Il y a dans l’inachevé une absolue tristesse. L’inachevable dans l’inachevé vous rejette dans un exil sans retour. Quelque chose en nous ne rejoint plus le monde. Quelque chose en nous se détache, se défait. Coquillage usé, abandonné après la marée. Il y a dans cette image du coquillage une désolation. Quelles que soient sa beauté, la nacre, l’irisation, il est là, arraché. Infiniment mort. Vidé de sa chair. L’inachevable dans l’inachevé nous amène à l’endroit des marées qui déposent des coquillages usés sur une plage dévastée, affligée. L’inachevable en moi, c’est la mort qui s’infiltre, c’est la nuit qui grandit, c’est la fin avant la fin. C’est la mort qui parle dans le vivant qui se tait. Il faut s’imaginer marchant sur le chemin. Toute notre vie, nous errons de point en point, de source en source, de printemps, en cerisier fleuri, chacun à sa course, chacun sa direction, chacun à son pas, ses futaies ombreuses, ses vallons, ses plaines lumineuses. Mais derrière nous marche une ombre invisible et lointaine. Le temps passe. Au début, on ne voit pas l’ombre. Elle est loin, insignifiante, dérisoire. Elle est l’inachevé. Mais elle est loin. Alors, on continue. Sans faire de bruit, elle se rapproche. Insidieuse. Lentement, elle se rapproche. Elle est toujours l’inachevé. Mais on ne le sait pas. On ne le croit pas. La beauté des saisons, les sourires complices, les baisers volés vous aveugle, les amours, les fraternités du voyage vous font tout oublier, jusqu’à l’inachevé qui marche au loin derrière vous, qui se rapproche, toujours un peu plus. Puis un jour, un jour plus clair qu’un autre, au détour d’un quai de gare, vous voyez dans les yeux de celui qui s’en va l’ombre qui vous suit depuis le début. L’inachevé s’est rapproché, il est si près que l’on peut le voir dans le regard de l’autre. Car c’est toujours l’autre qui désigne l’inachevé derrière vous. Maintenant, il demeure là. Il ne s’appelle plus l’inachevé. Il est l’inachevable. Son ombre recouvre votre ombre. Désormais, il est là, en vous accroché à chacun de vos gestes, à chacun de vos rêves. Il est la couleur des choses et du temps. L’inachevable prend la forme de vos mots, il devient la voix. Le murmure au fond du ventre, il n’est que sa présence ombreuse dans votre sang. C’est toujours l’autre, qui vous dit au creux de l’oreille : « Ne te retourne pas… Ne dis rien… » Les trains s’en vont, les quais de gare se vident. Puis l’inachevé devient l’inachevable. L’inachevable transforme l’ordre des temps. Il supprime le futur de votre voix, l’autre, le semblable parle au passé, au passé simple, composé, antérieur… Il ne reste qu’un présent à partager : c’est le nom de l’infinie tristesse. Une concordance des temps impossible.
L’instable et le fugitif. Il connaissait tous les mots de son malheur, il les avait prononcés tant de fois. Nommer, c’était sa façon de croire en l’éternité. Non pas que l’éternité l’intéressât particulièrement — il était bien trop usé pour imaginer le sans fin de cette usure —, mais la mort inévitable submergeait chacune de ses heures. Alors, écrire était devenu comme ces chansons d’enfance destinées à conjurer les peurs. Dire, ce n’était pas sortir hors de soi, c’était incorporer. Annuler les distances. Maintenant, il en était sûr, écrire, c’était le corps du Christ, car la voix du texte est dévoreuse. Alors, il se disait que nommer, c’était manger ses peurs, comme l’hostie du verbe. C’était les apprivoiser et déjà commencer à les aimer. Peut-être. Nommer est un travail solitaire et silencieux. Douter. Il doutait de tout. Il savait que douter ce n’est pas ne pas avoir de certitude. Douter, c’est n’en avoir qu’une seule. Il doutait de tout, sauf au moment de l’écriture où le sentiment d’une évidence l’étreignait, aussi puissante que fugitive. Au bout du compte, tout aggravait la conviction désastreuse de sa précarité. Écrire nourrissait la forme la plus achevée de sa mélancolie. Le réel, le vécu, le vrai, le tangible, l’irréfutable étaient bien là. Trop sans doute. Le monde, ses guerres, sa désagrégation, son quotidien, sa banalité, ses foules bruyantes, sa sauvagerie, sa suffocation, son aveuglement, il en était, bien sûr, traversé. Bouleversé, même. Alors, pour ne pas être écrasé, il opposait à ce monde si présent ses landes intérieures si évanescentes. Il croyait qu’écrire, était la dernière forme d’une sorte de résistance. Une résistance à l’état brut. Effacer ce qui tentait de le broyer. Alors, désormais il connaissait tous les mots de son malheur. Un à un, il les avait incorporés. Il en avait épelé chaque lettre. Il les avait prononcés dans le recueillement. Il avait même bâti sa solitude autour d’eux. Chacun se tenait comme une ile dans son océan. Il avait fait le rêve fou d’agrandir assez chacune de ces iles pour qu’elles se rejoignent toutes. Toutes. Écrire était cette tentation d’établir un continent aussi vaste que l’océan. Un continent né de sa voix. Agrandir chaque mot pour qu’il rejoigne, pour qu’il déborde, pour qu’il rencontre, pour qu’il engendre. Chaque rêve devait avoir la consistance d’un roc, et pour cela il fallait mâcher longuement la parole des mots. Incorporer pour annuler la distance, le temps. Nommer, nommer sans cesse, pour aggraver la tension du néant. Il égrainait son chapelet païen non pour la vie éternelle, mais pour l’éternité de la vie, non pour sa vie à lui, mais pour la vie tout court. Nommer, et tout d’abord éteindre la vieille parole par de très longs silences. Alors, il avait inventé ses paysages de miséricorde. Le tout premier : la mer. Parce que la mer est par nature mélancolique. Puis il y eut les vagues, les marées. Puis les landes brumeuses, sauvages, puis derrière les grands champs de neige sans fin, tristes, affligés, découragés. Les chemins errants, les talus, les champs de blé. Et toujours les vagues incessantes comme si déjà la mort le berçait. Ses décors n’avaient pas de vraies formes, ils épousaient l’horizon. La métaphore, c’est tenter une connivence. C’est espérer une réconciliation. C’est appeler une fraternité. Inventer du vivant pour un mort. Donner du souffle au dernier souffle. Il connaissait tous les mots de son malheur, il les avait prononcés tant de fois. Géographie de l’absence, du retrait, entre mémoire et oubli. Il avait dit la menace, le sans fin, il avait dit le fragile, le désastre, et l’effondrement. Chaque fois, il avait dit la vacuité infinie de toutes choses, chaque fois il était tiraillé entre l’urgence et la lenteur. Il avait dit l’impossible, l’inaudible, mais toujours l’errance et la désespérance revenaient. Il avait dit le vertige, la chute, avec l’écrasement qui s’en suit, la déchirure brulante. Il avait dit l’attente, les grandes passes de silence. Mais toujours : l’usure, la déperdition, l’à rebours. Il avait dit : la parcimonie aussi, la patience insondable, démesurée. Chaque mot était une ile débordée, une ile posée sur son horizon mélancolique. Chaque mot était un voyage perdu. Chaque mot épuisait un peu plus son sang. Alors, désormais il connaissait tous les mots de son malheur. Un à un, il les avait incorporés. Il en avait épelé chaque lettre, il les avait prononcés dans le recueillement, il avait même bâti sa solitude autour d’eux. Chacun se tenait comme une ile dans son océan. Il avait fait le rêve fou d’agrandir assez chacune de ces iles pour qu’elles se rejoignent toutes. Toutes. Écrire était cette tentation d’établir un continent aussi vaste que l’océan. Qu’y a-t-il après les mots ? Qu’y a-t-il après les iles ? La disgrâce est-elle la seule issue ? Sans doute faut-il consentir. Consentir comme la première prière. Consentir, c’est déjà un regard de bonté posé sur notre vie. C’est s’ouvrir béant au pire et au meilleur. C’est n’être exempt de rien, mais encore capable de tout. Consentir, c’est le premier mot après le dernier mot. C’est le premier nom de la passion.
Nous écrivons toujours sur une page de nuit. Une page entièrement noire. Parfois, nous grattons assez fort le noir pour faire apparaitre le blanc de la langue. Parfois, aussi, nous grattons trop fort. La page se déchire, la nuit saigne, la parole meurt avant d’être dite.
* Ici, le « je », le « on », le « nous », s’entremêle en permanence. Ils sont là, pour dire l’indifférenciation, le « non-lieu » de la langue. Sa défaite. La défaite de celui qui la déplie.
* Ici, le « je » ne fais pas de portrait. Il n’y a pas de psychologie. Il profère le récit de la légende. Il est juste un point imaginaire où vient s’accrocher le réel.
* Le « on », c’est l’impossibilité du lieu.
* Le « nous », tente comme un geste désespéré, de désigner une humanité incertaine, une fraternité dans l’ordre du temps et du destin. Il protège le geste de l’écriture d’une trop grande complaisance.
* L’écriture est trouée, parce que la langue est trouée. Lorsque la phrase se déploie, puis se ferme, et se clôt, elle dessine un trou. Les écritures non trouées ne disent rien. Il nous faut sentir ce trou, le vertige qui l’accompagne, sans doute la peur, celle des grandes tragédies. Lorsque l’on va, par folie, chercher la langue gisante entre l’os et la chair, lorsqu’on la tire, souvent dans un déchirement, pour la faire surgir, elle a la forme du trou qui nous habite, ce trou qui nous accompli, ce vide qui nous révèle, qui nous construit. Je suis un précipice. Le vide hante nos vies. Vivre, c’est chuter, sans fin. Le reste n’est qu’illusion ou divertissement.
* Écrire, c’est maintenir l’écart. Tout tient dans ce pas de côté. Passer du « contre » la mort, au « avec » la mort. L’écart est le lieu de notre solitude.
J’ai lu cette phrase de Kafka : « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée autour de nous. » C’est exactement cela. Je rumine autour de l’idée du livre. J’en suis si loin. Mes textes dérivent, mais ce ne sont que des textes. Ils coupent, mais ne pourraient trancher la mer gelée. Ils ont la pesanteur que je leur destine. Mais ce ne sont que des textes. Le livre, c’est un autre continent, un autre acier. Alors, tenter de hisser la vie à la hauteur du livre. Mais le livre est toujours plus fort que l’écrivain qui le porte. C’est de l’inégalité de ce combat que le livre se développe. Les grands livres ont écrasé leurs auteurs. Suis-je prêt à cet écrasement ? Suis-je prêt à le vouloir assez ? Mon livre sera cataracte, ou ne sera pas. Chaque texte précise peu à peu le lieu du combat. Ils marquent. Bornent. Resserrent l’espace. Se dépouiller de toute indulgence. Encore. Revenir à l’essentiel, à l’amour, à sa brulure. Le désespoir, ne pas oublier le désespoir. Chaque texte précise, mais il est encore un compromis, une façon d’accommoder des possibles. Faire monter en soi les grands lacs de néant. Ces océans vides, tout en mesure. Tout en démesure. L’orgueil de la mélancolie. La respiration noire de la chair. Le cri. Aurais-je la force de rassembler toute la gravité de l’enfant jouant ? Les grands livres sont écrits par de grands enfants. Il n’y a qu’eux pour avoir assez d’application dans la déraison, d’ascèse légère, de sérieux dans l’invention, de violence désinvolte. Ils ne connaissent de la beauté que la chair des mères. Ils n’inscrivent rien dans le temps, ils ne s’égaillent que dans l’éternité, et dans les risées de lumière du jour. Ils sont dans une énergie brutale, sauvage, totale. Tyrans, et mendiants à la fois, insupportables. Étincelants.
