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J'irai marcher par-delà les nuages
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7 novembre 2009

Accomplir la défaite.....

L'inaccompli se prolonge indéfiniment. Dans une tension singulière. L'inaccompli du texte. L'inaccompli de l'amour. L'inaccompli est la marque. Notre sceau. Le poinçon qui perce nos chairs jusqu'aux os. L'inaccompli comme l'empreinte de l'éternité. Le sans fin chutera toujours. Et nous porterons le deuil de l'infini. Nos cercueils brillent haut dans le ciel. Et nous applaudissons au spectacle frémissant. Et le texte se déploie dans un espace de tragédie. Le temps nous attend au détour d'un baiser. Comme une vague scélérate. Le texte s'aggrave dans sa chute. Le renouveau, renouvèle toujours la fin. L'inaccompli. La blessure.

Il n'y a pas de sagesse, simplement un désespoir qui se renie. Chaque jour j'avance et je m'éloigne. En même temps. Chaque geste, chaque pensée, est imprégné par cette plaie, ce suintement de vie. Ce double mouvement impossible. Incompréhensible. Et le texte s'effondre, là, dans cet espace de misère. Le sans fond de cette misère.

De tout temps nous sommes séparés. Inachevable. Il manque toujours un morceau à l'histoire. Il manque toujours de la chair sur l'os. Il manque toujours un baiser à l'amour. Il manque toujours un jour à l'éternité.

Et vivre, c'est être dans le décalage, la non-coïncidence. Et écrire c'est prolonger cet espacement. C'est l'agrandir. C'est l'aggraver. Jusqu'à l'impossibilité de vivre. Il y a une tension singulière dans cet espacement. Comme ce tonnerre qui tarde à venir après l'éclair. L'espace, après l'éclair, est le lieu du langage. Dans cette synchronicité défaillante, perpétuellement défaillante, la parole trouve son chant. Dans cette tension du vide, dans cette brûlure du rien. Dans cet insupportable.

Je vis dans l'attente folle du tonnerre, et cette suspension me laisse sans signification.

Nous vivons des approximations. Tout se tient, mais rien n'est jointif dans nos vies.

Nous faisons des détours. Ecrire est le plus sacré de ces détours, mais c'est quand même un détour. Nous arriverons à Samarcande le jour venu, pour le sacre de l'inaccompli. Ecrire c'est danser sur ses propres ruines. C'est accomplir la défaite.

 

Franck

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30 novembre 2012

Les hautes terres....

C’est un pays qui va de la nuit à la nuit, d’une absence à une autre absence, comme si le manque n’était jamais assez profond. C’est une terre de douleur, une terre lente, désolée, silencieuse. Lourde. Quelque chose s’accroche dans les landes de bruyères, des morceaux de nuit, quelque chose d’une sauvagerie enfouie, et les hauts sapins noirs gardent dans leur bras serrés de grands pans de crépuscule. C’est une terre qui va de la nuit à la nuit, solide, ivre de solitude, de pesanteur. Les bois denses, qui couvrent les contreforts des hauts plateaux, sont comme la peau des mourants, parchemins de tristesse, où s’écrit un chant désespéré.

C’est une terre noire, une terre digne, une terre de courage, une terre dressée, surgit des entrailles du silence, une terre de vent, une terre de larmes. L’immense territoire des hautes terres, entrelace la permanence au précaire, comme pour nous dire la vacuité de nos vies, comme pour nous inciter à l’humilité, à la pauvreté, à l’abandon. C’est la terre de tous les débuts et de toute les fins, on y murmure des prières, sans dieux, sans bruit, des prières qui courent entre les grandes fougères, des prières épuisées, tremblantes, lourdes comme la terre, mélancoliques comme les ruisseaux qui la traversent. C’est la terre de nos morts, et de l’oubli, on y est nu, plus surement nu qu’au premier jour, plus surement accablé qu’au dernier. C’est une terre sans parole, sans mot pour la dire, hormis le vent qui la chante, et la nuit qui la sacre.

C’est une terre pétrie de temps, de longueur, et d’attente misérable, elle semble immobile, pourtant elle pousse, puissante, en nous. Terre de patience, terre fidèle, elle déploie dans les corps noueux des hommes qui l’habitent, des savoirs millénaires, jusqu’au goût de l’immortalité.

Les arbres s’accrochent à la brume pour s’élever au ciel, ils tordent leurs racines, empoignent à pleine mains la terre noire, pour hausser au plus haut branches et feuilles, comme de larges poumons verts, si proche d’une asphyxie, si proche d’une suffocation. Ici, tout lutte, tout s’arcboute avec la même lenteur, le même entêtement, le même acharnement. Monter, monter toujours, pour échapper à l’écrasement des jours, et des saisons, à la pluie qui défigure, à la pauvreté qui dessèche, comme si la vie s’opposait à la vie, comme si la mort encourageait la mort. Les champs cabossés sont toujours trop morcelés, toujours trop loin des hommes, toujours menacés par la forêt, par l’hiver, par une déchéance, par un abattement, ils sont gorgés de nuit, de souffrance et de solitude.

Ici, la beauté éclate dans la chair, la saisi, la brasse, jusqu’à la désespérance, et l’horizon tout au bout du regard réclame le pardon de nos fautes, comme de toutes les fautes de l’humanité. Et le soir y écrase le jour dans un déchirement toujours renouvelé, toujours plus grave. Les vastes espaces des terres hautes et sombres, semblent rétrécir en nous la moindre parcelle d’espérance. Tout ici, s’écrase, le jour, la nuit, les sanglots, et jusqu’au silence. Ici, aimer est une action de grâce. Ici, dans les hautes terres du Limousin, vivre debout est une expiation, une lente pénitence qui suinte dans le sang, blanchit le regard, et crevasse les peaux tannées par le froid, le soleil, le labeur, et le manque qui coule, ici, en abondance, une manne exténuante, d’une terre qui ne nous attend pas, d’une terre qui s’efforce entre le temps qui l’use, et l’indifférence des dieux.   

 

 

Longtemps j’ai refusé que quelque chose de moi puisse venir de ces terres, moins qu’un oubli, moins qu’une négligence, une peur gisait dans mes chairs, tapie, discrète, une mélancolie engourdie. Elles sont remontées peu à peu, avec lenteur, comme une longue fatalité, ces terres noires étaient là, dans le silence de l’oubli, à distance de ma vie, elles sont remontées avec mes morts.  Une lente imprégnation, une sève venue des tourbières du haut plateau par l’effet étrange de la capillarité des origines et des fins. Elles sont remontées ces terres, imposant leur singulière profondeur, leur beauté désolée, jusqu’à m’apparaitre comme une évidence dont la prégnance diffuse mais tenace m’envahissait pesamment, aussi surement qu’une épaisse marée. Il fallut aussi tant de mort, tant de retour obligé, tant de hasard, tant de perte, tant de renoncement, tant d’appauvrissement, comme s’il avait fallut faire, d’abord, de la place en moi, pour que cette terre farouche se déploie.  Je ne sais, qui d’elle où de moi fit le premier pas. Je ne sais quel mort ouvrit la brèche.

Tout en lenteur, elle œuvrait, noire et lourde. Les vivants disparaissaient, un à un, et cette terre de Creuse, la bien nommée, les reprenait, lente digestion des corps, des souvenirs, des chagrins. Aujourd’hui il ne reste que la terre, cette terre de mes racines, et quelques tombes de pierres grises. Rocs, sur rocs. Granit, contre granit, de quoi peser sur le temps. Ecraser la mémoire, ou la faire éclater.

 

Je ne sais, qui d’elle ou de moi, fit le premier pas. L’écriture m’y ramena, toujours. L’écriture, comme si elle nous venait d’un lieu, comme si une géographie intérieure gisait en nous, en filigrane de lieux bien réels, faits de terre, de pierre, de sang. Il y a dans l’écriture les liens invisibles de notre histoire, la lente incarnation au cœur du vivant en nous. Du singulier. Et nos terres s’attachent à nos gestes, et nos pensées les plus intimes s’alourdissent peu à peu de nos origines, réelles ou mythologiques, comme si finir nous rapprochait d’un début, comme si la marque du temps se nourrissait de paradoxes. Revenir pour finir un peu mieux, un peu plus loin. 

 

 Ecrire c’est définir une frontière. A la fois une limite et un passage. Un au-delà de la limite. Ecrire est le lieu du goulet où la langue et la voix partent pour l’exil. Ecrire, parle déjà une autre langue que la notre, c’est passer la ligne imaginaire de l’être. Le pays d’avant recèle des dangers. Des vies et des morts. Le pays d’après n’a pas de nom. Rien ne le désigne. Il n’est pas innommé, il reste innommable. Ecrire le sait. La voix qui parle « l’écrire », le sait. C’est pour cela qu’elle est trouée. Ecrire trace les contours d’un lieu impossible. C’est une autre langue que la notre. Une autre voix. On n’y reconnaît pas notre vie, ni nos jours, ni nos heures. Ca ressemble un peu à notre mort. Pourtant rien n’est triste. Et même si la mélancolie s’insinue dans la voix, écrire la rend nécessaire et incomparable, surprenante et irréprochable. Le pays d’après est un pays clôt. On ne le connaît pas et pourtant on s’en souvient. L’écriture en fait le tour en un silence. Mais, dans l’infime de cet espace des univers entiers dérivent.

18 juin 2013

La phrase...

Le mystère ne vient pas de la phrase, mais plutôt de ce qui l’entoure. Sa genèse, le silence qui l’a amené aux portes du dire, sa mort souvent. La phrase ne dit pas la victoire sur ce qui veut l’empêcher d’advenir, elle dit toutes les défaites de ce qui ne sera jamais dit, de ce qui s’est effacé  sur la langue. Elle nous saisit surtout dans ce qu’elle tait.
Si elle n’est pas chargée de silence, de gravité obscure, elle se défait à la première lecture. Nous ne lisons jamais que l’écume d’un silence.
Et certains livres sont trop bruyants pour qu’on entende ce qui gît dans la nuit de leurs phrases.

C’est la lenteur qui nous tient éveillé, c’est elle qui nous maintient dans l’attente, c’est elle qui charge nos mots d’un étrange pouvoir, celui de dire l’impossible dire. Chaque phrase est une folie arrachée à la nuit, un coquelicot volé dans un champ de luzerne.

Le sens est un surcroit qui ne vient jamais des mots de la phrase, il vient d’ailleurs : d’un son, d’une lumière, d’une effraction, d’un manque, d’un souffle qui s’épuise.
Elle ne survit, cette phrase, que par ce qu’elle se sait en sursis. Elle est le reste d’un combat où les ombres s’affrontent entre la peur et l’oubli.

Franck

24 décembre 2013

Quitte ta maison....! (oratorio)

Comme une injonction divine. Ouvre ta maison en grand ! Les volets, les fenêtres, les portes, surtout les portes, ouvre tout, et invite le verbe, et s'il ne vient pas, alors quitte ce lieu de vent et d’ombres, quitte tout ! Quitte-toi !
Tu croyais que cette maison était ta seule mesure, sur les murs il y avait tes souvenirs, chaque objet te rappelait le temps des instants, des rencontres, tu te croyais élu, tu n'étais que maudit. Et tu ne le savais pas. Tu étais plein de toi-même, si plein que nul n'osait, ou pouvait franchir le seuil de ta porte, si plein de toi-même que tu n’avais plus de place pour accrocher un rêve, plus de place pour l'élan d'un désir, si plein de toi-même que tu n'osais plus sortir de peur que l'on te dépouille. Vanité qui te faisait croire à ton importance. Tu vivais dans la peur de ta perte, et le trop plein. Tu te croyais riche, possédant, pourtant tu mangeais ta tristesse à tous les repas. Tu étais sûr de ta raison, car les nouvelles du monde qui te parvenaient, racontaient les mêmes destins que le tien. Alors tu voulais croire au bonheur, il te suffisait de toucher les murs de ta maison pour te gonfler d'orgueil et de certitudes. La femme qui vivait à tes cotés avait elle aussi amené ses meubles, ses bibelots. Du trop-plein sur du trop-plein. Et le soir, sous la lampe vous mangiez en silence la même soupe de chagrins. Et quand tu voyais son corps de chairs lasses, tu n'avais plus la force de pleurer. Tu attendais la mort, mais elle était déjà là, depuis longtemps, et tu ne le savais pas.
Ainsi la vie des hommes, et leurs jours, et leurs joies, et leurs amours.

