir assez longtemps pour atteindre les plus fines ramures.
Et chaque livre est la renaissance d’un printemps avec mille feuilles légères offertes à l’aurore. Mille feuilles pour ombrer la lumière acide du soleil. Mille feuilles, et sur chacune d’elle est écrit un poème que la brise fait palpiter.
Je me suis assis à l’ombre des mots et j’ai pleuré sans tristesse, simplement pour remercier.Et parfois l’orage emporte quelques feuilles, les plus légères, les plus belles. Une prière c’est sans doute cela : une feuille dans une tempête d’orage, quelques mots que l’on oppose au chaos.
Vous êtes un arbre posé dans la campagne. Serein, généreux.Parfois des enfants font des farandoles autour de votre tronc, parfois le promeneur vient déposer à vos pieds l’espace d’un songe leur épuisement ou leur solitude ; mais chaque jour en toute saison les oiseaux et les anges viennent jouer dans la majesté de votre feuillage.
Vous êtes l’arbre à poème, une espèce rare, elle nous vient de quelques paradis perdus.

Désormais il est rare que je sorte dans la ville sans emporter avec moi un de vos petits livres. Présence rassurante d’un ami. Souvent je ne l’ouvre pas, mais je sais qu’il est là. Mon pas se fait moins rapide. Présence attentive.
Je ne sais si le bonheur est possible, je crois aux instants arrachés au temps, pétales de lumière à la surface d’une eau vive, je crois aux sourires qui s’échangent, aux mains qui se tendent, à celles qui s’ouvrent, aux vies qui se frôlent.

J’ai fermé les yeux pour m’alléger encore, purifier l’attente. Se préparer au voyage.
Car vous êtes un voyage.
Je me suis mis en marche : j’avais froid à l’âme.
Je me suis mis en marche : j’avais peur à l’âme.
L’errance n’est acceptable que si l’on se sait d’un lieu, d’une maison, d’une enfance, d’un amour ou d’un livre.
L’errance c’est un perpétuel retour inachevé – c’est peut être le nom de l’inachevable. Un retour vers une source improbable. Au cœur de l’errance il y a des reliques, on y décèle souvent un dieu ou une simple berceuse. L’errance n’a rien à voir avec la vacuité ou le hasard, chacun de nos pas est traversé par la mort surgit du passé.Remonter vers le lieu du naître, au-delà du naître.Quelque chose n’est plus là, alors nous nous mettons en marche. Nous savons rarement pour quelle destination, nos pas eux le savent.
Vos mots sont des sentiers d’errance, ils n’annoncent pas le salut ils sont rémissions, ils ne disent pas la source prochaine ils sont l’eau qui ruisselle, ils ne sont pas l’étape ils sont le chemin.Je me suis rapproché du silence et j’ai vu les grands champs de blé de ma mémoire et j’ai cueillis les fleurs rouges du souvenir, et j’ai fait un bouquet…Et j’ai fermé le livre.

Ne plus bouger.
Se laisser traverser par l’effondrement.
Les mots s’écroulent sur les mots.
Temps vide.
Un peu d’ombre sur le soleil.
S’élargir est toujours douloureux.
A la fin du livre il faut jeter quelque chose, se départir, c’est l’offrande, la part de l’ange. Peut-être qu’une larme suffit, c’est souvent une larme. C’est toujours un chagrin.C’est pour cela que les anges ont parfois un vol hésitant.

Maintenant que j’arrive au bout de cette lettre j’éprouve une crainte.Crainte de la finir, crainte de l’envoyer, crainte qu’elle ne se perde, crainte surtout qu’elle vous ennuie. Trop de bruit au fond de votre silence.
Ecrire à l’écrivain ne m’est jamais arrivé, je me sens comme l’enfant intimidé tenant dans la main quelques fleurs des champs et qui rougit avant de les tendre à sa maman. Même ce trouble je vous le dois et je vous en remercie.Je m’incline comme cette journée de printemps pour être certain d’atteindre ma part la plus fragile, celle de mon rêve.Le soleil d’avril éclaire la ville d’une fraîche lumière. Les heures tombent avec un bruit plus sourd, plus lent. Dans ces instants plus rien n’est vraiment atteignable. Le temps nous abandonne, orphelin de conquête.

Je suis assis dans un café de Montmartre. Je rêve. L’endroit est bruyant. Je guette les derniers mots de cette lettre.En face de ma table une jeune femme vient de s’asseoir. Elle a ouvert un livre. Elle chavire en lecture. Elle n’entend pas le bruit. Elle est belle. On pourrait la croire triste, non elle est belle. Elle lit. A ce moment précis je l’aime éperdument. Je voudrais m’endormir dans la demeure de paix qui l’entoure.
Maintenant il fait nuit.
Demain j’enverrais cette lettre sur la toile, sans vraiment savoir pourquoi elle existe. Mais elle devait exister. Comme cette femme qui lit.

Je vous prie, monsieur Christian Bobin de bien vouloir me pardonner cette intrusion, recevez mes humbles remerciements."

Franck

 

18 avril 2005

Elle t'attendait demain à Samarcande....

Les contes de notre enfance ont pu ouvrir des contrées assez vastes pour que nos âmes s’y déploient en vol majestueux. Le conte est un temps suspendu, un temps dans le temps, une brèche dans le réel, un spasme, un instant de vertige juste avant l’envol. Bien des histoires se racontent le jour, mais il faut avouer que la clarté solaire nous éblouie jusqu’à nous rendre aveugle ou sourd aux voix murmurantes qui nous habitent.

Car n’en doutons pas nous sommes habités et nos ténèbres intérieures loin d’être pur néant sont peuplées de formes, d’ombres et de mémoires vivantes. Pour ne point les effaroucher les mots prononcés ont besoin de la nuit….. dans la pénombre la voix prend naturellement cette sorte d’inflexion, fait de lenteur, de profondeur, comme si les sons allaient se perdre au bord d’un gouffre. Dans la clarté du jour les mots ricochent sur la lumière, ils rebondissent deçà delà comme l’eau d’un ruisseau. De nuit, la parole résonne jusqu’à nos plus secrètes réminiscences, c’est une eau lente, lourde, mystérieuse…..

Les contes ont besoin de la nuit, notre regard peut se tourner alors vers l’intérieur. La nuit est le lieu de toutes les métaphores, plus rien n’est vraiment visible on sent sourde en soi une sorte d’appel impérieux qui nous exige l’abandon, nous prépare au départ et à l’oublie de soi. Par instinct on sait qu’il nous faudra tout accepter, sans exclusive, car à la moindre résistance tout pourrait s’effondrer, s’effriter, se dissiper et la magie disparaître…..

La nuit, les mots prononcés ont une étrange musique qui nous entraîne avec elle vers des univers changeants au gré d'une humeur, d'une sensation, parfois d'un trouble ou d'un frisson.

Le jour nous savons tous que les mots sont fragiles, capricieux, espiègles, ils tournent autour de nous comme une volée de moineaux et s’envolent au moindre émoi ou alarme du cœur, alors qu’aux abords de la nuit lorsque les formes s’estompent pour n’être plus que des ombres quelque chose en nous se fascine, s’inquiète et se met à exister. Une chose qui n’est ni plus vraie, ni plus réelle mais qui par contre nous semble plus essentielle… La rêverie….

