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J'irai marcher par-delà les nuages
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1 juillet 2017

- 74 - L'entretemps...

Chaque texte nous laisse dans le passage. Un éternel passage. Sans rive. Être là. C’est tout. Toujours partir, et ne jamais arriver. Là. Dans le courant d’air de la vie. Les volets battent, les portes claquent, mais le texte nous laisse là. Entre. Pantelant dans le passage. Lourd. Sans aisance. Estropié du désir.
Les textes sont des orphelins. L’espace d’un instant, on a cru pouvoir leur offrir une famille… Puis ils nous quittent, alors on reste dans le passage. C’est désormais nous l’orphelin à secourir. Le texte nous a seulement accueillis un court instant dans sa famille de mots, sa famille turbulente, bruyante. Après, cette famille nous quitte.
Alors l’on reste là, dans le passage encombré de désordre, de silence.
On sait que l’on ne sera d’aucune famille, d’aucune fratrie.
On appartient déjà à la ruine, au désastre.
Le texte ne ment pas, il nous promet la solitude, il nous la donne. Comme une fleur rouge sang. Il l’incruste même. Il la grave, de peur que l’on oublie que c’est nous qui l’avons sollicité. Elle devient notre nom.
Alors, nous restons dans le passage. Entre les portes du désir. Coupé des horizons. Immobile entre deux mouvements, entre deux élans. C’est ainsi depuis la nuit des temps. Car la nuit des temps demeure le lieu du poème. Toujours. La nuit. Après le passage. L’entredeux.
L’attente.
L’inquiétude.
On ne ressort pas complètement indemne des mots. Avec cette double sensation. D’accroissement et de perte. La douceur, la violence. Comme dans le vertige. L’aggravation d’une pesanteur.
Pendant le texte, les atomes de la vie sont portés à incandescence comme dans l’amour quand les corps s’effleurent d’insouciance, d’oubli, ou quand ils se cognent l’un à l’autre dans l’abandon ou l’ivresse. Comme dans l’amour où brusquement on sait qu’il n’est plus question de douleur, mais de débordement où l’extase décide de ne plus descendre, mais au contraire de monter.
Le mascaret ride le fleuve comme un frisson de jouissance. Le texte nous a défaits du temps. Jeté hors des doutes, il nous a pris la main, le cœur, pour nous faire traverser l’infini à la perpendiculaire de nos passions, dans la diagonale de nos souvenirs. Le texte réinvente la géométrie de l’espace, du corps, et de son poids de chair tremblante. Dans les angles se trouvent l’ombre, le souffle. Les parallèles se rejoignent sur les lèvres des rêves. Les ellipses nous réchauffent de leurs foyers majestueux.
C’est un temps simplifié où les équations retrouvent leurs inconnues. Car les ondes ne vibrent plus. Elles ne font que chanceler, que frémir, elles n’oscillent plus. Elles ne font que se balancer comme les roseaux dans la brise d’été.
Le mascaret redresse le fleuve de sa langueur chagrine.
Juste après le texte, la droite se raidit, l’infini se relativise, les parallèles s’assagissent, se mettent à bonne distance l’une de l’autre, comme des inconnues qui se toiseraient de haut. Les perpendiculaires s’ennuient à nouveau, et l’ombre quitte les angles morts de la vie pour se répandre en obscurs savoirs.
Après le texte, c’est le temps des redites, des pensées sur la pensée, des constructions fragiles. Après le texte, c’est le temps des insectes. Temps mesuré, sans ambition, sans imagination, qui ne sait que finir.
L’entretemps des textes, avec le fleuve vautré dans sa lassitude féroce, gourmande. Ce sont des temps somnambules, nos actes ressemblent à des actes, mais ils n’en ont plus la vérité, comme si le rêve était clivé, ou troué par la lame du soleil. Ou de l’insomnie.
On reste dans le passage, dans les couloirs du jour avec des portes à l’infini, des portes closes. Et le fleuve qui coule dans son infinie indifférence hautaine. Notre maladresse importune les silences, car ici, dans le passage, ils ont changé de nature, d’humeur. Ils nous regardent, ils nous désignent. Certains nous accusent.
Après le passage. Un autre mascaret. Après… Un autre… Une autre encre…
La hache du texte coupe un peu plus mes amarres.
Je suis en partance pour l’exil.
Un jour, il n’y aura plus de retour possible.
Un jour, cela sera la disgrâce…

Franck.

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30 juin 2017

- 73 - L'ininspiration...

Ce n’est pas l’inspiration qui vient à nous manquer. Elle ne compte pour rien. Ce n’est pas l’inspiration, mais la volonté acharnée de vivre. Un vouloir. Un noir vouloir à vivre encore. Mourir un peu plus loin, un peu plus tard. On écrit toujours dans un après, non par inspiration, mais dans l’extension d’un temps inhabitable. Écrire commence lorsque les muses sont mortes. Sur l’octave supérieure de l’abime. Là où le révolu reste encore à vivre. L’accroissement d’un désastre. L’inévitable développement du fini.
Le texte s’obscurcit, non pas lorsque les mots viennent à manquer, mais par renoncement lâche à mon sang. Par concession à l’oubli, à l’ennui. Par ma chair qui capitule, par ma voix qui s’accable. Avec la mort au bout. Lorsque je ne consens pas à bruler assez vite, assez fort. À aimer sans douleur.
C’est le vouloir-vivre qui fait écrire. Le vouloir-vivre nous met immanquablement en face du pire de nous-mêmes.
C’est ce pire qui nous fait reculer.
Les mots se refusent à la mort qui en nous s’avance. À la mort avec laquelle on pourrait pactiser. Le texte s’effondre toujours sous le poids de notre indignité. Les mots ne se rendent pas, ils ne capitulent pas. Ils s’éloignent de nous en nous écorchant pour ne pas avoir été dits. La mort ne les capture jamais vivants. Ils sont libres. La prison est pour nous.
Au moment d’écrire, nous sommes un nœud de relations, un nœud de forces dont les plus importantes tentent de nous broyer. La dignité de l’écriture réside dans cette lutte étrange, presque invisible entre nos désirs contradictoires et le brasier du sang. C’est de ce frottement que nait le texte. De cet écrasement vaincu.
Écrire touche aux confins de l’univers, pour essayer de les dépasser, c’est le geste des dieux qui tracent un grand cercle de feu dans lequel ils jettent les galaxies dans un grand éclat de rire.
Alors, ce n’est pas l’inspiration qui vient à manquer. C’est notre bras qui tremble. C’est la vie qui reflue en nous. Un continent qui recule, qui s’efface. Une mer vaincue qui ne survit plus aux marées d’équinoxe. Le soleil peut alors se lever sur la vacuité de nos jours.

Franck.

29 juin 2017

- 72 - Hormis l'horizon...

Écrire, c’est le moment où l’on n’écrit pas. L’instant qui sépare deux mots. Deux phrases. Deux chapitres. Deux textes. C’est l’élan qui cherche à se survivre. C’est cet élancement de tout le corps dans l’espace inconnu qui sépare les mots de leurs cortèges de sons, d’odeurs, avec le glissement du sens dans la recherche d’une couleur plus juste, un saut plus net dans le vide toujours recommencé. Toujours à inventer.
Avancer dans les mots, c’est comme avancer dans l’amour. Puisqu’écrire c’est déjà aimer, c’est encore aimer. Écrire, c’est cette hésitation brulante qui nous pousse comme une fatalité à rechercher le plus clair de notre eau, c’est faire la place à cet Autre de l’amour qui nous suit en silence dans l’ombre de nos gestes, sur la pente de nos actes, jusque dans la plus intime de nos pensées ou le plus secret de nos rêves. C’est la paume des heures.
Écrire, c’est accueillir, cet autre de nous. C’est cela consentir. Puisqu’il ne s’agit pas d’être sauvé, mais le plus souvent d’expier.
Puisque rien n’est donné hormis ce chemin sur lequel je marche, et qui me mène d’un mot à l’autre, de silence en silence, de peur en peur. De l’eau sur de l’eau jusqu’aux marées d’hiver. Puisque rien n’est donné hormis l’horizon…

Franck.

27 juin 2017

- 71 - Il faudra bien...

