Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
J'irai marcher par-delà les nuages
Publicité
30 décembre 2022

Ecrire...(encore)

 

Écrire est une épreuve. Toujours.
Cela dit un mystère.
Autre chose que ce qui est dit.
Une vérité toujours cachée, qui se dérobe.
Plus on se croit près. Plus on s'éloigne.
Il y a deux centres, deux foyers comme dans une ellipse.
Choisir l'un des foyers, c'est renoncer à l'autre. S'approcher de l'un, c'est s'éloigner de l'autre.
La poésie dit une vérité autre, quelque chose qui ne serait pas la vérité du poète.
Écrire comprime les temps, les déforme, les rend poreux, et l'âme se faufile dans cette porosité.
Le poète s'y perd. C'est de cette perte inscrite à l'avance que l'écriture nait.
C'est de cet échec.
Alors, on recommence.
Même joyeuse, l'écriture est douloureuse. La main qui porte le mot sait déjà l'inachevable. Il y a une joie obscure qui git, là, pesante, en nous.
Contradiction. Dans le même temps où l'écriture se déploie, apparait une rétraction qui traverse les chairs.
Il y a quelque chose en nous qui sait, mais qui ne dit pas, quelque chose qui dit, mais qui ne sait pas. Dans écrire, il y a comme l'aveu d'un secret que l'on ne sait pas. C'est pour cela qu'écrire a à voir avec le silence. La pénombre. Le murmure. Quand le murmure devient inaudible, alors le chant commence.
Chant sans paroles. Cela résonne, sans raison.
Le chant traverse, transfigure. C'est l'eau de l'âme.
Un surcroit des mots. Le chant vit hors des mots de l'écriture. Le chant n'est que du temps métamorphosé.
C'est la nuit au cœur d'écrire. Invisible, indicible, pourtant...
Écrire appelle l'impossible de l'Autre. La solitude immémoriale, le vide qui me sépare du monde, mais qui dans le même temps permet le monde en nous.
Nous venons d'une déchirure. Écrire dit la déchirure. Uniquement cet instant éternel de la séparation. Vivre, c'est tenter de l'oublier. Écrire, c'est tenter d'y revenir sans cesse.
Alors, on recommence.
On cherche cette joie douloureuse.
La répétition me rapproche de l'immobile, et l'immobile de l'éternel.
Les sillons s'ajoutent. Ce n'est jamais le même sillon, on croit que c'est le même geste, mais les sillons s'ajoutent. Le champ des semailles est à ce prix.
On creuse toujours la même terre, pour autre chose qu'un sillon. Pour une moisson à venir.
Même joyeuse, l'écriture reste douloureuse.

Franck

Publicité
12 juin 2022

Cartographier...

 

Texte après texte, je tente de cartographier un pays inconnu, inconnaissable sans doute. J'en sais la vacuité, mais j'en ressens l'impérieuse nécessité. Cartographier, c'est dessiner des lieux. Des lieux exacts, des lieux réels. Tracer des séparations là où il n'y avait que du blanc, que des terra incognita. Délimiter. Tracer des routes, des chemins, des possibles. Nommer, surtout. Donner des noms. Un lieu qui n'a pas de nom n'existe pas, ou bien il n'est qu'un rêve. Nommer, c'est faire sortir du néant. Sur la carte, on place des signes, des symboles que l'on arrache au néant. Dans un coin de la carte, on fabrique un petit rectangle, on l'appelle « légende ». Tout tient dans ce mot : légende. On ne peut pas lire une carte sans la légende. Cartographier, c'est écrire une légende. Traduire l'impénétrable. Dire du sens, créer un lien, donner une forme au rêve. C'est inscrire le temps dans l'espace. Raconter.
Texte après texte, je tente de cartographier un pays de légende. Je dessine les plaines, les mers, les déserts, les fleuves, les iles. Je trace avec précaution les frontières, les passages. J'indique les puits, les labyrinthes de la langue. J'inscris l'illimité dans l'infime du signe.
Au départ, il a fallu arpenter la mémoire, puis aller au-delà de la mémoire, placer des jalons sur les lieux archaïques, sur les restes, les ruines, il a fallu marcher, errer dans ses joies, ses douleurs, recueillir un à un les mots de la légende comme autant de trésors cachés.
Arpenter s'exécute avec une chaine d'arpenteur. Là, c'est le mot chaine qui est important : la chaine, c'est ce qui tient deux choses solidement, les rendant inséparables, le réel et l'irréel, l'espace et le temps, la vie et la mort.
Lorsque l'on arpente, on est toujours dans un au-delà, on est toujours dans le lieu d'après, alourdi de tous les lieux déjà traversés. Car il faudra enfanter le langage oublié de la légende. Comme si les mots étaient des enfants perdus. La chaine est là qui tient la parole, l'empêche de s'effondrer.
Arpenter, c'est charger un navire, tracer un horizon, c'est dessiner les lignes du temps, là où elles s'égarent dans les méandres des souvenirs, c'est espérer ne plus s'oublier dans les angles du renoncement, de la fatigue. Arpenter, c'est écrire un lieu où la nuit aurait déserté les jours, mais dont l'ombre serait encore là, toujours menaçante, fascinante, comme l'ultime tentation.
Après, demeure la carte. Où l'on reporte chaque mot, chaque signe. On écrit la légende.
Dans chaque carte, se trouve l'appel d'une autre carte à venir, chaque légende appelle une autre légende, le connu appelle toujours la menace d'un inconnu. C'est souvent cette menace qui nous sauve. Puisque les cartes sont sans fin. Les cartes nous disent toujours celles qui manquent.
Les légendes ne disent pas tout.
Les terra incognita sont des terres voilées. Sous le blanc, demeure la nuit. Cartographier, c'est entrer peu à peu dans la nuit. C'est la faire entrer dans la légende. Dévoiler une nuit, c'est en dire une autre plus profonde encore.
La nuit est immobile, c'est ce qui permet au rêve de se déployer, le songe est le seul mouvement qui s'oppose à la fatalité des jours. Ce qui nous relie à la carte, c'est le rêve.
Le voyageur n'utilise jamais de cartes. Les cartes sont des rouleaux de papier donnés à une humanité lointaine, indifférente. Parfois inquiète. Les cartes sont toujours inutiles, vaines, pourtant nécessaires.
Les légendes sont entre la vie et la mort. Elles sont à la frontière. Elles ont déjà le langage de la mort. C'est cela qui nous attire dans les contes. Comme si, entre le déjà mort et l'encore vivant, il n'y avait que l'épaisseur d'une ombre, que là se tiendrait la légende, dans cette langue qui va vers la nuit et qui peut-être, s'y trouverait déjà.
Cartographier, c'est refaire un voyage silencieusement, en accepter la métamorphose. Les signes que l'on inscrit sont toujours illisibles. C'est pourquoi on les raconte sans cesse, comme les légendes. Comme si rien n'avait vraiment existé. Comme si le sens n'avait pas d'importance. Comme si rien n'avait vraiment d'importance. Hormis la patience à transcrire le long silence languissant qui accompagne les légendes.

Franck.

 

5 juin 2022

L'affût...

