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J'irai marcher par-delà les nuages
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16 septembre 2018

Lettre N° 142 - Lettre à Milena...

Mon Amour,

Est-ce le temps des défaites ? Nos lettres se brisent dans le chaos des vaincus.
Nos démons, à nouveau, nous dévorent. Et nous devons rester joyeux.

J’ai reçu ta lettre ce matin. Tu me dis avoir relu L’Amant de Duras. Tu me dis avoir pleuré. Tu me dis l’éclat d’une révélation douloureuse. La voix de Duras qui montait de l’intérieur de ton corps. « Très vite dans ma vie il a été trop tard. »*. Tu me dis combien il bon et nécessaire que la littérature nous fasse pleurer. Tu me dis que tu es entrée dans la folie de Duras. Tu me dis que c’est excessif, mais que tu n’y peux rien. Tu me dis que nous avons été fous, et que cette folie restera à jamais comme le plus clair de ta vie. Tu essayes de m’expliquer. Tu cites Duras comme des excuses : « Ça rend sauvage l’écriture. On rejoint une sauvagerie d’avant la vie. Et on la reconnaît toujours, c’est celle des forêts, celle ancienne comme le temps. Celle de la peur de tout, distincte et inséparable de la vie même. On est acharnée. On ne peut pas écrire sans la force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit. »**. Tu me dis que je devrais comprendre. Que je suis le seul à pouvoir comprendre. Tu me remercies à nouveau pour ma préface de ton dernier recueil publié. Que nos deux noms sur le même livre ressemblent à une éternité impossible à défaire. Mais que tu entres dans la folie de Duras. Que tu dois retrouver la sauvagerie et la solitude et la peur. Et pleurer. Que ton besoin de pleurer est immense, parce que ton besoin de l’écriture est immense lui aussi. Que c’est inexplicable. Qu’on ne peut le dire à personne. Que je saurai pardonner. Mais qu’au fond le pardon n’est pas nécessaire, puisque je t’ai redonné la force de pleurer, et d’écrire à nouveau. Tu me dis que tu voudrais me remercier de tout ça, mais que les remerciements ne servent à rien, et que je le sais. Que toi et moi appartenons au livre. A l’animalité du livre. Tu dis les mots, inconditionnel, absolu, frontières, limites. Tu me dis que tu es folle, que tu vis l’ivresse d’un bonheur douloureux, que ça aussi on ne peut pas l’expliquer. Que la vie c’est ça. Que seul le livre dit cette vérité. Qu’il n’y a pas d’autre vérité dans le monde, que cette marche dans l’inconnu du livre.

Je ne pourrai jamais être Franz, même si tu es Milena.
Je ne serai jamais Franz, même si tu es bien plus que Milena.
Désormais.
Je suis embarqué sur un navire resté en rade. Ce n’est ni la terre, ni la mer. Et il me semble n’avoir connu que ces lieux indécis. Invivables. Peuplés d’instants enroulés sur eux-mêmes. Où les élans se contractent, saturés de désirs, de douleurs. J’ai toujours été prisonnier d’une carcasse rouillée, brûlée par les soleils, inondées par les pluies. Par l’oubli. Par l’épuisement. Voué, par décision divine, à des départs qui n’en sont pas, des promesses intenables, des rêveries trop pesantes. Navire chargé trop lourdement, ou coque trop fragile. Alors je suis resté en rade, dans ce lieu insupportable, m’abrutissant en des espoirs si vains.
Le vent du large vient se briser sur l’étrave au bord du chavirement. À l’arrêt. Comme un vaste désastre immobile, croulant de regrets.
Les lieux avalent le temps.
Et les temps meurent lentement.
Je ne pourrai jamais être Franz, même si tu es Milena.
Je ne serai jamais Franz, même si tu es bien plus que Milena.
J’ai la tête prise dans l’étau du vide. Avec la sensation d’un écrasement qui monterait des profondeurs de la terre. Comme un appel. Comme une fatalité.
Et la coque craque, à force d’attente, d’impatience défaite, un craquement qui appartient déjà aux abîmes.
Lent naufrage. Presque au ralenti. Imperceptible glissement.
Avec le sang qui s’appauvrit. Des heures toujours plus lourdes. Des saisons toujours plus encombrantes. J’arpente ces interminables coursives de la mémoire, ces couloirs du temps déglingués.
La rouille, c’est la peau des rêves, l’usure c’est l’enfance qui meurt à nouveau.
Sans cesse.
Je n’ai plus assez de haine pour crier, plus assez de colère pour pleurer, plus assez d’ivresse pour me déployer. Et l’amour, notre amour, dans tout ça ?
Et même le silence nourricier me trahit, lui que j’ai toujours accueillit, le mien, celui des autres, le tien. Là, il me creuse, il me cure, il me racle, comme s’il restait encore de la chair, comme s’il restait de l’envie.
Et même l’écriture me trahit. Je n’arrive plus à la porter. Elle est si épaisse, si pâteuse. Les mots se détachent comme des pierres. Un effritement de la langue.
Et l’encre est jetée dans l’archipel des naufrages.
Avec comme horizon la vertigineuse paroi du manque d’où l’on devrait s’élancer.
Pour rejoindre l’obscure verticalité de l’absente. Ma lointaine. Ma perdue.
Mon ultime. Passagère attendue, invisible, d’un voyage mille fois reporté. Désormais d’un naufrage.

Puis les tempêtes dispersent les printemps. Puis le soleil s’incline allongeant l’ombre muette. Petite nuit dans le jour. Petite mort pour grand défunt.
La fin n’est pas un temps, c’est un lieu à l’ironie cristalline.
La fin n’est pas un temps, c’est une main qui se ferme. Mes lèvres humides qui ne prononcent plus ton nom.
La fin n’est pas un temps, c’est un navire resté en rade. Ce n’est ni la terre, ni la mer. C’est un lieu indécis. Invivable.
La fin n’est pas un temps c’est un cri. Seulement un cri.
Je ne pourrai jamais être Franz, même si tu es Milena.
Je ne serai jamais Franz, même si tu es bien plus que Milena.

Franck.

* Marguerite DURAS : L'Amant (editions de Minuit)
** Marguerite DURAS : Ecrire ( Folio)

 

 

 

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25 avril 2021

Bleu, sang faille…

 