Au départ, tout est loin. Le désir tisse des distances, et le rêve les survole. Comme l’oiseau. De haut. Nous ne sommes que des mythes. Des histoires à dormir debout. D’ailleurs, nous dormons la plupart du temps. Nous ne nous rencontrons jamais. Car si cela se produisait, nous en serions terrifiés. Notre corps est le lieu d’une histoire qui nous échappe. Nous nous présentons de face et nous vivons de dos. Des mythes. Nous ne sommes que des mythes. Et le temps nous traverse malgré nos prières. Nous absorbons le temps comme une éponge. Il remonte dans l’espace des tissus de l’âme. Il s’insinue dans toutes nos absences, il suinte, transpire. L’eau du temps s’infiltre. Eau douloureuse, écrasante et saumâtre. Notre vie d’éponge s’alourdit. Nos chairs se flétrissent. Notre sang se dilue. Écrire, c’est presser l’éponge. Pas plus. Pas moins. Mais c’est un geste qui se dérobe. C’est un geste qui se refuse. C’est vouloir mesurer ou arpenter le néant. Tout au plus nous confirmera-t-il notre qualité d’éponge. Peut-être un peu plus léger. D’autant plus léger que le geste d’écriture est net, fort, et qu’il vient de loin. Qu’il est obstiné, acharné, résolu. Il n’y a rien à découvrir. L’univers est composé de temps. Nous sommes les grains de sable d’un gigantesque sablier. Nous coulons, passant d’un néant à un autre néant. Nous naissons et mourons dans le resserrement. Dans la contraction. Dans ce hoquet du temps. Nous naissons d’un rétrécissement. Écrire, c’est ce dégorgement d’éponge, pour boucher le sablier du temps. C’est un rêve fou. Impossible. Nous le savons, mais nous le tentons. Chaque texte est une victoire. Une victoire sur qui ? Sur quoi ? Écrire, c’est presser l’éponge, évacuer l’eau du temps pour faire entrer dans les fibres de l’âme le silence. L’éponge est plus légère, mais elle reste toujours une éponge. Au départ, tout est loin. À la fin, tout est loin. C’est un désespoir. Le désir a tissé des distances irrémédiables, insurmontables, et le rêve a épuisé son vol. Nous ne nous rencontrerons jamais, malgré nos efforts, puisque nous n’avons pas de rive. Nous ne sommes que des mythes qui gardent leurs secrets. Nos piètres confidences ne dévoilent rien. Nous sommes bien trop loin de nous pour nous atteindre. Nos ombres nous survivront : elles ont bien plus d’élan vital que nous ; elles ont bien plus d’acharnement que nous. Elles ont la patience pour elle. Elles guettent nos défaillances. Nous en avons tant. Alors, l’écriture part de là, de ce rétrécissement des possibles, de cet empêchement des espérances, de cette simple et évidente fatalité. Le geste part de là, il est sans illusion. C’est ce qui lui donne sa couleur. Sa lumière. Un peu de lumière dans l’infini du néant. Quelques braises pour réchauffer les cieux.
L’inaccompli se prolonge indéfiniment. Dans une tension singulière. L’inaccompli du texte. L’inaccompli de l’amour. L’inaccompli est une marque. Notre sceau. Le poinçon qui perce nos chairs jusqu’aux os. L’inaccompli comme l’empreinte de l’éternité. Le sans fin chutera toujours. Nous porterons toujours le deuil de l’infini. Nos cercueils brillent haut dans le ciel. Nous applaudissons à ce spectacle frémissant. Le texte se déploie dans un espace de tragédie. Le temps nous attend au détour d’un baiser. Comme une vague scélérate. Le texte s’aggrave dans sa chute. Le renouveau renouvèle toujours la fin. L’inaccompli. La blessure. Il n’y a pas de sagesse, simplement un désespoir qui se renie. Chaque jour, j’avance et je m’éloigne. En même temps. Chaque geste, chaque pensée, est imprégné par cette plaie, ce suintement de vie. Ce double mouvement impossible. Incompréhensible. Le texte s’effondre, là, dans cet espace de misère. Le sans fond de cette misère. De tout temps, nous sommes séparés. Inachevable. Il manque toujours un morceau à l’histoire. Il manque toujours de la chair sur l’os. Il manque toujours un baiser à l’amour. Il manque toujours un jour à l’éternité. Vivre, c’est être dans le décalage, la non-coïncidence. Écrire, c’est prolonger cet espacement. C’est l’agrandir. C’est l’aggraver. Jusqu’à l’impossibilité de vivre. Il y a une tension singulière dans cet espacement. Comme ce tonnerre qui tarde à venir après l’éclair. L’espace, après l’éclair, est le lieu du langage. Dans cette synchronicité défaillante, perpétuellement défaillante, la parole trouve son chant. Dans cette tension du vide, dans cette brulure du rien. Dans cet insupportable. Je vis dans l’attente folle du tonnerre, et cette suspension me laisse sans signification. Nous vivons des approximations. Tout se tient, mais rien n’est jointif dans nos vies. Nous faisons des détours. Écrire est le plus sacré de ces détours, mais c’est quand même un détour. Nous arriverons à Samarcande le jour venu, pour le sacre de l’inaccompli. Écrire, c’est danser sur ses propres ruines. C’est accomplir la défaite.
Les mots se lovent dans la courbure du temps, à l’endroit creux, là où les eaux se rassemblent, larges flaques de mémoires et d’oubli, comme un œil qui fixe le ciel, par défi, ou par négligence. Flaques qui s’accrochent encore à la terre, mais qui savent le combat déjà perdu. Rétraction des eaux de la parole. Assèchement lent. Lent. Un chant qui s’épuise. Il y a, juste après la moisson, comme une suspension, comme un temps mort, cela ressemble à une catastrophe, la terre se souvient des blés et les pleure. Il y a une souffrance, juste après. Cela ne dure pas longtemps. Peut-être le temps d’un grand soupir. Une affliction. La terre se souvient et pleure. Là aussi, une rétraction. Il y avait un champ, il avait les blés, le vent glissait dans cette mer de soleil crissant. Après il n’y a plus rien, seulement un souvenir. Il y aura d’autres saisons, d’autres épis, mais là, juste après, c’est une tristesse. Après le concerto, après la dernière note du violon, juste après qu’elle se soit apaisée, juste entre elle, et le silence qui la suit, il y a comme un abime, comme une chose que l’on ne pourra plus franchir, comme une fatalité. Cela ne dure pas, pourtant l’âme tremble. Un court instant. On sait que le cœur pourrait s’arrêter là. La musique persiste encore, elle n’est plus que son rêve, et tout la fuit désormais. C’est comme une rétraction. La réduction immédiate de tout devenir. C’est un moment instable qui s’absorbe dans son propre effondrement. Comme le souffle du mourant. Il y a un moment où l’enfant, après le jeu, se suspend. Il s’arrête. Cela ne dure pas longtemps. Son visage se voile, c’est comme si une aile passait sur ses yeux. Il est saisi. Brusquement, il a tout oublié, le jeu, son nom, sa mère, son père. Il est entre deux mouvements, entre deux rires, peut-être entre deux vies. On sent qu’il pourrait disparaitre brusquement, s’effacer de la lumière du jour. Cela ne dure pas. C’est comme un hoquet du temps. Comme s’il venait d’avaler sa propre ombre, comme si sa vie à venir était là, devant ces yeux, et qu’il devait décider. Qu’un chagrin inconnu de lui pesait sur sa respiration. Juste après le jeu. Juste après le rire. Et c’est insupportable. Comme cette femme qui se replie après l’amour, après les cris, après le sang de la jouissance. Elle se replie, comme si l’offrande avait épuisé plus que l’offrande, comme si l’amour avait épuisé plus que l’amour. Juste là, à ce moment précis d’après l’amour, cela ne dure pas longtemps. C’est une tristesse qui n’a pas de nom. Personne ne sait la nommer. Elle traverse comme le vol d’un oiseau, le corps, et toute la vie déjà vécue. Cela ne dure pas. Mais c’est presque infini. Parce que rien ne peut dire cet instant. Cette fraction de temps. Car c’est un temps arraché, une chair arrachée où la mort s’insère, comme un grand soupir. Cette femme pourrait pleurer, là, à ce moment précis, comme la terre après la moisson. Seulement pleurer. Comme à cet instant du miroir où l’on ne se reconnait pas, où nos traits se sont défaits. Cela ne dure pas, mais juste assez, pour que l’on ait le temps de lire dans ce visage inconnu toute la vacuité d’une vie, toute la vanité des désirs. Pour que l’on sache l’impossibilité du bonheur, la dérision de vouloir y croire encore et encore. Ces instants sont des couloirs, les dieux les fréquentent, les anges aussi. Ils ne sont pas vraiment vécus. Ils sont impossibles à vivre. Ils renferment pourtant toute l’histoire du monde et celle des hommes. Ils sont des failles dans lesquelles se condensent toutes nos tragédies. Là, dans ces instants, juste dans l’endroit impossible des heures l’écriture suinte. Juste là. C’est une tragédie. Cela pourrait être un bonheur. Mais c’est une tragédie. Et ça suinte. Il y a des moments, je vous l’assure, je voudrais être en enfer. Cela ne dure pas longtemps. Je voudrais y être pour ne plus avoir à l’attendre. C’est comme une rétraction. Un chant qui s’épuise.