 

« Sans solitude, sans épreuve du temps, sans passion du silence, sans excitation et rétention de tout le corps, sans titubation dans la peur, sans errance dans quelque chose d'ombreux et d'invisible, sans mémoire de l'animalité, sans mélancolie, sans esseulement dans la mélancolie, il n'y a pas de joie. »
Les Ombres errantes : Pascal Quignard (Grasset)

Il y a une folie dans ce mouvement qui pousse à se tenir au plus près d'où surgit l'écriture. Être là, à la fois absent et dans une présence insensée, à l'affut, dans l'attente, embusqué dans la langue.
Il y a une folie à vouloir saisir l'instant fou où par un excès d'être, une surabondance, on disparait dans une sorte d'oubli, comme si le manque de soi-même permettait le jaillissement du dire.
Être à l'affut, sans savoir qui est la proie. Invisible et silencieux. Au cœur de la forêt sombre de la langue, à l'endroit même de l'obscure, là où la nuit se confond avec le sang, la chair, les siècles. Couvert de silence, dans la plénitude de son accablement.
La langue se meurt. Elle a quitté nos forêts, nos landes, nos livres, alors on est rejeté à l'endroit le plus confus du dire et de l'écrire, au plus loin du monde, au plus vieux, au plus proche de nos peurs, là où règne la nuit primordiale, le premier souffle, la première faim.
Plus rien ne se dit dans les livres, plus rien ne peut se dire. Tout est dit, des histoires, des romans, du monde, nous sommes dépouillés de cette joie désespérée, qui faisait la terre du livre, qui en faisait les moissons.
Écrire est une nostalgie d'un monde qui n'existe plus. C'est une maladie du vivre, qui nous pousse à retrouver les premiers temps du silence, de la peur, de l'affut. Se sentir traversé. Emporté. Englouti dans l'instant qui précède tous les instants. Débarrassé des jours.
Mes textes ne disent rien. Que pourrais-je dire ?
Je reste là, immobile, dans l'attente absolue de l'engloutissement. Écrire seulement, l'écriture en train de naitre, surprendre la trace du silence qui jaillit, la blessure qui le suit.
Mes textes ne disent rien. Ils ne disent que l'imminence, l'imminence toujours renouvelée, comme dans la chasse ancestrale, où vivre et survivre se tiennent dans le même temps, serrés l'un contre l'autre, pour se sentir délivrés, de la langue, de la peur, de la fin, de l'éternelle fin...
Alors, dans cet espace impossible du texte qui se fait, ce lieu inhabitable tremble, toujours vacillante, l'éclat d'une joie indemne, d'une joie encore intacte... L'indicible printemps...

Franck

29 mai 2022

L'effacement...

 

Il faudrait imaginer l'écriture qui s'effacerait juste après avoir été écrite, de même que la lecture du livre emporterait les mots au fil des yeux, et blanchirait les pages. À la fin, tout serait blanc, comme un paysage de neige. Comme en hiver lorsque tout est blanc.
Ce qui tient ne tient que dans l'instant. Tout s'efface. C'est pour cela que nous recommençons.
Ainsi, les traces de nos pas qui s'effaceraient au fur et à mesure, comme une apparition, comme une disparition, comme une naissance toujours renouvelée, comme une mort toujours imminente. C'est pour cela que nous continuons.
Nous venons de cet effacement.
L'écriture est un lieu impossible, sans cesse contredit.
Au fond de chaque nuit, il existe une nuit encore plus profonde, qu'aucune aurore ne couronnera.
Il existe un hiver qu'aucun printemps ne délivrera.
Ainsi, nous allons... Ainsi, nous devons aller... avec le vent qui efface nos traces et fait trembler les blés...
De l'hiver à l'hiver, du noir, au plus noir encore, du plus seul au plus désolé, du murmure au silence...
Aller, aller sans cesse...
Écrire dit seulement ce mouvement, la neige, le vent dans les blés...

Franck.

22 mai 2022

La langue de l'errance...

 

« Qu'ai-je quitté ? Qu'ai-je retrouvé ? Qu'ai-je quitté, que j'ai retrouvé ? Qu'ai-je quitté que je n'ai pas retrouvé ? Qu'ai-je quitté, que j'aurais voulu ne pas retrouver ? Qu'ai-je retrouvé, que je n'avais pas quitté ?
Ce que l'on croit quitter ne nous quitte pas. On ne quitte pas : on s'éloigne. »
Louis Calaferte : Rosa Mystica.

L'errance est une langue. On sait en dire les mots, mais le sens nous en reste caché. Alors, on se met en route pour découvrir leurs significations. On ne quitte pas, on ne fait que marcher, on ne part pas, on ne fait que consentir à l'exil, à la solitude, à l'abandon.
On ne connait jamais le sens de nos actes. Ils nous apparaissent souvent comme ceux d'un fou. Rien ne les tient entre eux que le fil ténu de l'exil, que cet inachevé qui nous ronge, que cet inachevable qui nous terrifie. Alors, on écrit pour dire cette folie, que l'errance n'est pas le résultat de la seule ignorance, que l'on a pitié de nous-mêmes seulement par lâcheté, parfois par miséricorde.
Si l'on tend l'oreille, si on la colle au plus près de notre langue, alors on peut entendre, tapis au fond des chairs, un enfant perdu. C'est le chant de la langue, le lieu de notre exil...
Alors, on va vers cet enfant, on écrit pour qu'il vive... Encore un peu.

Franck.

Publicité
15 mai 2022

L'instant...

 

Habiter l'instant, un instant débarrassé de ce qui le tient. Un instant seul, nu. Car l'instant ne vieillit pas, il jaillit, toujours neuf, fugitif, éternel dans son essence. C'est le lieu de l'écriture. Introuvable, pourtant possible, incertain pourtant inévitable. L'instant, c'est la condensation du vide et de l'attente. Il n'est rien, pourtant il révèle tout. Il nous traverse, écrire tente de le saisir, comme on saisirait le vol d'un oiseau.
Habiter l'instant, cette éclaboussure de conscience et de vie dépouillée, écrire...
Habiter l'instant, qui lui seul invente la durée, car la durée échappe au temps. C'est notre puits d'immortalité. Là où l'écriture demeure, où l'amour fleurit... Un temps sans épaisseur, qui dure...
Qui dure... Qui dure...

Franck.

1 mai 2022

Musique et voix...

 

