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J'irai marcher par-delà les nuages
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24 juin 2017

- 69 - Ecrire...

Écrire, c’est ouvrir les veines de l’amour,
C’est une saignée dans la chair du désastre,
C’est le temps rouge de l’attente sans fin.
Écrire, c’est le feu du silence, c’est user une pierre par de lentes caresses.
C’est user sa mémoire, c’est déplier ses rêves.
Écrire, c’est l’abondance de la solitude, c’est la redouter puis l’étreindre dans le même temps
C’est une eau vive de douleurs, c’est la joie de s’y désaltérer, d’en avoir toujours soif
Écrire, c’est revenir sans cesse au seuil d’un murmure
C’est  polir un cristal pour éclairer sa nuit.
Écrire, c’est l’oubli de l’oubli, c’est l’effacement des siècles, des folies, des peurs.
Écrire, c’est ne plus espérer puisqu’il n’y a plus rien à espérer, puisque tout est là dans cette blessure somptueuse et sauvage.
Écrire, c’est descendre vers l’obscure de nos légendes, c’est sacrer le mystère, c’est frissonner sans trembler, c’est errer sans jamais être perdu.
Écrire, c’est n’être défait de rien ou de tout, c’est sans cesse refaire le même geste, toujours plus lentement, c’est un songe sans illusions, mais tout en gravité.
Peser assez sur la blancheur des mots pour en extraire la stridence.
Écrire, c’est accueillir l’effondrement comme une aube rédemptrice, dilapider les trésors cachés de nos vies décomposées.
Écrire, c’est refuser toutes les richesses, puisque chaque mot appelle une pauvreté toujours plus grande, toujours plus nue.
Écrire, c’est charger un navire, prendre le large sur la peau tendre de l’horizon.
C’est prier dans des cathédrales de silence, loin de toute clameur, dans l’absence absolue, un et innombrable, bouleversé d’urgence.
Écrire, ce sont toutes les saisons rassemblées, et la symphonie des neiges éternelles.
Écrire, c’est être sans toit, sans feu, c’est habiter un chant, c’est bruler infiniment, en pure perte, en pur don.
Écrire, c’est être sans dieu, et pourtant croire à la résurrection de la chair.
Écrire, c’est s’ouvrir les veines de l’amour, en laisser couler le sang jusqu’à l’abolition des temps.

Franck.

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17 juin 2017

- 65 - La porte de l'infime...

La plus grande place en soi pour que l’infime y entre. Seul le plus petit, le plus fragile, le plus éphémère nous éclaire. Parfois nous sauve. Les grands évènements nous sont le plus souvent étrangers, souvent nous feignons de l’intérêt pour eux ; mais rien ne nous bouleverse autant qu’un éclat particulier de la lumière du jour, ou qu’un visage entraperçu au détour d’une rue, que la pirouette de l’oiseau dans un ciel bleu. Rien ne nous ébranle comme ce saisissement brusque de nos chairs, prises dans le regard de bonté de l’amoureuse. Rien ne nous étreint comme le saugrenu qui surgit, ou l’insolence du printemps.
Il n’y a pas de grands soirs, seulement de petits matins. Nos heures sont des fleurs de talus, de minuscules lucioles parfois les éclairent.
Écrire nous oblige à revenir, après l’exhumation de nos morts,  aux instants pauvres. Nos moissons d’écriture sont laborieuses. Peu de grains, les épis sont mangés par l’oubli, puis les rêves s’en vont avec l’été. Écrire, c’est marcher sur le chemin des saisons, se laisser surprendre par l’éclat d’un caillou, l’odeur des buissons ou de la terre mouillée après l’orage.
La plus grande place en soi pour que l’infime y entre. Car nous manquons d’attention, d’application, de vigilance. Nous sommes sans soin, nous dépensons le temps avec la désinvolture des nouveaux riches. Le monde pense à notre place, cela suffit à nos illusions.
Mes journées d’écriture sont vides. Intensément vides. Voluptueusement vides. Une place infinie pour chaque instant. Avec l’attente dénudée, sans impatience. Une avancée lente et cadencée dans le texte. Avec ce sentiment d’une urgence sacrée.
Car dans ce temps, il existe aussi des luttes cosmiques. C’est un temps ouvert. Vif. Ardent. Brulant. Fait d’absence totale. De déraison, aussi. Car dans ce temps, il y a des douleurs, des douleurs accueillies. C’est le temps de l’infime. Du petit, du fragile. Du consentement. On s’offre à notre vie pour enfin l’inviter, la reconnaitre. La recevoir en retour.
À la jonction des mots, dans cet espace qui les sépare, des univers font leur révolution. Dans ces silences qui trouent le texte, des arcs-en-ciel se faufilent. Chaque texte pèse le poids des siècles lorsqu’il passe la porte de l’infime.

Franck.

15 juin 2017

- 63 - La voix trouée...

Écrire, c’est définir une frontière. À la fois une limite, un passage. Un au-delà de la limite. Écrire est un lieu de passage où la langue et la voix partent pour l’exil.
Écrire, parle déjà une autre langue que la nôtre.
Écrire, c’est passer la ligne imaginaire de l’être.
Le pays d’après recèle des dangers. Des vies, des morts.
Le pays d’après n’a pas de nom. Rien ne le désigne. Il n’est pas innommé, il reste innommable. L’écriture le sait. La voix qui parle l’écrire le sait. C’est pour cela qu’elle est trouée.
C’est une étrange sensation. Cela vient peu à peu. On marche, puis le paysage change. Ce n’est pas un changement brutal, c’est la lente infusion du temps. Comme si la végétation s’appauvrissait au fur et à mesure que la marche se déroule.
Au départ, il y a la luxuriance, le foisonnement du lyrisme, des élans désordonnés. Au début, c’est un temps d’abondance. L’exaltation. C’est comme tous les départs. L’agitation. L’effervescence. On est sans fatigue, sans mesure. Alors, on passe d’un sujet à l’autre, d’un talus de la langue à l’autre. On cueille, on s’essouffle, cela n’a pas d’importance. On est plein de soi, de confusion. Le déluge d’une ivresse.
Puis on avance de texte en texte. Le paysage change. Peu à peu. Lentement. Le Te Deum devient requiem. Le temps serre le sang. Écrire, c’est perdre quelque chose à chaque fois. Une perte insignifiante. Une perte malgré tout. Quelque chose de soi se vide, s’écoule. Le temps incise les chairs de la mémoire. Le temps défait le temps. On ne s’en rend pas compte. Le paysage change.
C’est une étrange sensation, peu à peu mes textes se sont vidés de moi, et pourtant j’y suis plus présent. Moins j’y suis, plus j’y suis. Un autre soi. Un autre geste. Un voyage qui s’enracine dans un mystère épais. Pourtant, c’est un dénuement singulier. Cette impression de perte, de désert, cette impression d’immense, de vide, ce roulement lent des saisons.
Au fur et à mesure que le paysage s’élargit, l’écriture se comprime, s’étrangle. Au fur et à mesure que le paysage devient pauvre, l’écriture se simplifie.
Peu à peu, on entre dans la monotonie des sables. Ce qui était joie, jubilation, se transforme en entêtement. Ce qui était arabesque devient attèlement. Ce qui était promenade se transforme en pèlerinage, ce qui était pèlerinage se transforme en marche errante, lente et pesante. Ce qui était la marche vers l’après devient le long déploiement de l’avant, dans ce brassement des temps qu’est le texte.
Je me souviens de mes premiers pas dans le désert. On monte des dunes en courant, on dévale des dunes, on tombe, on roule, on laisse sa trace éphémère, on monte sur la plus haute colline de sable, on en voit une autre, encore plus haute, et une autre, et une autre… Alors, on court, on s’essouffle.
On s’épuise. On épuise en soi ce trop-plein d’énergie vaine. Cette volonté de puissance pitoyable, dérisoire , ce lamentable désir de conquête. Cette désolation. On s’épuise, on s’affaisse. On s’écroule.
Alors, soudain, on comprend le pas des chameliers, on comprend la constance d’un pas glissant, si lent. D’un pas économe et généreux à la fois. Alors, on revient sur nos pas, encore haletant de la course sur les dunes. On revient à pas comptés, à pas mesurés sur les traces laissées. C’est le temps du chamelier, qui est effacement. Qui n’a pas de début, qui n’a pas de fin.
Après l’épuisement, ce n’est plus le même désert. Ce n’est plus la même marche, plus la même soif. Après l’épuisement des mots, ce ne sont plus les mêmes mots. Après la fin des premiers textes, c’est d’autres textes, mais ce n’est plus la même parole. Il y a une autre langue derrière la langue, qui nous vient de cet épuisement, de cette marche continuée. Un retour sur les pas du texte, comme si l’on ravalait sa salive. C’est comme faire pénétrer un désert entier dans chaque mot. Ce retour après l’épuisement, c’est la vie retrouvée. Temps des sables, des mots des sables. Des mots pauvres, déchaussés. Des mots débarrassés.
Le retour lent est chargé de l’immensité. L’épuisement porte en lui l’infini.
Il porte un désert.
Parfois un puits.
Ceux que l’on voit marcher dans le désert ne vont nulle part, ils reviennent, ils reviennent… Toujours, ils reviennent, c’est ce qui fait leur étrange beauté.
Moins ils sont là, plus leur présence est grande. Ils habitent le temps.
C’est l’ultime secret du désert.
Ainsi, les grands textes qui ne sont qu’enroulements des temps. Retour et enroulement du silence. Un glissement lent sur le silence d’une parole qui s’épuise. L’effacement puis la révélation de la présence inouïe.
Écrire, c’est tracer une frontière. À la fois une limite, un passage. Un au-delà de la limite. Écrire est un lieu de passage où la langue et la voix partent pour l’exil.
Écrire, parle déjà une autre langue que la nôtre.
Écrire, c’est passer la ligne imaginaire de l’être. La ligne inimaginable.
Le pays d’après recèle des dangers. Des vies, des morts.
Le pays d’après n’a pas de nom. Rien ne le désigne. Il n’est pas innommé, il reste innommable. Écrire le sait. La voix qui parle « l’écrire » le sait. C’est pour cela qu’elle est trouée.
Écrire révèle les contours d’un lieu impossible. C’est une autre langue que la nôtre. Une autre voix. On n’y reconnait pas notre vie, ni nos jours, ni nos heures. Cela ressemble un peu à notre mort. Pourtant, rien n’est triste. Même si la mélancolie s’insinue dans la voix, car écrire la rend nécessaire, incomparable, surprenante, irréprochable. Invincible.
Le pays d’après est un pays clos. On ne le connait pas, et pourtant on s’en souvient. L’écriture en fait le tour en un silence. Alors dans l’infime de cet espace des univers entiers dérivent.

