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J'irai marcher par-delà les nuages
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21 avril 2007

L'après est fait d'un retour.....

C’est une étrange sensation. C’est venu peu à peu. On marche et le paysage change. Ce n’est pas un changement brutal, c’est la lente infusion du temps. Comme si la végétation s’appauvrissait au fur et à mesure que la marche se déroule. Au départ il y a la luxuriance, le foisonnement du lyrisme, des élans désordonnés. Au début c’est un temps d’abondance. L’exaltation. C’est comme tous les départs. L’agitation. L’effervescence. On est sans fatigue, alors on passe d’un sujet à l’autre, d’un talus de la langue à l’autre. On cueille, et on s’essouffle, et cela n’a pas d’importance. On est plein de soi et de confusion. Et puis on avance de texte en texte. Et le paysage change. Peu à peu. Lentement. Le te deum devient requiem. Ecrire c’est perdre quelque chose à chaque fois. Une perte insignifiante. Une perte malgré tout. Quelque chose de soi se vide, s’écoule. Le temps incise les chairs de la mémoire. Le temps défait le temps. On ne s’en rend pas compte. Le paysage change. C’est une étrange sensation, peu à peu mes textes se sont vidés de moi et pourtant j’y suis plus présent. Moins j’y suis, plus j’y suis. Un autre soi. Un autre geste. Un voyage qui s’enracine dans un mystère épais. Pourtant c’est un dénuement singulier. Cette impression de perte et de désert, cette impression d’immense et de vide, ce roulement lent des saisons. Au fur et à mesure que le paysage s’élargit, l’écriture se resserre, au fur et à mesure que le paysage devient pauvre, l’écriture se simplifie. Peu à peu on entre dans la monotonie des sables. Ce qui était joie, jubilation, se transforme en entêtement. Ce qui était promenade, se transforme en pèlerinage, ce qui était pèlerinage, se transforme en marche errante, et lente, et pesante. Ce qui était la marche vers l’après, devient le long déploiement de l’avant, dans ce brassement des temps qu’est le texte.

Je me souviens des mes premiers pas dans le désert. On monte des dunes en courant, on dévale des dunes, on tombe, on roule, on laisse sa trace éphémère, on monte sur la plus haute colline de sable, et l’on en voit une autre encore plus haute, et une autre, et une autre… alors on court, on s’essouffle.

On s’épuise. On épuise en soi ce trop plein d’énergie vaine. Cette volonté de puissance pitoyable et vaine, et ce lamentable désir de conquête. On s’épuise, et on s’affaisse. On s’écroule.

Alors soudain, on comprend le pas des chameliers, on comprend la constance d’un pas glissant et lent. D’un pas économe. Alors on revient sur ses pas, encore haletant de la course sur les dunes, on revient à pas compté, à pas mesuré sur les traces laissées. Et c’est le temps du chamelier, qui est effacement. Qui n’a pas de début, qui n’a pas de fin.

Après l’épuisement ce n’est plus le même désert. Ce n’est plus la même marche. Après l’épuisement des mots, ce ne sont plus les mêmes mots. Après la fin des premiers textes, c’est d’autres textes, mais ce n’est plus la même parole. Il y a une autre langue qui nous vient de cet épuisement, de cette marche continuée. Un retour sur les pas du texte, comme si l’on ravalait sa salive. Et c’est faire pénétrer un désert entier dans chaque mot. Ce retour après l’épuisement c’est la vie retrouvée. Temps des sables et des mots des sables. Des mots pauvres et dénudés.

Le retour lent est chargé de l’immense, l’épuisement porte en lui l’infini.

Il porte un désert.

Et parfois un puits.

Ceux que l’on voit marcher dans le désert ne vont nulle part, ils reviennent, ils reviennent… toujours ils reviennent, et c’est ce qui fait leur étrange beauté.

Et moins ils sont là, plus leur présence est grande.

C’est l'ultime secret du désert.

Ainsi les grands textes qui ne sont qu’enroulement des temps. Retour, et enroulement du silence. Un glissement lent sur le silence d’une parole qui s’épuise. L'effacement et la révélation de la présence.

Franck.

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30 juillet 2006

Un chant introuvable.....

Car chaque mot est une porte étroite. Un passage dans un labyrinthe de miroirs étranges. Singuliers. Qui nous renvoie des images déformées. L’effrayante face qui rebondit dans une cascade d’images aplaties par les saisons révolues, l’usure. Car chaque mot est une scarification, une chair de terre sur un temps de pierre. Sillon d’une parole qui creuse un sol raviné et sec. Et chaque mots dissèque un peu plus l’autre coté de la peau, l’envers des gestes, cette part de retrait, l’incertain de la course, son enroulement autour du coquillage de la mémoire. Chaque mot est une porte étroite, un passage, un crépuscule, un glissement. C’est un endroit de chute, le lieu d’une avalanche. D’un excès de néant ou de nuit. De nuit, surtout de nuit. Le kyste d’un désir impossible.

Car la parole raconte une autre histoire. Elle n’est que forme vide. Et le mot vient boucher un silence mortel. Bâillon des rêves, couvercle insignifiant d’un sens inaccessible. Impudeur. Dénudement dérisoire. Négligeable. Un acte décomposé qui sent le renfermé, le rance.

Car rien n’est dit, ou si peu.

Car il nous faudra signifier au-delà de nos paroles, dans l’avant du dire, dans l’intention claire, dans le chant inaudible et murmurant, et n’être que cantilène, et n’être que berceuse.

Je cherche un chant introuvable et me perds dans des mélodies obscures. Je cherche la litanie cristalline de la vague, ce refrain qui ouvre droit sur l’aube et l’horizon. Je cherche la trajectoire du verbe, celle qui perce l’ombre, celle qui dénoue les sinuosités du temps, je cherche le mouvement sans détour, sans recoin, sans repli. Je cherche et me perds infiniment. Mon balancier oscille sur l’abîme de mes mers introuvables. Alors je cherche à rebours des marées sur un océan désert, comme un radeau empêché, désorienté au large de mes souvenirs. Navigation hasardeuse dans les reflets éblouissants des amours inanimées.

Franck

20 novembre 2005

Rouge.......

Le rêve était rouge.
D’habitude je ne me souviens pas de mes rêves. Là, il était rouge. Un envahissement de rouge. Une chute de neige rouge. D’où me vient cette image ? La neige rouge. Où ai-je lu ça ? Ce rouge est incrusté dans l’électricité de ma tête. Et dans mon rêve tout était rouge, même la neige. Surtout la neige. Une avalanche de sang cotonneux. Une sorte de plumetis vermillon sur l’écarlate de l’horizon. Comme à l’intérieur d’un corps. Les yeux du rêve pris dans l’épaisseur d’une chair ouverte. Sentine perdue et vorace. Chair vorace. Rouge. Elle est là, dans le rêve rouge. Là. Déplaçant une ombre pourpre. Une ombre de velours pourpre. Grande tenture lourde et pourpre. Je devine à peine son visage. Mais je sais qu’elle est belle. Mon rêve le sait. Pas besoin d’un visage pour savoir la beauté des êtres. Mon rêve le sait. Ses lèvres comme une blessure. Elle saigne. Des mots. Une parole cramoisie qui brûle. Une neige de feu autour. Elle brûle. Je brûle. On est dans le rouge. Le rêve nous a mis dans le rouge. Pour nous protéger. C’est certain. Protéger de l’innocence. La neige crisse sous nos pas. Il fait froid. C’est l’hiver. Un hiver rouge. Nous marchons en silence. Il n’y a pas de destination. Il n’y a jamais de destination. Quand on arrive c’est toujours nulle part. Pourtant ce rêve est un mélange. Dans ce rouge il y a l’expression d’une violence abrupte et dans le même temps une plénitude immense, intense. Je traverse la couleur et c’est comme une symphonie. Comme si elle était une musique. Des milliers de notes de musique tombent. Rouges. Sur le tapis rouge. C’est comme un bonheur cette marche dans le rouge. Un bonheur. Elle est là, à coté. Dans son silence elle me parle. Je l’entends. Il y a une tremblance, c’est par-là que je l’entends. Par la tremblance. Cet ébranlement du monde autour. On est sur ce chemin de chair rouge. Dans l’envahissement du sang. Invulnérable. C’est la sensation du rêve. Invulnérable. Pourquoi ce rêve ? La première marche de l’arc-en-ciel. Je ne sais pas lire les rêves. Parfois je lis certains dessins des étoiles. Jamais les rêves. Alors pourquoi ce rêve rouge. Et cette marche vers nulle part avec ce sentiment d’accomplissement. Comme si le rouge devait me parler. Me dire un secret. Comme si s’était ma seule destination. Une fatalité. Un bonheur incarnat. Et dans ses yeux cette poudre de cinabre, et dans mon cœur érubescent les étoiles amarantes. Et dans ce ciel garance des promesses de roses.
Franck

15 avril 2007

Le pays d'après.....

Ecrire c’est définir une frontière. A la fois une limite et un passage. Un au-delà de la limite. Ecrire est un lieu de passage où la langue et la voix partent pour l’exil.

Ecrire, parle déjà une autre langue que la notre.

Ecrire c’est passer la ligne imaginaire de l’être.

Le pays d’après recèle des dangers. Des vies et des morts.

Le pays d’après n’a pas de nom. Rien ne le désigne. Il n’est pas innommé, il reste innommable. Ecrire le sait. La voix qui parle « l’écrire », le sait. C’est pour cela qu’elle est trouée.

Ecrire trace les contours d’un lieu impossible. C’est une autre langue que la notre. Une autre voix. On n’y reconnaît pas notre vie, ni nos jours, ni nos heures. Ca ressemble un peu à notre mort. Pourtant rien n’est triste. Et même si la mélancolie s’insinue dans la voix, écrire la rend nécessaire et incomparable, surprenante et irréprochable.

Le pays d’après est un pays clôt. On ne le connaît pas et pourtant on s’en souvient. L’écriture en fait le tour en un silence. Mais, dans l’infime de cet espace des univers entiers dérivent.

Franck.

25 avril 2006

Sauf L'écho......

J’ai été le premier. Après j’ai été le seul. Et je serais le dernier. Un jour j’éteindrais la lampe. Rejoindre l’ombre. Clore le dialogue. Echo parlait et n’entendait que sa propre voix en retour. Comme la marque d’un destin…Echo parlait et n’entendait que sa propre voix en retour. Comme la marque d’un destin...sa propre voix en retour. Comme la marque d’un destin... en retour. Comme la marque d’un destin...our. Comme la marque d’un destin… marque d’un destin… un destin… estin… tin… in…. Infini retour de sa propre voix à peine altérée par le bruit du monde. Pour échapper à l’écho, n’y aurait-il que le silence ? Et pour échapper au silence…Pour échapper au silence…Elle s’appelait Lucie. Elle est née en novembre. Elle est morte en mars, le vingt mars, la veille du printemps. Une saison. Naître aux tempes automne. Mourir sur les lèvres du printemps. Juste le temps d’être un souffle douloureux, d’être une impossibilité à vivre. D’être une respiration épuisée. Lucie. Elle s’appelait Lucie. Un hiver d’étouffement. Simone, ma grand-mère, l’a beaucoup pleurée. C’était son premier enfant. Après, elle eut peur de son ventre, peur de son sang. Après, il y eut Suzanne. Ma mère. Petite princesse habillée dans les langes de la morte. Dormant dans le lit de la morte. Il y a comme un écho à l’œuvre en nous. On ne l’entend pas. Il est là. Simone ne parlait presque jamais de Lucie. Quand cela arrivait elle disait « la pauvre Lucie ». Chez nous « pauvre » voulait dire morte. La pauvre Lucie. Et elle pleurait. Même à quatre-vingt ans. Elle pleurait en disant « la pauvre Lucie ». Comme si l’écho revenait brusquement. Suzanne fut dans la lumière, l’amour exubérant et envahissant. Il y avait seulement l’ombre, et l’écho des cris de Lucie. Simone avait peur de son lait, peur de son corps. Et Suzanne fut une étoile habillée de ténèbres. Jusqu’au bout habillée de ténèbre. Comme une fatalité. Un peu comme dans les tragédies. Tout est là pour le bonheur, sauf qu’il y a un voile. Sauf que le soleil n’a pas sa lueur franche, sauf que les nuits sont un peu trop longues. Juste un peu. A peine. Simone n’a pas voulu donner son sein à la petite Suzanne, elle pensait que son sang, son lait avaient tué Lucie. Le berceau de Suzanne a bercé la mort, chaque jour de la vie de Lucie la mort fut bercée. Il n’y avait pas d’espace. Les murs de la chambre étaient tapissés par les cris de Lucie, et les draps sentaient l’étouffement de la vie. Rien ne fut dit de Lucie, et Suzanne ne l’a connue que très tard, presque adulte. L’étouffement continuait comme un écho. Dans la chair, dans les silences de Simone, dans son entêtement à effacer la mort et cet hiver 29. Pourtant quelque chose de la mort c’est accroché à la petite Suzanne. Pas grand chose, juste un voile. Juste une fatalité de l’étouffement.

J’ai été le premier. Après j’ai été le seul. Et je serais le dernier. Les enfants ne tenaient pas dans le ventre de Suzanne. Le bouillonnement du surcroît de vie s’épanchait dans le sang. Son ventre restait plat, il n’avait pas le temps de s’arrondir, que la bulle de vie crevait. Clac… ! La vie mourait dans son ventre, les parois lisses laissaient glisser le sang. A chaque mort un silence un peu plus grands. Je crois me souvenir des ombres de son ventre. A l’intérieur. Un ventre habité de fantômes. A l’intérieur. Un ventre obscur. A l’intérieur. Cent fois j’ai senti l’abandon. Cette prise qui lâche, ce début de glissement sur ses chairs sans adhérence. Vivre avant la vie c’était vivre contre la mort lisse. Déjà. Vivre avant la vie c’était déjà s’entêter. Combien j’ai eu de prénoms avant de vivre ? Combien j’ai eu de sexes ? Combien d’histoires ? Combien de désirs différents ? Combien de larmes ? Combien de saisons avant de naître ?
Après moi, le carnage a repris. Ils ont recommencé à glisser avec le sang. Pire, ceux qui tenaient, on les curait. Deux. Mes sœurs, mes frères morts. A chaque mort un silence un peu plus grand. Est-ce que le silence fait écho lui aussi ? Est-ce que le silence se répète dans le silence et le sang des générations ? C’est comme ça que le silence est devenu cette grande plaine sans fond, sans horizon. Mon lieu. Mon errance. Le silence pour échapper à l’étouffement, comme si toutes les paroles étaient destinées au fleuve des morts. Suzanne mettra quarante deux ans à rejoindre sa sœur. Elle aussi elle étouffera, une sorte d’hommage. Un témoignage qui fait sa révérence à la mort. Un peu comme un écho. Dans l’air que l’on respire il y a des errances, des formes, des fantômes. L’air qu’on respire est un vieil air, un air usé, il a déjà été respiré, il a déjà connu d’autres temps, d’autres poumons, d’autres amours, d’autres chairs. Et le sang noirci des fatalités. Dans l’air que l’on respire il y a tous les souffles des mourants. Et toutes ces voix silencieuses, ces appels et les cris de la pauvre Lucie.
Et l’écho….je me suis toujours demandé d’où était sorti le prénom de ma fille, Julie. Echo… Nous pensions que ce serait un garçon. A l’échographie nous n’avions pas voulu savoir le sexe de l’enfant. Nous étions sûrs. Ce serait un garçon. Donc nous avions envisagé tous les prénoms de la terre. Des prénoms de garçons. Et puis, l’accouchement se passe mal. Le cordon s’est enroulé de telle sorte qu’on ne peut pas libérer l’enfant. Il s’épuise. La mère aussi. L’enfant s’étrangle. Il faut ouvrir. Vite. Très vite. Le brancard est poussé en courant dans les couloirs. Je suis en courant moi aussi. On me demande des prénoms. Je donne un prénom de garçon. « Et si c’est une fille ? » Je n’ai pas le temps d’expliquer, elle veut un prénom de fille. Elle insiste. Alors ça sort comme ça, d’un coup : « Julie… ! »
Comme un écho déformé par le temps. Julie, Lucie… Julie qui est en train d’étouffer. A peine nommée et déjà en train d’étouffer. Comme une fatalité. L, j Lucie ;  l, c, Julie. Elle gît Lucie, elle sait Julie.  Elle naîtra juste six jours avant son terme, au mois de novembre, comme Lucie. Elle naîtra le 6, elle aurait du naître le 12, comme Lucie. Comme un écho….
Il ne reste plus rien du passé. Lucie, Simone, Suzanne, toutes sont mortes… Sauf l’écho. Sauf ces mots comme un rempart pour apprivoiser l’avenir. Et dénouer l’écho. Et redonner sa paix au silence. Sa juste place souveraine. Et changer de fleuve. Et Changer de saison. Et regarder les cerisiers en fleurs comme le signe d’une réconciliation….