Parce qu'il faut bien y revenir.
Au départ, on est dans la distance. Écrasé par cette distance. Elle nous a d'abord pénétré. Après, elle nous écrase. On n'est rien. On le sait. Nos doigts hésitent sur le clavier. L'image de la page sur l'écran est un horizon impossible. Rien n'est là. Ou plutôt tout est là, rien ne vit. Rien ne tremble. On est recroquevillé dans son propre silence. Parfois, on voudrait que cela dure une éternité. La distance, ce temps mort, vidé de tout, vidé de soi. Même l'écrasement. Plus rien. N'être plus rien, sinon cette attente impossible dans cette distance terrifiante. Plus rien, car l'on sait qu'il va falloir encore perdre quelque chose. Perdre encore et toujours les guerres, sa vie, soi. Perdre quelque chose de soi. À cet instant de l'écriture, on sait qu'il va falloir perdre quelque chose de soi. Car les mots naissent de cette perte suivie de cet écrasement. De cette déchirure entre l'air que l'on respire, le poumon qui hésite dans son mouvement d'aspiration, d'élargissement. Ils naissent aussi de cette peur, de cette tension qui vrille jusqu'à l'insoutenable parfois. Parfois seulement. Que puis-je perdre encore que je n'aurais pas déjà perdu ?
Au départ, écrire, c'est errer dans cet espace de silence, dans la volonté toute tendue de la perte. Comme pour le sacre d'une défaite. Puisqu'écrire est une défaite. Majestueuse défaite. Somptueuse. Mais défaite, aussi. Puisque c'est la continuation, la sanctification de l'inachevable, puisque c'est la prolongation du manque, jusqu'à sa magnificence, dans la profusion du vide, jusqu'à son débordement. Ruissèlement de néant, écoulement magnifique, hémorragie de mortification vaine, pourtant indispensable.
Alors, il faut se trouver là, à cet endroit de nous impraticable, puis consentir assez, pour être envahi une dernière fois. Toujours. Encore une dernière fois. Mort annoncée, cent fois promise, cent fois espérée, cent fois recommencée.
Au départ, on est dans ce désert de nous. La parole a reflué en ne laissant rien derrière elle, pas un seul mot, rien, ou alors des rognures, des phrases cabossées par les précédentes marées, que des verbes usés comme des galets par la banalité. C'est le temps de l'appel. De la peur. De l'espoir.
Au départ, ce n'est presque rien. Un simple son, comme un murmure à peine audible, une modulation lente. Lente. Profonde. Elle vient de loin, de si loin. Elle vient de traverser le désert de nos hostilités, de nos résistances et semble ne pas pouvoir aller plus avant. Pourtant, elle est là, fragile, invincible.
Une et innombrable.
Vivante.
Enfin...
Au départ, à l'intérieur, respire comme une note de musique infime, dérisoire, qui vient de nulle part, qui insiste, qui tient bon, qui se survit à elle-même, qui vient absolument. Elle est dans le corps. Cela prend tout le corps. Elle est comme une brise sortie du néant de mes chairs. Elle est mon miracle et mon désespoir. Elle est ma mort et ma résurrection. Elle est un fil tendu au-dessus du gouffre de mes années perdues. C'est une note, une simple modulation à l'intérieur, un murmure grave, lent, profond, qui prend de plus en plus de souffle. Cela ressemble au basson et au violoncelle. Une rumeur lente à l'intérieur qui résonne. Une rumeur qui passe le long des os. Un lent cortège processionne dans ma poitrine. Un vertige au ralenti. Un basculement.
Ce sont les premiers mots. Qui cherchent l'accord. La confluence. Pour bien comprendre, il faut imaginer la vague qui hésite. Écrire tient tout dans cet hésitement de la vague, dans ce déploiement qui s'oppose à l'évidence du mouvement. La déchirure.
Au début, c'est le temps des gammes, la main des mots oscille entre incertitude et irrésolution sur le clavier de la parole. C'est une musique inconnue qui se déchiffre au fur et à mesure des douleurs, des résonances. Des creux, des cris. J'entends la musique à l'intérieur alors je cherche la voix qui pourrait la dire. Je ne sais d'où elle vient, mais elle là. Comme un tyran, comme une déesse, elle est l'enfant qui refuse, le désir qui s'embarque. Il faut comprendre, j'ai d'abord cette musique tapie dans le fond de ma gorge, à l'arrière de ma vie. Alors la voix. La voix, cette nuit qui monte dans le texte, les aurores qui gisent dans la vapeur des ombres. La voix cette imminence toujours reportée. Chaque mot est un son avant d'être un sens. Chaque mot est d'abord symphonie, couleur, cascade. Chaque mot sera dit. Chaque mot sera prononcé à haute voix, sera nourri du sang de la voix, car chaque mot contient le suivant. D'ailleurs bien souvent il sait le suivant bien avant moi. Ma respiration donne le rythme. Je lis, je relis les morceaux de phrases, les bouts de paragraphe et ma respiration bat la mesure. C'est mon souffle qui fait foi. C'est la véhémence et l'exaltation des résonances qui font foi.
Peu à peu, je me rends compte que ce n'est plus le désert du début, peu à peu, c'est un concert à l'intérieur, un concert qui vient de nulle part, qui ne cesse de grossir. Chaque son appelle un sens, chaque sens un rythme, une cadence différente. À l'envahissement du vide succède l'envahissement de la profusion des sensations, des émotions, comme des risées de vent sur la peau de ma voix. Quelque chose s'invente. Je suis là, sans y être vraiment, au centre d'une dévastation comme traversé. Fendu. Fracassé. Alors c'est le temps océan.
C'est le temps où il faut tenir. Tenir le texte, ne pas tomber dans l'épuisement, dans l'aveuglement, l'enivrement, la frénésie. Tenir les mots, comme on tient le cap, comme des notes que l'on poserait avec lenteur sur la portée. Avec lenteur, précaution. Vérifiant inlassablement les harmonies. Rajoutant croches, doubles-croches, et ponctuant ici d'un soupir, là d'un silence. Tenir. Comme le musicien qui écrit sa musique, qui veut quand même la jouer, qui veut quand même l'entendre autrement que dans ses fibres. Tenir. Tenir la note. L'épuiser dans son corps.
Il y a des jours où la mélodie à l'intérieur est lente, emprunte de fatalité, de tragique. Avec elle ce sont les grandes landes de bruyères sauvages qui arrivent. C'est une musique de steppe. C'est une musique de Cosaques tristes, de Tartares qui galopent sans fin, dans une Tartarie sans fin. Certains jours, je voudrais mourir à cheval dans un galop d'enfer, certains jours mes mots sont chevaux, crinière au vent, mes mots sont le vent, mes mots sont claquements de sabots. Je frappe le clavier avec acharnement parce que les mots sont des essoufflements, que je crie dans les landes de mes déserts de Tartarie sans fin. Sans fin. Sans fin.
Certains jours, ma musique sort de l'ombre. Elle a la lenteur des mauvais jours, l'inquiétante langueur des heures pesantes, maussades, le son du basson rase les murs de mon absence et de mes angoisses. La note tient, mais demeure dans l'ombre, dans le tremblement, peu à peu, c'est l'orgue, l'orgue d'ombre avec ses accords lourds d'ombres, qui essayent de s'arracher aux pierres de ma cathédrale éteinte et muette. Ces jours-là, je suis dans les pierres grises, froides, chaque mot est un éclat que le burin extrait. Coup après coup. La parole est sculpture de pierre qui se refuse. Alors, je tape, je cogne. Chaque mot est mâché, remâché, déchiré, ânonnement lancinant d'une prière qui n'arrive pas à se dire, à s'élancer, à trouer l'espace du verbe. Chaque mot écrit dégage alors un vide encore plus effrayant qu'il faut combler dans un autre saut vers l'inconnu. Alors, je casse les phrases comme on casse des rochers. C'est éreintant. L'ombre monte comme une marée désastreuse. Une marée d'hiver. Sans pitié. C'est cela le bonheur.
Tenir le texte, c'est tenir la note, sans trembler, sans se lasser, sans être détruit. Défait, mais pas détruit. Parfois reprendre sa respiration. Refaire circuler le souffle sur sa peau, retrouver le rythme, la cadence, le balancement, les accords, les dissonances, les contrepoints. Tenir le texte, c'est reposer ses doigts sur le clavier, puis refaire des gammes comme aux temps anciens, c'est souffrir des articulations nouées et de la raideur des souvenirs.
Un jour, quelqu'un m'a dit, si tu veux écrire, il faut que tu manges. Prends un solide petit déjeuner, parce qu'écrire, c'est beaucoup d'énergie. J'aime cette approche qui fait de l'écriture un art du corps. La mobilisation des muscles, de la respiration, des battements du cœur. Écrire, c'est engager tout son corps dans la parole. Tout. Même le sang s'il le faut. Surtout le sang. On ne bouge pas, pourtant tout est en mouvement : on transpire, on sue de cette immobilité comprimée d'élan.
Il n'y a pas de muses là-dedans,  il n'y a pas d'exaltation romantique. Là, je me sens paysan, paysan de ma Creuse attelé à ma charrue. Un paysan qui baisse la tête pour éviter de voir la longueur des sillons qu'il faudra retourner, la longueur des jours qu'il faudra supporter.
Tenir le texte, c'est tenir la distance, l'infinie distance, la tenir à bout de bras, à bout de rêve. Écrire, c'est labourer, avec lenteur et détermination. C'est labourer son corps, sa chair, sa mémoire. C'est appeler la rêverie, n'en recevoir que la poussière, surtout ne pas s'en contenter. C'est vouloir le plus, le mieux, le toujours, l'irrévocable. C'est savoir notre finitude, mais continuer à croire en l'éternité. C'est ne rien lâcher, même dans l'abandon. Ne rien lâcher. Tenir. Tenir la note et le texte, comme on tiendrait la main de l'amoureuse.
Parce qu'écrire ne nous sauve pas, pourtant les mots nous secourent quand ils viennent à nous. Ils nous mettent en sursis, en espérance. Puisqu'écrire, c'est rejoindre, rejoindre l'inconnu qui nous appelle. Puisque c'est répondre au cri inconnaissable par un cri inconnu. Puisqu'écrire, aimer, c'est le même chemin. Puisque celui qui écrit, quelle que soit sa situation, est en état d'amour. Même s'il ne le sait pas. Écrire, c'est aimer, c'est témoigner de notre solitude, puis l'encrer pour l'offrir, c'est poser une forme là où il n'y avait que chaos, et célébrer le manque puisqu'il est promesse. Oui ! Écrire, c'est le sacre du manque, du mouvement qui exige que l'on le dépasse pour le prolonger dans les flammes de notre désir.
Au départ, c'est une musique. Je ne sais pas d'où elle vient, mais elle me traverse, alors j'essaye d'y accrocher des mots. Elle doit venir de loin, de plus loin que moi, j'essaye simplement de lui faire assez de place, je consens simplement à ce qu'elle me dévaste, et je pétris.
Chaque texte est une mélodie et l'impossible tentative de la dire.
C'est le temps de la fin. À l'intérieur, le son se fait plus doux, plus calme. C'est à nouveau une grande étendue. Large. Lumineuse. Sereine. C'est le temps de la fin, de l'effondrement, de la défaite et de la joie. C'est le temps de l'amour, du manque lumineux. C'est le temps de la plus grande solitude. Immense comme un soleil. Immense comme un grand champ de neige.
C'est le temps du silence grave, presque solennel. Le temps de la paix.
On peut éteindre l'écran, on peut partir, on peut mourir, puisque plus rien n'a d'importance hormis le ciel qui couronne notre prodigieuse ruine... N'être qu'un errant dépourvu de lui-même.
Le texte peut se défaire. D'ailleurs, il est déjà défait...
L'effacement, absolument.