Franck.

26 mai 2017

- 49 - De grandes flaques...

On ne guérit pas de la disgrâce. Car c’est la maladie de la séparation, du désaccord. L’impossible retour à l’intérieur de son corps. Il y a dans la disgrâce l’irréparable détachement des temps, l’irréconciliable mouvement des chairs. La disgrâce tue l’attente plus surement que l’exil. Quelque chose nous quitte. Quelque chose de nous ne veut plus de nous. Il y a en soi des flaques d’absence, de grands marais aux boues sombres, et odorantes. La disgrâce est le mal qui atteint le silence au cœur de ses vibrations, au cœur de ses consonances. À la place, une irrémédiable immobilité. Vacuité de l’oubli. L’inespéré est l’ordre des choses. Ainsi, le fil des jours. Ainsi, la mort inatteignable. Un rendez-vous toujours manqué. Trop tard. C’est le nom de la disgrâce.

Franck.

19 mai 2017

- 44 - Dialogue de l'ange et de l'enfant...

Le texte est le labyrinthe obscur de la voix qui tente de le dire.
Le lieu du combat. Le lieu du serment et des dettes. Le lieu des ébranlements, des chaos.
Entre la voix et le texte, il existe toujours une distance. Une résistance définitive. Des temps antagoniques. Des univers irréductibles. La confrontation des points cardinaux.
La parole est une errance qui n’atteint jamais sa cible.
Le destin de l’écriture est un voyage sans fin. Traversée des sables ou des mers. Elle est sans chemin. Elle est en pure perte. C’est ce qui la rend invincible.
Parfois, le silence forme des iles, des portes dans l’océan infranchissable.
Parfois, persévère un reste, un surcroit qui déborde du texte. Parfois seulement. Des mots se décrochent, tombent, comme s’ils avaient trompé la vigilance du porteur de voix. Des mots débordés. Comme le coolie qui renverse l’eau du seau dans son transport. C’est l’eau rare. L’eau fertile. L’eau détournée. L’eau qui ne sera jamais bue. L’eau du retour. L’eau évadée. L’eau libre. L’eau qui fait fleurir les talus, celle qui inventera les routes futures. Des mots perdus. Comme de l’eau renversée.
Parfois, il y a un reste, un surcroit qui déborde du texte.
Parfois seulement.
Cela s’appelle la poésie.
Y a-t-il des paroles qui ne soient pas destinées ? Y a-t-il des paroles qui n’aient pas de direction ? Des paroles évadées, débarrassées des illusions, des sortilèges aussi bien que des grâces. Des paroles sans intention. Existe-t-il des paroles assez égarées, assez perdues ? Existe-t-il des paroles assez pures pour être assez pauvres ?
Coquelicot dans les chaumes d’un champ de blé.
Parole affranchie de la voix des moissons.
La voix se perd dans des paroles jamais assez nues. Toujours impudiques.
Écrire bien au-delà des marges. Dans la pliure. Dans le givre. Dans le désir dessaisi. Écrire dans l’affaissement. Le retrait. La défaite. Voilà, la défaite, jusqu’à l’excès, jusqu’à l’étourdissement. C’est sans doute cela la perte. L’excès, la saturation, le vertige, l’ivresse. Dans la voix suspendue ou dans le silence cent fois enduré. Peut-être que la poésie est aussi, cette transpiration de la voix. Cette sudation. Un excès de fatigue sous le soleil.
Le murmure d’un gisant.
Comme un suintement. L’exhalaison d’un soupir.
Le poème, c’est ce qui sépare la nostalgie du désespoir.
Il y a du fracas là-dedans, comme un éclat de verre qui retient une part de soleil. Coupure du réel. Les vérités sortent de cette coupure. C’est pour cela qu’elles sont rouges.
Il n’y a pas de savoir. Uniquement une voix qui erre dans le labyrinthe sombre du texte. Aucune connaissance ne nous sauve, hormis de pauvres révélations, ce fragile tremblement, qui ne signifient rien de plus qu’un fragile tremblement. Rouge. Nostalgique et rouge et mélancolique. Tremblant.
Une parole dans la pliure de l’univers. Une parole d’angle mort. Un puits abandonné dans le désert, qui s’offre au temps. À la solitude. Au mystère de la soif et de l’attente.
Aux épousailles de l’oubli et du vent.
Alors, seulement commence la parole du ventre, le dialogue de l’ange et de l’enfant.

Franck.

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17 mai 2017

- 43 - Au temps des arabesques...

Chaque jour, l’épreuve. La page. Pourquoi ? Pourquoi ce chemin ? Qu’attendre de cette confrontation ? Le texte est long à s’élaborer. Toujours. Avancée, ratures, effacement. Quelques grappes de mots qui viennent en saccades. Puis la lente mastication. L’exercice de la bouche. Du son. Du rythme. Des syncopes. Des stases. Parfois le rejet. Pourquoi ? Le texte résiste. Il y a comme une lutte. Contre qui ? Contre quoi ? Mot par mot, ligne par ligne. Aller un peu plus loin. Sans savoir ni la destination ni la signification. À l’intérieur, je sens qu’il a une chose à atteindre, il semble même que les mots puissent venir de cette chose, mais je n’y ai pas accès. Les paroles dessinent mon lieu d’exil. En creux. Dans le creux, les mots. Ils suintent avec étrangeté, comme si je pressais une masse poreuse, gluante. Ils viennent avec lenteur, avec parcimonie. Ils raclent. Ils s’arrachent de l’ombre et trainent toujours avec eux cette part d’ombre. Ce mystère. Cette impossible connaissance. À l’intérieur, persiste comme un frottement difficile à décrire et les mots viennent de ce frottement. Copeaux d’une conscience à la dérive, ou d’un entêtement insensé, déraisonnable. Même le corps est engagé. Je le sens dans les bras, les doigts qui frappent le clavier, la poitrine, le ventre. Surtout le ventre. Une sorte de tension sourde. L’intention du corps qui vient frotter un endroit vide, qui n’existe pas et qui pourtant est là. Puissant, invincible. Imprenable. La page demeure là, au lieu du frottement.
C’est une lutte. Une lutte froide, austère, sévère, sans éclat, monotone. Simplement entretenir la tension. L’exacerber. Comme s’il s’agissait de contenir quelque chose qui ne sortira pas. Qui de toute façon ne sortira pas. C’est une lutte froide contre quelque chose qui n’est ni ennemi ni ami, quelque chose qui n’est que dans le creux, que dans l’empêchement, qui ne dévoile sa présence que par le manque. Le paradoxe. Ton absence me manque, dit le frottement, dit le mot qui suinte. Ton manque manque à mon manque, répond la chose en creux. Ton temps manque à mon temps. Il y a le frottement du manque sur le manque dans cette lutte distante, sans éclats, sans grandeur. Il y a la page chaque jour qui se dérobe un peu plus. Avec ce temps de face-à-face, ce drôle de temps qui ne se raccroche à rien d’autre qu’à lui-même : un temps qui n’a pas d’histoire. Lente mastication des mots, scansion, succion, dissection. Il semble que tout réside dans cet enchainement consenti. Cette volonté de le maintenir, et en même temps de le réduire.
Peu à peu, l’amour s’est résigné, a renoncé, s’est absenté de mes mots. Il ne reste plus que la trame vidée de sa broderie, vidée de ses motifs, de son désir, de ses fils de vie. La matrice vidée de son élan, de son exaltation. Extinction progressive de la lumière, dessiccation des chairs de la parole. Le mouvement s’est rétréci. Il ne reste plus que la trame desséchée, dépouillée de sa faim, de ses tentations, un enchevêtrement laminé, accablé, où le souffle ne s’accroche plus.
Aimer et écrire accomplissent le même souffle, la même arche… C’était il y a longtemps… au temps des arabesques…

Franck.