Le mot est sorti du texte. En sortant, il a brisé la phrase et en a recouvert les lambeaux. Il a tout recouvert. Le mot. J’ai laissé le livre. Il n’y avait plus que le mot. Mille fois connu, là, il était nu, chargé d’une nouvelle évidence. Avec un gout de poison. J’ai laissé le livre. J’ai oublié le livre. J’avais le mot coincé dans l’œil. Une écharde. L’écharde. Celle plantée dans la chair du cerveau. À l’endroit de l’hémorragie. Le mot. De l’œil à la mémoire. Droit. Rigide. Tranchant même dans sa mollesse. Tranchant à cause de son insignifiance. J’ai dû prendre le mot, l’arracher, le serrer, je crois que je l’ai gardé longtemps dans mon poing fermé. Je crois que je l’ai mis dans ma bouche, aussi. Je crois que je l’ai mâché. J’ai sucé chacune de ses syllabes. Je crois que j’ai fait passer ma voix dessus. Oui ! J’ai entendu ma voix dire le mot. Plusieurs fois. Je savais que c’était lui que je cherchais. Banal. Trop banal. Trop simple. Comme l’évidence nouvelle. Comme la révélation. À force de raboter au même endroit, quelque chose ressort. Quelque chose que tu ne sais pas, mais que, pourtant, tu sais. Alors, le mot sort du texte, tu le reçois comme si tu le découvrais. Dans l’œil, après, tu le poses sur ta voix pour vraiment savoir si c’est lui. Tu l’as toujours connu. Il est d’une banalité effrayante. Tu l’as déjà prononcé mille fois. Là, dans l’œil du texte, il ressort, et tu sais que c’est lui. C’est lui qui t’a trouvé. Tu avais beau te cacher. Le mot te trouve. Un jour. Maintenant, il est là, avec moi, devant moi, dedans aussi. Il est là, et il occupe tout l’espace. Il est là comme un ciel de ténèbres, avec un horizon sanglant. À la fois vulgaire, médiocre pourtant tellement lumineux, si net, si limpide, si exact. Comme une croix dressée. Tu la connais cette croix. Les quatre horizons du malheur. Le mot est inscrit en haut, trônant comme une chape envahissante, lourde. Le mot est là, il occupe tout l’espace avec ses bras de pieuvres hideuses. Il tient la mémoire, tous les fils de la mémoire, avec tous les autres mots, comme l’eau d’un marais, une eau puante, invisible. Mais puante. L’eau filandreuse d’un marais. À force d’user la langue, il ne reste plus rien, sinon l’inusable. L’inattaquable. Comme vissé dans l’os. Mot citadelle, avec ses douves, ses créneaux. Mot déluge qui répand ses eaux insidieuses, comme un barrage qui cède brusquement. Le mot est rentré dans l’œil comme une catastrophe. Un accident de lecture. Il est là, dans sa résonance, dans toute sa vibration. Avec l’écho qui ricoche dans tout le corps, et maintenant qui fait trembler la chair. Je sais qu’il a coloré toute mon enfance, je sais qu’il a été de chacune de mes aubes, je sais que j’ai reçu à chaque crépuscule son baiser de glace. Maintenant, en le disant, en le répétant lentement, en murmurant chaque lettre, tout remonte, tout revient, les champs de neige, les landes, les déserts, les solitudes, le gris, le rouge, l’épaisseur des jours d’enfance, le tranchant des heures perdues. Cela arrive en vagues successives, noires, comme une marée de désespoir. Le mot est là, disant toute cette vie, toutes les peurs, toutes les fuites. Les naufrages. Il est sorti du texte comme un orage soudain, d’une brutalité incontrôlable. Sauvage. Écrasant tout. Condensant l’espace. Réduisant la respiration à une suffocation, imprégnant la mémoire d’une moiteur insupportable. Poissant chaque souvenir. Mot canevas, mot trame, mot tressé dans ma fibre. Depuis toujours, j’ai dû broder entre ses fils. Aujourd’hui, le grand drap est prêt. Le grand suaire noir. Le linceul des jours et des espoirs. Le lit du mot est prêt, bordé de silences. Pour les noces du passé, pour la dévoration de l’avenir. Il est promesse. Il est le danger mille fois annoncé. Il ouvre sur les terreurs. Il est la voix du futur qui gueule sa haine au présent avec son arrivée prochaine. Il est l’annonce. Il est l’avertissement du destin. Il est tout ce qu’il m’a laissé, lui le père, en héritage. Il est sa trace dans mon sang. Il est son gout de cendre dans ma bouche. Lui, le père, m’a laissé ce mot, le silence de ce mot, le trou dans la langue que fait ce mot, quand il s’approche trop près du cœur. Il est sa métamorphose, il est sa résurrection du mal, il est la prière qu’il me souffle, il est sa voix. C’est le mot de ses yeux, de sa bouche crispée, sa seule prédiction. Le mot s’appelle menace. Menace, c’est le mot. J’ai lu menace, brusquement j’ai fermé le livre. Parce que c’est ce mot qui dit au plus près le début et la fin. Parce que c’est lui qui dit au plus juste cet abime qui me brasse. Menace. Comme si chacun de mes gestes était sous sa protection, comme si chacun de mes rêves lui était destiné. Menace. Je pensais être dans l’urgence, je n’étais que sous la menace. L’urgence promet la guérison, le sauvetage, puis l’on se précipite vers le futur pour se sauver d’un présent. Mais « menace », c’est autre chose. C’est n’attendre rien, sinon le pire. La menace emprisonne l’avenir, tous les temps, leur dicte leur soumission, invente les découragements, les abattements, les déceptions. Menace, c’est inventer le pays des accablements, des lassitudes, des torpeurs. Maintenant, je sais. Je sais le nom de cette ombre qui m’accompagne. Je sais qui murmure à mon oreille. Je sais qui habite avec moi, qui ricane auprès de moi. Menace, menace… Même mort, ses menaces rampent encore, comme des ordonnances imprescriptibles. Le mot s’appelle menace. Mon père s’appelle menace. Même mort il s’appelle menace, puisque demain…
Parce qu’il faut bien y revenir. Au départ, on est dans la distance. Écrasé par cette distance. Elle nous a d’abord pénétré. Après, elle nous écrase. On n’est rien. On le sait. Nos doigts hésitent sur le clavier. L’image de la page sur l’écran est un horizon impossible. Rien n’est là. Ou plutôt tout est là, rien ne vit. Rien ne tremble. On est recroquevillé dans son propre silence. Parfois, on voudrait que cela dure une éternité. La distance, ce temps mort, vidé de tout, vidé de soi. Même l’écrasement. Plus rien. N’être plus rien, sinon cette attente impossible dans cette distance terrifiante. Plus rien, car l’on sait qu’il va falloir encore perdre quelque chose. Perdre encore et toujours les guerres, sa vie, soi. Perdre quelque chose de soi. À cet instant de l’écriture, on sait qu’il va falloir perdre quelque chose de soi. Car les mots naissent de cette perte suivie de cet écrasement. De cette déchirure entre l’air que l’on respire, le poumon qui hésite dans son mouvement d’aspiration, d’élargissement. Ils naissent aussi de cette peur, de cette tension qui vrille jusqu’à l’insoutenable parfois. Parfois seulement. Que puis-je perdre encore que je n’aurais pas déjà perdu ? Au départ, écrire, c’est errer dans cet espace de silence, dans la volonté toute tendue de la perte. Comme pour le sacre d’une défaite. Puisqu’écrire est une défaite. Majestueuse défaite. Somptueuse. Mais défaite, aussi. Puisque c’est la continuation, la sanctification de l’inachevable, puisque c’est la prolongation du manque, jusqu’à sa magnificence, dans la profusion du vide, jusqu’à son débordement. Ruissèlement de néant, écoulement magnifique, hémorragie de mortification vaine, pourtant indispensable. Alors, il faut se trouver là, à cet endroit de nous impraticable, puis consentir assez, pour être envahi une dernière fois. Toujours. Encore une dernière fois. Mort annoncée, cent fois promise, cent fois espérée, cent fois recommencée. Au départ, on est dans ce désert de nous. La parole a reflué en ne laissant rien derrière elle, pas un seul mot, rien, ou alors des rognures, des phrases cabossées par les précédentes marées, que des verbes usés comme des galets par la banalité. C’est le temps de l’appel. De la peur. De l’espoir. Au départ, ce n’est presque rien. Un simple son, comme un murmure à peine audible, une modulation lente. Lente. Profonde. Elle vient de loin, de si loin. Elle vient de traverser le désert de nos hostilités, de nos résistances et semble ne pas pouvoir aller plus avant. Pourtant, elle est là, fragile, invincible. Une et innombrable. Vivante. Enfin… Au départ, à l’intérieur, respire comme une note de musique infime, dérisoire, qui vient de nulle part, qui insiste, qui tient bon, qui se survit à elle-même, qui vient absolument. Elle est dans le corps. Cela prend tout le corps. Elle est comme une brise sortie du néant de mes chairs. Elle est mon miracle et mon désespoir. Elle est ma mort et ma résurrection. Elle est un fil tendu au-dessus du gouffre de mes années perdues. C’est une note, une simple modulation à l’intérieur, un murmure grave, lent, profond, qui prend de plus en plus de souffle. Cela ressemble au basson et au violoncelle. Une rumeur lente à l’intérieur qui résonne. Une rumeur qui passe le long des os. Un lent cortège processionne dans ma poitrine. Un vertige au ralenti. Un basculement. Ce sont les premiers mots. Qui cherchent l’accord. La confluence. Pour bien comprendre, il faut imaginer la vague qui hésite. Écrire tient tout dans cet hésitement de la vague, dans ce déploiement qui s’oppose à l’évidence du mouvement. La déchirure. Au début, c’est le temps des gammes, la main des mots oscille entre incertitude et irrésolution sur le clavier de la parole. C’est une musique inconnue qui se déchiffre au fur et à mesure des douleurs, des résonances. Des creux, des cris. J’entends la musique à l’intérieur alors je cherche la voix qui pourrait la dire. Je ne sais d’où elle vient, mais elle là. Comme un tyran, comme une déesse, elle est l’enfant qui refuse, le désir qui s’embarque. Il faut comprendre, j’ai d’abord cette musique tapie dans le fond de ma gorge, à l’arrière de ma vie. Alors la voix. La voix, cette nuit qui monte dans le texte, les aurores qui gisent dans la vapeur des ombres. La voix cette imminence toujours reportée. Chaque mot est un son avant d’être un sens. Chaque mot est d’abord symphonie, couleur, cascade. Chaque mot sera dit. Chaque mot sera prononcé à haute voix, sera nourri du sang de la voix, car chaque mot contient le suivant. D’ailleurs bien souvent il sait le suivant bien avant moi. Ma respiration donne le rythme. Je lis, je relis les morceaux de phrases, les bouts de paragraphe et ma respiration bat la mesure. C’est mon souffle qui fait foi. C’est la véhémence et l’exaltation des résonances qui font foi. Peu à peu, je me rends compte que ce n’est plus le désert du début, peu à peu, c’est un concert à l’intérieur, un concert qui vient de nulle part, qui ne cesse de grossir. Chaque son appelle un sens, chaque sens un rythme, une cadence différente. À l’envahissement du vide succède l’envahissement de la profusion des sensations, des émotions, comme des risées de vent sur la peau de ma voix. Quelque chose s’invente. Je suis là, sans y être vraiment, au centre d’une dévastation comme traversé. Fendu. Fracassé. Alors c’est le temps océan. C’est le temps où il faut tenir. Tenir le texte, ne pas tomber dans l’épuisement, dans l’aveuglement, l’enivrement, la frénésie. Tenir les mots, comme on tient le cap, comme des notes que l’on poserait avec lenteur sur la portée. Avec lenteur, précaution. Vérifiant inlassablement les harmonies. Rajoutant croches, doubles-croches, et ponctuant ici d’un soupir, là d’un silence. Tenir. Comme le musicien qui écrit sa musique, qui veut quand même la