Franck.

24 avril 2022

Rétraction...

 

Les mots se lovent dans la courbure du temps, à l'endroit creux, là où les eaux se rassemblent, larges flaques de mémoires et d'oubli, comme un œil qui fixe le ciel, par défi, ou par négligence. Flaques qui s'accrochent encore à la terre, mais qui savent le combat déjà perdu. Rétraction des eaux de la parole. Assèchement lent. Lent. Un chant qui s'épuise.
Il y a, juste après la moisson, comme une suspension, comme un temps mort, cela ressemble à une catastrophe, la terre se souvient des blés et les pleure. Il y a une souffrance, juste après. Cela ne dure pas longtemps. Peut-être le temps d'un grand soupir. Une affliction. La terre se souvient et pleure. Là aussi, une rétraction. Il y avait un champ, il avait les blés, le vent glissait dans cette mer de soleil crissant. Après il n'y a plus rien, seulement un souvenir. Il y aura d'autres saisons, d'autres épis, mais là, juste après, c'est une tristesse.
Après le concerto, après la dernière note du violon, juste après qu'elle se soit apaisée, juste entre elle, et le silence qui la suit, il y a comme un abime, comme une chose que l'on ne pourra plus franchir, comme une fatalité. Cela ne dure pas, pourtant l'âme tremble. Un court instant. On sait que le cœur pourrait s'arrêter là. La musique persiste encore, elle n'est plus que son rêve, et tout la fuit désormais. C'est comme une rétraction. La réduction immédiate de tout devenir. C'est un moment instable qui s'absorbe dans son propre effondrement. Comme le souffle du mourant.
Il y a un moment où l'enfant, après le jeu, se suspend. Il s'arrête. Cela ne dure pas longtemps. Son visage se voile, c'est comme si une aile passait sur ses yeux. Il est saisi. Brusquement, il a tout oublié, le jeu, son nom, sa mère, son père. Il est entre deux mouvements, entre deux rires, peut-être entre deux vies. On sent qu'il pourrait disparaitre brusquement, s'effacer de la lumière du jour. Cela ne dure pas. C'est comme un hoquet du temps. Comme s'il venait d'avaler sa propre ombre, comme si sa vie à venir était là, devant ces yeux, et qu'il devait décider. Qu'un chagrin inconnu de lui pesait sur sa respiration. Juste après le jeu. Juste après le rire. Et c'est insupportable.
Comme cette femme qui se replie après l'amour, après les cris, après le sang de la jouissance. Elle se replie, comme si l'offrande avait épuisé plus que l'offrande, comme si l'amour avait épuisé plus que l'amour. Juste là, à ce moment précis d'après l'amour, cela ne dure pas longtemps. C'est une tristesse qui n'a pas de nom. Personne ne sait la nommer. Elle traverse comme le vol d'un oiseau, le corps, et toute la vie déjà vécue. Cela ne dure pas. Mais c'est presque infini. Parce que rien ne peut dire cet instant. Cette fraction de temps. Car c'est un temps arraché, une chair arrachée où la mort s'insère, comme un grand soupir. Cette femme pourrait pleurer, là, à ce moment précis, comme la terre après la moisson. Seulement pleurer.
Comme à cet instant du miroir où l'on ne se reconnait pas, où nos traits se sont défaits. Cela ne dure pas, mais juste assez, pour que l'on ait le temps de lire dans ce visage inconnu toute la vacuité d'une vie, toute la vanité des désirs. Pour que l'on sache l'impossibilité du bonheur, la dérision de vouloir y croire encore et encore.
Ces instants sont des couloirs, les dieux les fréquentent, les anges aussi. Ils ne sont pas vraiment vécus. Ils sont impossibles à vivre. Ils renferment pourtant toute l'histoire du monde et celle des hommes. Ils sont des failles dans lesquelles se condensent toutes nos tragédies.
Là, dans ces instants, juste dans l'endroit impossible des heures l'écriture suinte. Juste là. C'est une tragédie. Cela pourrait être un bonheur. Mais c'est une tragédie. Et ça suinte.
Il y a des moments, je vous l'assure, je voudrais être en enfer. Cela ne dure pas longtemps. Je voudrais y être pour ne plus avoir à l'attendre. C'est comme une rétraction. Un chant qui s'épuise.

Franck.

 

 

17 avril 2022

La nuit qui vient...

 

Nul lieu ne nous attend.
Nul temps ne nous espère,
Nous sommes issus d'une fièvre ou d'une folie, nous sommes une trace qui s'épuise dans l'infini des cieux,
Une ivresse à la dérive, une note qui s'obstine, un rêve qui s'effiloche, un simple
Souvenir dans la mémoire des dieux.
J'écris pour effacer l'empreinte des cendres sur les rebords du rêve.
J'entends le ruissèlement des heures dans les crevasses du temps
J'ai peur. Seulement peur.
Du silence, et de l'ombre de la neige dans l'échancrure d'une évidence.
Nul lieu ne nous attend.
Nul temps ne nous espère.
Dans les plis du papier, la mort déploie une parole rouillée, la vieille parole,
Celle des miroirs sans reflets, celle de la langue agenouillée.
Désormais, l'argile des mots s'effrite.
Il ne reste que l'écorce d'un baiser sur la prunelle d'un sein.
Et la lenteur de la mer.
Toujours la lenteur de la mer, l'usure, l'étouffement de l'innocence, comme si la volupté des sanglots devenait les seules semailles.
Il me faudra attendre demain, encore demain, puisqu'il n'y plus d'enfance, attendre que s'éteignent une à une les lumières des lucioles sur la corole de la nuit qui vient.