10 mars 2013

Le fil.....

Ecrire tend à dire le silence, car lui seul empoigne l’éternité.  Ce que l'on cherche dans écrire, c’est habiter un silence sans fin.
Les mots dits, ne valent que par ce silence qui les appelle, par ce silence qui les recueille. C’est à ce seul prix, qu’au cœur du présent, jaillit l’instant éternel.

Il existe un fil, chacune de ses extrémités porte un nom, l’une s’appelle solitude, l’autre se nomme amour. Et c’est le même fil, et c’est celui qui nous sert à tisser la trame des jours.
Il y a quatre mots qui tiennent la vérité monde, ils sont reliés deux à deux, la solitude et l’amour, puis le silence et l’éternité, seul écrire consent à chacun. Seul écrire les maintient brûlants.

Ecrire sur écrire, c’est aimer en dépit, ou en surcroit, mais c’est aimer encore, c'est aimer toujours…
Le désespoir n'est pas dépourvu de joie...
La solitude n'est pas dépourvue de dévouement.....

 

Franck

31 mars 2013

La nuit qui vient....

Nul lieu ne nous attend.
Nul temps ne nous espère,
Nous sommes issus d’une fièvre ou d’une folie, nous sommes une trace qui s’épuise dans l’infini des cieux,
une ivresse à la dérive, une note qui s’obstine, un rêve qui s’effiloche, un simple
souvenir dans la mémoire des dieux.

J’écris pour effacer l’empreinte des cendres sur les rebords du rêve.
J’entends le ruissellement des heures dans les crevasses du temps
Et j’ai peur. Seulement peur.
Du silence, et de l’ombre de la neige dans l’échancrure d’une évidence.
Nul lieu ne nous attend.
Nul temps ne nous espère.
Dans les plis du papier la mort déploie une parole rouillée, la vieille parole,
Celle des miroirs sans reflets, celle de la langue agenouillée.
Désormais l’argile des mots s’effrite.
Il ne reste que l’écorce d’un baiser sur la prunelle d’un sein.
Et la lenteur de la mer.
Toujours la lenteur de la mer, l’usure et l’étouffement de l’innocence, comme si la volupté des sanglots, devenait les seules semailles.
Il me faudra attendre demain, et encore demain, puisqu’il n’y plus d’enfance, attendre que s’éteignent une à une les lumières des lucioles sur la corolle de la nuit qui vient.

Franck

17 mars 2013

...et c'est tout...!

Les vraies histoires n’existent pas, les événements nous traversent en laissant une trace invisible, plus tard, d’autres événements viendront, et révèleront des traces plus anciennes, et ainsi toute une vie de contre temps. Nous sommes sans savoir, jeté dans un hasard de traces incompréhensibles, et pourtant nous les reconnaissons, nous les adoptons, parfois certaines nous consolent, nous disons que c’est la vie, mais nous n’y croyons pas. Pour l’essentiel nos actes nous échappent, on croit les déchiffrer, mais au fond nous savons que nous ne savons rien. La vie se dessine en creux, sa forme restera à jamais impénétrable, mystérieuse, et nous existons à contre coup, à contre temps.
Les vraies histoires n’existent pas, les événements qui traversent notre vie sont si rares, si énigmatiques, parfois nous aimons, ça éclate en nous, ça brûle le sang, on se croit sauvé, on ne sait pas de quoi, mais l’attente insondable qui gît en nous s’apaise dans ce feu. On oublie que l’on est sans savoir, et l’on croit que l’on peut s’en passer, on oubli l’attente, on oubli l’oubli…
Parfois nous aimons, et aimer est l’autre nom de la souffrance, notre chair en est imprégnée, il y a toujours un calvaire dans le feu qui nous brûle. La passion est aussi un fardeau, sans doute que la croix qui pèse est trop chargée de vérité, que ce qui nous sauve nous détruits en même temps…
Alors on écrit, pour ne plus penser ou croire que l’on pense, on écrit pour la métamorphose des temps, on écrit pour faire sortir la parole de la chair, parce que le vivant se tient là, dans les tremblements, dans ce corps si lourd et qui sans cesse nous échappe, on écrit pour  le ramener à nous, pour que l’on habite un peu plus nos jours, on écrit pour se consoler que les événements sont si rares, qu’ils ne viennent jamais nous sauver, que les traces qui sillonnent notre mémoire resteront à jamais obscures. On écrit simplement pour la danse, la musique, pour effacer la gravité, le poids, l’indécence, la défaite, on écrit pour ne pas crier, ou pour crier plus fort que le vacarme du monde, ou pour opposer au silence du ciel, le silence de la miséricorde… On n’écrit simplement pour ne jamais détourner le regard, pour ne jamais baisser les yeux, alors on écrit pour affronter l’effroi, digne, joyeux, jubilant…..pour la danse, pour la musique, et c’est tout…. !

 

Franck

23 février 2013

L'affut.....

« Je me méfierais toujours de quelqu’un qui dit nous quand il jouit.
Sans solitude, sans épreuve du temps, sans passion du silence, sans excitation et rétention de tout le corps, sans titubation dans la peur, sans errance dans quelque chose d’ombreux et d’invisible, sans mémoire de l’animalité, sans mélancolie, sans esseulement dans la mélancolie, il n’y a pas de joie.
Les Ombres errantes : Pascal QUIGNARD (Grasset)

 Il y a une folie dans ce mouvement qui pousse à se tenir au plus près d’où surgit l’écrire. Etre là, à la fois absent et dans une présence insensée, à l’affut, dans l’attente, embusqué dans la langue.
Il y a une folie à vouloir saisir l’instant fou où par un excès d’être, une surabondance, on disparait dans une sorte d’oubli, comme si le manque de soi-même permettait le jaillissement du dire.
Etre à l’affut, sans savoir qui est la proie. Invisible et silencieux. Au cœur de la forêt sombre de la langue, à l’endroit même de l’obscure, là où la nuit se confond avec le sang et la chair, et les siècles. Couvert de silence, dans la plénitude de son accablement.

La langue se meurt, elle a quitté nos forêts, nos landes, nos livres, alors on est rejeté à l’endroit le plus confus du dire et de l’écrire, au plus loin du monde, au plus vieux, au plus proche de nos peurs, là où règne la nuit primordiale, le premier souffle, la première faim.
Plus rien ne se dit dans les livres, plus rien ne peut se dire. Tout est dit, des histoires, des romans, du monde, nous sommes dépouillés de cette joie désespérée, qui faisait la terre du livre, qui en faisait les moissons.
Ecrire est une nostalgie d’un monde qui n’existe plus, c’est une maladie du vivre, qui nous pousse à retrouver les premiers temps du silence, de la peur, de l’affut. Et se sentir traversé. Emporté. Englouti dans l’instant qui précède tous les instants. Débarrassé des jours.
Mes textes ne disent rien. Que pourrais-je dire ?
Je reste là, immobile, dans l’attente absolue de l’engloutissement. Ecrire seulement, l’écrire en train de naître, surprendre la trace du silence qui jaillit, et la blessure qui le suit.

Mes textes ne disent rien. Ils ne disent que l’imminence, l’imminence toujours renouvelée, comme dans la chasse ancestrale, où vivre et survivre se tiennent dans le même temps, serrés l’un contre l’autre, pour se sentir délivré, de la langue, de la peur, de la fin, de l’éternelle fin…

Alors, dans cet espace impossible du texte qui se fait, ce lieu inhabitable, tremble toujours vacillante, l’éclat d’une joie indemne, d’une joie encore intacte…. l’indicible printemps…

Franck

24 mars 2007

La porte de l'infime....

La plus grande place en soi pour que l’infime y entre. Seul le plus petit, le plus fragile, le plus éphémère nous éclaire. Parfois nous sauve. Les grands événements nous sont le plus souvent étrangers, et nous feignons de l’intérêt pour eux. Rien ne nous bouleverse tant qu’un éclat particulier de la lumière du jour, qu’un visage entre aperçu au détour d’une rue, que la pirouette de l’oiseau dans un ciel bleu. Rien ne nous ébranle comme ce saisissement brusque de nos chairs, prises dans le regard de bonté de l’amoureuse. Rien ne nous étreint comme le saugrenu qui surgit ou l’insolence du printemps.

Il n’y a pas de grands soirs, seulement de petits matins. Nos heures sont des fleurs de talus, et de minuscules lucioles parfois les éclairent.

Ecrire nous oblige, après l’exhumation de nos morts, à revenir aux instants pauvres. Nos moissons d’écriture sont laborieuses. Peu de grains, les épis sont mangés par l’oubli, et les rêves s’en vont avec l’été. Ecrire c’est marcher sur le chemin des saisons et se laisser surprendre par l’éclat d’un caillou, l’odeur des buissons ou de la terre mouillée après l’orage.

