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J'irai marcher par-delà les nuages
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29 juillet 2006

Vacillant......

Car il nous faudra choisir entre le plein et le vide. Entre le trop plein et le trop vide. J’ai quitté chaque être, chaque chose, chaque lieu. J’ai quitté ma maison, mes ancêtres, ma mémoire, j’ai laissé derrière moi les aubes blanches et leurs promesses, j’ai ouvert des portes et franchi des seuils de chagrins, j’ai déplié un à un chaque souvenir, j’ai prononcé tous les mots pour me défaire des paroles vaines. J’ai déshabillé chacun de mes désirs. J’ai abandonné toutes mes richesses d’or et de pierres. J’ai oublié toutes les grandes pensées, toutes les morales, toutes les fois, j’ai renoncé à tous les dieux. J’ai rompu tous mes liens, répudié toutes mes épouses. J’ai parcouru les chemins les plus pauvres, traversé les landes amères, les déserts lumineux, j’ai grimpé sur les sommets les plus hauts, habité les grottes les plus profondes. J’ai eu soif. J’ai eu faim. J’ai eu peur. J’ai débarrassé mon sommeil de tous les rêves. J’ai attendu, jusqu’à ce que l’attente se lasse et se décompose. J’ai même aimé jusqu’à la douleur. J’ai agrandi l’univers pour y loger de plus grands désespoirs, j’ai inventé des océans violents pour être sûr de mes naufrages. Je me suis vêtu de silences et d’ombres. J’ai même connu l’ivresse et ce qu’il y a après l’ivresse. J’ai épuisé mon sang et ce qui reste après le sang. Car il nous faudra choisir entre le plein et le vide. Entre le trop plein et le trop vide. Entre la pesanteur et la grâce. Car il nous faudra choisir entre les tremblements et les frissons. Et n’être qu’un souffle vacillant.

Franck.

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28 juillet 2006

La nef incendiée.....

Le passé se cambre, comme pour soutenir le cintre de la mémoire. Voûte tendue des souvenirs, léchée par l’ombre tremblante de la lumière du jour qui filtre au travers des vitraux du désir, flammèches de lueurs qui donnent encore quelques frissons aux pierres humides, aux dalles froides, au chemin de croix déjà parcouru. Je suis dans la pénombre voûtée de ma mémoire. La peau nue sur les murs noirs. La peau nue sur l’usure de me ans, traversée par une sorte de langueur de crucifié.

J’habite une église désertée, sans procession, sans ostension, les saints de marbres gisent absents, le geste vain, le regard vide de compassion. Et sur l’autel, nul calice, nul livre, nulle parole d’évangile, nul cierge, hormis un silence immaculé et austère, imperturbable, et insensible.

Il est de ces chapelles abandonnées par les dieux, où seul le temps y pénètre, et les seules prières qu’on entend c’est le vent, et les seuls murmures qui s’élèvent sont les larmes qui suintent le long des vitraux. Chapelle de nuit et d’orage. Chapelle d’oubli. Ni portes, ni pardon. L’expiation est un long pèlerinage.

Mais je sais des arcs-en-ciel qui perceront ces murs.

Je sais des océans dans les plis même de la pierre.

Oui, je sais des saintes.

Des saintes résolues à la peau de passion, à la chair de cantiques.

J’entends pousser un arbre au transept de mon silence et couler un long fleuve dans ma nef patiente. Je sais un incendie qui couve.

Et je sais mon sang quand il brûle chacun de mes mots…

Je sais toutes ces choses qui arrivent au bruit de galop qu’elles font, aux frissons des étoiles, à l’effarement des cieux.

Franck

29 janvier 2006

Maintenant l'odeur du pain....

Elle revient toujours avec des paroles allusives. C’est habituel. C’est le fonctionnement. Elle n’a rien vu. Elle n’a rien voulu voir. Seulement préoccupée pas ses mots. Sa souffrance. La lutte contre sa souffrance et l’envahissement. Et le rejet. Elle n’a pas vu que j’ai voulu ça. Ça. Pour elle. Parce que c’était la seule solution. Accepter sa haine. La prendre pour m’en faire un linceul. Lui faire ce cadeau de sa haine pour moi. Qui peut comprendre ? Moi-même je n’en reviens pas. Je sais quand j’ai mis la mécanique en route. Je sais le jour. Il fallait que je le fasse, pour elle. Pour qu’elle entende. Je sais qu’elle a entendu. Au fond de ses peurs, elle a entendu. Elle sait ce qu’il faut faire maintenant. Elle l’a toujours su. Maintenant elle sait qu’il faut qu’elle pose tout. Tout. Qu’elle pleure longtemps. D’abord longtemps. Qu’elle pleure profond. Au plus profond, c’est le plus difficile. Elle sait maintenant qu’il faut qu’elle arrête de faire sans faire, de dire sans dire, d’aimer sans aimer, de haïr sans haïr, être ça sans être ça, ou autre chose sans être autre chose. Elle sait que les mots se tirent la langue. Elle sait qu’elle doit arrêter d’écrire sans écrire, de se dire sans se dire, de mentir sans mentir, d’être vraie sans être vraie, d’être engagée sans être engagée. Elle sait tout ça. Elle sait son impossible relation à l’autre. Avec toutes ses peurs. Impossible. Elle sait où se trouve la clé. Dans le coffre de l’enfance. Elle le sait. Papa, maman. Maman qui part voir d’autres hommes que papa. Papa, si bon, si faible, si humilié. Maman qui séduit, qui trompe, qui trahit. Il faut bien être comme maman, pour qu’elle m’aime. Bien sûr. Elle le sait. Tout vient de là, même l’horrible, après. Même l’horrible maintenant et toujours et à l’heure de notre mort. Amen.

Aujourd’hui son écriture fait résistance à l’intérieur. C’est par là qu’elle résiste au pardon. A la rémission. Ce n’est pas frontal, c’est à coté. En biais de la vérité. Son écriture la trompe. Elle le sait maintenant. Comme sa mère. Et les hommes ne sont pas aimables, comme son père. Défaillant, toujours. Ou alors, amant et complice de la mère. Décevant au final. Toujours décevant.
Elle sait maintenant.
J’essaye de comprendre l’identique là où il n’y a que différence. Sa mère, la mienne. Rien. Pourtant…On ne brise jamais les liens on en incise uniquement la surface. On n’en coupe que la peau. Les mythologies nous font croire que l’on peut trancher dans le vif. Oui, on tranche, mais ça ne sépare pas la nuit du jour. Il faut être dans dilution. Dans le précipité. J’appelle ça : l’effondrement.
Encore hier, elle est venue poser ses mots sous la blessure. Par défi. Par ignorance. Puisque le lien n’est que blessé, jamais coupé.
Enfant j’allais à pêche. Occupation d’ennui, d’usure et de patience. Apprentissage du mystère. Dans l’attente se crée toute une relation au monde, aux rêves, aux espérances. Toutes nos stratégies s’élaborent, là, au moment où l’on prépare sa ligne. Choix du bouchon, grosseur de l’hameçon, plombage. Plaire à sa proie. La séduire. Se dire que les belles couleurs du bouchon n’effraieront pas, se dire que la profondeur choisie sera la bonne, la seule possible. Se dire que l’hameçon sera assez gros, assez solide pour les petits poissons, comme pour les gros. Plomber juste ce qu’il faut. Pour que la plume soit droite. Se dire que le choix de l’asticot est essentiel, ou que le ver doit être appétissant. Se dire que la pêche est une histoire de vie et de mort, que seul le vivant attrape le vivant. Et que la mort est au bout. Au bout de cette attente, au bout de cet ennui. A mort comme une joie. Jouissance de la perte et de la destruction. Réduire l’autre à soi. Pêcher du vivant pour être sûr d’être soi-même en vie, prendre cette vie pour se nourrir d’une mort apprivoisée. Pas douloureuse, parce qu’infligée.
Je me souviens de ces longues après-midi à regarder ce bouchon descendre la rivière. A chercher l‘endroit mystérieux où le poisson se trouverait. Choisir ce reflet sur l‘eau courante plutôt qu‘un autre. User jusqu‘à l’épuisement sa patience. Être là, dans cet espace infini entre la jouissance et le désespoir.
Les gestes de l’enfance ne sont pas très précis. Souvent la ligne s’emmêle. Le fil de nylon se met en pelote. En nœud.
C’est l’autre épreuve initiatique. Le nœud.
Les première fois, on tire. On pense que la seule force sera suffisante. On tire. Et le nœud se serre. La pelote se fixe. On connaît là, l’insupportable frustration. Quelques temps auparavant on faisait ses premières prière aux dieux des pêcheurs. Et là, on profère ses premiers jurons aux dieux des enfers. On tire. Et le nœud est toujours là.
On ne sait rien de la vie. Donc on ne ait rien des nœuds. On a beau le regarder, il est là, et nous renvoi à l’impossible. L’inacceptable. L’intolérable.
On ne sait rien de la vie. Alors on tire jusqu’a ce que ça casse. On coupe le nœud. Au dessus et en dessous, on le réduit à rien, et on jette la pelote nouée au fil de l’eau. Reste à recoller les deux bouts de la ligne, des plombs sont partis, de la longueur de fil, mais qu’importe, le nœud n’est plus là. Alors pour recoller les deux bouts on fait un autre petit nœud, petit celui-ci, un nœud maîtrisé, un nœud à nous. On le voudrait presque invisible, mais solide, on voudrait qu’il relie, mais qu’il ne soit plus là. C’est l’instant de la cicatrice. La blessure. Celle qui reste. On peut relancer sa ligne, mais ce n’est plus pareil. On sait qu’elle est imparfaite, on sait que tout le monde le sait, même les poissons, on sait, on croit que ces eaux de la vie et de la mort réclame une perfection. Une perfection qui jamais n’existera plus. A cause de ce petit nœud. Celui que vous avez fait. Si petit. Mais vous ne voyez que lui. Il est là planté au milieu de votre désir. Ces nœuds d’enfance laisse tomber un voile sur le soleil. Quelque chose de notre sang s’assombri.
On ne tranche pas les nœuds. On l’append plus tard.
Plus tard on prend la pelote. On la pose bien à plat avec douceur et précaution. On la pose dans la lumière du soleil. On la pose et on la regarde. Longtemps. Très longtemps, s’il le faut. Ce regard c’est l’échange, mais c’est la reconnaissance. C’est admettre. C’est accepter. Voir l’entrelacs du fil. Et commencer à défaire. Lentement. Très lentement. Je me souviens de mes doigts maladroits. Autre exercice de patience. Mais là, l’attention est à son comble. On est dans une autre dimension. On est dans le lieu du nœud où la règle c’est le geste juste. Comme ailleurs c’est la parole juste. A tout moment le nœud peut se resserrer. Élargir, étirer les fils, agrandir sans forcer, repérer les impasses. Toujours être au plus juste de soi, de son regard, cela peut prendre des heures, sans doute des siècles. Mais on ne pas faire l’économie de ce dénouement.
Chaque ligne dénouée est forte de notre patience donnée, de nos énervements vaincus, d’une pureté gagnée sur l’infâme de nos vies.
On ne tranche pas les liens. Ni les nœuds.
Qui a-t-il dans le lien sinon, déjà, l’extrême vérité du nœud ?
Qui a-t-il dans le nœud, sinon ce grand champ de neige et la mort qui souffle au bout?
Alors le geste juste est de remettre le lien là où il était. Et si la honte existe elle n’est pas mon fait, c’est à l’Autre de s’en arranger. La réalité, n’est pas magique, elle est la réalité. Je la lis, elle me lit. Le reste n’est que danse macabre.
Je ne veux pas de son nœud sur ma ligne. Je dénouerais un a un les fils. J’ai la patience et la douleur des grands chênes. Mon écorce est craquées, fissurée, hésitante, tourmentée mais mon cœur est droit. Sans honte, et sans regret. Je ferais donc les choses dans l’ordre. Fil après fil…

Je sais un pays où les aurores ont l’odeur du pain frais.
Je sais un pays où l’amour lève durant la nuit où l’amour cuit au feu de bois, où l’amour se partage comme un morceau de pain…

Franck

22 février 2006

De nos Soleils........

Souvent un silence vient se mettre en travers de la parole. Sa voix se suspend comme si elle se trouvait tout près d’un vide. La chute des mots. Et le silence. Là. Comme un lac infranchissable. Un lac d’orage et de glace. Les mots n’accrochent plus la voix, ils sont dans l’ignorance d’eux-mêmes et de la chose à dire. Ils sont habillés de points de suspension pour passer inaperçu, pour ne pas dire ce qu’ils voudraient dire, pour ne plus dire, parce qu’ils ont peur du sens et des conséquences du sens. Du vertige. De la chute. Traversée d’un espace chancelant. Traversée blanche de l’indicible. De l’instant qui se désaccorde.
Moi aussi je trébuche dans ce silence. Brusquement il claque. En fait, non, le mot est mal choisi, il ne claque pas, ça ressemble plutôt à une crevaison, la chair des mots retombe sur la chair du vide dans une sorte d’affaissement, de réduction à l’intérieur.
On trébuche dans un silence, on pourrait aussi ne pas s’en relever.

Pourtant les siens sont lumineux. Pourtant les siens sont essentiels. Car il faut s’arrêter.
Alors elle s’arrête.
Et tout son être se rassemble, et tout est là, condensé dans cette absence apparente. Toute sa présence est là. Manifeste. Souveraine. Ce silence n’efface pas sa personne. Ce silence l’appelle, la nomme, la désigne. Ce silence est un chant. Son chant. Lourd, grave, comme ces vents qui traversent la steppe mêlés à la neige, aux souvenirs, à la confession des mourants. Ce silence racle les peaux mortes de l’os, dénude de l’inutile, enlève les masques et les apparats. C’est le temps de la reconnaissance, de notre reconnaissance et de l’apprentissage, de notre apprentissage. C’est le temps de l’apprivoisement et ce silence est le jardin proposé qu’il nous faut traverser chacun de son coté, marchant l‘un vers l‘autre, tenant chacun un bout de ce silence, chacun, comme si l‘on se tenait la main. Chacun. Car ce silence sacre dans la douleur, puisqu’il oblige. Puisqu’il est contraction du ventre des mots avant l’accouchement du sens et l’accomplissement du jour. Puisqu’il est baptême, et immersion, et efforcement de vie. Puisqu’il est racine malaxant, pétrissant, façonnant les graines de joies, de rires, d’espérances. Puisqu’il est parfum avant d’être fleur. Puisqu’il est attente nuptiale. Puisque la vérité de l’amour c’est le silence qui le précède.

Car elle est de la naissance comme on est d’un pays, d’un lieu, ou d’une mémoire.
Elle est de ces contrées de la vie qui hésite encore. De cet endroit si fragile, qu’il nous fait trembler lorsque nous y repensons. Elle est de ce lieu premier, du premier jour. De cette aube désarmée, vulnérable. De la première goulée d’oxygène, du premier éclaboussement de soleil. Elle est de ce lieu du premier mot, celui qui se crie dans la peur, l’exaspération, l’étonnement, la colère et la délivrance.
Car elle connaît la source puisqu’elle y retourne chaque jour, puisque c’est son chemin. Puisque accueillir est la forme de son destin.
« Bienvenu parmi nous » elle dit. Même si certains matins elle n’y croit pas assez. Puisqu’elle nous sait si coupables, si étroits, si pleutres, si vains. Et pourtant elle pardonne, chaque matin, pour aller accueillir l’enfant qui naît.
Car elle est magicienne. Elle sait que les enfants naissent d’abord dans les mots. Alors elle accompagne la parole de la mère. Avant de préparer les linges elle répare la parole. C’est pour ça, le silence. Il faut bien la réparer cette parole. Il faut bien que l’enfant y trouve sa place dans cette parole de mère. La chaleur des mots vient souvent d’un silence offert. Elle est là pour ça. Pour accoucher les mots avant que l’enfant naisse. On ne le sait pas assez, ce que l’enfant tète ce sont les mots blancs du lait.

Car sa lutte commence avant. Bien sûr, elle accouche les enfants, mais elle sait que c’est avant que ça commence. Accompagner la mère c’est labourer une terre. C’est la faire respirer, c’est appeler sa voix, puisque l’enfant nait dans la voix de sa mère.
Alors elle se tait, et par le poids de sa présence elle fait venir les mots. Un à Un. Bien avant la perte des eaux. Dans le secret des murmures et des larmes, dans l’abandon et le découragement elle fait accoucher la vie bien avant que l’enfant ne paraisse. C’est presque biblique. Et c’est un long chemin. Les mères souvent croient qu’il faut préparer la chambre pour accueillir l’enfant et omettent l’essentiel. La parole. La parole disant le désir. Les mots qui s’incarneront. Et la chair qui naîtra de cet appel.
Alors chaque matin elle remonte le courant de la vie bien au de-là de la vie. Et c’est ça qui lui donne cette lumière. Et c’est ça qui lui donne cette gravité. Et c’est pour cela que son silence brûle.
Chaque jour elle va à ce puits de mystère qu’est la vie, ce long puits profond abritant une eau si claire et elle tire sur la corde des mots de la mère pour faire issir les yeux, les mains, la bouche, tout un corps de chair avant la chair. Elle tire sur la corde des mots dans le silence et la concentration, presque dans la prière, puisque la prière est don, puisqu’elle est offrande. Elle remonte des ténèbres du puits l’eau de vie, l’eau claire, l’eau des rire de demain.

En fait elle ne travaille pas, elle danse. Mieux, elle accompagne. Et accompagner c’est faire une place à l’autre. Ou danser avec lui.

La vérité du mot c’est le silence qui le suit.

La vérité de l’amour c’est le silence qui le précède.

La vérité de naître c’est le silence qui l’accompagne.

Et ce silence te grandit en enfance, donc il te grandit en vie.
Et j’aime tes silences parce qu’ils sont des promesses, comme la nuit qui se tait pour faire place à l’aurore.
J’aime tes silences, même les plus fragiles, même les plus douloureux, puisque c’est le temps des labours, des terres brassées. C’est le temps des contractions, juste avant le naître.
J’aime tes silences, puisqu’ils nous sollicitent à l’endroit de nos douleurs… à l’endroit de nos soleils.
De nos soleils…..
Franck


6 mars 2006

Revenir d'un texte....

Elle m’a dit : « Tu n’aurais sans doute pas pu l’écrire comme ça au début… ». C’est vrai. Qu’aurais-je pu écrire au début ? Il faut un lieu. Un endroit d’où faire partir la parole. Elle ne peut pas s’accrocher à rien. Elle a besoin d’un lieu. Ici c’est devenu mon lieu. Peu à peu. Même si c’est une déchirure. Texte après texte. Au début, c’est rien, pas grand-chose. D’ailleurs, au début je ne sais pas si cela va durer. Au début on est très proche de soi et très loin de son écriture. Mais en la matière rien n’est donné. Alors on écrit sans savoir où cela va nous mener. On cherche sa voix. Celle où la parole va résonner, celle qui se mélange au souffle.

Un jour on comprend qu’il faut se quitter. Qu’il faut partir loin de soi. Qu’il faut tout ouvrir et partir. Accepter la solitude et l’errance.

L’errance : pas une métaphore de l’errance. L’errance, la vraie. Hors de soi, hors de tout lieu. Hormis ce lieu de parole. Il faut s’appauvrir de soi. Comme un pèlerin.

Bien sûr, je n’aurais pas pu écrire ce texte au début. Comment être dans le juste mouvement ?  Dans le bon geste ? Impossible. C’est une avancée, pas une danse du ventre. Il fallait qu’ici, devienne mon seul royaume, il fallait qu’ici devienne mon chemin. Il fallait que j’apprivoise mes mots, que je les appelle. En fait, il fallait qu’eux, m’appellent, me requièrent, me convoquent, m’obligent.

Il fallait qu’ils me nomment.

Et puis il fallait saigner aussi. Dans ce lieu. Comme un pacte. Comme un échange. Il fallait du temps. Et de la trahison. Et de la joie. Il fallait étirer des bords de l’écran pour le faire déborder dans la vie, dans les battements du cœur.

Ici, il a fallut aussi brûler pour des passions de pacotilles, et égrainer un à un les anneaux du cercle du serpent, l’ouroboros…. comme les prières d’un chapelet.