Franck.

10 avril 2022

Longtemps... malgrès les...

 

Longtemps. Dépouiller l'acte de toutes les arabesques du plaisir, de toutes les facilités, de toutes les passions, de toutes les excuses, de toutes les raisons, de toutes les déraisons. Le faire assez longtemps pour le dénuder de tout. De tout. Des justifications, des explications. Jusqu'à l'os. Au-delà de l'os. Être dans la lenteur progressive de cet échange, de cette clarification. Cette décantation de l'être. Comme l'acquittement d'une dette. Même si ce n'est pas une dette. Donner à l'acte la chance de la durée. Uniquement la durée. Tenter d'atteindre la constance de la mort. Fabriquer du temps, même vain, même insignifiant, surtout insignifiant. Cette patience renouvelée. S'appliquer à l'acte, au geste. Sans rien attendre en échange ni rémissions, ni miséricorde. Accepter, et s'appliquer. Même si cet entêtement est désespéré. Désespérant, même.
Dans chaque acte, dans chaque geste, il y a d'abord une partie friable, fragile, faible, cela s'appelle l'enthousiasme. Après cela se durcit. Cela s'appelle l'ennui. Tout commence là. À cet endroit dur de l'ennui. Notre endroit lâche, notre endroit inconstant, mou, indéterminé. C'est bien avec cela qu'il faut vivre.
Il n'y a là ni grandeur ni noblesse, dans cette usure du geste. Non ! Il n'y a rien, sinon l'affirmation et l'insistance de ne céder à rien. Tout acte prend sa dimension parce qu'un jour on consent à le faire, à le faire longtemps. Ainsi, le laboureur. Ainsi, le pèlerin. Ainsi, l'océan avec ses marées. Ainsi, l'attente amoureuse. Ainsi, la solitude. Ainsi, l'écriture.
Toute chose inutile faite longtemps allume une étoile ? Tout acte qui peu à peu nous vide, non parce qu'il nous dérobe, tout acte qui nous épuise parce qu'il réclame plus que lui-même, parce qu'il réclame notre substance, nous augmente ?
Le longtemps donne l'illusion du toujours et le toujours donne l'illusion de l'éternité. Illusion contre illusion. Qu'importe. Au bout du compte, il ne restera que l'os. Puis les cendres de l'os. Puis, rien. Malgré les étoiles. Il faut bien atteindre la mort avant qu'elle ne nous atteigne. Il faut bien être mort avant que l'on ne soit mort. Car on pourrait aimer en chemin, et tout s'aggraverait, inutilement. Malgré les étoiles. Malgré les baisers de cendres. Crâne contre crâne. Os contre os. Illusion contre illusion. Malgré les étoiles.

Franck.

16 janvier 2021

Si après le texte…

 

Si après le texte, tu n’es pas épuisé, si tu ne sens pas ton corps démantelé, si rien de ta chair ne tremble, alors tu n’as pas écrit. Si, après le texte, tu n’es pas englouti, pantelant, pauvre, alors tu n’as pas écrit.
Le mot sort du muscle, du muscle qui se contracte, du muscle gorgé de sang.
Il y a là, une réconciliation.
C’est comme aimer…

Franck.

1 mars 2020

Les contes...

Les contes naissent dans la nuit, c’est pourquoi on les murmure. Ils ont besoin de la pénombre d’une flamme. Ils ont besoin d’accrocher leurs mots au rouge sang d’un feu ardent.
Ils ont surtout besoin de notre écoute, de notre attente, de cette paix qui les précède, de ce silence qui les suit…
Les contes naissent d’un épuisement.
Ils naissent d’un retour et d’un abandon.
Je suis las de mes errances, las du vacarme des anges maudits, las de cette mort rampante qui empoisonne mon sang, las des chants macabres, des agitations verbeuses, des danses de Saint-Guy… C’est le temps du retour.
Un caillou… Puis un caillou… Puis un autre…
C’est le temps du début, celui de la création et de l’écriture.
Celui du silence, et de l’aube.

Franck.

17 octobre 2020

Frontière…

 

Nous ne respirons que dans les passages, dans l’entredeux. Nous ne vivions qu’à l’approche du crépuscule ou de l’aurore, dans ces temps défaits, dans l’attente des franchissements.
Écrire, c’est être sur la ligne de faille, toujours au bord d’une invocation, toujours sous la menace d’une imprécation. Nous sommes maudits, nous le savons, et nous puisons là toute notre bonté, toute notre joie. Nous sommes maudits, mais l’écrire allume un ciel étoilé.
Écrire invente un langage où il n’y a plus de lieu, où il n’existe que la peur, l’effroi, l’inconcevable, mais d’où jaillissent le feu et la lumière.
Écrire, c’est tracer une peau dans l’entredeux inhabitable. Ce qui nous sauve, c’est l’oubli… Alors, nous recommençons, toujours naissants… Toujours naissant… Infiniment… Toujours aimant.

Franck…

30 mai 2021

Du chaos dans l’azur…

 

Chaque mot du texte est un morceau de solitude. Il est un pays clos, un monde à lui tout seul, qui nous laisse souvent à l’extérieur, un peu démuni. Pantelant.
Chaque mot du texte charrie des âmes mortes. Nos âmes mortes.
Chaque mot du texte devient Charon qui nous fait payer cher la traversée du fleuve. L’oubli. Il réclame son dû, sa part de vie tremblante, sa part de chair écarlate.
Chaque texte est une nef vagabonde sur les eaux noires. Vacillante. Toujours au bord du naufrage.
On regarde l’écran avec la forme de la page blanche. Le clavier, avec les lettres. Un champ de bataille de lettres inanimées. Le chaos.
Au départ, c’est toujours un chaos. J’ai toujours ce sentiment de chaos. L’ordre du monde est une apparence, il suffit de souffler dessus pour que la confusion se révèle.
Écrire nous donne l’illusion d’une mise en ordre. Au chaos du monde, j’inscris mon propre chaos. Écrire est d’abord une désunion. Aux rumeurs du monde, ma voix étouffée s’ajoute. Du bruit sur du bruit. Du chaos sur du chaos.
La cathédrale de pierre s’élève. Les architectes voulaient le plus grand, le plus puissant pour dire la foi. Le plus haut pour la citadelle de prière. Vaste maison de pierres, de lumière, de lourd, d’impalpable. De pesanteur, de beauté. D’ordre. Tout autour de l’édifice, un peuple de statues, dressé dans la rigueur de la pierre taillée dans l’éternité. Un peuple de saints racontant l’histoire de l’humanité, les peurs, les faiblesses de l’homme, racontant l’enfer et le paradis. La grande arche, ce portique en ogive sous lequel la foule passe. Inépuisable cortège de misère, qui passe sous l’ordre de dieu. Puis la foule entre, baissant la tête, dans le grand livre de pierre. L’ordre de l’éternité.
Nous ne pensons que par ennui ou par peur. L’intelligence protège ou tue, c’est pour cela que l’on ne peut pas écrire avec de l’intelligence. Écrire, c’est le contrepoison.
L’intelligence est si peu amoureuse.
L’attente et le rêve. Le rêve qui s’enlise. La patience dans l’indifférence du ciel et des étoiles.
Écrire n’est rien, sinon le chant. Le chant passager. Écrire, reste le sourire de l’ange inscrit dans la pierre de la cathédrale de Reims.
Écrire est une désunion, une désolidarisation. C’est quitter l’ordre du monde pour rejoindre le chaos du vivant. Le chaos de l’azur.
L’ouragan de bleu dans la symphonie des étoiles.
Le sourire de l’ange n’efface pas la pierre, il la rend supportable. Il nous dit : rien n’est sérieux puisque tout est grave. Une tempête d’espérance pour ensevelir nos ombres.
Chaque mot du texte est un morceau de solitude. Il est un pays clos, un monde à lui tout seul, qui nous laisse souvent à l’extérieur, un peu démuni. Pantelant.
Chaque mot du texte charrie des âmes mortes. Nos âmes mortes.
Chaque mot du texte devient Charon qui nous fait payer cher la traversée du fleuve. L’oubli. Il réclame son dû, sa part de vie tremblante, sa part de chair écarlate.
Chaque texte est une nef vagabonde sur les eaux noires. Vacillante. Toujours au bord du naufrage.
Il y a des solitudes là-dedans.
Des tristesses dans la pliure des lettres, à l’articulation des mots. Les élans que l’on espère nous viennent du souffle de nos héros défunts.
Il y a des enfers dans les mots que l’on écrit. Des petits, des grands enfers. Car les mots ont le gout de la fin. C’est leur façon d’être en avance sur nous, d’une saison, d’une vie, d’une mort.
Les mots que l’on écrit ne sont pas des mots, ce sont des comètes. Derrière leur lumière, ils trainent une longue queue de misère. Des cataclysmes. Des mémoires. Le texte est un engloutissement. Il sacre une disparition.
Le sourire de l’ange n’efface pas la pierre, il la rend supportable. Il nous dit : rien n’est sérieux puisque tout est grave. Une tempête d’espérance pour ensevelir nos ombres… et passer à demain… et passer à demain…