La plus grande place en soi pour que l’infime y entre. Car nous manquons d’attention, d’application, de vigilance. Nous sommes sans soin et nous dépensons le temps avec la désinvolture des nouveaux riches. Le monde pense à notre place et cela suffit à nos illusions.

Mes journées d’écriture sont vides. Intensément vides. Voluptueusement vides. Une place infinie pour chaque instant. Et l’attente dénudée, sans impatience. Et l’avancée lente et cadencée dans le texte. Avec ce sentiment d’une urgence sacrée.

Car dans ce temps il y a aussi des luttes cosmiques, c’est un temps ouvert. Vif.  Ardent. Brûlant. Fait d’absence totale. De déraison, aussi. Car dans ce temps il y a des douleurs, des douleurs accueillies. C’est le temps de l’infime. Du petit, du fragile. Du consentement. On s’offre à notre vie pour enfin l’inviter, et la reconnaître. La recevoir en retour.

A la jonction des mots, dans cet espace qui les sépare, des univers font leur révolution. Dans ces silences qui trouent le texte des arcs-en-ciel se faufilent. Et chaque texte pèse le poids des siècles lorsqu'il passe la porte de l'infime.

Franck.

20 février 2008

Juste un peu....

Elle  ressemblait à ses mots.

 

 

Juste un peu absente,
juste un peu distante...

 

 

Une eau calme qui se perd dans les reflets du ciel.
Et son visage semblait lissé par une étrange sérénité, les paupières baissées comme ces vierges à l'enfant debout dans les ruissellements d'un vitrail.
Visage pali de silence que rien ne pourrait froisser.

 

 

Si elle était parfum elle serait mélodie d'un rose léger relevé d'une petite pointe de vert, une senteur du soir à la fin du printemps. Senteur et lueur du soir avec ce je ne sais quoi d'affaibli et de persistant, une note que l'on soutient dans sa dissonance pour parfaire l'harmonie et rendre hommage par avance à la nuit.
Au coin de son sourire s'est logée une douce tristesse.
Visage de neige sur le rouge du cœur.

 

 

Un ange est posé sur son épaule. Il la protège des vacarmes, l'aide à effleurer la lumière, lui donne sans doute cette gravité, uniquement pour la vêtir de pudeur pastel. Pour ne pas blesser le soleil.

 

 

Elle vient de loin, du pays des landes, du pays des pluies, des brumes et d'un temps oublié. Elle est d'ailleurs, toujours au-delà d'un voile comme si elle se tenait derrière une fenêtre qu'un déluge éclabousse, pour nous dissimuler ses larmes.

 

 

Elle est penchée sur un travail minutieux, brodant quelque étoile sur des robes crépuscules, peignant quelques tableaux, écrivant, ou simplement assise perdue dans les aurores incertaines d'une interminable prière.

 

 

Elle est enveloppée de son seul silence dans l'ombre rougissante de la flamme entêtée d'une bougie solitaire, grand aplat de chair blanche sur les sanglots de la nuit.
Droite. Droite, sans être raide, elle traverse l'espace pour l'orner, simplement l'orner, une flûte qui jouerait entre les cordes d'une harpe, une brise dans les fougères d'un sous-bois, légère comme le pourpre de l'âme enroulé à la blancheur des nuages.

 

 

Et les miroirs à son passage se taisent, respectueux. Ils frissonnent de cette coulée d'ombre claire qui les traverse.

 

 

Visage de neige sur le sang noir des souvenirs.

 

 

Parfois on croit la voir flotter pareil aux épis mûrs dans la tremblance de l'été, elle semble alors dans une sorte d'attente lointaine, comme si l'instant qui devait suivre allait lui annoncer la promesse d'un amour à cueillir. On ne pourrait l'approcher sans risquer de briser l'infini de son rêve sans risquer de dissiper le charme d'un mystère.

 

Elle est là, simplement, âme discrète, qui bât des ailes pour frôler la vie.
Visage de neige, caresse du temps sur l'onde mélancolique des eaux.

 

 

Sur ses lèvres la brise a déposé les lettres du mot amour, qu'elle épèle en un lent murmure silencieux.
Juste un peu absente.
Juste un peu distante.

 

Franck.

 

7 juillet 2007

La question des corps dans le corps.....

Il y avait cette question du corps. Non pas de la chair, mais du corps. L’enveloppe, la surface, la frontière. Le mouvement. Et les mots comme une peau. L’écriture trace une forme mystérieuse. Un corps. Une écorce de cicatrice. Ils sont l’écrin dans lequel la vie tente de résister. Entre souffle et étouffement.

Je regarde ma main, là. Et l’écran où les mots s’alignent. Une vision incongrue. L’écriture définie un autre corps, une autre peau. Ma main dans le corps du texte. Une autre main. A la surface de ma peau il y a comme un pli, comme si la lumière se repliait sur elle-même. L’écriture trace un autre corps, d’autres formes qu’il faudrait habiter. Comme si l’enjeu était là. Dans cette distorsion des formes, des corps. Et cet effort pour tenter de les faire coïncider. La voix invente un souffle, une autre respiration, un autre ventre. La voix du texte ne s’entend pas avec l’oreille, mais avec les yeux de l’autre. Le corps du texte habite une autre solitude.

Ecrire est ce lent travail du feu pour décoller l’enveloppe. Un équarrissage minutieux. Le dépeçage d’un cadavre. Ecrire c’est dessiner les contours d’une île inconnue, c’est trouer l’océan.

En fait, écrire c’est quitter l’île, quitter les contours définis de l’île, c’est être du coté des eaux, avec le trou de l’île en plein cœur. Et le vent dans l’écume. Et le scintillement dans l’éternel mouvement. Ecrire, c’est cracher sur sa vie, avec dans sa bouche une peinture arc-en-ciel, comme le sauvage dans sa grotte qui crachait sur sa main appuyée sur le mur, pour en inventer la forme. Le contour de sa vie. Comme pour nous dire que tout arrive à cette jonction du dehors et du dedans. Comme pour nous dire l’océan troué par sa main, par son souffle, par sa salive. La main en pochoir est le premier poème, né du souffle et du crachat. Et de la déchirure des formes. Et de leur débordement.

Le texte est un au-delà de la peau, il en est le contour extérieur. Le pays au-delà du pays.

A la frontière, c’est la guerre. Les chairs poussent ou se rétractent, le sang bat ou s’assèche, les os craquent.

Les territoires de mon corps se déforment aux grés de mes défaites ou de mes conquêtes. Plus souvent mes défaites, d’ailleurs. Protée insaisissable. Et la peau se casse, se déchire. A la frontière c’est la guerre du silence et de l’obscure.

Le texte n’invente pas de nation, il invente simplement des terres inconnues vouées à l’amour ou à l’abandon. Des pays sans nom.

L’écriture définie un autre corps, une autre peau. Ta main posée sur le corps du texte. Ta main, à la surface de ma peau, comme si ta lumière se repliait sur l’ombre que je te tends. Et l’écriture dessine ton corps, et les formes s’ajoutent aux formes. Le texte invente des terres, les seules qui nous réunissent. Le texte invente le lieu où nous nous aimons, ce continent d’ivresse pure où nous n’irons jamais, puisque qu’il brûle, là, dans l’incendie, dans l’instant de le dire, avec les mots qui en sont la cendre. Le texte est le lieu où nous nous aimons, où la peau la plus fine se pose sur la peau la plus fine. Ecrire c’est inventer un continent disparu. Où tu habites. Où j’habite. Où nos corps s’additionnent dans les angles des mots. Et dans le cri.

Un souvenir qui s’invente. Et c’est un peu comme un feu. La flamme d’un feu. Naître de sa propre disparition.

Le livre en est le chemin. Et les rêves sont les fleurs de talus qui le borde.

Et ton souffle suffira pour l’éterniser.

Franck.

 

« La tête d’Orphée. – Où est mon corps ?

 

Eurydice. – Près de moi. Contre moi. Maintenant tu ne peux plus me voir, et j’ai la permission de t’emmener.

 

La tête d’Orphée. - Et ma tête, Eurydice… ma tête… où ai-je mis ma tête ?

 

Eurydice.- Laisse, mon amour, ne t’occupe plus de ta tête… »

 

 

Le texte en italique est de Jean Cocteau : Orphée.

5 mai 2007

Une étoile dans le coeur d'un enfant...

Il y a des beautés réelles tout en harmonie extérieure. Elles traversent notre regard et restent fixées à l’œil. Le temps de se dire, elle est belle, très belle. Et l’on passe son chemin, l’œil frisant la lumière. Elles sont comme ces fleurs de jardins. Belles, uniquement belles. Il y a dans ces beautés une arrogance qui pourrait blesser. Il y a dans cette évidence comme un passage de la mort. Une arme qui irait de l’œil au désir brutal. De l’œil au ventre et du ventre à l’oeil. Il y a dans ces beautés une violence. Une hauteur. Un dédain. Une distance infranchissable. Des beautés fixes, immobiles.