Alors au fil des mois la page c’est creusée. Comme un champ, comme un labour. Après la terre noire, une autre terre noire. A près la terre noire la peur…les peurs… celles du vide, du néant, du vain, de l’égarement. Après avoir user les peurs et les doutes, il fallut user la parole. Qui a-t-il après qu’on ait tout dit ? C’est quoi le mot après le dernier mot ?

Chercher un passage pour la voix. A travers la chair des souvenirs, l’épaisseur de nos oublis.

Il n’y a pas de lumière.

Que le chemin. Et mes yeux qui le portent. Mes mains qui le serrent.

Et le chant.

Car il me faut revenir de ce texte avec lenteur. Alors je l’ai relu. Je ne le fais jamais. Relire. Là, j’ai relu. Chaque jour après l’avoir écrit. Aujourd’hui. Il dit l’exacte chose que je voulais dire. Il dit l’exact mouvement et l’exacte couleur de ma mémoire, et de la trace. Il dit tout ce que j’ai écrit depuis un an. Il condense tout. Même dans ses ambiguïtés, même dans les trous des souvenirs. Avant ces mots il n’y avait rien. Un vide. Une absence.

Maintenant il me faut revenir de ce texte avec lenteur.

Peut-être que l’écriture commence là. Peut-être se fini-t-elle là. Impossible de savoir. C’est quoi le mot après le dernier mot ?

Quelle est la couleur du silence qui vient ? Derrière le bleu du ciel, qui a-t-il ? Est-ce vraiment si noir, si profond ?

C’est quoi revenir d’un texte ? Revenir de ses propres mots.

Il a neigé ici, comme un chagrin des dieux. Ce n’est plus une neige d’hiver. C’est une neige de chagrin, une neige de lassitude, on sent bien qu’elle est blanche par obligation, par habitude. Les dieux s’ennuient alors il neige. Et j’ai marché dans cette neige d’ennui, j’ai marché dans la mort de ma mère, j’ai marché dans cette écriture, en retour des mots, en retour de la mémoire. Et j’ai vu les empreintes des mots fondre dans cette neige inconstante, instable. Et j’ai eu froid. Les derniers froids sans doute. J’étais pris dans une infinie lassitude.

Et j’ai eu peur, comme ce jour du dernier baiser. Joue contre joue. Où le froid rigide de sa joue m’a surpris. Où j’ai eu ce geste de recul. Et l’impossibilité  de m’approcher à nouveau.

Où je me suis forcé. Tout mon être tendu dans cet impossible mouvement vers elle. Vers ce froid dur et indépassable.

Franck

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25 juillet 2006

........

Pardonnez-moi ce retard de validation. J'ai quelques problèmes pour me connecter en ce moment.

Merci de votre fidélité. Et de votre lecture, toujours enrichissante pour moi. J'aime cette phrase de John Donne " Nul n'est une île en soi suffisante". Certains commentaires éclairent mes mots d'une lumière nouvelle, et en fait, je me rend compte qu'ils me sont nécessaires, en tous les cas qu'ils portent une partie du texte, cette partie qui souvent est lourde, quand l'élan semble se briser sur le clavier...

Franck

17 juin 2006

Nuit du ventre.....

Le jour replie sa lumière, tire le grand voile clair avec lenteur et faste, avec ce geste large et ample du crépuscule. Le jour se retire emportant dans sa ruine les lambeaux, et les hardes usées par le soleil et les images fatiguées et les paysages exténuées et toutes ces couleurs éreintés et ces nuances élimées par tant de regards frivoles, irréfléchis. Et la pauvreté de nos regards. Et l’insignifiance de nos croyances incertaines portées sur les lieux, le monde, les âmes. Capitulation du jour, défaites des vérités éphémères. Déroute de nos fraternités provisoires. Et nos amours qui s’effilochent, nos amours trop lourdes, impossibles à endurer, impossible à hisser, oriflammes froissés, chiffons délaissés.

La nuit.

J’ai une nuit sur le bord des paupières et jusqu’au fond de l’oeil. Une nuit entre mes mots. Au creux de ma parole. Une nuit ouverte comme une déchirure florissante. J’ai une nuit plantée dans le ventre, une nuit de viscères. Une nuit intestinale. Une nuit archaïque, séculaire. Une nuit d’avant les temps, d’avant les saisons. D’avant le jour. Nuit ouverte et sans fin. Et noire. Et Noire. Et noire. Flots noirs de ténèbres. Hémorragie d’ombres inquiétantes. Car c’est la nuit que les choses viennent, c’est la nuit que les choses naissent.

La nuit. Sans partage. Vaste lande de solitude et du dénuement. Nuit du ventre. Car nous venons de là. Du ventre et de la nuit. D’un ventre opaque et abondant et d’une nuit interminable. Nuit sans regard. Nuit du chaos décisif. Abyssal. Liquide de nuit. Flottement aveugle de nos peurs. Je suis de cette première nuit qui ne porte pas ne nom, de celle qui ne se dit pas, de celle qui s’invente elle-même, de celle qui se prolonge de sa propre épaisseur. Je suis de cette nuit qui s’arrache au néant, de celle d’avant la mort et d’après la mort. Temps cloaque. Temps du bercement. Temps sans mémoire, sans lendemain. Temps élémentaire, informe, brutal. Sans issue. Temps plat de mes premières noyades, de ce premier naufrage. Inondation des gestes, de la respiration dans cette mer saturée de nuit, dans ce débordement d’exigences sans forme, sans mot. Rien. Rien, que cette nuit et ce premier désir confus. Rien, que cette surenchère, que cette excroissance, que cette tumeur d’envie cellulaire. Je suis un débordement de chair, de néant, d’ombres flottantes, une simple exagération de la nuit, une outrance des ténèbres. Je suis la démesure de ce rien, qui s’épuise à s’ennuyer et à vouloir malgré tout. Vouloir comme une fatalité. Un vouloir sans grandeur et pourtant illimité. Monstrueux.

Nuit.

Je suis d’une nuit sans possible. Une nuit bordée d’aucun crépuscule, d’aucune aube. Une nuit sans étoile. Une nuit effarée. Affolée. Une nuit d’épouvante. Et de linceul. Une nuit sans rivage, sans continent. Une nuit faite de nuit. Sans autre recours qu’elle-même. Enfantement de nuit. Ombre sur ombre. Agonie sur agonie. Océan sur océan. Pierre sans visage. Pierre tremblante. Pierre recouverte de la peau d’un seul rêve. L’unique soie d’un rêve sans sommeil. Unique viatique pour passer de la nuit à la nuit. Toujours de la nuit à la nuit. L’unique muqueuse d’un rêve interminable. Membrane inquiète du désir.

L’écriture vient de cette nuit, de cette membrane, de cette inquiétude. Ecriture du ventre. Ecriture intestinale. Ecriture ouverte, béante. Ecriture qui n’a pas d’autre issue qu’elle-même. Ecriture de viscères et d’ombres. Ecriture du premier mouvement, qui s’exagère pour se survivre. Car juste après le chaos, il y a le premier mouvement, le premier mot, le seul, celui qui nous nomme, celui qui nous sacre, celui qu’on ne sait pas dire, celui qu’on cherchera tout au long du jour, celui qui s’effacera de nos encres. Mot trou. Mot néant. Mot nuit. Mot d’avant le silence. Mot creusé, excavé, évidé de son sens. Mot océan, au destin des marées infatigables. L’écriture vient de l’impossibilité de dire ce mot, de l’inventer même. Il est pourtant là, gisant dans le sang des veines, à l’affût de nos renoncements et de nos bandons. L’écriture est ce retour incessant au ventre, ce retour à cette première nuit sans forme. A cette première solitude débordante, comme un engloutissement. Et c’est un désastre. Et c’est une exaltation. Et c’est le seul chemin. De nuit. Toujours de nuit. Puisque c’est là que tout s’élabore. Puisque que c’est là que tout macère. Nuit, avec son suintement d’aurore. Nuit où les mots se vidangent, du cœur au sang et du sang aux premières lueurs du jour. Là où le rien s’effondre un peu plus pour laisser la place à la plus fragile des paroles, la plus faible, la plus vulnérable, celle naît de sa propre impuissance à se dire et de cette douleur qui accompagne les résurrections, et de ces chagrins accablants et de ces souvenirs poisseux.

 

Ecriture du néant posée sur la nuit, avec juste la peau d’un rêve autour des mots. Juste une membrane frissonnante dans la chair de la langue, juste ce désir comme la première étoile dans le tout premier ciel.

 

Franck.

13 juin 2006

Ce soir à la bougie.....

Il y a dans cette flamme de bougie quelque chose qui souffre. De l’infime qui souffre. Tout ce qu’il y a de pauvre sur terre se rassemble et se reconnaît dans cet étirement du feu, dans cette hésitation verticale. La chandelle dit l’infinie solitude et le dénuement, elle dit aussi la foi comme si celle-ci avait besoin de deux ailes pour s’envoler. Le simple et le pauvre marche de concert, ainsi la chandelle qui offre ses ombres pour taire l’insupportable, et sa lumière pour clamer l’irréductible. La flamme nous défait de nos rages, elle accompagne nos remisions, et parfois elle sacre nos résurrections. Elle est une amie silencieuse qui nous apprend le silence, une l’amie généreuse qui écoute en dansant, une amie qui console parce qu’elle ne juge point. Un soleil à notre dimension, bleu, jaune, orange, rouge, blanc. Soleil du pauvre et du seul. Elle berce, elle adouci, parfois elle chante, elle enveloppe d’une soie étrange notre rêverie. Il y a dans cette flamme quelque chose qui rassemble nos morceaux éparpillés, qui maintient l’unité de notre désir, qui contient notre abandon. Il y a là un espace de temps et lumière qui nous protège de nous-même, de nos affaissements, de nos écroulements. La vie suffisante. La vie tolérable. Tolérante. Et les ombres deviennent conciliantes. Il y a dans cette chandelle quelque chose de grave, d’infiniment sérieux et grave, une gravité dépossédée de sa lourdeur. Rouge. Etrange silence que celui de cette flamme solitaire. Etrange lumière vacillante, qui appelle en nous la mesure et la lenteur. Etrange puissance que cette fragilité tremblante. Et le temps de la flamme pauvre est toujours le temps des aveux, et le temps des chandelles est un temps de soupirs, de respiration profonde, comme s’il s’agissait de faire remonter nos douleurs sur la mèche du cœur et de les consumer. Temps sombre et clair à la fois, temps de puissance désarmée, temps qui fabrique du temps. Comme si le temps du feu était un temps gagné, arraché au néant. Comme si ce feu, précisément, ne pouvait plus être brûlure, comme si sa vocation ultime était la caresse et le murmure. Au coin des chandelles les larmes peuvent être douces et les chagrins pardonnables. Il y a du sang dans cette lumière c’est pourquoi on la sait vivante, il y a des chairs dans ses ombres c’est pourquoi on la sait aimante. Il y a des lèvres et peaux à aimer dans ce feu isolé, dans ce singulier instant chancelant, comme si l’émotion trouvait enfin une issue, un devenir qui la dépasse et la bénit. Temps concentré, temps rassemblé. Lumière pour les corps nus et les effleurements, lumière des baisers indécents, couleur rouge comme les chairs qui s’offrent ou comme les laves volcaniques. Au creux de bougies qui éclairent, l’ivresse disparaît et la folie s’efface, car c’est le temps des premières ou dernières vérités, et même au-delà des vérités, car si les vérités simples on besoin du soleil pour se dire, les vérités essentielles ne se libèrent que dans cette presque lumière de ces presque ombres.

Les âmes de la chandelle sont des âmes errantes, elles ont perdu leurs corps et cherchent un point d’appui pour porter leur voyage, comme des navires qui recherchent l’escale. Parce que plus qu’une flamme elle est lieu, parce que plus que lieu, elle est refuge, parce que plus que refuge, elle est royaume. On y naît et on y meut, mais y vit-on vraiment ? Est-ce un temps réel ? Ou le simple raccourci de nos destins inquiétés ?

Quelque chose habite cette lumière, quelque chose soupir dans sa danse, est-ce une plainte ? Est-ce un gémissement ? Est-ce que mon âme cri ce soir à la bougie ? Ou n’est-ce qu’un songe, ce songe lancinant qui plie mes veines et ma chair, un songe toujours cassant ?

Oui, quelqu’un habite ici, au cœur de cette flamme, quelqu’un qui me connaît mieux que je ne le connais, quelqu’un qui me regarde et qui choisi mes mots.

Il y a dans ces petites flammes le chant d’une présence. Du vivant qui exige, des visages qui implorent, il y a des mains qui se joignent, comme si l’humanité avait besoin d’opposer aux enfers ce simple feu humain.

La lueur des bougies, comme celle des cierges éclaire en nous ces endroits oubliés, ceux qu’on a délaissé, cette part de nous-même qu’on ne visite plus, nos jachères, nos ronciers, elle préside a l’office de nos noces intimes comme un fuseau ardent qui déroule le rêve et tisse entre nos larmes un voile charitable et console et soulage et apaise et apaise et apaise…Ce soir, j’ai vu dans cette flamme un doigt incandescent qui me montrait les cieux….

Franck

10 juin 2006

Des mains pleines de terre.....

Nos actes ne sont que la peau. Une forme. Nos actes recouvrent la chair du sens qui se tait. Comme si un geste recouvrait toujours un silence. L’acte n’est rien. Il est le reste visible d’un autre combat. Il est cadavre. Humus. L’acte seul ne vaut rien, s’il n’est pas porté par un murmure. Par une prière. Il n’est rien s’il ne s’accompagne pas du souffle, de la respiration d’un rêve. Ce qui compte ce n’est pas nos actes, mais ce qu’il y a entre. Le désir qui le précède, le désir plus grand encore qui le suit. Car agir n’est pas s’agiter. Ainsi l’arbre. Ainsi le lion et son frère l’aigle. Ainsi l’homme qui rentre dans sa maison de silence. Car agir c’est rentrer dans la matière, s’est épouser l’inconnu et le mystère, entrer dans la matière pour que celle-ci nous arrache à nous-même. Agir c’est s’arracher. Voilà. Peu d’actes, contre beaucoup d’agitation, jalonnent notre vie, de cette agitation qui nous épuise le sang.

Ne rien faire, avec intensité et conviction, c’est la première marche de l’agir, comme s’il fallait nourrir longtemps l’œuvre de ce non-faire.

L’œuvre. Le grand-père d’Isabelle était un vieil homme. Un vieux paysan. Un vieux paysan de la Creuse. Avec une face ravinée de labour épais, et des mains pleines, des mains abondantes et lourdes, encore nerveuses quand elles agrippaient un coin de table ou une chaise pour aider sa marche chaotique de vieil homme. De vieil homme usé. Une armature en acier lui tenait la colonne vertébrale, une armature à l’intérieur des chairs. Cela lui donnait une attitude raidie, empruntée. Alors ses gestes étaient lents, engourdis, presque cassants. Quand il se déplaçait, malgré cette fragilité, il donnait l’impression de tirer une charrue. A quatre-vingt ans passés, se dégageait de lui une puissance de cheval de trait. Sans doute l’entêtement du pas. Même usé, même déformé, un pas de seigneur. De seigneur de la terre. De sa terre. De ce petit plateau qui surplombe la vallée de la creuse, tout près de St Médard. Mais la plus part du temps il restait assis, pour économiser ses os dans lesquels étaient plantées les broches d’acier. Assis appuyé sur sa canne, avec sa casquette légèrement sur l’arrière de la tête. Il maniait le silence avec la dextérité d’un vieux sage, l’entrecoupant de quelques paroles sur le temps, les bêtes, le jardin. Quand son dos lui faisait mal, on voyait à peine ses mains se crisper sur la canne, et ses yeux se perdre au loin. Des yeux bleus, délavés par les ans et la pluie et le froid et la pauvreté de chaque jour. « Appelle moi pépé, comme la petiote… »

C’est quoi l’œuvre sinon une façon d’être présent. D’être là, et pas ailleurs. D’être là dans ce lieu de misère. Sa voix avait une drôle d’intonation, une sorte de fléchissement et de remontée vers l’aigu. Chaque phrase dans sa modulation donnait l’impression de l’évidence. Un étonnement inattaquable. « Moi ? j’ai rien fait…. Je suis resté là… à la ferme… j’y suis né, et je vais y mourir… là… ».

Chaque matin il partait au jardin. Il ne pouvait plus y travailler comme avant à cause de son dos. Mais il arrivait encore à gratter la terre, à la racler, pour s’assurer par ses bras, par ses doigts de sa propre existence. Avec un tabouret il pouvait atteindre le sol, pour cueillir, arracher, être là, utile. Utile aux siens, à lui, à la terre, pas au monde, à la terre, la sienne. Celle incrustée dans ses rides, dans les sillons de ses mains. Sa terre noire et dépourvu, gorgée de douleurs et d’hivers froids, rassasiée de souffrances. Sa terre de lenteur, d’affrontement. Il était d’un lieu, qui l’avait désigné, assigné, nommé. Mazeaubouvier. La maison du bouvier. C’était lui. C’était son lieu. C’était inscrit. « Ici, la terre tu la transforme pas… tu l’accompagnes… tu essayes de marcher à son pas, à chaque saison…. Tu n’imposes rien, ici… pour rester… il faut que la terre le veuille… et si elle veut pas, alors tant pis pour toi… Ici, tu ne peux pas te plaindre, personne t’entend… le bon dieu, il vient pas ici, il sait même que ça existe, ici… personne ne sait… mais moi, oui… je sais… et ça suffit.

Tout autour, c’est une terre vallonnée, chaotique, faite de parcelles, de petits prés, de bosquets, de talus, de ronciers. Chaque parcelle est un lignage, une histoire, une généalogie Chaque morceau raconte la vie et la mort, les drames des familles, la race, les ancêtres, la descendance. L’âpreté du destin. Ici la terre ne vaut rien, c’est pour cela qu’elle n’a pas de prix. Elle s’achète, parfois elle se loue, parfois on en hérite, avec les mariages certaines parcelles s’agrandissent. Terre des hommes. Terre d’échange. Terre de malheur, et d’usure, et de clôture, et de cailloux et de rochers qui brisaient les socs des charrues. Il aurait fallu la travailler à mains nues, pour s’assurer de sa définitive conciliance. Terre à vaches. Mazeaubouvier. C’était inscrit. Tout aurait été différent si le lieu c’était trouvé un peu plus haut sur le plateau, ou un peu plus bas dans la plaine. Mais là, il était coincé dans ce vallonnement où l’eau ne se trouvait jamais au bon endroit.

C’est quoi l’œuvre « pépé », sinon accorder tout son temps à la sauvagerie tranquille d’une terre oubliée des dieux. Sinon s’arque bouter à chaque heure des jours. Sinon résister aux insuffisances, aux manques, aux appétits, à la faim. A la faim et à l’épuisement.

« Moi ? Je n’ai rien fait, j’ai essayé de m’appliquer, c’est tout… m’appliquer… Quand je suis rentré de captivité, après la guerre, j’avais deux vaches. Deux. Ca a été dur. Dur, vraiment dur. J’allais louer mes bras dans les fermes, ici c’étai plus petit, il y avait l’étable et une pièce à coté et la porte restait ouverte pour la chaleur, il n’y avait pas l’électricité, simplement le puit, dehors… » Avec ses doigts noueux il me montrait l’endroit, il me montrait la petitesse de sa pauvreté quotidienne entre la paille et le granit des murs. On pouvait imaginer la lampe à huile, et les ombres flottantes dans cette caverne, et les jours, et les nuits, et les longs silences, et l’empilement de la fatigue. Facile d’imaginer cette constance et le renoncement qui l’accompagne, facile de définir ce qu’est le courage et de quoi est fait un homme simple.

« Ici, ça sert à rien de courir, c’est trop petit ou trop immense. Vivre ici, c’est trouver la juste mesure du geste, pas par économie, mais pour l’accord… sans l’accord tu fais une mauvaise musique… » Souvent je l’ai vu, au jardin, prendre une poignée de terre et l’effriter lentement dans sa main, souvent je l’ai vu respirer cette terre. Il aurait pu la manger ou s’en couvrir le visage cela ne m’aurait pas étonné.