Donne tout et ne renonce à rien... !
Ouvre ta maison ! Quitte-la ! Brûle-la s'il le faut ! Et part, n'importe où, mais pars ! Ne prends rien avec toi, aucun bagage, aucun bibelot ! Rien ! Prends le premier chemin de lumière que tu trouveras et avance ! va... ! va au plus loin de toi ! Sois vagabond, pèlerin, nourris-toi d'espace et de vent, et d'orage. Ne possède rien, et surtout pas toi-même. Sois seulement dépossédé, sois nu et fragile. Sois l'errant de l'errance, le désir du désir, le rêve du rêve. Sois la couleur des chemins, l'odeur des aurores, ne sois rien que la musique des torrents, sois l'océan, sois ses marées, sois le vol des oiseaux.
Et là, seulement là, laisse monter en toi le premier chant. Réapprend le verbe dans le murmure. Et souviens-toi de la langue du lait. Car elle est le seul langage qui nourrit.
Le seul.
Alors dépouille-toi de toutes ces vies inutiles, de toute la crasse de tes heures vaines, de toutes tes illusions sociales.
Ecris. Ecris à partir de l'os. Racle ! Sois dans l'arrachement, sois au plus pauvre de toi-même, au plus nu, au plus seul.
Car il te faudra arrêter de parler à haute voix, et refuser le vacarme des paroles vaines, et la tonitruances des pensées faciles.
Retrouve le murmure.
Le son du ventre. La résonance première.
Celle qu’on appelle, la langue blanche.
La langue du lait.

La langue du lait est d'abord un visage, un son, une mélodie, une voix.
Cette voix qui deviendra ta voix.

La mère serre l'enfant contre sa poitrine abandonnée à une bouche gorgée de vie, la mère baisse les yeux vers cette bouche, elle est dans l'effarement de cet échange insensé. La mère presse sa chair pour l'offrir, presse son sang pour s'oublier.
C'est un monde, là.
A cet instant précis c'est l'univers qui bascule.
La mère parle à l'enfant dans une langue inconnue, elle accompagne les yeux de l'enfants avec des mots impossibles, des mots inventés, des mots presque silencieux, des mots égarées dans le souffle, la mère parle et l'enfant prend son sang, c'est ça la langue du lait. C'est la première langue que l'on entend, c'est la plus douce, la plus vraie, la plus nourrissante, celle qui porte toutes les vérités. Grandir c'est l'oublier. Il nous faudra retourner à ce premier murmure et se nourrir à nouveau de cette première source. C'est sans doute là le sens du chemin, le sens du départ. C'est une épreuve et c'est la seule qui vaille.

Car sur la route il te faudra renaître. Renaître sans cesse. De corps en corps, de rêve en rêve.
Alors peut-être qu’un jour sur cette route de vent, d'errance folle, tu manqueras de trébucher sur un mot.
Tu  le ramasseras.
Tu feras jouer la lumière à travers ses faces aiguisées et coupantes.
Et brusquement tu sauras.
Tout se condensera là, dans ton regard fasciné pour ce mot.
Sidéré.
Et le mouvement qu'il fera naître en toi.
Ce jour-là....
Ce jour-là, tu te retrouveras loin de tout et pourtant tu n'auras jamais été si vivant. Tu seras dans une désolation lumineuse et cela te suffira. Tu seras perdu et c'est justement cette perte qui te ressuscitera. Tu seras perdu et tout te paraîtra plus clair, plus net, plus définitif, plus impératif.
Renaître après des siècles d'agonie.
On n'écrit jamais pour plaire ou séduire, on écrit pour se retrouver. Ailleurs. Chaque mot te rapproche d'un lieu inconnu plein de mystère, un lieu inévitable.Ecrire prolonge un rêve commencé il y a longtemps, dans l'enfance, un rêve commencé quand tu étais blottis dans le plus fragile abandon du regard de ta mère qui t'avait fait  - toi si infirme- roi si rayonnant.
Oui, écrire c'est d'abord retrouver ce sommeil plein de couleur et de chaleur où l'amour n'est pas promis mais donné comme une éternité, offert comme la première nourriture et la seule dont tu n'auras jamais besoin. Ecrire te fait retrouver ce rêve où tu n'es là pour personne sauf pour le murmure incompréhensible et attendri d'une mère devenue folle parce qu'elle s'est enfin oubliée et qu'elle divague dans les méandres de ton visage et de son amour éperdu, un amour océan, sans limite.

Un jour tu écris, et c'est ce seul murmure qui compte parce que lui seul peut couvrir le vacarme du monde. Tu ne sauras jamais si cela peut faire un livre, tu es dans le pur bercement de la langue, dans l'oubli de ta propre présence, dans cette musique qu'il faut prolonger jusqu'à la fin des temps.
Tu es envahi par le blanc de la page et les mots viennent parfois te secourir du vertige, ils sont les traces, les signes, qui te relient au ciel, à la terre et l'encre te retient de sombrer dans la défaite toujours imminente.
Ecrire c'est un grand vent qui secoue les branches de l'âme emportant les feuilles les plus faibles celles qui ne tiennent que par le doute, et qui deviendront les mots les plus brûlés de ta langue.
Ecrire c'est être dans cet arrachement, dans cet envol au milieu d'une tempête, dans cette chute soudaine au cœur d'un vide terrifiant et miraculeux.
Consentir à ce ciel désolé, simplement consentir.Avec un peu de chance un ange te prêtera ses ailes et le vent te poussera dans un jardin de mots prêts à fleurir qui n'attendent que le souffle créateur pour déployer les pétales d'un verbe secourable.
Traverser le rêve d'écriture c'est traverser un amour rouge comme le sang, tranchant et bleu comme une lame aiguisée, ardent comme le feu d'une forge, un amour ravagé de silence et de vent.
Le jour où l'on écrit c'est qu'on s'est mis en marche vers un amour ; qu'on en appelle la brûlure et l'âme souveraine, c'est une marche aveugle main tendue vers un noir toujours plus profond.
On écrit avec ses silences, c'est eux qui laissent leurs empreintes d'ombres et de cendres sur la blancheur des pages. Un silence se couche sur un autre silence et ainsi de suite, silence sur silence, dans un grand lit d'absence pour consommer les unions enflammées de l'espérance et de l'épuisement. Silence sur silence, lumière sur lumière, et ça, éternellement...
Ecrire c'est cette façon d'être au monde, ou de ne plus y être, c'est interroger le silence et en glaner une once de lumière, c'est user le temps, le polir longuement pour en obtenir quelque élixir subtil, c'est entretenir un feu avec de minces brindilles d'encre usée, c'est écouter dans la foule le bruit que fait la solitude et dans la solitude les rumeurs de la foule, c'est ouvrir des portes interdites avec la seule clé des mots, c'est se croire riche et se vouloir pauvre, être désarmé et pourtant invincible, c'est mourir plusieurs fois par jour et renaître pour que demain advienne, c'est dormir dans l'attente et se réveiller dans la prière.
Rien, rien de plus. Née d'un manque l'écriture entretient souvent avec la douleur une relation incestueuse, elle souffle sur nos entrailles pour en attiser les brûlures dans des noces solitaires et sauvages.
C'est tout ça et mille autres choses, c'est la parole la plus épuisée qui puisse être dite car elle gît mourante au fond de notre vie on en cueille parfois les effluves tremblantes dans le creux de quelques mots.
...C'est le moment...
l'encre affaiblie glisse sur les cristaux d'une heure éparpillée et solitaire.
Pesanteur douce, attristée, comme un temps de neige.
Se mettre à écrire c'est distiller du temps bleu en chauffant nos jours au rouge du cœur.
Et la brume qui s'évapore c'est mes renoncements, mes peurs qui se délient.
Et ce qui reste est si infime que je pourrais le perdre d'un simple soupir, si infime et pourtant si abondant que je pourrais en vêtir un ciel entier...

Franck.

7 décembre 2013

Quelques brindilles pour le feu... ( variations )

Je suis resté sur le bord du fleuve. Je ne sais plus combien de temps. Plusieurs jours. Là, sur le bord brûlant du fleuve. Il n'y avait rien, hormis le fleuve et le désert ; et moi, assis entre les deux, juste à la frontière des terres vides, et des eaux larges, à regarder le temps passer. Cela devait être un peu avant Bourem. A l'endroit où le fleuve se met bien à plat, là où il s'étire pour passer sur les sables incendiés. Un fleuve à plat ventre, ondulant lentement comme s'il traversait des sables mouvant ou sa propre mémoire. Temps contre temps. Usure contre usure. Etalé dans le plus large de ses eaux aux risques de perdre ses rives. D'ailleurs elles se perdaient parfois derrière le pli d’une dune ou dans l'œil humide d'un mirage.

Si la mer parle à notre âme, le fleuve, lui, parle à notre histoire. Il y a dans le fleuve l'ébauche d'un dialogue avec ce qui était avant nous, et ce qui sera après. L'homme au bord du fleuve se sait mortel. Et cela le rend triste. Infiniment triste. Comme ces journées assis sur le bord du fleuve. Le Niger. Au Mali. Il y a longtemps. Tout au début des temps.

Six, peut-être sept jours à attendre, assez de temps pour la création des mondes et des univers, assez de temps pour que s'écoule l'infini tristesse, et pour sentir la lente mélancolie du fleuve. Fleuve des terres brûlées, fleuve des enfers aux langueurs mystérieuses. Fleuve lent. Grave. Aux flots austères et silencieux. Car il y a des lieux où les paroles n'accrochent pas. Rien ne peut se dire. Tout est écrasé par lutte lente des éléments. Lutte antique, immémoriale, puissante confrontation des silences, celui du désert, celui du fleuve et pour les sacrer tous les deux, celui du soleil. La rencontre du temps et de l'espace. Je suis resté sur le bord du fleuve. Assis, sur le lieu même de la folie, de l'incommensurable folie de l'existence, à regarder le fleuve, comme si l'apocalypse devait surgir de l'horizon consumé.

Il y a des lieux où la pensée devient inutile,  vaine, presque indécente, où la raison ne peut plus se survivre, où l'intelligence n'est qu'une excroissance du malheur et d'un mauvais hasard. Il y a des lieux où toute pensée n'est qu'une écorce morte, l'enveloppe desséchée de nos vanités. Il y a des lieux où si tu ne sais pas rêver, tu meurs.

Six jours, peut-être sept, à me demander ce que je faisais là, sur les rives du fleuve, pris dans l'étau primitif, originel, radical des lieux. Lieux métaphores. Assis dans la gueule même des mythes. Il est paradoxal d'imaginer que toutes les paroles sont parties de ces lieux impossibles. Sans doute que pour poser le premier mot fallait-il un espace infini ? Peut-être fallait-il un feu solaire pour compenser le feu du mot ? Peut-être est-ce le premier mot qui brûla tout ? Peut-être...Peut-être faut-il faire traverser à notre verbe un néant embrasé, et rester assis six jours, ou sept, pour qu'il puisse signifier ?

Prends une parole, fais lui traverser un désert, et si au bout tu peux la dire sans trembler, sans pleurer, si tu sais dire chaque mot, articuler chaque syllabe, sans que ta langue ne tombe de ta bouche, alors cette parole est vraie. Alors cette parole est puits qui désaltère, fruits juteux qui nourrit, elle est chemin des étoiles, et ceux à qui tu l'offriras, entendront le puits, et recevront les fruits, et recueilleront l'or de chacune des étoiles apportées. C'est comme si les portes de la cathédrale s'ouvraient.