Et puis, il y a ces beautés traversées, comme le sont les révélations. Elles ont fait un voyage pour nous arriver, elles ont peiné. Elles portent autour des yeux le voile d’une pudeur. Ces beautés ne se savent pas elles-mêmes. Elles sont dans l’ignorance. Comme l’aurore qui ignore tout du temps, et des siècles. L’aurore, qui invente chaque aube. Il y a des visages de vérité, d’une exacte beauté. Des visages irrécusables, sculpter autour d’un sourire. Ces beautés nous parlent immédiatement. Elles touchent, par les reflets qu’elles provoquent, l’endroit le plus épuisé de l’âme. Ces beautés vous secourent, vous sauvent, ce ne sont pas des beautés de vitrines, elles n’ont pas d’artifice, elles sont toutes en droiture. La vie battante s’accroche à leurs yeux. Il y a dans ces beautés quelque chose qui appelle l’infini, et la caresse brûlante, ces caresses qui ne touchent pas les chairs, mais qui frôlent les constellations. Ce sont des beautés rares, des beautés insensées. Pétries de l’intérieur. L’émotion ourle leurs cils. Visages de musique. Visage de silence et de murmure. Beauté d’offrande. Qui sacre celui qu’elle effleure. Il y a dans ces beautés, plus que de la beauté, il y a un espace de prière. Il y a un ciel. Il y a des lendemains, des espérances, des promesses, des aveux. Il y des mondes qui tournoient, il y a des révolutions. Ce sont des beautés fragiles, faite de dentelles d’âme tendres. On les approche avec lenteur et elle ne vous quitte plus. Elles agrandissent quelque chose en vous.

Elle avait cette beauté simple, silencieuse et discrète. Elle était faite d’un seul souffle. D’une seule vérité. D’un seul élan. Elle faisait juste tinter la clarté autour d’elle. Elle était là, assise sur sa chaise faisant tourner la cuillère de son café. Elle était là, et j’ai vu la lumière l’envelopper, une lumière douce, faite de bleu et d’or, avec se léger tremblement qui la faisait plus vivante encore. Il y a des beautés traversées, comme le sont les révélations. Elles ont fait un voyage pour vous arriver, elles ont peiné. Et elles sont là, frémissantes, vibrantes, comme peut l’être une étoile dans le cœur d’un enfant.

Franck.

16 février 2006

... C'est le temps du caillou....

Il me faut remonter le temps des mots. Pas à pas. Pour retrouver le mouvement juste. Le juste balancement de la vague. Retrouver la marche sur le fil tendu entre mes rêves et la réalité. Il est temps de se séparer de l’inutile pour renouer avec l’essentiel. C'est-à-dire le pauvre. Le nu. L’évident. J’ai trop perdu de temps à suivre des routes qui n’étaient pas les miennes, ou des jupons trop courts sur des cuisses trop légères. Espérant l’impossible parce qu’il était impossible, en mettant du symptôme au cœur même du désir. Je suis las de moi et de mes errances vaines. De mes amours adolescents sans issue. Je suis las des anges et des diables, des saintes ou des catins, de ce cortège d’ombres qui traverse mes nuits. Je me suis tant perdu à vouloir l’impensable. Il est temps de laisser les morts aux morts et de souffler sur ce qui me reste de vie. Je suis las des trahisons, des promesses sans lendemain. Je suis las, infiniment las des bassesses, des veuleries, de ceux qui parlent trop fort, dans des écritures trop pleines, sans espaces, sans attente, sans espoir.
Au départ, tous les chemins se ressemblent, on marche insouciant la tête en l’air et les mains dans les poches. Et c’est bien après, qu’on s’aperçoit que l’on s’est trompé. On est très engagé, on est même perdu. On s’entête, on s’obstine.
Alors, il me faut remonter le temps des mots. Pas à pas. Pour retrouver le mouvement juste. Petit Poucet recherchant ses cailloux. Un à un remonter le souvenir à travers mes forêts. L’endroit exact où le chemin a basculé, où les pas se sont égarés. Remonter au premier caillou. Qu’elle est la dernière question avant le premier caillou ? Avant. Juste avant. Avant les premières morts et les premières nuits cauchemars. Avant l’obscure. Avant la fin. Il y a forcément un fil qui tient tout cela.

 

C’est l’histoire de tous les contes, le héros se morfond et s’ennui, alors il quitte sa maison, son pays, il veut voir le monde, le vent et aimer toutes les femmes, il veut sentir son sang lui brûler les veines, il veut être roi, prince, poète, capitaine, jardinier, il veut la richesse, les honneurs, les amours, il veut les plus hautes montagnes, les déserts les plus vastes, les océans les plus dangereux. Alors il part sur les routes, sur toutes les routes. Et il coure. Et il s’épuise. Et il s’ennui. Et il s’ennui toujours. Et le monde s’est rétréci, et la princesse était une souillon, et il ne fut pas capitaine et à peine sergent, et il ne fut pas poète, à peine s’avait-il écrire, et il ne fut pas jardiner toutes ses roses se fanaient, et ses montagnes ne furent que des collines desséchées, et ses déserts de pauvres landes arides et ses océans quelque mares aux canards. Et ses rêves s’usaient.
C’est l’histoire de tous les contes. Alors il s’en revint. Il revint au lieu de sont départ. Et plus il se rapproche, plus il se sent léger. Léger mais triste. Et  plus la marche lui semble douce, plus il se met à pleurer. Plus il se rapproche, plus il se dépouille de ses manteau d’illusions, et plus il est nu, et plus il se sent riche. Riche mais perdu. C’est l’histoire de tous les contes. De retour dans sa maison, il est de retour en lui-même. Il s’habite de nouveau. Il est à l’heure exacte de lui. Mais il ne le sait pas. Pas encore. Il est sans fard. Sans impatience. Sur le chemin, devant sa maison, une voix l’interpelle : « Tu ne me reconnais pas ?... Tu te moquais de moi, il y a longtemps…tu voulais conquérir le monde, et moi, tu ne me regardais pas… tu voulais des princesses, des richesses…. Alors la pauvre Fanette, tu ne la voyais pas… Et pourtant tu es là, maintenant, où sont tes princesses … où sont tes richesses ? Qu’as-tu fait de ta vie ?»
C’est l’histoire de tous les contes. Fanette tenait dans bras un enfant d’une blondeur de blé tendre. : « Ma richesse, à moi, elle est là…. à user tout mon temps dans cette terre d’enfance, à labourer chaque jour un peu plus profond cette terre d’espérance faite de chair fragile… et qu’as-tu labouré, toi, durant tout se temps ?  Ta famille avait un champ, regarde les ronces, les taillis le recouvre….Mais si tu veux, je t’aiderais…mon époux est parti, lui aussi, alors je t’aiderai…. mais d’abord aide-toi….commence à creuser ton sillon. Creuse la terre ou le ciel, mais creuse. Creuse ce qui est à toi. Creuse au centre de ton désir. Creuse et ne te relève pas. Creuse ton champ ou le ciel, creuse le chant ou la prière, mais creuse sans t’arrêter. Creuse droit. Dans le sens de ta vie. Vas toucher l’os derrière tes chairs molles. Et je t’aiderai…..C’est l’histoire de tous les contes.

Il se leva et il creusa.
Longtemps.
Profond.
Un jour il dit à Fanette : « Vient là, viens voir…. »
Ils sont devant le champ tout retourné, tout labouré. Avec la terre noire qui fait des boursoufflures, comme des cicatrices.
Il déplia un petit mouchoir. « De mes errances j’avais gardé quelques morceaux de rêves, ils sont en poussière, mais c’est ce qui me reste. Ces quelques cendres grises. Un rêve c’est comme une étoile, c’est loin et cela brille quand il fait nuit. Un rêve c’est silencieux, comme une étoile. Mais les rêves meurent comme les étoiles. Voilà ce qui me reste. Voilà ce qui reste de mes élans, de mes tentations, de mes peurs, de mes larmes, voilà ce qui reste des chemins que j’ai parcouru. Regarde, comme c’est pauvre. Regarde cette poussière de vie comme elle est fragile et triste. Comme ces étoiles qui meurent en silence et dans l’indifférence du temps et de l’espace. Voilà, tout est là… Alors si tu le veux, maintenant que cette terre noire est toute retournée, maintenant qu’elle est prête, nous allons semer ensemble. Et je crois que ces rêves là, sur cette terre là, sauront donner de belles moissons. La cendre des rêves est un bon engrais.
C’est l’histoire de tous les contes. Au départ on est là, dans l’ennui et le désespoir de nous-mêmes. Après l’on quitte sa maison, laissant tout en désordre. Sourd, aveugle, remplis de soi et d’orgueil. Et plus l’on s’éloigne, plus l’on se quitte. Mais on ne le sait pas. On est dans la distance de soi. Et puis un jour, au détour d’une aventure malheureuse de plus, on comprend, alors on consent.

On consent à ce retour vers le centre. Vers le lieu. Vers le seul endroit de soi habitable. Là où l’on est nu, et pauvre. Mais entier.