Franck.

« Cachée dans l'épaisseur des forêts, la voix d'Écho répond toujours à la voix qui l'appelle; mais nul ne peut voir cette Nymphe infortunée, et ce n'est plus maintenant qu'un son qui vit encore en elle. » (Ovide)

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22 avril 2006

Il y a toi, ton cheval, et la mort....

On en revient toujours là. L’endroit du début. Inventer toujours la même chose. Innombrable variété du même. On est pris dans le nœud du début. La première boucle du temps qui serre la gorge avec le goût du premier sang. Infiniment tenace. Alors le premier geste. Et le refaire. Comme un seul horizon. Revenir à la première tension. Juste avant. Avant même l’idée. Le point d’avant le geste, le souffle d’avant. Je suis de ce premier silence, celui qui précède le mot. Mouvement sans cesse à refaire. Au plus juste, au plus proche, au plus pur de l’intension. Celle qui contient le désir comme la graine contient déjà le parfum. Là, dans les fibres. Dans l’endroit des fibres, dans le dur de son rêve de fleur. Le premier geste est à faire. C’est une litanie. C’est épuisant. Mais le secret est là. Enfouis dans l’éternelle répétition, dans la sempiternelle redite du premier pas. J’appelle ça l’usure.
Il a quatre-vingt quatre ans. Droit. Il porte un chapeau de feutre noir à large bord plat. Des yeux bleus lavés par le temps sous la broussaille d’épais sourcils blanchis. Une moustache grise, fournie, dont les pointes remontent, deux virgules d’élégance. Un visage qui dit à la fois la bonté et la détermination. Un visage de parchemin où c’est inscrit quatre-vingt quatre ans de passion. Les rides sont nettes, aussi droites que lui. Ce ne sont pas des rides d’amertume, de ressentiment, d’abandon, de lassitude, non, ce sont des rides vertes, d’une énergie contenue et maîtrisée. Droit. Une chemise toujours blanche immaculée au col amidonné. Une lavallière noire. Une veste sombre, stricte, avec des empiècements de peaux aux coudes et sur le bord des poches. La veste est toujours boutonnée. Sa culotte de cheval est d’un lainage dru, lourd qui s’arrête juste au-dessous des genoux, sur d’épaisses chaussettes de laine écrue. Il n’a pas de botte. Des chaussures montantes de cuir noir impeccablement cirées. Il ne porte jamais d’éperons. Sa main gauche est gantée, elle tient l’autre gant et une courte badine. Il a de la gueule le « père » Carli. Quatre-vingt quatre ans. Il a une voix forte, rocailleuse, roulant légèrement les « r », voilée par son paquet de Gauloises quotidien.

C’est lui qui monte Avril. Avril, celle qui a le plus de sang, celle que chacun redoute. Avril, la plus rapide, la plus ombrageuse, celle qui ne pardonne rien à son cavalier. Avril la plus belle. Sensible, délicate, les oreilles toujours dressées, en éveil, à l’écoute des parfums, de la lumière, si proche de son sang et du printemps qui la vue naître. Avril est une alezane tirant sur le feu, quand elle galope dans le maquis, on croirait voir un buisson ardant. Là, dans le manège, elle est droite, fière, comme si le vieil homme, sur son dos, la grandissait, comme si le vieil homme lui offrait une grâce supplémentaire. Ils sont au centre. Il commande. Malgré les ans, les os, les chairs douloureuses, la position est impeccable. Sous sa main elle est encore plus belle, ses muscles vibrent comme ceux d’une femme amoureuse. Dés qu’elle le sent elle se redresse, elle se rassemble, elle se prépare, pour peu elle se maquillerait. Pourtant elle sait bien qu’un écart busque de sa part pourrait briser le vieil homme. Mais Avril veut être belle. Alors elle se rassemble, relève son encolure, et baisse légèrement la tête en signe de reconnaissance, d’acquiescement, de consentement.
Le vieux Carli est à l’œuvre. Ici, il n’a pas quatre-vingt quatre ans. Ici il n’a plus d’âge, ou alors celui de l’éternité. Il est à l’œuvre le regard sur l’horizon. L’horizon des Vosges, des Ardennes, des Dardanelles, des charges folles et désespérées de sa jeunesse. Salonique. Sabre pointé au ciel, droit debout sur les étriers. Un homme, un cheval, contre un char, c’était la règle. L’équation de la mort à vingt ans, équation sans inconnue. Alors le jeune Carli galopait en hurlant haine et douleur, en hurlant peur et exultation, sabre dressé, haut, assez haut pour rayer définitivement les cieux.
Boucherie des dernières charges où les cavaliers mouraient dans le sang de leurs bêtes, où les chairs éventrées servaient de linceul. Quatre ans de galops d’enfer, de charges insensées, et revenir vivant comme une injustice.
Combien de charges Mr Carli ? "Plusieurs petit, plusieurs..." et il sourit comme s’il était en compte avec le destin. "Plusieurs, petit… aller, au travail… !"
Avril sait tout ça, l’âme des chevaux morts traverse les temps et vient souffler aux oreilles des vivants. Le souffle des galops, la sangle qui sert le poitrail, les cris des cavaliers, les obus, les pattes cassées, les balles reçues en plein poitrail, les longues agonies dans la nuit des batailles. Avril sait tout ça. Alors elle porte le vieux Carli comme une relique. Il lui apprend la danse, elle lui offre ses reins, et la précision de ses mouvements, le moelleux du trop, la douceur gracieuse d’un petit galop, l’exactitude de son pas. Et l’extrême attention que l’on met à faire des actes graves.

Ils sont à l’œuvre. Au centre. Elle commande autant que lui, elle sait l’importance, alors elle enseigne, elle aussi. J’ai quinze ans. Le vieux Carli, m’a dit. « Mr Nicolas, je vais vous enseigner. On commencera par le pas. On continuera par le pas. Et on finira par le pas. Après vous serez un grand cavalier, et si vous ne l’êtes pas, vous aurez appris au moins ce que c’est qu’être un homme… A cheval ! »

J’ai mal au dos, dans tous mes muscles. La position est revue dix fois, vingt fois, cent fois. Le buste, le bassin, les reins, la tête, le regard, les épaules, les bras, les poignets, les doigts, les jambes, les cuisses, les genoux, les mollets, les pieds. Rien ne lui échappe. Et recommencer. Chercher, la position sans crispation, dans le relâchement et la vigilance, souple sans mollesse. Corriger. Corriger sans cesse. « Mr Nicolas, ce n’est pas l’équitation que je vous apprends, c’est la vie, alors concentrez-vous. Appliquez-vous. »

« L’intention passe votre corps, par vos muscles… arrêtez de réfléchir…appliquez-vous ! » « Votre désir, votre volonté, est un appel qui doit mobiliser le silence de vos muscles, leur abandon. L’impulsion n’est que le résultat de vos deux désirs conjugués. Rien de la force ne doit exister. ». « Refaire, Mr Nicolas ! Refaire !… » Il est au pas à coté de moi. Il refait. « Ce sont les chevaux qui ont inventé l’art. Depuis des siècles on essaye de les copier. Même les dieux s’en sont mêlés… au départ les chevaux avaient des mains et les œuvres qu’ils faisaient rendaient les hommes et certains dieux jaloux, envieux, c’est un décret divin qui changea leurs mains en sabots. Alors, c’est juste après que les chevaux ont inventé la liberté et la grâce. La grâce, Mr Nicolas…. Vous en êtes loin… ». Ma jeunesse exaltée le voit danser. « Un jour vous approcherez le geste, et ça sera comme une brûlure de foudre. Mais avant il vous faut revenir toujours au même, il vous faut repartir du début, toujours… et refaire. Vous percevrez votre corps comme si vous étiez vous-même le cheval. A ce moment là, vous saurez. Il vous suffira d’inventer et tout sera simple, évident… » Ces leçons sont longues, épuisantes. Il commande l’arrêt. Fait la grimace. Corrige. Il commande le pas. Fait la grimace. Corrige. Inlassablement. Au souffle de mon cheval, il sait, et corrige inlassablement. Ne pas trotter. Raffermir le désir, l’ancrer dans chaque muscle, abandonner toute pensée, être là, simplement être là, avec son cheval, être avec lui, dans le geste, dans le désir avant le geste. Sentir cette masse comme si c’était sa propre masse. « Un jour vous approcherez le geste…mais vous ne l’atteindrez jamais….ça blesserait le soleil, Mr Nicolas. Vous comprenez, ça blesserait le soleil. » Au bout d’un long temps il descends parfois de cheval, avec la lenteur de son âge. Avril sait. Elle sait que c’est le temps de la cigarette. Il la caresse de sa main nue et de sa voix de rocaille corse, sa voix de pierre généreuse. Il lâche les rênes, fixe sa gauloise à son fume cigarette, et se met à marcher en suivant toujours mon pas, mon geste, ma patience, mon entêtement, mon rêve. Avril le suit, sans être tenue. Elle, la fougueuse, la rétive, la gracieuse, l’arrogante, elle le suit. Lui. Dans le calme, dans la paix sans doute. Elle irait dans le feu avec lui, s’il le fallait. « C’est le cheval qui sacrera votre geste, c’est lui qui sait pour vous… vous, vous ne savez rien, et vous ne saurez jamais rien, et c’est mieux ainsi… pour la danse, c’est mieux de ne rien savoir… jamais. »
C’était un temps où il n’y avait pas de vrais plaisirs. Mais c’était un temps grave. Plein. Entier. Un temps sans concession. Mon premier temps d’usure. Il n’y avait pas de plaisir mais autre chose, une voix qui roule un peu les « r », la vie qui s’efforce d’épuiser le vain, le futile, pour trouver ce qui existe de pur après notre impatience, qui s’efforce à œuvrer dans le simple avec panache. C’était un temps où l’on était à la tâche. Pour rien. Pour le geste. Le geste inutile, qui ne rajoute rien au ciel, rien aux étoiles, rien aux humains, rien au soleil, mais qui pourrait le blesser.

Il m’arrive de penser à vous monsieur Carli. A votre vieille tête de corse digne, à votre chapeau, à votre moustache. Il m’arrive de vous revoir avec Avril, la belle énigmatique. Et peut-être me parlez-vous encore.
Alors je fais ce que vous m’avez apprit. J’use.
« Parce qu’un jour… derrière, juste derrière l’usure, c’est une charge. Et c’est un petit matin, et c’est la mort, et c’est l’ivresse qui t’empoigne jusqu’au bout du sexe, et tu galopes, droit devant, et tu oublies tout, il y a seulement toi, ton cheval et la mort, droit devant. »

 

C’est cela le temps du livre, c’est cette charge de la parole vers la mort. Cette charge mille fois apprise dans le silence du pas, du marcher droit, de la douleur des muscles, dans la patience laborieuse de l’œuvre simple. La parole est un cheval silencieux qui t’enseigne. Elle te sait mieux que quiconque. C’est elle qui te supporte avec tes maladresses, c’est elle qui a le souffle. Donne lui ton temps, elle en fera de la danse, donne lui ta solitude elle en fera un chant.
Un jour c’est là.
Le livre t’appelle.
Il te nomme.
Alors c’est maintenant….il faut charger, sans trembler.
Droit devant….
Franck

28 août 2006

Les pierres chantent.....

Polir la pierre du texte. Ou l’user. Ou la casser à l’endroit juste. Se l’approprier intensément dans la violence de sa matière. Sa matière. Quelle est sa matière ? Toujours les mêmes énigmes. Ces questions sempiternelles. Identiques depuis la nuit des temps.

Elle lui donna l’enfant dans ses langes. Lui tendit, comme elle avait fait pour les autres. Chronos saisit le paquet de chair enveloppée et l’avala. Comme pour les autres de ses enfants. Mais cette fois elle avait remplacé l’enfant par une pierre. Lui, dans sa voracité, il avala la pierre. Le Temps avala l’Espace. La matière. Le Temps ne voulait pas mourir, il avalait ses heures, ses générations, ses enfants. Vivre sans partage. Il avala la pierre. Jupiter sera sauvé. La petite chèvre Amalthée le protégera, l’éduquera.

La pierre du texte résiste. Elle n’est rien. Elle est tout. Et elle occupe tout le ciel de l’instant. Et l’on est dans le granit de la parole. Chercher la forme dans la pierre, comme si elle était séparée de nous. Comme si le texte recelait sont propre mystère, sa propre vie. Son autonomie. Distincte de nous. Et pourtant toute en nous. C’est un échange de folie. Cogner la pierre pour en espérer des résonances, pour appeler sa magie, ses veines, ses cristaux, ses éclats. Chercher l’endroit des failles, ses grandes entailles de silences cachés dans la masse compacte des mots, adoucir le geste, ou le forcer, ne rien briser de l’essentiel tout en fracassant les inutiles boursouflures de matières coriaces. Les pierres chantent.

Je me souviens de René. Le maçon tailleur de pierres que Georges, mon grand-père, avait recueilli. J’ai encore dans l’œil ses mains. Ce n’était pas des mains, c’était une histoire d’humanité, c’étaient des poèmes. Epaisses, musculeuses, crevassées, blessées. Au contact du ciment elles avaient perdue leur souplesse, leur couleur. Mains de granit aux marbrures de sang. J’avais cinq ans, six ans, et il me fascinait. Sa casquette de travers, une cigarette toujours éteinte coincée au coin de la bouche. Dégaine de mauvais garçon. Avec sa face de rocaille. René, l’homme de la pierre, et du silence. René, c’était ses mains. Elles disaient tout ce que lui n’aurait jamais pu dire. Qu’il ne dira jamais d’ailleurs. Quand il saisissait la pioche, le burin, l’outil, quelque chose se passait dans ce saisissement, dans cette prise. Puissance et grâce. Simplement dans le geste de prendre. Une conviction calme. L’évidence d’un accord secret. D’une nécessite invincible et sereine. Il crachait dans ses mains. Une fois dans chaque main. Et les frottait ensembles. Comme un rituel. Déjà, là, il anticipait l’adhérence avec l’outil, déjà là il appelait le saisissement, déjà là, il épousait l’outil, il éprouvait par avance le contact, imaginait le serrement de ses doigts. Et tout son corps devenait ses mains. Puissance et grâce d’un geste sûr, clair, net. Pur. Un geste qui ne demande de compte à personne, geste libre. Presque sensuel. Puissance et grâce. Dieu ne fit sans doute pas autrement quand il lui prit de créer l’univers, et le monde, et le ciel, et la terre, et les hommes. René trogne d’ivrogne, avait les mains d’un dieu serein et travailleur. René triait ses pierres. Il les soulevait, certaines avec peine. Il les posait, les scrutait. Il y avait comme un dialogue muet entre lui et la masse devant lui.