La rêverie, ce n’est pas un débordement de l’imagination, c’est avant tout la forme douce de l’espérance, c’est un peu comme un bouquet de fleurs que l’on porterait à la boutonnière du cœur, elle n’est pas l’illusion puisqu’elle exprime notre vérité la plus intime….

 

…Cela se passait dans un pays lointain, dans des temps très anciens presque incertains au cœur de l’Orient de nos rêves, tout près de Samarcande cité éternelle et fugace, splendeur légèrement voilée comme le visage de ces femmes qui travers la lumière… ombres fugitives, drapées dans le silence de l’Islam, un silence rythmé par les plaintes déchirées des muezzins, grands pourvoyeurs d’âmes…. Islam suave et cruel, saturé de chair à force de retenue… Terre d’Islam qui appelle en nous une rêverie lointaine, archaïque chargée de mystères où la sérénité peut à tout moment se briser tel un cristal trop fragile… Terre d’Islam, lumière d’ailleurs, source vive de la mémoire où jamais rien n’est acquis hormis la fatalité…. La fatalité, Samarcande les condensait toutes. Ville de mystère, ville symphonique fracassée de bruits, de couleurs, d’odeurs épicées, ville où des foules se pressent dans toutes les directions à la fois à travers des labyrinthes de boutiques enchevêtrées. Foule énigmatique, cortège envoûté par les vents chauds du désert…. Ombres… lumière… Orient immémorial….

Samarcande, chacun se souvient de cette fameuse histoire que l’on chantait des rives de la méditerranée aux contreforts de l’Himalaya et jusque dans la grande plaine du Gange….

…. Un soir, tout près de Samarcande, alors que le soleil rougeoyant commençait à disparaître derrière les remparts de la ville, alors que dans la magnificence des couleurs changeantes la chaleur se dissipait le fils du calife rencontra la Mort. Vêtue d’une longue guenille noire, poussiéreuse qui ne laissait entrevoir que deux larges trous sombres à la place des yeux elle sursauta de surprise en apercevant le jeune homme. Mais elle ne lui dit rien. Elle courba un peu plus son dos décharné, puis passa son chemin, d’un pas égal : lent, presque flottant.

Le jeune prince, affolé par cette étrange apparition couru voir son père et d’une voix haletante, chargée d’effroi, saccadée de sanglots étouffés il raconta sa terrible rencontre espérant encore qu’elle fut le fruit d’images irréelles produit par un génie facétieux.

Le calife était un homme âgé, on le disait sage et bon, pourtant en écoutant le récit de son enfant tout son corps fut traversé par un immense frisson.  " Quitte la ville…. ! part sur le champ…. ! va à Samarcande…. ! Tu t’y cacheras… ! Si tu pars tout de suite tu pourras te trouver à Samarcande au petit jour. "

Le fils du calife ne prit pas le temps de faire ses bagages. Il courut aux écuries, fit seller l’étalon le plus rapide qui se nommait vent des dunes et parti au grand galop en direction de Samarcande. Il faisait nuit et les étoiles semblaient brûler les cieux noirs. Le fils du calife galopait. Galopait.

Le calife légèrement rassuré mais encore très inquiet voulut vérifier par lui-même si la rencontre de son fils était bien réelle, si s’était bien la Mort qu’il avait rencontré. Dans ces région du passé chacun savait ce que cela voulait dire que de rencontrer la Mort. Alors il arpenta toutes les rues de sa belle ville, il explora chaque recoin, chaque ruelle, passa et repassa devant chaque étal de commerçant. Enfin il aperçu l’ombre noire. La grande silhouette noire. " Pourquoi t’es-tu présenté à mon fils ? pourquoi l’as-tu effrayé ? " " Je ne voulais pas l’effrayer, au contraire, j’étais très surpris de le voir ici ce soir… " Sa voix semblait venir du plus profond de la nuit, une voix caverneuse, métallique, chargée d’étranges résonances " ….. j’étais très surpris de le voir ici ce soir, je l’attendais demain à Samarcande. "

 

Ce petit conte très connu a toujours représenté pour moi ce qu’était le destin.

Qu’en penses-tu mon Ange ? Qui t’attend demain à Samarcande ?

Franck

17 avril 2005

Rêverie d'eau......

Il pleut. Le printemps hésite encore. Ce matin c’est un décor d’eau et de pluie. Dans ces vapeurs mouillées d’une nostalgie défaite, dans l’odeur fade de ce matin flottant, presque inconsistant, je me souviens que l’eau a valeur, aussi, de métaphysique. Hier, mon Ange se souvenait de la mer dans un pays lointain. Du soleil qui se couche, de la mer comme un appel. Souvent je pense à elle. Souvent je l’imagine comme un cheval sauvage, au galop sur une plage. On a tous des images un peu usées dans la tête, des clichés clichés. Je l’imagine au grand galop échappant aux hommes qui veulent la capturer, au monde qui veut l’engluer, aux morts qui pensent la charmer. Elle traverse la plage dans un sens et puis dans l’autre se cabrant, ruant, jouant dans les vagues mourantes. Insaisissable. Libre. Fière. Je l’imagine se dressant sur ses pattes arrières pour repousser ceux qui veulent la prendre. Et je vois la pirouette qu’elle fait pour se dégager et s’élancer dans la mer, face au large, face au pur, face au soleil. Elle est faite pour l’immense qui seul peut contenir son âme.

Et ce matin il pleut et l’eau envahie mon imaginaire, ma rêverie. L’eau, mon char à rêve. Ce matin il pleur et je pense à l’eau, celle qui coule et qui s’en va toujours plus loin. L’eau qui nous emporte vers le mystère.

L’eau verte, étincelante, de tous les éléments, est toujours le seul et l’unique chemin qui nous mène vers la mort.

L’autre vie, celle au-delà des rives, celle au-delà de la vie.

Une eau qui passe, une eau qui coule c’est la vie qui s’enfuie, c’est le sang de nos veines qui reflux. L’eau qui coule ouvre notre imaginaire à des contrées reculées et jusqu’à la plus lointaine, la plus abandonnée. Il était courant, par le passé de laisser dériver les corps après la mort. On ne les enterrait pas.

Rendre les morts à l’eau c’est croire qu’ils ne sont pas vraiment morts, c’est croire un ailleurs toujours possible.

Rendre les morts à l’eau c’est vouloir encore espérer.

L’eau qui coule charge nos âmes d’immortalité.

La source qui sort de terre nous ouvre aux mystères bouillonnant de la vie.

L’eau qui s’enfuit vers la mer pare nos âmes d’un linceul divin.

La rivière du Styx qui entoure le royaume de Pluton, à jamais, témoigne en notre âme que l’eau de nos rêves est une eau mortuaire.

En lisière de la mort un batelier nous attend

Au-delà des champs d’asphodèles, un drôle de gondolier nous attend depuis la nuit des temps. Il se nomme Charon.

Le vieux passeur des morts dans son vaisseau pourri vient prendre livraison de sa cargaison d’âmes, il faut imaginer ces grands cortèges d’ombres convergeant vers la barque branlante du nautonier. Des ombres que la vie vient d’abandonner, des ombres effarées de sentir leur mémoire les quitter et rejoindre l’eau stagnante des marais alentours. Les ombres sont silencieuses, elles sont toutes repliées en elles-mêmes méditant sur leurs vies et les souvenirs se condensent et s’échappent comme des morceaux de rêves ; elles ne sont plus rien, que des ombres pressées d’embarquées. Elles se bousculent. Au moment de monter sur le vaisseau tremblant, il ne reste plus rien de la vie passée, même pas la trace les actes et des paroles prononcées. Rien.