Le silence est beau d'une parole qu'il porte, comme le désert qui recèle un puits. Le silence est riche de l'enfant qu'il porte. Le silence est un champ labouré gorgé des graines de la moisson à venir, il est mûrissement de l'absence. Ainsi dieu et son infinie mesure, et son immense retrait. Car depuis qu'on fait parler les dieux on ne les entend plus.

Six jours, peut être sept, sans action, à rester là, assis, à raboter les gestes, à façonner l'attente, et à se laisser pénétrer par le fleuve, lent, large, comme un sang ancien chargé du temps qui passe. Comme un arbre qui devine la sève dévorer sa fibre. Car il y a des lieux où toutes actions s'épuisent, il y a des lieux où agir est dérisoire, où l'acte n'atteint plus que son propre néant, où précisément le désir de l'acte s'effondre sur lui-même. Il ne reste plus que les gestes simples, chercher l'ombre ou l'inventer, préparer le thé, manger des gâteaux secs avec quelques dattes, arpenter la rive pour trouver assez de petits bois pour faire un feu le soir. Étirer chaque geste, pour lui donner l'ampleur suffisante, le souffle, et la parcimonie, et l'efficacité nécessaire pour maintenir la vigilance, l'attention précautionneuse, sans rien oublier de l'essentiel : regarder le ciel, se perdre dans les horizons, et tout le jour désirer intensément la nuit, et la nuit venue, souhaiter  avec encore plus de force, le jour.

J'ai peu prié dans ma vie. Pourtant, là, je me souviens avoir risqué mes premières prières. Je me souviens de la timidité de ces premiers élans. Les lieux imposent bien sûr, encore faut-il vouloir s'y soumettre, accepter, et ne pas craindre l'immense vide au fond de soi ; cette peur qui surgissait. Accepter l'envahissement par le fleuve, par le sable,  cette sensation de perte absolue, comme si rien ne pourrait jamais nous sauver. Et que désormais c'était sans importance. Oui, sans importance...

Durant six jours, peut-être sept je me suis appliqué à mettre une majuscule pour honorer l'aube naissante,  j'ai mis des virgules après chaque heure, j'ai ouvert des parenthèses pour envelopper le fleuve, posé un point à l'instant du zénith, au bord de la nuit je n'avais plus que des étoiles à accrocher aux points de suspensions...

Ecrire me renvoie à ces temps où je pouvais m'assoir juste à la frontière des terres vides et des eaux larges, à regarder le temps se perdre et s’oublier. Cela devait être un peu avant Bourem. Bien avant mes premières morts, bien avant mes premières renaissances. Chaque texte est comme un jour passé sur les bords du fleuve, à retenir les gestes, et à ramasser quelques mots, comme des brindilles sèches pour allumer le soir venu le feu de ma parole, afin qu'il ne reste rien. Rien. A chaque fois rien. Ecrire est un horizon consumé.

Franck.

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1 décembre 2013

Je sais des plaines froides... (sonate)

Je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal brunes et cassantes. Je sais ces pays désolés d'être encore, et toujours là. Ces terres d'absence où seul le vent du nord trouve son souffle dans les bruyères, et sa nourriture aux bouches des pierres usées. Je sais ces pays de brumes sur lesquelles les rêves s'écorchent et saignent, ces lieux cabossés par tant d'oublis, martelés par le temps et la corrosion des désirs insuffisants. Je sais ces lieux nécessiteux, miséreux, qui ne tendent plus la main pour survivre, préférant l'agonie lente des siècles. Je sais ces landes qui gémissent aux portes du ciel, ces landes sans prière, sans salut, je sais les plaintes déchirées des terres sauvages, et je sais les âmes qui les hantent, je sais leurs voyages sans fin, leurs appels, leurs errances au bord des neiges éternelles, leurs traversées des crachins de glaces, et des froids monotones. Je sais cette tristesse qui blanchit leurs regards et cette mélancolie redoutable qui séjourne sur la peau de leurs complaintes. Les landes frileuses ne sont pas des landes amoureuses, elles ont abandonnées leurs chairs et leurs soupirs et leurs tentations. Elles produisent du silence, des distances, façonnent nos éloignements, célèbrent nos séparations et bénissent nos accablements.
J'ai souvent cherché le chant dans ces landes fracassées de vents, sans jamais en trouver un d’audible, car les déserts et les landes du nord dépassent les complaintes, trop de silences les inondent ; en vérité les mélopées qui suintes des glaces blanches sont l’ultime de la musique, ce qui la suit lorsqu’elle s’épuise. Car tout part de là, et tout y reviendra. Ce sont les lieux de la totalité, puisque défait de tout. Des lieux qui préparent, ou qui prolongent. Qui exigent avant, et qui exigent encore plus, après. Ils se laissent traverser,  jamais pénétrer. Si la main est assez ferme et assurée, elle peut parfois les caresser, sans jamais pouvoir les abuser. Ce sont les lieux de la totalité et de la simplification, de la première perfection, et de la dernière.
Je sais des plaines froides au-delà du cercle polaire. Des landes de cristal mauves et sévères, sans arbres, sans racine. Comme une mer de bruyères tranchantes et brutales, une mer raidie dans son mouvement âpre, une écorce cornue et rêche et rugueuse. Je sais ces landes persistantes, ces terres usées, brisées de solitudes graves, suffoquant sous la vapeur compacte des bouillards immuables. Terres saturées. Imprégnées. Imbibées de désespoirs primitifs et obstinés.
Je sais mes plaines froides, mes landes du nord, mes lacs de brumes grises. Je sais ce sang engourdi, et ces absences, ce vent qui m'observe, et ces neiges démembrées qui tombent au fond de mes os. Je sais tous mes jours dépourvus, arides, insignifiants, et mes mains si pauvres, et mon regard si maigre. Je sais tout cela. Mille fois traversé. Mille fois disséqué. L'infini retour de mes landes mordantes, de mes terres sans horizon, de mes journées sans lumière. Mes terres abondantes sans limites.
Je sais ces plaines froides qui dévorent la langue, chaque mot de la langue, et l'écriture qui creuse la glace, et le texte pris dans les hurlements des bourrasques de l'impossible dire. Comme si la parole était traversée dans sa chair par une lame d’acier. Impénétrable parole qui me laisse désarmé, en exil, banni de mon propre désir, relégué, refoulé de ma propre demeure. Et mon œil inquiet fixe dans l'ombre du ciel le vol bouleversant des oies sauvages. Comme un destin mille fois répété, comme une usure lancinante et troublante. Sur le ciel gris et noir de mon enfance. Le vol des oies sauvages vers le nord. Comme une fatalité. Mille fois répétée. Laborieuse berceuse qui ne survit plus à la nuit qui s'approche. Et cet effondrement. Et cette envie de nord. De glace. De fin....

Franck

30 novembre 2013

Ce soir à la bougie.... (Nocturne)

Il y a dans cette flamme de bougie quelque chose qui souffre. De l'infime qui souffre. Tout ce qu'il y a de pauvre sur terre se rassemble et se reconnaît dans cet étirement du feu, dans cette hésitation verticale. La chandelle dit l'infinie solitude et le dénuement, elle dit aussi la foi comme si celle-ci avait besoin d’une aile éphémère pour s'envoler. Le simple et le pauvre, marchent de concert, ainsi la chandelle qui offre ses ombres pour taire l'insupportable, et sa lumière pour clamer l'irréductible.
La flamme pauvre nous défait de nos rages, elle accompagne nos rémissions, et parfois elle sacre nos résurrections. Elle est une amie délicate qui nous apprend le silence, une amie généreuse qui écoute en dansant, une amie qui console parce qu'elle est attentive et qu’elle ne juge point. Un soleil à notre dimension, simplement du bleu, du jaune, un peu de rouge, du noir, du blanc. Soleil de l’accablé et du seul, elle berce, elle adouci, parfois elle chante, elle enveloppe d'une soie étrange notre rêverie épuisée.
Il y a dans cette flamme quelque chose qui rassemble nos morceaux éparpillés, qui maintient l'unité de notre désir, qui contient notre abandon. Il y a, là, un espace de temps et lumière qui nous protège de nous-même, de nos affaissements, de nos écroulements, c’est la vie suffisante, la vie tolérable, la vie tolérante. Là, les ombres deviennent conciliantes. Il y a dans cette chandelle quelque chose de digne, d'infiniment sérieux et sage ; une gravité dépossédée de sa lourdeur. Rouge. Etrange silence que celui du rouge de cette flamme solitaire. Etrange lumière vacillante, qui appelle en nous la mesure et la lenteur. Etrange puissance que cette fragilité tremblante.
Le temps de la flamme pauvre est toujours le temps des aveux, le temps des chandelles est un temps de soupirs, de respiration profonde, comme s'il s'agissait de faire remonter nos douleurs sur la mèche du cœur et de les consumer. Temps sombre et clair à la fois, temps de puissance désarmée, temps qui fabrique du temps. Comme si le temps du feu était un temps gagné, arraché au néant. Comme si précisément ce feu frissonnant, ne pouvait plus être brûlure, comme si sa vocation ultime était la caresse et le murmure. Au coin des chandelles les larmes peuvent être douces, les chagrins pardonnables, les regrets légers. Il y a du sang dans cette lumière, c'est pourquoi on la sait vivante, il y a des chairs dans ses ombres, c'est pourquoi on la sait aimante. Il y a des lèvres et des peaux à aimer dans ce feu désolé ; dans ce singulier instant chancelant, comme si l'émotion trouvait enfin une issue, un devenir qui la dépasse et la bénit. Temps concentré, temps rassemblé. Lumière pour les corps nus, et les effleurements, lumière des baisers indécents, couleur rouge comme les chairs qui s'offrent, ou comme la gorge des volcans.
Au creux des bougies qui éclairent, l'ivresse disparaît et la folie s'efface, car c'est le temps des premières ou dernières vérités, et même au-delà des vérités, car si les vérités simples ont besoin du soleil pour se dire, les vérités primordiales ne se délivrent que dans cette presque lumière, dans ces presque ombres, dans cette presque nuit.
Les âmes de la chandelle sont des âmes errantes, elles ont perdu leurs corps et cherchent un point d'appui pour porter leur voyage, comme des navires effarés  qui chercheraient une île pour faire enfin escale. Parce que plus qu'une flamme elle est un lieu, parce que plus qu’un lieu, elle est un séjour, parce que plus qu’un séjour  elle est un refuge, parce que plus qu’un refuge, elle est un royaume. On y naît, on y meurt, mais y vit-on vraiment ? Est-ce un temps réel ? Ou le simple raccourci de nos destins inquiétés ? Ou le simple squelette de nos chimères démantelées ?
Quelque chose habite cette lumière, quelque chose soupir dans sa danse, est-ce une plainte ? Est-ce un gémissement ? Est-ce que mon âme appelle ce soir à la bougie ? Ou n'est-ce qu'un songe, ce songe lancinant qui traverse mes veines et ma chair, un songe toujours exténué ?
Oui, quelqu'un habite ici, au cœur de cette flamme, quelqu'un qui me connaît mieux que je ne le connais, quelqu'un qui me regarde, qui parle dans ma voix et qui choisit mes mots.
Il y a dans ces petites flammes le chant d'une présence. Du vivant qui exige, des visages qui implorent, il y a des mains qui se joignent, comme si l'humanité avait besoin d'opposer aux enfers ce simple feu humain.

La lueur des bougies, comme celle des cierges, éclaire en nous ces endroits oubliés, ceux qu'on a délaissés, cette part de nous-même qu'on ne visite plus, nos jachères, nos ronciers, elle préside à l'office de nos noces intimes et nocturnes, comme un fuseau ardent qui déroule le rêve, et tisse entre nos larmes un voile charitable, et console, et soulage, et apaise, et apaise, et apaise...Ce soir, j'ai vu dans cette flamme un doigt incandescent qui me montrait les cieux....