Et puis, c’était le temps des caresses. Ses mains caressaient avec une tendresse impossible à décrire. Il préparait la pierre comme il l’eut fait d’un corps de jeune mariée. D’abord, il l’époussetait de tout se qui encombrait la pureté des lignes, enlevait la terre, et les éclats superflus. Ses gestes étaient lents, répétitifs, patient, aimant. Là, le temps n’existait plus. Ses mains passaient et repassaient sur la chair de la pierre. C’était le temps de la encontre, le temps des premiers silences échangés. Chair contre chair. Matière, contre matière. Amour contre amour. Et tout le mystère de homme se trouve là. Dans ce temps défait de tous les temps. Dans la main qui caresse la pierre et se nourrit d’un rêve inépuisable. A quoi rêve les pierres ? René le savait. Il me disait : « Les pierres chantent… les pierres chantent parce qu’elles ont une âme, comme toi, comme moi…. » Et il se taisait. Et il caressait les rugosités comme si elle c’était du velours ou de la soie, comme si c’était la peau blanche d’une amoureuse, comme si toutes les richesses du monde étaient là, sous ses doigt épais. René le pauvre, René l’alcoolique, René le vagabond.

René l’amoureux magnifique.

Ai-je aimé assez pour caresser de la sorte ? Geste sobre et pourtant intarissable.

Après il disait : « Je sais….. », c’est tout ce qu’il disait. Il savait où il devait appliquer son burin. «La pierre est traversée de silences, depuis le commencement du monde le silence dort en elle…. Et moi, je les cherche ces silences. Et quand elle chante tu es entends. Avec les doigts, tu les entends. Et c’est toujours par là, qu’il faut commencer…trouver le silence de la pierre. C’est lui qui te donnera la forme juste… il ne faut jamais forcer une pierre, sinon elle se brise, elle s’émiette…. C’est un gâchis, c’est un désespoir, c’est une misère… elle meure, et tu es orphelin… et tu reste seul, avec ton marteau, et ta bêtise…. ».

« C’est une misère... » Il répétait.

« Moi je sais le mur, la pierre, elle, chante le mur… on le fait à deux ce mur. Dans chaque pierre il y a déjà l’idée d’une forme…. Comme toi quand tu rêves. La forme dans la pierre c’est un peu son rêve…. »

Parfois, il prenait son marteau et tapotait légèrement la pierre devant lui. Il me faisait un clin d’œil : « Je cherche….. ». « Tiens…. Tu as entendu ?... » Il me montrait avec son doigt : « C’est là….dedans…. »

Il me semblait que tout allait très vite près. Quelques coups de marteaux.

« Chaque pierre doit trouver sa place dans le mur. Elles s’épousent…Il faut les faire travailler ensembles….le mur est fait de chacune des histoires de chaque pierre. C’est pour ça qu’il est beau le mur, c’est pour ça qu’il est fort…. »

« Un jour tu prends une pierre, tu la fais chanter… et tu fais un mur et tu le fais chanter... Après c’est une maison… Après tu l’habites… Après c’est toi qui chantes… »

Je ne comprenais rien de ce qu’il disait. Paroles obscures de magicien.

« Une pierre grandit dans son accord avec les autres. Déjà elle est plus qu’une simple pierre. La pierre veut. Et le mur est plus que le mur, il est maison. Et la maison est plus que la maison elle est rassemblement et partage et soupe qui fume le soir. Et toi tu es plus que toi. Toi aussi tu seras pierre, et tu seras mur, et tu seras maison et un jour tu chanteras… »

« Les murs que je fais ne tombent pas….ils sont droits bien avant que je les dresse….ils sont droits là… » et il me montrait sa poitrine. « Pas besoin de fil à plomb… »

Quand il avait fin sa journée de travail, il rangeait ses outils dans une grande sacoche en cuir blanchie par le ciment et la poussière. Il se plantait devant le mur. Il rallumait son mégot. Il s’essuyait le front avec un grand mouchoir à carreaux qu’il dénouait e son cou. Il redressait sa casquette. Il caressait ne dernière fois les pierres devenues le mur. Et il partait se saouler.

Longtemps j’ai voulu être maçon tailleur de pierre. Longtemps j’ai caressé les pierres pour entendre les silences qu’elles renfermaient ou pour les faire chanter sans jamais y parvenir. Encore aujourd’hui…

Je me souviens de mes mains recouvertes de ciment, mes mains d’enfant qui durcissaient, brûlées par le ciment. Je me souviens de cette sensation… je voulais des mains comme les siennes, des mains pour caresser les pierres et les faire chanter.

Polir la pierre du texte. Ou l’user. Ou la casser à l’endroit juste. Se l’approprier intensément dans la violence de sa matière. Sa matière. Quelle est sa matière ? Toujours les mêmes énigmes. Ces questions sempiternelles. Identiques depuis la nuit des temps.

Poser le texte dans ce grand mur de parole qui m’habite et tendre l’oreille.

Pour le chant. Et retrouver la sûreté, la pureté du geste de René, la patience de René, son infini dépouillement.

La pierre n’est pas que la pierre, elle est plus. Le texte n’est pas que le texte, il est plus. Sinon, il n’est rien, et « c’est une misère »…

Car chaque pierre taillée est « destinée à ». Chaque pierre taillée est consentante. Elle est recherche d’accord, de vibrations, d’ententes. Elle est cris et larmes. Elle est déjà mur, et soupirs d’amoureux dans la chambre. Elle est rires d’enfants, elle est projets. C’est tout cela qu’entendait René quand il passait sa main lourde et gracieuse sur la rugosité des granits. Ce qui est beau dans la pierre c’est ce qui n’appartient pas à sa seule matière. Ce qui est beau dans le texte c’est ce qui ne lui appartient pas, c’est ce qui se trouve dans son en deçà et dans son au-delà. C’est le geste qui le dépose ici ou là. La trace invisible de l’amour qui a formulé chacun de ses mots. Le signifié n’est rien si le signifiant n’est pas lui-même habité du geste du tailleur de pierre. Le texte est une pierre qui vient prendre sa place dans l’édifice de l’âme, qui n’est que nécessité d’infini.

René dirait : « Ce n’est pas la force qui taille les pierres, c’est le recueillement… et la trace laissée par l’aurore dans ton cœur…. La pierre te sait… et si tu trembles elle se refusera…. Il y a au cœur du minéral l’invincible connaissance de nos jours et de nos lendemains, surtout…. »

Franck.

(Cet été j’ai passé de longs moments avec ma tante à évoquer le passé, entre autre ces premiers temps héroïques de l’auberge de son père, Georges. Nous avons reparlé de toutes ces gueules cassées et ces cœurs pantelants qui ont participé à la reconstruction de cette auberge. Charles (le dessinateur), Mickey (le coureur cycliste), José (le réfugié espagnol, la Berthe (la folle) et tous les autres, dont René. C’est de ces discutions avec ma tante et de mes lointains souvenirs que j’ai pu reconstituer les paroles de René le maçon. Il fut compagnon du tour de France, et il fut alcoolique et vagabond. Il avait des mains en or, un cœur en or, des rêves en or, une tête de mule, et un caractère de cochon. Une âme brûlée. Un poète. Un seigneur.)

19 août 2006

....de chair et de chant.....

J’ai récupéré quelques livres. Deux cartons. Il m’a fallut fouiller dans la grange. Deux petits cartons seulement. Ma maison est empilée dans une grange au loin. Là je n’ai rien. Un lit, un bureau. Et maintenant quelques uns de mes livres. « Tu devrais prendre des objets, ta télé… ». J’ai souri. Quels objets ? Ils me sont devenus indifférents. Dérision que ce reste de meubles et de cartons empilés dans une grange. Raccourcis d’un naufrage. Non rien. Deux cartons de livres. Je n’ai pas vraiment choisi.

Un jour je sortirai tout dans le grand champ pour mettre le feu à ces lambeaux de vie. Pour qu’il ne reste rien.

Et puis mes échanges avec « S » me ramènent à Joë Bousquet. Le hasard fait qu’Il se trouvait dans un des deux cartons. Je relis. J’avais oublié presque tout. Mais pas sa rage, pas son exigence, pas la pureté du trait, pas son tranchant. Une parole aiguisée comme un poignard. Cette lutte avec le silence. Contour des chairs, contour du corps. Une poésie sur le fil tendu entre l’immobile et le silence. Faire éclater chaque heure. Extirper le pas du vide, le remettre dans l’abondance de la voix

« Si tu vis à la façon dont vole

Un oiseau,

                                               Tu fais le monde nu

                                               Jusqu’à l’œillet des yeux. » (J. Bousquet)

C’est Fleur qui me l’a fait connaître. « Traduit du silence ». Fleur j’en ai parlé ici. Fleur cherchait dans le théâtre son corps de paroles, sa chair mue par la chair. Elle lisait Bousquet et jouait du violon. Fleur avait la peau blanche et les rêves écarlates.                     

C’est étrange comme la chair dans l’écriture fait peur. Comme si on la trouvait de trop, presque indécente.

La matière du mot c’est la chair.

La parole invente d’abord un corps à la mesure du désir.

Le Verbe chair, c’est quand même la pierre angulaire de la création. Un sacre dans la nuit. Le souffle, sur, dans, à travers la matière.

Si le verbe ne fait pas trembler la chair, alors….

Bousquet prends des notes. Noter, c’est marcher comme le chasseur à l’affût. C’est lui la proie. Il se traque. Il se débusque. S’empêche la fuite….

« Dire à Nelli (son ami confident) qu’on ne fait pas un livre avec des idées ; même si l’on admet comme lui que toute idée pose un rapport nouveau.

Sentir les événement, les écrire : ensuite entrer dans le texte, le dépasser sans le voir ; et fort de ses certitudes, agir, opérer l’acte le plus simple avec ces boulets aux pieds.

Après avoir vécu sur cet écrit pouvoir le relire sans s’arrêter à rien et n’en percevant que le chant.

Exemple de Nelli : Chopin… » (J. Bousquet)

Que le chant… D’abord la voix. Le texte doit tenir dans sa voix. Tenir en entier. L’œil seul est muet et il n’entend rien au chant. Beethoven est sourd, mais il continue de jouer. L’œil n’est pas suffisant il a besoin de ses doigts pour entendre.

Le chant relie la chair au verbe

Que le chant… L’exhalaison de la matière du mot. Le dépassement du mot dans sa traversée. Chopin jusqu’à la dissonance. Aller jusqu’au bout de l’audible, juste avant que l’harmonie se casse. Il y a cet instant juste avant la brisure. Dans Chopin, il y a toujours un point d’effondrement, une note par où passe la lumière.

C’est l’accident dans la parole qui la révèle.

L’impacte.

Le trou juste avant le mot. Juste après.

Décider d’écrire dans les trous, dans les manques. Se donner une chance de mourir. Là.

Inventer de l’éternité pas parce que c’est beau. Parce qu’il le faut.

L’arbre ne fait pas du beau, il fait de l’arbre. Il fait de la puissance d’arbre. Il est constant dans son désir d’arbre. Il est constant dans sa chair d’arbre.

Il s’efforce. Autour du nœud. Autour de la folie qui durcie sa mémoire. Il invente ses branches dans les saisons à venir. Autour du nœud ligneux. Et il appelle le vent et la tempête. Et il appelle ce qui peut le briser. Ce qui doit le briser. L’arbre écrit.

On le sait à cause du chant.

Et de ses renaissances perpétuelles.

Et la bûche dans le feu dit son poème, raconte sa légende. Les amoureux qui s’y chauffent le savent. Ils entendent, ils écoutent la voix de l’arbre, la chair de l’arbre. Et le feu est l’âme de l’arbre. Et quand le bois craque c’est un silence qui se contracte, c’est le chant de la puissance de l’arbre. C’est la chaleur des étés, c’est les neiges d’hiver, c’est le vol des oiseaux. Et jusqu’aux cendres.

Franck

6 août 2006

Pas à pas....

Le combat est évidemment perdu d’avance. Entre la parole et le silence. Si la parole est arrogante, le silence est dédain. Et la parole croit encore la victoire possible, le silence, quant à lui sait déjà qu’il a perdu. Depuis toujours.

Explorer chaque couche, chaque strate, décoller chaque croûte. Et le texte est comme une herse avec ses ferrailles qui pénètre l’écorce. Derrière l’écorce une autre écorce. Une autre terre. Différente et pourtant la même. Un peu plus âpre. Un peu plus sèche. Un peu plus dépourvue.

J’ai ré ouvert ce petit livre de Louis-René Des Forêts :  « Dire et redire encore, redire autant de fois que la redite s’impose, tel est notre devoir qui use le meilleur de nos forces et ne prendra fin qu’avec elles. »

Ne faisons-nous jamais autre chose ? Et le sol se dérobe sous nos pas. Aucune terre à l’horizon des mots. Guillaumet disait : « Ce qui sauve c’est de faire un pas. Encore un pas… c’est toujours le même pas qu’on recommence… »

Et la marche est inachevable, elle est déjà écrasée par la fin inéluctable, définitive. Banalité de le dire, mais que dire d’autre, au fond ? Accaparés que nous sommes à batailler avec nos insuffisances, nos lâchetés, nos manquements, nos complaisances envers nous-mêmes. Nos peurs se déguisent, prennent d’autres voix, d’autres visages, d’autres formes, et on se laisse abuser, parce que c’est mieux ainsi, parce qu’on a pas su inventer assez d’éternité en nous.

Alors on est toujours tapis dans la grotte à user le même silex. Les mots font quelques étincelles mais le feu brûlant les avale, les consume. La trace d’une trace. De l’eau dans de l’eau. L’incommensurable naufrage depuis la nuit des temps.

Plus je creuse, plus j’avance, plus je perds mon élan, comme si les mots recelaient derrière leurs lumières premières, l’ombre d’une eau noire. Lente décomposition. L’œuvre au noir dans l’athanor de l’âme. Alchimie du malheur et de la perte sans fin. L’illusion d’une pierre introuvable. D’une ancre impossible. Les métaphores nous donnent tout juste l’illusion passagère d’une possible métamorphose, d’une transmutation. En fait ce sont des incantations puériles. On le sait. Pourtant on continue. Danse du scalpe autour du poteau de mémoire. Danse abrutissante, pour ces noces mortelles du jour et de la nuit. Enluminures qui masquent dans ses arabesques et ses circonvolutions la vacuité du dire, du geste. Le début est un désastre, la fin le couronne. Les mots dans leur infinie maladresse ne font que le répéter.

« Dire et redire encore… » ne serait-ce que pour résister à l’éparpillement prématuré. Non, pour tenir sa place, (quelle place serait à tenir ?), non pour un surcroît de vie, non pour satisfaire l’ego, non que la constance ou l’entêtement sont porteurs d’une quelconque solution, d’une quelconque justification ou garantie. Marcher n’a pas de sens, ne pas marcher n’en a pas plus, et changer de route, impossible.

Alors marcher pas à pas, sans se préoccuper de l’issue puisque l’issue viendra bien assez tôt, ni du sens, ni de la cohérence. Les édifices de la pensée sont les pires des prisons, sous couvert de raisons on s’achète une bonne conscience. Avancer sur la route sans illusion, sans espérance, sans certitude non plus. Avancer, à son propre pas, avec sa propre lenteur. Même sans élan. Tant pis pour l’élan. Et s’il le faut avec lourdeur. Chaque voie est bonne puisque toutes sont mauvaises.