Franck.

2 mai 2020

L'Innocence...

 

L’innocence ne cesse de nous rappeler son effacement.
Je suis sans savoir. Le geste se déploie, je ne sais rien de lui, je me suis défait des raisons, des causes, des paroles ou des pensées inutiles. Je me dénoue de moi, de mes histoires, de mes intrigues, de mes doutes, de mes certitudes. J’avance dans un geste dépouillé, nu, incompréhensible. Seulement la phrase, les mots, les sons, la cadence, le surgissement, toute cette folie de l’écriture.
Il y a dans toute innocence la puissance d’un diable qui veille.
L’innocence est peut-être cette marche infinie vers un lieu jamais atteint, un long chemin de purification, chaotique, dangereux, une longue mise à nu jamais achevée, une tentation plus qu’une tentative.
Nous n’écrivons que pour cela, pour cette folie qui nous fait croire que dans l’oubli de soi, dans la déraison, dans cette soif de l’impossible, dans le renoncement, une once de pureté nous serait rendue, qu’une once d’innocence pourrait être cueillie, nous ne sommes jamais assez fous pour être vraiment innocents.
L’innocence n’est pas un pays perdu. C’est un pays oublié, en contrepoint du réel.
Écrire en est la trace, l’empreinte, ou le point de fuite.
L’innocence ne cesse de nous rappeler son effacement. Sans doute, la raison pour laquelle écrire s’obstine pour en revivre le souvenir. Un souvenir absent ; son absence même, donnant au geste d’écrire son sens de pureté déchue.
Il y a dans toute innocence la puissance d’un diable qui veille.

Franck

8 mai 2020

La voix...

 

Il y a une voix qui vit dans l’écriture. On reconnait l’écriture à cette voix singulière, étrange qui l’abrite. Lorsque nous lisons, nous entendons parfois cette
voix. Elle n’a rien à voir avec l’oralité. C’est une voix. Elle semble sortir d’un feu obscur, d’un feu sans âge. Écrire, c’est faire parler cette voix en nous, ou par nous, sans savoir si elle nous appartient, ou si elle vient d’un ailleurs mystérieux. Elle semble précéder le texte, sans jamais être tout à fait le texte. C’est dans cet à-peu-près, que la stridence se produit… Alors, le poème peut naitre…

Au moment de l’écrire, c’est elle que l’on appelle dans le dédale des souvenirs, des mots, des sonorités. Elle habite en nous, comme la trace d’un passé lointain, comme le témoignage d’une humanité révolue, ou d’une autre à venir… La voix en nous qui se fraye un souffle dans le chant du texte, nous inscrit dans l’ordre des générations. C’est l’humanité entière condensée dans un murmure immémorial.
Toutes les scansions, les ruptures, les silences, tout ce qui ponctue, tout ce qui construit le rythme, la couleur, n’est que la danse rituelle pour inviter la voix… Dans l’écriture, existe le partage d’un feu, d’une peur et d’un chant pour apaiser la peur… Dans écrire, résiste une offrande…
Avant le livre, avant l’écriture, d’où venait la voix ? Où se cachait-elle ? Écrire, c’est retrouver le chant du monde, la première grotte, le premier feu, les premiers tremblements, les premières prières…
La voix qui parle en nous ne nous appartient pas, elle nous traverse, nous devons la faire passer, la transmettre, comme un feu sacré…
Elle ne dit rien, elle ne dit que la mémoire des siècles…
Elle ne dit rien, elle ne dit que mon dénuement et mon déchirement…

Franck.

1 juin 2020

Avant le labour...

Au pied de l’écriture, on est comme le laboureur au pied de son champ avant le labour, avant la charrue, avant la fin des siècles. Avant, survient ce temps d’arrêt. Le monde est contenu dans ce temps d’arrêt. Le laboureur regarde l’étendue devant lui, il la sent déjà dans ses mains, dans ses épaules. Déjà, il est chair de terre. Là, dans l’avant. Il n’a déjà plus famille, plus d’âge, plus de nom. Là, le laboureur ne sait plus rien de sa vie. Il respire profondément, déjà il cherche les sillons dans son sang, il appelle l’effort, la douleur, il appelle ses muscles. Alors, il regarde l’horizon puis il respire profondément au pied du champ, au pied de sa peine, au pied de sa misère et de sa gloire.
Alors les senteurs remontent de la terre en attente, des odeurs de siècles, de vie, de mort.
Le laboureur au pied de son champ est seul. Toujours. Car c’est l’œuvre répétée de sa vie. Il est seul, sans personne, sans dieux. Il est simplement avec sa désespérance mêlée de singulière impatience. Il est seul, traversé par les violences, les révoltes, traversé par un océan instable, immense, et pourtant incertain. Il respire profondément. C’est l’instant de la terre. Maintenant, les prières sont épuisées.
Dans l’avant, la terre est sans miséricorde. Elle est encore sans promesse, elle est là dans une absolue présente. Elle attend. Elle attend les larmes, la sueur, elle attend un sang qui la sacre, elle attend le geste assez droit, assez pur pour se mettre à trembler. C’est le temps de l’avant. Le temps arrêté de l’avant. Un temps sans partage. Mais un temps découpé par le couteau d’une solitude étincelante et verticale. Le temps de l’avant est un temps sidéré. Un temps sauvage, qui précède le cri, qui précède la rage.
À chaque respiration, le champ grandit. Alors, le laboureur respire de plus en plus profondément pour que le champ qui grandit sans cesse puisse envahir sa poitrine. Y faire pénétrer chaque sillon à venir, chaque pierre à briser.
Vaincre le champ, ou périr sous la terre.
Déjà, il ne peut échapper à son champ. Déjà, il n’y a plus de retour. Si le laboureur se saisit d’un peu de terre pour la porter à ses lèvres, c’est plus pour l’embrasser que pour l’éprouver, s’il pleure, c’est plus par débordement que par chagrin. Car le laboureur ne connait du désir que le frottement âpre et rugueux du manque. Il ne connait du destin que l’horizon de son champ.
Au pied de l’écriture, on est comme le laboureur au pied de son champ avant le labour, avant la charrue, avant la fin des siècles. Debout, droit sur sa terre comme le capitaine qui sait la tempête, avec sa cruauté inhumaine. Debout, droit, pesant déjà d’un surcroit de chair, d’os, d’un surcroit de vie. Lourd comme un titan et pourtant fragile comme un cristal.
Alors, arrive ce temps de l’avant, ce temps débarrassé de toute intention, ce temps pur de l’amour.
Alors le premier mot rentre dans la terre, ainsi que le premier pas de danse.
Le premier mot perce de la terre, avec le gout d’un sang nouveau.
Le champ n’est plus un champ, il est supplique.
La terre n’est plus la terre : elle est voyage.
Les heures brillent désormais comme des constellations.