Les mots tombent sur la tranche. En tombant, ils coupent la lumière. D’un côté : l’ombre ; de l’autre : le silence.
Le mot est voué à cette violence, à la coupure, à la faille. Ils sont là pour blesser, tuer.
Tuer quelque chose en nous. Le mot qui n’arrache rien ne devrait pas être écrit. Tuer la certitude, l’arrogance. La blessure est le rappel constant de notre précarité. C’est une douleur. Mais une douleur encore supportable puisque nous tenons à elle. Notre surabondance de vie est une profusion douloureuse, mais supportable. On voudrait ne pas la connaitre, pourtant on s’y vautre. Ce n’est pas sensuel. Pourtant, il y a de la jouissance.
Chaque mot est voué à la violence, à la mort. Là où il tombe, le réel se brise. Là où il tombe se crée une béance. C’est l’œil qui nous regarde.
Les textes, les images, rebondissent. Je sais que je continue. La parole, ma parole, m’a assigné une place.
Est-ce vraiment une place ? Un devoir ? Une volonté ? Non ! Rien de tout cela.
La voix, quand elle s’élance, affirme tout d’abord une exigence. Une exigence sans objet. Une exigence nue, primitive, élémentaire. Une extension. Si l’exigence n’est pas assez puissante, assez purifiée, la parole tombe. Je sens la chute de ces cailloux à l’intérieur. Tout dans le geste devient lourd, épais, pénible. Je sens la douleur diffuse, ce mal de l’intérieur. Entretenir un élan exigeant. La parole assigne, d’ailleurs elle me regarde. Je sais son regard, son regard de silence. Ce palais de nuages bordé de ciel. Je sais l’œil à travers la béance.
En ce moment, j’ai des couleurs qui m’accompagnent. En fait, ce sont des sensations de couleurs. Je ne les vois pas vraiment, mais elles sont là. Des couleurs franches. Nettes. Du bleu. Souvent, j’ai cette impression de bleu puissant. De rouge aussi. D’or solaire parfois. Je ne sais pas quoi faire de ces couleurs. Je n’en connais ni le sens ni la destination. Mais elles sont là.
Le bleu, je crois savoir. La mer, le mouvement, le ciel. C’est le cœur de mon imaginaire. J’ai dans l’œil de ma chair toutes les nuances de bleu. Jusqu’à la violine des ecchymoses. Jusqu’à ce qu’il ne soit plus bleu. Mais surtout le bleu translucide et profond de la mer. Un bleu blanchi d’écume, ourlé de semence. Je n’ai qu’à fermer les yeux, le bleu monte comme une marée. C’est une impression ni agréable ni désagréable. C’est comme cela. Comme si mon cerveau appelait ce flottement de bleu.
Avec les lumières dans la vague.
Il y a quelque chose à l’intérieur qui cherche sa place, qui cherche son accroissement, il y a quelque chose qui s’affranchit de ma raison, qui veut déborder. C’est une sensation. Toujours. Je ne peux pas la nommer. Je ne peux pas l’expliquer. Je peux simplement dire un mouvement lent de couleur bleue. L’horizon.
Ces heures d’enfance à regarder l’horizon à la césure de la mer et du ciel. Les yeux fixés sur cette ligne propre, pure. Regard immobilisé, fasciné, envahi. Ligne de fuite. J’ai toujours eu le pressentiment diffus d’appartenir à ce lieu irréconciliable de la mer et du ciel où l’on ne saurait dire s’il y a mariage ou divorce. Des heures passées, sans pensée, sans envie. Simplement le bleu, la cicatrice du temps et de l’espace. Sans désir, sinon celui de résister à l’écrasement du silence.
Plus tard, j’ai pu mettre de la musique sur ce bleu. Mais plus tard. Chopin par exemple. Je ne sais pourquoi Chopin est bleu, peut-être à cause de l’eau. Immanquablement, quand j’entends Chopin, j’ai une sensation d’eau : en gouttes, en ruisseaux, en torrents, en tempêtes, cette montée de bleu fluide en moi. Quand je déborde, c’est bleu. C’est toujours bleu. Le bleu appelle en moi le surcroit, l’excès. L’ivresse. Je crois que mes ivresses d’alcoolique étaient bleues. Ce qui est immense en moi est bleu. Ce qui veut survivre en moi est bleu.
Sans doute, ce qui veut aimer en moi est bleu.
Même mes douleurs chéries sont bleues : mes tristesses, mes chagrins, sont des déferlements de trains bleus. Certains auteurs sont bleus. Neruda, ou d’autres. Mais lui, surtout. Quel que soit le poème, j’ai d’abord cette forte impression de bleu. Comme lorsque je regarde le visage de certaines femmes. Les beautés les plus évidentes sont bleues : la peau, les yeux, les lèvres, le sexe. Oui ! Des peaux céruléennes, des sexes intenses, profonds comme du bleu de four.
Écrire est la chose la plus bleue que je fais. Même lorsque mon imaginaire est envahi de rouge, le mouvement reste bleu. On ne peut pas décrire vraiment. Cela se passe au niveau de la chimie. Au niveau où les molécules exhalent leurs derniers souffles avant de se défaire. Il n’y a pas d’intelligence là. Rien n’est construit. À bout d’organisation, la chimie des molécules se mue en un immense chaos. Tant de matière structurée pour fabriquer un si fatal désordre. Ce sont de grands aplats d’émotions colorées. Je ne vois pas la couleur, mais je sais que c’est bleu dans le mouvement. C’est l’évidence. Le bleu, c’est ce qui résiste à la mort. Au rouge. L’autre couleur.
Souvent quand plus rien n’est bleu, c’est rouge. La brulure qui invite la fin. Souvent au bout du bleu le rouge commence. Souvent quand tout a tellement débordé, quand l’effondrement est là, puisque rien ne peut être tenu indéfiniment, la force du bleu s’épuise. Quand l’excès à force d’excès m’écrase, alors le rouge apparait comme une stridence. Un son vrillé. Perçant. Le rouge est mon pays de misère. De reniement. De violences. De rages obscures. L’incendie dans l’azur. J’ai des orages rouges au bout de mon impatience.
Alors, l’écriture, c’est bien cette sensation de bleu au cœur sanglant du rouge.
Vivre est la chose la plus rouge que je fais.
Écrire est la chose la plus bleue que je fais.
Ma rêverie a la couleur d’or d’un soleil à l’aube.
Ma mémoire est blanche, aussi blanche qu’un grand champ de neige.
Mon enfance reste désespérément grise.
Les mots tombent sur la tranche. En tombant, ils coupent la lumière. D’un côté : le silence ; de l’autre : les couleurs.

Franck.

4 octobre 2020

Une crique...

 

Alors, écrire, c’est encore s’égarer dans une enclave de temps. Une sorte de crique. On y accèderait que par le chemin escarpé de parole, par une voix transgressée, une voix méconnue, une voix étrangère à notre voix, par la muqueuse d’un monde que nous ne savons pas habiter. Écrire serait appartenir à la terre sans y appartenir. Une crique ou une ile sauvage. Quels sont les lieux inhabités en moi ? Quels sont les lieux escarpés ? Quelles sont les étendues dévastées ? On vient tous d’une humanité fracassée. Écrire est sans issue. Peut-être quitter la crique par la mer, quitter l’ile. La seule brèche se trouve dans le bercement de l’horizon. La solitude exténuante, caniculaire. Il y a là un désir mortel. Inexplicablement mortel. Un point de violence abrupte, que l’écriture délie dans la coïncidence des temps. La brulure des chairs. La brulante patience des constellations. Écrire, c’est déjà la mort. On vit dans un temps écrasé. On écrit dans un temps sans limites. Puisque c’est déjà la mort.
Écrire est sans savoir, c’est ce qui défait les livres, ce renoncement à toute explication, cette patience d’une parole crucifiée, béante. Une parole de nuit, avec le retour de l’abandon. Sans cesse le retour de l’abandon.
Écrire est sans savoir. Un cri, avec la face effarée par une peur qui ne dit pas son nom. Un silence l’accompagne, un long silence prémonitoire…

Franck.

23 août 2020

Hormis l’horizon…

 

Écrire, c’est le moment où l’on n’écrit pas. L’instant qui sépare deux mots. Deux phrases. Deux chapitres. Deux textes. C’est l’élan qui cherche à se survivre. C’est cet élancement de tout le corps dans l’espace inconnu qui sépare les mots de leurs cortèges de sons, d’odeurs, avec le glissement du sens dans la recherche d’une couleur plus juste, un saut plus net dans le vide toujours recommencé. Toujours à inventer.
Avancer dans les mots, c’est comme avancer dans l’amour. Puisqu’écrire c’est déjà aimer, c’est encore aimer. Écrire, c’est cette hésitation brulante qui nous pousse comme une fatalité à rechercher le plus clair de notre eau, c’est faire la place à cet Autre de l’amour qui nous suit en silence dans l’ombre de nos gestes, sur la pente de nos actes, jusque dans la plus intime de nos pensées ou le plus secret de nos rêves. C’est la paume des heures.
Écrire, c’est accueillir, cet autre de nous. C’est cela consentir. Puisqu’il ne s’agit pas d’être sauvé, mais le plus souvent d’expier.
Puisque rien n’est donné hormis ce chemin sur lequel je marche, et qui me mène d’un mot à l’autre, de silence en silence, de peur en peur. De l’eau sur de l’eau jusqu’aux marées d’hiver. Puisque rien n’est donné hormis l’horizon…

Franck.

30 août 2020

Colère...

 

Nous naissons d’une colère, d’une vieille colère, d’une colère archaïque sans forme, sans fond, une sorte de stridence qui s’accroche à nos entrailles. Lorsque nous lâchons tout, elle résiste, elle ne nous quitte jamais. C’est elle qui nous tient rassemblés, unis, entiers. L’écriture nous vient d’une colère d’enfance. De l’envahissement, du saisissement de nos chairs par un afflux de sang. Elle est inapaisable, c’est ce qui nous sauve. Notre part divine nous vient de cette colère. Nous aimons pour l’oublier.

Franck.

« J’avais peu de chaleur. Peu de chair sur les os. Cette chair ne suffisait que pour la colère, l’ultime sentiment humain. Ce n’est pas l’indifférence, mais la colère qui demeure en dernier, elle est le sentiment le plus proche des os. » (Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov Verdier)

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11 août 2019

La vague...encore...toujours... (Sonate)

 

 