Alors marcher pas à pas, entre silence et parole, simplement avec insistance et il adviendra ce qui est inscrit depuis toujours au fronton du ciel… et qu’importe….

Franck.

1 août 2006

Aux temps des arabesques....

Chaque jour l’épreuve. La page. Pourquoi ? Pourquoi ce chemin ? Qu’attendre de cette confrontation ? Le texte est long à s’élaborer. Toujours. Avancée, ratures, effacement. Quelques grappes de mots qui viennent en saccades. Et puis la lente mastication. L’exercice de la bouche. Du son. Du rythme. Des syncopes. Des stases. Et le rejet. Pourquoi ? Le texte résiste. Il y a comme une lutte. Contre qui ? Contre quoi ? Mot par mot, ligne par ligne. Aller un peu plus loin. Sans savoir, ni la destination, ni la signification. A l’intérieur je sens qu’il a un chose à atteindre, il semble même que les mots pourraient venir de cette chose, mais je n’y ai pas accès. Les paroles dessinent mon lieu d’exil. En creux. Dans le creux, les mots. Ils suintent avec étrangeté, comme si je pressais une masse poreuse et gluante. Ils viennent avec lenteur, avec parcimonie. Ils raclent. Ils s’arrachent de l’ombre, et traînent toujours avec eux cette part d’ombre. Ce mystère. Cette impossible connaissance. A l’intérieur il y a comme un frottement difficile à décrire, et les mots viennent de ce frottement. Copeaux d’une conscience à la dérive, ou d’un entêtement insensé, déraisonnable. Même le corps est engagé. Je le sens dans les bras, les doigts qui frappent le clavier, la poitrine, le ventre. Surtout le ventre. Une sorte de tension sourde. L’intention du corps qui vient frotter un endroit vide, qui n’existe pas et qui pourtant est là. Puissant, invincible. Imprenable. La page est là, au lieu du frottement.

C’est une lutte. Une lutte froide, austère, sévère, sans éclat, monotone. Simplement entretenir la tension. L’exacerber. Comme s’il s’agissait de contenir quelque chose qui ne sortira pas. Qui de toutes façons ne sortira pas. C’est une lutte froide contre quelque chose qui n’est ni ennemi, ni ami, quelque chose qui n’est que dans le creux, que dans le contre temps, qui ne dévoile sa présence que par le manque. Le paradoxe. Ton absence me manque, dit le frottement, dit le mot qui suinte. Ton manque manque à mon manque réponds la chose en creux. Ton temps manque à mon temps. Il y a le frottement du manque sur le manque dans cette lutte distante, sans éclats, sans grandeur. Il y a la page chaque jour qui se dérobe un peu plus. Et ce temps de face à face, ce drôle de temps qui ne se raccroche à rien d’autre qu’à lui-même, un temps qui n’a pas d’histoire. Lente mastication des mots, scansion, succion, dissection. Il semble que tout réside dans cet enchaînement consenti. Cette volonté de le maintenir et en même temps de le réduire.

Peu à peu l’amour c’est résigné, a renoncé, c’est absenté de mes mots. Il ne reste plus que la trame vidée de sa broderie, vidée de ses motifs, de son désir, de ses fils de vie. La matrice vidée de son élan, de son exaltation. Extinction progressive de la lumière dessiccation des chairs de la parole. Le mouvement c’est rétréci. Il ne reste plus que la trame desséchée, dépouillée de sa faim, de ses tentations, un enchevêtrement laminé, accablé, où le souffle ne s’accroche plus.

Aimer, écrire sont le même mot, la même arche…. C’était il y a longtemps….aux temps des arabesques….

Franck

31 juillet 2006

Une étendue corrosive.......

Car il m’a fallut considérer les étendues devant et celles derrières. Et j’ai voulu les mesurer, comme si elles recélaient un savoir, peut-être un pouvoir. Et j’ai regardé longtemps ces espaces fragiles. Et j’ai additionné, et j’ai soustrait, et j’ai fait toutes sortes d’opérations vaines, inutiles. Et j’ai voulu peser chaque souvenir et chaque espérance. Et j’ai voulu équilibrer les plateaux du trébuchet à chaque pesée. Et j’ai pris des microscopes pour voir ce qui ne se voit pas, comprendre la molécule des rêves, étudier l’atome du moindre silence. Et j’ai lu les savants, et les sages, et les poètes. Et j’ai été scrupuleux, attentif, et les étendues devant et celles derrières restaient toujours aussi muettes et inconnaissables. Et j’ai étudié les astres et leurs mouvements secrets, et j’ai mélangé les siècles passés et les siècles à venir, et j’ai fait parlé les étoiles et j’ai interrogé les anges et même les démons, et plus j’avançais dans les étendues devant, plus les étendues derrières me paraissaient lourdes. Lourdes, si lourdes. Car il m’a fallut considérer toutes les étendues et n’être qu’un naufragé au milieu d’un océan de vagues amères. Car chaque leçon apprise fut une leçon oubliée, chaque connaissance un fardeau de plus.

***

Alors je flotte. Je flotte sans direction, considérant toujours les étendues devant et celles derrière, déchirant l’instant, écorchant les heures avec des mots, encochant chaque jour comme un bagnard, qui mesure le rêve à l’aulne de l’éternité. Prison sans porte, sans barreaux, simplement traversée de suspensions, de lassitude, d’affaissements inépuisables. Alors je flotte au centre de cet espace borné par les étendues devant et celles derrière. L’espace infime, vulnérable, précaire.

***

Faute d’aller loin, j’ai cru aller profond, j’ai cru traverser l’épaisseur de mes catacombes, briser l’arche gothique de ma mémoire, désensabler l’édifice ombrageux  enseveli sous les gravas des jours, des saisons, ces citadelles invincibles et arrogantes. 

***

Le temps fuit par les deux bouts comme une hémorragie de braises palpitantes, une messe d’adieux. Le temps fuit par tous les bouts avec cette indolente désinvolture.

***

Sur la page d’écriture il y a une tache. Juste à l’endroit du mot. Une encre noire. Epaisse qui absorbe. Elle n’est ni grande, ni petite. Elle est là, et elle absorbe. Chaque parole écrite semble y tomber, comme si elle était un puits, comme si elle trouait toutes les pages de la création. La tache. Récif inévitable où chaque mot se brise. Elle est le lieu de l’instant, comme si toutes les étendues de langue, celles devant, et celles derrière, venaient y mourir.

Il est une tache. Une souillure qui s’élargit sous ma peau, entre mes lignes. Souveraine. Corrosive. 

***

Qu’est-ce qui peut se dire une fois que tout a été dit ? Qu’elle est le premier mot qui vient, juste après les dernières paroles ? Quelle œuvre s’édifie sur les décombres de la langue ?

Car l’écriture n’est pas le radeau, elle n’a ni voile, ni rame, l’écriture c’est la mer, avec son infini mouvement, son infini tristesse solitaire. Elle épuise sans s’épuiser, elle s’étend sans rassembler, elle appelle sans jamais répondre. Nul secours dans ses vagues, nul pardon dans son écume, nul recours dans ses lancinantes marées. Que l’horizon qui se déploie. On ne traverse pas la mer. On ne traverse pas l’écriture.

***

Il y a une tache, juste à l’endroit du mot, large comme une mer. Une mer d’encre noire. Epaisse. Souveraine. Corrosive.

Franck.

16 juillet 2006

Le corbeau.....

Il y a des jours où la mémoire est veuve, comme si elle venait d’enterrer le dernier souvenir, et qu’elle se préparait aux noces macabres de l’oubli. Rien ne pourra pénétrer ces instants, rien ne pourra les brûler, ils sont comme l’écume morte d’une vague qui s’est retirée, des instants vautrés dans une impudique langueur. Vautrée dans les draps d’une vie déboutonnée, déshabillée, détachée de son sens. Et c’est une pure béance. Et c’est l’indécence des heures repues, à la chair triste et flétrie, à la vulve offerte sur des temps catacombes. Vulve des temps inhabitables. Indésirable. Il y a dans ces temps de déficience, de défection, la sensation d’un décollement, comme une dislocation lente et acharnée. Une usure opiniâtre. L’assèchement lent du sang…

Et puis il y a dans cette vacuité pâteuse, assourdie, la sonnerie du téléphone qui vous annonce la mort de quelqu’un. Comme un réveil qui vient brutalement resserrer les chairs, et contracter le corps, le redresser. Comme si la mort attendait, là, tapis dans ces instants en creux. Rappel à l’ordre. A l’ordre des choses et des jours. Ordonnance de la fatalité. Comme si jamais rien ne lâchait vraiment. Sourdine sombre en forme de glas. Me revient en mémoire ce poème de Poe, le Corbeau.

Il s’appelait Robert. Au départ il fut l’ami de mon père. Puis il fut le mien. Nous traversions les mêmes univers professionnels, nous nous croisions souvent, et nous nous respections. Il avait un sens inné de l’accueil et de l’amitié. Une amitié, drue, ferme, solide et pourtant simple. Robert était un perfectionniste. A commencer par sa femme, plus jeune que lui et d’une beauté ravageuse et d’une probité sans faille. Perfectionniste dans son travail, dans ses jeux, dans ses sports. Mais surtout dans son amitié. Entrer chez Robert et Raymonde c’était tout d’abord être attendu. Attendu comme un roi. Chez eux ils n’y avait pas de temps mort, il y avait un temps doux qui s’écoulait, régulier et serein, un temps de bien-être clair.

Il fut le dernier à supporter mon père, à lui pardonner tous ses écarts, ses colères, ses excès d’alcool et de mots. Robert était anxieux mais fidèle. Fidèle en amour, en amitié, en sa ligne de vie, dans sa présence. Robert n’était pas un intellectuel, c’était un homme droit, généreux, attentif, conciliant, sa colère il la réservait, à ses moteurs, ses voitures, son bateau, jamais pour les siens, ses proches, ses amis. Non, il n’était pas parfait, mais ses imperfections n’entamaient jamais l’essentiel.

Voilà, c’est fait. Mort. Pris par un Alzheimer évolutif. Plus des trucs qu’il avait dans le cerveau. Huit ans à désapprendre chaque geste. Terrible quand la vie oublie la vie. Raymonde n’était pas là, hier, quand il est parti pour sa longue promenade. Huit ans de veille et le jour des adieux elle n’était pas là. Elle venait juste de se faire opérer. Alors il a profité de son absence pour échapper à sa vigilance. Pied de nez du destin. Une présence qui s’oublie. Et tout s’effiloche, comme si la vie passait sous la carde. Arrachement des dernières chairs. Séparation des derniers fils tressés. Déroute silencieuse. Raccourci écrasant. Lente agonie des siècles.

Il est des jours sans dimension, sans réelle durée, sans étendue. Ils ne prolongent rien, ils n’aboutissent à rien, ils ne sont que le corps mou du temps, un débordement vain où les heures s’étirent comme si l’on remontait lentement un suaire sur tout ce qui nous parait être notre vie.

Robert, c’est lui qui m’accompagnait le jour des cendres. Des cendres de mon père. C’est lui qui conduisait le bateau. Ce bateau qu’ils avaient acheté ensemble, lui et mon père. Un bateau pour la pèche, un bateau pour les soupe de poisson, pour le vin rosé, les casses croûte, pour le bleu de la mer, et le soleil, et l’amitié. Un bateau qui restait au port, parce que mon père rendait tout impossible. Alors Robert, entretenait le bateau, l’astiquait, le préparait en espérant que l’amitié reprendrait le quart.

Nous étions tous les trois ce jour là. Mon père en cendre. Presque inoffensif dans son urne. Le temps était couvert sur le golf de Saint Raphaël. Robert pilotait avec gravité. Avec précision. Avec cette sorte de détermination puissante qu’il faut aux actes importants. Le visage fermé, les yeux sur la ligne d’horizon. Le reste c’est passé en silence. Il a arrêté le bateau, il fixait toujours le large, pudiquement il me laissait à mon œuvre. Et puis, il y a eut ce petit coup d vent. Ce petit coup de vent du destin. Ce petit coup de vent qui rabattit les cendres. J’en fus couvert. Le visage. La bouche. Le goût de ces cendres. Et puis les gestes pour m’épousseter, j’en avais partout. Il y en avait aussi sur le bateau. Du plat de la main je nettoyais. J’enlevais les dernières traces. Après je lui tapoté l’épaule. Il a remis les gaz. Droit devant. Tout les gaz. Le bateau a bondi, le vent froid de février nous glaçait. Il allait droit. Droit devant. Alors j’ai vu les larmes couler sur son visage. Il allait droit, il aurait voulu crever l’horizon. Et le bateau tapait sur les vagues. Et Robert était fidèle, même à son ami félon.

Nous sommes rentrés au pas. Lent retour vers la terre. Toujours en silence.

Et le bateau est resté au port. Et le bateau fut vendu. La messe fut dite.

Il y a dans ces temps de déficience, de défection, la sensation d’un décollement, comme une dislocation lente et acharnée. Une usure opiniâtre. L’assèchement lent du sang…

Ce que j’aimais chez cet homme c’était sa capacité à affronter ses peurs. Car il en était plein. Jamais je ne l’ai vu reculer, esquiver, il prenait ce qu’il y avait à prendre. Peur ou pas. Il disait ce qu’il avait à dire, de façon direct, mais avec humilité, souvent avec compassion, toujours avec générosité. Il ne s’est jamais renier, et je n’ai pas connaissance qu’il pu blesser quiconque. Non, il n’était pas parfait. Il essayait seulement d’être juste. Il savait ses imperfections. Mais il essayait. Comme un enfant têtu. Il essayait.

Il était devenu une ombre sans mémoire. Il était devenu un chaos. Il était devenu une terre brûlée. Sauvage et vaine. Il était devenu un vent fou, il n’était que le souvenir de ses souvenirs perdus. Qu’un ciel déchiré. De l’absence sur l’absence. Le clown triste d’une pauvre tragédie.

A la fin il n’y avait plus rien de lui, tout était parti, il ne restait que la trace de ses peurs, qu’il ne pouvait plus affronter, il ne restait que la forme de ses angoisses archaïques. Comme si la mort attendait, là, tapis dans cette lande ouverte, dans le désert aride de la débâcle.

Écrire ne sauve pas, tout au plus cela permet d’occuper le terrain, d’occuper la lande, et le désert. Écrire ne sauve pas, mais chaque mot est cette tension pour faire reculer le fatal, l’inévitable, et le rêve fou d’inventer un pays que la mort ne connaît pas, inventer ces lieux impossibles à trouver.

Écrire, c’est comme Robert, mettre les gaz à fond et vouloir trouer l’horizon. A chaque instant. Tenir serré les mots comme la manette des gaz, et jusqu’à faire exploser la parole, et si la langue tape, cogne, contre les vagues, il faut encore accélérer… je sais des bateau qui on pu décoller, je sais des bateaux qui deviennent des étoiles…

A bientôt Robert… par-delà les nuages….

Il y a des jours où la mémoire est veuve, comme si elle venait d’enterrer le dernier souvenir, et qu’elle se préparait aux noces macabres de l’oubli…

Franck.

20 juin 2006

L'heure myosotis....