Charon les attend. Enveloppé dans sa grande cape noire. Et les âmes s’embarquent, une à une, un cortège infini. Et plus il en arrive, plus la barque se remplit.

Me revient cette phrase de Bachelard :  "  Tout ce que la mort a de lourd, de lent, est aussi marqué par la figure de Charon. Les barques chargées d’âmes sont toujours sur le point de sombrer. Etonnante image où l’on sent que la mort craint de mourir, où le noyé craint encore le naufrage ! La mort est un voyage qui ne finit jamais, elle est une perspective infinie de dangers. Si le poids qui surcharge la barque est si grand, c’est que les âmes sont fautives. La barque de Charon va toujours aux enfers. Il n’y a pas de nautonier du bonheur. "

Mes réflexions ont dérivé. Ce matin il pleut. Et mon rêve d’eau a suivi une pente noircie. Je pense à mon Ange. Elle ne va pas aimer cette méditation. Elle ne dira rien, mais je sentirais à son silence.

Mon eau s’étire à l’infini, des pentes les plus hautes, aux plaines les plus lascives, jusqu’à l’estuaire majestueux, jusqu’aux mélange des eaux. Mon Ange c’est la mer immense, et moi, je suis une source perdue. Et les mots sont les flots dévalent, et les mots deviennent des fleuves. Mon Ange et moi sommes des eaux différentes et pourtant chaque goûte de nos eaux tend vers l’autre. Le flot des mots nous relie dans un courant infini…

Franck

14 avril 2005

Médée.....

Je pense à mon Ange. Trop, je le sais. Elle n’aime pas ça. Je le sais aussi. Elle voudrait qu’on soit détaché de nos corps, de nos vies mortes. Moi, je la fais vivre dans des rêves, je la glisse dans des personnages. C’est Antigone qui lui ressemble le plus. Pourtant aujourd’hui quand je pense à elle j’imagine Médée. Ma Médée. Pas celle dont l’histoire à oubliée le nom, mais une Médée entière, passionnée, dangereuse, une Médée brûlée, incendiée….

Je ne vais pas raconter toute l’histoire, la fin seulement. Il faut bien savoir que moi, Médée, je l’aime, et je sais qu’il n’y a pas un homme sur terre qui aurait refusé son amour. Beaucoup la détestent, on la croit responsable des malheurs de Jason ; c’est faux, c’est une femme trahie et qui s’est donnée au Diable, par amour. Jason ne fut qu’un homme : vaniteux, qui croyait au pouvoir, à la force. Médée, elle, c’est l’amour. L’amour déchiré, elle donne tout ; son âme, son père, son corps, ses enfants. Heureusement quelques dieux fous lui ont rendu justice, ils l’ont rendu immortelle. Ce que j’aime dans Médée c’est qu’elle révèle les hommes tels qu’ils sont… Donc voilà…..

 

…. Certains disent qu’avant de partir Médée aurait tué ses deux enfants… puis elle aurait errée quelque temps, folle, inconsolable.

On dit aussi qu’elle devint immortelle…

 

Quant à Jason on dit que ses épreuves l’avaient brisé, qu’il aurait perdu la faveur des dieux…

On dit qu’il vagabonda de ville en ville, sans but, immensément triste, pitoyable, ressassant inlassablement les souvenirs d’une gloire passée…

 

On dit même, que devenu vieux et lassé de tout il revint à Corinthe. Souvent on pouvait le voir assis, adossé à l’Argo. Et certains jours il parlait à voix basse à on ne sait qui… sans doute à quelques fantômes, aux ombres d’une mémoire incertaine et douloureuse.

Certains disent l’avoir vu pleurer des jours entiers… d’autres encore, affirment l’avoir entendu prier le ciel et de ses lèvres un souffle semblait dire : " Médée !… Médée !… "

… Des témoins rapportent qu’un jour la proue du navire se détacha ; en tombant, elle aurait tué le misérable vieil homme…

Alors…. Alors il est dit, depuis ce jour, que tout près de Iolcos, l’été, durant les nuits de pleine lune, lorsque le ciel laiteux et profond se constelle d’étoiles, le voyageur peut voir briller l’Argo au firmament divin.

 

Alors voyageur attentif, tu peux entendre enfin, le chant des glorieux Argonautes : ces glorieux Argonautes partis pour l’aventure, qui frappent en cadence les flots infinis, et bientôt la lyre d’Orphée se mêle à ce concert magique, impénétrable, musique étrange et majestueuse qui s’unit au murmure plaintif et immuable du vent…

 

Alors voyageur attentif, ton âme suspendue peut se sentir tout à coup emportée par ces plaintes et ces lamentations, par ces souffles obscurs et purs à la fois qui irradient la nuit d’une chaleur singulière, pénétrante, traversée seulement par l’ombre inquiétante du vol des oies sauvages…

Quiconque à connu ces nuits boursouflées de nostalgie où la mémoire rend grâce et demande pardon, connaît l’ivresse divine et le tourment des dieux.

 

Au début de cette histoire terrible il y eut Athamas… et puis, il y eut Médée.

Médée, l’unique, la seule. Dans ses seins délicats rôdaient des appétits immenses et son ventre frissonnait de tentations ardentes. C’est dans ce ventre chaud aux senteurs océanes qu’un jour Jason se noya.

C’est dans ce ventre chaud aux charmes fascinants que dans un spasme voluptueux Jason se perdit, prisonnier de la chair de ses palpitations délicieuse, prisonnier à jamais des cuisses accueillantes, lascives de Médée…. Médée l’ensorceleuse.

 

Toi le voyageur par-delà les époques souviens-toi qu’un jour Jason parti fier et conquérant, mais souviens-toi aussi de Médée. Elle hante depuis lors la mémoire des humains sans jamais dire son nom. Elle est la face noire de toutes les conquêtes. Femme crucifiée par son amour de femme. Les dieux, par folie ou sagesse, on ne sait, ont habillé son spectre d’un linceul redoutable.

 

Femme… jeune femme, dès qu’elle souriait son visage s’illuminait d’enfance immaculée.

Curieux mélange que cette féminité métamorphosée… transparence d’un voile… transparence de l’âme.

Animal… jusque dans sa séduction… brutale et pure.

Elancée… mieux, racée… légèrement féline… d’une beauté innocente, sincère, évidente.

Sans douceur pourtant…

Simplement cruelle…

Comme une blessure

Sauf cette expression d’entêtement naïf et sauvage qui donnait à l’harmonie de ses traits des airs inattendus, singuliers, si proche de l’ange… de ces anges oubliés qui peuplent nos lointaines mémoires, nos rêves les plus impénétrables.

Prête à tous les combats, jusqu’aux combats des corps… combats sans merci, sans abandon… armes contre armes…bien au-delà du plaisir…quand les âmes sont dévastées de vertiges et de fulgurances fatales.

Certaines séduisent par une sainte grâce…. Avec Elle point de sainteté…

Seulement de la vie

De la vie à l’état brut.

Frénétique.

De la vie écarlate,

Couleur de sang

Couleur de mort.

Quant à la grâce, la sienne semblait faite d’une ineffable exaltation.

Brûlante…

C’était un brasier, un feu ardent, fait de flammes hautes, absolues.