J’en vins à ne plus pouvoir lire ou relire le texte. Il y avait dans mon écriture quelque chose d’effrayant. À la fois moi et pas moi. Le texte me revenait par-delà le temps avec une sorte d’hostilité. Il portait une charge d’accusation, qui rendait la relecture impossible. Je sentais bien au fond de moi cette voix gisante. J’étais habité par un cadavre lourd, immobile, les yeux grand ouverts. Avec cette sensation éprouvante d’être lu par mes mots. Étrange expérience proche du vertige. Le temps qui passe nous couvre d’un long linceul. Quelque chose en nous s’engloutit.
Attendre. Recommencer à attendre. Réapprendre la lenteur. Quelque chose en nous nous regarde en silence.
Au lieu de renoncer, je m’étais renié.
J’avais trahi ma solitude.
On veut croire au bonheur, mais l’on s’égare toujours.
Je cherche le mot. L’épuisement. Voilà, l’épuisement. Il faut être dans cet épuisement de la vie saturé de silence. Jusque dans les muscles. Je ne sais pas si j’aurais le courage d’atteindre la part la plus effondrée, la plus désolée de mon sang.
Il faudra bien…

Franck.

23 juin 2017

- 68 - Colère...

Nous naissons d’une colère, d’une vieille colère, d’une colère archaïque sans forme, sans fond, une sorte de stridence qui s’accroche à nos entrailles. Lorsque nous lâchons tout, elle résiste, elle ne nous quitte jamais. C’est elle qui nous tient rassemblés, unis, entiers. L’écriture nous vient d’une colère d’enfance. De l’envahissement, du saisissement de nos chairs par un afflux de sang. Elle est inapaisable, c’est ce qui nous sauve. Notre part divine nous vient de cette colère. Nous aimons pour l’oublier.

Franck.

« J’avais peu de chaleur. Peu de chair sur les os. Cette chair ne suffisait que pour la colère, l’ultime sentiment humain. Ce n’est pas l’indifférence, mais la colère qui demeure en dernier, elle est le sentiment le plus proche des os. » (Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov Verdier)

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18 juin 2017

- 66 - Les deux pays de l'écriture...

Il y a quelque temps, j’écrivais la frontière. Ce lieu où l’écriture s’inscrit. Cet espace tranchant sans épaisseur. Limite ou passage. Lieu des métamorphoses, d’espace, de temps, d’abandon et d’espoir.
Il faut revenir sur les noms des deux pays séparés par cette frontière de l’écriture. L’un s’appelle la bonté, l’autre la fureur. Si j’étais théoricien, je les aurais nommés le bien et le mal. Je ne suis pas théoricien, j’expérimente, je laisse monter dans le sang la profusion du silence, tente de saisir au vol l’oiseau prêt à s’envoler. Dans la lenteur, les mains tendues, j’approche l’oiseau qui picore, toujours plus près. L’écriture vient de cette approche, lente, silencieuse, de cette attente, de cette patience, dans l’oubli de tout, dans une tension insensée, jusqu’à l’envol qui signe l’impossibilité de toute capture, qui nous dévaste, qui nous laisse les mains vides, défait, dépeuplé.
Alors, j’appelle ces deux pays, la bonté et la fureur. L’écriture surgit du probable envahissement d’un pays par l’autre. Nous savons qu’il n’y a pas d’écriture sans la présence de l’un, sans la présence de l’autre. L’écriture de la seule bonté n’est qu’un corps mou, fait de complaisance, la pure bonté reste inaudible, en tant que telle, elle ne dit rien, n’arrache rien, ne promet rien. Il n’existe pas plus d’écriture de la fureur. Les mots s’y dérobent, la langue se défait. La rage ne dit pas la rage, elle ne fait que se dévorer elle-même.
Il y a deux pays : l’un s’appelle la bonté, l’autre la fureur. Entre les deux, l’écriture qui se nourrit des deux. La frontière n’est pas un lieu neutre, il est la confrontation. Écrire, revient à accepter cette guerre dont on ne connait jamais l’issue. La seule bonté ne nous sauve pas, la seule fureur ne nous apaise pas. Écrire, c’est accueillir les deux en même temps. Le texte nait d’une violence absolue qui porte en elle une rémission non moins absolue. Ce qui nous guide vers l’écriture n’est jamais aussi clair que nous voulons le dire, il y a des forces obscures qui nous traversent, mais il existe toujours au cœur de la nuit la plus sombre la possibilité d’une aurore. Ce qui tient l’écriture, c’est la lutte intérieure entre ce qui nous détruit, et ce qui nous pardonne. La seule miséricorde s’étouffe au fond de la nuit d’un couvent, car nos crimes sont impuissants, sans force, pour maintenir au plus haut le poème.
Sans doute que la beauté de l’œuvre n’est qu’une tentative de réconciliation, toujours renouvelée, de nos puissances de destructions, confrontées à notre générosité la plus nue.
Ce qui nous fascine dans l’écriture, ce qui nous y ramène, c’est l’inextricable. C’est la présence vivante, en nous, de deux passions mortelles, inséparables. Inévitables.
Écrire ne nous sauve ni de l’une ni de l’autre.
La frontière ne nous protège pas, elle dit seulement la limite entre deux pays, leurs fragilités et la nécessité de vivre à l’endroit le plus dangereux de nous-mêmes.
Je suis un fantôme qui avance sur les décombres d’un royaume d’ombres. J’ai dans le cœur un abime qui bruisse… Je vais sur un fil, guidé par des chuchotements jaillis du silence.

Franck.

16 juin 2017

- 64 - Une chose que l'on ne sait pas faire...

C’est une chose que l’on ne sait pas faire, et pourtant on la fait. C’est déraisonnable puisqu’on la fait. Sans savoir vraiment ce que l’on fait. On sait seulement que l’on fait cette chose, que c’est important de faire cette chose que l’on ne sait pas faire. Parce qu’elle est impossible à faire. Mais que là, dans l’instant où l’on est, il faut la faire. Que si l’on ne la fait pas, cette chose, il pourrait advenir un irréparable ! Écrire se vit toujours dans l’annonce d’un avenir déjà révolu. Alors, écrire, revient à repousser la catastrophe ultime de la mémoire. La collision des temps contraires. D’où cette sensation d’écrasement, de jubilation enfantine. L’imminence tenue en respect. L’urgence comme viatique. La menace comme respiration. La nécessité comme sang.
C’est une chose que l’on ne sait pas faire. Jamais. Pourtant, on la fait. Comme vivre, comme aimer. Une ignorance brulante, dangereuse, conquérante. Comme vivre, comme aimer. C’est pour cela que l’on la fait, cette chose d’écrire. Pour perpétuer l’ignorance. La prolonger. L’augmenter.
Alors, on consent à la dérive, comme ces glaces lourdes, majestueuses, dans les océans froids du nord. Écrire, aimer, vivre, c’est toujours un peu dériver, se perdre avec lenteur, avec grâce. Avec constance. Passer d’un silence à l’autre, jusqu’à n’être plus que de l’eau dans de l’eau.
La fonte des glaces dans l’océan, c’est la grande tragédie de la vie, de l’amour et de l’écriture. Être de grands navires à la dérive sur un océan sans horizon.
Car l’écriture fond à mesure qu’elle se dit.
Car la parole de l’écriture est une eau trop salée.
Car écrire, c’est retrouver la voix de nos premières ignorances.
Car c’est une chose que l’on ne sait pas faire, pourtant on la fait, cette chose.
Jusqu’aux larmes.
Et c’est extravagant.

Franck.

5 juin 2017

- 57 - La question des corps dans le corps...