C’est l’heure du myosotis et du bouton d’or, l’heure du chèvrefeuille et des langueurs du canal qui se faufile lentement dans les dernières heures du jour. Les bras des dieux pressent les restes de pulpes de la journée. Pressent l’orange du soleil dans cette rumeur de bleu, et le gémissement des fleurs qui s’étirent dans leurs ultimes exhalaisons. Et ce canal oublié, sans bateau, ce canal nu, dépeuplé, ce canal devenu inutile et beau, comme si sa beauté calme et tranquille n’était venue que bien après le départ des hommes et des bateaux. Etrange destin que celui des ouvrages humains quand ceux-ci s’affranchissent des volontés qui les ont crée. Désormais impraticable il a gagné en perfection ce qu’il a perdu en utilité. Alors ce sont les eaux myosotis, bouton d’or, chèvrefeuille qui s’allongent dans le soir étrennant les premières ombres et les premières senteurs d’étoiles. C’est l’heure où l’on est dans la plus grande distance de soi et pourtant au plus près, l’heure des louanges, l’heure des condensations, des allongements de l’âme. Marcher sur les bords du canal, à cette heure, c’est marcher avec application, presque avec précaution à la rencontre du rêve, en fouillant le silence, en le ciselant, en se laissant étourdir d’une réconciliation de l’espace et du temps, certes éphémère, mais essentielle. A l’endroit du coude le canal s’élargit, et juste là, sur la berge, une vieille chapelle, à l’angle des eaux, comme si celles-ci avaient fait un détour exprès. Simplement pour passer sous les vitraux pour les saluer et mélanger un court instant leurs ruissellements.
Instants du soir et des terres promises et du myosotis, du bouton d’or et du chèvrefeuille. L’heure où penser ne suffit pas puisque c’est le temps des constellations naissantes, c’est le temps de la voix, du murmure, de l’appel, où la lumière déboutonne peu à peu ses gloires. Les pensées se défont, se brisent, les raisonnements se cassent pour libérer enfin l’esprit, le désenvoûter de sa propre fascination. Alors marcher dans la délicatesse de cette suspension à fleur d’eau comme si c’était la première fois, ou comme si c’était la dernière. Ou alors la seule. Marcher dans cette lenteur sereine et attentive, comme lorsqu’on marche dans un livre pas à pas, page après page, cueillant et respirant chaque mots, et n’être que ce pas abandonné à lui-même, sans direction, hormis la fin des temps et l’effusion de phosphorescence qui l’accompagne. Marcher dans cette lenteur c’est marcher vers son amour avec élégance et pudeur, c’est passer entre les couleurs du soir et les reflets du canal sans défier le silence et le bouleversement des arômes. C’est accepter l’oubli et les brûlures de la mémoire et tenter d’agrandir l’espace entre la chair et l’os et faire entrer en soi l’immense par la porte du grave et du léger et du vulnérable et de l’infime. C’est déployer son corps dans le seul intervalle possible ou la danse et le chant peuvent surgir. Salut des heures pauvres, soulagement des douleurs dans cette convalescence du jour où le miracle s’insinue dans le tremblement des arbres, où la joie prend la forme d’une cabriole d’hirondelle dans un chahut de bleu volubile et une confusion de rouges exubérants. Il y a dans ce jour qui meurt la puissance d’un accroissement, une aggravation d’espérance qui s’appui sur l’engourdissement des eaux et sur l’effleurement des mains qui se joignent entrecroisant nos silences, comme le froissement des ajoncs pour appeler les dernières libellules, comme cette marche qui assemble le jour à la nuit, qui passe du clair au mystère, du chaud au fervent, du brûlant à l’intense.
C’est l’heure du myosotis et du bouton d’or, l’heure du chèvrefeuille et des langueurs du canal qui se faufile lentement dans les dernières heures du jour. C’est l’heure secourable, l’escale, l’heure rouge et violette, l’heure safran où les corps s’accoutument à leurs exactitudes, à cette verticalité qui les devance, devinant déjà les caresses, appelant déjà les saisissements, les exaltations. Mais c’est l’instant d’avant, celui qui prépare son élan, celui qui contient, celui qui rassemble, celui qui épouse, celui qui arrondi les minutes et qui aiguise chaque seconde. C’est un temps qui précède, c’est la marche lente et mesurée avant l’offrande des chairs, avant les fièvres lunaires. Il faut traverser l’heure myosotis et en sortir vainqueur et assez nu pour aborder sans crainte la convulsion des corps. Il faut traverser l’heure bouton d’or sans remord pour atteindre l’orée du désir sans effroi. Il faut traverser l’heure chèvrefeuille sans espoir pour inventer le geste unique qui enchevêtrera et son souffle et mon souffle, et son ventre et mon ventre, et sa voix et ma voix, et sa nuit et ma nuit…

Franck

2 avril 2006

Généalogie de l'ombre.....

Je suis un océan et j’ai perdu mes rives et rien ne me contient hormis l’inquiétude et le froid et la langueur des temps. Un océan à la dérive, en quête de ses marées, en quête d’un ciel pour mourir ou pour se reposer. Un océan rongé de sel, et bousculé de vagues éparpillées. Il y a dans mes eaux la trace des plaies et des fractures et mes eaux saignent, hors de toutes rives, sans horizon, sans appuis sur le ciel. Simplement le froid, et l’inquiétude. Et encore le froid. Un océan déjà crissant des glaces qui percent les molécules de la mémoire. Un effritement, une dislocation du sens.
Epuiser l’ombre pour nous rétablir dans la lumière, nous replacer dans nous-mêmes. Et nommer. Comment tu t’appelles ? Il n’y pas de réponse. Jamais. Déchirure peut-être.
Il faut se mettre d’accord avec ses images. Celles qui envahissent. Quand je dis lumière ici, c’est une image. Ombre, lumière ce sont des images. C’est vrai. Mais ce n’est pas réel. Réel au sens où je tape en ce moment sur le clavier. Les vérités et le réel ne font pas bon ménage. Souvent. Aujourd’hui je m’appel four, flamme. Ce sont les images qui sont là. .Peut-être enfer. Là devant. Avant toute pensée. Ce sont des images, elles sont vraies aujourd’hui, à cet instant elles viennent de faire un trou dans le réel. Ce trou, je l’appelle la déchirure. C’est pour cela que je n’ai pas vraiment de lieu. Ecrire est un lieu. Ecrire est une géographie. Une géographie perdue. Ma main, un itinéraire inconnu. J’ai des souvenirs et pas de mémoire. A la place ? La déchirure. Encore, et pour toujours.
Mes temps sont inconciliables et mes espaces ravagés.
Ecrire c’est tracer un pont entre les deux bords de la déchirure. Une suture. Unir le corps à… à quoi au fait…... Parfois c’est tomber de ce pont. Souvent.
Entre le vrai et le réel.

Comment tu t’appelles ? Mon prénom c’est Franck, mon nom c’est Nicolas, oui comme le prénom. Déjà la confusion. Le nom, c’est lui. LUI. Lui, le père, la cendre dans la bouche, lui la mort, lui la haine et le silence de glaive. Le prénom c’est moi. MOI. Moi la source, moi le fleuve incendié, le fleuve qui tend ses bras et son temps vers la mer. La mère ? Ne compliquons pas. Théâtre de marionnettes fantomatiques, où sur la scène, les morts sont plus présents que les vivants. D’ailleurs on est toujours le vivant d’un mort. Ils nous veillent. Ils écartent les chairs pour y passer leurs faces de squelette blanchâtres et nous monter leurs rires d’os. Cliquetis. Raclement. Craquement. Théâtre d’ombres osseuses. Le matin lorsqu’on est décillé des rêves et que le souvenir remonte comme un haut-le-cœur. Nausée de la mémoire où il n’y a rien à cracher. Jamais.

Aujourd’hui je m’appelle four, flamme, enfer peut-être. J’en suis les cendres.

Four. A la fin il s’arcboutait sur le rebord de four. La tête penchée. Recherchant un souffle qui le fuyait. Il avait beaucoup maigri. Mais il voulait continuer à faire son pain. Albert. Il s’appelait Albert. Il avait trente quatre ans et il épuisait ses dernières forces en face de son four. Dans la famille on ne parlait jamais d’Albert. On l’avait laissé, lui et sa tuberculose, appuyé à son four. Je n’ai vu que trois photos de lui. Il parait qu’on se ressemblait. Même mon père ne parlait pas de son père. Comme si on en voulait au mort d’être mort. Trois photos. Sur la première il est en uniforme de marin. Sur la deuxième il est en costume. La troisième est celle de son mariage. Avec Claire, ma grand-mère. Elle est assise et lui se tient debout. Droit. Sur les trois photos il a le même regard, la même expression. De grands yeux de poissons qui regardent hors du bocal. Sur aucune il ne sourit. Il a des lèvres épaisses et bien dessinées. Il n’est n’y beau, ni laid. Il semble étrange. Voilà, c’est le terme. Etrange. Etranger pour être plus précis. Sa mère n’a pas voulu qu’il fasse des études. Il essayait bien de lire en cachette quelques livres. Mais sa mère ne voulait pas dépenser d’argent pour ça. Alors tout jeune il sera au pétrin. Je ne sais même pas s’il avait eu un père. C’est la mère qui régentait. Qui comptait les sous. Elle les comptait souvent. Trop souvent pour être honnête. Alors il s’est engagé dans la marine. Il a fait le tour du monde. Et il est revenu à Limoges. Rue Jovion. A la boulangerie. Il a connu Claire. Il avait vingt-cinq ans, elle, elle en avait quinze. Ils se sont aimés en cachette. Entre deux fournées. Quand elle venait à la boulangerie c’est lui qui la servait. Et très vite elle fut enceinte. Alors ils se sont mariés. Lui il faisait le pain, elle, elle le vendait. Tout aurait pu durer ainsi indéfiniment. Jusqu’à la première toux. Albert n’avait pas le goût du bonheur.
« Claire, parles-moi de lui, comment il était Albert ? »
« Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Albert, c’était un silencieux, il ne parlait pas beaucoup. Et puis tu sais, avec la boulangerie….c’était pas une époque très facile…. »
« Mais tu l’aimais ? »
« Est-ce que tu crois qu’on avait le temps de se poser ces questions….. »
« Je suis sûr que toi, tu te les posais ces questions ».
« Albert….oui, on s’est aimé, mais en cachette, toujours en cachette. Même mariés… Albert il avait des voyages dans la tête et dans le cœur… il avait des poèmes dans la tête et dans le cœur…. Il n’était pas fait pour la boulange… J’étais jeune c’est vrai… mais tu sais, dans ma vie j’en ai vu des bonhommes…jamais des comme lui…. »
Claire dit ça, avec les larmes au bord des yeux. Pourtant, cela fait pas loin de cinquante ans qu’il est mort.
« Tu sais il était fortiche pour le feu, pour la température du four… Et puis jamais il ne ratait une fournée… Il aimait son pain, ça lui faisait presque dépit de le vendre... Lui, il l’aurait donné. Tu sais à Limoges entre les deux guerres c’était chaud… les ouvriers, ceux de la porcelaine et des chaussures avec les syndicats….ça rigolait pas. Tu sais qu’ils on tué des ouvriers….il ont chargés et ils ont tué… »
« Oui, mamie, je sais…. Albert. Parles-moi de lui »
« Tu me fatigues avec tes questions, qu’est-ce que tu veux savoir ? »
« Tout… tout, lui, papa, moi… »
« Ne me parle pas de ton père…. Et dire que je l’ai porté dans mon ventre cet indien !... dire que je l’ai porté dans l’odeur du pain, et des croissants, tu crois que ça a servit à quelque chose ? Dans la nuit je descendais avec mon gros ventre pour l’aider… lui faire du café… Tu sais quand il mettait notre pain au four, avec ses gestes rapides, sûrs, on aurait dit une danse. Les premiers pain qu’il plaçait dans le fond du four, j’avais l’impression que tout son corps allait y passer…Je le voyais faire en silence, il transpirait… il était beau… il faisait chaud, il faisait nuit et la première fournée craquait, le pain chantait, on savait qu’il allait être bon au chant, à la musique de la croûte sortie à peine du four…. Ah, ce four, c’est ça qui la tué… le chaud et froid… il était pas fait pour ça. Il l’aimait son four, son feu. Il s’en occupait de lui, ça tu peux le dire…. Plus que de moi…. »
« Tu exagères là… »
« Oui, on s’est aimé, mais c’était une autre époque, j’avais seize ans, un gamin et la boulangerie. Pourtant, quand il posait ses mains pleines de farine sur mes cuisse ou sur mes seins… »
« Attention mamie, tu dérapes… »
« Ah ah ! Je dérape…et tu dérapes pas, toi, des fois ?... Eh bien, je peux te dire qu’on en a fait devant le four… et pas qu’une fois !... dommage, il était triste, il ne savait pas dire pourquoi… il était triste, c’était dans son sang… à cause du lait de sa mère… cette garce ! Lui, il avait vu le monde… la nuit il me racontait, pendant que le pain dorait…les noirs, les jaunes, les café au lait…. Et l’océan… il parlait souvent de l’océan, des tempêtes, du ciel, des étoiles… il disait – quand je fais du pain j’y met tous mes souvenirs, c’est pour ça qu’il est bon mon pain, j’y met le bruit des vagues, la mousson, les sourires des filles- il disait ça pour me faire enrager. Il était timide. Alors le sourire des filles… tu vois ce que je veux dire…quand on s’est connu on était aussi niais l’un que l’autre… d’ailleurs t’as vu le résultat ?... ton père… »
« En fait, tes deux maris auront été marin, c’est une vocation chez toi… la marine, en plus à Limoges… tu aurais habité Brest ou Bordeaux…Mais Limoges, il faut le faire… non, je ne poserais pas la question… lequel des deux…. Parles-moi encore d’Albert. »
«  A la fin il faisait peine à voir…la tuberculose, plus des trucs qu’il avait aux poumons, peut-être la farine… et puis on pouvait pas fermer la boulangerie, tu comprends, c’était pas comme maintenant. Alors, je l’entendais tousser, en bas, devant son four. Il ne voulait pas vendre, il croyait que ça passerait. Eh bien, c’est pas passé ! c’est pas passer du tout même…. Ça l’a tué… presque d’un coup….Je me souvient de sa dernière fournée, comme si c’était hier. C’est lui qui avait pétri, c’est lui qui avait préparé tous les pains, tu sais, les gros pain, les tourtes…il toussait, il crachait… et puis ce four, j’avais l’impression qu’il lutait contre le feu, comme s’il défiait les enfers. Il avait beaucoup maigri, mais, même là, à l’article de la mort, ses gestes étaient beaux, harmonieux. Entre deux quintes. Quand tout fut finit, j’ai vu du sang sur son tricot blanc, du sang mélangé à de la farine, il me regardait en silence, ses yeux me parlaient. Tu comprends, il me disait plein de choses… c’est à ce moment là que j’ai su, que j’ai su vraiment. Il était pas fait pour ça… il avait des mains d’artiste. Mais surtout le cœur, et les rêves. Il était revenu mais quelque chose de lui était resté sur la mer. Je lui disais : Albert où tu es ? Il me souriait…..et répondait : au milieu du Pacifique…je le voyais à son regard qu’il était ailleurs… Pour le coup, il y aura été… ailleurs…. »

Je me revois devant la porte du crématorium avec le cercueil prêt à entrer. Avec ma tante nous avons eut l’autorisation de passer derrière, dans la coulisse. Il y a eut Albert, Jean et Franck. Et là Franck se prépare pour sa première fournée. Mon père revenait à son père dans une dernière fournée. Totalité des cycles. Emprise des symboles. Le livre se refermait dans la blancheur incandescente des flammes. Un corps qui appelait sa cendre. Un dieu qui réclamait son du.
Dieu ! que ton pain est étrange….
Et moi un piètre boulanger…
Epuiser l’ombre pour nous rétablir dans la lumière, nous replacer dans nous-mêmes. Et nommer. Comment tu t’appelles ? Il n’y pas de réponse. Jamais. Déchirure peut-être.