Parce que la vague est un envoûtement. Sa puissance vient de loin. D'ailleurs. D'un autre temps. Elle a commencé bien avant notre regard, comme la lumière des étoiles. Comme un long écho du temps. Les vagues naissent d'un endroit secret de l'océan. Nul n'en sait le lieu. Tous le redoutent. C'est un lieu de puissance et d'effondrement. C'est un lieu de la mer qui invente les naufrages. Là, au centre de ce lieu, il a un point, un point minuscule, si petit, qu'il n'a pas d'espace, pas d'épaisseur, pas de poids, c'est sans doute un point d'orgue, on sait qu'il existe, mais nul ne l'a vu, et nul ne pourra jamais le voir, c'est là que naissent les vagues. Toutes les vagues. Elles naissent d'une inquiétude de la terre, et d'une résonance, d'une sorte de vibration, elles naissent d'un murmure des dieux, elles naissent d'un désenchantement, d'une affliction, comme ces mères qui accouchent, et au moment de l'apparition de l'enfant hésitent entre la joie et le désespoir.
Il y a dans la naissance des vagues comme un haussement d'épaules de l'océan. À peine. Mais suffisant, comme un désintérêt, une sorte de dédain ou d'indifférence, comme si l'océan était déçu par les rêves de l'humanité, comme s'il s'en retournait chez lui au centre des abîmes, et que le haussement d'épaules, ce tremblement de colère rentrée, fasse naître les vagues. Un long frissonnement venu des âges de l'univers. Dans l'envoûtement de la vague il y a cette mémoire douloureuse et cette oscillation, cet ébranlement des eaux du dédain, et le rappel incessant de notre indigence, cette espèce d'absence, cette perpétuelle défaillance.
L'écriture de l'eau qui roule tente de reprendre le mouvement d'avant, celui dont on vient, celui qui nous précède toujours. Reprendre la main sur le tangage des rêves et la vacillation de la raison. Comme la danse du chamane, comme s'il s'agissait de rappeler à soi les forces premières, celles du sang ancestral, de retrouver le pur, le non corrompu. L'inaltérable. Appeler la démence et l'ivresse du balancement, les faire rentrer sous sa peau, les faire glisser le long des os, tendre ses viscères à ce brassement monotone jusqu'à l'écœurement, jusqu'au vomissement. C'est l'écriture de la mémoire et de l'oubli, de l'amour impossible, et de la mort trop lente et trop loin, et pourtant si présente, c'est une écriture qui s'aveugle sur l'horizon, et qui tremble, et qui s'essouffle. L'écriture de la mer ce n'est pas l'écriture du voyage, elle n'a pas cette tension secrète et sourde, ce n'est pas l'écriture de l'ailleurs, du partir, du lointain, elle a trop de retour dans sa langue, trop de langueur dans sa perte, trop de folie dans son ignorance. L'écriture de la mer ne porte pas l'espérance, elle n'est pas la bouteille qui contient le message, elle n'est qu'une vague. Que la vague. Une et innombrable. Elle n'est qu'une eau dans l'agitation de son errance, elle n'est qu'elle-même, dans cet au-delà d'elle-même. Elle n'est que simple extension de la clarté. Expansion de l'abandon. Elle n'est que son instant dilaté, sans autre volonté que de l'être pleinement. Infiniment perdue, infiniment retrouvée. Elle se contient, elle se résiste, et si elle ploie parfois, si on l'entend se briser, c'est pour mieux se recomposer, mieux se concentrer. Aller de l'éclat du mot à l'esquille de la parole. Aller de l'identique défait de l'habitude, à l'identique enveloppé de sa propre recomposition. Embrun paradoxal de l'infime et de l'immense. Paradoxe de la plénitude et du doute. De la dérive.
Il y a dans l'écriture de la vague une sauvagerie insoupçonnée, née des profondeurs immobiles qu'elle recouvre, et de cet entêtement à ne signifier rien d'autre que le mouvement, que la présence. Une présence débarrassée de l'ombre, car elle est l'égale du soleil. Elle porte sa propre lumière, c'est ce qui la rend si étrange. Si envoûtante. Et le soleil si révérencieux à son égard.
Il y a sur le bord de la vague un rire d'enfant, ou un rayon de lune, c'est ce qui la blanchit et lui donne la force d'aller au bout de son enroulement, d'aller au bout de son outrance dans la profusion du verbe, et dans cette démesure lancinante.
Le soleil dit : « Je suis... » La Mer dit : « Je consens... » Et la vague murmure : « Je m'efforce.... Comme la graine et la fleur, je m'efforce... ! Comme l'arbre, je m'efforce ! »
Que pourrais-je dire, sinon,  «  je m'efforce... ! » ?
Dans l'écriture de l'eau, je m'efforce, comme dans une prière inlassable débarrassée de ses faux dieux. Une prière sans adresse, sans retour, comme le rire franc d'un enfant qui perce la lumière....

Franck.

7 juillet 2019

Sur le bord de l'écume... (les eaux de l'âme)

Toujours revenir sur le mouvement des marées, sur cette eau qui m'habite. Sur l'océan qui s'agite sous ma peau, dans mon ventre, dans mes veines. Océan obscur et lancinant.
Mes étendues sont sans fin. Comme l'errance. Avec l'impossibilité de l'île, de l'oasis, d'une pose. D'un soupir. L'impossibilité du soulagement. Enfermé dans l'ouvert. C'est sans doute cela la béance. Cet inconnaissable qui gît en nous. Cet immense trop large, trop vide. Cette masse flottante qui fait de moi un continent à la dérive. Et chaque vague qui propose un désordre nouveau insupportable, invivable et pourtant vécu, dix fois, cent fois, mille fois vécu. Un naufrage sans noyade. Avec la mort en suspens. Lisse. Interminable. Avec le scintillement des abîmes au grand large de l'existence.

Toujours revenir sur le mouvement des marées, comme une mémoire qui gonfle et qui déferle avec la précision de l'orfèvre qui taillerait l'endroit impur de la pierre, qui l'userait au point de la faute, du manque.
Toujours ces vagues lentes qui ramènent sur mes épaves, mes carcasses éventrées, tous ces restes d'engloutissements. Il y a de sombres charniers dans cette eau abandonnée à son propre mouvement. Il y a la remontée des fonds marins et des algues géantes pour brasser chaque souvenir. L'écriture s'éloigne comme un radeau de dérive, comme un tronc de mort flottant gorgé de sel et de désespoir, saturé de vagabondage. Un tronc qui n'a plus rien de l'arbre qu'il fut. Certaines écorces nous racontent leurs histoires, mais là, que dire ? Sinon le balancement, le tangage. L'absence. Dérive. L'infini dérive. Certains grands troncs ne se souviennent plus de la terre, de sa texture grasse et lourde, du fourmillement, de l'humus, ils sont vidés de leur sève, vidés de leur temps. Longue baleine inerte. Raidie. Squelette paralysé, pétrifié. Où chaque mot devient cassant, friable. Seulement le mouvement. L'oscillation de la langue. Paroles inconstantes. Incertaines. Rares. Désertées. Simplement les remous, le grouillement des restes d'écumes, comme les dernières convulsions. Écriture submergée. Suffocation. Parole engloutie. Défaite de ses propres mots. Démantelée. Démunie. Misérable et vaine.
Les eaux des mots s'affaissent, fléchissent encore un peu. Si peu. Les mots s'enroulent dans leurs formes. Des mots déshabillés, dépossédés de leurs vertus réparatrices, de leur force printanière. L'incantation devient une longue litanie ; dénombrement des heures, inventaire sordide et interminable de la houle. De cette houle qui roule sur l'ombre, qui l'enveloppe comme une louve attentive et sauvage. Sans impatience, mais avec cette constance exténuante. Alors il ne reste que le mouvement, le bercement d'une mémoire infirme, estropiée, amputée. Dont les visages s'effacent, filigrane qui s'insinue entre la ligne de vie et la ligne de cœur. Ligne de mort dans cette mémoire sans fin. Marée de l'intérieur des chairs. Souffle des eaux qui montent vers un destin qui les achèvera. Lent fracas mouvant. Lente tension vouée à son propre reflux. Puissance du démembrement. Les eaux se dévoilent dans leur montée, dans ce déploiement, dans cette insistance. Les eaux se dénudent et se recomposent, elles dépassent l'impossible frontière des rivages. Ces eaux sont grosses, car elles enfantent des hasards ou quelques sortilèges. Au cœur des nuits, les eaux qui montent, enfantent des silences monstrueux, les eaux qui montent décrochent l'horizon de nos yeux effarés, elles se bousculent, s'enlacent elles-mêmes, se brassent dans leurs bouillonnements, se gonflent de leurs propres mythes. Il faut les entendre souffler comme des dragons froids, imperturbables, inébranlables dans l'indifférence de notre écrasement. Il faut entendre ses marées, en nous, qui montent inexorablement, comme pour faire déborder notre vie. Hors de tout secours. Il y a dans ces marées profondes un sombre vouloir farouche, méprisant, carnassier. Il y a dans le mouvement des eaux l'étrange prémonition de l'anéantissement. Il y a dans mes eaux qui montent tant de digues rompues, tant de rêves perdus, tant de lumières blessées, il y a tant de tout ce qui brise, lamine, accable. Tant de dérisoire, d'insignifiance, d'inconsistance. Tant de silence. Tant de solitude grave. Tant de gestes inaboutis, égarés. Tant de baisers tombés dans l'espace vide des incompréhensions, tant de caresses inachevées, tant d'amours sacrifiées. Tant de sang. Et tant de peurs.

Mais il y a un point de ma vague qui échappe à l'océan, c'est une joie trouble que d'aller l'arracher à mes dernières écumes. Il y a dans mes eaux qui montent encore assez de déraison, encore assez de flamboiement, encore assez de tentation pour les soleils orange, encore assez d'orgues ruisselantes, assez de lunes pâles pour ramener mon corps d'arbre vaincu aux rivages des vivants.
Il flotte au bout de mes marées l'éclat d'une chandelle farouche et fière, la part indomptée de mon cheval d'orgueil, le galop sourd d'une horde primitive. Et dans l'infime qui se survit, assez de nuance pour repeindre un ciel entier, et dans mes dernières écumes l'offrande et l'abandon et le saisissement.

Il y a dans mes eaux qui montent l'instinct de la prière et du renoncement, et dans l'ultime vague la lueur si fragile de la miséricorde. Cette empreinte brillante et fugitive et murmurante qui lie les eaux aux cieux. Comme ces étoiles filantes qui naissent les marées.

Franck

7 octobre 2018

Lettre N° 121 - Alors, va...!

Mon Amour,

Les amarres se rompent. Tu as préféré m’écrire à la place de ta venue ici. Je reçois dans un singulier vertige tes mots comme des énigmes à décrypter. Sur le flanc de la page blanche ton absence bouillonne et trouble ma vue. 

Souvent tes mots me touchent à l'endroit fragile. La membrane. Celle qui résonne. Frémissement des brumes tout au bout de mes landes mortes. Avec nos paroles qui s'enroulent à nos silences. Glissent sur nos distances. Souvent. Comme ces vagues qui apprivoisent le rivage dans d'incessants retours. Caresse de l'eau qui s'abandonne aux langueurs de la terre.
Et chaque vague porte en elle tout l'océan. C'est pour cela que les vagues ne meurent pas, leur épuisement est un reste d'infini. Chaque vague agrandit l'océan. Comme tes paroles ourlées d'écume blanche, qui reviennent s'allonger dans les derniers murmures. Vague tendre qui lèche les plaies d'une terre usée.