Il y avait cette question du corps. Non pas de la chair, mais du corps. L’enveloppe, la surface, la frontière. Le mouvement. Puis les mots comme une peau. L’écriture trace une forme mystérieuse. Un corps. Une écorce de cicatrice. Ils sont l’écrin dans lequel la vie tente de résister. Entre souffle, et étouffement.
Je regarde ma main, là, avec l’écran où les mots s’alignent. Une vision incongrue. L’écriture définit un autre corps, une autre peau. Ma main dans le corps du texte. Une autre main. À la surface de ma peau, il existe comme un pli, comme si la lumière se repliait sur elle-même. L’écriture trace un autre corps, d’autres formes qu’il faudrait habiter. Comme si l’enjeu était là. Dans cette distorsion des formes, des corps. Cet effort pour tenter de les faire coïncider. La voix invente un souffle, une autre respiration, un autre ventre. La voix du texte ne s’entend pas avec l’oreille, mais avec les yeux de l’autre. Le corps du texte habite une autre solitude.
Écrire est ce lent travail du feu pour décoller l’enveloppe. Un équarrissage minutieux. Le dépeçage d’un cadavre. Écrire, c’est dessiner les contours d’une ile inconnue, c’est trouer l’océan.
En fait, écrire, c’est quitter l’ile, quitter les contours définis de l’ile. C’est être du côté des eaux, avec le trou de l’ile en plein cœur. Puis le vent dans l’écume. Le scintillement dans l’éternel mouvement. Écrire, c’est cracher sur sa vie, avec dans sa bouche une peinture arc-en-ciel, comme le sauvage dans sa grotte qui crachait sur sa main appuyée sur le mur, pour en inventer la forme. Le contour de sa vie. Comme pour nous dire que tout arrive à cette jonction du dehors avec le dedans. Comme pour nous dire l’océan troué par sa main, par son souffle, par sa salive. La main en pochoir devient le premier poème, né du souffle et du crachat. De la déchirure des formes. De leur débordement.
Le texte est un au-delà de la peau, il en est le contour extérieur. Le pays au-delà du pays.
À la frontière, c’est la guerre. Les chairs poussent ou se rétractent. Le sang bat ou s’assèche. Les os craquent.
Les territoires de mon corps se déforment au gré de mes défaites ou de mes conquêtes. Plus souvent, de mes défaites, . Protée insaisissable. La peau se casse, se déchire. À la frontière, c’est la guerre du silence et de l’obscure.
Le texte n’invente pas de nation, il invente simplement des terres inconnues vouées à l’amour ou à l’abandon. Des pays sans nom.
L’écriture définit un autre corps, une autre peau. Ta main posée sur le corps du texte. Ta main, à la surface de ma peau, comme si ta lumière se repliait sur l’ombre que je te tends. L’écriture dessine Ton corps, et les formes s’ajoutent aux formes. Le texte invente des terres, les seules qui nous réunissent. Le texte invente le lieu où nous nous aimons, ce continent d’ivresse pure où nous n’irons jamais, puisqu’il brule, là, dans l’incendie, dans l’instant de le dire, avec les mots qui en sont la cendre. Le texte est le lieu où nous nous aimons, où la peau la plus fine se pose sur la peau la plus fine. Écrire, c’est inventer un continent disparu. Où Tu habites. Où j’habite. Où nos corps s’additionnent dans les angles des mots. Dans le cri.
Un souvenir qui s’invente. C’est un peu comme un feu. La flamme d’un feu. Naitre de sa propre disparition.
Le livre en est le chemin. Les rêves sont les fleurs de talus qui le bordent.
Ton souffle suffira pour l’éterniser.
« La tête d’Orphée. – Où est mon corps ?
Eurydice. – Près de moi. Contre moi. Maintenant, tu ne peux plus me voir, et j’ai la permission de t’emmener.
La tête d’Orphée. — Et ma tête, Eurydice… ma tête… où ai-je mis ma tête ?
Eurydice. — Laisse, mon amour, ne t’occupe plus de ta tête… »*

Franck.

*Le texte en italique est de Jean Cocteau : Orphée.

2 juin 2017

- 54 - La parole charrie deux fleuves...

La parole charrie deux fleuves. Deux voix. Il y a toujours deux langues dans la voix du texte.
J’écris à l’intérieur de l’écorce. En deçà de ma peau. Sur les parchemins des viscères. J’écris dans un étouffement progressif. À l’intérieur. Pas à pas, je remonte la spirale du coquillage de ma langue.
Au départ, la bouche était béante, grande ouverte sur l’océan. Puis je suis parti vers le centre, vers le rare, vers le peu, vers l’intérieur. Des tours de plus en plus courts dans la spirale des mots. Avec de moins en moins de place. La mer est loin, le ciel est loin, l’air manque. Chaque mot devient de plus en plus difficile à atteindre. Ma langue râpe, s’écorche. Ma parole s’épuise à racler les parois du texte. C’est un tunnel qui se rétrécit à chaque tour. Un resserrement. Lent. Un étouffement. Lent. Mon endroit d’écriture n’a plus d’espace. Comme une pénétrante agonie qui rafle les dernières mises oubliées sur la table du « je ».
C’est un cheminement vain. Il n’y a rien au bout de la route. Le centre reste un lieu vide. Nulle présence. Au bout de la spirale, il n’y a rien. Seul persiste un point d’écrasement.
Ce point se nomme la disgrâce. Il est sans épaisseur. Sa masse est infinie. Il est le lieu de l’attente.
La parole charrie deux fleuves. Deux voix. Il y a toujours deux langues dans la voix du texte. Celle qui pousse. Celle qui tire. Alors chaque mot pèse le poids de son contraire. Alors le chant s’élève du lieu où les forces s’annulent. Alors le chant s’élève de l’instant immobile. Absolu, irrévocable. Solitaire.

Franck.

25 mai 2017

- 48 - Où vont nos mots ?...

Où vont nos mots une fois qu’ils sont prononcés ? Où vont tous ses mots écrits ? Y a-t-il un fleuve qui les récupère et les charrie ? Y a-t-il une mer qui les attend ? Continuent-ils à vivre ? Est-ce que des choses de nous y demeurent accrochées ? Où va cette chair arrachée ? C’est quoi leur destin ? C’est quoi leur chemin ? Font-ils l’humus de la terre pour nourrir les chênes à venir ? Font-ils le poids des épis chargés de grains, l’été ? Deviennent-ils les nuages, les orages ? Sont-ils le vent, les tempêtes ? Est-ce eux qui peuplent les déserts ? Est-ce que les poèmes deviennent des étoiles ? Ou bien les rimes s’enrouent-elles aux vagues de l’océan ? Font-ils la glace de la banquise ? Est-ce nos mots défunts qui suspendent, un instant, le jeu d’un enfant rêveur ?
Où vont nos mots ? Où vont nos paroles, et nos pleurs ? Où allons-nous avec ces mots qui meurent ? Est-ce qu’ils meurent vraiment ? Est-ce qu’ils souffrent en mourant ? Qui les accompagne lorsqu’ils s’épuisent ainsi ? C’est quoi le dernier souffle d’un mot qui meurt ? Y a-t-il un paradis des mots, ou un enfer ? Y a-t-il un grand lieu du ciel qui sert de bibliothèque aux anges ? Sont-ils poussière ? Sable ? Sont-ils invisibles ? Est-ce que les oiseaux les picorent pour en faire leurs chants ? Est-ce qu’ils sont la couleur des peintres ?
Ou ne sont-ils rien ? Rien que les restes absents, désormais silencieux, de notre vanité.
S’éteignent-ils comme des flammes trop vite consumées ?
Est-ce leur seul avenir que de n’être plus sitôt après avoir été ? Moins qu’une rose, moins qu’un papillon. Rien ! À peine une trace, presque moins qu’un souvenir. Moins qu’une bulle de savon, bien moins que la fumée d’une cigarette.
Sans doute, est-ce mieux ainsi. Tous ne sont pas grands. Tous ne sont pas beaux. Souvent, le mensonge, et la trahison les accompagnent. Même si les prières en font naitre quelques-uns d’invincibles, la haine, et la bêtise en profèrent bien davantage.
En fait, nos mots résident dans le prochain qui n’est pas encore là. Celui que l’on dit s’éclipse, et meurt pour faire la place au suivant. Écrire, c’est se donner la chance de l’après, de l’encore, du prochain. Du toujours. Alors cette vacuité appelle l’infini. Écrire anticipe l’espace, et le temps. En inventant le lieu de nos prochains pas. Ils sont le pas avant le pas. L’acte avant l’acte. Les mots, nos mots, créent du vide, du rien. C’est là que l’on habite, c’est là notre plus belle demeure.
Mon dieu, pourriez-vous me donner la force pour agrandir ce rien si essentiel à mon air, si essentiel à mon chant. Mon chant n’est rien, mais il supporte l’incommensurable de ma vie. Ce vide n’est rien, mais il a la puissance des siècles.
Nos mots appellent, crient, mais s’oblitèrent dans l’instant de l’appel ou du cri. Ils n’ont eu que le temps de pactiser avec la lumière du jour pour nous permettre d’attendre le soir. Si nos mots sont crépuscule,  nous en sommes l’autre versant :l’aube, toujours… toujours… toujours… comme un début d’éternité.

Franck.

23 mai 2017

- 47 - Aller au bout de la jetée...