« C’est la mémé qui a été courageuse…. ». Il lui arrivait de passer de long moment à regarder la vieille femme qui s’activait dans la cuisine. Il ne s’en lassait pas de la regarder, comme au premier jour. Avec admiration. Elle était là, elle aussi. Là sur cette terre. Là, se déplaçant en claudiquant entre les silences du pépé. Elle aussi, a accompagné chaque saison, elle aussi a eu froid l’hiver, elle aussi c’est épuisée sous le soleil d’été, elle aussi à craint l’orage et la foudre, elle aussi a tiré sur les pattes des vaux pour les faire naître. C’est elle qui comptait chaque sou, reprisait chaque bouton, pétrissait chaque pain, préparait chaque soupe avec cette mine coupable quand elle était trop claire.

« C’est un drôle d’endroit ici, avec cette terre qui se refuse comme une jeune vierge… alors il faut l’apprivoiser, et tous les matin tu dois te préparer comme si tu allais la demander en mariage. Il faut que ton cœur soit propre ici, et que tes gestes ne viennent rien blesser. C’est un long apprentissage que d’être un homme ici. Quand tu es jeune tu forces, tu as des muscles, alors tu forces et rien ne vient plus vite, au contraire. Faire vite, pour faire quoi après ? Le temps de la terre te rattrape toujours, le temps des saisons te fait mettre au pas. Alors tu apprends à écouter… Ici, tu ne fais pas de grandes choses, tu en fais de petites, souvent, longtemps, toujours les mêmes, mais toujours un peu plus juste, toujours un peu plus près et c’est sans cesse. Ici, ce n’est pas toi qui décide, c’est la terre, et c’est bien ainsi. Elle sait ce qui lui faut la terre, c’est elle qui fait de toi un homme, un paysan. Tu ne pars pas à sa conquête, elle te choisi et toi tu la sers comme une reine ombrageuse… »

Et comme en écho ses paroles : « Moi ? j’ai rien fait…. Je suis resté là… à la ferme… j’y suis né, et je vais y mourir… là… » et il rajoutait « eh, oui… » de son ton d’évidence tranquille. L’acte seul ne vaut rien, s’il n’est pas porté par un murmure. Par une prière. L’acte n’est que la croûte d’un silence longtemps mûrit. Le geste qui ne sait pas se taire est souvent un geste inutile. Une agitation toujours vaine. Un bruit qui s’ajoute au chaos. Agir sur le monde c’est agir contre lui. Alors peut-être agir avec ? C’est sans doute cela trouver l’accord. L’accord, malgré la mort qui hante. Surtout à cause de la mort qui hante. Ainsi l’arbre. Ainsi le lion et son frère l’aigle. Ainsi l’homme nourrit de son seul silence dans la lumière tremblant d’une bougie.

Franck

3 juin 2006

La vague....encore....toujours....

Parce que la vague est un envoûtement. Sa puissance vient de loin. D’ailleurs. D’un autre temps. Elle a commencée bien avant notre regard, comme la lumière des étoiles. Comme un long écho du temps. Les vagues naissent d’un endroit secret de l’océan. Nul n’en sait le lieu. Tous le redoutent. C’est un lieu de puissance et d’effondrement. C’est un lieu de la mer qui invente les naufrages. Là, au centre de ce lieu, il a un point, un point minuscule, si petit qu’il n’a pas d’espace, c’est sans doute un point d’orgue, on sait qu’il existe, mais nul ne l’a vu, et nul ne pourra jamais le voir, c’est là que naissent les vagues. Toutes les vagues. Elles naissent d’une inquiétude de la terre et d’une résonance, une sorte de vibration, elles naissent d’un murmure des dieux, elles naissent d’un désenchantement, d’une affliction, comme ces mères qui accouchent, et au moment de l’apparition de l’enfant hésitent entre la joie et le désespoir. Il y a dans la naissance des vagues comme un haussement d’épaule de l’océan. A peine. Mais suffisant, comme un désintérêt, une sorte de dédain ou d’indifférence, comme si l’océan était déçu par les rêves de l’humanité, comme s’ils s’en retournait chez lui au centre des abîmes, et que le haussement d’épaule, ce tremblement de colère rentrée fasse naître les vagues. Un long frissonnement venu des âges de l’univers. Dans l’envoûtement de la vague il y a cette mémoire douloureuse et cette oscillation, cet ébranlement des eaux du dédain, et le rappel incessant de notre indigence, cette espèce d’absence, cette perpétuelle défaillance. L’écriture de l’eau qui roule tente de reprendre le mouvement d’avant, celui dont on vient. Reprendre la main sur le tangage des rêves et la vacillation de la raison. Comme la danse du chamane, comme s’il s’agissait de rappeler les forces premières, celles du sang ancestral, de retrouver le pur, le non corrompu. L’inaltérable. Appeler la démence et l’ivresse du balancement, les faire rentrer sous sa peau les faire glisser le long des os, tendre ses viscères à ce brassement monotone jusqu’à l’écoeurement, jusqu’au vomissement. C’est l’écriture de la mémoire et de l’oubli, de l’amour impossible, et de la mort trop lente et trop loin, c’est une écriture qui s’aveugle sur l’horizon, et qui tremble, et qui s’essouffle. L’écriture de la mer ce n’est pas l’écriture du voyage, elle n’a pas cette tension secrète et sourde, ce n’est pas l’écriture de l’ailleurs, du partir, elle a trop de retour dans sa langue, trop de langueur dans sa perte, trop de folie dans son ignorance. L’écriture de la mer ne porte pas l’espérance, elle n’est pas la bouteille qui contient le message, elle n’est qu’une vague. Que la vague. Une et innombrable. Elle n’est qu’une eau dans l’agitation de son errance, elle n’est qu’elle-même, dans cet au-delà d’elle-même. Elle n’est que simple extension de la clarté. Expansion de l’abandon. Elle n’est que son instant dilaté, sans autre volonté que de l’être pleinement. Infiniment perdue, infiniment retrouvée. Elle se contient, elle se résiste et si elle ploie parfois, si on l’entend se briser, c’est pour mieux se recomposer, mieux se concentrer. Aller de l’éclat du mot à l’esquille de la parole. Aller de l’identique défait de l’habitude, à l’identique enveloppé de sa propre recomposition. Embrun paradoxale de l’infime et de l’immense. Paradoxe de la plénitude et du doute. De la dérive.

Il y a dans l’écriture de la vague une sauvagerie insoupçonnée, née des profondeurs immobiles qu’elle recouvre, et de cette résignation à ne signifier rien d’autre que le mouvement, que la présence. Une présence débarrassée de l’ombre, car elle est l’égale du soleil. Elle porte sa propre lumière, c’est ce qui la rend si étrange. Si envoûtante. Et le soleil si révérencieux à son égard.

Il y a sur le bord de la vague un rire d’enfant ou un rayon de lune, c’est ce qui la blanchit et lui donne la force d’aller au bout de son enroulement, d’aller au bout de son outrance dans la profusion du verbe, et dans cette démesure lancinante.

Le soleil dit : « Je suis… ». La Mer dit : « Je consens… ». Et la vague murmure : « Je m’efforce…. Comme la graine et la fleur, je m’efforce… comme l’arbre, je m’efforce. »
Que pourrais-je dire, moi l’insolent, moi le piètre, moi le vivant fragile ? Que pourrais-je dire, sinon, je m’efforce.
Dans l’écriture de la vague je m’efforce, comme dans une prière débarrassée de ses faux dieux. Une prière sans adresse, comme le rire d’un enfant qui perce la lumière….

Franck.

28 mai 2006

L'enfant....

Il y a une ligne qui traverse nos yeux et le monde, comme un fil tendu. En fait c’est une cicatrice. Un point de suture. Une ligne qui voudrait réunir deux rives inconciliables. Elle part de l’acier du crâne, de l’endroit métallique pour aller s’arrimer au cœur des jours, à l’endroit des heures perdues. C’est une ligne d’évidence. C’est donc une ligne de dépérissement. De ruine. D’affliction. C’est une suture. Le fil de notre inconciliance, de notre insuffisance. Il faudrait déchirer les chairs qu’il tente de réunir. Mais au début on ne le sait pas. D’ailleurs, le sait-on vraiment un jour ? Déchirer les chairs, comme dans la naissance. Naissance à l’envers où il nous faudrait accoucher de nos propres parents. Inventer le lien autrement. A rebours du temps. D’abord vivre le futur, l’éventuel, agrandir le possible et s’en aller vers un passé, un survenu souverain. Se retourner pour faire face à la source, à la béance. Se diriger vers l’étincelle. La première. La seule. Déchirer les chairs qui nous tiennent avec cette l’illusion d’une vie palpitante et prétentieuse.

Je revois cet enfant. Six ans, peut-être sept. Souvent son imaginaire le déborde. C’est comme des grandes vagues. Un envahissement. D’ailleurs, la mer lui fait peur. L’eau en général. L’année précédente, l’été, ses parents l’ont emmené en vacances à Royan.  Quand il fut à la lisière de la vague, sur le sable humide, face à l’océan, il s’est mis à hurler. L’enfant. Il a hurlé comme une stridence qui n’en finissait pas. Il hurlait, c’était certainement la peur. Moi, je crois qu’il y avait autre chose. La peur, plus autre chose. Quelque chose qui a avoir avec le débordement, l’effondrement, l’anéantissement. Quelque chose qui lui venait d’avant sa naissance. Quelque chose d’archaïque, qui lui venait de la mythologie du monde. Alors il hurlait en face de l’océan. Et rien n’y faisait. Pourtant c’est un enfant plutôt calme, plutôt silencieux. Mais il hurlait en face de l’océan.

Bien sûr ce n’est pas une chose très importante. Ce n’est pas un tsunami, ce n’est pas des guerres nucléaires, ce n’est pas des tremblements de terres, c’est simplement un enfant qui hurlait en face de l’océan. Et d’ailleurs, qui pourrait affirmer sans trembler, qu’au tout début de la première vague, qu’au premier frémissement de la terre, il n’y a pas un cri d’enfant. Qui pourrait l’affirmer.

Je revois cet enfant. Six ans, peut-être sept. Avec son imaginaire de débâcle. Cette année là, il est en vacances chez ses grands-parents. L’auberge de ses grands-parents. Il aime bien l’endroit. Pourtant il s’y ennui, comme partout ailleurs. Il n’a pas de place. Il n’y avait pas de vrai lieu pour l’accueillir quand il est né. Alors il s’ennui. Il est seul, avec son imaginaire kaléidoscope. On peut dire qu’il est chétif. Maigre. Il mange peu. Alors son grand-père l’a surnommé « Gandhi ». Les temps des repas sont de véritables calvaires. Les enjeux du père, et de la mère, et de l’enfant. On le force. Il résiste. Il ne sait que résister. Et les repas durent infiniment. Souvent l’enfant vomit. Certains jours on le force à manger ce qu’il a vomi. Alors il est maigre. Alors, son grand-père le fait venir en cachette dans sa cuisine et lui fait cuire des morceaux de viande directement sur les grandes plaques de cuisson. L’enfant est juché sur un grand tabouret. L’enfant est fasciné. Il dévore ces biftecks. Il aime son grand-père, et ce temps passé ensemble en cachette devant les fourneaux.

Je revois cet enfant. Six ans, peut-être sept. Avec son imaginaire de naufrage. On ne saurait dire si c’est un enfant gai ou triste. Je crois me souvenir qu’il a arrêté de rire vers deux ans. Cela aussi, n’est pas très important. Le monde a des gravités plus préoccupantes. L’enfant est dans une résistance silencieuse. Il ne sait pas à quoi il résiste. Il sait simplement que c’est important. Que c’est sa seule chose possible. Supporter. Engager le moins, pour tenir le plus. Et tenir, comme on retient des montagnes pour qu’elles ne s’effondrent pas sur elles-mêmes. Il n’a pas de place. A part la solitude. D’ailleurs elle fut inventée pour lui, il le sait. Il l’a toujours su. Dans l’épaisseur de son ennui il sait sa solitude vivante. Vivace comme une plante grimpante. C’est par elle que tout arrive. Le débordement. L’envahissement. C’est une grande cathédrale dépeuplée, et silencieuse, et froide. Ce n’est pas son amie, c’est seulement son seul horizon. Parfois elle fait des vrilles dans sa tête, ou alors, elle sert l’intérieur de son corps, presse tous ses viscères, avec cette impression de sable dans le sang.

L’année précédente il avait été au bord de la mer avec ses parents. Ils n’étaient pas restés. L’enfant hurlait à l’approche des vagues, en face de l’océan. La limite à ne pas franchir. Les parents avaient honte. Alors ils sont repartis. Loin de la mer.

Je revois cet enfant. Six ans, peut-être sept. Avec son imaginaire de détresse. A l’auberge, il s’ennui, à part lorsque son grand-père le fait entrer dans sa cuisine. Le soir il doit aller se coucher de bonne heure. C’est la règle. La règle du père. La chambre se trouve à l’annexe, dans le vieux bâtiment de l’annexe. Les fenêtres s’ouvrent sur les bois, sur le bruit de la rivière. Des fenêtres sans volet. Quand la nuit tombe, il semble à cet enfant qu’elle tombe encore plus fort dans cette chambre. Il y fait plus nuit qu’ailleurs. C’est un endroit impossible. Loin de tout. Loin de la vie de l’auberge. Au bord de la forêt. Au cœur de la nuit. Sa mère l’accompagne, et l’enfant sent déjà sur ses épaules l’étoffe lourde de la solitude, une sorte de tissus épais qui pèse sur chacun de ses gestes, sur le moindre de ses élans. Chaque soir, c’est le même cérémonial. La traversée de la cour, l’évitement des ombres. L’enfant ne parle pas. Il sait ce qui l’attend. L’annexe possède un étage, c’est là que se trouve la chambre perdue. Cet étage est immense, des sortes de combles sur toute la longueur de la bâtisse. Au bout une cloison a été montée. Derrière, la chambre. Les combles sont envahies de toutes sortes d’objets. Le plancher est fait de lattes de bois à peine jointives. Il craque. C’est là, dans un coin, qu’habite, que dort « la Berthe ». Berthe. La folle.

La Berthe avait été recueillie par les grands-parents de l’enfant. Alors elle vivait là, sous les combles. C’était un temps où des choses comme cela pouvaient se faire. La Berthe n’était pas dangereuse. Elle était folle. On ne comprenait pas ses paroles. Souvent, durant la journée, on la voyait se suspendre dans son élan et passer ses main sur son visage. L’enfant se souvient. Il revoit le geste. De haut en bas, les doigts écartés. Au début, ça ressemblait à une caresse. Une drôle de caresse. Après, ça devenait un labour des chairs du visage. Les doigts tiraient sur la peau, déformaient les yeux, les joues, la bouche. Toujours droite et silencieuse, la Berthe. Cala pouvait durer indéfiniment. Cela pouvait durer jusqu’au sang. Alors on la surveillait. Pour éviter, le sang. Après il fallait la consoler. Parce que la Berthe avait des chagrins. De terribles chagrins. Elle dormait sous les combles.

Quand il montait se coucher, l’enfant pensait à la Berthe, sous les combles. Sa paillasse. L’odeur de poussière rance. La mère couchait l’enfant et s’en allait. Elle s’en allait en fermant la porte à clé. A cause de la Berthe. Pour plus de sécurité. Et l’enfant restait, là. Planté dans sa peur. Comme un pieux dans le corps.

Je revois cet enfant. Six ans, peut-être sept. Avec son imaginaire de ravage. Allongé comme un gisant. Coincé entre la nuit, et la forêt, et la folie. Ce n’est une chose très grave. Ce n’est pas une chose très importante. Il y a chaque heure du monde des catastrophes plus violentes, plus douloureuse, plus redoutables, plus extraordinaires. L’enfant veille, simplement recouvert de sa solitude, de son silence. Il guette. Il attend. Il ne saurait dire à quel point il est perdu. Et le plancher craque. A coté. Sous les combles. Et quelqu’un marche sur les lattes de bois à peine jointives, derrière la porte. La porte fermée à clé. A l’extérieur. Fermée à clé. Et la Berthe arpente sa nuit de folie. Une nuit sans fin. Une nuit sans jour. Elle arpente. Et le plancher craque.

Je revois cet enfant, une nuit plus impraticable qu’un autre, plus invraisemblable, plus inconnaissable qu’une autre. Il s’est dressé dans sa peur, il est debout devant la porte. Derrière le plancher craque. Quelqu’un marche. Quelqu’un frôle la porte. Quelqu’un est là, si près. L’enfant entend un râle. Il entend le souffle. Il ne sait plus ce qui pourrait souffler ainsi. Il est droit devant la porte, dans son pyjama bleu clair trop grand. Juste là, derrière la porte. Et la poignée qui s’abaisse. Et la poignée qui remonte. Et le souffle. Et les murmures. Dans le dos de l’enfant la fenêtre, et la nuit, et la forêt. Là, devant, la Berthe. Et cette poignée qui s’abaisse. Je revois cet enfant, et j’entends à nouveau son coeur battre. Il aurait pu hurler. Mais il se taisait. Il y a un moment de la peur qui assèche tous les cris. Il faut bien voir cet enfant, si étroit, avec des restes de blondeur dans ses cheveux, et ses grands yeux clairs, si maigre que son grand-père le surnommait Gandhi, cet enfant donc, il faut bien l’imaginer droit dans ont tremblement et son silence de fin du monde.

Il y a une ligne qui traverse nos yeux et le monde, comme un fil tendu. En fait c’est une cicatrice. Un point de suture. Une ligne qui voudrait réunir deux rives inconciliables. Elle part de l’acier du crâne, de l’endroit métallique pour aller s’arrimer au cœur de nos nuits. Sur cette suture on peut y entendre un plancher qui craque et des nuits sans fond, on peut y voir marcher des folles au visage défiguré, aux gestes saccadés. Déchirer les chairs, comme dans la naissance. Naissance à l’envers où il nous faudrait accoucher de nos propres parents. Inventer le lien autrement. A rebours du temps. D’abord vivre le futur, l’éventuel, agrandir le possible et s’en aller vers un passé, un survenu souverain.

Je revois cet enfant. Six ans, peut-être sept. Avec son imaginaire de désarroi, d’abandon, puis-je par mon passé lui faire un futur, et puisse-t-il par son futur me faire un passé plus serein. Puissent mes mots, lui rendre son sourire, pour me rendre la vie. Qu’il naisse enfin de moi, comme je suis né de lui. Cet enfant là, je sais qu’il est à naître. Et chaque jour je meurs pour qu’il naisse un peu plus. Chacun de mes mots lui appartient ; qu’il s’en fasse un cortège. Une couronne de gloire pour effacer chaque stigmate.

Je sais que plus tard il aima la mer. Il aima la mer parce que sont mouvement l’habitait et que son infini le faisait espérer. Plus tard il aima aussi la nuit, toutes les nuits, même les plus perdues, même les plus impossibles, même les plus noires. Son imaginaire appelait les ombres et les ténèbres et il aimait leurs danses. Il aima les forêts les plus inextricables. Il aima tout cela. Et plus encore. Mais plus tard seulement. Peut-être qu’il aima aussi les folles et le silence. Surtout le silence. Et se retourner pour faire face à la source, à la béance. Se diriger vers l’étincelle. La première.

Franck.

14 mai 2006

La petite chapelle au bout de la route.....

Il y avait eu le cimetière. Avec le premier baiser. Il y eut la chapelle. Et cette nuit méditerranéenne. Juste avant d’arriver aux îles Sanguinaires. La petite chapelle blanche sur la droite de la route. Le phare pour les marins, et la petite chapelle pour accueillir les amours naissantes. La nuit était tombée et nous nos suivions sur la route en direction des Sanguinaires. Comme la marque d’un destin. Comme un oracle muet mais vigilant. C’est elle qui l’a aperçu la première. Elle était éclairée. Bizarrement. Comme si elle attendait quelques âmes. C’est elle, Frédérique, qui a tournée dans le petit chemin chaotique son phare de mobylette tressautait au rythme des ornières. Je l’ai suivi. Nous sommes entrés à l’intérieur. Personne. Nous étions seuls sur ce bout de terre, on pouvait apercevoir le phare des Sanguinaires, et la nuit était douce. Une nuit de printemps. Les étoiles, la mer dont on entendait le ressac apaisé sur les rochers. Normalement cette chapelle était éteinte. Pourtant, là, elle était éclairée en grand, et la porte était ouverte. Alors nous sommes rentrés.