Tout pouvait s’y consumer, même le pire.

Tout pouvait s’y purifier, même Satan.

Forte et terriblement fragile.

Plus forte qu’un éclair

Ou que le goût du néant

Plus pure qu’une larme….

 

Dans la nuit de ton âme, toi le voyageur, tu vois parfois surgir Médée. Elle est toute dressée comme une lame orgueilleuse, aussi nue que le fer, brillante comme un astre. Sa chair te semble douce, tu voudrais la toucher, noyer ton désespoir dans le parfum suave de sa chevelure ruisselante. Tu voudrais prendre ce corps, t’accaparer ses formes rondes et mélodieuses, voir frémir sa poitrine et sentir son ventre brûler ton ventre et son souffle nourrir ton souffle. Tu voudrais posséder ces hanches harmonieuses, cette bouche tremblante, et tu voudrais te perdre dans cette apparition et ne plus jamais revoir le jour…. Et la nuit de ton âme est trou béant, sans fin sans rémission où l’acte seul survit, hors du bien, hors du mal, toujours coupable, détaché à jamais de son sens, de sa fin, de son offrande.

Regarde alors Médée. Regardes-la !…sans passion, sans colère, ni désir. Parles-lui de Colchide de ses rêves d’enfance. Berces-la. Laisses-la s’endormir comme une enfant chérie et referme tes yeux sur cette image pieuse.

Ne touches pas Médée.

Souviens-toi de Jason, quand dans les nuits trop sombres tu pourrais t’enivrer de philtre vaporeux aux illusions funestes.

Souviens-toi de Jason et de la tentation de l’Orient, où le soleil naissant, transforme l’initié en orpailleur sauvage.

Souviens-toi de Jason et laisse passer le temps le temps d’une journée, jusqu’au soleil couchant. Apprends avec patience la course des étoiles et fortifie ton âme de la lente métamorphose de la lumière solaire.

 

Il est des matins clairs, mais il est aussi des soirs triomphant. Si les matins du monde sont chargés de promesses, il n’est pas de couchants qui demeurent silencieux ; ils apportent la clé des mystères du jour, comblant avec bonheur le juste, le probe et le vertueux.

 

Voilà, ce n’est pas Médée qui est dangereuse, c’est Jason, c’est l’homme, c’est le voyageur tous ceux qui ne voient qu’une couleur dans la palette de l’arc-en-ciel, tous ceux qui ne voient que leurs ambitions, Médée c’est l’envers de leurs actes. Moi, je l’aime cette Médée, elle ressemble à mon Ange…. Aussi farouche et insaisissable.

Elle a les clefs d’ici, chaque jour je l’attends.

Franck

13 avril 2005

IL est des matins noirs où le soleil se noie dans

IL est des matins noirs où le soleil se noie dans un lit de détresse.

Il est des matins noirs où l’ombre devient ombre et l’homme devient bête.

Il est des matins noirs où la vie s’écartèle dans un bruit déchirant, un cri de trompette.

Il est de ces sanglots semblables aux matins noirs sortants des ténèbres angoissants et funèbres.

Franck

12 avril 2005

Saba...Makeda....Balkis

Ce qui suit pourrait s’appeler " La tentation de St Antoine ", mais en fait, je ne m’appelle pas Antoine. Je suis Franck, et elle ce n’est pas la reine de Saba. Elle c’est mon Ange. Souvent j’ai l’impression qu’entre nous le temps et l’espace ont été distendu, distordu, déformé. On est très loin et en même temps très, très proche. Saint Antoine, nous dit la légende, à vu passer la Reine de Saba, elle aurait tenté de le séduire, il aurait résisté. Moi je crois que je n’aurais pas résisté, c’est pour cela que je dis ce qui suit. C’est pour cela que je ne serais jamais saint. Il n’empêche que ce sont les noces de l’invisible, de l’impossible. Et puis mon Ange n’est pas boiteuse. Elle dit qu’elle a le cœur boiteux, mais c’est faux. Parfois il ne faut pas l’écouter, ses paroles sont terribles, mais beaucoup moins que ses silences. Ce qui suit c’est un rêve, mais c’est aussi une réalité. Il faut imaginer le désert. Voilà….

J’ai marché en marge de ma vie

De longues années

Sans doute même de longs siècles

Pour m’arrêter un jour au bord de votre visage

Et j’ai voulu m’asseoir

Et ne plus bouger

Jamais

Simplement vous regarder

Toujours

Au creux d’une défaillance de lumière j’ai vu au fond de vos prunelles les grandes étendues de poussières blanches du royaume de Saba

Aux confins de tous les déserts

Là où les prières deviennent de simples souffles

des chants d’azur éparpillés

 

Souvenez-vous, en ces temps là vous étiez reine

Reine gracieuse à la pâleur singulière

Reine du pays du vent

Vous trôniez au centre d’un temple de sable, d’étincelles d’éternité

Souveraine majestueuse d’une citadelle de lumière et de tourbillonnement

Princesse immaculée miraculée des limbes juste assez boiteuse pour ne point offenser Dieu

Votre présence effleurante flottait légèrement comme un lambeau de rêve

Ni tout à fait ici, ni tout à fait ailleurs

Oui, vous étiez reine vos gestes le dessinait

Déesse, vos yeux le révélait

Et votre voix chantait le chuchotis des amants éternels

 

En ces temps là, ermite désolé, je vous ai vu venir, vous sortiez de la nuit emmitouflée d’ombres claires, drapée d’un grand voile constellé

 

En ces temps là mes os grinçaient de peur

Je passais de dune en dune, de jour en jour, de blessure en blessure, conquérant d’un vide toujours à venir dans la seule espérance d’une stridence inattendue

Le cœur vert

Je passais les bras ouverts au grand vent chaud étreignant des mirages si lointains

Entre mes doigts coulaient déjà ces cendres de temps

J’étais une étoile noire tombée dans de trop grands hasards

De sombres hasards

Un baiser m’eut sauvé

Pas même un baiser

Rien

Pas même une enfance

Seulement des restes d’amours effilochés

 

En ces temps là votre silhouette délicate est passée sur mon cœur

A glacée mon sang

Votre parfum disait l’infini de l’espoir

Alors au fond de l’horizon le soleil tout à coup bascula dans son lointain sépulcre

 

Souvenez-vous

J’ai vu votre beauté, légère comme un ciel d’été, glisser avec douceur vers le seuil inconsolée de ma retraite obscure, votre lumière bleue avait la transparence envoûtante de ces jeunes mamans penchées sur un sommeil d’enfance, dans vos yeux scintillait cet espace d’éternité qui appelle la joie pure d’une prière lancée au firmament.

Votre présence fut comme un souffle de mésange, un frôlement rayonnant, une pluie étincelante semée sur mon océan de langueur

Une fleur mystérieuse plantée au jardin de mes absences

 

Nous sommes entrés sans prononcer un mot dans la chambre nuptiale de la nuit

laissant grand ouvert les cristallines portes de l'infini pour laisser passer la clarté nuageuse des songes et la fourmillante folie des séraphins éthérés.

 

Et j’ai bu votre bouche fondante comme l’hostie sacrée et me suis enivré d’une sève à la saveur irréprochable

Dans ces heures rougies au feu des extases éruptives, blanchies aux soupirs de vos invitations ma mort fut percée d’une flèche de lumière argentée.