jouer, qui veut quand même l’entendre autrement que dans ses fibres. Tenir. Tenir la note. L’épuiser dans son corps. Il y a des jours où la mélodie à l’intérieur est lente, emprunte de fatalité, de tragique. Avec elle ce sont les grandes landes de bruyères sauvages qui arrivent. C’est une musique de steppe. C’est une musique de Cosaques tristes, de Tartares qui galopent sans fin, dans une Tartarie sans fin. Certains jours, je voudrais mourir à cheval dans un galop d’enfer, certains jours mes mots sont chevaux, crinière au vent, mes mots sont le vent, mes mots sont claquements de sabots. Je frappe le clavier avec acharnement parce que les mots sont des essoufflements, que je crie dans les landes de mes déserts de Tartarie sans fin. Sans fin. Sans fin. Certains jours, ma musique sort de l’ombre. Elle a la lenteur des mauvais jours, l’inquiétante langueur des heures pesantes, maussades, le son du basson rase les murs de mon absence et de mes angoisses. La note tient, mais demeure dans l’ombre, dans le tremblement, peu à peu, c’est l’orgue, l’orgue d’ombre avec ses accords lourds d’ombres, qui essayent de s’arracher aux pierres de ma cathédrale éteinte et muette. Ces jours-là, je suis dans les pierres grises, froides, chaque mot est un éclat que le burin extrait. Coup après coup. La parole est sculpture de pierre qui se refuse. Alors, je tape, je cogne. Chaque mot est mâché, remâché, déchiré, ânonnement lancinant d’une prière qui n’arrive pas à se dire, à s’élancer, à trouer l’espace du verbe. Chaque mot écrit dégage alors un vide encore plus effrayant qu’il faut combler dans un autre saut vers l’inconnu. Alors, je casse les phrases comme on casse des rochers. C’est éreintant. L’ombre monte comme une marée désastreuse. Une marée d’hiver. Sans pitié. C’est cela le bonheur. Tenir le texte, c’est tenir la note, sans trembler, sans se lasser, sans être détruit. Défait, mais pas détruit. Parfois reprendre sa respiration. Refaire circuler le souffle sur sa peau, retrouver le rythme, la cadence, le balancement, les accords, les dissonances, les contrepoints. Tenir le texte, c’est reposer ses doigts sur le clavier, puis refaire des gammes comme aux temps anciens, c’est souffrir des articulations nouées et de la raideur des souvenirs. Un jour, quelqu’un m’a dit, si tu veux écrire, il faut que tu manges. Prends un solide petit déjeuner, parce qu’écrire, c’est beaucoup d’énergie. J’aime cette approche qui fait de l’écriture un art du corps. La mobilisation des muscles, de la respiration, des battements du cœur. Écrire, c’est engager tout son corps dans la parole. Tout. Même le sang s’il le faut. Surtout le sang. On ne bouge pas, pourtant tout est en mouvement : on transpire, on sue de cette immobilité comprimée d’élan. Il n’y a pas de muses là-dedans, il n’y a pas d’exaltation romantique. Là, je me sens paysan, paysan de ma Creuse attelé à ma charrue. Un paysan qui baisse la tête pour éviter de voir la longueur des sillons qu’il faudra retourner, la longueur des jours qu’il faudra supporter. Tenir le texte, c’est tenir la distance, l’infinie distance, la tenir à bout de bras, à bout de rêve. Écrire, c’est labourer, avec lenteur et détermination. C’est labourer son corps, sa chair, sa mémoire. C’est appeler la rêverie, n’en recevoir que la poussière, surtout ne pas s’en contenter. C’est vouloir le plus, le mieux, le toujours, l’irrévocable. C’est savoir notre finitude, mais continuer à croire en l’éternité. C’est ne rien lâcher, même dans l’abandon. Ne rien lâcher. Tenir. Tenir la note et le texte, comme on tiendrait la main de l’amoureuse. Parce qu’écrire ne nous sauve pas, pourtant les mots nous secourent quand ils viennent à nous. Ils nous mettent en sursis, en espérance. Puisqu’écrire, c’est rejoindre, rejoindre l’inconnu qui nous appelle. Puisque c’est répondre au cri inconnaissable par un cri inconnu. Puisqu’écrire, aimer, c’est le même chemin. Puisque celui qui écrit, quelle que soit sa situation, est en état d’amour. Même s’il ne le sait pas. Écrire, c’est aimer, c’est témoigner de notre solitude, puis l’encrer pour l’offrir, c’est poser une forme là où il n’y avait que chaos, et célébrer le manque puisqu’il est promesse. Oui ! Écrire, c’est le sacre du manque, du mouvement qui exige que l’on le dépasse pour le prolonger dans les flammes de notre désir. Au départ, c’est une musique. Je ne sais pas d’où elle vient, mais elle me traverse, alors j’essaye d’y accrocher des mots. Elle doit venir de loin, de plus loin que moi, j’essaye simplement de lui faire assez de place, je consens simplement à ce qu’elle me dévaste, et je pétris. Chaque texte est une mélodie et l’impossible tentative de la dire. C’est le temps de la fin. À l’intérieur, le son se fait plus doux, plus calme. C’est à nouveau une grande étendue. Large. Lumineuse. Sereine. C’est le temps de la fin, de l’effondrement, de la défaite et de la joie. C’est le temps de l’amour, du manque lumineux. C’est le temps de la plus grande solitude. Immense comme un soleil. Immense comme un grand champ de neige. C’est le temps du silence grave, presque solennel. Le temps de la paix. On peut éteindre l’écran, on peut partir, on peut mourir, puisque plus rien n’a d’importance hormis le ciel qui couronne notre prodigieuse ruine… N’être qu’un errant dépourvu de lui-même. Le texte peut se défaire. D’ailleurs, il est déjà défait… L’effacement, absolument.
Il faudrait imaginer l’écriture qui s’effacerait juste après avoir été écrite, de même que la lecture du livre emporterait les mots au fil des yeux, et blanchirait les pages. À la fin, tout serait blanc, comme un paysage de neige. Comme en hiver lorsque tout est blanc. Ce qui tient ne tient que dans l’instant. Tout s’efface. C’est pour cela que nous recommençons. Ainsi, les traces de nos pas qui s’effaceraient au fur et à mesure, comme une apparition, comme une disparition, comme une naissance toujours renouvelée, comme une mort toujours imminente. C’est pour cela que nous continuons. Nous venons de cet effacement. L’écriture est un lieu impossible, sans cesse contredit. Au fond de chaque nuit, il existe une nuit encore plus profonde, qu’aucune aurore ne couronnera. Il existe un hiver qu’aucun printemps ne délivrera. Ainsi, nous allons… Ainsi, nous devons aller… avec le vent qui efface nos traces et fait trembler les blés… De l’hiver à l’hiver, du noir, au plus noir encore, du plus seul au plus désolé, du murmure au silence… Aller, aller sans cesse… Écrire dit seulement ce mouvement, la neige, le vent dans les blés…
« Je me méfierais toujours de quelqu’un qui dit “nous” quand il jouit. Sans solitude, sans épreuve du temps, sans passion du silence, sans excitation et rétention de tout le corps, sans titubation dans la peur, sans errance dans quelque chose d’ombreux et d’invisible, sans mémoire de l’animalité, sans mélancolie, sans esseulement dans la mélancolie, il n’y a pas de joie. » Les Ombres errantes : Pascal Quignard (Grasset) Il y a une folie dans ce mouvement qui pousse à se tenir au plus près d’où surgit l’écriture. Être là, à la fois absent et dans une présence insensée, à l’affut, dans l’attente, embusqué dans la langue. Il y a une folie à vouloir saisir l’instant fou où par un excès d’être, une surabondance, on disparait dans une sorte d’oubli, comme si le manque de soi-même permettait le jaillissement du dire. Être à l’affut, sans savoir qui est la proie. Invisible et silencieux. Au cœur de la forêt sombre de la langue, à l’endroit même de l’obscure, là où la nuit se confond avec le sang, la chair, les siècles. Couvert de silence, dans la plénitude de son accablement. La langue se meurt. Elle a quitté nos forêts, nos landes, nos livres, alors on est rejeté à l’endroit le plus confus du dire et de l’écrire, au plus loin du monde, au plus vieux, au plus proche de nos peurs, là où règne la nuit primordiale, le premier souffle, la première faim. Plus rien ne se dit dans les livres, plus rien ne peut se dire. Tout est dit, des histoires, des romans, du monde, nous sommes dépouillés de cette joie désespérée, qui faisait la terre du livre, qui en faisait les moissons. Écrire est une nostalgie d’un monde qui n’existe plus. C’est une maladie du vivre, qui nous pousse à retrouver les premiers temps du silence, de la peur, de l’affut. Se sentir traversé. Emporté. Englouti dans l’instant qui précède tous les instants. Débarrassé des jours. Mes textes ne disent rien. Que pourrais-je dire ? Je reste là, immobile, dans l’attente absolue de l’engloutissement. Écrire seulement, l’écriture en train de naitre, surprendre la trace du silence qui jaillit, la blessure qui le suit. Mes textes ne disent rien. Ils ne disent que l’imminence, l’imminence toujours renouvelée, comme dans la chasse ancestrale, où vivre et survivre se tiennent dans le même temps, serrés l’un contre l’autre, pour se sentir délivrés, de la langue, de la peur, de la fin, de l’éternelle fin… Alors, dans cet espace impossible du texte qui se fait, ce lieu inhabitable tremble, toujours vacillante, l’éclat d’une joie indemne, d’une joie encore intacte… L’indicible printemps…
Avant la parole, il y a la danse. Au bout de l’écriture, il y a la danse. De la danse, à la danse. Entre les deux, la chute dans le verbe. Écrire, c’est épuiser l’immobilité. Lentement. Après l’épuisement, le corps peut se mettre en mouvement. La langue du corps tente un au-delà des mots, ceux-ci ont toujours raté leur cible. Au bout du silence, il y a la danse. La vie renait d’un mouvement inapproprié, mais vital, qui poursuit une parole mourante qui s’efforce dans le silence. La danse parle lorsqu’il n’y a plus de mot. Elle est la dérision de la langue. Sa survie. Sa trace. Sa trace intraduisible. Avant l’amour, il y a la danse. Après l’amour, il y a l’écriture, avec son écroulement. L’immobilité de la langue, le rêve, son mouvement impossible. Après l’écriture…
L’innocence ne cesse de nous rappeler son effacement. Je suis sans savoir. Le geste se déploie, je ne sais rien de lui, je me suis défait des raisons, des causes, des paroles ou des pensées inutiles. Je me dénoue de moi, de mes histoires, de mes intrigues, de mes doutes, de mes certitudes. J’avance dans un geste dépouillé, nu, incompréhensible. Seulement la phrase, les mots, les sons, la cadence, le surgissement, toute cette folie de l’écriture. Il y a dans toute innocence la puissance d’un diable qui veille. L’innocence est peut-être cette marche infinie vers un lieu jamais atteint, un long chemin de purification, chaotique, dangereux, une longue mise à nu jamais achevée, une tentation plus qu’une tentative. Nous n’écrivons que pour cela, pour cette folie qui nous fait croire que dans l’oubli de soi, dans la déraison, dans cette soif de l’impossible, dans le renoncement, une once de pureté nous serait rendue, qu’une once d’innocence pourrait être cueillie, nous ne sommes jamais assez fous pour être vraiment innocents. L’innocence n’est pas un pays perdu. C’est un pays oublié, en contrepoint du réel. Écrire en est la trace, l’empreinte, ou le point de fuite. L’innocence ne cesse de nous rappeler son effacement. Sans doute, la raison pour laquelle écrire s’obstine pour en revivre le souvenir. Un souvenir absent ; son absence même, donnant au geste d’écrire son sens de pureté déchue. Il y a dans toute innocence la puissance d’un diable qui veille.
