Comme une injonction divine. Ouvre ta maison en grand, les volets, les fenêtres, les portes, surtout les portes, ouvre tout et invite le verbe, et s’il ne vient pas, alors quitte ce lieu de vent et lumière, quitte tout. Quitte toi. Tu croyais que cette maison était ta seule mesure, et sur les murs il y avait tes souvenirs, et chaque objet te rappelait des instants, des rencontres. Tu te croyais élu, et n’étais que maudit. Et tu ne le savais pas. Tu étais plein de toi-même, si plein que nul n’osait ou pouvait franchir le seuil de ta porte. Si plein de toi-même qu’il n’y avait plus de place pour accrocher un rêve, plus de place pour l’élan d’un désir. Si plein de toi-même que tu n’osais plus sortir de peur que l’on te dépouille. Vanité qui te faisait croire à ton importance. Tu vivais dans la peur de ta perte et le trop plein. Tu te croyais riche et possédant et pourtant tu mangeais ta tristesse à tous les repas. Tu étais sûr de ta raison, car les nouvelles du monde qui te parvenaient, racontaient les mêmes destins que le tien. Alors tu voulais croire au bonheur, il te suffisait de toucher les murs de ta maison pour te gonfler d’orgueil et de certitudes. La femme qui vivait à tes coté avait elle aussi amené ses meubles, ses bibelots. Du trop plein sur du trop plein. Et le soir, sous la lampe vous mangiez en silence la même soupe de chagrins. Et quand tu voyais son corps de chairs lasses tu n’avais plus la force de pleurer. Tu attendais la mort, mais elle était déjà là depuis longtemps, et tu ne le savais pas.
Ainsi la vie des hommes, et leurs jours, et leurs joies, et leurs amours.
Donne tout et ne renonce à rien... !
Ouvre ta maison et quitte-la. Brûle-la s’il le faut, et part, n’importe où, mais pars. Ne prends rien avec toi, aucun bagage, aucun bibelot. Rien. Prends le premier chemin de lumière que tu trouveras et avance, va… va au plus loin de toi. Sois vagabond, pèlerin, nourris-toi d’espace et de vent, et d’orage. Ne possède rien, et surtout pas toi-même. Sois seulement dépossédé, sois nu et fragile. Sois l’errant de l’errance, le désir du désir, le rêve du rêve. Sois la couleur des chemins, l’odeur des aurores, ne sois rien que la musique des torrents, sois l’océan, sois ses marées, sois le vol des oiseaux.
Et là, seulement là, laisse monter en toi le premier chant. Réapprend le verbe dans le murmure. Et souviens-toi de la langue du lait. Car il est le seul langage qui nourrit.
Le seul.
Alors dépouille toi de toutes tes vies inutiles, de toute la crasse de tes heures vaines, de toutes tes illusions sociales.
Ecris. Ecris à partir de l’os. Marche à partir de l’os. Sois dans l’arrachement, sois au plus pauvre de toi-même, au plus nu, au plus seul.
Car il te faudra arrêter de parler à haute voix et refuser le vacarme des paroles, et la tonitruances des pensées.
Retrouve le murmure.
Le son du ventre. La résonance première.
Ca s’appelle, la langue blanche.
La langue du lait.
La langue du lait est d’abord une voix.
Ta voix.
La mère serre l’enfant contre sa poitrine abandonnée à une bouche gorgée de vie, la mère baisse les yeux vers cette bouche, elle est dans l’effarement de cet échange insensé. La mère presse sa chair pour l’offrir, presse son sang pour s’oublier.
C’est un monde, là.
A cet instant précis c’est l’univers qui bascule.
La mère parle à l’enfant dans une langue inconnue, elle accompagne les yeux de l’enfants avec des mots impossibles, des mots inventés, des mots presque silencieux, des mots égarées dans le souffle, la mère parle et l’enfant prend son sang, c’est ça la langue du lait. C’est la première langue que l’on entend, c’est la plus douce, la plus vraie, la plus nourrissante, celle qui porte toutes les vérités. Grandir c’est l’oublier. Retourner à ce premier murmure et se nourrir à nouveau de cette première source. C’est sans doute là le sens du chemin, le sens du départ. C’est une épreuve et c’est la seule qui vaille.
Car sur la route il te faudra renaître. Renaître sans cesse. De corps en corps, de rêve en rêve.
Et un jour sur cette route de vent, d’errance folle, tu manqueras de trébucher sur un mot.
Tu le ramasseras.
Tu feras jouer la lumière à travers ses faces aiguisées et coupantes.
Et brusquement tu sauras.
Tout se condensera là, dans ton regard fasciné pour ce mot.
Sidéré.
Et le mouvement qu’il fera naître en toi.
Ce jour-là….