Car ce qui compose nos vies est si insignifiant, si négligeable, si futile. Les grands évènements sont si rares. Il y a tant d’heures oubliées, vaines. Tant de gestes ternes, inconsistants. Tant de faiblesse et de lâcheté. Un immense gruyère où ne subsistent que les trous, les vides, les riens. Les attentes interminables. Les gestes répétés. Les naufrages dans des sommeils de pierres. Toutes ces paroles prononcées avec des mots si creux, si absents d’eux-mêmes.
Chaque heure se tisse dans la banalité, l’imperfection, la platitude. Chaque heure rejoint le fleuve des jours, des ans, dans la perte, le manque, et l’infinie tristesse des flots qui s’écoulent.
Car ce qui compose nos vies, c’est le malentendu, c’est l’espérance désenchantée, ce sont tous ces culs-de-sac, ces labyrinthes inextricables, ces occasions gâchées. C’est notre entêtement à vouloir comprendre ce qui n’a pas de sens, à désirer ce qui est hors de notre possible, et au bout de tout à se lamenter, ou à se taire. Mais continuer.
User jusqu’au bout la comédie de l’espèce.
Alors, c’est là au cœur de cette piètre et médiocre tragédie, c’est là, dans notre dénuement, notre déficience, dans cette langueur, là, au point d’orgue de notre irrésolution, que l’écriture déploie sa palette la plus tremblante.
Car l’écriture nous vient d’abord d’un creux, d’une insuffisance, de l’hémorragie qui s’ensuit, d’une rareté, d’un déficit.
Elle vient de nos dernières résistances quand elles cèdent, quand l’être, en nous, s’abandonne, et se perd.
Elle vient de notre marche sur la jetée quand celle-ci s’arrête, et que l’océan est ici, devant, démesuré, terrifiant, que tout en nous se projette vers l’infini. L’écriture vient de cet arrêt brutal, et de ce prolongement. De ce saut dans l’immensité. De cette marche sur les flots. Quand plus rien ne nous soutient, à part le fil tendu de la langue, une ombrelle de désir dans la main droite, et quelques notes de musique dans la main gauche.
Pour écrire, il ne faut rien puisque l’écriture vient de là. Puisqu’elle y retournera. Il ne faut rien sinon se quitter.
L’essentiel de nos vies se construit à l’insu de nos envies, à l’insu de nos rêves. Pour un acte posé, cent stériles ou inoccupés. Pour une rébellion, cent abdications. Pour une aubaine miraculeuse, cent nullités ternes. Accepter la faille comme l’unique possible. La faille qui recueille l’encre, l’encre des mots de l’écriture. La faille qui nous nomme. Interminablement. La faille comme dernières exigences, le lieu des empilements, des étreintes ou des serments ou des éloignements. Le lieu de nos vertiges.
Car il nous faut aborder mille fois ces rivages dévastés de la mort, reproduire sans cesse l’agonie de nos jours, affronter à chaque texte l’effrayante nécessité de disparaitre. À chaque fois plus loin. À chaque fois plus profond. À chaque fois plus définitif. Comme si chaque mot devait enlever des morceaux de peau, les arracher à leur obstination. Jusqu’aux dernières chairs. Jusqu’au dernier sang.
Car l’écriture, c’est bien déterrer des ciels vacillants d’étoiles en réveillant les gisants, c’est bien ce creusement de l’ombre avec toujours cette avancée sur le fil comme une entrée dans la cathédrale : de l’arche à l’autel, du soleil au fanal, tenter le passage impossible du clair au lumineux, du crépuscule à l’aube, des secrets au mystère. Accepter l’envoutement. L’appeler. Messe noire pour noce blanche. Toujours. Toujours. Puis infiniment recommencer jusqu’à ce que plus rien ne subsiste de nous. C’est bien cela, n’est-ce pas ? C’est bien cette folie ? C’est bien cet impossible orgueil des vaincus, qui sachant leur défaite se cambrent une dernière fois, face au néant ? Cet impossible orgueil des déshérités, des dépourvus, des dépouillés ? Rien. N’avoir rien que sa langue, rien que des mots, rien qu’une musique. Rien d’autre. Avoir assez de désespoir, de contradictions, de frontières pour pouvoir les déborder et les excéder. C’est bien cela, n’est-ce pas ? Dites-moi que c’est bien cela, parce que sinon il faudra que je brule chaque mot prononcé, chaque mot écrit, il faudra que le silence ne soit plus le sacre de la parole, mais son unique sépulcre. Il le faudra bien.
Si mon errance me conduit auprès de cet écueil, au tout près de ce croc insolent, il faudra bien que j’aie la force de m’y clouer. Si la pauvreté de nos vies n’est pas assez cher payée pour le passage de la nuit à la nuit, si notre dénuement ne suffit pas à dédommager Charon ou ses frères, il faudra bien déchirer le pacte, et l’incendier jusqu’à nos plus intimes paroles. Si consentir n’est pas la route, il faudra bien consumer la terre et ses environs.
Puisque pour signifier, j’ai épuisé tous les actes, toutes les routes, tous les chagrins, puisque j’ai osé tous les effleurements, frôlé toutes les peaux, puisque je me suis rassasié à tous les seins, que j’ai dormi sur tous les ventres, que j’ai caressé toutes les cuisses, puisque tout cela fut fait, puisque je fus chevalier, prince, jardinier, conquérant, puisque j’aurais pu être roi, puisque j’ai tenu des étoiles au creux de mes mains, puisque j’ai bravé tous les échecs, toutes les abjurations, tous les reniements, puisque j’ai été courageux et veule, puisque de tout cela, il n’en reste que les cendres. Que demain le vent les effacera ! Qu’au bout de tout, rien ne fut signifié !
Alors…
Alors, en attendant la révélation de la fin des temps, le dévoilement des limbes, il faut bien continuer d’arpenter la langue qui nous reste, à raboter la parole, à élargir la faille, à esquisser des pas de danse sur le fil tendu. Il faut bien risquer l’équilibre pour tenter de le trouver. Il faut bien écrire puisque c’est cela qui nous reste, puisque c’est la seule dignité possible avant la prière. Puisque je n’ai que mon silence à opposer au vacarme du monde, puisque je n’ai qu’une ombrelle de désir dans la main droite, quelques notes de musique dans la main gauche.
Alors…
Alors, il ne me reste que l’incendie des mots, la brulure de la solitude pour invoquer les dernières heures et les ultimes insignifiances. Me dire que là, juste là, à cet endroit de ma vie, à l’endroit de la tremblance, commence le plus grand des voyages. Le plus immobile, le plus terrible. Puisque tout est exigé, là, dans l’instant du mot. Alors, il me faudra rassembler toutes les forces de l’amour. Aller au bout de la jetée et tenter une autre fois le saut dans l’immensité. Au plus nu. Au plus près de l’étoile. Au plus près du désespoir.
L’inouï. Absolument.

Franck.

 

22 mai 2017

- 46 - Il n'y a plus de lieu...

L’écriture est l’autre nom de la mort.
Vivre, c’est se savoir mourant. Écrire, c’est l’être déjà.
Je relis mes derniers textes, avec une sensation d’accablement. Écrire sur l’écriture. Comme une mise en abime dérisoire. Vaine. Le signe, comme s’il en fallait un supplémentaire, qu’il n’y a plus de lieu d’écriture. Comme si j’accompagnais un mouvement de déclin, qui dépasse ma personne, mon geste, ne faisant de moi que le symptôme d’un temps défait, d’une époque où le livre a fini d’épuiser la langue.
Nous sommes d’un temps de bruit, où la nuit n’est jamais vraiment la nuit, nous sommes d’un temps de vacarme fracassé d’images, comme si l’envahissement des sens défaisait notre humanité, nous sommes d’un temps sans peur. Nous sommes pris dans l’ivresse des jours. Nous sommes d’un temps sans épaisseur. Nous sommes d’un monde éviscéré, comme curé, vidé, de sa substance.
Nous venons d’un temps où les mots, ou la langue, racontaient l’excellence et la singularité d’une humanité. Dans la langue s’exprimait la lumière de chacun, les livres étaient objets de culte mémoriel, sacré, ils portaient en eux la voix des siècles passés et à venir…
En perdant les lieux, nous perdons le regard, en perdant le regard, nous perdons la voix, en perdant la voix, nous perdons la grâce… Écrire ne peut dire que la défaite de l’écriture, sous peine de complicité. Écrire n’apparait que dans une sorte de renoncement, dans un refus orgueilleux, solitaire et vaincu.
Aujourd’hui chacun de nos sens est submergé, saturé.
Les voix sont désormais muettes à force de n’être plus silencieuses.
Le livre ne dit plus nos destins singuliers, mais la vague ininterrompue et monstrueuse des faits-divers indécents.
Un univers envahi d’histoires, où raconter n’a plus de sens, comme si le roman, dans sa profusion, était condamné à ne plus rien signifier, déserté qu’il est par les voix devenues inaudibles… Les personnages… La psychologie… L’action… Il n’y a plus d’espace, plus de lieu : le cinéma, la psychanalyse ont tout dévoré. Quant à l’action ? Plus aucun destin ne la porte sinon l’air du temps et les mouvements erratiques d’une histoire envahissante servie à heures régulières dans un flot d’images sordides, de bruits, qui sont devenues incompréhensibles, inassimilables, jusqu’à l’écœurement.
Nos indignations successives, multipliées à l’infini, parcellisées, sont encore une façon d’échapper, par de multiples révoltes inabouties, à la seule qui vaille, qui donne à l’homme sa face tragique, sa beauté, celle de la mort.
Il n’est plus temps de dire nos détestations ou nos adorations. Écrire, c’est entrer dans un lieu où rien du monde n’est dit, où le « je » s’effrite comme une ruine des temps passés, où il ne reste que la trame osseuse du désespoir. Écrire, c’est éteindre chaque lumière, afin que la nuit revienne, dans l’impossible silence.
Alors, il nous faut accueillir la malédiction, l’épouvante, et l’effroi, dans ce qui nous reste de joie. La joie invincible de l’enfant, faite d’éclats de lumière, joie de l’innocence de la lumière qui ne sait pas qu’elle éclaire, qui brille simplement, parce qu’elle ne sait que briller, comme le feu dans l’instant de la flamme.