Nos paroles s'appellent. Nous, nous nous taisons souvent. Pour ne rien déranger. Ni le ciel, ni la terre. Nous restons en bordure de nos blessures anciennes. Juste en bordure. Comme l'écume, comme le souffle de l'écume qui souligne d'un trait tremblant la fêlure des rencontres.
Nous sommes dans un espace qui n'existe pas. Qui n'a pas de nom. Pas de lieu. A peine un mouvement lent, silencieux, qu'il faut porter plus loin. Ailleurs.
Esquisse d'un pas de danse, sur le fil tendu de l'horizon. Lointain.

Car nos paroles nous connaissent mieux que nous-mêmes. Elles se sont mutuellement désignées. Puis elles nous ont oubliés. Délaissés. Dans nos lointains. Nos absences. Nos distances.

Sans doute est-ce cela, l'exil. Les mots font la ronde autour de nous, pour nous laisser là, au centre d'un cercle. A chacun son centre, à chacun son cercle.

Pourtant tes mots souvent me touchent à l'endroit fragile. Car tu dessines les contours d'un plus loin. D'un possible. Avec ce goût de sel, ce goût d'embruns.
Comme une île fervente, tu traces l'horizon d'un silence rectiligne pour accueillir le soleil à l'orient de nos vies. Des mots ciselés, découpés dans les champs de solitudes, les champs granitiques de l’attente. Des mots précis posés au fil à plomb. Cherchant la verticale absolue, le point d'équilibre entre la nuit et le jour. Alors, tu les poses, là, avec dans le geste cette sorte d'assurance scrupuleuse. Ce raffinement discret. Terriblement puissant et vulnérable.

Alors j'habite nos silences, acceptant le balancement de la houle, peut-être l’abandon. Je m’étire au plus large mon rivage, attendant chaque vague, absorbant la moindre écume. Espérant les plus petits coquillages. La vague sur le sable dessine. La vague sur le sable brode. Respire. Espère.

Tu inventes le temps dans ton essoufflement. L'amour dans sa constance. La foi dans sa patience. Et la vague sur le sable écrit à l'encre bleue des abîmes marins, avec les restes de nos tempêtes, les fracas obscurs de nos naufrages. Tu écris désormais. Solitaire, multiple, infiniment multiple.

J'ai posé sur la fenêtre les restes de ce bouquet, alors j'ai vu les pétales en deuil dans une lueur cassante, humide encore d'un sursaut de nuit.
La prunelle du jour est encore pleine d'effroi et tes paupières de brumes lourdes de poussière.
Les restes d'une extase féroce, d'un désastre brutal.
Les deuils vont en cortèges et les défunts s'abreuvent aux fontaines glaciaires expirant chaque jour un peu plus.
Et j'effeuille les heures minérales, laissant l'empreinte de mes os dans les cratères du temps.
Et les étincelles lointaines accompagnent les ruines majestueuses de nos amours mourantes. Désenchantées.

Ton regard traverse les miroirs.
Et je me blesse en voulant te rejoindre.
Et le sang coule.
Tu es immense, brûlante comme un astre.
Solitaire, abondante.

Unique et innombrable.
Une île trop lointaine dans un océan sans fin.

L’arbre construit sa puissance en mêlant la terre noire avec les rayons solaires.
Et l’ambre du bois n’est qu’un éclat en rétraction.
Une lumière en souffrance, un chagrin immobile.
Une terre pétrifiée qui attend le bûcher.

L'offrande nous condense, nous révèle dans un mouvement d'abandon, élan vidé de sa force cruelle, véhémente, mais chargé de sa seule tremblance.

Alors va... va, mon amour….!

Franck.

3 juin 2018

Lettre N° 43 - Un oeil dans les mots...

Mon amour,

On aime pour que rien ne cesse. Jamais.
Ou pour que tout cesse. Toujours.
Tu as dit : « Nous nous écrirons, nous devons nous écrire… L’amour, s’il existe, doit pouvoir traverser les mots, la langue… »
Tu as dit : « Nous écrire sera notre pacte… »

On écrit, parce qu’un jour on a lu. C’est bien cette première lecture que l’on reprend dans écrire. Pour que rien ne cesse. Jamais. Ou pour que tout cesse. Toujours.
Comme si aimer, écrire était braver le temps. Une offense, parfois un outrage. À coup sûr un hors-jeu. Ce « je », lieu de nos promesses crucifiées. De nos illusions. De nos mensonges à venir.

Comment te dire l’élan. L’élan vers toi, seulement cette soudaineté de l’élan ? Comment te dire ce mouvement de tout le corps qui troue l’espace en une fraction de temps ? Cet élan qui précède toute pensée, ce coup de sabre dans la chair. Violent. Brutal. Insensé. Miraculeux.

Dès son passage la sensation que mon être se désagrège. Quelque chose se dilue. Mon eau se trouble. Mais l’élan, tu comprends, il a une pureté incomparable, compacte, évidente. Écrasante d’une vérité fulgurante. Absolue. Comme si brusquement tout mon être se récapitulait. À cet instant précis, tu es mon addition. Ma totalité. T’écrire l’amour c’est être dans le contre temps, déjà dans la trahison.

Il faudrait que je ne dise rien. Simplement consumer le silence. Avec seulement cette brûlure de ce temps vers toi. Les cerisiers fleurissent sans rien dire.
Écrire est un deuxième arrachement, un impossible rapprochement.

Tu as dit : « Nous nous écrirons, nous devons nous écrire… »
Alors je t’écris, j’accepte l’écart, la torsion du temps, la cambrure de notre réalité.
Pourtant, je voudrais, là, dépasser mes mots, les rendre impudiques.
Hier, tu as posé ta main sur ma main, un geste insolite, avec cette singulière légèreté. Le bonheur s’invente dans le surgissement de ces mouvements. J’ai senti trembler la lumière.
Alors, frotter les mots comme l’on frotte les peaux jusqu’à l’indécence. Parler, comme l’on caresse, ou comme l’on touche. Je voudrais donner des yeux à mes mots. Pour qu’ils te regardent. Qu’ils soient la couleur de l’ombre qui t’accompagne. Je voudrais qu’ils puissent contempler chacun de tes rêves, pour protéger ta nuit. Je voudrais que tu les sentes si présents qu’à leur simple écoute tu veuilles dévoiler un peu de nudité, ou au contraire, voiler ta poitrine en baissant légèrement les yeux.
Oui, je voudrais des bras à mes phrases, pour qu’elles t’enlacent.  Qu’elles se tendent vers toi au réveil pour le premier baiser.
Je voudrais que ma voix soit assez nue pour te faire pâlir, pour consumer l’innocence de l’aube. Puis polir nos mots, jusqu’à la moiteur, jusqu’à la sueur. Je voudrais que tu les sentes s’arrondir sur ton sein, que tu les sentes appuyer sur ton ventre, que tu les sentes pesants sur tes cuisses comme une nuit d’ivresse et de chair. Comme si le texte entier était une alcôve assombrie de désir.

Tu sais le plus court chemin pour le mot c’est le baiser. Lorsque sur le point de se dire il s’efface pour effleurer la lèvre qui le cueille. Lorsqu’il devient souffle avant d’éclore en silence.
Je voudrais dépasser mes mots, les rendre impudiques, inaudibles à force d’indécence.
Alors chacun d’eux vaudra un baiser. Chaque baiser s’écrira sur ton corps, dans le frôlement de ma voix. Chaque mot se posera sur tes soupirs les plus impénétrables, jusqu’au sanglot, jusqu’à la plainte.
Jusqu’à l’épuisement de la langue, je nommerai la création, pour ne jamais cesser de t’aimer, pour encore sentir ton odeur dans ce rêve d’écriture, pour toucher ta paupière du bout d’un silence.

T'écrire est un deuxième arrachement, une impossible séparation. 
Ici, s’invente l’histoire qui nous déborde et qui nous sacre.
Ici, s’invente le dangereux. Le miraculeux. Ici, nous brûlons les dieux. L’amoureuse tremble. L’amoureux chancelle. Les amours de papier traversent les chairs plus sûrement que la lame d’un sabre. Et les dieux qui savent tout ne s’y sont jamais risqués.

On aime, on écrit pour que rien ne cesse. Jamais.
Ou pour que tout cesse. Toujours.

Franck?

29 avril 2018

Lettre N° 163 - Une tombe dans la voix...

Mon amour,

Nous ne nous voyons plus. Quelque chose entre nous est défait. Aujourd’hui j’ai des tombes dans la voix. Des cercueils encore ouverts. De larges trous de terre que le temps creuse encore. J’ai des morts qui m’appellent dans les chants à venir.
Tu le sais nous avons plusieurs mémoires. La plus lourde n’est faite d’aucun souvenir. Elle n’est que persistance. Elle est sans douleur, puisqu’elle est la douleur même. Puisque c’est le nom de la douleur. Elle s’accroche dans le dos de nos jours, comme une bosse. Elle n’a besoin ni de souvenir, ni d’image, puisqu’elle tient toute entière dans le sang des saisons.
J’ai des tombes dans la voix, de grands cercueils ouverts que je n’ai pas su fermer. Cette mémoire-là ne connaît pas l’oubli, elle est là, au revers des mots. Elle souffle. Elle pousse. Elle pèse sur les silences. Elle est l’opiniâtre patience de la mort, son sourire édenté.
T’écrire c’était déjà te rejoindre
J’ai ta tombe dans ma voix. Tu étais pourtant jeune. Tu étais déjà belle.
Tu es ma bosse, et mon chant à venir.
Tu es mon premier poème.
Tu seras le dernier.
Notre premier baiser d’ivresse pure… Nous étions appuyés contre le grand mur de pierres ocre du cimetière, déjà nous signions notre destin. La mort déjà poussait son chant dans nos veines. Dans la paume de ma main, j’ai tes îles brûlées, des stigmates de feu, des noces rouges et bleues. J’ai dans ma voix la couleur de tes yeux qui s’effarent de ces aurores que nous ne verrons pas ensemble.
J’ai ta tombe dans ma voix. Une nuit qui persiste et qui porte ton nom.