« Tu vois Fanette cette poussière, c’est ce qui me reste, et cette terre noire sera grosse de ces cendres. Et le noir de ce champ, sera demain l’or d’un blé. Et le pain qui cuira aura la saveur des aurores… »

 

Les contes naissent dans la nuit c’est pourquoi on les murmure. Ils ont besoin de la pénombre d’une flamme. Ils ont besoin d’accrocher leurs mots au rouge sang d’un feu ardent.
Ils ont surtout besoin de notre écoute, de notre attente…

Les contes naissent d’un épuisement.
Ils naissent d’un retour et d’un abandon.
Je suis las de mes errances, las du vacarme des anges maudits, las de cette mort rampante qui empoisonne mon sang, las des chants macabres, des agitations verbeuses, des danses de Saint Guy… c’est le temps du retour.
Un caillou… puis un caillou…puis un autre…
C’est le temps du début, celui de la création.
Et du silence de l’aube.

Franck.

10 septembre 2005

Il neigeait.......

C’était juste après les fêtes de fin d’année, début janvier. Elle m’a simplement dit qu’elle était de passage à Paris et que nous pourrions nous voir. En ami. Pour parler d’astrologie. De ses astres. De son présent. De son futur. Tout le monde a un passé, un présent, et un avenir. Certains ne le vivent pas dans cet ordre. En fait il n’y a pas vraiment d’ordre pour vivre. La vie n’est pas raisonnable. On croit connaître notre passé, mais souvent il n’en est rien. On croit connaître notre présent, mais souvent, il n’en est rien. Quand à l’avenir, on ne le connaît jamais même s’il nous occupe la plus part du temps. Nous sommes dans des temps à contre temps. C’est banal de le dire. Elle m’a dit que ça allait, mais que bon, pas si bien que ça quand même. Ca serait bien d’en parler. En ami. Comme ça autour d’un coca. De vive voix cela serait mieux qu’au téléphone. Parce que souvent, dans la vie, les heures pataugent. Comme cet enfant accroupi autour d’une flaque d’eau et qui tape en faisant des éclaboussures, qui tape sur son reflet qu’il ne reconnaît pas. Qui tape sur une vie qu’il ne sent pas dans ses veines. Un petit Narcisse de colère. Les heures pataugent. Nous éclaboussent de leur vacuité. Parfois un éclair nous traverse, rarement. On sent bien que tout est écrit, qu’on est condamné à réécrire, et à redire, et à rejouer la même pièce. A redire et réécrire notre impossible, notre indicible. On le sait. Mais on continue. Puisqu’on sait faire que ça : continuer. Même en tapant sur un reflet tremblant dans l’eau douteuse d’une flaque d’eau. Sandra allait bien, mais pas si bien que ça. Alors parler des planètes, de l’avenir, c’était bien. Même si c’est faux, c’était bien. Parce que c’est bien d’imaginer que dans le ciel il y a quelque chose d’écrit pour vous. Et pour vous seul. Sandra voulait s’entendre vivre, elle et elle seule, dans la parole d’un autre. Parce que tout dans sa vie n’était pas si bien. A cause des peurs, des souvenirs, à cause de la langueur dans son sang. A cause des larmes qu’elle verse quand son mari la caresse, et lui fait l’amour. A cause des désirs étouffés, des révoltes avortées qui gisent abandonnées dans un placard noir et sombre, en bas, à droite du cœur. Pourtant dans sa voix, j’entendais tous les restes d’une enfance joyeuse, tous les rires d’une adolescente effrontée, tous les silences d’une jeune femme perdue. Une belle voix, riche. J’aime les voix, celles qui portent les mots, celles qui osent porter les mots. L’offrande du souffle et du son. C’est un beau chemin la voix de l’autre. J’ai tout de suite aimé la voix de Sandra. Au téléphone. Une voix qui porte avec douceurs ses hésitations. Sandra chante. Justement parce qu’elle a une belle voix. Mais ce que j’ai préféré ce sont les petits espaces, les petits vides entre les mots. La vie qui se suspend un court instant, un petit creux dans le trop plein, qui dit la blessure, qui dit ce qui ne sera jamais dit. Alors on s’est donné rendez-vous dans un café de Montmartre. Au pied de la Butte. Journée grise d’hiver. Journée qui attend la neige. Qui l’espère. Une chute de blanc sur nos corps sans ombres. Un étouffement de blanc. Du blanc sur nos sanglots étranglés. Du blanc dans nos tremblements. Et l’attente. De la chute. Comme une délivrance. Comme une grâce. Comme la fin d’un rêve qui s’effondre et s’effiloche au réveil. Impossible réveil, impossible blancheur, impossible attente. Et pourtant l’attente. Sandra attend que la vie s’intéresse à elle. Moi j’attend la fin. Je suis arrivé en avance. Beaucoup trop en avance. Quand on attend la fin, souvent on arrive en avance. Je buvais un café. Je faisais des mots croisés. Ceux de Scipion. Un truc que mon père m’a laissé. Scipion et ses définitions alambiquées, à tiroirs. Je me dis que c’est agréable d’attendre une jeune fille. En ami. Qu’elle va entrer dans ce café comme la blancheur de la neige, comme la fin d’une attente, comme un début. Je me dis que fatalement mon cœur chavirera. Et que ce n’est pas grave, qu’une averse de neige sur un cœur noirci de cendre, ce n’est pas grave. Que rien n’est grave. Rien. Je me dis que ses yeux seront comme sa voix, juste colorés d’absence, des yeux de rivière rieuse qui coure vers demain, qui coule vers l’errance. Je me dis que dans quelques minutes je serais amoureux. Chez Scipion le « un » horizontal et le « un » vertical n’ont pas de cases noires. « Ordonnance ou sur ordonnance » en douze lettres. J’attends, je cherche. Je suis en avance. Elle entrera et tout deviendra nouveau. Comme la page que l’on tourne pour écrire une nouvelle lettre d’amour, sur un vieux cahier usé, blessé. Blanche, comme la neige qu’on attend. Nouveau. Il fait chaud dans ce café. Il fait bon. Il fait l’attente quand elle est au début. Douze lettres : « Ordonnance ou sur ordonnance » Les mots se tirent la langue. Si je trouve, ça voudra dire qu’elle sera à l’heure. Le « un » vertical : « Futur antérieur » en dix lettres. Ca tombe bien comme définition. Au départ, avec les mots croisés on a rien, pas un mot. On ne sait rien. On ne trouve rien. Comme dans la vie. Et puis les lettres arrivent, par petits morceaux, par petits mots. Des mots qu’on attrape par le ventre, par le milieu. On trouve. Ce n’est pas comme dans la vie. Il n’y a rien à trouver, dans la vie. En fait, on ne sait jamais rien. C’est pour ça qu’on continue. « Futur antérieur » en dix lettres. Dans la vie il n’y a pas de mots qui correspondent à une définition. La grille est vierge. Que des cases blanches. Comme la neige qui ne vient pas. Que des cases blanches. A la fin, que des cases noires. Si je trouve le deux vertical, le rendez-vous sera lumineux. Dans ma poche j’ai quelques feuilles pliées. Des cartes du ciel, avec des dessins cabalistiques, des symboles. Je souris. C’est dérisoire. Lumineux, comme la neige, comme un feu, comme un ciel. Comme l’attente au début. « Ordonnance ou sur ordonnance », je crois que j’ai trouvé : Prescription. Ca colle avec le nombre de lettre. Bon ça veux dire qu’elle sera à l’heure. Je regarde les dessins. Son thème que je commence à connaître par cœur. Un mélange de légèreté et d’ombres. De puérilité et de gravité. Oui, je vois bien l’ombre de Saturne. Ses anneaux auxquelles nos chaînes s’accrochent. Toujours regarder Saturne dans un thème. C’est lui qui tient les clés. « Futur antérieur », il faut que je trouve avant qu’elle arrive. J’ai le P de prescription. Elle va arriver, et je sais que je devrais prendre une partie de sa peur, une partie de son angoisse. Je devrais soutenir le temps de quelques heures, un morceau de sa vie. Alléger le poids. Je devrais trouver les mots justes, ceux qui lui parlent. Ceux qu’elle entend. Des mots de neige blanche. Frais et doux. Froids mais légèrement brûlants. Comme l’absence. Ou l’attente. Avec le P c’est facile : Prescience. Oui, là aussi ça va. Le mot croisé est décoincé. Comme la neige qui commence à tomber. « Effets de lune » en quatre lettre. Maintenant les mots viennent et se croisent vite. Et puis elle est là. Slip. J’adore Scipion. Elle a repéré le livre posé à plat sur la table pour que l’on se reconnaisse. « L’inespérée » de Bobin. J’était dans une époque Bobin. Il y a dix ans c’était à la mode de l’aimer, aujourd’hui c’est l’inverse, il est de bon ton de ne pas l’aimer. Des paroles hésitantes un peu gênées. Déjà le monde est différent. Elle est comme je l’avais imaginé. Claire comme un soleil d’hiver. Surtout les yeux. Brillants, à cause du froid, dehors. Surtout la bouche et son sourire triste. Surtout ses gestes maladroits. Un chocolat chaud. Et le monde change. Paroles convenues. Je ressors mes papiers : son ciel qui était plié dans ma poche. Ses étoiles que j’avais écrasé sur mon cœur, son avenir. Le temps à glisser avec douceur. Bien sûr c’était à moi de parler de dire le vrai, sur l’impossible à dire. C’était à moi de dire ses orages, et ses joies, de dire pourquoi maintenant, alors que tout devrait aller bien, elle avait ce lac sombre, ce marais d’indifférence au fond du ventre. Pourquoi il ne restait que les épines à sa rose. J’aime parler d’astrologie. J’aime raconter leurs étoiles aux gens. J’aime les emporter dans l’histoire d’eux-mêmes, et peindre ce qu’il croient connaître de couleurs singulières. Comme la neige qui recouvre peu à peu la ville. La nuit est tombée. Dehors quelques flocons n’en finissaient pas de voler. Maintenant nous étions proches. Dans l’intimité d’une parole d’étoiles. Dans le café les gens entraient, sortaient. On ne les entendait pas. La parole intime est comme une muraille, comme un château, c’est un pays étrange. La parole intime se fabrique avec des murmures, des silences, elle est proche des lèvres, elle est tendue à l’autre dans un simple mouvement de la langue et on l’offre naturellement avec un souffle. La parole intime est faite d’un grand voile de velours que l’on tisse avec des mots qui se dénudent avec lenteur et sans impudeur. La parole intime est une longue promenade dans sous-bois traversé par les rayons du soleil. Elle en a la saveur, les odeurs, et les frémissements. C’est elle qui voulu marcher. Dans la nuit. Monter au Sacré-Cœur. Marche après marche. Lentement. Nous étions coté à cote. Nous ne sentions ni le froid, ni la nuit. C’était un temps doux. Sans raison. C’est elle qui m’a pris le bras et a glisser sa main dans ma poche de manteau. C’est elle qui s’est serrée. Pendant qu’on montait les dernières marches. C’est elle qui a posée sa tête sur mon épaule. C’est elle qui a imposé le silence lumineux. Qui a fait taire la parole de l’intime, pour nous glisser dans l’intime de l’intime. Entre deux lumières de réverbère, sur les marches à peine blanchies par la neige. J’ai posé mes lèvres sur les siennes. Nos lèvres refroidies. Elle a ouvert le cœur brûlant de sa bouche. J’ai le souvenir d’un ralenti. Ma poitrine battait, le muscle du sang cognait à l’intérieur. J’ai tenu sa tête entre mes mains, pendant que nos bouches s’échangeaient leurs salives, pendant que les langues disaient tous les mots oubliés. Un baiser long dans cette nuit froide, qui consolait on ne sais quelle véritable tristesse. Un baiser d’abandon. Un baiser qui n’en finissait pas de dire l’épuisement de la terre et des chairs et des os. Un baiser long aux salives amer et douces. Nos manteaux et le froid empêchaient des gestes trop sensuels. Nous serrions mutuellement nos joues dans nos mains comme pour presser la vie de l’autre par la bouche, pour la boire et se dire sauvés des naufrages, des oublis, des absences. Un baiser de présent sans avenir. Qui devait être en totalité là, sur ces marches, dans cette nuit, dans ce silence. Peut-être l’unique baiser qui devait tout résumer. Qui devait être le début et la fin. Qui signifiait tout dans l’instant et sans doute plus rien après. Un baiser long pour ne pas finir, pour ne pas mourir. Baiser de bruit de bouche, de dents cognées. Un baiser long comme un long désespoir, un baiser violine au goût de chocolat, un baiser d’hiver.