Franck.

15 mai 2017

- 42 - Variations rhétoriques...

L’image, l’allégorie, fusionne les univers, condense les temps. C’est un précipité. D’où cette sensation d’aspiration lorsqu’on la lit. Aspiration. Carambolage. L’image, c’est un accident de la langue, une catastrophe miraculeuse. Un vertige. Elle est au cœur du mystère. Puisque c’est une folie. Puisque c’est une révolte contre la raison, contre la tyrannie. Elle unit et elle sépare en même temps. Elle concentre et elle divise. Elle rapproche et elle éloigne. Un feu. L’image coupe, déchire, perce, traverse, claque comme l’éclair, enfante. Elle invente un monde nouveau. Elle devient promesse, refus, abandon.
Pourtant, elle est si vulnérable, si fragile, elle ne tient que sur le fil coupant du texte, elle ne tient que par le balancier des mots. Elle ne tient à rien, en fait. Elle reste en suspension dans un monde parallèle, hors de toute dimension, une femme nue couverte de voiles transparents. Hors de tout, vagabonde qui a quitté sa maison. Sans feu ni lieu. Ingénue, inconvenante, elle est devant nos yeux, invisible, présente comme le parfum de l’amoureuse apporté par le vent. Elle surprend toujours. Elle maraude, entre par effraction dans l’œil des mots effarés. Elle ne laisse aucune trace, pas d’empreinte, pourtant le coup de hache est là, bien là. Car l’image a erré, longtemps trainé, longtemps braconné avant de lâcher son coup, avant d’ouvrir le texte en deux, en mille éclats. Elle rôdait dans nos veines, cachée dans l’ombre opaque de la langue. Maintenant, elle traverse en diagonale nos sens éteints. C’est l’humeur du sang. Vouloir la saisir, la comprendre, la tenir est aussi vain que de vouloir retenir dans ses bras une femme tzigane. L’image est une eau débordante.
Ce qui la fait naitre, c’est un désarroi. L’impossibilité de signifier. C’est d’abord un échec. Les mots s’écrasent les uns sur les autres. Ils s’empilent, comme des pierres inertes, mornes, mortes, sur le mur plat, triste du texte. Le rêve s’enlise. La main se crispe, tremble.
Alors, l’image nait du mouvement, du geste, de l’élan. C’est un pas de danse qui échappe au danseur. C’est un temps de plus dans la valse, un pas décalé, invisible et lumineux. Le clair dans l’obscur. Une vision brutale, douce comme la mort. Une ile dans l’immensité. À elle seule, elle veut sauver le texte qui sombre. Et cette main qui fait naufrage.
L’image nait du geste. Elle est conséquence, prémonition comme la vague qui n’est rien, mais qui est, aussi, la mer, qui déploie un mouvement qui la dépasse. La vague, même la plus insignifiante, sait l’océan. C’est cette insignifiance suprême qui nous fascine. C’est ce savoir fatal qui nous trouble.
L’image est d’un autre temps que le texte, d’une autre dimension, dans sa trajectoire enveloppante, elle cherche un Autre, un pays, un rivage. Elle est de la saison suivante. En coupant le texte dans le gras, dans l’immobile, elle cherche une autre continuité qui le devance, outrepasse, inonde, le texte qui croit l’accueillir. Car l’image connait les lieux, parce qu’elle les visite la nuit, durant notre absence. Elle porte déjà le texte bien avant sa présence, elle sait des espaces interdits que l’écriture ne connait pas. Elle est ignorante des lois et ne vaut que par l’élan silencieux qu’elle dépose entre les mots, à la suture qu’elle laisse sur l’iris.
Alors, l’écriture peut continuer à déployer sa lente spirale. Car l’écriture se refuse à commencer. Écrire, c’est continuer. Une façon de tendre vers l’infini. Écrire, c’est continuer. C’est partir, s’éloigner du centre ignoré. L’image danse, plie nos paroles, même s’il y a du meurtre en elle, même si elle sauve, même si elle tue le texte, ou si même elle l’affirmeet le dénie dans le même souffle.
Elle reste le regard de l’éphémère sur la face de l’éternité.
L’œil qui la fixe et qui la fait bruler.

Franck.

 

12 mai 2017

- 40 - La disgrâce...

Il y a seulement des temps d’abandon où un poids immense pèse sur chaque heure, où l’on sent qu’elles ont un mal fou à finir, où le sans fin ressemble à une nuit immobile.
Dans la paume de ma main, je regarde l’agonie des saisons.
L’œil se fixe, effaré, pris dans l’épaisseur d’une ombre menaçante. Se taire n’est plus consentir au silence. Se taire, c’est mordre dans l’obscur, c’est mordre dans le gras de la mort.
Il y a seulement ces temps d’abandon où un poids immense pèse sur chaque heure, l’homme en nous qui fait porter tout le poids à l’enfant, tout le poids du renoncement, des défaites. Cet homme vain qui n’en finit pas de tuer l’enfant.
Dans la paume de ma main, je regarde l’agonie de l’enfance dans les ronciers du temps et les restes d’un désir ravagé. La disgrâce est une chanson douce, la dernière aventure, le dernier pont à franchir. Décollement des chairs de l’enfance. La fin procède toujours avec méthode, comme si l’ordre demeurait sa seule réponse. Comme si la défaite méritait cette organisation, cette certitude. Le sacre du chaos est bien cette discipline des fatalités. La lumière n’est qu’un accident des ténèbres, un imprévu, presque un imprévu. Une erreur. Une divagation des dieux.
Le lieu du monde est une nuit lourde, immobile. Lente.
L’enfant s’ébranle et succombe de l’exubérance du noir. L’enfant n’en finit pas de téter les mamelles d’une nuit sans fin. L’attente a défait un à un ses rêves, jusqu’à oublier les raisons mêmes de l’attente.
L’attente s’est oubliée elle-même. L’attente est bien la chose qui meurt en dernier.
Ce qui souffle dans le dernier souffle, c’est l’extase de l’attente inaccomplie à jamais.
Dans la paume de ma main, je regarde l’agonie des saisons.
La disgrâce est une chanson douce, la dernière aventure, le dernier pont à franchir.
La disgrâce, c’est la chanson douce du désastre.

Franck.

11 mai 2017

- 39 - Un chant introuvable...