Ce jour là, tu te retrouveras loin de tout et pourtant tu n’auras jamais été si vivant. Tu seras dans une désolation lumineuse et cela te suffira. Tu seras perdu et c’est justement cette perte qui te ressuscitera. Tu seras perdu et tout te paraîtra plus clair, plus net, plus définitif, plus impératif.
Renaître après des siècles d’agonie.
On n’écrit jamais pour plaire ou séduire, on écrit pour se retrouver. Ailleurs. Chaque mot te rapproche d’un lieu inconnu plein de mystère, un lieu inévitable.
Ecrire prolonge un rêve commencé il y a longtemps, dans l’enfance, un rêve commencé quand tu étais blottis dans le plus fragile abandon du regard de ta mère qui t’avait fait - toi si infirme- roi si rayonnant.
Oui, écrire c’est d’abord retrouver ce sommeil plein de couleur et de chaleur où l’amour n’est pas promis mais donné comme une éternité, offert comme la première nourriture et la seule dont tu n’auras jamais besoin. Ecrire te fait retrouver ce rêve où tu n’es là pour personne sauf pour le murmure incompréhensible et attendri d’une mère devenue folle parce qu’elle s’est enfin oubliée et qu’elle divague dans les méandres de ton visage.
Un jour tu écris, et c’est ce seul murmure qui compte parce que lui seul peut couvrir le vacarme du monde. Tu ne sauras jamais si cela peut faire un livre, tu es dans le pur bercement de la langue, dans l’oublie de ta propre présence, dans cette musique qu’il faut prolonger jusqu’à la fin des temps.
Tu es envahi par le blanc de la page et les mots viennent parfois te secourir du vertige, ils sont les traces, les signes, qui te relient au ciel, à la terre et l’encre te retient de sombrer dans la défaite toujours imminente.
Ecrire c’est un grand vent qui secoue les branches de l’âme emportant les feuilles les plus faibles celles qui ne tiennent que par le doute, et qui deviendront les mots les plus brûlés de ta langue.
Ecrire c’est être dans cet arrachement, dans cet envol au milieu d’une tempête, dans cette chute soudaine au cœur d’un vide terrifiant et miraculeux.
Consentir à ce ciel désolé, simplement consentir.
Avec un peu de chance un ange te prêtera ses ailes et le vent te poussera dans un jardin de mots prêts à fleurir qui n’attendent que le souffle créateur pour déployer les pétales d’un verbe secourable.
Traverser le rêve d’écriture c’est traverser un amour rouge comme le sang, tranchant et bleu comme une lame aiguisée, ardent comme le feu d’une forge, un amour ravagé de silence et de vent.
Le jour où l’on écrit c’est qu’on s’est mis en marche vers un amour ; qu’on en appelle la brûlure et l’âme souveraine, c’est une marche aveugle main tendue vers un noir toujours plus profond.
On écrit avec ses silences, c’est eux qui laissent leurs empruntes d’ombres et de cendres sur la blancheur des pages. Un silence se couche sur un autre silence et ainsi de suite, silence sur silence, dans un grand lit d’absence pour consommer les unions enflammées de l’espérance et de l’épuisement. Silence sur silence, lumière sur lumière, et ça, éternellement…
Ecrire c’est cette façon d’être au monde, ou de ne plus y être, c’est interroger le silence et en glaner une once de lumière, c’est user le temps, le polir longuement pour en obtenir quelque élixir subtil, c’est entretenir un feu avec de minces brindilles d’encre usée, c’est écouter dans la foule le bruit que fait la solitude et dans la solitude les rumeurs de la foule, c’est ouvrir des portes interdites avec la seule clé des mots, c’est se croire riche et se vouloir pauvre, être désarmé et pourtant invincible, c’est mourir plusieurs fois par jour et renaître pour que demain advienne, c’est dormir dans l’attente et se réveiller dans la prière.
Rien, rien de plus. Née d’un manque l’écriture entretient souvent avec la douleur une relation incestueuse, elle souffle sur nos entrailles pour en attiser les brûlures dans des noces solitaires et sauvages.
C’est tout ça et mille autres choses, c’est la parole la plus épuisée qui puisse être dite car elle gît mourante au fond de notre vie on en cueille parfois les effluves tremblantes dans le creux de quelques mots.
…C’est le moment…l’encre affaiblie glisse sur les cristaux d’une heure éparpillée et solitaire.
Pesanteur douce, attristée, comme un temps de neige.
Se mettre à écrire c’est distiller du temps bleu en chauffant nos jours au rouge du cœur.
Et la brume qui s’évapore c’est mes renoncements, mes peurs qui se délient.
Et ce qui reste est si infime que je pourrais le perdre d’un simple soupir, si infime et pourtant si abondant que je pourrais en vêtir un ciel entier...
Franck.