Franck.

15 avril 2018

Lettre N° 9 - Dans l'ombre du silence...

Mon Amour,

Hier, avant de nous séparer nous nous sommes promis de nous écrire. Tu m’as dit « Il y a trop de lumière, il nous faut de l’ombre. Sans ombre il n’y a pas d’amour possible. » Je n’ai pas répondu. J’ai laissé en suspens ta voix qui se mêlait au bruit des vagues.
Hier, lorsque je suis passé te prendre, tu as ouvert la porte, j’ai reconnu Chopin. Tu m’as dit sans autre bonjour : « Oui, c’est Chopin le nocturne numéro vingt. Écoute bien, à chaque mesure on a la sensation que les notes vont défaillir, qu’elles vont s’effondrer, que quelque chose va se briser… ce n’est pas des défaillances, ce sont des passages, des sortes de portes invisibles qu’il faut traverser pour passer du jour à la nuit. L’amour, c’est ça, ce trébuchement qui n’est pas un trébuchement.». Tu as refermé la porte. Dans l’escalier nous parvenait encore la musique de Chopin.
Ce  matin, sous ma porte, ta lettre y était glissée. J’ai pensé à ton visage, hier, aux reflets de lumière qui l’éclairaient, à la densité du silence. J’ai pensé à tes paroles dites face à la mer dans un presque murmure : « Il nous faut inventer un autre langage, définir d’autres espaces. Aimer, c’est subversif, il nous faut un code… »
Je lis ta lettre debout face à la fenêtre dont les volets sont presque clos pour garder un peu de fraîcheur et d’ombre. Je lis ta lettre et j’entends Chopin. Toi aussi tu as su trouver des passages, des portes à travers les méandres du langage.
Tes mots ressemblent à ton visage, au grain de ta peau, j’en suis terriblement ému.

C’est à mon tour d’écrire. Ce soir j’irai déposer cette lettre sous ta porte. Demain nous nous verrons. Demain, je le sais, nous nous dirons rien des mots échangés, les paroles d’ombre doivent rester dans l’ombre.
Je t’envoie ce dialogue qui n’est pas un dialogue, ces deux-là, je ne sais pas s’ils nous ressemblent.
Parfois, j’ai le sentiment que mon écriture est trop bavarde.
Je me lance…..

LUI

« Avec cette lenteur. Je vais bâtir un navire. Puisque la lenteur est le chant de l’amour. Puisque la lenteur pèse de la toute présence, du temps, du tremblement. Avec lenteur, puisque la lenteur arrache leurs sanglots aux heures, puis la vérité aux gestes. Je ferai un navire, pour ce voyage entre nos ombres et nos frémissements, pour ce voyage de peau, pour ce voyage vers l’île perdue de nos corps. Car nous prendrons le large, puisque le large c’est nous. Que c’est désormais notre seul territoire. Notre seule destination. L’achèvement de nos horizons.
Je vais t’offrir le plus beau des cadeaux, la plus belle des fleurs, la source la plus miraculeuse. Ainsi tu toucheras la vie au plus près du sang, nous découvrirons ce qu’est l’amour quand il devient tes lèvres, quand il devient ta main sur ma main, tes doigts mêlés dans les miens, tes yeux sur mes yeux, nos larmes dans nos larmes. Car toi seule sauras ce qu’est l’orage en plein soleil, le désir quand il devient ruisseau, fleuve, océan.

Alors nous écrirons la loi des amoureux, qui dit que les fleuves naissent de l’océan qui les recueille. Baiser après baisers, nous écrirons l’histoire des voyages, des départs, des immensités. Car c’est la loi des étoiles. La seule qui nous oblige.

Je t’offre ce corps pour que tu m’apprennes comment la douleur d’un espoir se transforme en extase, comment le don succède à la perte. Car toi seule sais, que la vraie puissance n’est pas le pouvoir, que la fragilité de nos cœurs vaut mieux que tous les serments.

Aujourd’hui je ne prendrai pas ton corps puisque je t’offre le mien, puisque nous sommes au large de nous-mêmes, si loin de tout. Il te faudra seulement être le vent pour m’accueillir, être lumière pour me brûler, être musique pour le don des murmures, être coquillage pour recevoir mes larmes.
Aujourd’hui, avec cette lenteur, tu m’apprendras que le poids n’est pas lourdeur, que la grâce se tient dans le souffle.
Alors ma belle amoureuse je te ferai l’offrande de mes cris quand ils sortent de ma chair, de mes gémissements quand ils sont miséricorde. Tu seras la vague, serais le sable, tu seras la vague, j’en serais l’écume. Viens envoûter nos jouissances, viens prolonger nos ventres, viens nourrir notre ivresse, viens t'effondrer dans mon âme.
Avec cette lenteur.
Avec cette lenteur, je vais bâtir un navire. Et tu seras voyage. Avec lenteur, puisque la lenteur est désormais notre unique royaume. »

 

                                                   ==================

                                                  LE SILENCE qui les sépare…

                                                  ==================

ELLE

« Je veux sentir tes doigts sur chaque partie de mon corps, avec lenteur, comme un navire qui fend l’océan pour le recomposer indéfiniment.
Je veux que tu en découvres toutes les formes, toutes les couleurs, tous les velours, toutes les soies.
Je veux que tu ailles dans tous mes mystères, que tu fouilles tous mes secrets, toutes mes ombres.
Je veux que tu l’ouvres, que tu épanouisses ses fleurs une à une.
Je veux sentir l’éclat de ton souffle à l’intérieur de mes chairs, tes baisers humides brûler mes tremblements.
Je veux sentir tes frottements jusqu’au cœur de mes os.
Je veux te voir vibrer dans mes moiteurs secrètes, te perdre dans mes broussailles obscures.
Je veux te donner ma source, mes liqueurs odorantes.
Je veux te donner mes plus beaux orages, et t’emporter dans un tourbillon d’ivresse.
Oui, je veux te donner mes résistances, mes peurs vaincues. Que tu sois ma plus belle défaite, que tu déploies mes abandons, que tu sacres mes renoncements.
Je veux ta tourmente pour me sentir mourir et renaître dix fois. Cent fois. Mille fois.
Je veux crier ton nom pour oublier le mien, être indécente et dévastée.
Je veux que tu me perdes pour me redécouvrir à chaque instant.
Oui, je veux être ta morte et ta vivante à la fois.
Je veux sentir en moi la vigueur de ta chair, la chaleur de ton fleuve, la puissance de ton feu.
Je veux sentir ta violence déchirer mon désir, jusqu’à la douleur, jusqu’au supplice, même jusqu’à la tendresse, pour me noyer enfin dans le ravissement. Bien après le vertige, jusqu’à l’éblouissement.
Je veux que tu épuises toutes mes forces, tous mes cris, tous mes blasphèmes. Prends mon corps, prends mon âme, prends ma vie, prends ce que tu veux, vole-moi !
Aime-moi ! »

Voilà mon amour, nous dessinons un peu plus chaque jour, des mondes. Traverser la lumière est une épreuve pour les amants. Traverser le langage en est une autre plus douloureuse encore.

Franck.

28 janvier 2018

Tu es une île...

Tu es d’une île, tu en as la discrétion, la mesure,  la retenue. Tu es d’une île, tu en as la distance. L’inquiétude borde tes rives. Tu es d’une île sauvage, dénudée, et tu as le goût du sel, du large, du bleu, et ta voix se mêle au souffle des marées. Tu es d’une île, de ces îles détachées des mondes, de ces îles en partance. Morceaux de terres qui ont rêvé plus loin que les terres. Morceaux de terres sentinelles, à l’avant des continents, vigies surveillant l’éternité.  Terres battues, sculptées par le désir, par la soif, par la faim. Terres pétries par l’âpreté des tempêtes, aux rochers de souviennent des naufragés.
Ton chant les appelle, tes mains les retiennent. Tu es d’une île, d’un vaste vaisseau de pierres, immobile, fier. Tu es d’une terre crucifiée par les vents, par l’absence. Lorsque tu soupires c’est l’océan qui s’effraie, lorsque tu souris c’est l’océan qui recule. 

Les îles sont orphelines, elles n’ont pas de parents, pas de passé, elles n’ont qu’un seul regard pour désigner le ciel, l’horizon, le temps qui les use, l’amour qui les ronge, la miséricorde qui les porte. Les îles sont orphelines, alors elles rêvent de multitudes, de tropiques. Les îles ne se plaignent jamais, ne maudissent jamais, elles savent la vacuité, et la vanité des hommes. Elles préfèrent le silence, avec l’infini qui les borde. Les îles sont des astres d’océan, elles brillent dans les cieux des flots. Et elles se taisent, sachant le poids du néant, et ce que valent l’abandon, l’ennui, l’attente. L’oubli. Au cœur des îles gisent des passions inachevables, des amours inachevés, des histoires de départs, de retours, des voyages aux longs cours, des renoncements.
Chaque île écrit sa complainte sur la peau des vagues qui l’effleurent ou les écrasent, chaque île écrit son chant sur la peau des vagues qui la creuse.