Je pense que cela ressemble au travail du musicien. De l’interprète. Du pianiste. Rejouer la phrase sans cesse. Est-ce les doigts qui touchent le clavier ? Est-ce autre chose ? Est-ce l’oreille qui entend ? Composer. C’est comme une partition. Note à note. Mot à mot. Le piano avec l’orchestre derrière. Les mots sont des notes, ils se tiennent dans la phrase bien au-delà du sens, qui est peu de chose. Chaque mot résonne, vibre, palpite. Entre eux, ils sonnent. Peu à peu, le texte se découvre, et avec ce déploiement, le sens. Souvent, il a plusieurs sens. Plusieurs mélodies, comme des contrechants. Des contres rythmes. On note les mots sur la partition du texte, ils nous viennent de la musique. Ici, on les sépare, là on les relie. Ici, c’est le sens, là le son ou la couleur, on les ajoute, on les retranche, on les marie. On cherche. On tend l’oreille. Adoucir la phrase, ou l’aiguiser, ou la rendre rugueuse, âpre, coupante. On cherche. On ne sait jamais ce que l’on cherche. Sauf lorsque l’on trouve. On baratte dans la rivière de la langue, on la fait tourner dans le soleil à la recherche d’un éclat. Ce n’est pas de l’or que l’on cherche, mais un point clair en nous, le point frémissant. Comme si ce frémissement était la seule mesure, la seule cadence. La seule clé accrochée sur la portée. La juste résonance. Interpréter la musique en nous, comme si cette musique n’était pas de nous, comme si elle venait d’ailleurs, d’un autre continent, d’une autre galaxie. On cherche. On cherche l’accord pur, toujours déçu de notre lourdeur, de nos pensées trop lentes. La phrase reste souvent en suspension, dans l’hésitation, dans l’appel. Comme si elle était arrivée au bout des terres connues. Elle reste là, incomplète, pitoyable, inachevée. Alors, on y met notre souffle, notre respiration, on la pousse pour l’aider, pour qu’elle tente d’atteindre la rive du mot suivant. On lance dans cette poussée notre corps entier, nos muscles, nos os, nos nerfs, avec cette tension de toutes les fibres, de toutes les cellules. On y met notre patience, notre attente, pour désensabler cette phrase prise dans les ornières d’une parole exsangue. On cherche, cela ressemble au travail du musicien qui essaye les notes sur son clavier. Ce n’est pas le beau qu’il cherche. Il cherche la vérité de la note. L’exacte évidence. La certitude. Celle qui s’emboitera à sa juste place dans le mur du son, le mur de la musique. L’édifice de ses jours. La certitude, même l’espace d’un souffle, même l’espace d’un mot. La certitude d’un seul mot. Le mot qui manque à sa vie, là, dans l’instant où il manque à la phrase. Le temps du manque, des fragiles certitudes. Toujours à recomposer. Comme si les mots se déliaient de leur pacte au fur et à mesure. Comme si chaque conquête annonçait la défaite. Le texte s’avance en nous, avec cette lenteur pesante. Il s’avance, il dévore notre vie.
Il y a une voix qui vit dans l’écriture. On reconnait l’écriture à cette voix singulière, étrange qui l’abrite. Lorsque nous lisons, nous entendons parfois cette voix. Elle n’a rien à voir avec l’oralité. C’est une voix. Elle semble sortir d’un feu obscur, d’un feu sans âge. Écrire, c’est faire parler cette voix en nous, ou par nous, sans savoir si elle nous appartient, ou si elle vient d’un ailleurs mystérieux. Elle semble précéder le texte, sans jamais être tout à fait le texte. C’est dans cet à-peu-près, que la stridence se produit… Alors, le poème peut naitre… Au moment de l’écrire, c’est elle que l’on appelle dans le dédale des souvenirs, des mots, des sonorités. Elle habite en nous, comme la trace d’un passé lointain, comme le témoignage d’une humanité révolue, ou d’une autre à venir… La voix en nous qui se fraye un souffle dans le chant du texte, nous inscrit dans l’ordre des générations. C’est l’humanité entière condensée dans un murmure immémorial. Toutes les scansions, les ruptures, les silences, tout ce qui ponctue, tout ce qui construit le rythme, la couleur, n’est que la danse rituelle pour inviter la voix… Dans l’écriture, existe le partage d’un feu, d’une peur et d’un chant pour apaiser la peur… Dans écrire, résiste une offrande… Avant le livre, avant l’écriture, d’où venait la voix ? Où se cachait-elle ? Écrire, c’est retrouver le chant du monde, la première grotte, le premier feu, les premiers tremblements, les premières prières… La voix qui parle en nous ne nous appartient pas, elle nous traverse, nous devons la faire passer, la transmettre, comme un feu sacré… Elle ne dit rien, elle ne dit que la mémoire des siècles… Elle ne dit rien, elle ne dit que mon dénuement et mon déchirement…
(1er mouvement) (Altos, haut bois, bassons, cors, quelques autres instruments. Mouvement lento, forte. Étirer les notes jusqu’à ce qu’elles cassent. Toutes. Les bémols sont proscrits, même s’ils sont écrits, ne pas les jouer. Le chœur restera silencieux. Le piano ne jouera que sur les touches noires).
Quelque chose se souvient. Quelque chose se souvient de la première nuit du monde. Épaisse, souveraine. La première nuit du monde. Une plénitude dans l’épaisseur. Grande nuit des dieux. Sans temps. Sans paroles. Toute en prière. Première nuit du monde, où l’homme parlait seulement aux dieux. Où les dieux répondaient à l’homme. C’était un dialogue silencieux. C’était la première nuit du monde. Chaque destin s’accomplissait, car il n’y avait pas d’évènement, pas de quotidien, seulement des jours et encore des jours, seulement des miracles ou des tragédies. Seulement de la rocaille, du vent. Le laboureur levait sa face aux cieux, sa face de sillons lourds, sa face de glaise ravinée. Puis le laboureur baissait les yeux. Il s’attelait. A creuser sa vie. C’était la nuit du monde, la première, la seule, la grande. Un temps sans écriture. Seulement des signes, des marques, des traces, des stigmates. Puis des incantations sous les étoiles. C’était le temps de l’ordre, de l’éternelle présence. Les ombres avaient plus de vie que la chair. Temps fixe. Brulant sous le soleil et le regard accablé des dieux. C’était un temps sans écriture. Le temps des pierres, sans futur, sans passé, sans issue. Un temps habité, sans espace. Des matins, des soirs, avec la tragédie du vent entre les deux.
(2e mouvement) (Harpe, violoncelle, violons, picolo, viole de gambe, timbales, triangle ou carré, guimbarde, mirliton. Je tiens particulièrement au mirliton. Le chœur restera toujours silencieux. Le piano ne jouera que sur les touches blanches… Pour changer.)
Puis le jour est venu. Avec le jour, l’aube des temps. Alors la lumière a pâli les créations divines. Avec le jour, l’écriture. Avec le jour, la mémoire. Avec le jour : la peur. La peur du retour. La peur de la fin. Avec le jour, la fin des prières. Avec le jour, l’absence. Avec le jour, le silence changea de couleur et de destin. Le jour est venu et avec lui, l’aube des temps. Enfin l’écriture, avec les voix de l’écriture, les solitudes de l’écriture. Ses mémoires. Toutes les mémoires. L’écriture porte en elle la tentation du retour, c’est pour cela qu’elle s’écrit à rebours du temps qui la dit. Retour sur l’inaccompli. Sur l’inaccompli des temps à venir. Sur l’inaccompli éternel. L’impossible accomplissement. L’impossible sacre. La défaite.
(3e mouvement) (Tout l’orchestre. Respecter les silences, tous les silences, les soupirs, tous les soupirs. Les violons devront insister sur la couleur bleue, les cuivres se chargeront du rouge. Le chœur continuera à être silencieux, il est la voix silencieuse et, la première nuit du monde. Le chef s’inspirera du printemps, surtout du vol des oiseaux pour guider l’orchestre.)
L’écriture passe son temps à se suspendre, comme si dans ses stases successives se trouvait sa vérité ultime. La Vérité. L’écriture cherche son silence, dans l’au-delà des mots ou dans leuraccablement . L’accomplissement du dire dans le vide. Le vide d’après. L’écriture est solaire, elle se souvient de la nuit, c’est ce qui en fait l’éternel chemin de croix, car l’écriture, c’est la mémoire du désastre. Car l’écriture est solaire. C’est pourquoi elle a affaire aux ombres, aux empreintes qui s’effacent, aux rêves qui rattrapent nos gestes, à ce qui respire encore dans les coins les plus perdus de nos vies. Comme si le geste de l’écriture avait besoin de s’arrêter pour s’accomplir. L’ultime appel à la vie. Avec le geste qui se resserre. Comme la matière dans l’atome. Resserrement de l’espace de l’écriture pour lui donner la puissance du cri. Le cri. Le mot dénué de parole. Le dire pur. Le tintement de la vie dans la chair. La révélation. Rimbaud cesse d’écrire. Cesse-t-il d’être poète ? Ou bien commence-t-il à le devenir ? Ou bien l’a-t-il toujours été ? Qu’importe, c’est toujours l’accomplissement dans l’inaccompli. L’inachevable. Le précaire comme horizon infini. La peau vulnérable du poème se raidit jusqu’à la cassure, jusqu’à la faille de lumière brutale. Écrire, c’est autre chose qu’écrire. C’est avant tout signifier le feu, et tout ce qui pourra détruire le feu. Le feu. Le feu séparé de la chaleur. Le feu comme principe d’ascension et de disparition. Chemin de retour à la nuit. Retour à la nuit lumineuse.