Chaque mot est une porte étroite. Un passage dans un labyrinthe de miroirs étranges. Singuliers. Qui nous renvoie des images déformées. L’effrayante face qui rebondit dans une cascade d’images aplaties par les saisons révolues, l’usure. L’usure.
Chaque mot est une scarification, une chair de terre sur un temps de pierre. Sillon d’une parole qui creuse un sol raviné et sec. Chaque mot dissèque un peu plus l’autre côté de la peau, l’envers des gestes, cette part de retrait, l’incertain de la course, son enroulement autour du coquillage de la mémoire. Chaque mot est une porte étroite, un passage, un crépuscule, un glissement. C’est un endroit de chute, le lieu d’une avalanche. Un excès de néant ou de nuit. De nuit, surtout de nuit. Le kyste d’un désir impossible.
Car la parole raconte une autre histoire. Elle n’est que forme vide. Le mot vient boucher un silence mortel. Bâillon des rêves, couvercle insignifiant d’un sens inaccessible. Impudeur. Dénudation dérisoire. Négligeable. Un acte décomposé qui sent le renfermé, le rance. Qui dit la fin dans son premier élan.
Car rien n’est dit, ou si peu.
Car il nous faudra signifier au-delà de nos paroles, dans l’avant du dire, dans l’intention claire, dans le chant inaudible, murmurant, n’être que cantilène, n’être que berceuse.
Je cherche un chant introuvable. Je me perds dans des mélodies obscures. Je cherche la litanie cristalline de la vague, ce refrain qui ouvre droit sur l’aube et l’horizon. Je cherche la trajectoire du verbe, celle qui perce l’ombre, celle qui dénoue les sinuosités du temps, je cherche le mouvement sans détour, sans recoin, sans repli. Je cherche, je me perds infiniment. Mon balancier oscille sur l’abime de mes mers introuvables.
Alors, je cherche à rebours des marées sur un océan désert, comme un radeau empêché, désorienté au large de mes souvenirs. Navigation hasardeuse dans les reflets éblouissants des amours inanimées.

Franck.

10 mai 2017

- 38 - Et c'est tout...

Les vraies histoires n’existent pas, les évènements nous traversent en laissant une trace invisible, plus tard, d’autres évènements viendront, révèleront des traces plus anciennes, ainsi, toute une vie de contretemps. Nous sommes sans aucun savoir, jetés dans un hasard de traces incompréhensibles, et pourtant nous les reconnaissons, nous les adoptons. Parfois, certaines nous consolent, nous disons que c’est la vie, mais nous n’y croyons pas. Pour l’essentiel, nos actes nous échappent. On croit les déchiffrer, mais au fond, et c’est une banalité que de le dire, nous savons que nous ne savons rien. La vie se dessine en creux, sa forme restera à jamais impénétrable, mystérieuse. Nous existons à contrecoup, à contretemps.
Les vraies histoires n’existent pas. Les évènements qui traversent notre vie sont si rares, si énigmatiques ! Parfois nous aimons. Cela éclate en nous, cela brule le sang. On se croit sauvé. On ne sait pas de quoi, mais l’attente insondable qui git en nous s’apaise dans ce feu. On oublie que l’on est sans savoir, on croit que l’on peut s’en passer, on oublie l’attente, on oublie l’oubli…
Parfois, nous aimons, car aimer est l’autre nom de la souffrance. Notre chair en est imprégnée : il subsiste toujours un calvaire dans le feu qui nous brule. La passion est aussi un fardeau : sans doute que la croix qui pèse est trop chargée de vérité, que ce qui nous sauve nous détruit en même temps…
Alors, on écrit, pour ne plus penser ou croire que l’on pense. On écrit pour la métamorphose des temps. On écrit pour faire sortir la parole de la chair, parce que le vivant se tient là, dans les tremblements, dans ce corps si lourd, qui sans cesse nous échappe. On écrit pour le ramener à nous, pour que l’on habite un peu plus nos jours. On écrit pour se consoler que les évènements soient si rares, qu’ils ne viennent jamais nous sauver, que les traces qui sillonnent notre mémoire resteront à jamais obscures. On écrit simplement pour la danse, la musique, pour effacer la gravité, le poids, l’indécence, la défaite. On écrit pour ne pas crier, ou pour crier plus fort que le vacarme du monde, ou pour opposer au silence du ciel, le silence de la miséricorde… On écrit simplement pour ne jamais détourner le regard, pour ne jamais baisser les yeux, alors on écrit pour affronter l’effroi, digne, joyeux, jubilant… pour la danse, pour la musique, et c’est tout… !

Franck.

8 mai 2017

- 37 - Bleu, sang faille...

Les mots tombent sur la tranche. En tombant, ils coupent la lumière. D’un côté : l’ombre ; de l’autre : le silence.
Le mot est voué à cette violence, à la coupure, à la faille. Ils sont là pour blesser, tuer.
Tuer quelque chose en nous. Le mot qui n’arrache rien ne devrait pas être écrit. Tuer la certitude, l’arrogance. La blessure est le rappel constant de notre précarité. C’est une douleur. Mais une douleur encore supportable puisque nous tenons à elle. Notre surabondance de vie est une profusion douloureuse, mais supportable. On voudrait ne pas la connaitre, pourtant on s’y vautre. Ce n’est pas sensuel. Pourtant, il y a de la jouissance.
Chaque mot est voué à la violence, à la mort. Là où il tombe, le réel se brise. Là où il tombe se crée une béance. C’est l’œil qui nous regarde.
Les textes, les images, rebondissent. Je sais que je continue. La parole, ma parole, m’a assigné une place.
Est-ce vraiment une place ? Un devoir ? Une volonté ? Non ! Rien de tout cela.
La voix, quand elle s’élance, affirme tout d’abord une exigence. Une exigence sans objet. Une exigence nue, primitive, élémentaire. Une extension. Si l’exigence n’est pas assez puissante, assez purifiée, la parole tombe. Je sens la chute de ces cailloux à l’intérieur. Tout dans le geste devient lourd, épais, pénible. Je sens la douleur diffuse, ce mal de l’intérieur. Entretenir un élan exigeant. La parole assigne, d’ailleurs elle me regarde. Je sais son regard, son regard de silence. Ce palais de nuages bordé de ciel. Je sais l’œil à travers la béance.
En ce moment, j’ai des couleurs qui m’accompagnent. En fait, ce sont des sensations de couleurs. Je ne les vois pas vraiment, mais elles sont là. Des couleurs franches. Nettes. Du bleu. Souvent, j’ai cette impression de bleu puissant. De rouge aussi. D’or solaire parfois. Je ne sais pas quoi faire de ces couleurs. Je n’en connais ni le sens ni la destination. Mais elles sont là.
Le bleu, je crois savoir. La mer, le mouvement, le ciel. C’est le cœur de mon imaginaire. J’ai dans l’œil de ma chair toutes les nuances de bleu. Jusqu’à la violine des ecchymoses. Jusqu’à ce qu’il ne soit plus bleu. Mais surtout le bleu translucide et profond de la mer. Un bleu blanchi d’écume, ourlé de semence. Je n’ai qu’à fermer les yeux, le bleu monte comme une marée. C’est une impression ni agréable ni désagréable. C’est comme cela. Comme si mon cerveau appelait ce flottement de bleu.
Avec les lumières dans la vague.
Il y a quelque chose à l’intérieur qui cherche sa place, qui cherche son accroissement, il y a quelque chose qui s’affranchit de ma raison, qui veut déborder. C’est une sensation. Toujours. Je ne peux pas la nommer. Je ne peux pas l’expliquer. Je peux simplement dire un mouvement lent de couleur bleue. L’horizon.
Ces heures d’enfance à regarder l’horizon à la césure de la mer et du ciel. Les yeux fixés sur cette ligne propre, pure. Regard immobilisé, fasciné, envahi. Ligne de fuite. J’ai toujours eu le pressentiment diffus d’appartenir à ce lieu irréconciliable de la mer et du ciel où l’on ne saurait dire s’il y a mariage ou divorce. Des heures passées, sans pensée, sans envie. Simplement le bleu, la cicatrice du temps et de l’espace. Sans désir, sinon celui de résister à l’écrasement du silence.
Plus tard, j’ai pu mettre de la musique sur ce bleu. Mais plus tard. Chopin par exemple. Je ne sais pourquoi Chopin est bleu, peut-être à cause de l’eau. Immanquablement, quand j’entends Chopin, j’ai une sensation d’eau : en gouttes, en ruisseaux, en torrents, en tempêtes, cette montée de bleu fluide en moi. Quand je déborde, c’est bleu. C’est toujours bleu. Le bleu appelle en moi le surcroit, l’excès. L’ivresse. Je crois que mes ivresses d’alcoolique étaient bleues. Ce qui est immense en moi est bleu. Ce qui veut survivre en moi est bleu.
Sans doute, ce qui veut aimer en moi est bleu.
Même mes douleurs chéries sont bleues : mes tristesses, mes chagrins, sont des déferlements de trains bleus. Certains auteurs sont bleus. Neruda, ou d’autres. Mais lui, surtout. Quel que soit le poème, j’ai d’abord cette forte impression de bleu. Comme lorsque je regarde le visage de certaines femmes. Les beautés les plus évidentes sont bleues : la peau, les yeux, les lèvres, le sexe. Oui ! Des peaux céruléennes, des sexes intenses, profonds comme du bleu de four.
Écrire est la chose la plus bleue que je fais. Même lorsque mon imaginaire est envahi de rouge, le mouvement reste bleu. On ne peut pas décrire vraiment. Cela se passe au niveau de la chimie. Au niveau où les molécules exhalent leurs derniers souffles avant de se défaire. Il n’y a pas d’intelligence là. Rien n’est construit. À bout d’organisation, la chimie des molécules se mue en un immense chaos. Tant de matière structurée pour fabriquer un si fatal désordre. Ce sont de grands aplats d’émotions colorées. Je ne vois pas la couleur, mais je sais que c’est bleu dans le mouvement. C’est l’évidence. Le bleu, c’est ce qui résiste à la mort. Au rouge. L’autre couleur.
Souvent quand plus rien n’est bleu, c’est rouge. La brulure qui invite la fin. Souvent au bout du bleu le rouge commence. Souvent quand tout a tellement débordé, quand l’effondrement est là, puisque rien ne peut être tenu indéfiniment, la force du bleu s’épuise. Quand l’excès à force d’excès m’écrase, alors le rouge apparait comme une stridence. Un son vrillé. Perçant. Le rouge est mon pays de misère. De reniement. De violences. De rages obscures. L’incendie dans l’azur. J’ai des orages rouges au bout de mon impatience.
Alors, l’écriture, c’est bien cette sensation de bleu au cœur sanglant du rouge.
Vivre est la chose la plus rouge que je fais.
Écrire est la chose la plus bleue que je fais.
Ma rêverie a la couleur d’or d’un soleil à l’aube.
Ma mémoire est blanche, aussi blanche qu’un grand champ de neige.
Mon enfance reste désespérément grise.
Les mots tombent sur la tranche. En tombant, ils coupent la lumière. D’un côté : le silence ; de l’autre : les couleurs.