Franck

10 avril 2006

Rétraction.....

Les mots se lovent dans la courbure du temps, à l’endroit creux, là où les eaux se rassemblent, larges flaques de mémoires et d’oubli, comme un œil qui fixe le ciel, par défi, ou par négligence. Flaques qui s’accrochent encore à la terre mais qui savent le combat déjà perdu. Rétraction des eaux de la parole. Assèchement lent. Lent. Un chant qui s’épuise.
Il y a, juste après la moisson, comme une suspension, comme un temps mort, cela ressemble à une catastrophe, la terre se souvient des blés et les pleure. Il y a une souffrance, juste après. Et ça ne dure pas longtemps. Peut-être un grand soupir. Une affliction. La terre se souvient et pleure. Là aussi une rétraction. Il y avait un champ, il avait les blés, le vent glissait dans cette mer de soleil crissant. Après il n’y a plus rien, seulement un souvenir. Il y aura d’autre saisons, d’autres épis, mais là, juste après, c’est une tristesse.
Après le concerto, après la dernière note du violon, juste après qu’elle se soit apaisée, juste entre elle et le silence qui la suit, il y a comme un abîme, comme une chose qu’on ne pourra plus franchir, comme une fatalité. Ca ne dure pas, pourtant l’âme tremble. Un court instant. On sait que le cœur pourrait s’arrêter là. La musique persiste encore, elle n’est plus que son rêve et tout la fuit désormais. C’est comme une rétraction. La réduction immédiate de tout devenir. C’est un moment instable qui s’absorbe dans son propre effondrement. Comme le souffle du mourant.
Il y a un moment, où l’enfant, après du jeu, se suspend. Il s’arrête. Ca ne dure pas longtemps. Et son visage se voile, c’est comme si une aile passait sur ses yeux.  Il est saisi. Et brusquement il a tout oublié, le jeu, son nom, sa mère, son père. Il est entre deux mouvements, entre deux rires, peut-être entre deux vies. On sent qu’il pourrait disparaître brusquement, s’effacer de la lumière du jour. Cela ne dure pas. C’est comme un hoquet du temps. Comme s’il venait d’avaler sa propre ombre, comme si sa vie à venir était là, devant ces yeux, et qu’il devait décider. Et qu’un chagrin inconnu de lui pesait sur sa respiration. Juste après le jeu. Juste après le rire. Et c’est insupportable.
Comme cette femme qui se replie après l’amour, après les cris, après le sang de la jouissance. Elle se replie, comme si l’offrande avait épuisée plus que l’offrande, comme si l’amour avait épuisé plus que l’amour. Juste là, à ce moment précis d’après l’amour, ça ne dure pas longtemps. Et c’est une tristesse qui n’a pas de nom. Personne ne sait la nommer. Elle traverse comme le vol d’un oiseau, le corps et toute la vie déjà vécue. Ca ne dure pas. Mais c’est presque infini. Parce que rien ne peut dire cet instant. Cette fraction de temps. Car c’est un temps arraché, une chair arrachée où la mort s’insère, comme un grand soupir. Et cette femme pourrait pleurer, là, à ce moment précis, comme la terre après la moisson. Seulement pleurer.
Comme à cet instant du miroir où l’on ne se reconnaît pas, où nos traits se sont défaits. Ca ne dure pas, mais juste assez, pour qu’on ait le temps de lire dans ce visage inconnu toute la vacuité d’une vie, toute la vanité des désirs. Pour qu’on sache l’impossibilité du bonheur et la dérision de vouloir y croire encore. Et encore.
Ces instants sont des couloirs, les dieux les fréquentent, les anges aussi. Ils ne sont pas vraiment vécus. Ils sont impossibles à vivre. Ils renferment pourtant toute l’histoire du monde et celle des hommes. Ils sont des failles dans lesquelles se condense toute une tragédie.
Et c’est là, juste dans ces instants, juste dans l’endroits impossible des heures que l’écriture suinte. Juste là. Et c’est une tragédie. Ca pourrait être un bonheur. Mais c'est une tragédie. Et ça suite.

 

Il y a des moments, je vous l’assure, je voudrais être en enfer. Ca ne dure pas longtemps. Je voudrais y être pour ne plus avoir à l’attendre. C’est comme une rétraction. Un chant qui s’épuise.

Franck

7 avril 2006

Sahara......

La solitude saharienne est singulière. Surtout au lever du jour. Le soleil monte et semble dire : tu devras la gagner cette journée, tu devras en sortir vainqueur ou accepter ta défaite. Les aurores sont courtes et le soleil est dans sa simple évidence. Rien n’arrête ses rayons. La nuit s’efface comme si un dieu muni d’un chiffon nettoyait le ciel et la craie du matin. Et c’est le jour. J’ai toujours ressenti à cet instant une chute, presque un accablement. Comme si la lumière avait un poids, comme si l’on trébuchait dedans. Comme une fatalité. La solitude est totale. Elle vous désigne. Et le soleil l’éclaire encore un peu plus. Une solitude sans ombre. Crue. Nette. Incisive. Le Sahara ce n’est pas que des dunes exotiques, dans sa grande partie, il est plat. Sans rien pour accrocher le regard. Plat, vide. Immensément vide et plat. Avec des petits cailloux poser ici ou là, jamais très gros. Les milliers de kilomètres qui vous entourent sont identiques. Le même après le même. Le même aplati sur du même. C’est un lieu sans lieu. Le regard se perd sur l’horizon, fait un tour et vous revient à l’œil. Dans l’œil. A l’intérieur. Au fond de la tête. Dans toutes les fibres. Le matin, au lever du jour, c’est là qu’il faut croire, car tout ce que l’on verra au cours de la journée est là, quelque soit vos pas, quelque soit la direction. Tout est là, comme après une catastrophe. Ce n’est pas un début. Là, dans ce plat infini, c’est une fin. Plus exactement c’est un reste. Le matin au lever du jour on peut ressentir un accablement ou un découragement. Au sol, il n’y a pas de chemin, pas de talus, même nos pas ont du mal à froisser le sable. On est sans trace. On vient de nulle part. On ne va nulle part. On ne sait qu’être là, comme un reste, ou une méprise, ou un égarement. On ne peut que se rassembler encore plus pour offrir le moins possible de prise au destin, aux menaces, aux heures. Et rien ne nous sépare vraiment de ses petites pierres. Rien. Aucune raison ne tient ici, aucune intelligence, la plus subtile qui soit, ne résiste ici. La pensée s’effrite, s’émiette comme ce sable, là, sous nos pas. Hors tout. Le matin, au lever du jour, dans le Sahara africain, c’est un nouveau naufrage qu’il faudra vivre, sans noyade, sans vent, sans tempête. Mais un naufrage, avec cette peur d’étouffement par ce vide. Voilà étouffer de vide. Trop de rien. Saturation de néant. De silence. Car les paroles sont inutiles ici, puisque tout a été dit, et que se taire s’est encore pouvoir résister. Un peu. Hors tout. Hors de toute signification. La banalité des mots est indécente, déplacée, seul l’instinct, seul l’instinct et la prière peuvent regarder le soleil qui monte. Car il y a, dans chaque lever du jour, dans le Sahara plat et vide, comme une impression de sacrifice, et le goût du sang colle au palais. Le matin, dans le Sahara Africain on est à l’aube du monde, sans famille, sans parents, sans amis. Ici, il n’y a pas de possibilité de racines qui plongeraient vers une mémoire profitable, il n’y a pas de ramures qui monterait au ciel, dans l’espoir de nous sauver, puisqu’ici le ciel n’existe plus, ou si peu, et qu’on ne redoute même plus l’enfer puisqu’on y est, noyé dans ce débordement, dans cet excès d’abandon, de distance, de manque, d’infinité. Rien, aucune image, aucun poème, aucune musique n’est secourable, rien n’interrompt ce trait strident qui perce les chair, rien ne protège, ni la lucidité, ni le rêve, rien, hormis l’hébétude et l’entêtement. Même aimer n’a plus de sens. Car ici, aimer, n’en a jamais eu. Aimer qui ? Aimer quoi ? Car les chagrins sont morts au lever du jour, et les tumultes se calcinent, se sclérosent, et tout s’assèche, se parchemine. Au-delà de la mélancolie, au-delà des larmes et de la pitié, il y cette étendue plate que nul vent ne traverse, qu’aucun son ne fait vibrer, seul le battement du cœur, seul le gonflement des poumons, vous signale ce qui vous reste de vie. Et même cela c’est encore de l’orgueil. Car aimer, ici, n’a plus de sens, et l’élan du sang se resserre jusqu’à n’être qu’un point perdu dans les veines l’infime reste du passée ou de l’espérance.
La solitude saharienne est bien singulière, comme une guerre sans ennemi. Ni le cri ne peut la dire, ni la larme ne saurait où couler tant l’étendue effare l’œil. Et l’ocre sale du sable tapisse la vue, et l’âme est lisse comme l’indifférence. Etre le grain, être poussière, être la pierre, ou le ciel, n’être rien, infiniment rien, sans peur, sans désir, n’être que le pur mouvement qui doit se survivre. Et pas une parcelle de soi ne retient l’ombre. Que de la lumière, que de la lumière brûlante, pas un seul contre jour, pas un seul flottement de l’air, seul l’éclat brutal et sauvage du jour qui s’affirme contre votre souffle, contre votre vie. Il y a dans le jour qui se lève, dans le Sahara Africain, comme défi, et comme un déni. Ici, dans ce temps de l’aurore, aucune forme de peut naître, aucune danse ne peut s’exercer, aucun chant ne peut monter, seul l’instinct et la prière contestent l’inévitable. Seul le murmure contredit le silence, seul l’acquiescement rassemble assez de force pour conserver le vertical besoin d’exister.

Et renouveler le pacte tacite du sixième jour. Il y a, dans le jour qui se lève, dans le Sahara Africain un enjeu qui concerne la grâce, l’extraordinaire puissance de la grâce, celle qui épuise tout, qui précipite tout, la chair et le sang, et qui terrasse et ruine tout orgueil et toute vanité. Ici, et seulement ici, chaque être est au-delà du péché.
Les solitudes sahariennes sont bien singulières, car ce qui sauve le jour c’est le crépuscule et ce qui le sacre, c’est la nuit. Si la constance et l’obstination vous soutiennent jusqu’au bout du soleil, jusqu’au bout de l’immensité plate et vide, alors le crépuscule vous guidera vers la nuit. Car ici, c’est la nuit qui délivre, qui défend et souvent guérit. Car c’est la nuit, et la nuit seulement, une fois que le jour est vaincu, que l’œil et l’âme se reposent du vide et du néant. La nuit du désert est une nuit vivante, et est, et seulement ici, à taille humaine, à la taille des rêves et la certitude. La nuit dans le Sahara Africain, il y a comme une bataille gagnée, et le sang peut battre à nouveau. Dans les nuits du déserts il n’y a pas de fantôme, pas de spectre pour nous hanter, les étoiles sont là et chacune est un mot qui n’a pas été dit, est chacune est une femme aimée, et chacune bat la mesure du temps, et chacune est prière exhaussée, promesse à venir. La nuit, dans la lente respiration du ciel, le regard enfin borné par la multitude innombrable des étoiles tremblantes, on peut enfin pleurer et vivre, et même mourir devient possible.
La nuit est là, ardente, presque blanche, elle est belle et franche et charitable comme une miséricorde. Et c’est enfin le temps du chant, fragile et invincible…

Les solitudes sahariennes sont singulières…
Ainsi de l’écriture et de sa solitude comme seule maison…..
Franck

23 mars 2006

Parler est difficile....

Parler de nous est une chose difficile puisque nous sommes sur cet étrange fil. En équilibre. Entre nos vies défaites, entre espoir et fatalité. Et puisqu’il nous faut arracher aussi bien la tragédie que le triste ou le sérieux. Et que nos jardins sont encombrés. Enlianés dans l’enchevêtrement de nos actes désemparés, et de nos rêves usés, parce qu’ils ont trop servi. Encombrés par l’amoncèlement de nos amours anciennes inachevées, inachevables. Et puisque les jours ont enseveli les jours, et que les nuits ont  obstrué les jours, et que même les saisons ont étouffé les jours. Alors parler de nous est une chose difficile. Puisqu’il nous faut gratter la terre de nos échecs et exhumer à nouveau au soleil chacun de os blanchis, ces os lourds de nos errances et pourtant si fragiles. Si cassables. Il nous faut retrouver maintenant la pudeur et la vertu de nos temps d’adolescence, il faut réinventer le pur, le simple, il faut chercher ce qui reste en nous d’inaltéré, de cristallin. L’enfant. Le pèlerin. Il faut aller chercher la larme qui se refuse.
L’infime. Le vulnérable. Le point. L’unique point de résistance. Celui qui rassemble et totalise. Celui par lequel l’axe du ciel jailli, à l’aplomb du soleil. Il suffit de prendre la nuit en abscisse et le ciel en ordonnée, les deux tendent vers l’infini bien sûr,  alors les étoiles s’allument, il n’y a plus qu’à joindre chaque lueur de cet espace et d’en faire la courbe exponentielle, au bout se trouve la charnière du cœur à ouvrir. Pour vérifier que les calculs sont justes, vous dessinez une croix celle qui vous crucifie, en ordonnée vous placez l’amour et en abscisse l’attente, si ça saigne c’est normal, vous devez voir apparaître une myriade de points, ce sont les heures de votre vie, vous les additionnez, puis, il ne reste plu qu’à diviser par de nombre d’or, si vous n’avez pas le nombre d’or près de vous vous pouvez prendre le nombre de platine, ou de mercure, cela ne fausse pas les calculs. Vous pouvez même utiliser une agate, une topaze, un petit caillou, ou simplement un rêve d’enfant.

D’abord renoncer à ne plus renoncer. Et pour commencer, abandonner. Partir du point vernal. De l’articulation des saisons. Il faut se mettre dans l’embrasure du jour et de la nuit, à cet endroit du clivage de la lumière, à cette place de la coupure, où l’âme se décolle de nos mythes. Avec l’incision du rêve. Et en accepter le sang.

Car le temps s’approche de nous, avec sa lenteur, ces à-coups. Et nos os tremblent un peu.

Alors parler de nous c’est difficile, ça serait parler de l’attente et de cette tension des nerfs, ça serait parler de la nudité tout contre la nudité. Ca serait dire nos bouches et leurs murmures de nuit, et leurs soupirs humides, et les caresses brûlantes dans l’exaltation de la découverte. Ca serait dire la faim et la soif et la fièvre rouge de l’offrande,  et la sueur des sexes contre les sexes. Ca serait dire tes eaux et mon navire et la tempête qui brasse nos gestes et l’effleurement des lèvres sur ton ventre et cette traversée profonde au cœur de nos désirs, de nos appels. Tu comprends, ça serait dire l’obscur pour en faire la lumière et appeler Satan pour nous encourager. Ca serait ne plus se connaître et pourtant se connaître à jamais. Ca serait dire la blancheur de ta peau et les couleurs d’orange de ton sexe qui se déploie, et l’enlacement de tes hanches et la poussée des muscles et le serrement de nos cuisses. Ca serait dire ta langue comme un tison ardant sur mes terres secrètes. Ca serait dire les morsures et les écartements et le vertige et les secousses et la charge. Ca serait dire le cercle de feu que le compas de tes cuisses ouvertes dessinerait sur les murs de la chambre. Parler de nous, ça serait dire l’essoufflement de la course batailleuse de nos mains, nos mains voraces dévorant nos chairs offertes, nos chairs béantes, nos chairs promesses. Parler de nous, ça serait dire l’épuisement et le triomphe après nos pénitences et la consolation après les jouissances et l’enchantement d’un temps nouveau. Pour parler de nous il faudrait oublier nos dignités, nos élégances pour inventer, une fois de plus, la grâce et l’harmonie…
Que ta bouche soit le brasier et que ton ventre soit la fournaise, brûle !…. brûle !…. soit l’incendie !… brûle-moi !…anéantis-moi…. !
Franck

11 mars 2006

Je serai....