Après le baiser du cimetière, c’était nos premières retrouvailles, seuls. Elle, moi. Il y avait encore la gêne de cette situation bouleversante de l’amour qui découvre pour la première fois la saveur de la chair de l’autre. Ce soir là il fallait encore nous abriter, comme pour nous protéger. Il nous fallait nous cacher, pour prolonger le mystère. Il faisait nuit, et les étoiles du printemps brillaient sur les îles Sanguinaires. Et nous sommes entrés dans petite chapelle illuminée. Ce qui me fascinait dans le regard de Frédérique c’était ses yeux, comme s’ils étaient piqués de multiples lumières. Et puis sont sourire éclatant. Elle avait le secret de ses instants de pure joie et son visage se rehaussait d’un pétillement, d’un scintillement presque surnaturel. J’aimais cette joie, ses rires. Et le souffle de sa bouche dans mon cou. J’aimais me dire que l’avenir pourrait avoir la couleur de son sourire. Il y avait dans cette chapelle quelque chose d’incongru. Elle aurait du être éteinte. Nous aurions du aller au bout de route nous assoire sur les rochers. Nous étions là. Silencieux. Timides. On avançait vers l’autel de pierre pour des noces nocturnes improbables. Inattendues. On était sortis de l’enfance sans vraiment s’en apercevoir et on entrait dans la saison de l’amour par une porte de nuit. Presque une porte sacrée.

………….

Bon, il faut que j’arrête là le récit. Je perds mes mots. Et le sens qui s’y accroche. J’ai une tension qui perce. Là. Maintenant. On ne peut pas dire l’histoire comme ça. L’histoire de Frédérique ne peut pas se dire comme ça. Toutes les histoires d’ailleurs. Frédérique il faut la dire par la fin. Il y a des destins qui sont de leur naissance. Dans le début surgit l’horizon d’une vie à dérouler. Au premier instant tout est là, le voile du drame passe sur les yeux de l’enfant qui naît et la vie consistera à dénouer ou à renforcer le premier nœud. Et puis il y a les autres destins. Plus noirs. Plus définitifs. On ne peut les dire que par la fin. Que par la part fatale.

Frédérique il faut la dire par la fin, parce que ma mémoire sait la fin. C’est la question de la mémoire, du souvenir. De l’écriture. Il n’y a pas de vérité, hormis celle que vais écrire, inscrire dans le double mouvement d’aller-retour. La vrille qui perce la mémoire, maintenant, et qui recouvre la lumière jaune de cette chapelle. Qui recouvre nos corps allongés sur le sol de la chapelle. Au bout de la route des Sanguinaires. Au printemps. Bien avant que nous soyons des ombres. Bien avant l’effacement.

Frédérique il faut la dire par la fin. La mère qui rentre dans la chambre. Il faut dire la beauté de Frédérique et son sourire qui découvrait ses dents si blanches. Il faut dire qu’elle a vingt-trois ans à la fin. Que notre premier baiser était loin, perdu dans le maquis qui entourait le cimetière d’Ajaccio. Il faut dire que nos lettres se faisaient de plus en plus rares. Dire que la mère est rentrée dans la chambre avec un fusil. Dire que j’étais loin. Dire que je préparais mon mariage. Dire que j’essayais de me convaincre d’un bonheur fragile. Dire que les galops sur la plage de Sagone, au petit matin, devant le Santana, l’hôtel de ses parents, avaient laissé des traces indélébiles, inaltérables. Parce que le cheval était noir, qu’il s’appelait Moka, et que le velours bleu, sombre et vif de la mer portait en triomphe le rire de Frédérique. Alors oui, il faut dire que la mère est rentrée dans la chambre de Frédérique un matin du mois de mai avec un fusil de chasse. Et que Frédérique lisait. Frédérique aimait lire allongée sur son lit. Elle lisait Beauvoir, Sartre, Anne Franck, Camus, Vercors, René Char, Prévert, Le Rouge et le Noir, Madame Bovary, Anna Karénine, et sa mère est rentrée. C’était l’après-midi. Juste au début de l’après-midi. Et j’étais loin, à la porte froide d’un bonheur incertain. Obscur. Confus.  Elle a tirée deux fois. Deux cartouches de chevrotines. La mère. Sur la fille. Frédérique. Deux cartouches. Sur le corps de Frédérique. Avec le bruit assourdissant. Et le sang partout, avec la chair collée au sang. Et la mère qui recharge. Deux autres cartouches. Et tire, deux fois de plus sur le Frère. Philippe. Le frère qui arrivait en courant. Dans le couloir. Deux autres coups de chevrotines. Il faut bien le dire que la mère a tiré sur ses deux enfants, juste avant de se déchirer la tête avec le cinquième coup, parce que on ne comprendrait pas le premier baiser contre le mur du cimetière avec les îles Sanguinaires au loin. On ne comprendrait pas la petite chapelle, le lendemain du premier baiser. On ne comprendrait pas ces noces adolescentes, presque enfantines. On ne comprendrait pas l’empreinte, la marque, la signature du destin. On ne comprendrait pas le mouvement de la mémoire, quand celle-ci appelle les ombres.

C’était au mois de mai. Je préparais mon mariage. Et le journal donnait tous les détails. La folie de ma mère. Pourtant le journal ne disait rien de Frédérique. De son sourire, des galops sur la plage. Du baiser. Et de la petite chapelle. Le journal ne disait rien de la peau blanche de Frédérique de ses seins qui brûlaient mes doigts, de ses lèvres avides. Rien n’était dit de son ventre palpitant de nos désirs d’adolescence.

Dans la petite chapelle nous nous sommes étendus sur le sol. Nous nous tenions par la main pour être sûr de la présence de l’autre. Il fallait toucher pour croire. Comme la plaie du Christ Allongés sur la dalle fraîche. Devant l’autel. Au pied du crucifié en bois d’olivier, avec sa blessure de sang rouge.

Nous étions encore dans les instants où l’amitié d’avant, essayait de se déployer comme une fleur incandescente. C’était le temps de l’apprivoisement. De l’ajustement des élans. Des voix. Le temps des regards qui se prolongent dans le silence. Le temps où il n’y a plus vraiment de temps. Temps d’absence. Où les dieux désertent l’espace, désertent les églises, les petites chapelles. Temps des lumières frémissantes. Des chandelles. Des murmures. Temps de ses grandes solitudes à deux. Temps de la seule présence. Où un peu de brise marine suffit comme musique. Où après chaque rire succède un moment de gravité un peu solennelle pour hisser au plus haut la tremblance du cœur et maintenir l’heure vacillante. Seulement vacillante.

Etendus sur le sol. Nous avions éteint les grandes lumières et allumé tout les cierges. Nous étions dans l’éclairage rouge de l’amour qui s’approche avec le fracas des conquêtes et le bourdonnement des étoiles. Etendus sur le sol, se tenant par la main, dans l’apprivoisement de nos voix. Dans notre seule pauvreté. La voix amoureuse n’a pas la même tonalité que la voix du jour. La voix amoureuse ne sait pas faire des phrases complètes, les mots semblent avalés par les yeux de l’autre, ils disparaissent de la langue, et n’ont pas besoin d’être prononcés. C’est une parole qui ne raconte pas d’histoire. Elle joue avec les silences. Elle s’enroule dans la voix de l’autre comme une brume d’or. Elle est étrange comme l’aurore boréale. Incompréhensible pour quiconque l’entendrait par hasard. C’est une parole échevelée, sans ordre, ni syntaxe. Elle est toute en éclats de cristal, en goutte de rosée, elle est faite de repli et d’élancement, elle nomme, elle sacre, elle énumère, parfois elle évoque des rêves, elle questionne sans jamais attendre de réponse, il lui arrive de faire des promesses. Voix du murmure. Du silence. Elle est faite de petits morceaux qui s’enflamment aux lueurs des chandelles, c’est pour cela qu’elle s’accommode si bien du vent et des pénombres. Ce fut la première langue. Elle sera la dernière. On ne l’apprend pas, elle est de notre sang, elle ne connaît ni les races, ni les frontières. Et ne pas la dire c’est comme ne pas vivre. Parfois certains inspirés, ou certains initiés la font surgir de leurs poèmes ou de leurs prières. C’est la voix la plus universelle et pourtant la moins pratiquée.

Allongés nous étions dans cette langue des premiers temps, des premières aubes humaines enlaçant le présent à l’avenir, tissant un voile blanc entre le monde et nous, brodant aux quatre coins de notre ciel les quatre points cardinaux. Et nos noces sages prirent fin. Nous n’étions pas encore arrivés à l’échange des chairs. Nous étions dans l’avant, c'est-à-dire dans l’éternité. Après la petite chapelle, il y eut la mer, longtemps assis sur un rocher à regarder la nuit, le phare des sanguinaires. Avec simplement sa tête sur mon épaule.

Mais il faut bien savoir que sa mère est entrée dans la chambre. Il faut savoir que j’étais loin, que je me préparais à un drôle de mariage. Parce que si l’on ne sait pas ça, il est impossible de dire Frédérique, son rire en éclats d’astres purs, la mèche de cheveux qui tombait toujours sur son œil, les galops sur la plage de Sagone. On ne pourrait pas dire le premier baiser adosser au mur du cimetière. On ne pourrait pas écrire cette nuit là de la petite chapelle et toutes les promesses qui ne furent pas tenue et qui reste à jamais inscrites sur l’envers des nuages.

Sa mère est entrée dans la chambre. C’était au moi de mai. Peut-être que s’en est l’anniversaire. Peut-être que c’est ça qui vrillait mon écriture. Peut-être…

De quoi sont fait nos souvenirs ?  Peut-être sont-ils un galop de cheval si rapide qu’ils devancent toujours notre vie. Peut-être que se souvenir ce n’est pas revivre du passé mais uniquement chercher à rattraper ce cheval au galop. Peut-être… 

Peut-être que la mémoire ne nous projette pas vers le passé, peut-être que c’est l’inverse, que c’est notre seul élan vers demain. Plus total. Plus complet. Plus décidé. Plus libre…

Peut-être que les souvenirs de l’arbre ce sont ses feuilles et l’effleurement du vent dans la tremblance du printemps…comme une étreinte des saisons….

Peut-être…

Peut-être…

Franck.

9 mai 2006

Avant la saison des pluies....

J’avais beaucoup roulé sur la piste de latérite, croisé des dizaines de grumiers qui descendaient du nord et de l’est. La piste me menait à la frontière du Ghana. La saison des pluies n’avait commencé. Encore quelques jours. On le voyait aux nuages, à leurs formes, à leurs couleurs. A cette électricité de l’air. Quelque chose en nous se met à attendre. Mécanique des fluides, des pressions, des masses, des énergies. Je roulais. La route montait, puis descendait, longue brèche rouge qui séparait en deux le vert foisonnant de la forêt. La poussière rouge me collait à la peau. La 4L flottait sur la tôle ondulée. A chaque croisement de grumier, je devais mordre sur la terre meuble du bas coté. La 4L se mettait légèrement en travers. Ça durait une ou deux secondes. Ne pas freiner. Jamais. Le salaire de la peur. J’allais vendre des livres à des gens qui n’en avait rien à faire. Alors j’écumais la Côte-d’Ivoire proposant mes collections et autres encyclopédies. Ils n’avaient pas besoins de ces livres trop chers, ces gens. Le peu d’argent qu’ils avaient aurait du servir à autre chose. Mais c’était un temps sans compassion. J’avais faim. C’était ma seule raison de rouler sur cette route de poussière. La chaleur était infernale. Interminable. Et bientôt j’arriverais à la frontière, je devrais faire demi-tour. Pas de vente, donc pas d’argent. Plus d’argent. Pas de quoi payer une chambre de brousse surchauffée. Tout cela ressemblait à un terminus. Et pourtant je ne faisais que commencer. Mais déjà le goût de la fin, et de la frontière, et des bornes, et des extrémités. Des temps trop chauds, des pays trop loin, des retours impossibles. La forêt infinie c’est un peu comme un océan. C’est un peu se perdre. Il y a des routes qui ne mènent nulle part. Ne pas freiner. Il y a un moment où l’exotisme ne nous atteint plus, où la majesté des jours nous échappe en totalité. On ne plus qu’on est jeune. On ne sait plus vraiment d’où l’on vient. L’avenir c’est cette route droite qui monte et qui descend encadrée par deux murs de forêt et la chaleur suffocante, les vibrations de la voiture sur la tôle ondulée. La faim. Ne pas freiner.

Et puis le paysage s’adoucit. Les vallées sont plus larges, la forêt devient plus rare. Et bientôt des plaines, pas vraiment plates. Juste un mouvement de houle lente. Une houle couverte de plantations. A perte de vue des plantations, ananas, banane, cacao, coton. La totale. Et puis un chemin sur la gauche de la route, avec un grand panneau : « Ferme expérimentale ». Je roule un long moment sur le petit chemin en m’enfonçant dans une bananeraie. Et puis je débouche sur une immense clairière où l’herbe est courte, tondue au plus près. On dirait du gazon. Au centre, une maison. Très grande. Sorte de cube très aplati, surmonté d’un toit de tôle peinte d’u rouge marron. Les murs sont d’une blancheur éclatante. Presque trop violente. Construction classique des « villas » des blancs du coin. Sauf que là, elle est vraiment grande. Elle est légèrement surélevée. Avec une un auvent sur toute la longueur. On y accède en montant un perron de trois marches.

La route s’arrête là. Personne. C’est un lieu incongru. A la fois beau et presque déplacé. Un lieu qui hésite entre le paradis et l’enfer. Debout sur le perron j’attends. La maison semble vide. C’est la fin de l’après-midi, les couleurs se contrastent les ombres s’allongent. Le temps s’étire un peu plus.

Il est arrivé au volant de sa Range Rover. Classique aussi. L’apparence typique du broussard, chemisette à manches courtes et short long beige. Chapeau de brousse. Une cinquantaine d’années, la peau tannée par le soleil. Mince, presque maigre. Sec. Déterminé. Les yeux bleus. Une image d’Epinal.

Les présentations sont rapides. Je lui dis ce que je viens faire. Mes bouquins ne l’intéressent pas. Mais il me fait signe de rentrer à l’intérieur. La pièce est semble démesuré. C’est un salon où s’agitent trois grands ventilateurs. Il a peu meuble. Dans un coin, un canapé, deux fauteuils, une table basse en bois. Dans un autre coin une salle à manger avec une table en bois précieux et au moins quinze chaises autour. Les murs sont vides. Blancs. Les seuls objets deux gros bouquets de défenses d’éléphants se faisant face et séparant le salon de la ale à manger. Il m’offre une bière. Et me demande e m’assoire.  « A part vos bouquins de merde qu’est-ce qui vous amène ici ? ». Je lui raconte. Le voyage. Le sahara. Je lui dis le fleuve, le Niger. Je lui dis l’ennui à Paris. Je lui dis le rêve. La route. L’espoir. Je lui dis la faim. Je lui dis la quête. Les horizons à découvrir, l’exaltation, le bouillonnement du sang. Et aussi l’impossibilité, la vacuité, l’insignifiance des jours. Je lui dis la mort qui hante les cellules de mon cerveau. Il écoute. Il boit sa bière, et il écoute. Peu à peu la lumière baisse. Des rayons rouges de soleil colorent la pâleur des murs. A la fin, il me dit d’aller chercher des bouquins. Deux dictionnaires. Les dictionnaires se payaient en liquide. Deux, c’étaient une aubaine. Ça m’assurait le retour à Abidjan. Deux dictionnaires, c’étaient de l’essence, une chambre et manger. Quelques jours de gagnés. Il pose les billets sur la table, à coté des deux dictionnaires. Il repart chercher des bières. « Bon, ce soir tu reste là… les chambres ne sont pas climatisée, mais les moustiquaires suffisent… on mangera plus tard… »

La nuit est arrivée vite. L’obscurité a tout envahi. Il n’a rien allumé. Les moustiques. On est devenu des ombres. Des voix. « J’avais un peu plus de vingt ans quand je suis arrivé en Afrique, je venais d’avoir mon diplôme d’ingénieur agronome. Ça fait dix ans que je suis là. Et là, c’est moi. C’est moi qui inventé ce lieu, les plantations et tout…. » « Ici je suis roi…c’est mon royaume... »

Ainsi sa voix c’est accordée à la nuit. Une voix qui venait du ventre. Une voix qui longtemps c’était tue. Une vois qui voulait rassembler l’essentiel. Toute sa solitude. Toutes les nuits africaines. Une voix qui s’exaltait de sa propre résonance. Alors il a parlé longtemps. Sa vie. L’Afrique. Et puis toujours la solitude. C’est quoi la vie d’un homme ? « Au début tout allait bien, je rentrais souvent en France, et j’avais une maison à Abidjan sur les bords de la lagune. Tout était simple. Les femmes des fonctionnaires métropolitains, tu vois ce que je veux dire, et puis les filles ici s’était facile. Après il y a eut l’indépendance….j’ai tiré mon épingle du jeu… Je me suis mis à travailler avec le ministère de l’agriculture…et puis un jour j’ai débarqué ici. Je peux te dire petit…ça n’a pas été facile. Il n’y avait rien. Maintenant tu as vu… y’en a qui viennent de France pour visiter…. Mais tu comprends ça, les plantations, c’est rien…ça n’a pas vraiment de sens. J’ai appris à faire ça, alors je l’ai fais. Le plus difficile, c’est la nuit. Le silence. La nuit. Bien sûr on entend les oiseaux, les singes, mais derrière les cris, les piaillements, les hululements…derrière…c’est un silence terrible… »

La voix venait maintenant du ventre de la nuit. « J’ai construit un royaume dérisoire. Ici, j’ai presque tous les pouvoirs…. En fait je les ai tous… tu m’entends, tous les pouvoirs…la vie, la mort, l’argent…personne ne vient jusqu’ici, et ceux qui viennent repartent tout de suite… et ma vie est vide, comme ce château…vide…et la nuit les mêmes monstres me visitent…. »

« Partir ?....tu rigoles, il y a des lieux qui vous tiennent, qui ne vous lâche pas, mon sang, ma chair ont pris le goût des cette vallée…on ne s’échappe pas d’un royaume, on ne s’échappe pas de sa vie. On reste. Un jour, même, on commence à attendre la mort….Alors on boit, tu sais, c’est des conneries de dire qu’on boit pour oublier. Moi, quand je bois, je n’oublie rien. Au contraire. Tout est là, encore plus fort, plus violent, mais à ce moment là, j’ai l’impression d’être plus fort, et de pouvoir vaincre. »

Sa voix résonnait dans cette immense maison. J’écoutais. Il y avait une sorte de violence et de tristesse. De l’exaltation, de la désillusion, du dépit et de la hargne. Et puis, il y a eut la musique qui est sortie de la nuit. Tam-tam, balafon. Au début on entendait à peine. Après, avec les chants, on est entré dans le cœur de la nuit d’Afrique. « C’est le village à coté….Il y en a plusieurs autour de la plantation. Ils travaillent tous pour la plantation…Ce que tu entends c’est un retour de deuil. Ils ont pleuré, maintenant ils dansent…ça va durer toute la nuit...»

« La vie c’est choisir son enfer, le reconnaître, l’accepter et s’y tenir… il arrive que tu puisses l’aimer… mais c’est pas une obligation...un jour une femme est venue vivre ici. Elle s’était trompée de paradis. Tu comprends, pour rester ici, il faut un peu plus que de l’amour. Il faut une rage. A l’époque il n’y avait pas la télé, la radio, on n’avait pas encore de groupe électrogène pour l’électricité… alors elle est partie… » « De la haine, surtout de la haine…il faut haïr fort pour rester ici… dans les village autour certains me vénèrent à cause de la plantation et du travail, d’autre me maudissent, me méprisent pour les même raisons… mais moi j’ai n compte à régler avec la nuit, les ombres, le silence et la solitude… alors je tiens, pour un jour leurs tordre le cou, ou alors ça sera moi, et on me retrouvera accroché à un de ces ventilateurs… »

Et puis il y a eu une voix. Douce. Elle venait du fond de la pièce. Une petite voix de femme. « Patron…patron….. » « Non, pas ce soir…. Rentre chez toi…..attend !...tu la veux ? » « Non… » « Rentre chez toi… tu as tort, elle est fraîche, jeune, pour l’instant rien ne l’a pourrie… au fond, c’est moi qui la pourrie… »

Les ventilateurs brassaient la nuit. Il y avait les tam-tams. Je me suis levé pour aller sur la véranda. Nuit sans étoile, sans lune, la saison des pluies s’annonçait, avec ce surcroît d’étouffement et chaleur. Et d’attente. Et d’oppression diffuse. « Ici, c’est un lieu façonné par l’homme, entièrement. Et l’homme n’y a pas place. Ici, on produit, et on se fout de savoir pour qui… »

« Je n’ai plus de famille, plus de lieu, je n’ai que moi et ma mémoire et le silence, et les ombres, et la forêt…. »

Et puis la voix a baissée. « Enfant j’ai rêvé… c’est ça qui fait du mal… rêver, j’ai même lu… Conrad… le Cœur des ténèbres. Et voilà que c’est moi, le cœur des ténèbres…Je suis au centre d’un rêve d’enfant et je ne peux plus en sortir… »

Je crois que j’ai eu envie de partir, à cet instant. Cet homme pris dans sa parole de nuit remuait mes propres rêves, et brusquement je me suis vu trente ans plus tard, désossé de ma rêverie. C’était un lieu qui hésitait entre le paradis et l’enfer.