Arrivé chez moi je n’ai pas allumé la lumière. Arrivé chez moi je l’ai lentement déshabillée. Nous nous sommes allongés en silence sur mon lit. Comme si toutes paroles étaient devenues vaines. Et c’est avec lenteur que nous nous sommes aimés. Avec douceur. Son corps sentait un parfum de fruits. Son corps voulait s’ouvrir. J’ai caressé sa peau, j’ai senti sous mes doigts la lourdeur de ses seins, j’ai léché son ventre souple et généreux, je me suis perdu dans les lèvres de son sexe et j’ai bu ses eaux secrètes. J’ai serré dans mes bras ce corps qui se donnait, effleuré, câliné ces fesses qui se tendaient. J’ai accompagné chacun de ses cris et tremblé avec elle à chaque tressaillement. Elle m’a guidé au cœur des ses plaisirs les plus sanglants, les plus incandescents. Elle a tendu son ventre, et j’ai tendu le mien. Ella a serrée ses cuisses autour de mes reins. J’ai embrassé son ombre et ses yeux scintillants, et sucé sa poitrine, et aspiré ses chairs, ses sucs, et sa vie, et sa tristesse et sa joie aussi. Dans le seul silence de l’abandon. Dans cet instant dérobé. Hors du temps. Hors de nos temps. Elle s’est endormie enlacée à mes rêves. Elle à juste dit « Chut…. Ce n’est pas une histoire d’amour Franck. Chut… ne dit rien. » Elle s’est endormie. J’avais sur le corps le poids de sa chair, j’avais sur le cœur le poids des amours impossibles, j’avais tout autour de l’âme un immense arc-en-ciel.

Parfois elle m’écrit Sandra. Des petits mots, avec des smiley en formes de clin d’œil. Jamais nous avons parlé de cette journée, de cette nuit. Comme si les mots ne pouvaient rien dire, de la neige, du blanc, et d’un arc-en-ciel au bout de l’âme.

C’était en janvier. Ce jour là il a neigé. J’écrivais des mots sans les montrer. En janvier aucun Ange ne m’avait encore visité. Sans doute fallait-il préparer la place. Pour un ange aux ailes si grandes.

C’était en janvier, ce blog n’existait pas, et j’étais déjà mort, mais je ne le savais pas.

Franck.

15 mars 2020

L'anachorète...

 

L’anachorète a fait trois tas devant sa grotte. À droite, il a posé ses gestes, tous ses gestes, toutes ses actions. À gauche, il a fait un tas de tous ses vêtements. Au centre, il a déposé sa parole. Toute sa parole. Tous les mots de sa langue, même son nom. Puis il est entré dans la grotte, il s’est assis. Il a fermé les yeux. Alors, il n’y eut ni avant ni après. Il n’eut plus à traverser le grand champ de neige. Il était la neige. Un et innombrable.
L’écriture tient les bords du temps.

Franck.

8 mars 2020

Traverser...

Traverser.
Jusqu’à l’intense immobilité d’un silence. Le texte est habité d’une puissance vivante qui m’écrase chaque fois un peu plus.
Entre l’amour et le désir, il y a un espace.
Entre l’écriture et le texte, il y a un espace, le même.
La nuit. L’imprononçable nuit. Le lieu des grands gisants.
Entre mes lèvres et tes lèvres. La nuit.
La nuit que je traverse à chaque mot, pour te rejoindre, enjambant les gisants et les siècles.
Retraçant infatigablement le chemin qu’il te faudra consacrer.

Franck.

13 avril 2020

L'instant...

Habiter l’instant, un instant débarrassé de ce qui le tient. Un instant seul, nu. Car l’instant ne vieillit pas, il jaillit, toujours neuf, fugitif, éternel dans son essence. C’est le lieu de l’écriture. Introuvable, pourtant possible, incertain pourtant inévitable. L’instant, c’est la condensation du vide et de l’attente. Il n’est rien, pourtant il révèle tout. Il nous traverse, écrire tente de le saisir, comme on saisirait le vol d’un oiseau.

Habiter l’instant, cette éclaboussure de conscience et de vie dépouillée, écrire…

Habiter l’instant, qui lui seul invente la durée, car la durée échappe au temps. C’est notre puits d’immortalité. Là où l’écriture demeure, où l’amour fleurit… Un temps sans épaisseur, qui dure…

Qui dure… Qui dure…

Franck.

4 avril 2020

Accomplir la défaite...

L’inaccompli se prolonge indéfiniment. Dans une tension singulière. L’inaccompli du texte. L’inaccompli de l’amour. L’inaccompli est une marque. Notre sceau. Le poinçon qui perce nos chairs jusqu’aux os. L’inaccompli comme l’empreinte de l’éternité. Le sans fin chutera toujours. Nous porterons toujours le deuil de l’infini. Nos cercueils brillent haut dans le ciel. Nous applaudissons à ce spectacle frémissant. Le texte se déploie dans un espace de tragédie. Le temps nous attend au détour d’un baiser. Comme une vague scélérate. Le texte s’aggrave dans sa chute. Le renouveau renouvèle toujours la fin. L’inaccompli. La blessure.
Il n’y a pas de sagesse, simplement un désespoir qui se renie. Chaque jour, j’avance et je m’éloigne. En même temps. Chaque geste, chaque pensée, est imprégné par cette plaie, ce suintement de vie. Ce double mouvement impossible. Incompréhensible. Le texte s’effondre, là, dans cet espace de misère. Le sans fond de cette misère.
De tout temps, nous sommes séparés. Inachevable. Il manque toujours un morceau à l’histoire. Il manque toujours de la chair sur l’os. Il manque toujours un baiser à l’amour. Il manque toujours un jour à l’éternité.
Vivre, c’est être dans le décalage, la non-coïncidence. Écrire, c’est prolonger cet espacement. C’est l’agrandir. C’est l’aggraver. Jusqu’à l’impossibilité de vivre. Il y a une tension singulière dans cet espacement. Comme ce tonnerre qui tarde à venir après l’éclair. L’espace, après l’éclair, est le lieu du langage. Dans cette synchronicité défaillante, perpétuellement défaillante, la parole trouve son chant. Dans cette tension du vide, dans cette brulure du rien. Dans cet insupportable.