Seule la lumière des mots est subversive. Ainsi le poète.
Seul le silence est subversif. Ainsi l’homme en prière.
Seul l’acte sorti de l’arc de l’amour est subversif. Ainsi l’amoureuse. Ainsi l’amoureux.
Tout le reste est bruit, vacarme. Danse du ventre. Agitation.
Ma marche vers toi est subversive puisque je dois gagner en lumière, puisque je dois accueillir un silence grand comme un océan, puisque je dois tirer si fort sur un arc si dur. Ma marche vers toi est une révolution, une longue marche à travers toutes les murailles de Chine.
Je suis en marche. Parti tôt. Car c’est mon plus long voyage. Le plus dangereux. Ici, point de lions, de forêt, de brigands. Ici, point de montagne infranchissable, point de ravin. Ici, ce ne sont pas les kilomètres qui usent et fatiguent, c’est la mémoire. Car c’est mon plus long voyage. Le plus dangereux. Ici point de villes obscures, point de Sodome, point de Gomorrhe. Non, ici le seul danger ne peut venir que de moi. Et mes seuls compagnons sont les mots. Ceux que je trouve avec tant de difficultés sur mes talus arides et rocailleux. Les mots. Mes mots. Que je traîne, ou qui me traînent selon la pente du soleil.
Je suis en marche. Je viens. Et je viens à moi à moi-même. Et je viens à toi en revenant des morts. Nu. Tirant sur le souffle de ma parole. Je viens en perçant mes orages, en trouant mes ténèbres. Je viens envers et contre le temps, envers et contre l’espace qui nous sépare. A rebours. A rebours du désir et contre les évidences. Je n’ai que des couleurs pour me guider vers toi, je n’ai que des musiques pour me porter, mais c’est suffisant. Tout le reste n’est que bruit, vacarme. Danse du ventre. Agitation.

Je n’ai que ma pauvreté pour toi, mais tu sais, je l’ai chèrement gagné. N’est pas pauvre et nu qui veut. Car il ne s’agit pas de se dépoitrailler pour être nu. La nudité de soi se gagne les yeux baissés, dans le silence et l’abandon, elle se gagne dans l’offrande faite au jour, elle se gagne dans l’épuisement des forces, dans le crépuscule. Elle se gagne à la flamme d’une bougie. Elle se gagne dans le recommencement après la chute. Et dans les tremblements. Et dans l’effondrement. Pour être nu il faut abandonner toutes ses guerres, toutes ses colères, s’être vidé dix fois de son sang, et avoir éprouvé ses propres larmes sans honte, sans remords. Être nu c’est le privilège des rois, des seigneurs sans royaumes, des chevalier à la triste figure. Être nu c’est ne plus attendre des autres, et être patient de soi, c’est appeler l’absence, la reconnaître et l’aimer d’un seul regard. Etre nu c’est accueillir la peur sans peur. Voilà, être nu et pauvre c’est brûler avec une infinie compassion, une infinie constance, avec l’opiniâtreté d’un laboureur et la fidélité de l’enfant à sa mère.

Serais-je assez digne pour te faire ce cadeau ? Serais-je assez fort et puissant pour le porter jusqu’à toi ?

Franck

8 mars 2006

Comme un soleil à naître.....

Nous sommes restés dans la présence l’un de l’autre. A frôler nos vies. Comme une brise ridant à peine la surface d’un lac. Juste rester dans ce frémissement de cette présence à l’autre. Les pas du cœur encore hésitant. Comme si nous traversions ces journées sur un fil. Un fil tendu entre le jour et la nuit. Entre la mort et la vie. Deux journées à chercher maladroitement notre place dans la lumière, sans vraiment la trouver, mais pourtant être au chaud lové dans la présence de l’autre. Et apprivoiser la lenteur en se faufilant entre les tic-tacs de la pendule. Gestes lents. Paroles lentes. Sur le fil d’une lame étroite. Se guider l’un l’autre à nos regards. Même dans la pénombre du soir. Avec nos voix qui dansent sur les ombres rouges du feu de cheminée. Temps de l’ombre où l’âme craque comme du bois sec. Lente traversée du jour fendu en deux par l’étrave d’un navire silencieux. Juste le glissement des regards dans le froissement des eaux au repos. Temps rouge et or du feu calme qui crépite. Lui aussi avec lenteur. Rouge et or de la voix et de l’ombre fragile qui nimbe nos visages pour les cacher encore un peu d’un voile de pudeur et révéler la seule présence de l’autre à l’autre.
Je suis à l’étale. Tout à reflué. Je suis au plus loin des terres dans le repli des eaux. Epuisé d’une puissante marée. Je suis à l’étale et pourtant traversé de sa seule présence à elle. C’est une nuit d’ombre et de silence. Une nuit calme et lente. Elle est là. Les yeux irisés d’attente paisible. Le temps n’est plus aux tempêtes. Nous n’avons rien convenu. Mais nous sommes d’accord ensemble, il faut éviter les rochers, la cote, et ses écueils. Il ne faut pas que nos peaux se touchent. Il faut recommencer à se connaître avec lenteur. D’abord avec le regard. Et la distance. D’abord la présence. Etre là. L’un en face de l’autre, et approfondir les ombres et accepter la lenteur et nos corps qui se voilent dans le soir. Et si la lame des couteaux griffe encore le sable, si la lame fait encore saigner les nos vieilles blessures, c’est que le sang noir doit nous abandonner. Encore. C’est qu’il en reste. Encore. Et qu’il faut saigner. Encore.

Il y a une grâce dans cette distance. Comme dans la danse, pour alléger le poids des peaux, des chairs. Il y a une grâce dans cette lenteur. Ralenti d’une éclosion. Déplier un à un les pétales qui recouvre les blessures. Dans ce temps métronome. Ce temps d’usure tendre. Il y a une grâce dans cette préparation à la joie. Chaque pétale déploie sa main dans l’ombre rouge qui nous sépare. Rouge et or. Brûlure lente de l’instant. Comme dans ces tableaux de maîtres où la flamme surgit de la nuit pour accompagner la prière d’une vierge sur les yeux de l’enfant endormi. Toile rouge et or et noir comme si les ténèbres rajoutaient de la force à la lumière pauvre et tremblante d’une bougie. Offrande du feu et du silence grave. Temps d’écoulement du temps. Temps suspendu à sa propre lenteur. Temps qui s’écoute lui-même, qui s’attend lui-même. Il y a une grâce à entendre nos paroles se consumer dans leurs murmures. C’est le temps des patiences et de l’étale. Et du recueillement. Et de l’offrande grave et simple dans la juste mesure de ce temps qui s’épanche lent et tendre. De ce temps fragile et doux. Caresse avant la caresse. Esquisse de la caresse. Esquisse des gestes retenus, des gestes posés sur nos souffles. Danse de silences et d’apprivoisement. Obéissance tacite à la lenteur, à la distance. A la présence.
Il y a une grâce dans ce désir à rebours, dans son enroulement, comme une vague à l’envers/ Il y a une grâce dans ces volutes de temps torsadé de pénombre. Méandres rouge et or.

 

 

Rien de nos questions n’est là.
Rien de nos peurs n’est là.
Rien de nos demandes, n’est là.
Ou plutôt, si. Tout est là. Là, au repos, calfeutré dans le silence et la lenteur. Tout est là, désarmé, rassuré. Consolé.
Tous deux, arrondis par une coquille de lumière. Ajustés à la seule présence de l’autre.

Comme dans un œuf protégeant son jaune.
Son jaune, rouge et or comme un soleil à naître.

Franck

19 février 2006

La Dune.....

Elle m’a dit, c’est bizarre tes textes maintenant, on dirait qu’ils disent le contraire. Le contraire de ceux d’avant. Avant, tu allais vers un au-delà, tu tentais de franchir la barrière de l’impossible. Aujourd’hui, ils sont tout en concentration, en retour vers un centre.
Avant. Il y des siècles. Presque deux mois. Presque deux vies.
Avant, l’autre n’existait pas. Il n’était que l’émanation d’un fantasme, d’un désir dévoyé, la sensation d’une boursouflure qui grossi et se nourrit que d’elle-même. La sensation exaltante de combler un espace infini par la magie d’un mot, d’une phrase. Boursouflure du rêve, avec ces images d’un impossible devenu accessible. Magie de l’instant qui efface d’un seul coup l’espace et le temps. Sans limite. Comme si la marée visait un au-delà des terres. Une marée sans rivage pour pouvoir l’accueillir Avant l’autre n’était que l’image de l’autre. Ce n’était qu’un jeu de reflet, la trace prégnante d’un désir vain. Vaste champ de miroirs où les images cascadent les unes dans les autres, s’entrechoquent et ricochent sur un imaginaire blessé par ses propres blessures. Imaginaire de lambeaux ou de bandes Velpeau, bandelettes d’irréels qui cachent des plaies bien réelles. Le fantasme c’est l’océan sous la mer. Sous la mère diraient certains. Sans doute. Il y a là, un jeu avec la mort. Un je avec la mort. Toujours avec le fantasme. Puisqu’il est question, au bout du compte, d’un anéantissement. Puisqu’il s’agit que l’on perde. Il est attirant, comme le chant des sirènes. Qui voulaient tuer l’élan désirant des argonautes. On est autiste et on ne le sait pas. Un autiste qui serait hors de lui-même, hors d’atteinte de lui, et qui ne pourrait plus rentrer dans sa maison. Le chant qu’on entend, celui qui nous guide, nous vient de l’intérieur. Car l’autre n’existe pas. Même s’il a l’apparence d’un ange, il n’existe pas. Les anges n’existent pas. On le sait, tout le monde le sait. Et pourtant, on veut croire parce que on a besoin d’un signe. On a besoin que le monde nous réponde à cet endroit de l’impossible. A cet endroit de l’insensé.
Mais le monde se tait. On le sait depuis la nuit des temps.
Le monde se tait. Il nous tait.

J’ai dix-neuf ans. Je suis au milieu du Sahara. Je l’ai tellement voulu ce désert, je lai tellement rêvé. Des nuits entières penché en silence sur des cartes à fabriquer des itinéraires. Avec tous ces noms de pays des mille et une nuit. Je suis au milieu des sables de la planète, dans ce lieu du vide, dans ce lieu du rien. Mer de dune inerte, houle figée dans l’instant minéral et brûlant. Sable poussière, comme nos vies, comme nos mots, qui effritent leurs lettres et leurs sons dans la véhémence des amours inachevables. Poussières. Dans un infini indifférent. Silence des sables infinis.
Je suis sur la dune. La plus haute, la plus belle, la plus vierge. Lisse et ocrée, avec cette ondulation impossible à décrire. Nette et tranchante, et à la fois si fragile. Océan de poussières orangé ou seul le soleil et vent peuvent prendre place et naviguer des heures avec ce mutisme de lame de couteau. Effilement des crêtes où les ombres affinent toujours plus les bords coupant du regard. Je suis assis les yeux calcinés de vide et les mains enfouies dans le sable, à la recherche d’une sensation. Qui ne vient pas. Je me cherche sous le sable et je ne me trouve pas. Je suis brusquement devenu insaisissable. Je devient poussière et aussi vide que le désert. C’est à ce moment là que ça déferle. Une immense tristesse. Elle vient de nulle part. A moins qu’elle ne vienne juste de cette émotion de matière du sable sous mes doigts. De ce contact vrai. Dans lequel chutent des années de rêveries.
Je suis là où je voulais être et pourtant tout s’effondre à l’intérieur. C’est un lent et long glissement. Je regarde la magie qui m’entoure et je sens cette vague de mélancolie froide m’envahir. Depuis toujours c’est la même. Après ça sera encore la même. Je ne suis plus dans le paysage, j’en suis décollé. J’ai appelé ça l’exil. C’est la première fois où je l’ai ressenti de cette façon, aussi clairement. Assis sur la dune, la plus haute, la plus belle, la plus vierge. J’essaye de parler, je m’en souviens. A qui ? Parler au milieu des sables est une expérience incongrue. Les mots n’adhèrent pas à l’air. Ils semblent tomber en poussière pour se mélanger au sable, au sable, au sable…Ici, la parole est vaine, tout réclame des actes, du faire, de l’agir, du vivre, du survivre et je me sens écrasé entre mon rêve et la réalité. Je ne sais plus ce que je suis venir faire ici. L’émiettement. J’ai voulu cet instant et maintenant qu’il est là, tout s’effondre….

Elle m’a dit : pour la première fois, j’ai quelqu‘un en face de moi. En fait, on est l’un en face de l’autre. Cet autre là, existe, et c’est nouveau. C’est la première fois pour moi aussi. Je sais que là, il n’y a pas de fantasme, j’en ai fait déjà la traversée. On est en face l’un de l’autre. C’est pourquoi mon écriture se retourne comme la peau d’un lapin écorché. Je ne dis pas le contraire, je dis simplement l’envers.
L’envers d’Avant.
J’en suis au plus vif, au plus sanglant de la peau des mots.
Depuis quelques jours l’autre existe. Un vrai autre. Un, qui se trouve en face de moi.
Et ça change tout.
Le fantasme peut s’arrêter.
Et le rêve et la vie peuvent commencer.
Il y a de la douleur dans le décilement. Mais pas seulement. Il y a comme une mise en mouvement. Une remise en route. Au départ c’est lent et lourd. C’est pesant. On vient de si loin.

Je suis sur la dune et le chemin sera long, mes pas s’enfoncent dans le sable. Je ne sais pas où ils me mènent, mais je sais que quelque chose de pur et d’inaliénable grandi dans ma chair. La lente montée d’un désir.

Comme une fleur inexorable.

Et l’aube, enfin, peut se lever.

Franck

14 février 2006

... C'est un point d'infini.....

Le texte devient une urne. Les mots y tombent et s’y rassemblent pour raconter une autre histoire. Une urne dégoulinant de cendres. Poussière de vie brûlée. Calcinée. Une autre histoire. La même, mais pourtant si différente. La même. Une vie dans la vie. De l’eau sur de l’eau. Du temps sur du temps. Du désespoir sur nos larmes. Une vie vécue à l’intérieure de notre vie. En cachette de notre vie.  Une vie puissante et inconnue de nous. Une vie silencieuse et brutale, et cruelle. Savage. Quelque chose est à l’œuvre et s’oppose. S’oppose à nous et pourtant nous déploie. Et se dresse. Implacablement se dresse. Marionnette. Et seuls les mots de cendres la dise cette vie de nous vécue, cette vie par nous vécue. Le texte raconte derrière le vacarme des sons, une autre histoire. La notre. La vraie. Celle qui ne se dit pas. Celle qui se déroule derrière nos gestes, celle qui tapisse les murs de nos pensées colorant d’étrange façon les heures, les jours, les saisons. Les mots tombent au fond de l’urne funéraire du sens. Dans le vrac de notre existence. Dans l’indécence de leurs postures obscènes. Texte bribes. En morceaux. En éclats. Je voudrais brûler les cendres. Mais elle ne brûle plus. Elles sont froides ou tièdes. Ce sont des cendres. Les cendres ne brûlent pas. Eclats poudreux d’un reste d’incendie. Le texte raconte autre chose et je ne sais pas quoi. Il faudrait tout ressortir, tout étaler, là. Devant moi, les yeux ouverts, dans l’ombre et le silence. Vider la vie consumée, calcinée. Il faudrait tout étaler pour interroger à nouveau, interroger sans cesse l’autre histoire, l’autre vie. Dans le silence. Et épeler chaque mot comme si nous renommions chaque objet de la création, comme si nous appelions chaque objet, chaque visage. Longue litanie. Mes mots me parlent et je ne les entends pas. Ils disent, mais je ne comprends pas. J’ai beau les mâcher, les réduire, je n’en trouve pas la saveur. Le texte me sait, mais il me tait, il me nie. Et plus j’écris, plus je me sépare, plus je m’éloigne. Du centre. Du sens. Je sais, qu’il me sait. Même devant moi, les yeux ouverts, le thorax ouvert, je ne vois rien, je ne sens rien. Hormis le déchirant passage de la parole sur les parois du corps, comme un glacier raclant la roche. Et la glace passe gardant son mystère, sa langueur et son effroyable silence.
Cherche-t-on, le secret dévoilé ou la rémission ? Que vaut-il mieux, l’aveu ou la miséricorde ? Ou rien de tout cela. Ou tout à la fois.
L’urne des mots est un tribunal silencieux, tout nous dénonce et rien ne nous nomme.