Sur votre épaule nue un ange a déposé ses ailes de silence et sur vos seins opalins j’ai pu laisser couler mes larmes quand votre ventre orageux traversait mon âme transfigurée d’éclairs rougeoyants.

Vos entrailles de chairs pourpres brûlaient mes oraisons laborieuses dans une fulgurance invincible, vertigineuse. Je me noyais sous l’arche inespérée de vos émois, balayé par des rafales de joie.

 

Et j’ai vu mes mains de prières sur votre corps de louanges

 

 

Et j’ai vu votre ventre lieu infini de la mort exacte

Et j’ai eu soif de vos eaux généreuses, ce rien à l’âme qui bouleverse toutes les certitudes : marée sauvage, sans retour, sans rémission, effroyablement délicieuse

 

Et j’ai ouvert les mains pour recueillir jusqu’à l’ultime goutte de vos bruissements et je n’ai pu saisir que l’or de vos silences

 

Nous avons partagé la nuit et ses gerbes étoilées recouvert d’un seul manteau de paix jusqu’à ce que l’aube de sable pousse un large soupir incandescent.

 

Une rose des sables rouge.

 

Dans l’athanor creusé par nos corps, là où votre peau s’est irisée de désir vertical a germée une rose des sables rouge.

 

Il ne me restait qu’à attendre l’achèvement des temps en recueillant l’écumeuse blancheur des jours indifférents et de regagner à pas lent mon impatience souveraine à nouveau consentie. Erosion lancinante sous l’œil noueux du souvenir

Frontière sablonneuse inviolable de l’exil

 

Au départ il n’y a rien

A la fin il n’y a rien

Entre les deux la mer

L’abîme

 

Oh, mon Dieu je suis là et je cherche à comprendre

Oh, mon Dieu la nuit n’est plus la nuit

Elle était une source….. elle devint l’océan

Elle était une étoile ….elle devint l’univers

Oh, mon âme brûle et je suis si pauvre seigneur

Je n’ai plus d’espérance mon seul désir est de prier sans fin au cœur de la nuit du monde.

La prière s’enroule au feu de nos secrets, seul l’écho de cette nuit du monde la porte, légère, douce, tendre, on croirait la voir s’élever sur les ailes d’un ange

… Et jusqu’au royaume des cieux

Voilà, vous savez tout. Je vais poser ces mots sur le rebord de la fenêtre et attendre que le vent se charge de les faire voyager, ou que quelque oiseau vienne les picorer.

Franck

9 avril 2005

Ecrire....

Le deuxième pas. Je me sens encore hésitant. Il faut que j’évacue les brouillards de la mémoire. J’ai besoin de me mettre au clair avec l’écriture. Poser ici l’horizon qui m’éblouis. Il faut d’abord exorciser. Il faut que je parle de mon bâton d’errance, pour donner les premières couleurs à ce blog, il faut que j’épuise ma rêverie, pour trouver la bonne musique. Il faut que je vide ce premier sac de mots, parce qu’il m’encombre, je l’ai tellement chargé…. Donc voilà, un jour - et ce jour vient du plus loin de vos années d’orages, de pluie, d’errance - un jour vous vous mettez à écrire, à écrire vraiment. Et brusquement vous êtes dans la fraîcheur d’une aube et cela vous suffi. Chaque mot surgit d’une rosée généreuse. Vous, vous n’avez qu’à l’accueillir dans le silence, reconnaissant d’être encore en vie et de pouvoir sentir le flot du sang envahir toute la langue.

Ce jour là, vous vous retrouvez loin de tout et pourtant vous n’avez jamais été si vivant. Vous êtes dans une désolation lumineuse et cela vous suffi. Vous êtes perdu et c’est justement cette perte qui vous ressuscite. Vous êtes perdu et tout vous paraît plus clair, plus net, plus définitif, plus impératif.

Renaître après des siècles d’agonie.

On n’écrit jamais pour plaire ou séduire, on écrit pour se retrouver. Chaque mot vous rapproche d’un lieu inconnu plein de mystère, un lieu inévitable.

Ecrire prolonge un rêve commencé il y a longtemps, dans l’enfance, un rêve commencé quand vous étiez blottis dans le plus fragile abandon du regard de la mère qui vous avez fait -vous si infirme- roi si rayonnant.

Oui, écrire c’est d’abord retrouver ce sommeil plein de couleur et de chaleur où l’amour n’est pas promis mais donné comme une éternité, offert comme la première nourriture et la seule dont vous aurez jamais besoin. Ecrire vous fait retrouver ce rêve où vous n’êtes là pour personne sauf pour le murmure incompréhensible et attendri d’une mère devenue folle parce qu’elle s’est enfin oubliée et qu’elle divague dans les méandres de votre visage.

Un jour vous écrivez, et c’est ce seul murmure qui compte parce que lui seul peut couvrir le vacarme du monde. Vous ne saurez jamais si cela peut faire un livre, vous êtes dans le pur bercement de la langue, dans l’oublie de votre propre présence, dans cette musique qu’il faut prolonger jusqu’à la fin des temps.

Vous êtes envahi par le blanc de la page et les mots viennent parfois vous secourir du vertige, ils sont les traces, les signes, qui vous relient au ciel, à la terre et l’encre vous retient de sombrer dans la défaite toujours imminente.

Ecrire c’est un grand vent qui secoue les branches de l’âme emportant les feuilles les plus faibles celles qui ne tiennent que par le doute, et qui deviendront les mots les plus brûlés de votre langue.

Ecrire c’est être dans cet arrachement, dans cet envol au milieu d’une tempête, dans cette chute soudaine au cœur d’un vide terrifiant et miraculeux.

Consentir à ce ciel désolé, simplement consentir.

Avec un peu de chance un ange vous prêtera ses ailes et le vent vous poussera dans un jardin de mots prêts à fleurir qui n’attendent que le souffle créateur pour déployer les pétales d’un verbe secourable.

Traverser le rêve d’écriture c’est traverser un amour rouge comme le sang, tranchant comme une lame aiguisée, ardent comme le feu d’une forge, un amour ravagé de silence et de vent.

Le jour où l’on écrit c’est qu’on s’est mis en marche vers un amour ; qu’on en appelle la brûlure et l’âme souveraine, c’est une marche aveugle main tendue vers un noir toujours plus profond.

On écrit avec ses silences, c’est eux qui laissent leurs empruntes d’ombres sur la blancheur des pages. Un silence se couche sur un autre silence et ainsi de suite, silence sur silence, dans un grand lit d’absence pour consommer les noces enflammées de l’espérance et de l’épuisement. Silence sur silence, lumière sur lumière, et ça, éternellement…

Ecrire c’est cette façon d’être au monde, ou de ne plus y être, c’est interroger le silence et en glaner une once de lumière, c’est user le temps, le polir longuement pour en obtenir quelque élixir subtil, c’est entretenir un feu avec de minces brindilles d’encre usée, c’est écouter dans la foule le bruit que fait la solitude et dans la solitude les rumeurs de la foule, c’est ouvrir des portes interdites avec la seule clé des mots, c’est se croire riche et se vouloir pauvre, être désarmé et pourtant invincible, c’est mourir plusieurs fois par jour et renaître pour que demain advienne, c’est dormir dans l’attente et se réveiller dans la prière.

Rien, rien de plus. Née d’un manque l’écriture entretien souvent avec la douleur une relation incestueuse, elle souffle sur nos entrailles pour en attiser les brûlures dans des noces solitaires et sauvages.