Franck

24 novembre 2013

La vague...encore...toujours... (sonate)

Parce que la vague est un envoûtement. Sa puissance vient de loin. D'ailleurs. D'un autre temps. Elle a commencée bien avant notre regard, comme la lumière des étoiles. Comme un long écho du temps. Les vagues naissent d'un endroit secret de l'océan. Nul n'en sait le lieu. Tous le redoutent. C'est un lieu de puissance et d'effondrement. C'est un lieu de la mer qui invente les naufrages. Là, au centre de ce lieu, il a un point, un point minuscule, si petit, qu'il n'a pas d'espace, pas d’épaisseur, pas de poids, c'est sans doute un point d'orgue, on sait qu'il existe, mais nul ne l'a vu, et nul ne pourra jamais le voir, c'est là que naissent les vagues. Toutes les vagues. Elles naissent d'une inquiétude de la terre, et d'une résonance, d’une sorte de vibration, elles naissent d'un murmure des dieux, elles naissent d'un désenchantement, d'une affliction, comme ces mères qui accouchent, et au moment de l'apparition de l'enfant hésitent entre la joie et le désespoir.
Il y a dans la naissance des vagues comme un haussement d'épaule de l'océan. A peine. Mais suffisant, comme un désintérêt, une sorte de dédain ou d'indifférence, comme si l'océan était déçu par les rêves de l'humanité, comme s'il s'en retournait chez lui au centre des abîmes, et que le haussement d'épaule, ce tremblement de colère rentrée, fasse naître les vagues. Un long frissonnement venu des âges de l'univers. Dans l'envoûtement de la vague il y a cette mémoire douloureuse et cette oscillation, cet ébranlement des eaux du dédain, et le rappel incessant de notre indigence, cette espèce d'absence, cette perpétuelle défaillance.
L'écriture de l'eau qui roule tente de reprendre le mouvement d'avant, celui dont on vient, celui qui nous précède toujours. Reprendre la main sur le tangage des rêves et la vacillation de la raison. Comme la danse du chamane, comme s'il s'agissait de rappeler à soi les forces premières, celles du sang ancestral, de retrouver le pur, le non corrompu. L'inaltérable. Appeler la démence et l'ivresse du balancement, les faire rentrer sous sa peau, les faire glisser le long des os, tendre ses viscères à ce brassement monotone jusqu'à l'écœurement, jusqu'au vomissement. C'est l'écriture de la mémoire et de l'oubli, de l'amour impossible, et de la mort trop lente et trop loin, et pourtant si présente, c'est une écriture qui s'aveugle sur l'horizon, et qui tremble, et qui s'essouffle. L'écriture de la mer ce n'est pas l'écriture du voyage, elle n'a pas cette tension secrète et sourde, ce n'est pas l'écriture de l'ailleurs, du partir, du lointain, elle a trop de retour dans sa langue, trop de langueur dans sa perte, trop de folie dans son ignorance. L'écriture de la mer ne porte pas l'espérance, elle n'est pas la bouteille qui contient le message, elle n'est qu'une vague. Que la vague. Une et innombrable. Elle n'est qu'une eau dans l'agitation de son errance, elle n'est qu'elle-même, dans cet au-delà d'elle-même. Elle n'est que simple extension de la clarté. Expansion de l'abandon. Elle n'est que son instant dilaté, sans autre volonté que de l'être pleinement. Infiniment perdue, infiniment retrouvée. Elle se contient, elle se résiste, et si elle ploie parfois, si on l'entend se briser, c'est pour mieux se recomposer, mieux se concentrer. Aller de l'éclat du mot à l'esquille de la parole. Aller de l'identique défait de l'habitude, à l'identique enveloppé de sa propre recomposition. Embrun paradoxale de l'infime et de l'immense. Paradoxe de la plénitude et du doute. De la dérive.
Il y a dans l'écriture de la vague une sauvagerie insoupçonnée, née des profondeurs immobiles qu'elle recouvre, et de cet entêtement à ne signifier rien d'autre que le mouvement, que la présence. Une présence débarrassée de l'ombre, car elle est l'égale du soleil. Elle porte sa propre lumière, c'est ce qui la rend si étrange. Si envoûtante. Et le soleil si révérencieux à son égard.
Il y a sur le bord de la vague un rire d'enfant, ou un rayon de lune, c'est ce qui la blanchit et lui donne la force d'aller au bout de son enroulement, d'aller au bout de son outrance dans la profusion du verbe, et dans cette démesure lancinante.
Le soleil dit : « Je suis... ». La Mer dit : « Je consens... ». Et la vague murmure : « Je m'efforce.... Comme la graine et la fleur, je m'efforce... ! Comme l'arbre, je m'efforce ! »
Que pourrais-je dire, moi l'insolent, moi le piètre, moi le vivant fragile ? Que pourrais-je dire, sinon,  «  je m'efforce… ! »
Dans l'écriture de l’eau je m'efforce, comme dans une prière inlassable débarrassée de ses faux dieux. Une prière sans adresse, sans retour, comme le rire franc d'un enfant qui perce la lumière....

 

Franck.

20 novembre 2013

Sur le bord de l'écume....

Car il me faudra toujours revenir aux mouvements des marées, sur cette eau qui m'habite. Sur l'océan qui s'agite sous ma peau, dans mon ventre, dans mes veines. Océan obscur et lancinant. Mes étendues sont sans fin. Comme l'errance. Et l'impossibilité de l'île, de l'oasis, du repos. D'une rémission. L'impossibilité du soulagement. Etre enfermé dans l'ouvert. C'est sans doute cela la béance. Cet inachevable qui gît en nous. Cet immense toujours trop large, trop vide. Cette masse flottante qui fait de moi un continent à la dérive. Et chaque vague qui entraîne un désordre nouveau, insupportable, invivable et pourtant vécu dix fois, cent fois, mille fois. Et au bout un naufrage sans noyade. Avec la mort en suspens. Lisse. Interminable horizon. Avec le scintillement des abîmes au grand large de l'existence, aux grands vents des tempêtes. Toujours revenir sur le mouvement des marées, comme une mémoire qui gonfle et qui déferle avec la précision de l'orfèvre qui taillerait l'endroit impur de la pierre, qui l'userait au point du péché, du manque, de l’oubli. Toujours ces vagues lentes qui ramènent sur mes épaves, avec ces carcasses éventrées, tous ces restes d'engloutissements. Il y a de sombres charniers dans cette eau abandonnée à son propre mouvement. Il y a la remontée des fonds marins et des algues géantes qui viennent agripper chaque souvenir. L'écriture s'éloigne de moi comme un radeau à la dérive, comme un tronc mort, flottant, gorgé de sel et de désespoir, saturé de vagabondage. Un tronc qui n'a plus rien de l'arbre qu'il fut, ni racines, ni floraisons. Il reste le balancement ininterrompu, le tangage. L'absence. La dérive. L'infini dérive. Les grands troncs flottants ne se souviennent plus de la terre, de sa texture grasse et lourde, du fourmillement, de l'humus, des odeurs, des couleurs,  ils sont vidés de leur sève, vidés de leur temps et de leur verticalité. Longues baleines rétrécies. Raidies. Squelettes paralysés, pétrifiés. Où chaque mot devient cassant, friable - murmure inaudible. Seulement le mouvement. L'oscillation de la langue. Paroles inconstantes. Incertaines. Rares. Désertées. Simplement les remous, le grouillement des restes d'écumes, comme les dernières convulsions. Ecriture submergée. Suffocation. Parole engloutie. Défaite de ses propres mots. Démantelée. Démunie. Misérable et vaine.

Les eaux des mots s'affaissent, fléchissent toujours plus bas. Les mots s'enroulement dans leurs formes, sac et ressac des réminiscences. Des mots déshabillés, dépossédés de leurs vertus réparatrices, de leur force printanière, de leur chant. L'incantation devient une longue litanie, dans le dénombrement des heures, et l’inventaire sordide, interminable de la houle. De cette houle qui roule sur l'ombre, qui l'enveloppe comme une louve attentive et sauvage. Sans impatience, mais avec cette constance exténuante. Alors il ne reste que le mouvement, le bercement d'une mémoire infirme, estropiée, amputée. Dont les visages s'effacent, filigranes qui s'insinuent entre la ligne de vie et la ligne de cœur. Ligne de mort dans cette mémoire sans fin. Marée de l'intérieur des chairs. Souffle des eaux qui montent vers un destin qui les achèvera. Lent fracas mouvant. Lente tension vouée à son propre reflux. Puissance du démembrement. Les eaux se dévoilent dans leur montée, dans ce déploiement, dans cette insistance à effacer le temps. Les eaux se dénudent et se recomposent, elles dépassent l'impossible frontière des rivages. Ces eaux sont grosses car elles enfantent encore des hasards ou quelques sortilèges. Au cœur des nuits, les eaux qui montent, enfantent des silences monstrueux, les eaux qui montent décrochent l'horizon de nos yeux effarés, elles se bousculent, s'enlacent elles-mêmes, se brassent dans leurs bouillonnements, se gonflent de leurs propres mythes. Il faut les entendre souffler comme des dragons froids, imperturbables, inébranlables dans l'indifférence de notre écrasement. Il faut entendre ses marées, en nous, qui montent inexorablement, comme pour faire déborder notre vie. Hors de tout secours. Il y a dans ces marées profondes un sombre vouloir farouche, méprisant, carnassier. Il y a dans le mouvement des eaux l'étrange prémonition de l'anéantissement. Il y a dans mes eaux qui montent tant de digues rompues, tant de rêves perdus, tant de lumières blessées, il y a tant de tout ce qui brise, lamine, accable. Tant de dérisoire, d'insignifiance, d'inconsistance, d’usure. Tant de silence. Tant de solitude grave. Tant de gestes inaboutis, égarés. Tant de baisers tombés dans l'espace vide des incompréhensions, tant de caresses inachevées, tant d'amours sacrifiées. Tant de sang. Et tant de peurs.

Mais il y a un point de ma vague qui échappe à l'océan, et c'est une joie trouble que d'aller l'arracher à mes dernières écumes. Il y a dans mes eaux qui montent encore assez de déraison, encore assez de flamboiement, encore assez de tentation pour les soleils orange, encore assez d'orgues ruisselantes, assez de lunes pâles pour ramener mon corps d'arbre vaincu aux rivages des vivants. Il flotte tout au bout de mes marées l'éclat d'une chandelle farouche et fière, la part indomptée d’une bête sauvage, le galop sourd d'une horde primitive invincible. Et dans l'infime qui persiste, j’ai assez de couleurs pour embellir un ciel entier, et dans mes dernières écumes, il reste encore l'offrande et l'abandon, et le saisissement.

Il y a dans mes eaux qui montent l'instinct de la prière et du renoncement, et dans l'ultime vague la lueur si fragile de la miséricorde, cette empreinte brillante, fugitive, murmurante, qui lie les eaux aux cieux, comme des étoiles filantes qui surgiraient des flots.

Franck

16 novembre 2013

Ce grand champ de neige...

Recherche du lieu. Géographie impossible. Cartographie de nos vies, de nos actes. Impossible chemin qui s'enroule en forme de destin. Impossible traversée du sens. Besoin de nommer, de dire ce qui n'a pas de nom, ce qui n'a jamais été dit. Relevé cadastral dans le champ vacant des rêves, des désirs, du temps qui se déploie. Resituer les mots dans un espace, une localisation. Il faut les ancrer dans la chair vivante. Encrer le désossement de la parole.
Jamais rien n'est dit. Il faut s'en convaincre. Puisque la vérité se trouve dans l'entre-mot, dans l'entre-texte, dans cet élan de nous qui nous échappe et qui pourtant nous révèle. Sans nous. Dans notre absence même. Qui nous condense.
Qui nous recouvre. Linceul de la langue.
Hors-lieu qui s'agrippe aux parois vertigineuses de la mémoire.
Frottements des lieux impossibles sur l'arrête d'un temps impossible. La déchirure c'est le premier lieu, grand vortex pour cette traversée impossible.
Impossible comme l'ultime forme de notre devenir. Notre dé-présence. Notre dé-naissance.