(Sur la scène, il ne reste que le chœur. Alors, on entendra un chant noirci, en contrechant, une mélodie jaune, un peu comme les champs de blé au début de l’été. Longue ascension de notes tenues jusqu’à la blessure.)
Longtemps, j’ai cru que j’écrivais. Je me trompais. On se trompe toujours sur nous-mêmes, comme sur les autres d’ailleurs. Il faut du temps pour comprendre les choses. Pour moi. Je suis lent, laborieux. Non ! Rien ici n’est de l’écriture, c’est seulement de la musique, plus précisément : la tentation d’un chant.
Franck.
« Je connais ces cris-là. Toi aussi tu les connais. Nous vivons de cri en cri. Mais entre eux un filet d’eau trouve son chemin. Il disparait, il réapparait, une fois, deux fois, trois fois peut-être dans notre vie, pour que nous puissions y tremper nos lèvres et continuer notre chemin. Si je me trouvais ici, c’était parce qu’il m’avait été donné de voir ces scintillements dans la vallée des morts. J’ai pu entendre la musique là où je m’y attendais le moins. »
…
« “Cela peut prendre longtemps avant que ce que l’on a dit se mette à fondre. Parfois, cela ne donne pas de la musique avant que l’on soit adulte.” “Pourquoi ?” “Parce que l’on est gelé à l’intérieur de soi-même. Bien que l’on ne le sache pas soi-même. Mais un jour, quand on est très triste, ou que l’on a vraiment faim de quelque chose ou que l’on est complètement seul, alors on s’aperçoit brusquement que nos vieux mots deviennent de la musique.” »
Göran Tunström ; L’oratorio de Noël (Éditions. Babel)
Il arrive à l’alpiniste d’atteindre le sommet. Dans l’écriture, parfois on finit, jamais on n’atteint. Poussière et souffle. Rien de plus. Rien de moins. Le pitoyable unit à l’invisible du mouvement. Du négligé sur du négligeable. Du rien sur du rien. Évanescence. Insaisissable élan de l’écriture. Des mots qui s’effritent. Poussière de poussière. Inconstance fragile de toutes nos pensées. Moins que du sable, avec ce souffle qui donne l’illusion de la vie. Fécondation poussive des lèvres de l’écriture, glissement de nos expirations autour de nos restes. De la poussière plein la bouche. De la poussière qui tapisse nos poumons. Nos souvenirs. Nos actes. Nos amours passagères. De la poussière au gout de cendres. Poussière. Pénurie de matière, de solidité. Insuffisance. Grains légers des mots qui s’envolent et qui se perdent sur les chemins de la langue. Errance, vagabondage de nos mots qui s’égaillent, que l’on aperçoit dans les rayons de lumière dans l’agitation d’une danse fébrile. Éperdue. Profusion de manque suspendu, qui recherche les recoins de l’âme, pour s’entasser dans les déserts de l’existence. Les royaumes de la poussière sont les greniers, les lieux oubliés, en dehors des passages, des vacarmes. Quand cette poussière se rassemble, c’est pour quelques poèmes, quand elle se regroupe, c’est pour quelques pages, le temps d’une aurore, puis les mots se désagrègent, sans bruit, sans trace. Les mots traversent la terre sans la toucher, simplement en l’effleurant. Caresse triste d’une parole recherchant sa propre densité, son propre poids, son escale, son havre. Un sourire consentant. La paume d’une main ouverte. Poussière. Nuage d’une matière qui n’est rien. Rien. Un simple passage dans l’air du temps. Une promesse à peine audible. Elle contient toutes les formes, n’en possède aucune. Elle ne fait que visiter le jour, sans s’accrocher aux heures. Elle recherche son souffle, celui qui l’emportera plus loin. Ailleurs. Alors les mots se dérobent sous leurs propres pas. Mais la poussière se mêle au souffle. Du négligé sur du négligeable. Il y a dans les noces du souffle et de la poussière, quelque chose qui tient du mystère. Le souffle vient apaiser le vulnérable en nous, le douloureux, comme cette mère qui souffle sur la plaie de son enfant pour en effacer le feu, mais le souffle dans son infinie métamorphose encourage aussi la flamme de l’âtre pour lui donner la force, le désir de bruler un peu plus, de chauffer un peu mieux, de survivre plus intensément dans une chaleur renouvelée. Le souffle ponctue la fin de nos peurs en appelant des brindilles de paix. Souffle, voix silencieuse de nos mots. L’armature évanescente de notre parole. Il n’est rien, mais il tient tout, comme le vitrail tient la cathédrale. Il se saisit, en la brassant, de la poussière de nos textes, rafraichissant la langue, inventant des volutes invisibles. Il est la direction de notre errance, le sens de notre persévérance. C’est la source des quatre coins de l’horizon. Il lave, il purifie chacun de nos souvenirs. Il est la première musique, il sera la dernière. Il est le seul langage amoureux, celui d’avant les mots, celui d’avant les mensonges, il est le voile qui habille nos désirs. Il n’est rien, invisible, cependant il nous rend à la lumière. Le souffle se dévoile à nous lorsqu’il passe sur la poussière. Car c’est lui qui révèle le poème. Il en est le sang fugitif. Il arrive à l’alpiniste d’atteindre le sommet. Dans l’écriture, parfois on finit, jamais on n’atteint. Au bout des mots, il reste toujours un morceau de rocher inviolé, impraticable. Dans l’écriture le sommet est toujours plus loin, toujours plus haut, toujours ailleurs, c’est la voie mystérieuse de l’écriture, sans doute, sa voie divine. On est à un souffle du but. Car le sommet s’invente au fur et à mesure de l’écriture, toujours avec un souffle d’avance, toujours avec un printemps d’avance. Peut-être que la littérature réside en cela, dans ce souffle qui maquera toujours à notre dernier souffle. Alors l’on s’épuisera jusqu’à l’asphyxie, jusqu’à l’extinction des mots, jusqu’à l’écroulement de la parole. Jusqu’aux cendres. À mordre la poussière. À agrandir l’univers en aggravant la voix. Il ne restera que quelques poussières d’or entre la joie et la désespérance. L’oubli dans l’ignorance de l’oubli. Écrire possède dans sa paume une flamme un peu noire pour dissimuler nos vanités, pour ne jamais oublier qu’oublier, c’est oublier la fin. Car ce qui sauve le dernier souffle, c’est qu’il ne sait pas qu’il est le dernier. Parfois, dans écrire, on finit. Jamais on n’atteint. « L’Éternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant. » (La Genèse)
Il y a ce rêve : sans doute, veut-il me parler. Me signifier. Dans ce rêve, il y a un arbre. Massif. Imposant, au bout d’une plaine perdue. Inconnue. Un arbre posé dans le repli de l’horizon. Je ne me souviens jamais de mes rêves. Là, il y a un arbre. Presque trop grand. Immense. C’est un rêve d’arbre. Quelque chose tire mon écorce. Quelque chose tord ma chair rigide et filandreuse. L’arbre est isolé. Seul. Paysage dépeuplé. Sauf l’arbre. Dans sa lenteur à vivre. Dans sa difficulté à dire. Dans l’étirement engourdi de sa fibre. Hors de sa forêt, l’arbre ressemble à une tragédie. Une lente lutte, résolue, tricotant de l’éternité dans les mailles inconstantes et inexorables des saisons. Déborder sa chair. Mourir chaque année, et déborder sa chair quand même. Puissance lente, fatale, traversée de toutes les fragilités. C’est un arbre posé au loin comme un vaisseau tendant sa voilure au ciel. Large voilure de verdure argentée. Je ne sais dire de quel arbre il s’agit. Est-ce un chêne, un orme. Le rêve ne le dit pas. Le tronc est gros, lourd, sculpté de profonds ourlets, d’épaisses plissures, de longues blessures écaillées de temps. Bourrelets de croutes de sève coagulée. Dans le silence de la plaine, l’arbre déborde ses fractures, ses balafres, et chaque saison trace sa marque, sa morsure. Les crocs du temps se plantent dans le bois qui se donne, qui s’offre, et s’épuise, ce bois qui s’appuie sur ses effondrements, qui se redresse de ses propres défaites en tirant sur ses bras décharnés, en saisissant une portion de ciel ou en accrochant ses branches à quelques nuages compatissants. C’est un rêve d’arbre. C’est donc un rêve de solitude. De patience. Dans le rêve, il a cette plaine de nulle part, puis cet arbre dressé dans son silence. Cette impression de silence dans le rêve. Ce silence, là, maintenant à l’heure de l’écriture. Comme une puissance. Comme une désolation. Quelque chose de la vie qui se survit. Quelque chose de la mort qui persévère. Une mort assidue, endurante, calme. Infatigable. Minutieuse. Avec seulement le vent dans la ramure. Seulement cet élan languissant presque immobile, engourdi par le délaissement, cette tension sans fin. Un épanchement. Il y a l’arbre dans ce rêve, moi qui suis comme l’arbre. Peut-être dans l’arbre. On ne sait jamais dans les rêves. Je suis l’arbre pris dans mon écorce, et le tourment de mes branches. Comme l’arbre dans son travail d’arbre, à chaque temps du temps, grandir, à chaque cadence, déborder un peu plus. S’étirer au plus bas, au plus profond, pour monter au plus haut, au plus large. Comme la folie d’une chimère déraisonnable. Folie que ce vouloir sourd, douloureux d’aller prendre le silence de la terre, puis à force d’épuisement, à force de débordement, en faire le chant du vent. Rêve. Extravagance. Égarement. Désossement des terres noires avec lenteur, constance, à travers chaque saison. Même les plus froides, même les plus chaudes, même celles que l’on oublie. De siècle en siècle. L’arbre solitaire est comme la nuit, il n’a pas de lieu, seulement l’éternité comme un danger. Il est un dieu déchu condamné au murmure et à la prière. Il est un dieu déchu qui défie encore les cieux, la foudre. La foudre. À chaque strie, un chapelet tremblant. À chaque strie, l’incision des jours. À chaque strie, l’arbre dans sa croissance s’éloigne de lui, il fabrique l’ombre qui l’emportera. Chaque feuille est comme le déploiement d’un mot. Chaque feuille récite la vie de l’arbre depuis son début, depuis le premier humus, chaque feuille dans son brouhaha de verdure prépare le long silence de l’hiver. Chaque feuille est comme un poème qui expire dans le vent. Lente symphonie du dépouillement et de la croissance. Lente symphonie de l’écriture qui se déploie sur chaque strie du temps comme un cœur qui bat, comme une stridence au centre des fibres ligneuses. Il y a ce rêve. Sans doute, veut-il me parler. Me signifier. Il y a l’arbre dans ce rêve, moi qui suis comme l’arbre. Un rêve de la permanence, du précaire, de l’éternité dans l’éphémère. Un rêve de lenteur, de pesanteur. Comme une puissance. Comme une désolation. Chaque mot serré dans l’écorce craquelée, venu d’une sève lente. Si lente. Macération lente d’amour. De débordement des chairs du bois, dans cet étirement vertical. Le gras de la terre noire plein les cuisses, le sexe, les bras nus tendus vers un baiser insensé. Amarre tenace et solide où s’ancrent les cieux. Il y a dans chaque arbre solitaire quelque chose de l’amour qui se dit. Quelque chose du vertical, du lent. Comme une cathédrale. Comme un navire. L’arbre solitaire est toujours un arbre amoureux, toujours. C’est un prophète qui scrute le silence pour s’en faire de l’écorce. Là, dans sa plaine sans nom, il dompte l’éternel, et il invoque ce qui viendra bien après l’éternel. Dans le rêve, il y a l’arbre solitaire, droit, dans sa résistance, dans sa paix, dans sa présence pure, comme une grâce Chaque arbre dans son murissement d’écorce fabrique les saisons. Sa tension vers le ciel cherche une éternité, c’est pour cela que nous y gravons nos cœurs enlacés, pour inscrire nos âmes amoureuses dans la vie du temps. De la terre, aux constellations. Car les arbres parlent aux étoiles, les oiseaux et le vent ne s’y trompent pas. Chaque arbre est une passerelle pour les cieux, le plus court chemin vers l’infini. Lorsque nous posons notre main sur leurs troncs, dans l’échange des sangs, c’est la vie incorruptible que nous cherchons, c’est l’évidence d’une révélation. C’est l’instant brutal multiplié jusqu’à la fin des temps. Les arbres ne meurent pas, c’est ce qu’ils nous apprennent lorsque nos lèvres se posent sur les oreilles de leur écorce. Un et innombrable. Comme une présence irréductible. Seule la foudre les fait faillir, ou la hache. Les arbres sont faits d’attente patiente, de solitude déployée en saison, ils sont le chant des siècles, le reposoir des dieux. Écrire, c’est faire de l’arbre. C’est murir sous l’écorce de la parole, la saison à venir. C’est faire du temps, dont les mots sont les graines. Écrire, c’est faire de l’arbre, c’est réunir la terre et le ciel en dépliant chaque mot avec la persévérance du bois, c’est étendre le texte en tronc, en branches, en ramures, jusqu’aux feuilles, jusqu’aux fleurs, c’est tendre ses fruits en offrande.