Tu es une île qui écrit ses distances au sommet des vagues qui te brassent, à chaque poème tu agrandis l’espace des sables, car chaque mot est un roc lancé dans la mer, un pont pour le large, une nouvelle rive. Chaque mot est une terre de plus gagnée sur la tristesse, sur la mélancolie. Chaque page est un port, une escale. Une promesse.
Ton écriture est précise, incisive comme les côtes de ton île, comme s’il fallait ciseler les néants qui t’assaillent. Déchiqueter le vide, le polir, jusqu’à faire rougir ta parole douce et tendre, ta parole qui naît de l’urgence d’un désastre imminent.
Écriture de nuit sans lune, parole aiguisée, coupante, pour effilocher les brumes qui pourraient t’envahir. Tu incises le gras de la langue pour y loger un silence, pour contenir l’espace d’un chant l’hémorragie de vie qui s’écoule de tes rêves, de tes mains ouvertes, de ton âme abondante. Tu écris avec l’éclat de tes yeux. Tu cueilles les mots un par un, comme des coquillages, que tu portes à ton oreille pour entendre leurs légendes, tu les portes à tes lèvres pour les bénir, et tu les poses là, dans le blanc de la page avec la rigueur, la justesse de l’orfèvre qui sertit de précieuses pierres. Tu passes du silence pour aller au silence. Écriture de dépossession. Cérémonial du dénudement, de l’indulgence. Liturgie des murmures, des aveux. On peut entendre ton souffle bien après la fin des mots. Comme ces vents marins qui persistent bien après la tempête. Ta parole dessille les mystères échoués, que les marées déposent sur tes plages. Car tu sais par cœur qu’écrire, c’est marcher sur les eaux. C’est danser sur les vagues pour éviter la noyade.
Ton écriture est une île qui s’offre au soleil, au vol des oiseaux, pour nous sauver des naufrages qui nous guettent.

Tu es ce morceau de terre imprenable dans mon océan qui dérive. Un phare qui signale les hauts fonds. Un chant pour traverser mes enfers. Une grâce dans l’épaisseur du temps.
Tu es une île toujours en avance sur la terre, comme la proue d’un désir lumineux. Qui tend ses bras pour étreindre l’horizon et le firmament qui s’y noie.

Franck.

30 décembre 2017

La chair et le corps...

L’âme n’est qu’une chair défaite. L’écriture n’est qu’une chair défaite. L’amour est le brasier dans lequel se consume cette défaite. Là se tient toute l’équation. Une équation où tous les termes sont inconnus. Une équation qui ne sera jamais résolue. Le corps est le lieu muet et constant de nos énigmes.
L’écriture épuise le corps.
L’amour épuise le corps.
L’âme est un corps déjà mort déjà ressuscité.
Nos pensées ne dépassent jamais les contours de notre corps.
Nos rêveries ne sont que de la chair en déroute.

Franck.

29 décembre 2017

Avant la chair...

Dans l’amour, il y a un temps avant les corps, avant la chair, il y a une aurore pâle qui monte.
Dans l’amour, avant la chair il y a cette tremblance de la lumière, cette torsion du temps.
Dans l’amour, avant les corps, avant la chair, cela commence par un élargissement ; la ville, les arbres, les montagnes, la mer, l’espace. Cela commence aussi, par une urgence, une attente lente. Sourde. Au départ il n’y a rien qui ne trace cette attente, ni forme, ni visage. Simplement l’attente.
Une ignorance qui ne sait pas qu’elle s’ignore.
C’est la première forme du manque.
L’attente est l’ombre qui nous devance sans cesse ; le manque, le soleil qui la projette devant nos pas.
Dans l’amour, avant les corps, il y a le manque des corps. Avant la chair, il y a le manque de la chair.
Le manque est une contrée déserte, effondrée. Elle est inhabitable, pourtant chaque heure elle grandit un peu plus en nous. Dans l’amour, elle est notre unique chemin. Chemin de croix, au bout duquel la chair sacrée s’incarne.
Le manque est une promesse jamais tenue. Nous y croyons pourtant, puisque ne pas y croire serait mourir. Car l’espace s’agrandit sans cesse, reculant la frontière du désir, embrasant chaque parcelle de temps. Dans le manque la chair échappe à la chair. Elle s’efface devant le désir. On ne pourrait dire si cet effacement nous sauve ou nous tue.
L’attente se nourrit de l’attente, du manque fleuri du manque.
Nous venons d’un paradis, depuis ce jour le manque est notre seule canne blanche.

Franck.

26 décembre 2017

Retour manquant...

La fin ne dit jamais la fin.
La fin serait ce retour manquant.
Il nous manquera toujours ce récit, celui du retour manquant.
Le livre est sans doute cette tentative, écrire le récit qui manquera à jamais à notre vie.
Le début ne dit jamais le début.
Les récits du début sont troués.
Il manque toujours une histoire à notre histoire.

Franck.

22 décembre 2017

Questions...

Ne pas répondre aux questions. Jamais tu ne réponds aux questions. Comme si toute réponse fut inutile. Comme si l’ombre était ton royaume. Comme si répondre dévoilait plus que la réponse, comme si toute réponse fut indécente.

L’écrire est la seule question qui n’interroge pas. C’est la seule question qui est sa propre réponse. Ce qui nous lie, toi et moi, c’est l’énigme, notre seule façon d’échapper au mensonge. Maintenir l’énigme. Avec la béance qu’elle engendre. L’errance qu’elle nous propose comme chemin. Errer c’est être perdu, et pourtant se retrouver à chaque instant. Puis se perdre à nouveau l’instant d’après. C’est le sans fin. La question sans réponse maintient la perte. Elle en est la marque.

L’amour, mon amour, est une question qui n’a pas réponse.
L’écriture vient à la place de toutes les réponses manquantes. L’inscription du vide.
L’essentiel est toujours sans réponse.
L’écriture s’efface dans son déploiement. Elle tient juste dans son élan. Et s’efface. Depuis la nuit des temps, écrire maintient ce saut inachevable.

Jamais tu ne réponds aux questions. Tu maintiens la tension au-dessus d’un espace impossible. Car le mystère ne se confond pas avec le secret qui n’est rien, sinon l’attache puérile à un mensonge. Une volonté négative. Le mystère est d’une autre nature. Tu habites un mystère. Tout chez toi attire le silence, tout m’y conduit.
Que fait une mémoire sans souvenir ? Elle se met à écrire. L’inverse est vrai aussi : que font les souvenirs sans mémoire ? Ils se mettent à écrire.

Il faut savoir que toute beauté est d’abord une souffrance, c’est comme l’océan, avec le ciel qui suture l’horizon. Sa beauté efface toute parole. S’oppose à tout achèvement.

J’écris au présent, c’est ma seule façon de garantir un futur. Le passé est le mensonge du texte. Et ta présence est ma seule vérité.

Ne pas répondre aux questions, c’est accroître l’inattendu, le brusque, le foudroyant. C’est faire résonner les confins de l’univers. C’est agrandir. C’est inventer une espérance.
Tu ne réponds jamais aux questions. Tu dis que les questions sont toujours inaudibles. Comme si elles traînent dans leur sillage toujours un peu de mort.

Franck.

21 octobre 2017

L'aveu...

L’aveu est une parole d’ombre. Le murmure en est le lait. La seule nourriture.
Derrière la porte de la mélancolie se trouve l’aurore.
Et sur le seuil des limbes il y a des coquelicots audacieux.
Tu as trop débordé en moi, j’ai dû quitter mon corps pour te faire de la place.
Il nous faudrait la nuit pour soulager nos misères, protéger nos nudités.
L’aveu c’est des braises sur la fatigue d’une vie.
Même l’insomnie devient trop étroite.

Franck.

8 octobre 2017

Devant toi...

Je te nomme toujours. Pour baptiser l’aube. Conjurer le bannissement. Est-ce que cela a un sens ? Pourquoi ce sombre vouloir qui bouscule la raison ? L’évidence ?
Traduire de l’absence un silence amputé de ta présence.
L’horloge salue ma défaite avec opiniâtreté, constance, jubilation.
L’aigle passe, songeur, dans un ciel qui s’ennuie.

Je ferai un tour de la terre, pour venir poser ma tête sur ton ventre
Et je serai le pèlerin épuisé par sa foi, écrasé pas sa route. Tellement tremblant.
Devant toi.
Je traverserai cet océan dévoré par l’azur, crucifié d’insistance, d’inquiétude
Je chuchoterai jusqu’à l’étouffement. Immobile.
Devant toi.
Je serai apôtre foudroyé par l’évangile de tes yeux.
Devant toi.
Je serai cavalier, je franchirai ces grands champs de neige pour poser à tes pieds l’ombre oubliée des pôles.
Devant toi.

Je me ferai pauvre pour n’avoir que toi comme richesse
Je serai poète pour n’avoir que tes jours à dire….

Je te nomme toujours. Pour purifier le soir. Accompagner le deuil.
Alors je guette l’étincelle. Assidu. Ardent.

Je te nomme toujours.
Pour ne pas être muet
Pour rester vivant.

Franck.

12 août 2017

- 103 - Submerger l'accablement...