C’est tout ça et mille autres choses, c’est la parole la plus épuisée qui puisse être dite car elle gît mourante au fond de notre vie on en cueille parfois les effluves tremblantes dans le creux de quelques mots.

…C’est le moment…l’encre affaiblie glisse sur les cristaux d’une heure éparpillée et solitaire.

Pesanteur douce, attristée, comme un temps de neige.

Se mettre à écrire c’est distiller du temps en chauffant nos jours au rouge du cœur.

Et la brume qui s’évapore c’est nos renoncements, nos peurs qui se délient.

Et ce qui reste est si infime qu’on pourrait le perdre d’un simple soupir, si infime et pourtant si abondant qu’on pourrait en vêtir un ciel entier.

Tu comprends mon Ange, il fallait d’abord dire tout cela, pour nettoyer ma parole, pour la mettre en marche.

Franck

8 avril 2005

La langue du lait

Voilà, c’est aujourd’hui. J’intègre la planète blog. Cela fait longtemps que j’hésite. C’est mon Ange qui m’a décidé, cela fait deux jours qu’il bat des ailes autour de moi, et j’ai bien vu à son air renfrogné qu’il était temps d’agir.

Drôle de journée pour commencer. On enterre un Pape. Le monde dans l’émotion d’une perte, avec l’extravagance des commentaires superlatifs.

C’est peut-être le bon jour pour me mettre en marche. Un pèlerinage. Non, pas vraiment, je n’ai aucune reliques à revoir. La seule idée claire que j’ai sur ce blog c’est celle du chemin. Ce matin je me mets en marche sur mon chemin d’errance avec pour bâton tous les mots de la langue et dans mon sac quelques couleurs éparpillées. Ne pas s’alourdir. J’ai dans la tête quelques musiques et dans mon cœur bouillonne un sang noir et épais. Ne pas s’alourdir. L’autre jour mon Ange m’a soufflé à l’oreille " Donne tout et ne renonce à rien ". Donc se dépouiller, de toutes nos vies inutiles, de toute la crasse de nos heures vaines, de toutes nos illusions sociales. Ecrire à partir de l’os, marcher à partir de l’os, être dans l’arrachement, être au plus pauvre de soi-même, au plus nu, au plus seul. Il faut que j’arrête de parler à haute voix et refuser le vacarme des paroles. Retrouver le murmure. J’appelle ça la langue blanche, la langue du lait. La mère serre l’enfant contre sa poitrine abandonnée à une bouche gorgée de vie, la mère baisse les yeux vers cette bouche, elle est dans l’effarement de cet échange insensé. La mère presse sa chair pour l’offrir, presse son sang pour s’oublier, c’est un monde, là, à cet instant précis c’est l’univers qui bascule. La mère parle à l’enfant dans une langue inconnue, elle accompagne les yeux de l’enfants avec des mots impossibles, des mots inventés, des mots presque silencieux, des mots égarées dans le souffle, la mère parle et l’enfant prend son sang, c’est ça la langue du lait. C’est la première langue que l’on entend, c’est la plus douce, la plus vraie, la plus nourrissante. Grandir c’est l’oublier. Retourner à ce premier murmure et se nourrir à nouveau de cette première source. C’est sans doute là le sens de mon chemin. C’est une épreuve et je tremble de ne pouvoir la mener à son terme. Retrouver la parole la plus juste.

Accepter les combats avec les dragons de la mémoire.

Alors ce matin j’ai posé quelques souvenirs, des raines noires sur une terre noire. J’ai allumé de petites lumières pour éclairer des visages perdus.

Les icônes sacrées d’un panthéon délabré, mes amours inachevés, inachevables,

mes amours effondrés au fond des ornières de l’âme, chargés d’une vie qui leur a manqué. Comme ces fleurs séchées, écrasées entre les pages de poésie d’un livre abandonné. Ce matin je sens le poids exorbitant de ce qui n’a pas été vécu

J’ai brûlé quelques battons d’encens pour parfumer la nostalgie.

Tenter de l’alléger. Toujours alléger. Contre l’usure des chairs de la mémoire, contre l’hémorragie de la vie au cœur de la mort.

Et j’ai peur de m’endormir par épuisement, ou de succomber dans le sommeil du désastre. Ce matin rien ne vient traverser le silence, et les regards entrevus s’effacent. Et mes prières désertent mes mots, et mes rêves m’échappent, pesants et ténébreux comme un marais putride. Ce matin j’ai peur que les grandes portes d’airain restent closent, et que je demeure recroquevillé, entassé sur mon espérance où l’espace serait aboli et le temps accablé. Ce matin ma rêverie est opaque, presque épaisse. Je tente d’échapper encore à l’attraction de la langue, et j’erre somnambule de souvenirs en souvenirs, sans ressentir le moindre écho, le moindre reflet. Ce matin je suis dans une vacuité incertaine, sourde, lourde, obscure, un peu perdu dans une ombre pâle entre la chair et l’os.

Qui a-t-il au bout de l’attente ? Quelle folie nous guète ?

Voilà, je viens de poser une premier pas.

Franck

11 août 2018

Lettre N° 17 - Regard...

Mon Amour,

Tes yeux et ton regard me fascinent, ils inventent un espace étrange. Ton regard ne fait pas que  regarder. Il apporte avec lui un lieu pour habiter. Ta maison s’ouvre en grand, et m’invite à entrer. Souvent les regards créent des distances, le tien  m’entoure, me recueille, avec une infinie douceur. Ces yeux-là ont vu, ils en gardent les brûlures. Ils en racontent le voyage. Ils vont à l’essentiel. Regard généreux qui me rend ma vie, me fait exister dans l’instant. Il n’est pas un miroir, il est un chemin. Il ne reflète rien, il propose un chant, il engage au murmure, à la tendresse. Une intense lueur voilée. C’est un regard de nuit, de nuit obscure. C’est pour cela qu’il apaise, qu’il réconforte, qu’il soigne mes blessures. C’est un regard nu. D’une absolue nudité. L’épaisseur d’une âme se révèle dans les yeux. La grâce, dans les éclats de lumière qu’ils nous offrent.
Tes yeux ont pleuré, ils ont su prier aussi, ils ont lu tous les livres, même les plus sacrés. Ils ont pu être durs, glaçants, mais de cela ils n’en gardent qu’une humble indulgence. La miséricorde infinie des reines.  
Il y a dans tes yeux une fulgurance, qui en sait long sur la lenteur des grands voyages et des épopées lointaines, ils ont la profondeur des cieux avec quelques morceaux d’étoiles accrochés dans leurs reflets.
A l’entrée de tes yeux on pourrait y déposer nos siècles d’attente, de patience, d’existence, nos peurs, nos absences, nos lâchetés. Alors mon enfance me revient, pour déborder mes souvenirs. Tes yeux me prennent la main, et la serre, et m’emportent. Tu as des yeux de source, des yeux d’eau claire, d’eau fraîche. Des yeux de lendemain. Des yeux de toujours.

De quelle attente suis-je ? De la plus longue. Celle des pierres
De quelle passion suis-je ? De la plus longue. Celle des pierres.
De quelle solitude suis-je ? De la plus longue. Celle des pierres.
De quel silence suis-je ? Du plus long des silences. Celui des pierres.
Et la joie ? Je suis de la plus longue joie. Celle des pierres.