Il faut revenir sur les quatre horizons du texte. Les quatre éléments. La matière. Pas le sujet. La matière. Le texte n’est en rien sorti de la pensée. Pour se poser, le texte a besoin de s’alourdir, de traverser la matière, la consistance d’une matière. L’imaginaire a besoin de s’incarner d’abord dans un élément, que cela soit l’eau, le feu, la terre ou l’air. L’imaginaire sort en droite ligne du cerveau reptilien. De cette adhérence fondamentale au monde qui nous entoure. Nous étions pierre, terre, sable, puis nous les avons quittés. Nous étions sources, ruisseaux, fleuves, océans, puis nous les avons quittés. Nous étions feu, incendie, soleil, puis nous les avons quittés. Nous étions brises, ouragans, tempêtes, souffles fragiles, puis nous les avons quittés. Nous avons quitté nos lieux, mais quelque chose en nous se souvient. Le texte est cette tentative de retrouver ce temps d’avant la parole. Temps nu, pauvre, temps miraculeux. Cela n’a rien à voir avec le chant béat des romantiques pour la nature. Car ici, il est question de substance, de matière, de l’essence même des mots du texte. Des quatre horizons, de cet effort de vie qui nous pousse à les déborder tous les quatre à la fois. Car le texte est d’abord un écartèlement. Du bas au plus élevé, du plus étroit au plus démesuré, du plus fugitif à l’éternel. Le texte est une traversée du temps et de l’espace, une traversée de la terre, de l’eau, de l’air, du feu. La remontée des peurs vers le désir. Voyage orphique. Chaque texte tient dans sa gueule les fils de la métamorphose. Écartèlement bien avant que la croix fût inventée. Il faut revenir sur les quatre horizons du texte. Les quatre matières. Les quatre lieux. Nos premières maisons. Nos quatre dimensions. La parole se creuse et se nourrit de matière, c’est pour cela qu’elle se sait, qu’elle se veut éternelle. La recherche d’une consistance, la seule façon d’obtenir une résonance. Un écho. La réponse du même sans fin. La terre pousse en nous ses chaines montagneuses, même si nous ne sommes rien de plus qu’un peu de sable mélangé à de la poussière… Même… Quand s’écoule dans le vent des siècles notre poignée de terre noire, flamboient toujours quelques grains d’or pur dans un pli de l’univers. Le texte est une armée en marche sur la page blanche. Perdre ou gagner n’a pas de sens puisqu’il faut livrer bataille. Qu’importe puisqu’à la fin du jour, j’aurais cessé de vivre. Puisque le texte se défera, puisque la nuit couvrira les restes de mes rêves. Qu’importe puisque je sourirai, que le papillon perdu se posera sur mes lèvres. Qu’importe puisque demain il faudra recommencer. L’eau du texte s’infiltre dans mes veines, lent fleuve de fatalité mystérieuse et obscure. L’eau lourde du texte cherche son issue, son océan. Mon corps est une terre ravinée, usée, qui s’épuise dans le flot. Alors le flot lent cherche la nuit, le flot lent traque les ombres. Le flot lent engloutit des cités entières. C’est le flot du texte, fait de chaos, de débordement, de son invincible poussée. Il faut revenir sur les quatre horizons du texte puisque la moindre goutte d’eau, la moindre trace de rosée enferment en son centre les cieux, même les confins des cieux, puisque le moindre grain de sable appelle tous les déserts, ceux de Mars, ceux de Vénus, puisque la plus fragile des étincelles éclaire les nuits de l’univers, puisque le plus délicat des vents d’été pourrait nous laver de tous nos péchés… Car il faut savoir que j’ai vu sur la lisière de mon sommeil un grand cygne écarlate. Un grand cygne s’avançant en silence. Un incendie sur les eaux. Un grand cygne écarlate comme si l’eau lentement s’embrasait. L’embrasement et l’étreinte.
Revenir sur l’errance. Comme une boucle infinie. Un sentier qui perd sa trace. La route s’absorbe dans la fin d’un rêve. Dans les glissades de la fin d’un rêve. Partir sans jamais arriver. Puisqu’il n’y a pas de lieu. Jamais. Sinon les lieux de la route empierrée de l’âme. Sinon les chaos des heures puis la défaite des jours. J’ai mis le ciel dans mes yeux, au plus près de mon sang. J’ai fait briller des étoiles au plus près de mon ventre. Il m’est arrivé de prier des dieux en exil. J’ai soufflé dans les couleurs des fleurs pour éclairer ma nuit. Je crois même avoir pleuré, certains soirs, sur la peau de quelques souvenirs. J’ai surtout jeté des mots au hasard. Faire de l’égarement le seul chemin, le seul recours. Sur la route de l’errance, il me faut sans cesse passer entre deux grandes statues. La blanche, et la noire. L’amour, et l’insondable solitude, puis consentir à ne pas entendre leurs chants, consentir à baisser les yeux pour ne pas bruler les derniers souffles. Baisser les paupières du cœur pour appeler à mon secours les silences du pèlerin. Puis consentir, comme un adieu aux armes vaines. Avancer les paumes ouvertes, les paupières baissées. Ici, c’est une mer de verdure sévère. Une verdure de tempête. Une verdure de gros temps. Les bois viennent mourir dans les champs en écumant leurs dernières branches. Sans rage, mais dans la puissance sereine des grandes marées. Des embruns de verdures s’éclatent dans les deniers rayons d’un soleil d’automne moribond. Un soleil épuisé de ses feux. Appauvri de sa gloire. Au bord du naufrage. Lui aussi voudrait prier. Lui aussi voudrait consentir. Mais ses forces se résignent. Alors, il abandonne une lumière pâle, si pauvre. La lumière des fins, et des promesses déshabillées. Je suis ici le temps d’une escale. Entre deux vies. Entre deux souvenirs. Comme au temps des oasis, et des grands déserts. Je suis dans l’antre de moi-même juste au-dessus de l’os. Que je voudrais curer une dernière fois. Le blanchir de mes mots. Encore. Ici, c’est une verdure immense, massive, impossible à décrire. Un paysage peint au couteau avec de larges trainées de couleurs épaisses. Des monts, des vallons comme une grosse mer houleuse. Je flotte. C’est quoi flotter ? Le flottement, c’est toujours le risque de l’errance, c’est souvent être rejeté sur des rivages inconnus. Le moment entre les lieux. Même entre les lieux du corps. Dans l’absence de soi. Dans ce mouvement qui tire vers l’extérieur. Dans un lointain. Dans un lointain sans forme, sans bornes. Comme une chute. Je flotte dans un mouvement inconnu d’où ma voix ne sort pas. C’est un silence cassant comme l’oubli. Ce n’est pas un exil. Le flottement, c’est un oubli. L’exil nous tient dans la tension, la colère, le ressentiment, la trahison, l’injustice. L’oubli n’a pas de forme. On est sans lieu, sans autres. Suspendu. Vidé du sang. Bousculé par les mouvements erratiques des heures, des humeurs, des regards. Comme une hémorragie, une perte de substance. Avec cette envie de hurler, de crier. Toute cette réingurgitation comme s’il fallait ravaler sa vie. Chaque heure, chaque jour. Là. Dans ce lieu hasardeux, sans frontières. On voudrait appeler, s’ancrer dans la chaleur d’un regard. Mais le flottement est un lieu qui n’existe pas, où nul ne peut vous voir… Sans secours. « À quelle station t’arrêtes-tu ? » « Là-bas… Plus tard… Là-bas… » « La prochaine ? » « Non ! Jamais la prochaine… Mais l’ultime, l’extrême. Je suis de la dernière station, de celle qui vient après toutes les autres. Au-delà des voies… Là où nul passager ne monte. Je suis du pays des landes, des bruyères froides du cœur, des grands champs de neige, des océans glacés, car mon ciel est traversé par le vol singulier des oies sauvages qui vont vers le nord. » Pourquoi cet effondrement, cette coupure, ce glissement des chairs de l’œil et de l’âme, ce frottement de l’absence sur les mots de la langue, cette parole qui ne sait plus s’arracher ? Ici, dans cette verdure brutale, il y a quelque chose d’écrasant. Une présence absolue. Alors, je marche. Pour m’arracher au flottement, je marche. Je marche, comme j’écris. Pareil. Pour retrouver le corps, le souffle. S’immerger dans ces forêts grandioses. Comme écrire. Pareil. Le corps qui s’arcboute dans l’épuisement des muscles. Comme ces mots déterrés, extraits de mes restes. Le corps qui retrouve sa puissance. Sa rage vitale. Sa survie dans la douleur des muscles asphyxiés. Comme la prière offerte aux lèvres d’un mourant. L’extrême tension du corps. Ces noces obscures du silence avec la solitude. Marcher sur ces pentes infinies couvertes de forêts drues. Comme écrire. Souffrance primitive et sauvage du corps dans le vrai sang des muscles. Souffrance sans recours. S’arrêter. Continuer, trouver la limite. Être dans la limite. Même au-delà. Ces marches épuisantes ne sont plus un effort, mais une lutte. Comme écrire. Quelque chose se rassemble, là, dans un instant qui efface tout. Tout. Monter encore, pour finir. Rechercher la pente la plus droite, la plus éprouvante, la plus absurde. La plus féroce. Comme écrire, rechercher le geste le plus droit. Maintenant, mes pieds, mes mains s’accrochent. Mes genoux aussi. Ne pas glisser. Ne pas perdre les mots, surtout leurs lumières. Coller à la paroi de cette montagne. Coller toujours aux battements du cœur, du sang, , qui jaillit dans mon corps. Comme écrire. Étendre Projeter mes membres sur la pente vers une douleur plus grande, plus absolue. Le corps collé. Hors de moi, mais totalement moi. Dans la rage. La colère. S’arrêter. Impossible. Fixer un point là-haut, pour y jeter ce qui me reste de souffle. Même la mort est vaincue dans cet effort insensé. Simplement l’instant qui rassemble tout. Qui aggrave tout. Tout ce qui restait au fond de ma mémoire. Être dans l’instant du premier geste. Du seul geste. Comme la phrase qui s’arrête parce qu’elle attend du silence une consécration. Fixer un autre point. Un arbre, une pierre, une branche, une souche. Toujours la rage pour survivre à l’essoufflement, au feu du corps. À l’incendie qui brule ma tête, ma poitrine. Comme écrire. Comme aimer. Et gagner une fois de plus sur l’errance, le flottement. Comme écrire. Comme aimer. Maintenant, le sommet, et son ciel. Maintenant, le sommet, son ciel, comme un port après la traversée des mers. Comme un port qui sacre le voyage. La fin sans la fin. L’arrivée qui invente un retour. Un possible. Comme écrire ou prier. Ou simplement pleurer comme un enfant. Sans raison. Sans saison. Seulement à cause de la lumière, de cette joie incoercible d’être en vie. Le corps détruit de souffrance, mais rayonnant d’avoir survécu à l’asphyxie. Comme écrire. Comme écrire.