La juste mesure du contenu et du contenant. Du geste qui porte le texte à nos lèvres. Est-ce cela écrire ?
La mesure m’ennuie. Ma déraison n’est rien à côté de la folie qui pétrit mes mains, mes épaules, mes poumons, l’argile de tout mon corps.
Il n’y aurait pas de règle, pas de loi. Simplement la voix pleine au ventre des mots. Il n’y aurait rien de conforme dans l’écriture, car les mesures s’excèderaient elles-mêmes, se déborderaient sans cesse. L’écriture serait l’art du déséquilibre, du trébuchement, du sursaut qui suivrait pour éviter la chute.
Ou seulement le long soupir qui l’accompagnerait dans la chute.
L’ivresse ruisselante du désespoir. Cette mélancolie de l’avenir
C’est l’art des bâtisseurs de ponts. Relier des rives, des constellations. Tout ce qui nous habite, tout ce qui est éparpillé dans les oraisons de nos nuits. Tous nos continents démembrés.
Nous avons de drôles de cieux à l’envers du crâne, de singuliers fleuves circulent dans nos chairs. L’arche des mots repose sur un souffle. Les pierres de la voute s’adossent les unes aux autres sans rien pour les maintenir, que de vagues rêveries, puis les souvenirs se mêlent à l’oubli, font office de ciment. Chaque mot du texte pousse vers le suivant pour vaincre l’apesanteur, pour éviter la chute. Mais cette poussée est parfois accablée. « Fragile et robuste ». Comme l’arbre qui tient dans sa poussée, la terre et le ciel. L’écriture est un arbre de porcelaine aux feuilles de cristal. Fragile et robuste. Un grand monument de temps sculpté dans la lumière. Dérisoire, invincible. Affligé, souverain.
Le vent se perd dans son propre reflet.
Le vent se perd dans les roses pantelantes de nos jardins dévastés
La juste démesure du contenu et du contenant. Les écritures qui portent, qui trouent, sont celles qui sont déportées, déviées par une réfraction de la lumière. Celles qui dérivent. Les écritures à souffle sont celles qui sont essoufflées, consumées. Je sais des écritures désaccordées qui rendraient Mozart jaloux. Le débordement. Le déluge. La cendre. Voilà. Seul l’excès convient à la voix. Il faut bien que l’eau déborde pour faire naitre les sources. Il faut bien de la démesure pour pénétrer la pierre. Il faut bien un excès de joie ou de tristesse ou de silence, pour que la vie se survive. Il faut bien submerger la chair.
Un océan au bout de la jetée.
Un baiser au bout du silence.
Une opulence pour l’après.
Pour la fin.
La funambule avance dans la fragilité de son pas. Ce qui la fait avancer, ce n’est pas son équilibre, mais l’excès de déséquilibre. Tant de déséquilibre, que l’on croit la voir danser, avec son ombrelle rouge au bout des doigts. Un pas de danse au-dessus d’un cœur béant. Il faut bien submerger la chair pour inventer d’autres chairs.
C’est bien lorsque le contenu épuise le contenant que l’écriture apparait. Il en va de même lorsque le contenant outrepasse le contenu, où, à force de formes, des sens nouveaux et inconnus, apparaissent. Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’excroissance qui signe. Il en va de même pour le silence. La trace effacée de nos vanités.
Il va de même pour l’amour. Que serait un amour sans les débordements du printemps, sans ce temps devancé, inondé, sans les murmures qui appellent le cri ?
La solitude à profusion, comme une richesse inépuisable.
Le texte tient par l’expansion des mots qui le traversent. Par l’hémorragie qui en résulte.
Même la pénurie doit être excessive. Même le manque. Surtout le manque. Le manque en abondance.

Franck.

9 août 2017

- 100 - L'instant...

Habiter l’instant, un instant débarrassé de ce qui le tient. Un instant seul, nu. Car l’instant ne vieillit pas, il jaillit, toujours neuf, fugitif, éternel dans son essence. C’est le lieu de l’écriture. Introuvable, pourtant possible, incertain pourtant inévitable. L’instant, c’est la condensation du vide et de l’attente. Il n’est rien, pourtant il révèle tout. Il nous traverse, écrire tente de le saisir, comme on saisirait le vol d’un oiseau.
Habiter l’instant, cette éclaboussure de conscience et de vie dépouillée, écrire…
Habiter l’instant, qui lui seul invente la durée, car la durée échappe au temps. C’est notre puits d’immortalité. Là où l’écriture demeure, où l’amour fleurit… Un temps sans épaisseur, qui dure…
Qui dure… Qui dure…

Franck.

8 août 2017

- 99 - La langue de l'errance...

« Qu’ai-je quitté ? Qu’ai-je retrouvé ? Qu’ai-je quitté, que j’ai retrouvé ? Qu’ai-je quitté que je n’ai pas retrouvé ? Qu’ai-je quitté, que j’aurais voulu ne pas retrouver ? Qu’ai-je retrouvé, que je n’avais pas quitté ?
Ce que l’on croit quitter ne nous quitte pas. On ne quitte pas : on s’éloigne. »
Louis Calaferte : Rosa Mystica.

L’errance est une langue. On sait en dire les mots, mais le sens nous en reste caché. Alors, on se met en route pour découvrir leurs significations. On ne quitte pas, on ne fait que marcher, on ne part pas, on ne fait que consentir à l’exil, à la solitude, à l’abandon.
On ne connait jamais le sens de nos actes. Ils nous apparaissent souvent comme ceux d’un fou. Rien ne les tient entre eux que le fil ténu de l’exil, que cet inachevé qui nous ronge, que cet inachevable qui nous terrifie. Alors, on écrit pour dire cette folie, que l’errance n’est pas le résultat de la seule ignorance, que l’on a pitié de nous-mêmes seulement par lâcheté, parfois par miséricorde.
Si l’on tend l’oreille, si on la colle au plus près de notre langue, alors on peut entendre, tapis au fond des chairs, un enfant perdu. C’est le chant de la langue, le lieu de notre exil…
Alors, on va vers cet enfant, on écrit pour qu’il vive… Encore un peu.

Franck.

15 décembre 2007

Aimer, c'est avant d'aimer que ça arrive.....

L’écriture nous arrive d’un excès. D’un débordement. D’une abondance insupportable. Ecrire, c’est trop de voix dans la voix. C’est trop de vie dans la mort. Ecrire, c’est d’abord un dérèglement. Un ruissellement.

 

 

 

C'est toujours avant, que le moment se construit.

 

 

 

Au départ c'est la jungle. Des ronciers partout. Des herbes folles. Car c'est cela nos vies. D'abords des ronciers. Et à chaque fois on croit qu'en semant par-dessus cela suffira. Et on a l'âme dans tous les sens, avec des trous, des tourbières, et souvent on ne peut même plus avancer dans notre vie. Un jardin perdu. Et tout s'agrippe, tout s'attache, tout déchire, et même le soleil n'arrive plus à chauffer la terre, et la pluie fait des flaques, des vases, des boues. Ce n'est plus un jardin. Ce n'est plus une âme. C’est une désolation, nos vies. C'est une brousse où l'on ne se reconnaît plus. Où l'on n'est plus soi-même. Mais l'on continue à semer. On pense que les roses auront assez de convictions, assez d'épines pour étouffer cet abandon. Comme si s'était la rose qui sauvait le jardin.

 

 

 

Et nos amours arrivent dans nos vies comme sur des ronciers. Et nos amours meurent comme les roses. Aimer c'est avant d'aimer que ça arrive.

 

 

 

Certaines âmes, les plus rares, brûlent. Elles brûlent en permanence. On les croit même perdues. Non, elles font la terre des roses. Les plus exceptionnelles deviennent une étoile. Il faut le savoir. Chaque étoile est une âme consumée d'amour. J'en connais une ; et vous ne pouvez pas savoir le feu qu'elle a mis sur sa terre, chaque mot était un incendie et certains jours on pouvait croire que l'enfer brûlait, chaque jour le feu embrasait ses chairs jusqu'à ses os, et chaque mot, chaque parole grattait les tourbes, les vases, les boues. Un jour je l'ai vue nue dressée dans les flammes tenant à la main son cœur qu'elle arrachait, une vision bouleversante, saisissante. Aujourd'hui c'est une étoile et je sais le coin du ciel où elle se trouve.

 

 

 

Le feu n'est pas à la portée de tous. Alors c'est à la main qu'il faut y aller. Car il n'existe pas de désherbant pour les ronciers de la vie. Il faut y aller à main nue. Parce qu'il faut saigner.

 

 

 

Aimer, c'est avant d'aimer que ça arrive. Pourvu qu'on ai assez rêvé. Car les roses naissent d'abord dans les rêves. D'ailleurs elles y meurent aussi. Dans les rêves.
Le jardinier rêve de sa rose, et c'est cela qui lui donne cet air absent. Parce qu'il faut d'abord s'absenter, de soi, de sa maison, il faut se préparer au vide et au désespoir du vide. Et plus loin que le vide il y a le néant qu'il faudra traverser aussi.
Rêver ce n'est pas s'endormir sur ses ronciers, le rêve n'a rien à voir avec le sommeil, non, le rêve c'est d'abord le silence. Le jardinier se tait parce qu'il rêve. Il supprime des mots, et sa langue devient incompréhensible, il augmente les silences, et un jour tout n'est plus que silence. Alors il peut rêver. Le rêve s'appuie sur les silences, comme la ballerine sur son fil tendu sur le vide.
Alors, il peut commencer à creuser, à retourner sa terre, à arracher une à une ses herbes folles, les lianes... il peut tirer sur chacune de ses racines. Rien n'est assez profond, rien n'est assez silencieux pour le jardinier. L'avant de l'amour est épuisant. On ne le dit jamais assez.