Désormais, je suis de ton regard. Je ne serais plus pierre.

J’étais une montagne dressée tout d’un bloc, dépassant les nuages, touchant les cieux. J’étais une montagne et me voilà cailloux. Demain je serais sable, grain de poussière. Demain je serais univers.
Avec tout au fond… tes yeux amoureux, ardent, qui m’espèrent…

Franck.

9 avril 2017

- 15 - Ce qui n'a pas de nom n'existe pas....

Ce qui n’a pas de nom n’existe pas.
Vivre, c’est nommer. Tout le reste est voué à une longue dérive dans les limbes.
Aimer, c’est nommer. C’est désigner le nom de l’amour.
L’inspiration fait rentrer l’air dans les poumons. Il y a l’échange, la purification des sangs. L’air traverse la gorge. Puis il est pris dans la bouche. Les cordes vocales vibrent. Le nom de l’amour est prononcé. Une fois prononcé, ce nom est inscrit. D’abord dans les chairs. Puis dans le corps. Jusqu’à la peau des os.
Écrire, c’est nommer. C’est nommer passionnément, jusqu’à ce que la langue vienne à manquer. Passer du cri au chant. De la peur à la joie.
Je ne peux atteindre le silence qu’après avoir nommé. Juste avant, c’est la nuit de la nuit. Le chaos. Écrire, c’est vouloir quitter la nuit pour rejoindre le silence. Entre les deux, il y a le nom de l’amour.
Nous sommes tous dans ce voyage. De la nuit chaotique à la nuit silencieuse. Entre les deux, il y a le nom de l’amour. Il faut sortir de la nuit pour pouvoir y revenir.
Nommer, c’est transformer le néant en infini. La frontière du mot créé agrandit l’univers. Dire le nom de l’amour, c’est agrandir l’amour. La pauvreté du mot ouvre sur la richesse de la langue.
Ce qui n’est pas nommé n’est pas vivant. Ce qui brule en nous, c’est le nom prononcé bordé par de vivants silences.
Taire n’est pas le silence. C’est le contraire de l’amour. Ne pas savoir nommer n’est pas l’ignorance, c’est la peur du vivre. Ne pas vouloir nommer, c’est détruire le nom de l’amour.
Écrire, c’est rentrer dans la lumière du nom de l’amour.
Écrire, c’est le surgissement du mot. Aimer, c’est le surgissement du nom. Nommer est dans ce surgissement. C’est faire naitre ce que le silence pourra emporter. Le silence ne vaut que par le mot qu’il contient.
Le poète écrit avec une encre mystérieuse qui s’efface à peine écrite. Les mots s’en vont dans la nuit peupler l’âme des siècles.
Les amants ne connaissent qu’un nom qu’ils prononcent interminablement dans la nuit des corps et de la chair. Le seul nom de l’autre, dit comme une litanie. Ce seul nom qui contient tous les mots de la langue. Cette langue dite avec cette encre singulière, qui s’efface à peine écrite.
Ce qui n’a pas de nom n’existe pas.
Aimer, c’est dire le nom de l’autre. C’est faire un écrin de silence pour contenir l’univers. Le silence d’avant qui est néant, le silence d’après qui est lumière. Deux silences tissés dans la langue.
Écrire est l’histoire de ce chemin qui part d’un silence, et qui va vers un silence.
Un seul silence fait boiter la langue.
Un seul silence fait pleurer la chair.
Deux silences, le premier qui bénit l’autre.
Il nous faudra nommer toutes les étoiles du ciel dans un seul poème pour apaiser la nuit et retourner au silence.

Franck

29 mai 2017

- 52 - Si après le texte...

Si après le texte, tu n’es pas épuisé, si tu ne sens pas ton corps démantelé, si rien de ta chair ne tremble, alors tu n’as pas écrit. Si, après le texte, tu n’es pas englouti, pantelant, pauvre, alors tu n’as pas écrit.
Le mot sort du muscle, du muscle qui se contracte, du muscle gorgé de sang. Il y a là, une réconciliation. C’est comme aimer…

Franck.

28 mai 2017

- 51 - Le point d'infini...

Le texte devient une urne. Les mots y tombent, s’y rassemblent pour raconter une autre histoire. Une urne dégoulinant de cendres. Poussière de vie brulée. Calcinée. Une autre histoire. La même, pourtant si différente. La même. Une vie dans la vie. De l’eau sur de l’eau. Du temps sur du temps. Du désespoir sur nos larmes. Une vie vécue à l’intérieur de notre vie. En cachette de notre vie. Une vie puissante, inconnue de nous. Une vie silencieuse, brutale, cruelle. Sauvage. Quelque chose est à l’œuvre et s’oppose. S’oppose à nous, mais pourtant nous déploie. Se dresse. Implacablement, se dresse. Marionnette. Seuls les mots de cendres la disent cette vie de nous vécue, cette vie par nous vécue.
Le texte raconte derrière le vacarme des sons, une autre histoire. La nôtre. La vraie. Celle qui ne se dit pas. Celle qui se déroule derrière nos gestes, celle qui tapisse les murs de nos pensées colorant d’étranges façons, les heures, les jours, les saisons. Les mots tombent au fond de l’urne funéraire du sens. Dans le vrac de notre existence. Dans l’indécence de leurs postures obscènes. Texte bribes. En morceaux. En éclats. Je voudrais bruler les cendres. Mais elle ne brule plus. Elles sont froides ou tièdes. Ce ne sont que des cendres. . Éclats poudreux d’un reste d’incendie.
Le texte raconte autre chose, je ne sais pas quoi. Il faudrait tout ressortir, tout étaler, là. Devant moi, les yeux ouverts, dans l’ombre chargée de silence. Vider la vie consumée, calcinée. Il faudrait tout étaler pour interroger à nouveau, interroger sans cesse l’autre histoire, l’autre vie. Dans le silence. Puis épeler chaque mot comme si nous renommions chaque objet de la création, comme si nous appelions chaque objet, chaque visage. Longue litanie. Mes mots me parlent, et je ne les entends pas. Ils disent, mais je ne comprends pas. J’ai beau les mâcher, les réduire, je n’en trouve pas la saveur.
Le texte me sait, mais il me tait, il me nie. Plus j’écris, plus je me sépare, plus je m’éloigne. Du centre. Du sens. Je sais qu’il me sait. Même devant moi, les yeux ouverts, le thorax ouvert, je ne vois rien, je ne sens rien. Hormis le déchirant passage de la parole sur les parois du corps, comme un glacier raclant la roche. La glace passe gardant son mystère, sa langueur, son effroyable silence.
Cherche-t-on le secret dévoilé ou la rémission ? Que vaut-il mieux : l’aveu ou la miséricorde ? Ou rien de tout cela. Ou tout à la fois.
L’urne des mots est un tribunal silencieux. Tout nous dénonce. Rien ne nous nomme.
Car chaque mot possède deux couleurs, deux sons, deux sens, deux poids, deux destins. Chaque mot porte en son sein un morceau de vie et une part de mort. Chaque mot est à la fois un cri et un murmure. Chaque mot nous attache et nous délivre aussi. Chaque mot est son propre contraire. Il nous appelle, et nous dénie. Il nous frappe et nous caresse. Chaque mot nous dit pour mieux nous trahir, il nous espère pour mieux nous désespérer. Il nous accompagne pour mieux nous perdre, nous séduit pour mieux nous tromper. Le sang des mots est noir tout chargé de cendres qu’il est. C’est le poids des faiblesses qui lui donne cette couleur. Les mots nous accusent sans nous dénoncer. Ils nous désignent sans nous révéler.
Pourtant, chaque mot renferme un silence. Le cœur de la brulure recèle un silence intact. C’est un point minuscule, plus petit qu’un diamant. Chaque mot est percé d’un silence. C’est pour cela que l’on ne s’entend pas.
Chaque mot, comme chaque vie, est percé d’un silence. C’est par là que passent les constellations ou les météores. C’est l’endroit de la parole qui ne peut être lésé, le seul endroit qui échappe à l’urne, et aux cendres.
C’est un point d’infini brodé au cœur du mot.