Mais c’était la nuit et je suis resté. L’Afrique ne pardonne pas. Elle révèle. Quelque fois en creux. Mais elle révèle. Ça devait être un début et cela ressemblait à une fin.

Progressivement il s’approchait du murmure. Peut-être des aveux. Peut-être de la miséricorde. Ou seulement de l’enfant qu’il avait été. Je ne sais plus. Passé un certain âge, on imagine plus l’enfant derrière l’homme mûr. Pourtant….A quel moment l’enfant disparaît du regard ? Je ne l’imaginais pas enfant. Autour de nous la forêt soufflait. Un immense poumon. Elle aussi attendait la saison des pluies. Un continent attendait. Et cette soirée s’enfermait dans la mélancolie de cette attente. Parfois les cris des singes. Et les chants un peu plus loin, les chants de vie et de mort. Je ne savais pas où il voulait en venir, à qui il parlait. Nous n’étions que des ombres dans cette grande maison envahie par la nuit. J’ava mal à mon voyage. J’avais mal à l’aventure, à ces routes qui ne mènent nulle part.

« Certains soirs, petit, je n’arrive pas à trouver le sommeil, alors je viens là, sur le perron. Je m’assois. Et tu vois petit, je pleure…. Tu comprends… je pleure. Et personne n’entend, et personne ne voit…on s’est fait un royaume de pacotille et cela n’est rien, parce qu’à l’intérieur il n’y a rien. L’âme, petit, tout le monde en parle, mais on ne sait pas ce que c’est. L’âme c’est un endroit de toi qui ne t’appartient pas, c’est quelque chose que tu entretiens toute une vie, mais qui ne t’appartient jamais. L’âme c’est ce que tu donnes, que tu donnes sans compter, aux autres, au monde entier. Ce n’est pas de la bonté, la bonté c’est autre chose encore. Non, l’âme c’est ta partie rare, et elle est tellement rare que tu la dépenses sans compter, et chaque jour, chaque matin elle peut être là en toi, intacte…et tu peux recommencer à la donner… » Etrange nuit d’Afrique. C’est une terre qui nous sait. Ici les masques tombent toujours, surtout dans l’électricité qui cisaille la nuit avant la saison des pluies. Et puis il y eu un des barrissements dans le lointain. « Eux-aussi attendent la pluie… » Les chants s’étaient tus. J’entendais encore quelques bruits assourdis de tam-tams. Et  toujours ce souffle de la forêt, comme une main caressante et brûlante. « Mon âme je l’ai perdu, puisque je n’ai rien donné, puisque j’ai voulu trop prendre, je l’ai perdu dans la bière et le whisky, dans les bordels de brousse, et dans des jours inutiles, suivants des jours inutiles. Un jour tu te réveil et tu t’aperçois que tu es vide, même si tu voulais donner, tu n’as plus rien à donner. Vide. Sec, comme cette terre qui attend la pluie… à l’intérieur  il ne pleut plus depuis longtemps… » Il y a une certaine heure de la nuit où la forêt s’endort. Plus de bruit, plus de cris, ça ne dure pas très longtemps. C’est un silence étonnant. Comme une annonce. Comme des prémices. C’est presque insupportable. C’est un silence qui ne dort que d’un œil. Un silence de tension. Celui de la bête qui se prépare à bondir. Il n’y a pas de vraie paix dans la nuit de brousse, on est loin des nuits sahariennes. Ici, il n’y a pas d’éternité. Il n’y a qu’un présent étouffant et poisseux. Dans le Sahara il faut survivre, ici, il faut se survivre, et c’est ça l’enfer…  « Dans le désert tu n’attends rien, car tu sais qu’il n’y a rien à attendre, ici tu attends, tu attends la pluie, tu attends le soleil, tu attends les récoltes et quand tu as fini d’attendre tout ça, tu recommences à attendre, et un jour tu attends la mort… » « Ici, il y a toujours un drame qui veille, qui couve, une brutalité…. Non, pas brutalité…cruauté… Pourtant je l’ai aimé ce pays, cette terre, cette forêt…mais je me déteste trop pour continuer à l’aimer, ici, il faut être pur avant d’arriver, car sinon le climat, la nuit, la folie, s’agrippe à toi et tu es foutu. C’est une terre exigeante….elle use, elle use tout, l’humidité s’attaque à tout la moisissure envahie tout, d’ailleurs elle commence par l’intérieur… tu vois petit, moi je suis moisi de l’intérieur…et le whisky n’a aucun effet contre ça….ici, tes rêves finissent par moisir, ils deviennent poisseux, collants…. »

Sa voix, fatiguée par la bière devenait poisseuse aussi, son murmure devenait presque inaudible, quelque chose semblait se perdre dans cette drôle de nuit, dans cette veillées des ombres.

Et puis nous nous sommes endormis, lui sur son fauteuil, moi  sur le canapé. Et ce fût le matin, toujours plus poisseux, toujours plus lourd. Un matin chargé d’une attente sourde. De gros nuage flottaient là-haut. La brousse se réveillait avec sa rumeur, ses cris d’oiseau, de singes, ses envols, ses craquement d’arbres, de branches. Le sang épais de l’Afrique battait au rythme de la forêt et de l’attente.

Et puis nous sommes séparé, sa gueule mal rasée paraissait si vieille, ses yeux si tristes. Et son royaume, brusquement si dérisoire.

Et j’ai repris la route, avec un sentiment de dévastation, comme si ma forêt intérieure était éventrée par des Caterpillar.

Au moment où j’arrivais sur la route de latérite qui me menait à Abidjan un énorme coup de tonnerre ébranla l’atmosphère. Le ciel devint plus noir. La chaleur plus étouffante. Et l’orage éclata, généreux et dantesque. Des gouttes larges et grasses. La saison des pluies commençait.

Mes essuie glace avaient du mal à essuyer cette avalanche. Au premier petit village je me suis arrêté. Dehors il y avait deux enfants. Un petit garçon et une petite fille. Ils étaient sous la pluie diluvienne et faisaient une farandole en riant. Je suis sorti. L’eau était froide. Et bonne. L’eau me lavait de cette nuit étrange. J’étais trempé. Les enfants ce sont approchés, ils m’ont pris la main et m’ont entrainé dans leur danse de joie et de pluie. Et l’Afrique gagnait mon sang dans cette danse de deux petits enfants noirs riants aux éclats de me voir si lourd, si pataud….

J’ai souvent repensé à cet homme perdu, dans son royaume perdu, au bout de cette route perdue… souvent… peut-être qu’on lui ressemble un peu. Peut-être…qu’on ressemble aussi à ses deux enfants sous la première pluie de la saison des pluies…

Franck

2 février 2006

Ca sera suffisant.....

Au début on ne sait rien. Les choses se tricotent au plus loin de soi.  Comme une avancée qui commence au cœur nuit. A l’heure obscure. Tout change et on ne le voit pas encore. Cela vient de loin. Comme la brise qui sort d’un mystère, d’un lieu d’absence. D’un au-delà. Je me souviens, dans le désert. L’identique dans l’identique, la course vers l’horizon vide. Et pourtant quelque chose changeait à l’approche de l’oasis. Comme si l’eau du puits parfumait l’air bien avant son apparition. Il y a quelque chose en nous qui sait. Bien avant nous. Et plus que nous. Et mieux que nous. Une inscription dans le grand livre du temps.

Tout nous parle autour de nous, chaque heure porte le signe ou la marque d’une révélation. Qui nous dirait qui nous sommes. Et qui nous dit la route. On ne sait rien, et pourtant tout est là pour crier : avance. Pose ton pied ici, entre l’ombre et la lumière, si tu veux accéder au mystère. Ce sont les terres fragiles qui sont les plus nourricières, et les lumières tremblante qui éclairent au mieux notre route.

Au début on ne sait rien, parce que l’amour part de loin. Comme le puits du désert qui marche à notre rencontre. Ou comme le vol des oies sauvages cherchant le nord de notre désir. Cheminement silencieux. Pas lent sur nos terres inconnues. Du plus loin de notre ombre, là où même notre voix ne s’aventure pas. L’amour part de l’endroit le plus seul, de l’endroit le plus vide et remonte patiemment nos veines, traverse nos océans, pour venir submerger chacune de nos branches, chacune de nos feuille, et jusqu’à nos plus fine rémiges frémissantes.

L’insignifiance occupe nos vies, et guide nos gestes. L’insignifiance fait du bruit, c’est d’ailleurs à cela qu’on la reconnait, au bruit qu’elle fait en nous. Et le vacarme nous voile l’essentiel. Et le vacarme nous empêche d’entendre l’amour qui se met en marche. Dans le silence du lointain, dans nos lieux d’abandons. Quelque chose chuchote, et c’est là que tout se tient, que tout se rassemble, dans ce murmure d’aurore, dans cette douce pâleur.

Quelque chose chuchote et on ne sait pas qu’une armée est en  marche. On ne sait pas que l’univers double ses infinis.

C’est venu comme chuchotement. Un parfum nouveau. L’odeur d’un pain qui habite la maison du cœur. Le parfum d’une présence. La lumière du jour tremble légèrement et on sait que tout va changer. Une transparence nous accompagne, disons, une ombre claire. La vie de tous les jours est toujours un enfer, mais déjà il a le goût du paradis. Peu à peu on découvre que l’attente n’était pas vaine que les errances affectives n’étaient que des errances. On sait… on sent un havre, on sent le souffle de la terre rougir à nouveau notre sang. L’île qui approche. La fin et le début. Le picotement des chairs comme après un long sommeil. Ou le passage d’une frontière. Un autre pays.

Je suis dans l’écorchure de mon écriture, juste à la blessure des mots. Je ne serais jamais ailleurs. Rien ne dit la vérité. Rien ne dit le mensonge. Il faut accepter la fragilité d’un hors temps. L’insensé d’un hors vie. L’avancée patiente dans les mots pantelants. Dans leur misère… L’avancée, le pas à pas. Ne pas redouter l’infection sur l’écorchure. Puisque l’infection est l’éternel combat, l’éternel affrontement de la mort contre le vivant, sur la plaie jamais refermée de nos heures.

Ecrire c’est le moment où l’on n’écrit pas. C’est l’instant qui sépare deux mots. Deux phrases. Deux chapitres. C’est l’élan qui cherche à se survivre. C’est cet élancement de tout le corps dans l’espace inconnu qui sépare les mots avec leurs cortèges de sons, d’odeurs, avec le glissement du sens dans la recherche d’une couleur plus juste, un saut dans le vide toujours recommencé. Toujours à inventer. Avancer dans les mots c’est comme avancer dans l’amour. Puisqu’écrire c’est déjà aimer, c’est encore aimer. Ecrire dans cette hésitation brûlante qui nous pousse comme une fatalité à rechercher le plus claire de notre eau,  c’est faire la place à cet autre de l’amour qui nous suit en silence dans l’ombre de nos gestes, sur la pente de nos actes et jusque dans le plus intime de nos pensées ou de nos rêves. Ecrire, c’est l’accueillir, cet autre de nous. C’est cela consentir. Puisqu’il ne s’agit pas d’être sauvé, mais trop souvent d’expier. Puisque rien n’est donné hormis ce chemin sur lequel je marche et qui me mène d’un mot à l’autre, de silence en silence, hormis ce chemin qui me mène vers toi, dans ce murmure tremblant d’une aube neuve. 

Dans ce tumulte de lumière.

J’irai vers toi, lentement. Avec la juste impatience que mon errance trop longue à su dompter. Il faut juste que j’enlève les dernières souillures pour être devant toi comme l’aube blanchissant les ténèbres. Blanc du deuil souverain. Blanc des brûlures infligées. Blanc dans une parole blanche. Proche du murmure, proche du bruissement. Blanc et sans crainte. Dans la toute puissance de mon consentement.

Tu m’offriras du pain.

Ça sera suffisant.

Alors le soleil pourra se lever.

Franck.

1 mai 2006

L'arbre du rêve.....

Sans doute ce rêve voulait me parler. Signifier. Il y avait un arbre. Massif. Imposant. Il était au bout d’une plaine perdue. Inconnue. Un arbre posé dans le repli de l’horizon. Je ne me souviens jamais de mes rêves. Là il y avait un arbre. Trop grand. Immense. C’était un rêve d’arbre. Quelque chose tirait mon écorce. Quelque chose tordait ma chair rigide et filandreuse. L’arbre était isolé. Seul. Paysage dépeuplé. Sauf l’arbre. Dans sa lenteur à vivre. Dans sa difficulté à dire. Dans l’étirement engourdi de sa fibre. Hors de sa forêt l’arbre ressemble à une tragédie. Une lente lutte résolue tricotant de l’éternité dans les mailles inconstantes et inexorables des saisons. Déborder sa chair. Mourir chaque année et déborder sa chair quand même. Puissance lente, fatale, traversée de toutes les fragilités. C’est un arbre posé au loin comme un vaisseau tendant sa voilure au ciel. Large voilure de verdure argentée.

Je ne sais dire de quel arbre il s’agit, c’est n’est pas un chêne, peut-être un orme. Le rêve ne le dit pas. Le tronc est gros, lourd, sculpté de profonds ourlets, d’épaisses plissures, de longues blessures écaillées de temps. Bourrelets de croûtes de sève coagulées. Dans le silence de la plaine l’arbre déborde ses fractures, ses balafres, et chaque saison trace sa marque, sa morsure. Les crocs du temps se plantent dans le bois qui se donne, qui s’offre et s’épuise, ce bois qui s’appuie sur ses effondrements et qui se redresse de ses propres défaites en tirant sur ses bras décharnés, en saisissant une portion de ciel ou en accrochant ses branches à quelques nuages compatissants. C’est un rêve d’arbre. C’est donc un rêve de solitude. Et de patience. Dans le rêve, il avait cette plaine de nulle part et cet arbre dressé dans son silence. Et cette impression de silence dans le rêve. Et ce silence, là maintenant à l’heure de l’écriture. Comme une puissance. Comme une désolation. Quelque chose de la vie qui se survit. Quelque chose de la mort qui persévère. Une mort assidue, endurante, calme. Infatigable. Et seulement la ramure dans le vent. Et seulement cet élan languissant presque immobile, engourdi par la solitude et cette tension sans fin. Un épanchement.

Il y avait l’arbre dans ce rêve et moi qui étais comme l’arbre. Peut-être dans l’arbre. On ne sait jamais dans les rêves. J’étais l’arbre pris dans mon écorce. Et le tourment de mes branches. Comme l’arbre dans son travail d’arbre, à chaque temps du temps grandir, à chaque cadence déborder un peu plus. S’étirer au plus bas, au plus profond, pour monter au plus haut, au plus large. Comme la folie d’une chimère déraisonnable. Folie que ce vouloir sourd et douloureux d’aller prendre le silence de la terre, et à force d’épuisement, et à force de débordement, en faire le chant du vent. Rêve. Extravagance. Égarement. Désossement des terres noires avec lenteur et constance, à travers chaque saison. Même les plus froides, même les plus chaudes, même celles que l’on oublie. De siècle en siècle.L’arbre solitaire est comme la nuit, il n’a pas de lieu, seulement l’éternité comme un danger. Il est un dieu déchu condamné au silence et à la prière. Il est un dieu déchu qui défie encore les cieux, et la foudre. Et la foudre. A chaque strie, un chapelet tremblant. A chaque strie l’incision des jours. A chaque strie l’arbre dans sa croissance s’éloigne de lui et fabrique l’ombre qui l’emportera. Et chaque feuille est comme le déploiement d’un mot, et chaque feuille récite la vie de l’arbre depuis son début, depuis le premier humus, et chaque feuille dans son vacarme de verdure prépare le long silence de l’hiver, et chaque feuille est comme un poème qui expire dans le vent. Lente symphonie du dépouillement et de la croissance. Lente symphonie de l’écriture qui se déploie sur chaque strie du temps comme un cœur qui bat, comme une stridence au centre des fibres ligneuses.
Il y avait l’arbre dans ce rêve et moi qui étais comme l’arbre. Un rêve de la permanence et du précaire, de l’éternité dans l’éphémère. Un rêve de lenteur. Comme une puissance. Comme une désolation. Et chaque mot serré dans l’écorce craquelée, venu d’une sève lente. Si lente. Macération lente d’amour. De débordement des chairs du bois dans cet étirement vertical. Le gras de la terre noire plein les cuisses et le sexe, et les bras nus tendus vers un baiser improbable. Amarre tenace et solide où s’ancrent les cieux. Il y a dans l’arbre solitaire quelque chose de l’amour qui se dit. Du vertical et du lent. Comme une cathédrale. Comme un navire. Car l’arbre solitaire est un arbre amoureux, toujours. C’est un prophète qui scrute le silence pour s’en faire de l’écorce.

Là, dans sa plaine sans nom il dompte l’éternel, et invoque ce qu’il y a après.

Il y avait l’arbre solitaire, droit, dans sa résistance, dans sa paix, dans sa présence pure…

Franck.

16 avril 2006

Le jour sans fin des denières terres.....