Les oies sauvages emportent dans leur vol vigoureux les restes des saisons, avec les chants, les promesses. Leurs cris déchirent les restes des amours. Les oies sauvages vont vers le nord, la fin des terres, la fin des temps. Vol des défaites, des après. Vol d’ombres dans un ciel indifférent. Les oies sauvages creusent nos désirs, dépouillent nos dernières espérances. Ce qui fascine dans le vol désespéré des oies sauvages, c’est cette énergie, cet entêtement. Cette folie. Ces cris sans visages. Rapides et immobiles, comme les grands voyageurs, les oies sauvages, qui partent vers le nord, ne touchent plus terre, elles appartiennent au ciel. Irréparablement. Elles disparaissent peu à peu, effaçant leurs traces avec leurs cris, dans l’infini qui les dévore.
Un temps qui n’a pas de rive, qui s’effrange comme un tissu élimé. Dans quel temps se passe l’écriture ? Dans quel présent suis-je ? Là, maintenant. À découdre les ourlets de l’univers, comme si brusquement il avait rétréci, comme si le temps faisait des plis, comme si l’on pouvait être prisonnier d’un bourrelet, ou d’un revers, d’un faux pli. Point de croix sur point de saignée. Ravaudage de la mémoire. L’aiguille des mots pique les bords du trou, pique à l’endroit du débordement. De l’écoulement. L’aiguille des mots rapièce le temps défait. Le vieux temps. Le temps usé. Le temps lustré. Alors, on retient les bords de l’univers, on essaye à chaque texte de contenir la déroute, la disparition. Alors, on pique pour traverser au plus profond, on tire sur le fil des souvenirs, on tire sur le fil de nos jours, le fil de nos attentes. Cela fait toujours un peu mal. Piquer le lieu fragile de notre vie effilochée. Les chairs peuvent se déchirer. Souvent, elles se déchirent les chairs. Souvent, le texte se coupe. Souvent, c’est une catastrophe. Souvent, on se dit que c’est une tâche impossible. Un point de croix sur un point de saignée. Chirurgie du désespoir. De la lenteur. De la constance. De l’oubli. Ce temps qui échappe au temps. On tire sur les bords de l’univers pour les poser là, sur la page. Avec la pauvreté des mots, et notre pitoyable espérance. Bord à bord. Encore piquer. Suturer cette béance, sous le regard moqueur de nos siècles. Avec cette aiguille trop grosse, avec cette aiguille qui emporte les morceaux de chair. Pourquoi cette joie étrange à chaque piqure des mots ? Pourquoi cette jubilation à tisser tout ce malheur, à broder ces motifs inconnus sur cette trame infinie ? Pourquoi coudre cette robe de fête sur ce linceul ? Pourquoi… ?
Car le texte doit révéler l’inconnu. Non pas l’inconnu du savoir, mais le toujours innommé qui git en nous : le fou, le saint, le lumineux. L’inaccessible présence qui nous brasse. Écrire, c’est se défaire de nous. L’entêtement du geste. L’acharnement d’une répétition qui nous efface peu à peu. Labyrinthe de miroirs. Où se démêlent l’absent de l’écriture et le présent du texte. Où se dédoublent les voix. Se situer juste à cet endroit de l’âme où le retour du même n’est pas exactement le même. Comme si l’écho nous revenait prononcé par une autre bouche. Décalage. Contretemps. Contrepied. Esquive des présences qui toujours se dérobent, toujours surgissent. Là. Dans ce champ des défaites. Où les ruines ne sont plus le résultat de la décomposition du nouveau, mais où les ruines seraient toujours l’expression la plus nouvelle du futur. La voix se superpose, puis efface le sens des mots. Ce qu’il y a de vacarme en eux. Les mots qui perdent leurs sens sont des mots aggravés. Des étoiles. L’écriture avance vers les confins, vers les lieux du décollement du sens. Imprenable. Même par la main qui la produit. Surtout par cette main. Un cheminement, paume ouverte. Prête aux stigmates. Comme le signe d’un accomplissement. Lequel ? L’accomplissement de la nuit. Même de jour, c’est la nuit que nous accomplissons en nous. Pour maintenir l’étrange. Décoller la lumière du réel. Être au repos du réel. Enfin accueillir ce qui vient. Ce qui vient. Œdipe. L’ermite. Anéantir toute explication. Engloutir toute signification. La grande nuit de la toute présence, celle qui nous rend à nous-mêmes et au monde. À la nudité. À la pauvreté. Passer du tremblement à la tremblance. Passer du feu à la flamme. L’œuvre. Traverser. Jusqu’à l’intense immobilité d’un silence. Le texte est habité d’une puissance vivante qui m’écrase chaque fois un peu plus. Entre l’amour et le désir, il y a un espace. Entre l’écriture et le texte, il y a un espace, le même. La nuit. L’imprononçable nuit. Le lieu des grands gisants. Entre mes lèvres et Tes lèvres. La nuit. La nuit que je traverse à chaque mot, pour Te rejoindre, enjambant les gisants et les siècles. Retraçant infatigablement le chemin qu’il Te faudra consacrer.
Car l’écriture ne nous appartient pas. Posée ici, elle est vouée à l’errance. C’est une mendiante vêtue de sa seule pauvreté. Elle est un enfant qui vous quitte. Elle n’a nul lieu, nulle direction. Elle est à peine un bouchon dans l’océan. Posée ici, elle appartient au hasard. Elle ne reviendra jamais frapper à votre porte. Elle demeure vouée à l’errance à la recherche d’autres solitudes, jusqu’à la cendre de la cendre. Le destin du texte, c’est la perte, c’est la désolation, c’est la mendicité. Le texte voyage entre deux absences. Un peu comme l’amour. Il erre entre deux solitudes. Un peu comme l’amour. Le voile qui le couvre, c’est la mort qui rôde. Comme un feu qui s’étouffe par manque de souffle. Par négligence. Par abandon. Le texte posé ici est le nom même de l’errance, de la perte, du manque sacré. De l’attente souveraine. Le texte, une fois écrit, i est un désert qui ressuscite à chaque caravane qui le traverse. Il est passage, il est franchissement. Écoulement sans fin de la fin. Une fois écrit, le texte n’a plus de forme, ou alors il les a toutes, il est prêt à suivre n’importe qui, n’importe quelle insuffisance, n’importe quelle bouche. Il a la forme d’un autre, d’un inconnu, d’une absente. Et à chaque rencontre, il offre sa gorge, son ventre pour se faire pénétrer d’une solitude nouvelle. Le texte, une fois écrit, se joue des présences. Il vient de l’ombre. Il y retournera. Il tient la mort par les deux bouts. Pourtant, il n’est rien, sinon la forme la plus achevée du vide. Car sa puissance est celle d’un fil de soie tendu entre deux planètes. C’est un vagabond entre deux exils. Il mendie la solitude, et le manque, puisque c’est sa seule nourriture. Puisqu’il vient de là, puisqu’il y retournera. De l’eau sur de l’eau. Du temps sur du temps. La désappartenance. Le dessaisissement. Aux noces du texte, il n’y a pas d’invité, ce sont des noces furtives, puisqu’elles sont dérobées au hasard, à la fatalité. Noces de l’absence, du silence. Fêtes de nos désespoirs où l’on consume les chairs brulées de l’amour et les visages perdus. Oui ! Tous ces visages égarés. Nos temps d’affaissement. Le temps du texte arrache les mauvaises herbes de nos vies, pour en faire des buchers, et souffler sur nos cendres. Nos cendres à venir. Le texte, une fois écrit, , dans son indécence, mêle nos morts successives à nos résurrections. Les miennes à toutes les autres. Frères de mort, frères de résurrection avec ce texte aux paumes ouvertes. Le texte nait du silence et du malentendu qui l’accompagne. C’est de ce clivage, de cette séparation invincible qu’il nait. C’est de cette rupture de silence, de cet échange de silence qu’il nait. Du malentendu qui l’accompagne. C’est pour cela que la voix chancèle un peu. L’oreille de l’œil est sourde au monde, elle ne sait que vibrer, frissonner de sa désappartenance. De son dessaisissement. De sa disgrâce. La voix tremble, comme si toute lumière ne pouvait surgir que de ce malentendu consenti. Que de ce secret tacite, scellé au cœur de la nuit. Chacun a dans les mains du cœur un morceau du symbole. L’écrivant et le lecteur. Si le hasard leur fait rapprocher les deux morceaux qui pèsent sur leur vie, quelle que soit la coïncidence, ou quel que soit l’ajustement, il reste toujours une difformité inconciliable. C’est ici, dans cet espace impossible à combler, que réside la lumière. Le miracle. Le texte vit de cette dissonance, il brille de l’impossible. Il brille d’un trou, d’un trou d’inconciliance par où s’échappent la vie et l’espérance dans cette hémorragie de silence.