Chaque mot possède deux couleurs, deux sons, deux sens, deux poids, deux destins. Chaque mot porte en son sein un morceau de vie et une part de mort. Chaque mot est à la fois un cri et un murmure. Chaque mot nous attache et aussi nous délie. Chaque mot est son propre contraire, il nous appelle et nous dénie, il nous frappe et nous caresse. Chaque mot nous dit pour mieux nous trahir, il nous espère pour mieux nous désespérer. Il nous accompagne pour mieux nous perdre et nous séduit pour mieux nous tromper. Le sang des mots est noir tout chargé de cendre qu’il est. C’est le poids des faiblesses qui lui donne cette couleur. Et les mots nous accusent sans nous dénoncer. Et ils nous désignent sans nous révéler.
Pourtant chaque mot renferme un silence. Le cœur de la brûlure recèle un silence intact. C’est un point minuscule, plus petit qu’un diamant. Chaque mot est percé d’un silence, c’est pour cela que l’on ne s’entend pas et encore moins les autres.
Chaque mot, comme chaque vie, est percé d’un silence, c’est par là que passent les constellations et les météores, c’est l’endroit de la parole qui ne peut être lésé, le seul endroit qui échappe à l’urne et aux cendres.
C’est un point d’infini brodé au cœur du mot.

Franck

13 février 2006

....à l’heure exacte de nous-mêmes.....

Il y a un moment où les peaux se rencontrent. Il y a un endroit du jour qui fait comme un vertige. Où la lumière s’absorbe. On est dans l’absence de soi. Dans le silence de sa raison. Juste dans le vertige des peaux, des corps. Des souffles. Comme si l’on versait vers une fatalité ou que le réel s’accordéonait dans la stridence d’une harmonie désaccordée. Le soufflet de l’instrument s’écrase sur lui-même comme deux corps qui se rejoignent. Avec le souffle et cette respiration de fin du monde. Et cette aspiration qui brûle les entrailles. Précipitation des gestes qui cherchent l’octave, d’une symphonie inachevable. Suspension. Temps d’urgence suspendue. Accrochée aux quatre clous du destin. Juste un vertige. Quand la chair se frotte contre la chair. Juste à l’endroit du désir. Et l’abandon qui cascade et ricoche sur tous les os. Il y a des heures à angles droits. Qui sonnent dans l’aigu. Un temps qui sacre d’un poids trop lourd les battements du cœur. Comme si le passé accourait telle une meute affamée, se partager la dépouille d’un présent qui se terre entre deux caresses maladroites. Temps des proies où les ombres se lèvent en même temps et courent en tous sens dans la maison du cœur ouverte à touts les vents, la maison que vous venez de déserter. C’est un moment vent, de tempêtes, c’est un moment de landes, qui appelle au grand rassemblement de nos fantômes silencieux, qui passent et repassent entre la paupière et l’œil, juste derrière le regard. 

De quel amour es-tu, mon amour ? D’où vient ce vent qui brasse nos chairs ? D’où viennent l’attente et ce dénouement qui s’effondre ? Comme les cartes de ce château….

D’où vient cette mort étrange qui ricane dans un coin attendant son tour pour se repaitre des rêves perdus et des pleurs venu avec le crépuscule ?

C’est bien au cœur de cet effondrement qu’il faudra se relever. C’est bien ce mur de plomb qu’il faudra traverser. Il faudra bien que nos caresses et nos baisers traversent enfin la muraille. Même s’il faut des larmes. Surtout s’il faut des larmes. C’est bien de là que nous partons. Du plus loin. Si près et pourtant si loin de nos propres corps, comme si nous avions déserté l’espace d’un vertige, notre âme, comme si nous étions sortis de nous-mêmes en claquant la porte. Il nous faudra bien revenir. Et sonner à l’heure exacte de nous-mêmes.

Je n’ai pas peur d’avoir peur. Je n’ai pas mal d’avoir mal.

Franck

1 juin 2005

Un jour...

Aujourd’hui je fais une pose. Je change de lieu. Quelques jours à la campagne. Bien sûr j’emporte avec moi mon clavier d’écriture.

En ce moment j’ai envie d’être amoureux. Cela arrive par bouffées. De longues et profondes bouffées. Cela vient sans doute des mes écrits sur ce blog.

Et puis désormais, mon Ange vole de ses propres ailes et son envol a laissé une grande place. Toujours la même histoire du plein ou du vide, du lourd ou du léger, de la pesanteur ou de la grâce, des mots ou du silence.

En ce moment je me sens remplit de ce vide accueillant. Tous mes vides ne le sont pas. Accueillant comme si l’on avait tiré les rebords de l’âme pour l’agrandir. C’est mon Ange qui a fait tout cet effort. Il fallait quelqu’un de puissant. Elle l’est.

Aimer c’est faire le ménage en grand. Non, je devrais dire, avant de pouvoir aimer, il faut faire le ménage en grand. On ouvre la fenêtre, on fait des courants d’air et on nettoie à grands coups de balai. Trop souvent ce lessivage se fait dans une maison trop encombrée, alors on se cogne à la mémoire, on renverse des souvenirs ; dans l’agitation, la poussière des heures perdues vole en tous sens et retombe juste après votre passage.

Ecrire, cela sert à faire ce grand ménage, chaque mot emporte avec lui l’ombre des jours et des saisons. On croit s’appauvrir mais c’est le contraire qui arrive. Un jour je serais cathédrale, la main tendue et le cœur au bout du sang.

Franck.

24 mai 2005

Biographie farfelue.....

Il y a quelques année j’avais commencé un travail sur Malraux. Sans doute était-il trop ambitieux pour moi, il ne fut jamais terminé. J’avais dans l’idée de montrer comment les mythes existe en nous, comment il s’exprime à travers nos vie, nos actes et nos créations souvent à notre insu. J’avais lu Malraux, et j’avais aimé, et souvent j’étais frappé par la difficulté des commentateurs, des biographes à rendre compte d’une existence. En ce qui concerne Malraux, cet homme innombrable, la tache était encore plus difficile, chaque spécialiste se sentait obligé de découper l’homme et l’oeuvre comme un saucisson. Je n’ai jamais lu ou entendu quelque chose sur Malraux qui rende compte de l’unité de l’homme et de l’œuvre, aucun lien, aucune trajectoire, aucune unité. La facilité consiste donc à découper : le politique, le romancier, l’amateur d’art, le ministre, le dandy, l’inspiré etc….

Comment rendre compte d’une existence, comment en trouver l’âme. Sommes-nous une chronologie, est-ce plutôt que nos vies convergent, ou alors, rayonnent-elle, ou les trois à la fois ? Qui sommes-nous, nos actes, nos pensées, nos rêves, nos secrets ? Sommes-nous plus dans nos paroles ? Ou est-ce que ce sont nos silences qui nous révèle le plus ? Est-ce nos amours, ou nos détestations ?

C’est quoi mon centre ? C’est quoi mon lieu ? C’est quoi ma maison de vie ? C’est quoi ma maison de mort ?

Je voulais montrer en prenant Malraux comme exemple une façon de trouver une unité, un sens à une vie.
Je ne vais pas décrire ici tout le détail. Je l’ai dis, je m’intéresse à l’astrologie, donc aussi aux mythes. J’en parle de temps à autre ici, des mythes. Et je ne suis pas sûr que ce soit les textes qui plaisent le plus.

Je suis parti du thème astrologique de Malraux. Les éléments dominants du thème : le Scorpion (son signe de naissance), le Bélier, (son signe ascendant), Uranus (sa planète dominante) le Sagittaire (qui accueille trois planètes) m’ont désigné les mythes qui correspondent. Bien sur j’ai choisi parfois entre certains. Le Scorpion m’a donne le mythe d’Orphée, Le Bélier celui de Jason, Uranus celui de Prométhée et le Sagittaire celui de du Centaure Chiron.

La deuxième étape consistait à aller repérer dans la vie et dans l’œuvre la présence de ces mythes. Avec un artiste c’est toujours plus facile.

Enfin il restait à monter comment ces mythes s’articulaient entre eux.
Jason : La Voie Royale, Les Conquérants
Prométhée : La Condition Humaine, l’Espoir
Orphée : La Métamorphoses des dieux, Lazare, les Antimémoires
Chiron : L’homme précaire.

Il serait trop long ici de développer. Mais croyez-moi j’ai fait des découvertes saisissantes. Et au bout du compte tout s’articulait à merveille. Jusqu’au ciel de sa morts qui semblait répondre à sa vie.

Cette expérience c’est arrêtée en route. Des événements dans mon existence m’ont empêchés de mener à son terme cette étude. Depuis je n’ai jamais pu m’y remettre, elle reste là en jachère… Bref.

Il ne me reste qu’une chose : un petit portrait de Malraux. Quelques lignes. Inconvenantes, iconoclastes. Et si ce Malraux était plus vrai que des tonnes de biographie….

Il était une fois
un petit enfant qui marchait lentement au cœur d’une forêt trop sombre les yeux écarquillés sur l’ écran noir de la nuit.
Il était une fois un petit enfant qui pour oublier sa peur semblait psalmodier de mystérieuses incantations.
Il ne chantait pas,
il parlait seulement.
Il parlait aux arbres, aux bêtes tapis dans l’obscurité,
il parlait aux ténèbres.
Il parlait et tout semblait se transformer autour de lui.
La nuit se faisait moins menaçante.
Une lumière de lune nimbait sa frêle silhouette, une lumière qui vibrait au seul son de sa voix.
Il était une fois un petit enfant dont les mots fascinaient les monstres autant que la peur elle-même.
Il était une fois un petit enfant qui parla, qui parla et ne s’arrêta plus. Son chant sortait d’une sombre forêt, il semblait lire les mystères et décrypter les cieux, il parlait de la mort, il parlait à la mort et d’un pays encore plus loin que la mort.

Franck.

20 mai 2005

Prométhée....

C’est l’histoire de Prométhée. Une partie de l’histoire. Après la jeunesse, après les folies, après les blagues, après le feu, après son frère, après Pandore. C’est la partie la plus longue de sa vie. La partie christique, celle que je préfère, parce que je m’y reconnais. Le rocher, l’aigle, le froid et les siècles immobiles. C’est un morceau de son histoire, un morceau de la mienne, de la votre peut-être. Il y a toujours (presque toujours) un temps dans la vie où l’on est enchaîné sur un rocher. La chair et l’âme prise dans la trivialité des heures, des jours…

" …Je ne sais plus… je ne sais plus depuis combien de jours, combien de nuits je suis là, planté, cloué, enchaîné à ce rocher…. je ne sais plus…

Ma mémoire me fait mal, mes yeux s’effarent dans cette nuit du Caucase, cette nuit du bout du monde. Mon âme s’abîme, tout ceci est trop dur, trop vain, ce cauchemar ne cessera donc jamais ? …

J’aimerais, enfin, m’oublier dans un sommeil lointain, m’évaporer ou me dissoudre, m’en aller sur la pointe des pieds loin de ces chaînes, partir sans effrayer les ombres. Peu à peu mon cœur s’est fané, flétri, recroquevillé dans un chagrin d’une douleur infinie, si seulement les dieux me laissaient mourir. Mourir… un rêve à n’en plus finir. Mourir et devenir si léger, comme une prière à peine murmurée, comme un souffle dans l’azur. J’ai appris que les âmes volent très haut quand enfin elles sont dépouillées des mots qui les portent.

Mon fanal brûle encore : lui, saurait m’emporter au firmament comme un trait définitif, un trait absolu. J’appartiens au ciel, je le sais, je le sens dans ma chair tourmentée. Mourir pour aller moissonner les blés éternels des Champs Elysées. Alors une muse attendrie pourrait écrire sur la pierre noire de mon tombeau une épitaphe couleur de lune :

" Ici dort enfin Prométhée
Il a voulu vivre au-delà des lois du ciel
Il n’a vécu que les chaînes de ta terre
Jusqu’au bout il fut une sentinelle vigilante
Jusqu’à l’absence, jusqu’au silence.
Prométhée, père des hommes, nous est mort comme une promesse. "

Point d’épitaphe, point de mort, ces pensées me torturent dans le froid de cet hiver du Caucase. Déjà les rochers sont pris dans un gel blanc cristallin et la nuit éternelle a condensé l’espace. Je me sens désormais telle une écharde inutile flanquée dans la peau de la terre, un chancre posé là, le foie offert à un aigle vorace, et à la douleur.

Dans cette nuit qui pousse et qui souffle, mes rêves fragiles me livrent à des monstres hideux qui m’écartèlent et me déchirent l’âme. Pourtant les étoiles susurrent d’étranges mélodies, je les sens vibrer dans l’espace, souvent elles agitent mon cœur d’une vérité saisissante et mystérieuse, elles me disent d’aller au bout du temps, des secondes, au bout de l’instant ; quand elles me parlent ainsi, je me sens bouleversé d’une urgence irrémédiable, comme si rien, jamais, n’avait existé ;

Mais les étoiles se taisent parfois, alors éclate et m’éclabousse une peur qui rend tout irréversible ; ce corps enchaîné devient trop lourd, trop douloureux, ma conscience chancelle, même si chaque nuit je veux continuer à croire que mes cris peuvent ouvrirent sur l’horizon divin, même si j’espère expier au pied de ce rocher définitif pour me dire sauvé, un instant, du néant. Alors je tremble de tous mes os au bord de ce crépuscule inhumain et je m’enfonce lentement, inexorablement dans un oubli de l’âme, en silence.

… Silence de mes nuits sans amour, silence des ténèbres quand la lune ne vient pas déposer sa lumière molle et livide sur les brumes évanescentes du soir ; je perçois simplement un souffle, un souffle obscure qui rappelle à ma mémoire les soupirs lointains et les chants si profonds des humains angoissés, terrifiés des tous premiers temps….Silence des nuits du Caucase, silence des nuits du bout du monde…Silencieuse respiration rythmée, noire, longue, infinie. Silence du cœur.

Puis, le jour : un soleil incertain, triste monte à nouveau dans un ciel sans couleurs, presque blanc. Il fait encore si froid, la vie dans mes veines se rétrécis toujours un peu plus ; d’ailleurs il fait froid même dans mes rêves, le désir semble s’être figé en cristaux transparents prêt à se briser, même ma mémoire s’est durcie…Il fait trop froid pour se souvenir, tout est sec en moi, tout est vide, sec et froid, c’est l’hiver de mon âme, un temps d’avant le néant où même le temps perdu à disparu.

Je suis planté, crucifié sur ce rocher comme un grand phare inanimé. "

Franck.

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