<p>Franck.

7 mai 2017

- 35 - Cela ressemble...

Faire taire les voix à l’intérieur. Ce n’est pas vraiment des voix. Cela ressemble à une agitation continuelle. Comme un vacarme qui ne ferait pas de bruit. Un mouvement insaisissable. Des pensées liquides, flottantes. Il faudrait un vrai silence, une véritable immobilité. Pourtant, cela flotte. Avec cette impression de chercher des rives et de m’épuiser de ne pas les trouver. De n’atteindre rien. Personne. Mon regard cherche une ile. L’horizon de la ville meurt à chaque coin de rue, ou agonise dans les moindres troquets. Les saisons ne sont pas jointives. C’est cela le problème. Un espace les sépare. On ne le sait pas. Comme les jours. Comme les heures. On peut s’y perdre. La ville est dans cette dérive molle, insignifiante. Je cherche un sourire, un acquiescement, un pays où habiter. Un continent. Cela ressemble à une agitation continuelle, les émotions ne tiennent pas, elles se démantèlent, les sensations se condensent sur la vitre du jour. Je ne tiens rien. Morcèlement. Rester dans l’indifférence du monde. Émiettement du désir, comme s’il cassait sur les lignes de faille. Brisure étoilée du désir. Une ile. Seulement une ile. Aborder, accrocher une autre saison. Souvent, écrire, c’est comme évider avec une lame pointue l’évidence et la banalité des jours. C’est un travail absurde. Cela ne s’accroche à rien. Pas même aux saisons. Rétracté, tassé dans un temps excavé, curé, taraudé par la lame des mots. Un jour, plus un jour, plus un jour. Un texte, plus un texte, plus un texte. Déraisonnable. Insensé. Cela ressemble à une agitation continuelle, pourtant, rien ne bouge vraiment. C’est une instabilité de l’âme. Ou de quelque chose qui pourrait y faire penser. L’âme, on ne sait jamais ce que c’est. On dit ce mot quand on ne sait plus, et que l’on veut continuer à nommer. Cela fait du mystère là où il n’y a que de l’ignorance. Cela fait du profond, du lointain, là où il n’y a qu’une lande : cela tient compagnie à la vacuité. Comme s’il y avait une partie plus noble, comme s’il y avait en nous, tout au fond, caché, un trésor. Un centre. Qu’une lumière affleurerait de ce lieu central. Alors, on dit qu’écrire, cela nous rapproche de ce centre. Alors, on évide, on creuse. Ce n’est pas vraiment, creuser. On dit creuser parce que cela ressemble à creuser. C’est plutôt une insistance, un entêtement, qui n’a aucune valeur en lui-même. On fait, on refait par manque d’imagination. Au bout d’un moment, même la douleur est confortable. On ne sait pas vraiment à quel moment elle devient confortable. Alors écrire deviendrait une complaisance.
Les désirs lancés trop loin s’enroulent sur l’horizon, puis nous reviennent bredouilles. Ils font une large arabesque, une sorte de boucle, ils reviennent juste à l’endroit d’où ils sont partis. Les désirs lancés trop loin font des nœuds coulants qui étreignent la gorge. Les désirs lancés trop loin ne meurent pas. Ils se vengent.

Franck

4 mai 2017

- 32 - Transitoire...

Depuis des jours, je cherchais le mot qui dit ce rapport au silence. J’invente des silences transitoires. Transitoire, c’est le mot que je cherchais. Avec l’idée d’un passage, d’une coupure et d’un passage. D’un changement de rive. De l’extérieur à l’intérieur. Silence contre silence. Silence du monde contre silence de l’âme.
Je passe d’un silence à l’autre. J’arpente. Le silence est la seule musique de l’errance. Car elle n’a pas de lieu, pas de son, pas de nom. Pas de route. Pas de fin.
Écrire est une tentation pour briser les chaines bruyantes du monde. Mais écrire échoue à ce vouloir. Mais écrire le sait. L’écriture est le produit de cette première mise en échec. De ce premier ratage. C’est une tragédie. L’écriture, c’est d’abord le chant de cette tragédie. La geste. L’odyssée. La tentation de relier la voix au silence.
Au tout début, dans le jardin d’Éden, les sons et les silences étaient réunis, ils ne faisaient qu’un. Qu’un seul mouvement. Comme un soleil. Chaque bruit portait en lui sa part de silence, chaque silence trouvait avec aisance son harmonie. Puis Dieu nous chassa. Dieu brisa l’alliance, il sépara les sons des silences, comme si brusquement il créait deux univers impossibles, comme s’il ouvrait en deux un fruit juteux, avec les chairs à vif et le sang qui s’échappe. Blessure inguérissable. Alors, depuis la nuit des temps, il manque un son à nos silences, il manque un silence à nos rumeurs. Il manque un souffle à notre vie, un horizon à nos rêveries. Un sourire à nos soupirs. Une bonté à nos désirs.
Cette séparation fut la signature du manque. Le manque fut la signature de nos vies. L’incomplétude.
Nous reconnaissons dans l’Autre cette part de silence ou ce timbre, cette tonalité. L’accord. Nous lui implorons ce tumulte qui fécondera notre silence.
Je passe d’un silence à l’autre. Toujours en retard d’une harmonie. Transitoire. Avec l’idée d’un passage, d’une coupure. D’un changement de rive.
Mais je ne suis pas d’une rive, je suis d’une traversée. Écrire reste ce voyage. Je ne suis d’aucun port, d’aucun aboutissement. Je ne suis que navire. Je ne vis que de vent, d’horizon, que d’écume et de sel. Je ne connais la route que la nuit, en suivant les étoiles.
L’écriture nait de la confrontation d’un vacarme et d’un silence. L’écriture nait dans ce frottement. L’inscription silencieuse de la voix. C’est une lutte, comme la vie et la mort. J’écris en silence, dans un monde bruyant. Me taire dans les bruits de la ville. Me taire au milieu de ces grognements, de ces rumeurs, de ces vociférations. Écrire là, dans cette opposition, dans ce contraste, qui révèle le lieu de la charnière, ma jointure au monde. Mon inconciliance. Être là, mais s’absenter. L’écriture nait de mon silence, du vacarme qui l’entoure, de ma solitude et de l’agitation autour. Car mon absence n’est pas un retrait, c’est une sorte de réfutation, de contestation. Une façon de lutter contre l’écrasement. Imposer, même modestement, mon taire au monde. Peut-être un refus aussi. Ou simplement la marque de l’impossible.
Je passe d’un silence à un autre. Car mes silences sont transitoires.
Un jour, le silence sera complet, le monde et l’âme se tairont. Silence avec silence. Ce sera le temps de la contemplation. Le temps dépouillé. Illimité. Les rives seront débordées. Il n’y aura ni livre, ni mot, ni geste, simplement le monde avec le souffle. Il n’y aura plus d’écriture puisque tout sera dit dans la présence et dans l’instant. Il n’y aura que le monde, et cette étonnante brulure. L’inverse de la mort.
On reconnait la mort à son vacarme, à son impossibilité d’accueillir le silence, d’en faire l’offrande gracieuse. L’accord des silences est le don ultime du vivant au vivant.