Quand il n'y a plus rien il reste le mouvement. Le seul mouvement. L'invisible mouvement. Comme la vague qui résume l'océan. Insaisissable vague que rien ne fixe. Qui est là, sans être là, qui est déjà ailleurs. Mouvement incessant de retour, de redéploiement. Déséquilibre du vivant à la recherche de son centre, de son lieu fictif. Centre de gravité. Gravité. Grave. Comme la pesanteur de la joie.
L'écriture dessine les contours de ma peau. En creux. Par défaut. Le vivant se révèle là, dans le silence. Un silence pochoir. Qui cache et révèle. Qui tait mais donne à entendre.
Oppositions des formes pochoir qui se répondent à l'inverse d'elles-mêmes. Là, dans la béance. Lieu suture, lieu coupure.

Ici il n'y a pas de vérité. Seulement une résonance. Le corps qui résonne avec la chair des mots. Avec le mouvement. Le balancement des vagues dans le corps. Lent. Comme un labour profond qui trace les dessins de la cicatrice. Un labour qui va chercher la terre d'en-bas. La terre maudite. La terre noire. Celle des moissons futures.

Jamais rien n'est dit. Hormis le mouvement, l'élan vers une forme qui nous échappe toujours.
Mes textes chuchotent entre eux. Ils se répondent dans un espace inconnu de moi. Textes. Sous-textes. L'espace de la déchirure. Lieu des métamorphoses. Les textes construisent une forme que je ne vois pas encore. Une matrice invisible. Forme pure du mouvement. Comme si les bords de l'infini s’agrandissaient, dévoilant des étendues nouvelles et des profondeurs étranges. Je ne peux que m'accrocher au mouvement, au seul rythme. Au brassage des eaux. A la scansion. A la stridence.
Sortir du ventre des mots, de leur chaleur, accoucher d'une autre respiration. Une autre chair. Et la déchirure, comme la forme pure de l'avènement.
Je suis sur la coupure. Juste là. A l'endroit où tous les mots ont été épuisé. Accepter cet épuisement. Consentir, à ce grand champ de neige, et aux cendres. Consentir à l'hémorragie. Lent cheminement du renouvellement. Marche vers l'aube. L'aube qui sacre la fin de l'épanchement de nuit. L'enfin, de la fin.
L'aurore arrache ses derniers lambeaux de nuit, sa parole vivante ouvre sur un nouveau baptême, l'alliance rayonnante de la lumière et du printemps, noce du jour et du consentement.
J'ai traversé ce grand champ de neige, ni vivant, ni mort... autre...
J'ai traversé ce grand champ de neige afin que s'épuise le passé.
J'ai traversé ce grand champ de neige pour que chaque mort trouve sa place. Sa juste place.
J'ai traversé ce grand champ de neige pour rejoindre la rive des vivants.
Innocent de rien, mais le pas plus pesant. Comme la joie : grave. J'ai devant moi un océan et cette lumière qui troue les vagues, et ce mouvement vers l'aurore calme, comme un premier matin.
J'ai traversé ce grand champ de neige pour blanchir ma parole et pour pouvoir l'offrir lavée, nettoyée, purifiée.
J'ai traversé ce grand champ de neige pour changer de saison.
J'ai traversé ce grand champ de neige pour ouvrir la déchirure. Pour la bénir aussi. Et l'aimer, puisque c'est le sens de demain. Puisque c'est le seul endroit habitable. Puisque c'est mon lieu. Le lieu des résurrections. La déchirure comme seule naissance possible.
J'ai traversé ce grand champ de neige enfonçant mes mots jusqu'à la perte du sens, grelottant d'effroi, glissant d'un vide à l'autre.
J'ai traversé ce grand champ de neige pour voir fleurir un grand champ de blé, piqué de rouge par le frissonnement des coquelicots, bruissant de bleu par une source d'eau claire....
….quelle que soit l’histoire, nous  n’écrivons toujours qu’au présent.

Franck

12 novembre 2013

Un corps si étroit...

Le plus souvent nous ne parlions pas. Il y avait comme un rituel des visites dans sa chambre. Nous nous succédions. Un par un. Il y avait la chaise à côté du lit, pour Simone ma grand-mère. Sa mère. La chaise des larmes sèches et des brûlures. Puis il y avait le fauteuil, pour l'autre grand-mère, Claire. Le fauteuil des histoires. Elle disait « Maman, racontez-moi une histoire.... » Elle appelait sa belle-mère « maman ». Ça se faisait, avant. Claire savait raconter les histoires. Une conteuse sans le savoir. Claire avait la voix haut-perchée et le rire éclatant. Et le sens de la dérision, comme celui de la fatalité. L'arthrose lui avait tordu toutes les articulations, les pieds, les genoux, les hanches, les doigts. Et puis elle avait Georges, comme si sa croix n'était pas assez lourde. Georges le fantasque, l'iconoclaste, Georges le poète des arbres et des animaux. Claire comptait plus sur sa canne, que sur Georges. Le fauteuil c'était mieux pour elle. Claire avait toujours une anecdote à raconter, dans une auberge il se passe toujours quelque chose. Toute l'humanité défile dans une auberge. Alors Claire racontait. Claire la faisait rire, cela déclenchait parfois des quintes de toux terribles. Elle ne riait jamais, sauf avec Claire. Les autres s'asseyaient sur le bord du lit. Elle ne tenait plus beaucoup de place dans ce grand lit. Elle ne froissait même plus les draps. Elle n'avait déjà plus de pesanteur dans ce monde. Il neigeait.

 Dehors il neigeait. Sans joie. L'effritement lent du ciel qui arracherait ses dernières peaux. Confettis de silences glacés. Presque trop lourds au regard. Noël approchait. Il neigeait. Dans sa chambre la chaleur était étouffante. Les carreaux étaient recouverts de condensation, comme un voile de petites perles opaques et tristes, comme des larmes. Parfois je passais ma main sur la vitre, je voyais la neige, et l'immense tilleul, j’entendais ses ronflements, les raclements de sa respiration, ses suffocations. Je sentais son regard sur moi, posé comme une ombre sur le reste de ma vie.

Le plus souvent nous ne parlions pas. Parler l'épuisait. Il fallait choisir les bonnes paroles. Ne pas se perdre dans les détails, revenir à l’essentiel, au silence. Les regards suffisaient. Sa main était posée sur le drap. Sa main. Ce qui reste d'une main, une fois que la chair, et le sang l'ont quitté. Ce qui reste d'os et de craquement. Avant, ses mains étaient magnifiques, fines, délicates, soignées, plus jeune elle avait été manucure, puis après esthéticienne. Alors les mains elle connaissait. L'entretient des ongles. Limage, ponçage, gommage. La petite navette de daim qui, enfant, me fascinait tant, et qu'elle utilisait pour faire briller les ongles. Le petit bâtonnet de bois, pour repousser les peaux, les pinces en tous genres. Les vernis, les couleurs, les odeurs. Elle s'appliquait sur chaque doigt, colorer, peindre sans déborder sur la lunule. Sa main était posée sur le drap. Et je n'osais pas la prendre. Elle semblait si fragile cette main, déjà si morte. Il fallait la pommader pour que les os ne crèvent pas la peau froissée, fripée, usée, avec ses  veines gorgées d'un sang trop noir, trop lent, trop brûlant. Tes pauvres mains maman. Qui ne savaient même plus prier, sinon être là, encore un peu.

Il neigeait. Et la neige en tombant recouvrait l'immense coupole chauve de l'immense tilleul. Et notre immense tristesse. Silencieuse. Tristesse de la mort blanche qui avance à pas mesuré, certaine de sa victoire, comme un lent traineau sur la neige. Cette mort qui avait déjà pris tes mains et ton visage. Sauf tes yeux maman. Sauf tes yeux. La mort à pas mesurés sur cette immensité blanche, ou chaque jour sa trace se faisait plus profonde comme des veines vidées de leur sang.

Pendant nos instants, je restais assis sur le lit à coté de toi. Et nous nous regardions, vidés de nos paroles, vidés de la langue qui aurait pu les dire. Il est des pays trop froids pour que les mots adviennent, il est des heures trop fragiles pour porter la voix. Alors il nous restait le regard dans lequel on serrait chaque seconde comme des fruits, qui auraient déjà donnés tous leurs jus. On était dans ce pays lisse et froid, sans borne, sans lendemain, sans attente. Sans rien. Lisse et froid, comme du métal glacé. Quand l'attente à déjà rendu l'âme. Il neigeait maman, cette neige que nous  mangions en silence à nous en faire casser les dents. En silence, puisque le pays de la chambre où nous étions, était inhabitable, indicible.

Parfois je t'aidais à t'assoir… mais tu ne tenais plus très longtemps dans cette position. Chaque articulation semblait se disloquer, j'en profitais pour redresser  tes oreillers, et ton corps se déposait à nouveau sur eux, sans les déformer tellement tu ne pesais plus. Et ta main d'os se posait sur ma figure. Tu la touchais comme pour la reconnaître une nouvelle fois, et je sentais les tremblements de ta vie, et je sentais les tremblements de la mienne, maman. Nous n'étions  plus rien,  que ces tremblements. Et ces soupirs à peine soufflés, dans ce temps arraché, calciné, dévasté. Car il fallait voler chaque seconde,  et à chaque seconde il fallait en gagner d'autres, il fallait en trouver d'autres pour avoir la force de trembler encore. Il neigeait, maman. Et la blancheur se dessinait sur ta peau comme en transparence, comme un appel, comme une destination. Tu étais ce vaste champ de neige au-delà de la mort. Et je voulais mourir de ta mort, aussi. Tu comprends, maman. Mourir avec toi, dans la blancheur de cette neige qui tombait comme un sacre.
Le plus souvent nous ne parlions pas. Tu voulais simplement que j'approche ma tête pour poser tes lèvres sur mon front. Tu voulais ma chaleur, et je prenais la tienne. Combien de fois nous avons fait ces gestes pour se dire sauvés, un instant seulement, de nos déchirements, de nos effondrements ? Ma tête bercée entre tes os, ma tête sur ta poitrine essoufflée et pantelante. Ma tête posée sur cette horreur sublime. Sur cette neige épuisée, qui n'en finit plus de tomber sur nos vies. Dans ce délabrement silencieux du ciel. Dans cette chambre surchauffée par la fièvre du temps dans ses ultimes bruissements.

Il neigeait, et dans le grincement du parquet on entendait les clameurs d'une autre rive, ou les foules vont en cortèges se perdre dans les champs d'asphodèles. Chaque regard était un froissement de plus, la pâleur des sourires disaient de long gémissements, ceux qui vont en glissant sur les étendues neigeuses, au-delà des fleuves, au-delà des déserts, bien après nos vies et nos lamentations, comme les longues supplications qui tombent dans l'oubli. Il neigeait et nous étions dans cette intimité silencieuse et brûlante à veiller sur nos morts inlassables, nos morts perdus dans chaque grain de lumière, dans chaque bouffée d'air qui te manquait de plus en plus. Respirer, une fois sur deux, une fois sur trois, une fois pour moi, respirer de temps en temps, de moins en moins souvent, jusqu'à très rarement, jusqu’à presque plus, jusqu'à ces instants où le feu de tes yeux vacillait, proche du noir, avant que ta respiration ne reparte, avec l'hésitation d'un animal traqué, effrayé,  blessé. Les étoiles, aussi, respirent mal, maman. Je le sais, la nuit, on les entend hurler, on entend leurs souffles rauques et  chuintant dans les cieux. Respire encore, maman... encore... encore une fois.
Il neigeait sous nos peaux, et derrière nos paupières,  il neigeait sur cet immense tilleul aux milliers de ramures noires, noires comme un immense poumon mort soufflant encore son dernier sang, et ce qui restait de vie dans ces instants du soir.
Il neigeait, pour adoucir la chute que fait l'âme en tombant au fond du corps. Il nous fallait aller à l'essentiel, au plus direct, bien après toutes les questions. Rassembler le tout de la vie, en des mots de rien, retrouver la pauvreté du langage et son humilité.
Tu aimais la lecture, parfois hachée, des poésies que je te lisais, ma voix chancelait légèrement, et tes yeux embrasait cette chambre, cette chambre allumée même le jour, et qui la nuit, éclairait l’immense tilleul, et la neige qui tombait.
« Pardonne-moi... pardonne-moi mon grand... » Ce sont les derniers mots que tu m'as adressé. J'ai serré l'os qui caressait ma joue comme le trésor le plus fragile qui puisse  exister.