Je vis dans l’attente folle du tonnerre, et cette suspension me laisse sans signification.

Nous vivons des approximations. Tout se tient, mais rien n’est jointif dans nos vies.
Nous faisons des détours. Écrire est le plus sacré de ces détours, mais c’est quand même un détour. Nous arriverons à Samarcande le jour venu, pour le sacre de l’inaccompli. Écrire, c’est danser sur ses propres ruines. C’est accomplir la défaite.

Franck.

29 mars 2020

La Hache...

 

Mon livre sera cataracte, ou ne sera pas.
Chaque texte précise peu à peu le lieu du combat. Ils marquent. Bornent. Resserrent l’espace.
Se dépouiller de toute indulgence. Encore. Revenir à l’essentiel, à l’amour, à sa brulure. Le désespoir, ne pas oublier le désespoir.
Chaque texte précise, mais il est encore un compromis, une façon d’accommoder des possibles.
Faire monter en soi les grands lacs de néant. Ces océans vides, tout en mesure. Tout en démesure. L’orgueil de la mélancolie. La respiration noire de la chair. Le cri.
Aurais-je la force de rassembler toute la gravité de l’enfant jouant ? Les grands livres sont écrits par de grands enfants. Il n’y a qu’eux pour avoir assez d’application dans la déraison, d’ascèse légère, de sérieux dans l’invention, de violence désinvolte. Ils ne connaissent de la beauté que la chair des mères. Ils n’inscrivent rien dans le temps, ils ne s’égaillent que dans l’éternité, et dans les risées de lumière du jour. Ils sont dans une énergie brutale, sauvage, totale. Tyrans, et mendiants à la fois, insupportables. Étincelants.

Franck.

22 mars 2020

Ricochets...

Écrire n’est pas une occupation.
Parfois, c’est un destin.
À coup sûr une malédiction.

L’écriture se joue dans son effacement, elle n’est jamais plus présente que lorsqu’elle se retire. Écrire n’est rien, sinon le consentement à ce rien. L’infinie jouissance du désespoir.
Quelque chose se dérobe, ici.
……………………………….

Cette nuit, je tentais d’appeler Son visage. Ses yeux, Ses lèvres, Ses cheveux noirs. L’éclat tranchant de Son regard. Je n’arrivais à rien. Ma mémoire avait perdu Sa trace. Déjà. Comme si Elle avait regagné le cortège des ombres. J’appelais Ses formes, Sa voix, la couleur de Sa peau. Cette nuit, je voulais Son sourire. Seulement Son sourire. Tous mes efforts étaient vains. La nuit s’ajoutait à la nuit.
Des ricochets, jusqu’à épuisement.
Nous ne vivons pas de nos rencontres, mais de leur oubli. Toujours dans l’après-coup d’un contretemps.
C’est pour cela que nous écrivons, pour ajouter de la musique à ces rythmes cassés. Comme si la fin ne se suffisait pas à elle-même. Comme s’il fallait la dire, la redire pour s’en convaincre. Ou pour résister. Ou seulement pour continuer d’aimer. En pure perte. Mais aimer encore.

Franck.

16 février 2020

TCHANG LI....

 

Extraits du journal de TCHANG LI ( Maître LI) précepteur du prince Livre des Sagesses.

-         " La vertu du chef, c’est la dignité du soldat.

-          Ne jamais exiger des autres le courage que l'on n’a pas.

-          Une pensée que l'on ne peut traduire en acte est inutile.

-          Ne pas agir est la tentation du faible, trop agir est la tentation du fou.

-          L’action délivre du doute.

-          L’ennemi qui vit en nous est plus redoutable que l’armée qui nous fait face.

-          On se croit multiple, mais le grand général est « un », inséparable de lui-même.

-          Il n’y a pas de grand général sans ascèse.

-          La grandeur est affaire d’âme pas de taille.

-          J’aligne ma troupe sur le plus grand, jamais sur le plus petit.

-          Accepter la guerre est une erreur, refuser la guerre est aussi une erreur.

-          Le soldat se nourrit de la vertu du capitaine, le capitaine se nourrit de la vertu du soldat, c’est de cet échange que naissent les grandes armées.

-          Ne pas sanctionner le mauvais soldat, c’est sanctionner le bon soldat.

-          Sanctionner c’est la première bonté.

-          L’exemplarité c’est le premier manuel d’apprentissage.

-          Être exemplaire pour le général c’est donner un espoir, un chemin, au soldat.

-          Le grand général dit :  « Je ne défends pas ceux-là pour qu’ils m’aiment, je les défends pour qu’ils soient forts, même contre moi. »

-          Vouloir se faire aimer de sa troupe c’est être sans ambition. Ne pas être aimé de sa troupe c’est s’être trompé d’ambition.

-          Diviser pour mieux régner, c’est déjà accepter la défaite.

-          Lorsque le capitaine est plus vertueux que le général, la guerre sera perdue.

-          Croire qu’une armée n’est que l’addition des régiments fera perdre la guerre.

-          Commander n’est pas seulement utiliser les compétences, c’est avant tout saluer les vertus.

-          Ne confonds jamais la faiblesse et la bonté.

-          La bonté seule rassemble, elle a deux jambes : la vérité et la constance.

-          Il faut croire aux grands actes, aux grands destins, mais c’est dans les actes les plus petits de tous les jours qu’ils se bâtissent.

-          Le grand général dit :  « Il faut être ambitieux pour les autres, mon ambition personnelle n’aura jamais d’issue, elle sera toujours illégitime. »

-          La vérité fait peur, on cède au mensonge par lâcheté et par une vision trop courte.

-          Aucun soldat ne souhaite n’être ramené qu’à ses seuls actes, qu’à ses seules pensées, chaque soldat se sait, se veut plus débordant que son assignation dans les rangs. Commander c’est se nourrir de ce débordement.

-          Protéger le mauvais capitaine c’est exposer tous les autres.

-          Il n’y a pas de grandes stratégies, il n’y a que les actes justes de tous les jours."

 

Franck

28 janvier 2020

Une île...

 

 

Je suis une île infatigable.
Je suis une île qui attend son naufrage
Je suis une île que les marées écorchent.
Une île brûlée par les passions défuntes
Une île foudroyée par l'attente
Une île sans rivage
Sans horizon
Si nue que le soleil ne la regarde plus.
Qu'un silence trop lourd pourrait faire chavirer.
Je suis une île infatigable.

Franck.

22 janvier 2020

L'île d'après...

Les amants dessinent, dans la tristesse des villes, de grands aplats de silence, à contre-jour, à contre soleil. Les amants s'absentent, dans leurs traces nous y cueillons les songes. Les amants ne parlent plus, les mots ont déjà déserté leurs gestes. Ils se rapprochent des choses ou des êtres simplement pour les éclairer ou les abandonner.
Les amants passent, traversent, débordent, tanguent. Ils chavirent. Ils s'effacent. Au bout de leurs regards désinvoltes, ils inventent l'ignorance avec cette ivresse cruelle qui l'accompagne.
Les amants sont sans bagage, sans histoire, quelques baisers secrets au fond de leur poche, comme ces enfants qui remplissent les leurs de ficelles ou de petits cailloux. Ils sont dans l'angle du jour. Ils ont perdu leurs yeux, ils n'ont que leurs mains pour sculpter les heures, leur peau pour créer d'autres langues, leur chair pour fuir leurs peurs anciennes.
Les amants se cachent dans les ellipses des coquillages pour se dérober au temps, au vacarme des villes. Ils se savent en danger. En sursis. Le poème ne les a pas encore rattrapés. Ils sont dans l'impatience, pourtant sans attente. Demain est un continent lointain, une rive inabordable.
Les amants dessinent par étourderie les arabesques de futures aurores pâles sans secret.
L'écriture sera tapie dans la marge. Juste là, dans l'ombre.
Pour l'après.
Écrire l'après qui est déjà advenu.
Écrire est dans le contre temps, comme les amants sont dans le contre-jour.
Écrire, c'est l'île d'après. Celle qui n'est pas habitée, celle offerte aux tempêtes, à l'obscur mouvement des vagues.
Et les amants chavirent, et l'écriture fait naufrage au large.
L'écriture est le chant désastreux des amants déliés de leurs serments trop lourds.
L'usure prochaine des temps révolus, défaits.
Les amants n'ont que leur nudité, le poète que son dépouillement.
L'amour a sa nostalgie, le poète sa lente mélancolie.
Le soleil brûle tous les déserts.
Les amants ne connaissent pas la rhétorique.
Ils dansent.
Ils dansent.
Ils dansent.

Franck.

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