Et il y eut cet été de Norvège, cet été au soleil palissant. Au soleil insistant. Où le jour appelait la nuit qui se dérobait. Te souviens-tu de l’été de Norvège, et des landes sans nom. Au jour éternel, presque inhumain. Qu’ils sont loin les étés de Norvège bordés par les forêts de Finlande et ce jour infini pour délier nos promesses. Quelque chose de blanc accrochait nos paroles comme une pâle monotone absence, celle qui nous attendait plus au sud, au retour. Finir l’amour au bout des terres,  c’est finir davantage, c’est finir un peu plus. Finir l’amour dans ce jour sans fin, c’est arrêter le temps sur la blessure, sur la faille. Ce n’était plus la guerre. C’était juste la fin, la fin des terres de l’amour. Le Cap Nord de l’amour. La fin du continent. Avec sa falaise, et l’océan, et le jour sans lendemain. Te souviens-tu de l’été de Norvège, de notre naufrage sur cette terre tachée de neiges éternelles, salies à force de ne pas fondre, salies par les vents de Norvège, et les mensonges et les distances. Et de ce jour sans fin, et de ce temps à l’impossible nuit, et ce soleil blême qui décomposait sa course, jusqu’à l’arrêter, un soleil épuisé, sans chaleur avec juste un reste de tendresse lorsqu’il frôlait l’horizon sans l’atteindre, sans jamais plus l’atteindre, à peine une caresse, pas même un baiser sur les eaux mornes du nord. Et la fatigue de ce jour immortel où le sommeil exhortait la nuit à venir. Et qui ne venait pas. Jamais. Inlassablement le jour. Et le corps qui réclamait la nuit. Et nos gestes maladroits pour éviter les contacts. La chair se séparait de la chair à la vitesse de nos silences. Et de la gêne. Et tes pudeurs d’adolescente pour cacher la blancheur de tes seins. Serrés sous cette tente où nous avions si froid et où la peau s’interdisait la peau, où les regards fuyaient les regards, blottis dans le jour et tirant sur le froid comme sur une couverture, un gros édredon de manque glacial, blanchi par un soleil blafard. Nos dernières nuits ne furent pas des nuits mais ce jour trop long, ce jour de plusieurs jours. Et pourtant nous étions sans impatience. L’habitude et le renoncement suffisait. Et même si parfois l’ancienne complicité nous surprenait elle devenait douloureuse, à force de jour. Nos dernières nuits n’eurent pas de lit, pas de draps froissés, pas d’étoile, encore moins de lune. Nos dernières nuits furent sans caresse, sans soupir, comme si le bout des terres disait la fin de tout. La fin des mots. La fin des corps. Au bout de chaque histoire il y a une île, après cette île, une autre encore, et au bout de cette autre, il y a une falaise, et puis plus rien. Simplement la plainte obsessionnelle du ressac contre la pierre crue. Nous étions si près et déjà si éloigné. L’espace clôt de la voiture, l’espace clôt de la tente, l’espace clôt de nos silences. L’espace forclos de la falaise et ce jour impensable. Nous étions hors délais. Vaincus par l’usure. Et par le jour. La lumière interminable.
Les dieux nordiques se sont arrêtés là, au bout de cette falaise en jetant dans la mer quelques crocs de rocs durs pour mordre l’infini des flots, et comme seule musique les vents polaires et comme seule clarté ce jour bien trop long après cette nuit bien trop froide.
Nous sommes montés au nord comme par défi, acceptant par avance ce temps d’intimité comme la prolongation de nos malentendus. Nous sommes montés au nord sans espoir sur nous deux sans rancœur, sans chagrin, sans doute avec un peu de mélancolie. Comme pour accompagner le vol des oies sauvages.
Là-haut, au nord, les fleuves n’ont pas l’espace d’être des fleuves, ils n’ont que le temps d’hurler en torrent avant de se jetter des montagnes, saut de l’ange des eaux, bondissement d’écume et de rage. C’est un pays où les torrents meurent. C’est le pays des fins, des arrêts, des coupures, dans un jour infini. Pays métaphore qui nouait nos contradictions en déliant nos vies. Il y eut ce réveil insensé où la terre résonnait d’un vacarme grandissant. Il y eut ce bruit sourd qui venait de loin comme une apocalypse. Un fracas de la terre. Le grondement de la terre comme un orage des profondeurs. Il y eut ce tremblement de la terre et du jour, il y eut cet instant de terreur dans tes yeux et ce martèlement qui allait nous dévaster. Et notre jaillissement hors de nos sacs de couchage et brusquement cette vision. La horde des rennes. La horde ancestrale qui surgissait. Immense troupeau, qui venait de nulle part. Immense galop de la horde vers le nord, vers le bout des terres. Nous étions nus et les rennes galopaient tête et bois baissés. Il y en avait partout autour de nous. Et nous étions nus hébétés, transis dans ce déchaînement et cette explosion de violence brutale et entêté. Combien étaient-ils ? Cent…. Mille… dix mille. Et la horde se divisait à l’approche de notre petit campement. Où courraient-ils dans cette joie du galop ? Pourquoi allaient-ils vers ce nord, vers cette fin des terres ? Pourquoi cette jubilation de la course et cette désespérance ? Est-ce la mort que l’on cherche au septentrion de nos vies. Est-ce inscrit dans le sang des vivants qu’il faille aller au nord, au bout des terres ? Qu’il faille aller vers cette dernière falaise de cette dernière terre ? Nous étions nus dans cette lande froide, envahis par cette horde primitive galopant vers le nord. Depuis le commencement des temps galopant vers le nord.
Te souviens-tu de ce pays de Norvège ? De cet été. De ce jour sans nuit. Et de la horde. Et de la falaise. Et des vents polaires. Te souviens-tu que tout au nord, est un lieu sans parole puisque c’est la fin des terres, et qu’à la fin des terres les mots n’ont plus de sens ? Hormis le saut. Sans parole hormis le hurlement du nord et le fracas de la horde dans son dernier galop. C’était un jour sans fin, sans véritable lendemain. Nous étions des torrents désolés, nous ne serions jamais fleuves, comme ces torrents de Norvège qui sautent dans la mer d’une écume bouillonnante et joyeuse et rageuse. Tu étais nue au milieu de la horde, tendant ta poitrine comme la dernière falaise de la dernière terre.

Ainsi de l’écriture…
S’ouvrant dans la blancheur des temps, le lieu définitif des premiers mots après des dernières terres.

Franck.

 

26 mars 2006

Musique.....

Au départ on est dans la distance. On est même écrasé par cette distance. Elle nous a d’abord pénétrée. Après, elle nous écrase. On est rien. On le sait et nos doigts hésitent sur le clavier. L’image de la page sur l’écran est un horizon impossible. Et rien n’est là. Où plutôt tout est là, et rien ne vit, rien ne tremble. On est recroquevillé dans son propre silence, et parfois on voudrait que cela dure une éternité. La distance et ce temps mort, vidé de tout, vidé de soi. Plus rien, n’être plus rien sinon cette attente impossible dans cette distance terrifiante. Plus rien, et l’on sait qu’il va falloir encore perdre quelque chose. Perdre encore et toujours, les guerres, sa vie, soi. Perdre quelque chose de soi. A cet d’instant d’écrire on sait qu’il va falloir perdre quelque chose de soi. Car les mots naissent de cette perte et de cet écrasement. De cette déchirure entre l’air qu’on respire et le poumon qui hésite dans son mouvement d’aspiration, d’élargissement. Ils naissent aussi de cette peur de cette tension qui vrille jusqu’à l’insoutenable parfois. Parfois seulement. Que puis-je perdre encore que je n’aurais déjà perdu ?

Au départ écrire c’est errer dans cet espace de silence, et dans la volonté toute tendue de la perte. Comme pour le sacre d’une défaite. Puisque écrire est une défaite. La majestueuse défaite. La somptueuse. Mais la défaite. Puisque c’est la continuation et sanctification de l’inachevé, puisque c’est la prolongation du manque, jusqu’à sa magnificence, dans la profusion du vide, jusqu’à son débordement. Ruissellement de néant, écoulement magnifique, hémorragie de mortification vaine et pourtant indispensable.

Alors il faut se trouver là, à cet endroit de nous impraticable, et consentir assez, pour être envahi une dernière fois. Toujours, et encore une dernière fois. Mort annoncée, cent fois promise, cent fois espéré, cent fois recommencée.

Au départ on est dans ce désert de nous. La parole a refluée ne laissant rien derrière elle, pas un seul mot, rien, ou alors des rognures, des phrases cabossées par les précédentes marées, que des verbes usés comme des galets par la banalité. C’est le temps de l’appel. De la peur et de l’espoir.

Au départ ce n’est presque rien. Un simple son, comme un murmure à peine audible, une modulation lente. Lente et profonde. Elle vient de loin, de si loin. Elle vient de traverser le désert de vos hostilités et de vos résistances et semble ne pas pouvoir aller plus avant. Pourtant elle est là, fragile, invincible.
Une et innombrable.
Vivante.
Enfin…
Au départ, à l’intérieur, il y a comme une note de musique infime et dérisoire qui vient de nulle part, et qui insiste, et qui tient, et qui se survit à elle-même. Elle est dans le corps, et ça prend tout le corps. Elle est comme une brise sortie du néant de mes chairs. Elle est mon miracle et mon désespoir. Elle est ma mort et ma résurrection. Elle est un fil tendu au-dessus du gouffre de mes années perdues. C’est une note, une simple modulation à l’intérieur, un murmure grave, lent, profond, qui prend de plus en plus de souffle. Ca ressemble au basson. Une rumeur lente à l’intérieur qui résonne. Une rumeur qui passe le long des os. Un lent cortège processionne dans ma poitrine.

Et ce sont les premiers mots. Qui cherchent l’accord. La confluence. Pour bien comprendre il faut imaginer la vague qui hésite. Ecrire tient tout dans cet hésitement de la vague, dans ce déploiement qui s’oppose à l’évidence du mouvement. La déchirure.

Au début, c’est le temps des gammes, la main des mots hésite sur le clavier de la parole. C’est une musique inconnue qui se déchiffre au fur et à mesure des douleurs, des résonances. J’entends la musique à l’intérieur et je cherche la voix qui pourrait la dire.  Je ne sais d’où elle vient, mais elle là. Comme un tyran, comme une déesse, elle est l’enfant qui refuse, et le désir qui s’embarque. Il faut comprendre, j’ai d’abord cette musique tapie dans le fond de ma gorge, à l’arrière de ma vie. Chaque mot est un son avant d’être un sens. Chaque mot est d’abord symphonie, couleur, cascade. Et chaque mot sera dit. Chaque mot sera prononcé à haute voix. Car chaque mot contient le suivant. D’ailleurs bien souvent il sait le suivant bien avant moi. Ma respiration donne le rythme. Je lis et relis les morceaux de phrases, les bouts de paragraphe et ma respiration bat la mesure. C’est mon souffle qui fait foi. C’est la véhémence et l’exaltation des résonances qui fon foi.

Peu à peu je me rend compte que ce n’est plus le désert du début, peu à peu c’est un concert à l’intérieur, un concert qui vient de nulle part et qui grossi. Chaque son appelle un sens, chaque sens un rythme, une cadence différente. A l’envahissement du vide succède l’envahissement de la profusion des sensations, des émotions, comme des risées de vent sur la peau de ma voix. Quelque chose s’invente. Et je suis là, sans y être vraiment, au centre d’une dévastation comme traversé. Fendu.

C’est le temps où il faut tenir. Tenir le texte, ne pas tomber dans l’épuisement, dans l’aveuglement, l’enivrement, la frénésie. Tenir les mots, comme des notes qu’on poserait avec lenteur sur la portée. Avec lenteur, précaution. Vérifiant inlassablement les harmonies. Rajoutant croches et double croches, ponctuant ici d’un soupir, et là d’un silence. Tenir. Comme le musicien qui écrit sa musique et qui veut quand même la jouer, qui veut quand même l’entendre autrement que dans ses fibres. Tenir. Tenir la note.

Il y a des jour où la mélodie à l’intérieur est lente, emprunte de fatalité, de tragique, avec elle ce sont les grandes landes de bruyères sauvages qui arrivent, c’est une musique de steppe, c’est une musique de cosaque triste, de tartare qui galope sans fin, dans une Tartarie sans fin. Certains jour je voudrais mourir à cheval dans un galop d’enfer, certains jours mes mots sont cheval, crinière au vent, mes mot sont le vents et mes mots sont claquements de sabots, et je frappe le clavier avec acharnement parce que mes mots sont des essoufflements, et que je crie dans les landes de mes déserts de Tartarie sans fin. Sans fin.

Certains jours ma musique sort de l’ombre. Elle a la lenteur des mauvais jours et l’inquiétante langueur des heures lentes et maussades, et le son du basson rase les murs de mon absence, de mes angoisses. La note tient, mais demeure dans l’ombre, et peu à peu c’est l’orgue, l’orgue d’ombre avec ses accords lourds d’ombres qui essayent de s’arracher aux pierres de ma cathédrale éteinte et muette. Ces jours-là je suis dans les pierres grises et froides et chaque mot est un éclat que le burin extrait. Coup après coup. Et la parole est sculpture de pierre qui se refuse. Alors je tape, je cogne, et chaque mot est mâché, remâché, ânonnement lancinant d’une prière qui n’arrive pas à se dire, à s’élancer, à trouer l’espace du verbe, chaque mot écrit dégage un vide encore plus effrayant qu’il faut combler dans un autre saut vers l’inconnu. C’est éreintant. L’ombre monte comme une marée mauvaise. Une marée d’hiver. Sans pitié.

Tenir le texte, c’est tenir la note, sans trembler, sans se lasser, sans être détruit. Et parfois reprendre sa respiration. Refaire circuler le souffle sur sa peau, retrouver le rythme, la cadence, le balancement, les accords, les dissonances, les contrepoints. Tenir le texte, c’est reposer ses doigts sur le clavier et refaire des gammes comme aux temps anciens, c’est souffrir des articulations nouées et de la raideur des souvenirs.

Un jour quelqu’un m’a dit, si tu veux écrire il faut que tu manges, prends un solide petit déjeuner, parce qu’écrire c’est beaucoup d’énergie. J’aime cette approche qui fait de l’écriture un art du corps. La mobilisation des muscles, de la respiration, des battements du cœur. Ecrire c’est engager tout son corps dans la parole. Tout. Même le sang s’il le faut. Surtout le sang. On ne bouge pas, pourtant tout est en mouvement, on transpire, on sue de cette immobilité comprimée d’élan.

Il n’y a pas de muses là-dedans, il n’y a pas de fée Clochette, il n’a pas d’exaltation romantique. Là, je me sens paysan, paysan de ma Creuse attelé à ma charrue. Un paysan qui baisse la tête pour éviter de voir la longueur des sillons qu’il faudra retourner.

Tenir le texte, c’est tenir la distance, la tenir à bout de bras, à bout de rêve. Ecrire c’est labourer, avec lenteur et détermination. C’est labourer son corps, sa chair, sa mémoire, c’est appeler la rêverie et n’en recevoir que la poussière, et ne pas s’en contenter, c’est vouloir le plus, le mieux, le toujours, l’irrévocable, c’est savoir notre finitude et continuer à croire en l’éternité, c’est ne rien lâcher, même dans l’abandon. Ne rien lâcher. Tenir. Tenir la note, le texte, comme on tiendrait la main de l’amoureuse.    

Parce qu’écrire ne nous sauve pas, pourtant les mots nous secourent quand ils viennent à nous. Il nous mette en sursit et en espérance. Puisque écrire c’est rejoindre, rejoindre l’inconnu qui nous appelle. Puisque c’est répondre au cri inconnaissable par un cri inconnu. Puisque écrire et aimer c’est le même mot. Puisque celui qui écrit, quelque soit sa situation, est en état d’amour. Même s’il ne le sait pas. Ecrire c’est aimer, c’est témoigner de notre solitude et l’encrer pour l’offrir, c’est poser une forme là où il n’y avait que chaos, et célébrer le manque puisqu’il est promesse. Oui, écrire c’est le sacre du manque et du mouvement qui exige qu’on le dépasse pour le prolonger dans les flammes de notre désir.

Au départ c’est une musique. Je ne sais pas d’où elle vient, mais elle me traverse et j’essaye d’y accrocher des mots. Elle doit venir de loin, de plus loin que moi, et j’essaye simplement de lui faire assez de place, et je consens simplement à ce qu’elle me dévaste, et je pétris.

Chaque texte est une mélodie et l’impossible tentative de la dire.

 

C’est le temps de la fin. A l’intérieur le son se fait plus doux, plus calme. C’est à nouveau une grande étendue. Large. Lumineuse. Sereine. C’est le temps de la fin, de l’effondrement, de la défaite et de la joie, c’est le temps de l’amour et du manque lumineux, c’est le temps de la plus grande solitude. Immense comme un soleil.

C’est le temps du silence grave, presque solennel et de la paix.

On peut éteindre l’écran, on peu partir, on peut mourir, puisque plus rien n’a d’importance hormis le ciel qui couronne notre prodigieuse défaite….

 

Franck

 

Je ne peux résister de poser ici quelques mots de Pascal Quignard. J’ai enfin trouvé le livre que Patricia m’a conseillé. Georges de La Tour.

Je ne savais pas que ces mots illustreraient si bien mon texte. Quand je les ai lu, tout mon corps fut prit d’un frisson et j’ai laissé monter mes larmes…

Merci Patricia du cadeau de cette émotion par texte interposé…

« Plus on s’approche du feu, plus on contemple qu’il se résume à la quantité de matière qui vient à manquer dans sa flamme.

Ce qui fait la flamme plus brûlante, la braise plus rouge, l’éclat plus lumineux est ce qui devient davantage « rien » en elle. C’est ce qui se précipite pour ne devenir « plus rien » au cœur de la fournaise qui gondole comme une illusion en elle, dans l’air tremblé et translucide de la chaleur. C’est ce « plus rien » qui crie dans le crépitement. C’est ce « plus rien » qui est blanc au cœur des flammes et dont on ne peut approcher le visage sans hurler de douleur. C’est Dieu. » (Pascal Quignard , Georges de La Tour, édition Galilée)

 

 

30 janvier 2006

On peut vivre dans la déchirure....

Pas de nouvelles d’Estelle. Quarante minutes pour faire place nette. Nette ? Si l’on peut dire. J’étais en colère. Son geste n’était pas élégant. Par texto.  J’étais en colère. Contre elle, contre son mensonge, contre les mots du vin qu’elle disait. Quarante minutes. Elle était mal. Je le voyais. Mal. Je n’ai rien dis. Elle s’excusait. Là, je n’ai rien dis. Éviter les paroles vaines. Faire vite, simplement faire vite. Ne rien dire de son mensonge. Comme l’Autre. Ici l’alcool, là le meurtre, dans les deux cas la même histoire d’amour. Le même enfant laissé sur le bord d’un chemin. Le même abandon. Estelle est empêtrée chaque jour un peu plus. La soif appelle la soif. Et l’Être du vin grossit un peu plus à chaque gorgée. Comme du désespoir bu jusqu’à la lie. Du désespoir qui se nourrit de lui-même. Comme l’Autre qui se saoule de ses mots, dans l’ivresse d’une rage qui ne trouve plus sa forme. Et les mots la mentent, tous les jours un peu plus. Demain j’appellerai Estelle. Lui dire que tout va bien, qu’elle ne s’inquiète pas. Que je ne lui en veux pas. Qu’elle ne se sente pas coupable de ça en plus. Je lui dirais aussi ce qu’elle ne veut pas entendre, que si elle veut, un jour, quand elle sentira que c’est le moment, je serais là… qu’on ira voir le médecin ensemble. Je veux qu’elle entende que je la respecte là, dans sa totalité, avec le vin. Mais que je ne peux pas jouer la comédie de ne pas savoir, de ne pas voir. Que mon seul cadeau c’est de savoir et de lui dire : je sais le pays que vous habitez, l’immensité du désert qui étire toutes vos heures. Que mon amitié pour vous, englobe tout, même votre ivresse titubante, même les mots pantelants. Vous n’êtes pas seulement l’amie d’avant, d’avant le vin, vous êtes l’amie d’aujourd’hui, même avec vos trahisons qui sont, au fond, si dérisoires. Même avec vos mensonges… Je l’appellerais sans cette colère, que j’ai déjà oubliée. Je voudrais qu’elle vive encore pour qu’elle ait le temps de renaître. Je voudrais assister à sa naissance. Alors je lui dirais : je vous accompagnerai. L’Autre c’est pareil, mais je ne lui dirais rien, de toutes les façons elle sait.


Les instants d’une vie ont parfois de drôles de couleurs. Contrastées et contradictoires. La même semaine deux personnes que je croyais proches trahissent et poignardent. Et la même semaine deux autres personnes se lèvent comme un soleil dans ma vie. Grand ménage de l’hiver qui prépare le printemps. Et je sais que le printemps sera beau cette année. Je n’ai plus rien et pourtant je n’ai jamais été aussi riche. Ce qui devait partir est parti pour faire la place au printemps…
Et dénouer les derniers liens.

Hier, Patricia, m’a passé le livre de Bauchau. L’incipit : « Nous ne sommes pas dans la réconciliation. Nous sommes dans la déchirure. On peut vivre dans la déchirure. On peut très bien. »
Il faut accepter la béance… Combien de fois j’ai déjà fait ce choix ? Il faut le refaire, à nouveau. Mieux.
J’ai terriblement envie de reprendre mon analyse en ce moment. Mais de faire une didactique. Confusément je sais que ma place est là, dans cet espace de la déchirure, dans la béance. Patricia m’encourage.
Il est peut-être temps de retourner mon écriture comme la peau d’un lapin qu’on dépèce. Il faut que j’appelle Estelle demain. Lui dire que rien n’est grave. Que l’important c’est elle.

J’écris, et à l’instant je reçois un message : une petite fille vient de naître son nom veut dire « cœur ». Jour de nouvelle Lune. La conjonction de la Lune et du soleil. La lumière qui émet, et celle qui peut la recevoir…Noce de lumière…
Je sais que c’est un signe. Le centre, le pur, l’inaliénable… Cœur. Il est dans la béance.

Elle marchait de biais. On ne pouvait pas se rencontrer. C’est l’évidence. J’ai souvent marché contre les évidences. C’était comme une sorte d’exigence. Aller vers le plus impossible, le plus improbable. Et croire que c’était là, dans cette interrogation pathétique que pouvait se révéler mon accord le plus intime à la vie. Mon  consentement.