Il faut porter le pardon des morts, comme nous portons celui des dieux. C'est lourd, et c'est plein de lumière à la fois. C'est lourd comme de  la neige qui tombe et qui au loin fait un bruit d'enfer.
Comme la neige qui tombait.... Qui tombait sans cesse.....dessinant dans la nuit, pour ton corps si étroit, un si grand escalier, qui montait... qui montait...comme la dernière prière que je n'ai pas su bien dire.... Tout là-haut... par-delà les nuages.... Derrière la nuit, cette si longue nuit. Il faut porter le pardon des morts. Le porter en silence sous les grands tilleuls, et le déposer sur la neige blanche pour que vienne le printemps.
Il neigeait et le printemps viendrait ensevelir ton silence….éternelle floraison pour bénir ton absence.

Franck.

3 novembre 2013

Conquérir l'âme du monde....

Car il nous faut conquérir l'âme du monde pour l'accomplir ou le brûler. Pour l'accomplir en le brûlant.
La puissance n'est rien s'il n'y a pas l'abandon et l'abandon pure folie s'il n'y a pas l'offrande. L'amour véritable c'est peut-être cela, la puissance et l'offrande qui passent ensembles sous la même arche, la puissance qui s'exalte de sa disparition, saisie d'un trouble, d'une douleur sublime pour ouvrir le ciel, éclabousser la nuit.
Alors, il faut y aller d'une parole vraie et folle, d'une parole défaite. Défaite parce qu'en équilibre sur le fil coupant de l'âme, parce que sans cesse inachevée. Inachevable. Y aller d'une parole vraie parce qu'indéchiffrable, puisque qu'elle dit l'impossible de nos existences. La vérité n'est pas donnée, elle est un surcroît, ou un reste. Il faut user nos vies pour la faire apparaître. C'est pour cela qu'elle fait mal, c'est d'ailleurs comme ça que nous la reconnaissons, par la douleur.
La vérité du mot c'est le silence qui le suit, la vérité de l'amour c'est le silence qui le précède.
La vérité, et la folie pour atteindre une parcelle de pureté. Car la pureté ce n'est pas un état donné, une chose acquise pour l'éternité, la pureté ce n'est pas la blancheur naïve, la candeur intouchable, non, rien de tout cela. La pureté est douloureuse, parce qu'elle brûle, et que c'est une marche épuisante vers la dépossession, vers l'abandon ; la pureté c'est arracher de soi des lambeaux de mémoire, arracher la chair de ses souvenirs, c'est enflammer son sang, c'est être dans le jour et inventer la nuit, c'est être dans la nuit et accueillir chaque mot comme des lucioles, c'est savoir que les paroles du soir sont souvent encombrées et qu'il faut avant de s'en servir les blanchir dans un grand bain de silence, c'est savoir que les paroles du matin n'effacent jamais totalement la nuit parce que dans la rosée des mots on décèle toujours quelques chagrins inconsolés, c'est faire rentrer le soleil dans la maison de la langue et c'est jeter au vent des poèmes oubliés.
Alors il faut traverser la lumière à son endroit le plus fragile, là où les ombres laissent passer les anges, là où nous déposons nos prières, nos chagrins là où l'aube cache encore quelques astres égarés. Il faut chercher ces instants fugaces du jour où les lueurs s'accordent à nos cœurs, ces instants qui esquivent le temps qui passe, ces petits instants fragiles qui offrent un bout d'éternité à qui sait les voir, comme lorsque nous respirons une rose en fermant les yeux et en oubliant nos larmes ou en nous y abandonnant.
La vérité du mot c'est le silence qui le suit, la vérité de l'amour c'est le silence qui le précède. Car il nous faut conquérir l'âme du monde pour l'accomplir ou le brûler. Pour l'accomplir en le brûlant.

Franck.

27 octobre 2013

L'île d'après....

Les amants dessinent, dans la tristesse des villes, de grands à-plats de silence, à contre-jour, à contre soleil. Les amants s'absentent, et dans leurs traces nous y cueillons les songes. Les amants ne parlent plus, les mots ont déjà déserté leurs gestes. Ils se rapprochent des choses ou des êtres, simplement pour les éclairer et les abandonner.
Les amants passent, traversent, débordent, tanguent, et chavirent. Ils s'effacent. Au bout de leurs regards désinvoltes, ils inventent l'ignorance et cette ivresse cruelle qui l'accompagne.
Les amants sont sans bagage, sans histoire, quelques baisers secrets au fond de leur poche, comme ces enfants qui remplissent les leurs de ficelles ou de petits cailloux. Ils sont dans l'angle du jour. Ils ont perdu leurs yeux, ils n'ont que leurs mains pour sculpter les heures, et leur peau pour créer d'autres langues, et leur chair pour fuir leurs peurs anciennes.
Les amants se cachent dans les ellipses des coquillages pour se dérober au temps, et au vacarme des villes. Ils se savent en danger. En sursit. Le poème ne les a pas encore rattrapés. Ils sont dans l'impatience, et pourtant sans attente. Demain est un continent lointain, une rive inabordable.
Les amants dessinent par étourderie les arabesques des sutures futures.
L'écriture est tapie dans la marge. Juste là, dans l'ombre.
Pour après.
Ecrire l'après qui est déjà advenu.
Ecrire est dans le contre temps, comme les amants sont dans le contre-jour.
Ecrire c'est l'île d'après. Celle qui n'est pas habitée.
Et les amants chavirent, et l'écriture fait naufrage.
L'écriture est le chant désastreux des amants séparés.
L'usure prochaine des temps révolus.
Les amants n'ont que leur nudité, le poète que son dépouillement.
L'amour a sa nostalgie, le poète sa mélancolie.
Le soleil brûle tous les déserts.
Les amants ne connaissent pas la rhétorique.
Ils dansent.
Ils dansent
Ils dansent.

Franck

26 octobre 2013

Tectonique des plaques.....

La redite, l'insistance, la persistance, les trois stades de la maladie d'écrire. Et plus on avance dans cette maladie mortelle, moins elle pèse. Et plus elle est grave, plus elle se déploie dans le sang, dans les jours, plus elle s'agrippe à chaque fibre, à chaque respiration, plus elle est mordante aux jointures du rêve, plus elle nous éloigne, plus elle nous épuise, et moins l'on voudrait en guérir.
La redite, l'insistance, la persistance sont les autres formes païennes, de la litanie, de la prière, de l'oraison, car il s'agit d'atteindre la chair, et même, l'au-delà de la chair.
Atteindre la dimension de sa mort. Etre dans la juste dimension de sa mort. Celle qui viendra. Celle pour laquelle on est là.
Passer de la fatalité, au don à recevoir, pour finir, à l'offrande gracieuse.
La littérature naît d'un frottement, comme les plaques tectoniques. Deux mouvements lents qui s'opposent, pierre contre pierre, temps contre temps, puissance contre puissance, usure contre usure, et le résultat c'est le volcan, le tremblement de terre, la vague scélérate. La littérature est le lieu impossible, le lieu d'une précieuse brûlure, inhabitable, invivable. Inachevable. Et dans le même mouvement le renouveau et la fin. Les plaques tectoniques de notre vie bougent, la grande masse de nos souvenirs, de nos illusions, l'accumulation répétée de nos regards, ce magma informe et tremblotant comme de la gélatine peureuse, toutes ces plaques bougent, s'incrustent, s'insinuent les unes dans les autres, s'engloutissent dans l'oubli et l'indifférence, le mépris et abjuration. Ça frotte. Ça racle, ça cure, ça écrase. Des continents, qui à force de dériver se choquent, se heurtent. Se brisent. Et c'est un fracas de douleur et d'extase
L'écriture se nourrit de notre disparition. Atteindre la dimension de sa mort. Être dans la juste dimension de sa mort, à force de redite, d'insistance, de persistance. Comme si la maladie d'écrire effaçait nos vanités, nos prudences. Comme si la maladie d'écrire tranchait dans le gras, le ventru, l'inutile. Pour qu'à la fin on puisse juste enfiler un voile d'ombre. La peau de l'ombre sur notre peau de chair. Sans plis, sans couture, ni ourlet.
Le corps de l'écriture est le lieu du frottement, des masses brassées, le lieu de l'imminente menace. La redite, l'insistance, la persistance. Le corps de l'écriture est toujours marqué des stigmates et du symptôme d'un temps pur.
Le temps pur est un temps vécu à sa juste proportion, à son juste poids. Un temps débarrassé. Il tient debout par sa seule force, sa seule volonté. Sa seule nécessité. C'est un temps qui n'est pas comptabilisé dans nos ans. Il est pur, parce qu'il n'a pas d'épaisseur. Et de la durée, il ne possède que la lumière. Il est éclat. Etincelle. Il est la voix.
La maladie d'écrire a trois stades : la redite, l'insistance et la persistance, et plus elle s'aggrave, plus elle vient en lieu et place de l'inconstance, de l'impermanence, et de la précarité.
Et l'on connait alors les trois degrés de la puissance : la faiblesse faite de boue et d'ivresse, la fragilité faite de verre et obsidienne, et la tremblance faite de silence consumé et d'éternité.
L'autre nom de l'abondance.

Franck.

28 septembre 2013

Une île....

Je suis une île infatigable.
Je suis une île qui attend son naufrage
Je suis une île que les marées écorchent.
Une île brûlée par les passions défuntes
Une île foudroyée par l'attente
Une île sans rivage
Sans horizon
Si nue que le soleil ne la regarde plus.
Qu'un silence trop lourd pourrait faire chavirer.
Je suis une île infatigable.

Franck.

21 septembre 2013

Rouge.....

Le rêve était rouge.
D'habitude je ne me souviens pas de mes rêves. Là, il était rouge. Un envahissement de rouge. Une chute de neige rouge. D'où me vient cette image ? La neige rouge. Où ai-je lu ça ? Ce rouge est incrusté dans l'électricité de ma tête. Et dans mon rêve tout était rouge, même la neige. Surtout la neige. Une avalanche de sang cotonneux. Une sorte de plumetis vermillon sur l'écarlate de l'horizon. Comme à l'intérieur d'un corps. Les yeux du rêve pris dans l'épaisseur d'une chair ouverte. Sentine perdue et vorace. Chair vorace. Rouge. Elle est là, dans le rêve rouge. Là. Déplaçant une ombre pourpre. Une ombre de velours pourpre. Grande tenture lourde et pourpre. Je devine à peine son visage. Mais je sais qu'elle est belle. Mon rêve le sait. Pas besoin d'un visage pour savoir la beauté des êtres. Mon rêve le sait. Ses lèvres comme une blessure. Elle saigne. Des mots. Une parole cramoisie qui brûle. Une neige de feu autour. Elle brûle. Je brûle. On est dans le rouge. Le rêve nous a mis dans le rouge. Pour nous protéger. C'est certain. Protéger de l'innocence. La neige crisse sous nos pas. Il fait froid. C'est l'hiver. Un hiver rouge. Nous marchons en silence. Il n'y a pas de destination. Il n'y a jamais de destination. Quand on arrive c'est toujours nulle part. Pourtant ce rêve est un mélange. Dans ce rouge il y a l'expression d'une violence abrupte et dans le même temps une plénitude immense, intense. Je traverse la couleur et c'est comme une symphonie. Comme si elle était une musique. Des milliers de notes de musique tombent. Rouges. Sur le tapis rouge. C'est comme un bonheur cette marche dans le rouge. Un bonheur. Elle est là, à côté. Dans son silence elle me parle. Je l'entends. Il y a une tremblance, c'est par-là que je l'entends. Par la tremblance. Cet ébranlement du monde autour. On est sur ce chemin de chair rouge. Dans l'envahissement du sang. Invulnérable. C'est la sensation du rêve. Invulnérable. Pourquoi ce rêve ? La première marche de l'arc-en-ciel. Je ne sais pas lire les rêves. Parfois je lis certains dessins des étoiles. Jamais les rêves. Alors pourquoi ce rêve rouge. Et cette marche vers nulle part avec ce sentiment d'accomplissement. Comme si le rouge devait me parler. Me dire un secret. Comme si s'était ma seule destination. Une fatalité. Un bonheur incarnat. Et dans ses yeux cette poudre de cinabre, et dans mon cœur érubescent les étoiles amarantes. Et dans ce ciel garance despromesses de roses. 