Franck.

27 mai 2017

- 50 - La pierre...

Je sais que c’est là, maintenant, qu’il faut que je m’arcboute à l’écriture, que j’y applique mon corps tout entier, comme pour soutenir une falaise. Ou la faire sortir de ma poitrine.
Je sais que c’est là, maintenant que commence le temps de la pierre.
Le geste réclame la résistance. La rugosité. Se défaire de l’orgueil, de la prétention.
La pierre dans son silence immobile dicte sa leçon.
Briser le premier élan sur la roche. Puis revenir, plus lentement. Être défait de cet élan du début. Le premier lait tout en promesse, mais qui ne tient pas au corps.
Revenir au geste pur. L’épuiser de ce qui le déborde.
Faire monter dans le ventre, dans la poitrine, chaque mot, un à un, pour les poser sur la pierre pour en éprouver l’audace, le sens, la couleur. Surtout refaire, sans cesse. Sans exaltation.
D’abord trouver sa place dans le mot, au lieu de lui faire jouer un rôle.
Il n’y aura pas de réponse. Il n’y a jamais de réponse. Aurai-je le courage de maintenir la question ? Sans faiblir. Sans dévier. Accueillir la trajectoire nouvelle, le mouvement, que cette tension sans conflit fera naitre.
C’est le temps de la pierre. Je la pose au centre de mon grand champ de neige. Car la forme du texte doit naitre de cette absence de forme. Le mouvement juste sera sa propre fin, son propre accomplissement.
Le sens est une question secondaire. Au mieux, il est un surcroit. Le sens s’oppose aux rythmes, aux couleurs, à toutes les sensualités furtives et surgissantes qu’un geste dénudé d’intention préalable inspire ou provoque. Désarmer les forces pour leur rendre leurs puissances initiales. Préférer l’étonnement à la surprise. Le texte doit être traversé d’une forme simple, pure. Une ligne, un cercle, l’arabesque du vent. Faire son profit du vol des oiseaux ou de la ligne d’horizon. Observer longuement la montagne, l’arbre, la fleur, le printemps. Le texte n’est qu’un échange. Ce n’est pas moi qui évoque l’arbre, mais l’arbre en moi qui parle. J’ai un océan en moi. Sa voix est bien plus intéressante que toutes mes raisons ou déraisons. Si tu veux tracer un cercle, regarde la vague, son mouvement, regarde-la se creuser, se rétracter, regarde-la aspirer l’air pour déployer sa puissance dans ce mouvement d’enroulement. Inspiration, expiration. Respiration du cercle. Ligne pénétrée d’un souffle. L’océan recommence indéfiniment, comme pour parfaire sa nature d’océan.
Il y a dans la constance un défi serein fait à la mort.
Il y a dans l’effacement de soi une renaissance possible.
Il y a dans la prière assez d’abandons pour faire jaillir une source.
Il y a dans l’amour tous les printemps et leurs cerisiers en fleurs.
Il y a dans la solitude une humanité à sauver.
Il y a dans cette pierre la patience d’une étoile et la bonté fervente d’un silence.

Franck.

5 mai 2017

- 33 - L'énigme du silence...

Dans écrire, il y a une intention. Derrière le premier mouvement, il y a d’autres mouvements. Puis d’autres encore. Jusqu’à l’ultime, qui est une énigme. Dans écrire, il y a un secret. Un impossible secret. Écrire, c’est le traquer. Le cerner. En espérant ne jamais le trouver. Mais le chercher, sans relâche. Une quête à rebours. Les mots sont comme ces taches d’encre pliées sur une page blanche, offertes à l’interprétation. Ils disent à l’envers, ils se lisent à l’envers. Ils errent dans des jeux de miroirs, maraudant ici ou là des significations arrachées à notre quotidien, à l’accumulation de nos gestes, à nos répétitions incessantes, nos entêtements. Nos avidités. Nos impatiences. Mais dans écrire, il y a un secret. Une porte scellée. Le dire serait dire le nombre de notre mort.
Entre les phrases se trouvent de larges flaques, nos lieux de manque, de silence. Parole dévoilée dans l’instant où elle se dérobe, où elle s’absente. Il y a dans le récit un instant de fatigue, un fléchissement, une courbure dans la voix. Cela ressemble aux cendres d’un désir. Ou, cela ne ressemble à rien. Les mots sont là, suspendus, dans l’attente d’une révélation. Ou plutôt dans la crainte d’une révélation. Entre chaque mot, il y a une eau qui passe, lente et mystérieuse. Une eau patiente. Troublante. Le mot d’après est un mot sauvé, malgré nous. Le mot d’après est une ile déserte, une terre isolée qu’il nous faut habiter. Découvrir.
Entre les mots, il y a des visages, des regards, des mains qui se tendent sur la bordure des lettres. Il y a tout un monde. Il y a des soupirs. Le mot d’après est une aube, la consolation d’une nuit blanche.
Celle-là resserrait les mots de son écriture, les rendait denses, enlevait l’espace et la respiration de peur de se faire prendre par un silence. La profusion verbale pour aiguiser son angoisse. Fébrilité d’une langue malade d’elle-même. Écriture pleine de bruit et de fureur. Pleine. Trop pleine pour accoucher du sens. Voix égarée. Nourrie de sa propre ivresse. Enfermée sur elle-même. Sur sa propre contemplation. Écriture étouffée. Bâillonnée.
Cette autre distendait la parole, la coupant à la césure de la chair, de l’os, ouvrait de larges océans entre chaque mot, faisait naitre la nuit et l’aurore. Chaque mot bordait les plaies de la mémoire, offrait leur souffle aux douleurs. Chaque mot dessinait la courbe du temps. Les montagnes. L’hiver, la neige, leurs longues marches solitaires où l’espérance colore la mélancolie. Écriture du murmure. Du crépuscule. Du secret des amants.
Il y a dans écrire de l’amour en jachère. De l’abandon. Jusqu’à l’ultime, qui est une énigme. Juste derrière la vitre des mots, justes derrière le miroir sans tain des mots. L’énigme qui tient tout l’édifice. Pourtant, il y a des amours en jachères. Dans chaque mot, il y a toujours un peu plus que le mot. Ce plus peut nous faire vivre, comme il pourrait nous faire mourir.
Ils ont inventé les chiffres pour compter leurs troupeaux. Ils ont inventé l’écriture pour y mettre les secrets, pour les bruler. Tous les secrets sont des secrets d’amour. Écrire, évite de prononcer les mots magiques.
Écrire scelle le silence autour du désir.
Écrire définit les contours du pacte.

Franck.

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J'irai marcher par-delà les nuages
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