Je regarde Patricia, elle aussi est à son œuvre. Sculpter cette falaise à main nue et aveugle. On est tous aveugles pour nous-mêmes. Je vois dans ses yeux à la fois la certitude et le doute, mais ainsi l’infini mouvement de la vie, juste au bord des tremblements. Elle cherche la précision du mot pour coller au plus près de l’idée. Avancer, revenir, mouvement incessant pour user la pierre de la vie. Parfois ses mots se suspendent et s’accrochent un reflet de lumière. Assurer sa prise dans la lumière. Papillon. Pensée coquillage qui cherche son centre. Revenir à l’essentiel. L’essentiel, la déchirure. Cette trouée de lumière dans l’océan.

Tout un mois d’évènements en cascade, contre temps sur contre temps, catastrophes, ruptures, pas un jour sans son cortège de désastres.
Ça commence le jour ou je publie le texte sur Marie. Je savais qu’en interrogeant le pur, le net, le clair, les hordes se déchaîneraient. Ça n’a pas manqué. On ne touche pas impunément, même du bout des doigts, un rayon du soleil. Tous mes points sombres on été questionnés. Tous. Sans exception. Jusqu’à l’Autre, incapable d’être dans le déploiement d’une amitié saine. L’autre cherchant des monstres partout et, croyant en trouver, vient buter et trébucher sur son ombre errante sur la lande. L’autre. L’Autre dans son déferlement de haine, qui oublie toute retenue et qui touche enfin le fond de sa vérité

Et pourtant au bout d’un mois… tout est plus clair. Par la force des choses la cohabitation avec Estelle est terminée. L’Autre enterre ou déterre toujours ses mêmes morts, ou ses figures littéraires. . Il fallait la dire pour pouvoir la taire. Maintenant je peux la taire.

Et surtout j’ai mes deux nouveaux soleils, il en fallait bien deux. Il fallait la dire pour pouvoir la taire. Maintenant je peux la taire.

pour ce pays au-delà des nuages.
La déchirure est belle au printemps, c’est sa meilleure saison, la saison des naissances, des aurores, des promesses…
Le sens de ces jours c’est la traversée.

Conrad  dans "Typhon». Il dit un capitaine dans la tempête. Me mettre en face de la vague. Les premières m’ont désaxé. Il faut traverser les vagues. Au début, je voulais éviter. Il n’y a rien à éviter. Si l’on exige le meilleur il faut accepter le pire. Si on croit au meilleur, alors le pire peut venir.
J’appellerai Estelle, pour lui dire que même dans la nuit où elle est, je la vois, parce que cette traversée je l’ai faite déjà, je sais chaque heure de ce qu’elle vit, chaque seconde, chaque éternité du cauchemar. J’en connais tous les recoins.

Je me croyais pauvre alors que j’étais riche. Riche d’une offrande à faire. Riche d’un printemps à venir.  Riche de pouvoir accueillir ces gestes si purs que l’on m’a fait cette semaine. Ces gestes qui m’interdisent de me plaindre des offenses.
Oui, tout s’efforce en nous, et je commence à voir les fils qui reliaient mes derniers textes, cette mise en scène à notre insu des forces qui nous travaillent et nous pétrissent comme un pain qui devra lever et cuire et se fendre pour être partagé.
Franck

26 janvier 2006

...Tre Cavalli....

Elle est revenue à Paris. Comme il y a un an. Presque jour pour jour. Comme un anniversaire. Comme un rituel. Déjà. « Je suis à Paris… on peut se voir dimanche…. ». Elle surgit toujours de nulle part. Sa voix au téléphone est agréable. Une voix amie. Je suis tout de suite bien dans sa voix. « Comment tu vas ?... », « Comme un poisson  qui se noie… mais c’est sans importance ». D’où sorts-tu petite Sandra ? C’est quoi ton pays ? Que viens-tu faire dans mes landes ? Dans mes déserts. En ce moment je suis vent et glace. « Et puis tu me parlera de mes étoiles, comme l’année dernière… ». Pourquoi es-tu là dans mon paysage austère ? Pourquoi traverses-tu ce chemin de broussailles ? Tu sais bien qu’on peut s’y perdre.

Elle était à l’heure. Je l’ai vu arriver de loin, elle courait presque. J’ai vu de loin sa blondeur en bataille arriver dans ce soleil d’hiver. Essoufflée. Avec le bout du nez un peu rouge. La bise. Et tout de suite après, elle a collée son visage dans mon cou. J’ai pensé : un petit oiseau. J’ai pensé : plume. J’ai pensé : grâce. J’ai pensé… déjà elle me prenait le bras. Et nous marchions. Elle n’a pas changée. « Toi, non plus ; tu n’as pas changé. » Je sais qu’elle ment. Mais son mensonge est agréable. Si, j’ai changé. Je suis plus…. Plus loin. Je sais que je suis plus loin… et encore un peu plus perdu qu’avant.

Je me souviens qu’il neigeait l’an denier. Comme dans ce long poème du Hugo : L’expiation. Il neigeait… Il neigeait, il neigeait toujours… Pourquoi j’ai cette neige au bord des yeux. « Après la plaine planche une autre plaine blanche… » Combien de plaine blanches j’ai déjà traversées ? Combien de retraite de Russie ?

En marchant je pensais à ce livre d’un auteur italien Erri De Luca « Tre Cavalli ». Son idée, est que la vie d’un homme, peu se diviser en trois parties, et chacune d’entre elle, représente, en temps, la vie d’un cheval. Chaque homme à trois vies de cheval à sa disposition. Suis-je à la fin de mon deuxième cheval…est-il en train de mourir ?.

Ca y est, il est mort. Le deuxième cheval. Pendant que j’écrivais ce texte…. …………………………………………………………………………………………………

Je reprends. Le troisième cheval, n’est peut-être pas encore né. Peut-être faudrait-il qui ne naisse pas. Entre ces deux paragraphes ; quelques jours. Simplement quelques jours qui se sont ouverts comme un gouffre. Ce n’est pas sa vie que l’on voit défiler. C’est autre chose.

Sandra est repartie. Comme si elle appartenait à une autre histoire. A d’autres mots. Cette année nos corps ne se sont pas rencontrés. Simplement un baiser. Tendre et long. Comme un désespoir ou un effondrement. Lent et profond…..

Dimanche de janvier ensoleillé. Froid. Mais ensoleillé. Couleur de plâtre. Au moment où je marche vers cette exposition de photo avec elle à mon bras, je ne sais pas que mon deuxième cheval est à l’agonie. Mais quelque chose en moi sait. Soleil de plâtre, désagréable au touché. Lisse et grinçant à la fois.

Je n’ai pas aimé ce deuxième cheval. Maintenant qu’il meurt je le sais. Il n’avait pas le sens de l’orientation. Et son trot était dur, cassant, brisant…Il voulait aller vers un truc qu’il appelait rédemption, mais il n’avait pas le sens de l’orientation.

Un soleil de plâtre. Une exposition de portrait d’Isabelle Huppert. Dizaine de portraits tous différents, tous identique, comme si la pléiades de photographes de renoms, n’arrivait pas à entamer le mystère d’un regard ou d’une vie. Identique. La permanence du même. Je pensais au texte de l’agonie de ma mère. Avec ce vaste paysage de neige. Celle sur les portraits avait ce paysage dans le regard. Pas froid, pas chaud. Mais une vaste étendue, longue comme l’infini de la perte. Sandra passe d’une photo à l’autre, pressée. Au fond, cette expo ne l’intéresse pas. Moi je regarde ce visage, qui dit l’intégrité et la permanence, qui résiste à l’envahissement. Un visage qui dit : vous n’aurez que ma présence, que mon « être-là », et rien de plus. Le reste se trouve dans l’infini de ce champ de neige que j’ai devant les yeux, en arrière de la mémoire. Là où il fait froid. Là où je vis. Là où vous n’irez jamais.

Aujourd’hui le deuxième cheval est mort. Il a été achevé. Normal. C’est elle qui a mit la dernière balle. Elle, l’autre. L’autre de mes mots. L’autre de l’impossible. Elle a l’habitude des exécutions. Sommaire. C’est mieux ainsi. L’autre sans visage. J’ai toujours su que cela viendrait d’Elle. Son goût pour la mort. Pour le meurtre.

L’expiation. « Il neigeait… ». Tout est mélangé. A la fin tout se mélange. Elle, Elle arrive à la fin de son premier cheval. Elle ne le sait pas. Si, je crois qu’Elle sait.

Je passe de photo en photo, et Sandra s’ennuie. Elle ne le montre pas. Je voudrais la serrer dans mes bras, mais c’est inutile. Et puis je pense à l’Autre. Au coup de grâce. Voilà, la grâce. La grâce jusqu’à la cruauté. Il faut bien ça pour achever son deuxième cheval. Au moment de l’expo, tout se prépare. J’aurais du comprendre ce soleil de plâtre. Cette lumière rappeuse, au goût fade. Sandra : tu crois que je vais le trouver mon prince à moi ?... et si s’était toi ? Non, Sandra, ce n’est pas moi. Moi je n’existe pas, ou plus…. Je ne suis juste qu’un reflet.

Elle sourit. Je pense à l’Autre, à ce moment précis. Elle aussi n’est qu’un reflet… de nos cerveaux malades, encombrés.

Le cheval tombe. Il relève la tête, ses membres s’agitent et batte l’air. Il souffle, et ses nasaux frémissent. Il essaie de se relever. Il s’effondre. La masse de chair s’effondre. Ses yeux. Je me souviens de ses yeux. Bijou, il s’appelait. Bijou. Vieux Bijou. Une pate cassée. Cassée de partout. Elle va dans tous les sens. Et tes grands yeux savent déjà. C’est la fin, mon brave Bijou. La voiture en te percutant t’a blessé aussi à l’épaule. La chair, les muscles tout ça est à vif. D’abord on ne sait pas, on croit que sera sauvé. Alors on te recoud. Pendant que le vétérinaire passe l’aiguille dans chaque muscle déchiré je rapproche les chairs. J’ai mes mains qui touchent ton os Bijou. Pour la douleur on a mit un tord nez que Frédérique tient de toute ses forces.  Plus tard dans la nuit. Tu prendras un coup de chevrotine dans ta face. Tes yeux savaient tout ça, Bijou, lorsque tu nous regardais. On fut plusieurs à creuser ta tombe. C’était interdit, mais là-bas en Corse dans ces temps, on pouvait décider que Bijou resterait là, face à la mer, et que tu entendrais le galop de tes frères faire résonner ta mort.

Plus tard, nous marchons dans la rue avec Sandra. Elle est bavarde. J’aime ça. Mais j’ai la tête ailleurs. Elle est futile Sandra. Et j’aime ça, aussi. J’ai des hennissements dans la gorge. L’autre de la mort s’approche, c’est inscrit sur le plâtre de ce soleil.

Je suis soulagé. Sans joie, mais soulagé.  Mon deuxième cheval fut un cheval de misère engoncé sous ses harnais…

L’autre de la mort s’approche, maintenant je sais que c’était Elle. L’arme déjà braquée. On savait tous les deux que c’était ça l’issue. La seule ? Il fallait que deuxième cheval meure. Elle savait qu’il faudrait tirer.

Elle l’a fait.

C’est bien ainsi.

Sandra est repartie. Toujours avec son petit sourire triste.

Elle, Elle l’a fait.  Elle a tué mon deuxième cheval. Comme Elle tuera son premier à Elle. Bientôt. Elle rencontrera le silence.

Il faut que le troisième cheval naisse. Le premier a appris ce qu’il ne fallait pas, le deuxième a désapprit. Le troisième volera… je le sais déjà…j’ai des morceaux d’ailes plantés dans la chair. d'Elle.

Franck

25 janvier 2006

...ce qui vous reste....

Il y a comme ça, même au cœur de l’errance comme un sentiment d’urgence, d’imminence. La mise en place d’un certain ordre au très fond du désordre. On le reçoit comme de l’acharnement. Table rase. Il faut que rien ne subsiste.

Le vide se met en ordre.
Il ne subsistera rien.
Et c’est mieux ainsi.

Ni remords.
Ni regrets.
Rien.
A
Peine
Se souvenir.
Simplement la trace.
Comme une ombre de plus.
Jusqu’à ce que les ombres nous recouvrent.
Me revient la lancinante complainte des hommes sans noms, comme si ma mémoire avait voulu garder ces mots. Juste ces mots. Comme s'ils devaient servir de tout tempd pour aujourd'hui...

Graver la pierre de nos souvenirs. Au burin des haines reçues. Au poinçon des oublis. Et les mateaux frappent l'indiférence...

« Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste
Donnez-moi ce qu'on ne vous demande jamais.
Je ne vous demande pas le repos
Ni la tranquillité
Ni celle de l'âme, ni celle du corps.
Je ne vous demande pas la richesse
Ni le succès, ni même la santé.
Tout ça, mon Dieu, on vous le demande tellement

Que vous ne devez plus en avoir.
Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste.
Donnez-moi ce que l'on vous refuse.
Je veux l'insécurité et l'inquiétude.
Je veux la tourmente et la bagarre
Et que vous me les donniez, mon Dieu, définitivement.
Que je sois sûr de les avoir toujours,
Car je n'aurai pas toujours le courage
De vous les demander.
Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste.
Donnez-moi ce dont les autres ne veulent pas.
Mais donnez-moi aussi le courage
Et la force et

la Foi. »

La seule prière qui fut entendue.
Comme quoi Dieu écoute parfois.
Il suffit de savoir lui demander.
Franck

20 janvier 2006

Un corps si étroit.....

Le plus souvent nous ne parlions pas. Il y avait comme un rituel des visites dans sa chambre. Nous nous succédions. Un par un. Il y avait la chaise à coté du lit, pour ma grand-mère. Sa mère. La chaise des larmes sèches. Et puis il y avait le fauteuil, pour l’autre grand-mère. Le fauteuil des histoires. Elle disait « Maman, racontez moi une histoire…. » Elle appelait sa belle-mère « maman ». Ca se faisait, avant. Claire savait raconter les histoires. Une conteuse sans le savoir. Claire avait la voix haut-perchée et le rire éclatant. Et le sens de la dérision, comme celui de la fatalité. L’arthrose lui avait tordu toutes les articulations, les pieds, les genoux, les hanches, les doigts. Et puis elle avait Georges, comme si sa croix n’était pas assez lourde. Georges le fantasque, l’iconoclaste, Georges le poète des arbres et des animaux. Claire comptait plus sur sa canne, que sur Georges. Le fauteuil c’était mieux pour elle. Claire avait toujours une anecdote à raconter, dans une auberge il se passe toujours quelque chose. Toute l’humanité défile dans une auberge. Alors Claire racontait. Souvent quand elle riait cela déclenchait des quintes de toux. Heureusement elle ne riait pas souvent, sauf avec Claire. Les autres s’asseyaient sur le lit. Elle ne tenait plus beaucoup de place dans ce grand lit. Elle ne froissait même plus les draps. Elle n’avait déjà plus de pesanteur dans ce monde. Il neigeait. Dehors il neigeait. Sans joie, l’effritement lent du ciel qui arracherait ses dernières peaux. Confettis de silences glacés. Presque trop lourds au regard. Noël approchait. Il neigeait. Dans sa chambre la chaleur était étouffante. Les carreaux étaient recouverts de condensation, comme un voile de petites perles opaques et tristes. Parfois je passais ma main sur la vitre et je voyais la neige, et l’immense tilleul. Et derrière les ronflements, les raclements de sa respiration. Je sentais son regard sur moi. Mais souvent nous ne parlions pas. Parler l’épuisait. Alors il fallait choisir les bonnes paroles à dire. Ne pas se perdre dans les détails. Pour le reste les regards devaient suffire. Sa main était posée sur le drap. Sa main. Ce qui reste d’une main, une fois que la chair, le sang l’on quitté. Ce qui reste d’os et craquement. Avant ses mains étaient magnifiques, plus jeune elle avait été manucure, puis après esthéticienne. Alors les mains elle connaissait. L’entretient des ongles. Limage, ponçage, gommage. La petite navette de daim qui me fascinait tant, et qu’elle utilisait pour faire briller les ongles. Le petit bâtonnet de bois, pour repousser les peaux, les pinces en tous genres. Les vernis, les couleurs. Elle s’appliquait sur chaque doigt, à colorer, à peindre sans déborder sur la lunule. Sa main était posée sur le drap. Et je n’osais pas la prendre. Elle semblait si fragile cette main. Il fallait la pommader pour que les os ne crèvent pas la peau froissée, fripée. Et les veines gorgées d’un sang noir et lent et brûlant. Tes pauvres mains maman. Qui ne savent même plus prier, sinon être là encore un peu. Il neigeait. Et la neige en tombant recouvrait l’immense coupole chauve de l’immense tilleul. Et notre immense tristesse. Silencieuse. De la mort blanche qui avance à pas mesuré, certaine de sa victoire, lent traineau sur la neige. Elle a déjà pris tes mains et ton visage. Sauf tes yeux maman. Sauf tes yeux. A pas mesurés sur cette plaine blanche, ou chaque jour fait la trace plus profonde comme des veines vidées de leur sang. Pendant nos instants, je restais assis sur le lit à coté de toi. Et nous nous regardions, vidés de nos paroles, vidés de la langue qui aurait pu les dire. Il est des pays trop froids pour que les mots adviennent, il est des heures trop fragiles pour porter la voix. Alors il restait le regard dans lequel on serrait chaque seconde comme des fruits, qui déjà, auraient donnés tous leurs jus. On était dans ce pays lisse et froid, sans borne, sans lendemain, sans attente. Sans rien. Lisse et froid, comme du métal. Quand l’attente à déjà rendu l’âme. Il neigeait maman, et cette neige nous la mangions en silence à nous en faire casser les dents. Mais en silence, puisque ce pays de la chambre où nous étions, était inhabitable. Parfois je t’aidais à t’asseoir, mais tu ne tenais plus. Chaque articulation semblait se disloquer, j’en profitais pour prendre tes oreillers et pour les regonfler. Et ton corps se déposait, à nouveau sur eux, sans à peine les déformer. Et ta main d’os se posait sur ma figure que tu touchais comme pour la reconnaître une nouvelle fois, et je sentais les tremblements de ta vie, et je sentais les tremblements de la mienne, maman. Nous n’étions rien de plus que ces tremblements. Et ces soupirs à peine soufflés, dans ce temps arraché, calciné, dévasté. Car chaque seconde nous était volé et il fallait en gagner d’autres, et il fallait en trouver d’autre pour avoir la force de trembler encore. Il neigeait, maman. Et la blancheur se dessinait sur ta peau comme en transparence. Tu étais ce vaste champ de neige au-delà de la mort. Et je voulais mourir de ta mort, aussi. Tu comprends, maman. Mourir avec toi, dans la blancheur de cette neige qui tombait comme un sacre. Le plus souvent nous ne parlions pas. Tu voulais simplement que j’approche ma tête pour que tu puisses poser tes lèvres sur mon front. Tu voulais ma chaleur, et je prenais la tienne. Combien de fois nous avons fait ces gestes pour se dire sauvé, un tout petit instant, de nos déchirements ? Ma tête bercée entre tes os, ma tête sur ta poitrine essoufflée et pantelante. Ma tête posée sur cette horreur sublime. Sur cette neige épuisée, qui n’en fini plus de tomber sur nos vies. Dans le délabrement silencieux du ciel de cette chambre surchauffée par la fièvre du temps dans ses ultimes bruissements. Il neigeait, et dans le grincement du parquet on entendait les clameurs d’une autre rive ou les foules vont en cortège se perdre dans les champs d’asphodèles. Chaque regard était un froissement de plus, et la pâleur des sourires disaient de long gémissements, ceux qui vont en glissant sur les étendues neigeuses, au-delà des fleuves, au-delà des déserts, bien après nos vies et nos lamentations, comme les longues supplications qui tombent dans l’oubli. Il neigeait et nous étions dans cette intimité silencieuse et brûlante à veiller sur nos morts inlassables, nos morts en infusion dans chaque grain de lumière, dans chaque bouffée d’air qui te manquait peu à peu. Respirer, une fois sur deux, une fois sur trois, une fois sur moi, respirer de temps en temps, de moins en moins souvent, jusqu’à très rarement, jusqu’à ces instants où le feu de tes yeux vacillait, proche du noir, avant de repartir avec l’hésitation d’un animal blessé. Les étoiles, aussi, respirent mal, maman. Je le sais, je les ai vu ; la nuit, on les entend hurler, on entend leurs souffles rauques et chuintant. Respire encore, maman… encore… encore une fois.
Il neigeait, sous nos peaux, il neigeait sur cet immense tilleul aux milliers de ramures noires, noires comme un immense poumon mort soufflant encore son sang et ce qui reste de vie dans cet instant du soir.
Il neigeait, pour adoucir la chute que fait l’âme en tombant au fond du corps. Il nous fallait aller à l’essentiel, au plus direct, bien après toute les questions. Rassembler le tout de la vie, en des mots de rien.
Tu aimais ma lecture, parfois hachée, des poésies que je te lisais. Et ma voix chevrotait légèrement, et tes yeux embrasait cette chambre, et cette chambre allumée jour et nuit, éclairait cet immense tilleul, et la neige qui tombait.
« Pardonne-moi… pardonne-moi mon grand… » Ce sont les derniers mot qu’elle m’a adressé. Et j’ai serré l’os qui caressait ma joue comme le trésor le plus fragile qui n’est jamais existé. Il faut porter le pardon des morts. C’est lourd. Mais c’est plein de lumière. C’est lourd comme la neige qui tombait et qui au loin faisait un bruit d’enfer.
Comme la neige, qui tombait…. Qui tombait…..dessinant dans la nuit, pour ton corps si étroit, un si grand escalier, qui montait… qui montait…comme la dernière prière que je n’ai pas su bien faire…. Tout là-haut… par delà les nuages…. Derrière la nuit. Il faut porter le pardon des morts. Le porter en silence sous les grands tilleuls et les déposer sur la neige blanche pour que vienne le printemps.