Franck

22 novembre 2020

L’œil… la main...

Comme si le texte était ce pont, cette arche entre les yeux et la main. Car voir n’est pas suffisant, voir n’épuise pas notre désir. Voir n’apaise pas assez nos peurs. Voir, parfois, les augmente. Voir propose un monde qui nous est sans nul doute étranger. Voir est déjà un exil. Toucher est alors le premier geste d’appropriation. D’incorporation. Faire rentrer dans le corps ce que l’œil a vu. Apprivoiser la distance, l’espace, les formes. À cause de l’horizon, voir nous suggère un temps d’après, une menace toujours possible à venir. Avec le voir, nous sommes toujours misérables, dépendants. Isolés. Relégués. Le monde du voir est sans limites. Sans arrêt. Éternellement passant. Insaisissable. Incompréhensible. Inhabitable. Car toucher est si pauvre. Ma main se pose sur si peu de choses. Si peu de peau. La main définit la frontière de mon étroite maison. La proximité rassurante. Le presque soi. Le dérisoire.
L’amoureuse et l’amoureux occupent cet espace sans épaisseur entre le voir et la main. L’incorporation. L’amoureuse et l’amoureux passent des yeux à la main, de l’image à la main. De l’infini du possible à ce baiser-là, à cette lèvre-là, à cette peau si blanche, si présente, si chaude, si souple. Là, dans la paume ouverte du désir.
Écrire refait le même chemin à rebours. La décorporation. L’écriture nait de la chair. C’est son premier mystère. Sa première révélation. Elle nait de la chair, de la voix de la chair. Elle nait de la consistance d’un toucher. De la contrainte des masses. De leur frottement. Au départ de l’écriture, se trouve le sang rouge, puis les caillots gluants. Au départ, il y a la main qui tremble. Il y a le geste. Le mouvement qui s’exhorte lui-même. Au départ, écrire, c’est extraire du vivant primitif.
Le cri est la première chair du mot. Il n’est pas encore vision. Il est la défenestration de notre prison, il n’a pas encore trouvé la main. C’est une chair décrochée. Écrire, c’est tenir ce cri assez longtemps pour en faire sortir les images, pour le faire passer au voir, pour le faire devenir monde, univers, constellation. L’offrande à l’œil.
L’amour dit ce premier cri à l’envers.
Tout se joue entre l’œil et la main. Dans ces allers-retours qui tentent de les relier. Écrire, aimer, le même chemin, l’aller et le retour d’une vie. L’un comme l’à rebours de l’autre.
Le texte est ce pont, cette arche. Le lieu des métamorphoses. Le mot est un geste qui voit.

Franck.

3 avril 2022

L'usure...

 

Nous sommes faits d'usure. Elle commence juste après l'enfance, au détour d'une rue, vous franchissez une ombre un peu plus appuyée, une ombre vidée de ses présences, de ses fantômes, de ses fées, et c'est fini. Déjà, l'enfance est achevée. Les instants ne surgiront plus d'eux-mêmes, il faut brusquement les arracher à l'ennui.
On est envahi de temps, jusqu'à l'écœurement.
L'usure est notre mesure. L'épuisement notre horizon. L'attente notre viatique. L'espérance, un cancer inguérissable.
Le reste n'est que jeux, illusions, reflets, miroirs déformants.
Les mots nous trahissent, comme nous les trahissons.
Nos histoires sont des contes de fées auxquels on s'efforce de croire, auxquels on ne croit pas. Même le livre le plus miraculeux a une fin. Le soir, on peut entendre la chute des chapitres où le mot fin résonne interminablement dans l'oubli ricanant.
Écrire est une folie, la seule qui nous fasse souvenir qui nous sommes.
Écrire cherche à délivrer l'enfant en nous. L'enfant prisonnier de l'ennui, de ce temps abattu qui écorche ses ailes. Souvent, l'enfance, perdue dans ses rêveries, ne sait plus trouver l'espace entre la joie et la mélancolie. Alors, il demeure, là, figé, pétrifié. Vitrifié, comme une terre désossée de ses promesses.
Les grandes catastrophes sont silencieuses. Un battement de paupière semble les effacer, pourtant elles ont juste le temps de traverser la chair, de passer dans le sang, comme un poison sans remède.
Alors, j'écris sur un bout de trottoir, dans le passage de la vie, dans le flot continu des existences, des visages, puisant sans cesse dans les ombres lumineuses le plus clair de mon encre, la plus insouciante des solitudes.
Je n'ai jamais su faire autre chose que de me trouver dans des passages encombrés de solitude.
Nous sommes faits d'usure et l'usure est notre mesure. L'épuisement notre horizon. L'attente notre viatique. L'espérance, la dernière forme de notre accablement.

Franck.

27 mars 2022

Ricochets...

 

Car ici, le texte invente la rupture de l'écrit. Chaque texte invente une fin. Invite la mort. Dans l'incessante répétition des jours, des textes, des mots. Avec ce triple meurtre du texte. Bien sûr, le texte tue celui qui le précède, mais il tue, encore plus surement celui qui le suivra, il tue, enfin, celui qui le produit.
Écrire n'est pas une occupation.
Parfois, c'est un destin.
À coup sûr une malédiction.
À force de mort en nous, nous inventons des temps étranges, et des gestes déshérités.
Car la fin résonne depuis le début. Depuis la première nuit. Il n'y a plus d'espoir. Qu'importe, puis que  la littérature n'existe plus.
La littérature, c'est ce qui efface les livres. C'est ce qui disparait. À chaque fois. C'est pour cela que l'on ne peut en dire rien et qu'elle n'existe plus. À cause de ce « à chaque fois ». Rien qui ne tienne en face du geste qui la crée et la détruit en même temps.
C'est l'histoire de l'humanité.
L'écriture se joue dans son effacement, elle n'est jamais plus présente que lorsqu'elle se retire. Écrire n'est rien, sinon le consentement à ce rien. L'infinie jouissance du désespoir.
Quelque chose se dérobe, ici.
Écrire, hurle la vision étouffée. Comme si le ventre des mères manquait toujours à nos mémoires. Le langage s'arrête à la porte des sexes. Nous écrivons la nuit, pour refaire le voyage. En vain. Pour le refaire quand même.
Nous venons d'une nuit désolée, sans mot pour la dire. Alors, la nuit, nous écrivons pour appeler Eurydice. Chaque nuit, nous allons la chercher. À chaque aube, nous nous retournons. La parole ne peut rien dire de l'au-delà des sexes.
Ne reste que l'entre deux rives. Le déjà parti, le pas encore arrivé. Le déjà plus là, le pas encore là-bas. Je fais des ricochets sur la surface lisse d'un grand lac noir. Mais ma pierre si plate soit-elle, si bien lancée soit-elle, si courageuse soit-elle, sombrera.
Puis les textes disparaissent. S'engloutissent.
Chaque texte invente une fin, en invitant la mort, cette mort océan, cette mort du ventre, celle de la nuit. Pas la mienne, mais celle de tous. Chaque texte invente un temps au-delà de sa débâcle. Sa perte signe une absente. Qui veille. Elle connait notre nom, et du fond des âges le murmure.
Cette nuit, je tentais d'appeler Son visage. Ses yeux, Ses lèvres, Ses cheveux noirs. L'éclat tranchant de Son regard. Je n'arrivais à rien. Ma mémoire avait perdu Sa trace. Déjà. Comme si Elle avait regagné le cortège des ombres. J'appelais Ses formes, Sa voix, la couleur de Sa peau. Cette nuit, je voulais Son sourire. Seulement Son sourire. Tous mes efforts étaient vains. La nuit s'ajoutait à la nuit.
Des ricochets, jusqu'à épuisement.
Nous ne vivons pas de nos rencontres, mais de leur oubli. Toujours dans l'après-coup d'un contretemps.
C'est pour cela que nous écrivons, pour ajouter de la musique à ces rythmes cassés. Comme si la fin ne se suffisait pas à elle-même. Comme s'il fallait la dire, la redire pour s'en convaincre. Ou pour résister. Ou seulement pour continuer d'aimer. En pure perte. Mais aimer encore.