Franck.

14 septembre 2013

Arbre...

Il y a ce rêve, sans doute veut-il me parler. Me signifier.
Dans ce rêve il y a un arbre. Massif. Imposant, au bout d'une plaine perdue. Inconnue. Un arbre posé dans le repli de l'horizon.
Je ne me souviens jamais de mes rêves. Là, il y a un arbre. Presque trop grand. Immense. C'est un rêve d'arbre. Quelque chose tire mon écorce. Quelque chose tord ma chair rigide et filandreuse. L'arbre est isolé. Seul. Paysage dépeuplé. Sauf l'arbre. Dans sa lenteur à vivre. Dans sa difficulté à dire. Dans l'étirement engourdi de sa fibre.

Hors de sa forêt l'arbre ressemble à une tragédie. Une lente lutte résolue tricotant de l'éternité dans les mailles inconstantes et inexorables des saisons. Déborder sa chair. Mourir chaque année et déborder sa chair quand même. Puissance lente, fatale, traversée de toutes les fragilités. C'est un arbre posé au loin comme un vaisseau tendant sa voilure au ciel. Large voilure de verdure argentée.

Je ne sais dire de quel arbre il s'agit, c'est n'est pas un chêne, peut-être un orme. Le rêve ne le dit pas. Le tronc est gros, lourd, sculpté de profonds ourlets, d'épaisses plissures, de longues blessures écaillées de temps. Bourrelets de croûtes de sève coagulées. Dans le silence de la plaine l'arbre déborde ses fractures, ses balafres, et chaque saison trace sa marque, sa morsure. Les crocs du temps se plantent dans le bois qui se donne, qui s'offre et s'épuise, ce bois qui s'appuie sur ses effondrements et qui se redresse de ses propres défaites en tirant sur ses bras décharnés, en saisissant une portion de ciel ou en accrochant ses branches à quelques nuages compatissants. C'est un rêve d'arbre. C'est donc un rêve de solitude. De patience.

Dans le rêve, il a cette plaine de nulle part et cet arbre dressé dans son silence. Et cette impression de silence dans le rêve. Et ce silence, là maintenant à l'heure de l'écriture. Comme une puissance. Comme une désolation. Quelque chose de la vie qui se survit. Quelque chose de la mort qui persévère. Une mort assidue, endurante, calme. Infatigable. Minutieuse. Et seulement la ramure dans le vent. Et seulement cet élan languissant presque immobile, engourdi par le délaissement, et cette tension sans fin. Un épanchement.
Il y a l'arbre dans ce rêve et moi qui suis comme l'arbre. Peut-être dans l'arbre. On ne sait jamais dans les rêves. Je suis l'arbre pris dans mon écorce. Et le tourment de mes branches. Comme l'arbre dans son travail d'arbre, à chaque temps du temps, grandir, à chaque cadence, déborder un peu plus. S'étirer au plus bas, au plus profond, pour monter au plus haut, au plus large. Comme la folie d'une chimère déraisonnable. Folie que ce vouloir sourd et douloureux d'aller prendre le silence de la terre, et à force d'épuisement, et à force de débordement, en faire le chant du vent. Rêve. Extravagance. Égarement. Désossement des terres noires avec lenteur et constance, à travers chaque saison. Même les plus froides, même les plus chaudes, même celles que l'on oublie. De siècle en siècle. L'arbre solitaire est comme la nuit, il n'a pas de lieu, seulement l'éternité comme un danger. Il est un dieu déchu condamné au murmure et à la prière. Il est un dieu déchu qui défie encore les cieux, et la foudre. Et la foudre.
A chaque strie, un chapelet tremblant.
A chaque strie l'incision des jours.
A chaque strie l'arbre dans sa croissance s'éloigne de lui et fabrique l'ombre qui l'emportera.
Et chaque feuille est comme le déploiement d'un mot.
Et chaque feuille récite la vie de l'arbre depuis son début, depuis le premier humus, et
chaque feuille dans son vacarme de verdure prépare le long silence de l'hiver.
Et chaque feuille est comme un poème qui expire dans le vent. Lente symphonie du dépouillement et de la croissance. Lente symphonie de l'écriture qui se déploie sur chaque strie du temps comme un cœur qui bat, comme une stridence au centre des fibres ligneuses.

Il y a ce rêve, sans doute veut-il me parler. Me signifier.

Il y a l'arbre dans ce rêve et moi qui suis comme l'arbre. Un rêve de la permanence et du précaire, de l'éternité dans l'éphémère. Un rêve de lenteur, de pesanteur. Comme une puissance. Comme une désolation. Et chaque mot serré dans l'écorce craquelée, venu d'une sève lente. Si lente. Macération lente d'amour. De débordement des chairs du bois, dans cet étirement vertical. Le gras de la terre noire plein les cuisses et le sexe, et les bras nus tendus vers un baiser insensé. Amarre tenace et solide où s'ancrent les cieux.
Il y a dans chaque arbre solitaire quelque chose de l'amour qui se dit. Quelque chose du vertical et du lent. Comme une cathédrale. Comme un navire. L'arbre solitaire est toujours un arbre amoureux, toujours. C'est un prophète qui scrute le silence pour s'en faire de l'écorce.
Là, dans sa plaine sans nom, il dompte l'éternel, et invoque ce viendra bien après l'éternel.
Dans le rêve il y a l'arbre solitaire, droit, dans sa résistance, dans sa paix, dans sa présence pure, comme une grâce.

Chaque arbre dans son mûrissement d'écorce fabrique les saisons. Sa tension vers le ciel cherche une éternité, c'est pour cela que nous y gravons nos cœurs enlacés, pour inscrire nos âmes amoureuses dans la vie du temps.
De la terre, aux constellations.
Car les arbres parlent aux étoiles, les oiseaux et le vent ne s'y trompent pas. Chaque arbre est une passerelle pour les cieux, le plus court chemin vers l'infini.
Et lorsque nous posons notre main sur leurs troncs, dans l'échange des sangs, c'est la vie incorruptible que nous cherchons, c'est l'évidence d'une révélation. C'est l'instant brutal multiplié jusqu'à la fin des temps.
Les arbres ne meurent pas, c'est ce qu'ils nous apprennent lorsque nos lèvres se posent sur les oreilles de leur écorce. Un et innombrable. Comme une présence irréductible. Seule la foudre les fait faillir, ou la hache.
Les arbres sont faits d'attente patiente et de solitude déployée en saison, ils sont le chant des siècles et le reposoir des dieux.

Ecrire c'est faire de l'arbre. C'est mûrir sous l'écorce de la parole, la saison à venir. C'est faire du temps, dont les mots sont les graines. Ecrire, c'est faire de l'arbre, c'est réunir la terre et le ciel, en dépliant chaque mot avec la persévérance du bois, c'est étendre le texte en tronc, en branches, en ramures, et jusqu'aux feuilles, et jusqu'aux fleurs, et c'est tendre ses fruits en offrande.

Franck.

22 août 2013

L'orage....

Entre l’éclair et le tonnerre il y a un espace de temps. Quelque chose est suspendue. L’attente urgente. L’imminence. La menace. La fatalité.
L’image éclate à la vue. Le temps se tord, le vacarme arrive, comme s’il arrivait d’une autre dimension.
D’abord le bruit du ciel est sourd, lent, invisible, le roulement est lointain. L’oreille s’alerte, l’œil ne voit rien. Le corps se met à l’affut.  Après, l’orage est là, et les choses s’inversent. D’abord la vue, après le craquement. Les sens se perdent dans cette désynchronisation.
Entre les deux phénomènes, l’un auditif, l’autre spéculaire, quelque chose se passe en nous. Quelque chose nous rassemble, nous retient, nous brûle. Au bout du compte nous augmente.  La conscience s’aiguise. Nous savons, et même temps nous ne savons pas. L’immédiateté fait défaut, il y a un écart, et cela nous plonge dans la stupeur. Ce temps d’écart n’est pas un temps vide. C’est un temps d’extrême agitation, parfois de peur, pas toujours. L’univers fait un pas de côté. Il nous requiert, et pourtant, dans cet écart même, nous ne sommes pas là. Nous nous absentons.
C’est le temps de l’écriture. Le juste avant, le juste après, l’entrebâillement du temps. Le passage entre deux dangers, entre deux catastrophes. Il n’y a pas nom pour ce passage. Pas de nom pour cet espace de temps. Le monde défusionne. Il se sépare. Ce trou dans la langue, ce manque à dire permet à l’écriture de passer. C’est le temps du surgissement. Le coin dans le bois qu’il déchire.
L’écriture nous vient de cette désynchronisation des sens, et du défaut de la langue pour nommer ce temps singulier. Quelque chose est à dire, nous ne savons pas quel mot convient, alors on tente de les dire tous, il y a un espace pour réordonner l’univers, c’est ce temps chaotique, silencieux, stupéfiant, toujours entre deux désastres. 

Franck

18 août 2013

Ce qui n'a pas de nom n'existe pas...

Ce qui n’a pas de nom n’existe pas.
Vivre c’est nommer. Tout le reste est voué à une longue dérive dans les limbes.
Aimer c’est nommer. C’est désigner le nom de l’amour.
L’inspiration, fait rentrer l’air dans les poumons. Il y a l’échange et la purification des sangs. L’air traverse la gorge. Puis il est pris dans la bouche. Les cordes vocales vibrent. Le nom de l’amour est prononcé. Une fois prononcé, ce nom est inscrit. D’abord dans les chairs. Puis dans le corps. Jusqu’à la peau des os.
Ecrire c’est nommer. C’est nommer passionnément, jusqu’à ce que la langue vienne à manquer. Passer du cri au chant. De la peur à la joie.
Je ne peux atteindre le silence qu’après avoir nommé. Avant, c’est la nuit de la nuit. Le chaos.  Ecrire, c’est vouloir quitter la nuit pour rejoindre le silence. Entre les deux il y a le nom de l’amour.
Nous sommes tous dans ce voyage. De la nuit chaotique à la nuit silencieuse. Entre les deux il y a le nom de l’amour. Il faut sortir de la nuit pour pouvoir y revenir.
Nommer c’est transformer le néant en infini. La frontière du mot créé agrandit l’univers. Dire le nom de l’amour, c’est agrandir l’amour. La pauvreté du mot ouvre sur la richesse de la langue.
Ce qui n’est pas nommer n’est pas vivant. Ce qui brûle en nous c’est le nom prononcé bordé par de vivants silences.
Taire, n’est pas le silence. C’est le contraire de l’amour. Ne pas savoir nommer n’est pas l’ignorance, c’est la peur du vivre. Ne pas vouloir nommer, c’est détruire le nom de l’amour.
Ecrire c’est rentrer dans la lumière du nom de l’amour.
Ecrire c’est le surgissement du mot, aimer c’est le surgissement du nom. Nommer est dans ce surgissement, c’est faire naître ce que le silence pourra emporter. Le silence ne vaut que par le mot qu’il contient.
Le poète écrit avec une encre mystérieuse qui s’efface à peine écrite, les mots s’en vont dans la nuit peupler l’âme des siècles.
Les amants ne connaissent qu’un nom qu’ils prononcent interminablement dans la nuit des corps et de la chair. Le seul nom de l’autre, dit comme une litanie. Ce seul nom qui contient tous les mots de la langue. Cette langue écrite avec une encre singulière, qui s’efface à peine écrite.
Ce qui n’a pas de nom n’existe pas.
Aimer, c’est dire le nom de l’autre. C’est faire un écrin de silence pour contenir l’univers. Le silence d’avant qui est néant, le silence d’après qui est lumière. Deux silences tissés dans la langue.
Ecrire est l’histoire de ce chemin qui part d’un silence et qui va vers un silence.
Un seul silence fait boiter la langue.
Un seul silence fait pleurer la chair.
Deux silences, le premier qui bénit l’autre.
Il nous faudra nommer toutes les étoiles du ciel dans un seul poème pour apaiser la nuit. 