Franck

20 janvier 2006

Ce matin........

Drôle de journée hier. Il faut bien en passer par les choses inévitables. Ma « logeuse », m’a donnée mon congé. Huit jours à peine, c’est un peu court. Mais elle est pressée. La nouvelle est arrivée par texto. C’est mieux par texto. Ca fait moderne. Hier au soir, en rentrant, impossible de parler avec elle. La première bouteille était vide. La deuxième presque vide. « J’ai bien reçu votre message Estelle, quoiqu’il arrive je serais parti la semaine prochaine… d’ailleurs,  si cela avait été possible je serais parti ce soir… ». Elle a essayé de m’expliquer… une histoire compliquée… les mots ne venaient pas… elle cherchait…. Rien ne venait…  Nous en sommes restés là. Drôle de journée. Hier.

Ce matin un autre texto, aux aurores... des mots clairs, généreux, des mots qui disent demain avec le ciel qui va avec... unlong texto, envoyé par une personne qui tend la main, parce qu'elle sait que c'est là que se tien le coeur. Dans la main.

Les jours se suivent mais ne ressemblent pas... pas toujours.

Ce matin, dans le métro, je lisais au hasard du recueil… Neruda… oui, toujours… depuis des mois j’ai les deux mêmes recueils dans mon sac…

Je suis tombé sur celui-là. Allez savoir pourquoi j’ai eu envie de le mettre ici…

Alors voilà….

Franck.

L’OUBLI

Tout l’amour dans une coupe

grande comme la terre, tout

l’amour – étoile et épine –

je te l’ai donné, mais tu as marché

avec tes petits pieds, avec tes talons sales

sur le feu, et tu l’as éteint.

Ah ! grand amour, petite aimé !

Je ne me suis pas arrêté dans le combat.

Non, je n’ai pas cessé d’avancer vers la vie,

vers la paix, vers le pain pour tous,

mais je t’ai levée dans mes bras,

je t’ai fondue à mes baisers

et regardée comme jamais les yeux d’un  homme

à nouveau  te regarderont.

Ah ! grand amour, petite aimée !

Mais tu n’as pas alors pris l’exacte mesure

de celui qui avait choisi, gardé pour toi

le sang, le blé et l’eau

et tu l’as confondu

avec le frêle insecte tombé sur tes genoux.

Ah ! grand amour, petite aimée !

N’attends pas que je me retourne

pour te regarder au loin, reste

avec ce que je t’ai laissé, promène

ma photo trahie, moi

je vais poursuivre mon chemin qui est d’ouvrir

de large voies contre l’ombre, de rendre

douce la terre, de partager

l’étoile pour ceux qui arrivent.

Reste en arrière.

Car la nuit est venue pour toi.

L’aube peut-être

nous permettra de nous voir.

Ah ! grand amour, petite aimée !

(Pablo NERUDA)

5 février 2006

Ce grand champ de neige.....

Recherche du lieu. Géographie impossible. Cartographie de nos vies, de nos actes. Impossible chemin qui s’enroule en forme de destin. Impossible traversée du sens. Besoin de nommer, de dire ce qui n’a pas de nom, ce qui n’a jamais été dit. Relevé cadastral dans le champ vacant des rêves, des désirs, du temps qui se déploie. Resituer les mots dans un espace, une localisation. Ils faut les ancrer dans la chair vivante. Encrer le désossement de la parole.
Jamais rien n’est dit. Il faut s’en convaincre. Puisque la vérité se trouvent dans l’entre-mot, dans l’entre-texte, dans cet élan de nous qui nous échappe et qui pourtant nous révèle. Sans nous. Dans notre absence même. Qui nous condense.
Qui nous recouvre. Linceul de la langue.
Hors-lieu qui s’agrippe au parois vertigineuse de la mémoire.
Frottements des lieux impossibles sur l’arrête d’un temps impossible. La déchirure c’est le premier lieu, grand vortex pour cette traversée impossible.
Impossible comme l’ultime forme de notre devenir. Notre dé-présence. Notre dé-naissance.
Quand il n’y a plus rien il reste le mouvement. Le seul mouvement. L’invisible mouvement. Comme le vague qui résume l’océan. Insaisissable vague que rien ne fixe. Qui est là, sans être là, qui est déjà ailleurs. Mouvement incessant de retour, de redéploiement. Déséquilibre du vivant à la recherche de son centre, de son lieu fictif. Centre de gravité. Gravité. Grave. Comme la pesanteur de la joie.
L’écriture dessine les contours de ma peau. En creux. Par défaut. Le vivant se révèle là, dans le silence. Un silence pochoir. Qui cache et révèle. Qui tait mais donne à entendre.
Oppositions des formes pochoir qui se répondent à l’inverse d’elles-mêmes. Là, dans la béance. Lieu suture, lieu coupure.
Ici il n’y a pas de vérité. Seulement une résonance. Le corps qui résonne avec la chair des mots. Avec le mouvement. Le balancement des vagues dans le corps. Lent. Comme un labour profond qui trace les dessins de la cicatrice. Un labour qui va chercher la terre d’en-bas. La terre maudite. La terre noire. Celle des moissons futures.
Jamais rien n’est dit. Hormis le mouvement, l’élan vers une forme qui nous échappe toujours.
Depuis quelques semaines, mes textes chuchotent entre eux. Ils se répondent dans un espace nouveau. Textes. Sous-textes. L’espace de la déchirure. Lieu des métamorphoses. Les textes construisent une forme que je ne vois pas encore. Une matrice invisible. Forme pure du mouvement. Comme si les bords de l’infini s’agrandissait dévoilant des étendues nouvelles et des profondeurs étranges. Je ne peux que m’accrocher au mouvement, au seul rythme. Au brassage des eaux. A la scansion. A la stridence.
Sortir du ventre des mots, de leur chaleur, accoucher d’une autre respiration. Une autre chair. La déchirure, comme la forme pure de l’avènement.
Je suis sur la coupure. Juste là. A l’endroit où tous les mots ont été épuisé. Accepter cet épuisement. Consentir, à ce grand champ de neige, et aux cendres. Consentir à l’hémorragie. Lent cheminement du renouvellement. Marche vers l’aube. L’aube qui sacre la fin de l’épanchement de nuit. L’enfin, de la fin.
L’aurore arrache les derniers lambeaux de nuit, sa parole vivante ouvre sur un nouveau baptême, l’alliance rayonnante de la lumière et du printemps, noce du jour et du consentement.
J’ai traversé ce grand champ de neige, ni vivant, ni mort… autre…
J’ai traversé ce grand champ de neige afin que s’épuise le passé.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour que chaque mort trouve sa place. Sa juste place.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour rejoindre la rive des vivants.
Innocent de rien, mais le pas plus pesant. Comme la joie : grave. J’ai devant moi un océan et cette lumière qui troue les vagues, et ce mouvement vers l’aurore calme, comme un premier matin.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour blanchir ma parole et pour pouvoir l’offrir lavée, nettoyée, purifiée.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour changer de saison.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour ouvrir la déchirure. Pour la bénir aussi. Et l’aimer, puisque c’est le sens de demain. Puisque c’est le seul endroit habitable. Puisque c’est mon lieu. Le lieu des résurrections. La déchirure comme seule naissance possible.
J’ai traversé ce grand champ de neige enfonçant mes mots jusqu’à la perte du sens, grelottant d’effroi, glissant d’un vide à l’autre.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour voir fleurir un grand champ de blé piqué de rouge par le frissonnement des coquelicots, bruissant de bleu par la source d’eau claire….
Franck

 

31 décembre 2005

NARCISSE.......

Il y a des moments de grâce. Quelque chose qui saisi l’intérieur. Une main qui empoigne vos tripes et vous assèche de toutes vos eaux. Comme ça. Dans l’instant. Vous lisez et brusquement plus rien n’a d’importance. Vous lisez et vous vous dites : « Il se passe quelque chose ici… », dans ces lignes, que vous lisez et relisez, comme si elles renfermaient tous les secrets.

Il y a des moments de pur bonheur de lecture, même si ce bonheur est douloureux, puisque ce n’est plus seulement de la lecture. Puisque tout notre être s’engage dans un mouvement irraisonné. On a honte d’abord. De ce plaisir. Indécent ce plaisir. Pourtant il est là. On a honte d’être dans cet intime dont on se sait indigne. Ça ressemble d’abord à une perte. Comme dans la chute. Quelque chose de brutal. La même sensation, l’instant où je sors de l’avion. Brassage des chairs et de la pensée. Je tombe. Dans le texte. Dans les mots. Dans la vie qui gonfle, dans cette excroissance de vie, dans cette boursouflure de vie, dans cette abondance de vie. Il y a comme un appel. Je tombe dans le texte et brusquement je n’ai plus envie de me raccrocher. Je veux m’effondrer sans fin. Dans ces mots. Dans ses mots. Je veux comprendre cette impression. Voilà, c’est une chute vers le haut.

Il y a des écritures qui vous excluent. Elles se suffisent à elles-mêmes. Et puis, il y en a d’autres qui vous accueillent. Celle-ci accueille. L’encre qui les inscrit est rouge sang. Rouge vif. Rouge vie. Les mots disent la vie impossible, l’impossible image d’une enfance perdue, l’impossible monté vers la parole. Une parole en escalier qui monte. Les mots disent l’humiliation et l’écoeurement, et l’impossible de l’amour à dire et a faire. Des mots échardes, des mots barbelés, des mots murailles, des mots forteresse écroulée. Oui, elle dit des mots de souffrance et de douleurs insupportables à décrire. Pourtant entre chaque ligne d’autres horizons. Pourtant les mots nous disent plus, parce qu’il nous accueillent. Ils nous invitent. Ils nous invitent à entendre et peut-être à nous recueillir. Ils nous invitent à grandir et à nous éventrer de nos faiblesses. Comme s’il y avait une issue dans cette écriture.

Il y a dans vos mots madame, une infinie générosité. Quelque chose qui na pas été entamé par les boues et les cloaques de la vie. Il y a quelque chose d’intact. Il y a un socle dur et pur.

Souvent je m’interroge sur l’écriture, sur son sens, sa valeur. Vous êtes la réponse à toutes ces questions. Votre geste d’écriture a une telle limpidité, une telle authenticité. Une telle vérité. Une présence désarmante.

Madame, j’ai avancé dans vos mots pas à pas. En silence. Et j’ai relu. Toujours en silence. Et avec gravité. Pour laisser venir à moi l’émotion. Pour laisser venir à moi la vague. Accueillir votre offrande, en préparant la place en moi. Quelle place immense vous prenez madame ! Vos mots n’ont pas besoin d’être criés, ils se disent seulement, et en les disant à haute voix, en prononçant chaque mot, chaque syllabe, on se rend compte que les choses du monde vont un peu mieux. On se dit, puisque vous existez comme cela, dans cette parole là, alors les choses du mondes ne sont pas complètement désespérantes.

Il y a des écritures qui prennent qui gardent. Elles sont prédatrices. Et puis il y en a d’autres qui rendent. Comme la votre qui nous rend à nos devoirs premiers, qui nous rend plus digne, puisqu’accepter de vous lire c’est devenir plus homme, plus humain. Un peu plus à chaque mot, à chaque ligne.

Vous dites une expérience terrible. Qu’en dire ? Sinon, vous écouter. Mais que vaudrait cette expérience sans cette voix qui la dit, cette voix qui s’est assez dénudée d’elle-même pour réinventer une virginité, une transparence, une tremblante. Vous restituez plus qu’une expérience mais quelque chose d’universel. Vous nous donnez la chance de nous sauver, et surtout la force de croire encore un peu. Juste assez pour vouloir continuer.

Souvent je suis dans les affres du doute, mais votre écriture me rassure parce qu’elle dit un chemin possible, acceptable. Certes, où les cicatrices saignent toujours, où rien n’est gagné d’avance, où rien n’est vraiment encore guéri, mais où l’on sait que tout pourrait l’être. L’humanité dont vous parlez, madame, vous êtes allée a chercher loin, profond, et elle a encore le goût de votre sang et la forme des échardes qui sont plantées dans votre chair, mais elle est là, dressée et digne, dans une fore démesurée. Alors je vous retourne le compliment que vous faisiez à Elle : « Elle est ce que je voudrais voir fleurir sur vos chemins… ». Cette phrase vous va bien. Elle dit la fleur, sa fragilité, ses couleurs, son parfum et le chemin, qu’il soit d’errance ou de labour, qui soit de joie ou de labeur, elle dit nos marches insensées et nous rappelle à la vigilance, à être attentif, car sur les talus de nos désespoirs poussent les fleurs incomparables.

Je sais bien madame, qu’au-delà des mots que vous prononcez il y a une souffrance aigue, véritable, prégnante, qu’il y a l’impossible paix, l’impossible rémission, j’entends bien les jambes lourdes qui montent cet escalier de misère, et j’ai honte de vouloir vous dire merci de livrer cela, oui, j’entends bien l’inaccessible forteresse d’où votre voix s’échappe et pourtant j’ai envie de vous dire merci. Parce que si être humain c’est appartenir à votre humanité, alors je veux bien être humain. Parce que boiter avec vous semble la meilleur façon de rétablir l’équilibre désastreux de nos vies.

Merci Marie http://narcisse.hautetfort.com/

Franck

29 décembre 2005

Ferme les yeux......

C’est quoi l’amour ? Elle demandait. C’est comment... faire l’amour ? Elle voulait savoir. Pas la technique, mais l’amour...

Alors vint le temps où il fallut réinventer l’acte. Redéployer les corps dans leurs chairs. Où il fallut oublier, effacer toute la mémoire et tous les gestes. Réinventer la présence. Réinventer le lieu.

Se retirer définitivement de soi.

Sans force et sans faiblesse. Revenir à l’unique. A cette chose première. A cette chose dernière. Et se préparer à toucher les deux extrêmes de la joie et de la douleur. Et à condenser chaque respiration dans le ralentissement du temps, et à condenser le désir en lenteur pure.

Chaque caresse devra atteindre la profondeur des océans, chaque soupir portera un peu plus loin la soif. C’est le temps mon amour des corps nus. C’est le temps des grandes moussons, et de nos pertes souveraines.

Alors il est temps que tu acceptes que mes étreintes te rendent ta substance, te rendent à tes premiers tremblements. Et que mes baisers te lavent de tous les baisers déjà donnés, ou pris, ou volés, ou arrachés, ou déterrés.

Je te veux nue comme tu ne l’as jamais été.

Pas ouverte, pas éventrée. Non. Nue. Pudiquement nue, et droite, et fière, et digne, et immensément forte, et immensément nue. Car que valent mes baisers parmi tous ces baisers, que vaut mon offrande, à toi à qui tout fus volé.  Que vaut la pureté de mon regard sur ta chair trop souvent convoité. Et que valent des serments pour toi qui fus si profondément trahie.

Comment réinventer la nudité pour toi qui fus si souvent dénudée.

Comment te dire ou te tendre mon désir, à toi qui fus si souvent désirée.

Comment avancer une caresse vers toi, qui fus tant caressée et si mal caressée.

Comment faire du nouveau avec tous ces soupirs anciens, ces plaintes, ces gémissements.

Alors ferme les yeux. Apprends mon silence. Laisse-le glisser sur ta peau. Laisse-le couvrir ta poitrine et s’arrondir sur ton ventre. Laisse-le glisser dans tes chairs. Apprends mon souffle sur ton cou, sur tes cuisses, sur tes reins, laisse-le courir au profond de ta vie, au bord de tes eaux.

Alors ferme les yeux et apprends ma bouche, mes lèvres, souviens toi de chaque temps de la caresse comme un piano se souvient des notes qui l’on fait sonner. Laisse venir ta peau à mes doigts, vague après vague, plaisir après plaisir, attente après attente. Comme une tentation longtemps refusée. Creuse, frémis, comme ces eaux des grands lacs qui s’irisent, se rident et se plissent lorsque les vents du nord les pénètrent.

Ferme les yeux et respire ma clameur et la grâce d’un instant qui ne doit finir. Gonfle ta chair de ma confiance. Devine ce mouvement qui t’enlace et t’espère, entends le froissement de nos silences qui nous ajustent.

Sois le mouvement même de mon appel.
Sois la réponse à ma main qui t’interroge. Agrandis l’ombre de ton mystère pour le brûler de sa propre révélation.
Sois le corps avant le corps, la chair avant la chair, sois la source miraculeuse, soit l’amour de mon amour.
Ferme les yeux comme si tout était advenu. Comme si tout était là, enfin, dans cet espace clôt et pourtant sans borne. Comme si tout était là dans l’espace incendié de mes doigts sur tes seins, de l’espace océan de mon ventre sur ton ventre. Comme si le feu naissait du mélange de nos eaux lustrales. Déploie ton corps, accepte la forme de mon vertige, de ma folie, de mon appel et de mon cri. Fais-moi naître maintenant, puisque j’accepte de mourir maintenant.
Ferme les yeux et guide-moi vers toi. Apprivoise mon geste. Donne-lui l’élan de ta joie. Donne-lui la direction de ton étoile, de ton ciel. Non je ne pleure pas. Non, tu ne pleures pas. Non, ou si peu alors, comme une neige de décembre.
Défais-moi du froid glacé de mon enfance, défais moi des pluies, défais-moi de tous ces jours où je t’ai attendu, de tous ces jours de peur, de mélancolie. Défais-toi de tous ces regards qui t’on percés, de tous ces mots qui t’ont éventrée. Défais-toi de ton nom. Défais-toi de tous ces lambeaux de cauchemars.

Ferme les yeux et défais toi, comme moi je suis défait.
Ferme les yeux et accepte que je puisse être ton offrande. Sacre-moi du bout de tes doigts. Accepte que nos corps puissent parler plus que nos mots. Deux corps dans le mouvement simple de leur vie, deux corps avant le dernier saut, avant l’envol, dans leur seule présence dépouillée.
Laisse-moi remonter les grands fleuves de tes jambes.
Laisse-moi rejoindre l’estuaire au plus haut de tes cuisses.
Laisse-moi brasser tes eaux et pousser dans tes chairs d’interminables mascarets.
Laisse-moi être au plus près de l’écume, accepte l’enlianement de nos membres et l’infini pesanteur du sang qui ralenti et l’infini douceur de l’abandon consenti.
Ferme les yeux et sent les astres te tirer par les épaules, laisse la terre remonter dans tes os. Respire ce temps d’avant, laisse-le entrer lentement dans tous tes soupirs, laisse la fièvre agir, accepte que la torpeur éclatante brise nos chaînes.

Mon amour c’est le temps où les chairs se traversent en remontant les sentiers du désir d’un pas sûr et conquérant.

Ouvre les yeux mon amour, c’est l’heure de cueillir la fleur sanglante de nos âmes tremblantes. 

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