Franck.

13 mars 2022

Une marée à l'envers...

 

L'écriture ne tient que dans le renoncement à la littérature. Que dans le constat toujours renouvelé, que nous sommes à la fin d'un monde.
Le corps n'est plus le lieu de passage de la langue, les chairs ne tremblent plus d'une ferveur sacrée. Le corps qui fut le lieu de la mémoire n'est aujourd'hui que le lieu des records...
Écrire suppose une ignorance définitive et absolue ; la désespérance en un devenir littéraire.
Écrire est un geste déjà advenu. C'est parler une langue morte. Écrire, c'est maintenir le geste qui en se dévoilant, défait la langue même dans laquelle il prétend se déployer. Une marée à l'envers, où la mer ravale une à une ses vagues, découvrant un vide toujours plus grand...
Saturne dévorant ses enfants.

Franck.

20 février 2022

Soirée...

 

Nos promenades silencieuses, t'en souviens-tu ?
Et ces soirées de murmures consumées dans la pénombre ?
Chacun à sa table d'écriture, le poème de l'un s'enroulant au poème de l'autre.
Nous n'avions qu'une parole pour deux, cela nous suffisait. Le même souffle, le même geste.
Dehors, il neigeait. L'hiver devenait fraternel, la nuit était lente.
Nous frôlions avec précaution l'écorce frissonnante du temps, avec cette audace séculaire
des ignorants, au rythme des flammes et des craquements du bois.
Dans l'obscurité la vie guettait, avec ses achèvements, nous allions d'un feu encore innocent
vers une aube déjà coupable.

Franck.

 

13 février 2022

L'aveu...

 

L'aveu est une parole d'ombre. Le murmure en est le lait. La seule nourriture.
Derrière la porte de la mélancolie se trouve l'aurore.
Et sur le seuil des limbes il y a des coquelicots audacieux.
Tu as trop débordé en moi, j'ai dû quitter mon corps pour te faire de la place.
Il nous faudrait la nuit pour soulager nos misères, protéger nos nudités.
L'aveu c'est des braises sur la fatigue d'une vie.
Même l'insomnie devient trop étroite.

Franck.

6 février 2022

Petit matin...

 

C'est au petit matin, dans le jour à peine naissant que les mystères les plus profonds se dénouent. Il ne faut pas croire que là, dans cet instant de dessillement, des vérités se dévoilent. Notre lucidité est la forme première de notre aveuglement. L'espérance est ce que nous laisse la nuit, l'illusion de nouveaux départs, de nouvelles certitudes. Le sens des choses n'est que le sens du temps qui s'épuise. Nous nous accommodons, tant bien que mal, de cet épuisement.

Franck.

30 janvier 2022

Conquérir l'âme du monde...

 

Car il nous faut conquérir l'âme du monde pour l'accomplir ou le bruler. Pour l'accomplir en le brulant.
La puissance ne représente rien s'il n'y a pas l'abandon et l'abandon est une pure folie s'il n'y a pas l'offrande. L'amour véritable, c'est peut-être cela, la puissance et l'offrande qui passent ensemble sous la même arche, la puissance qui s'exalte de sa disparition, la puissance saisie d'un trouble, d'une douleur sublime pour ouvrir le ciel, pour éclabousser la nuit.
Alors, il faut y aller d'une parole vraie et folle, d'une parole défaite. Défaite parce qu'en équilibre sur le fil coupant de l'âme, parce que sans cesse inachevée. Inachevable. Y aller d'une parole vraie, parce qu'indéchiffrable, puisqu'elle dit l'impossible de nos existences. La vérité n'est pas donnée, elle reste un surcroit, ou un reste plutôt. Il faut user nos vies pour la faire apparaitre. C'est pour cela qu'elle fait mal. C'est d'ailleurs comme cela que nous la reconnaissons : parce qu'elle fait mal.
La vérité du mot, c'est le silence qui le suit. La vérité de l'amour, c'est le silence qui le précède.
La vérité et la folie pour atteindre une parcelle de pureté. Car la pureté, n'est pas un état donné, une chose acquise pour l'éternité. La pureté, ce n'est pas la blancheur naïve, la candeur intouchable. Non ! Rien de tout cela. La pureté est douloureuse, aussi, parce qu'elle brule, qu'elle est une marche épuisante vers la dépossession, vers l'abandon. La pureté, c'est arracher de soi des lambeaux de mémoire, arracher la chair de ses souvenirs. C'est enflammer son sang. C'est être dans le jour et inventer la nuit. C'est être dans la nuit et accueillir chaque mot comme des lucioles. C'est savoir que les paroles du soir sont souvent encombrées, qu'il faut avant de s'en servir les blanchir dans un grand bain de silence. C'est savoir que les paroles du matin n'effacent jamais totalement la nuit parce que dans la rosée des mots, on décèle toujours quelques chagrins inconsolés. C'est faire rentrer le soleil dans la maison des mots, c'est jeter au vent des poèmes oubliés.

Alors, il faut traverser la lumière à son endroit le plus fragile, là où les ombres laissent passer les anges, là où nous déposons nos prières, nos chagrins. Là où l'aube cache encore quelques astres égarés. Il faut chercher ces instants fugaces du jour où les lueurs s'accordent à nos cœurs, ces instants qui esquivent le temps qui passe, ces petits instants fragiles qui offrent un bout d'éternité à qui savent les voir, comme lorsque nous respirons une rose en fermant les yeux en oubliant nos larmes ou en nous y abandonnant.

La vérité du mot, c'est le silence qui le suit. La vérité de l'amour, c'est le silence qui le précède, car il nous faut conquérir l'âme du monde pour l'accomplir ou le bruler, pour l'accomplir en le brulant.

Franck.

Publicité
<< < 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 30 40 > >>
Publicité
J'irai marcher par-delà les nuages
J'irai marcher par-delà les nuages
Publicité
Derniers commentaires
Archives
Newsletter
Visiteurs
Depuis la création 168 612
Catégories
Pages
Publicité