Franck.

3 mai 2017

- 30 - Du chaos dans l'azur...

Chaque mot du texte est un morceau de solitude. Il est un pays clos, un monde à lui tout seul, qui nous laisse souvent à l’extérieur, un peu démuni. Pantelant.
Chaque mot du texte charrie des âmes mortes. Nos âmes mortes.
Chaque mot du texte devient Charon qui nous fait payer cher la traversée du fleuve. L’oubli. Il réclame son dû, sa part de vie tremblante, sa part de chair écarlate.
Chaque texte est une nef vagabonde sur les eaux noires. Vacillante. Toujours au bord du naufrage.
On regarde l’écran avec la forme de la page blanche. Le clavier, avec les lettres. Un champ de bataille de lettres inanimées. Le chaos.
Au départ, c’est toujours un chaos. J’ai toujours ce sentiment de chaos. L’ordre du monde est une apparence, il suffit de souffler dessus pour que la confusion se révèle.
Écrire nous donne l’illusion d’une mise en ordre. Au chaos du monde, j’inscris mon propre chaos. Écrire est d’abord une désunion. Aux rumeurs du monde, ma voix étouffée s’ajoute. Du bruit sur du bruit. Du chaos sur du chaos.
La cathédrale de pierre s’élève. Les architectes voulaient le plus grand, le plus puissant pour dire la foi. Le plus haut pour la citadelle de prière. Vaste maison de pierres, de lumière, de lourd, d’impalpable. De pesanteur, de beauté. D’ordre. Tout autour de l’édifice, un peuple de statues, dressé dans la rigueur de la pierre taillée dans l’éternité. Un peuple de saints racontant l’histoire de l’humanité, les peurs, les faiblesses de l’homme, racontant l’enfer et le paradis. La grande arche, ce portique en ogive sous lequel la foule passe. Inépuisable cortège de misère, qui passe sous l’ordre de dieu. Puis la foule entre, baissant la tête, dans le grand livre de pierre. L’ordre de l’éternité.
Nous ne pensons que par ennui ou par peur. L’intelligence protège ou tue, c’est pour cela que l’on ne peut pas écrire avec de l’intelligence. Écrire, c’est le contrepoison.
L’intelligence est si peu amoureuse.
L’attente et le rêve. Le rêve qui s’enlise. La patience dans l’indifférence du ciel et des étoiles.
Écrire n’est rien, sinon le chant. Le chant passager. Écrire, reste le sourire de l’ange inscrit dans la pierre de la cathédrale de Reims.
Écrire est une désunion, une désolidarisation. C’est quitter l’ordre du monde pour rejoindre le chaos du vivant. Le chaos de l’azur.
L’ouragan de bleu dans la symphonie des étoiles.
Le sourire de l’ange n’efface pas la pierre, il la rend supportable. Il nous dit : rien n’est sérieux puisque tout est grave. Une tempête d’espérance pour ensevelir nos ombres.
Chaque mot du texte est un morceau de solitude. Il est un pays clos, un monde à lui tout seul, qui nous laisse souvent à l’extérieur, un peu démuni. Pantelant.
Chaque mot du texte charrie des âmes mortes. Nos âmes mortes.
Chaque mot du texte devient Charon qui nous fait payer cher la traversée du fleuve. L’oubli. Il réclame son dû, sa part de vie tremblante, sa part de chair écarlate.
Chaque texte est une nef vagabonde sur les eaux noires. Vacillante. Toujours au bord du naufrage.
Il y a des solitudes là-dedans.
Des tristesses dans la pliure des lettres, à l’articulation des mots. Les élans que l’on espère nous viennent du souffle de nos héros défunts.
Il y a des enfers dans les mots que l’on écrit. Des petits, des grands enfers. Car les mots ont le gout de la fin. C’est leur façon d’être en avance sur nous, d’une saison, d’une vie, d’une mort.
Les mots que l’on écrit ne sont pas des mots, ce sont des comètes. Derrière leur lumière, ils trainent une longue queue de misère. Des cataclysmes . Des mémoires. Le texte est un engloutissement. Il sacre une disparition.
Le sourire de l’ange n’efface pas la pierre, il la rend supportable. Il nous dit : rien n’est sérieux puisque tout est grave. Une tempête d’espérance pour ensevelir nos ombres… et passer à demain… et passer à demain…

Franck

3 mai 2017

- 29 - La marge des miroirs...

Nous écrivons à l’envers des miroirs. Dans l’autre pièce du temps. La pièce vide. Nous écrivons sur des reflets, sur les morceaux éclatés de la lumière, sur l’autre rive des miroirs. Nos histoires ne sont rien, nos vies ne s’écrivent pas… Ce qui s’écrit ne nous appartient plus depuis longtemps. Nous sommes faits de ce que nous n’avons pas vécu. Comme au pochoir. Comme une dentelle qui ne vaut que par les trous. L’essentiel tient dans la marge vide… vide…

Franck.

2 mai 2017

- 28 - Refus...

Il y a dans l’écriture quelque chose qui se refuse au bonheur. Qui maintient la distance. L’écriture se déploie dans ce renoncement. Dans cette absence. Dans cette lande battue par les vents. Écrire, c’est mettre un ciel de solitude entre soi et le monde, pour se sentir assez déshabillé, pour s’en sentir plus proche.

Il y a quelque chose dans l’écriture qui se refuse au bonheur.

1 mai 2017

- 27 - L'après de la rêverie...

Il nous faut dépasser les deux niveaux de la rêverie. La rêverie des heures, la rêverie des jours. C’est cela se dépouiller. Retrouver un temps indéfini. Indéfinissable. Un temps qui ne nous appartient plus. Un temps âpre et solitaire.
La rêverie des heures comme celle des jours nous égare. Elles se tiennent trop proches de nous. Elles sont l’autre nom de la complaisance.
Le bouchon sur la vague ne sait rien du lent brassement du fond des océans. Pour lester notre cœur, il faut le désentraver du léger. Pour toucher l’essentiel, il faut nous déciller de nos paresses.
S’alourdir, c’est abandonner nos pesanteurs vaines.
Il faut entendre l’arbre pousser.
Se dépouiller, c’est se dévêtir des temps mortels évanescents. Ce que l’on croit être le poids des choses, le poids de l’âme, n’est seulement que leur aggravation !
Le présent, trop souvent, pour ne pas dire toujours, n’est que la confusion des temps, leurs tumultes.
À l’approche de l’écriture, il existe un présent débarrassé, un présent fixe comme l’éternité.

Franck.

30 avril 2017

- 26 - Le vieux silence...

Au bout du texte survit un long râle inaudible, la forme ultime de l’expiation. Le silence encombré des morts. Le vieux silence n’en finit pas de peser sur les noces obscures de la parole défaite et de l’oubli. Quelque chose dans le texte se refuse dans la longueur d’un long râle inaudible. Dans une lenteur épuisante. C’est peut-être cela le chaos. Le vieux silence et la vieille parole.

Franck.

29 avril 2017

- 25 - Le temps écrasé...

C’est comme l’océan dans toutes ses dimensions. Le temps se déploie non seulement dans l’infini de la houle, d’horizon en horizon, mais aussi dans l’épaisseur de ses abimes. Le temps est long, mais profond aussi. Plus il s’égraine, plus il s’enracine.
Écrire efface les horizons en plongeant vers l’abime. Plus on écrit, plus on s’enfonce vers la nuit. Vers la nuit silencieuse, une lente descente du signifié à l’insignifiable. Du mouvement à l’écrasement. Le temps du texte est un temps écrasé. Un temps sans durée, un temps dans l’épaisseur de la nuit.

Franck.

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J'irai marcher par-delà les nuages
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