Franck.

15 août 2013

Avant la chair....

Dans l’amour, il y a un temps avant les corps, avant la chair, il y a une aurore pale qui monte.
Dans l’amour, avant la chair il y a cette tremblance de la lumière, cette torsion du temps.
Dans l’amour, avant les corps, avant la chair, cela commence par un élargissement ; la ville, les arbres, les montagnes, la mer, l’espace. Cela commence aussi, par une urgence, une attente lente. Sourde. Au départ il n’y a rien qui ne trace cette attente, ni forme, ni visage. Simplement l’attente.
Une ignorance qui ne sait pas qu’elle s’ignore.
C’est la première forme du manque.
L’attente est l’ombre qui nous devance sans cesse ; le manque, le soleil qui la projette devant nos pas.
Dans l’amour, avant les corps, il y a le manque des corps. Avant la chair, il y a le manque de la chair.
Le manque est une contrée déserte, effondrée. Elle est inhabitable, pourtant chaque heure elle grandit un peu plus en nous. Dans l’amour, elle est notre unique chemin. Chemin de croix, au bout duquel la chair sacrée s’incarne.
Le manque est une promesse jamais tenue. Nous y croyons pourtant, puisque ne pas y croire serait mourir. Et l’espace s’agrandit sans cesse, reculant la frontière du désir, embrasant chaque parcelle de temps. Dans le manque la chair échappe à la chair. Elle s’efface devant le désir. Et on ne pourrait dire si cet effacement nous sauve ou nous tue.
L’attente se nourrit de l’attente, du manque fleuri du manque.
Nous venons d’un paradis, depuis ce jour le manque est notre seule canne blanche.

Franck.

20 juillet 2013

Le corps de l'autre aimé....

Je ne sais plus où j’ai lu cela, l’ai-je lu vraiment ; la chair que nous avons aimée habite à jamais notre corps.
Cela ne ressemble pas à des souvenirs, cela touche une mémoire plus profonde, plus archaïque. Cela touche au sang, à la respiration. On ne sait pas dire cette chose, les mots de notre conscience vive se dérobent. La chair en nous de l’autre aimé est une ombre silencieuse qui accompagne notre regard, parfois notre joie, souvent notre tristesse.

Nous sommes faits de temps dévastés, comme une aurore qui se lèverait sur le champ des combats enfin terminés, avec ces dépouilles, cette apocalypse, ces vols d’oiseaux noirs, ces gémissements. Nous sommes des survivants hagards, errants dans les silences d’une mémoire incompréhensible, buttant sur les traces, les restes, les ombres, qui hanterons jusqu’à la fin nos nuits.

Seuls les mots de l’écriture effleurent, en nous, ce corps de l’autre aimé. L’écriture, et le corps de l’amour sont de la même espèce, de la même terre, faits d’absence, d’oubli, de surgissement.

Nous avons en nous, au moment où nous venons au monde, un livre déjà écrit dans nos chairs, vivre c’est tenter de le décrypter, écrire c’est en continuer le récit.
Ce livre ne raconte pas notre vie (rien ne peut la dire), il nous dit les temps passés et à venir, les ombres, les peurs, la nuit, il nous dit toutes nos défaites, nos prières, et encore la nuit, il nous dit tout ce que notre langue n’ose pas prononcer.
Le corps de l’autre aimé est là.
Plus vivant que nous, sans doute ; présence brûlante, palpitante, parfois brutale comme la foudre.

Les souvenirs ne disent rien, ils sont comme les écorces abandonnées d’une forêt impénétrable, nous n’avons que ce récit ancien, ce livre et ce corps, modelé dans une trop vieille parole.

Franck

13 juillet 2013

L'hiver des sillons....

Toujours ce qui fascine c'est ce qui surgit de la béance, comme le sillon de terre qui fleurit. L'imprévisible du texte. Germination énigmatique, ténébreuse, presque clandestine. On est dans cet effort, ce rassemblement. Ecrire le texte du texte est une aventure humaine. Absurde, donc essentielle. La forme produit du sens, le laboureur le sait bien, lui qui s'applique à être droit, constant, tenace. Lui qui sait que la droiture du sillon vaut pour la droiture du cœur. Et ainsi, de sillon en sillon, toujours le même et à chaque fois toujours différent. L'épreuve renouvelée sans cesse. Et la puissance de la récolte tient à ce consentement à l'harmonie de chaque sillon. La perfection du trait. Le goût du pain commence là. Dans ce trait appliqué. Briser la croûte de la terre pour en faire apparaître la mie. Et chaque sillon est l'histoire d'une vie. Et chaque sillon relie deux mondes, celui des vivants et celui des morts. Le labour est une aventure humaine. Le geste est rude, chargé de mesure et de précaution. Le geste est puissant dans l'élan, léger dans sa peine, car il ne faut rien briser. Déchirer la lenteur, sans à-coup. Le champ du texte signifie plus que le champ lui-même, il est récolte et pain. Et la forme du champ appelle la veillée, et les ombres, et le silence du repas partagé. Et le pain a la couleur de la terre. Et la terre a la couleur de mes songes bourrelés de désirs. Et elle porte une croissance qui la dépasse et qui l'anoblit.

Ce champ est beau des moissons qu'il soulèvera. Et le texte tient debout par un sens qu'il ignore. Le texte brille de ce qui n'est pas dit par ses mots, de ce qui est tu, la part de chant inécrivable, et par le mouvement qui jette les phrases comme des grains un jour de semailles.

Les champs de blé nous émeuvent parce qu'on entend dans leur crissement, l'été, le souffle du laboureur qui a retourné cette terre, qui a cru assez fort à la droiture de ses sillons. Ce qui nous plait dans le balancement des épis c'est ce mouvement qui rappelle le geste de la main du semeur. Ce qui nous émerveille dans l'or du champ c'est le souvenir de cette terre nue et noire, cette terre hachurée, éraflée. Ce qui nous saisi dans le texte, c'est la qualité du silence qu'il tisse avec nous. Comme si l'important n'était jamais vu, jamais prononçable. Un peu de terre sous les mots. Des contre temps, dans le temps des saisons. Ce goût de la mort à chaque printemps, et le vol des papillons en deuil.

L'hiver des sillons au cœur de l'été. C'est l'autre nom du texte. Le seul nom de l'amour.

Franck.

30 juin 2013

Deux silences.....

Il y a deux silences qui accompagnent l’écriture, le taire et le vide, les deux parfois se  confondent. Deux univers du manque s’affrontent en nous. Dans le premier c’est qui nous nous absentons de la langue, dans le second c’est la langue qui s’absente de nous, l’un résiste, l’autre s’effondre, l’un nous vient d’une fatigue, l’autre d’une innocence perdue…

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L’écriture ne vient que par des trous de silence. Dans ces espaces désertés se dessinent les contours du sens. Le réel est l’envers de ces trous. L’autre rive du ruisseau. Ecrire est une traversée

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Nous somme une énigme moins pour les autres que pour nous-même.
L’écriture est la langue de cette énigme. Une clé semble possible. Ecrire est cette quête.

Franck

23 mai 2013

Il n'y a plus de lieu.....

L’écriture est l’autre nom de la mort.
Vivre c’est se savoir mourant, écrire c’est l’être déjà.
Je relis mes derniers textes, avec une sensation d’accablement. Ecrire sur écrire. Comme une mise en abime dérisoire. Vaine. Le signe, comme s’il en fallait un supplémentaire, qu’il n’y a plus de lieu d’écriture. Comme si j’accompagnais un mouvement de déclin, qui dépasse ma personne, et mon geste, ne faisant de moi, que le symptôme d’un temps défait, d’une époque où le livre a fini d’épuiser la langue.
Nous sommes d’un temps de bruit, où la nuit n’est jamais vraiment la nuit, nous sommes d’un temps de vacarme fracassé d’images, comme si l’envahissement des sens défaisait notre humanité, nous sommes d’un temps sans peur, pris dans l’ivresse des jours, nous sommes d’un temps sans épaisseur, nous sommes d’un monde éviscéré, comme curé, vidé, de sa substance.
Nous venons d’un temps où les mots, la langue, racontaient l’excellence et la singularité d’une humanité. Dans la langue s’exprimait la lumière de chacun, les livres étaient objets de culte mémoriel, et sacré, ils portaient en eux la voix des siècles passés et à venir….
En perdant les lieux, nous perdons le regard, en perdant le regard, nous perdons la voix, en perdant la voix, nous perdons la grâce… Ecrire ne peut dire que la défaite d’écrire, sous peine de complicité. Ecrire, n’apparait que dans une sorte de renoncement, dans un refus orgueilleux, solitaire et vaincu.
Chacun de nos sens est submergé, saturé.
Les voix sont désormais muettes à force de n’être plus silencieuses.
Le livre ne dit plus nos destins singuliers, mais la vague ininterrompue et monstrueuse des faits divers indécents.
Un univers envahi d’histoires, ou raconter n’a plus de sens, comme si le roman, dans sa profusion, était condamné à ne plus rien signifier, déserté qu’il est, par les voix, devenues inaudibles….Les personnages… la psychologie…. l’action…. il n’y a plus d’espace, plus de lieu, le cinéma et psychanalyse ont tout dévorés. Quant à l’action ? Plus de destin ne la porte, sinon, l’air du temps, les mouvements erratiques d’une histoire envahissante servie à heures régulières, dans un flot d’images sordides, de bruit, et devenue incompréhensible, inassimilable, jusqu’à l’écœurement.
Et nos indignations successives, multipliées à l’infini, parcellisés, sont encore une façon d’échapper, par de multiples révoltes inabouties, à  la seule qui vaille, et qui donne à l’homme sa face tragique et sa beauté, celle de la mort.

Il n’est plus temps de dire nos détestation ou nos adorations, écrire c’est entrer dans un lieu où rien du monde n’est dit, où le « je » s’effrite comme une ruine des temps passés, où il ne reste que la trame osseuse du désespoir, écrire, c’est éteindre chaque lumière, afin que la nuit revienne, dans l’impossible silence.
Alors, il nous faut accueillir la malédiction, l’épouvante et l’effroi, dans ce qui nous reste de joie. La joie invincible de l’enfant, faite d’éclats de lumière, de l’innocence de la lumière qui ne sait pas qu’elle éclaire, qui brille, parce qu’elle ne sait que briller, comme le feu dans l’instant de la flamme.

Franck

2 février 2013

L'instant........

Habiter l’instant, un instant débarrassé de ce qui le tient. Un instant seul, nu. Car l’instant ne vieillit pas, il jaillit, toujours neuf, fugitif et éternel dans son essence. C’est le lieu de l’écriture. Introuvable, et pourtant possible, incertain et pourtant inévitable. L’instant, c’est la condensation du vide et de l’attente. Il n’est rien, pourtant il révèle tout.  Il nous traverse, et écrire tente de le saisir, comme on saisirait le vol d’un oiseau.
Habiter l’instant, cette éclaboussure de conscience, et de vie dépouillée, écrire…
Habiter l’instant, qui lui seul invente la durée, car la durée échappe au temps. C’est notre puits d’immortalité. Là où l’écriture demeure et où l’amour fleuri…. Un temps sans épaisseur et qui dure….
Et qui dure…..Et qui dure…..

Franck

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