 

 

 

Comment accueillir un sourire si on ne lui fait pas de la place ? Surtout qu'un sourire cela prend une place Gigantesque. Quelque fois il faut un ciel entier.
Alors il faut un gros silence, un beau silence, un silence d'eau de source, un silence bleu, et dans un affaissement de lumière l’espace se dilate. Oui, l'avant de l'amour est épuisant, notre sang déborde des blessures, la vie semble s'écouler, et l’on n'en voit pas la fin.
Derrière un souvenir, une autre ronce. Et derrière chaque buisson, on butte sur nos faiblesses. Et le pire ce sont nos pierres d'oublis. Car tous nos manquements se transforment en pierres. En pierres énormes, sur lesquelles nos rêves se brisent.
Ce n'est pas la vérité qui brise un rêve, ni la réalité, non, ce sont nos oublis, nos manques, absences, et quelques fois nos peurs. Et seules nos larmes arrivent à les user ses pierres.
L'avant de l'amour est épuisant.

 

 

 

Le jardinier se lève tôt, il sait que l'aurore lui est douce, il sait qu'il a besoin de rosée pour survivre, il sait surtout qu'il doit se mettre au travail, parce que son amour est en marche depuis longtemps. Il ne le connaît pas, mais dans la brume du jour qui naît, il peut sentir la lumière chanceler, c'est un indice. Quand l'air chancelle c'est qu'un amour est en marche, qu'il est en train de traverser l'univers.
Un véritable amour vient toujours de loin. Il doit, après l'univers traverser les mers d'indifférence, passer sur les ponts branlants du doute, affronter les déserts des mystères, croiser des foules hostiles et hurlantes, il doit lui aussi s'épuiser. Car c'est juste dans cet espace écroulé que la rencontre peut se faire.

 

 

 

Ecrire et jardiner c’est le même geste. Ecrire et aimer c’est le même épuisement.

 

 

 

L’écriture nous arrive d’un excès. D’un débordement. D’une abondance insupportable. Ecrire, c’est trop de voix dans la voix. C’est trop de vie dans la mort. Ecrire, c’est d’abord un dérèglement. Un ruissellement de manque.
Car ce n’est pas la solitude qui nous fait écrire, ce n’est pas le silence, c’est l’excès de solitude, c’est cette surcharge de silence, cette profusion soudaine qui s’élève sur l’horizon des heures. Ecrire c’est un geste d’attente envahi d’attente.
Ecrire vient de cette perte, de ce ruissellement vain.

 

 

 

Franck

27 juillet 2017

- 91 - La folle voix...

« Écrire, ce n’est pas parler ». Pourtant… Écrire porte la voix. Quelle voix ? Pas la voix de notre bouche, pas celle de nos dents, de nos lèvres, de notre langue. Écrire porte une voix. Une voix de nous. Une voix qui erre en nous. Quelqu’un parle en nous bien au-delà des sons émis. C’est un interminable monologue. La litanie infinissable. « Écrire, ce n’est pas parler » : c’est dire. Dire la voix en nous. Révéler sa présence. Dévoiler.
Il y a entre la chair et l’os un être qui rode, un être de gravité. À la démarche incertaine, ombrageuse. Il y a derrière notre face de jour, un spectre qui claque des dents. Qui rit parfois. Qui pleure souvent. Qui parle dans un monologue inaudible, interminable. Ainsi, l’écriture nous dit sa présence. Dans le creux des silences. Car l’écriture porte la voix de l’ombre. Entre le mouvement des phrases. « Écrire, ce n’est pas parler ». Car on ne dit jamais rien, rien qui tienne dans un univers en expansion. Car parler, c’est contredire la voix de l’ombre. Parler, c’est faire taire la voix de l’ombre. Le réel, le vrai, toujours cette dualité. Cette déchirure. Avec notre vagabondage entre parler et dire. Entre le réel et le vrai sans jamais être ni vraiment dans l’un ou dans l’autre. À cause d’un univers en expansion. Avec les trous noirs.
L’écriture a été inventée comme une arche qui tente de rejoindre les rives du fleuve impraticable. Fleuve. Flots des jours, notre pitoyable insignifiance. « Écrire, ce n’est pas parler », car parler, c’est se ravaler à chaque mot, à chaque idée, c’est se renier inlassablement par désespoir, ou vacuité, ou peur, ou lâcheté. C’est le bruit de nos pas, et leurs traces qui s’effacent. Une impatience exacerbée. Ce ciel qui s’assombrit.
Écrire, c’est dire, mais dire n’est jamais vraiment lisible, puisque dire se fait au couteau, juste entre la chair et l’os. Dire, c’est signifier. Signifier, c’est toucher du doigt le soleil et chaque étoile du ciel. L’écriture révèle la trace du couteau à chaque souffle de la voix.
Ô, mon dieu, mes ombres saignent, ma voix a tant de mal à traverser mon sang. Ma voix, la folle qui tient ma maison, celle qui connait mes histoires, mes attentes, mes ivresses sauvages, celle qui s’est nourrie au lait de ma solitude, celle qui a creusé mon ventre pour enfanter mes monstres ou mes diamants. Ma folle voix, avec ses vocalises muettes, ses murmures provocants, celle qui me souffle d’incompréhensibles songes, avec sa façon bien à elle de vriller ma mémoire, de raidir ma main qui écrit. Ma folle voix, qui a besoin de tant de vide. « Écrire, ce n’est pas parler », ma voix le sait. Elle, qui pèse sur mes mots pour les rendre impraticables, elle, qui trace des arabesques devant mes yeux, tissant de terribles linceuls avec les fils coupés de mes souvenirs, de mes amours. De mes amours. De mes amours.
Ma folle voix qui a besoin de tant de vide, de tant de landes, de tant d’exils. Ma folle voix qui appelle tous les incendies, qui me voudrait roi ou mendiant. Elle s’écorche dans ma parole, me le rend bien, au centuple. De son silence épais, elle me retire du monde des vivants. Car il lui faut tout, mon espace, mon temps, mes yeux, mes lendemains, mes toujours. Elle me vide.
Alors, je suis vidé. Vidé des jours et des visages. Vidé de mes histoires. Vidé des peaux que j’ai caressés, des sourires que j’ai tentés. Vidé comme une grande cathédrale de malheur, vidé de mes compassions, de mes murailles de Chine, de mes cascades nordiques, vidé comme un puits de désert.
Alors, je suis vidé. Vidé de mes rencontres, des baisers que l’on offrait au détour de l’aurore. Car il lui faut tout, les ventres que l’on a aimés, la sueur des corps. Même les gestes oubliés, la main que l’on n’a pas tendue. Tout ! Même mes crépuscules, et mes prières. Tout ! Même mes océans. Surtout mes océans. Et mes cris d’orgueil ou d’effroi.
« Écrire, ce n’est pas parler ». Pourtant… Écrire porte la voix. Une voix qui erre en nous. Écrire, c’est l’antimatière de la parole. Un trou noir de l’espace des mots. Le trou noir de l’attente, des tempêtes de l’attente, et du soleil de l’attente. Léger comme une grâce…
« Écrire, ce n’est pas parler » : c’est chanter juste avant la mort.
Léger.
Léger.
Chanter, juste avant la mort.

Franck.

30 juillet 2017

- 93 - La chair du manque...

Contrairement aux fervents les amants n’écrivent pas. Lorsque la chair est là, l’écriture s’efface. La voix se tait, comme absorbée. La chair fascine la chair, la tension du manque s’effondre, les mots s’absentent de la langue pour laisser place aux gestes archaïques, au mutisme. Les amants s’abritent sous de longs silences, se cachent dans de profondes nuits.
Les fervents, eux, inventent des langues, des murmures, des prières, le mot fait chair dans le corps pauvre et nu. Ils peuplent les cloitres, les déserts, pour écrire une langue éternelle. Ils sont passés de « Elle me manque » à « cela manque ». Quelque chose manque et manquera toujours. Alors, ils écrivent, non pour combler le manque, mais pour l’agrandir. Alors écrire devient la chair tremblante de leurs corps délabrés.

Franck.

25 juin 2017

- 70 - Ecrire... (encore)...

Écrire est une épreuve. Toujours.
Cela dit un mystère.
Autre chose que ce qui est dit.
Une vérité toujours cachée, qui se dérobe.
Plus on se croit près. Plus on s’éloigne.
Il y a deux centres, deux foyers comme dans une ellipse.
Choisir l’un des foyers, c’est renoncer à l’autre. S’approcher de l’un, c’est s’éloigner de l’autre.
La poésie dit une vérité autre, quelque chose qui ne serait pas la vérité du poète.
Écrire comprime les temps, les déforme, les rend poreux, et l’âme se faufile dans cette porosité.
Le poète s’y perd. C’est de cette perte inscrite à l’avance que l’écriture nait.
C’est de cet échec.
Alors, on recommence.
Même joyeuse, l’écriture est douloureuse. La main qui porte le mot sait déjà l’inachevable. Il y a une joie obscure qui git, là, pesante, en nous.
Contradiction. Dans le même temps où l’écriture se déploie, apparait une rétraction qui traverse les chairs.
Il y a quelque chose en nous qui sait, mais qui ne dit pas, quelque chose qui dit, mais qui ne sait pas. Dans écrire, il y a comme l’aveu d’un secret que l’on ne sait pas. C’est pour cela qu’écrire a à voir avec le silence. La pénombre. Le murmure. Quand le murmure devient inaudible, alors le chant commence.
Chant sans paroles. Cela résonne, sans raison.
Le chant traverse, transfigure. C’est l’eau de l’âme.
Un surcroit des mots. Le chant vit hors des mots de l’écriture. Le chant n’est que du temps métamorphosé.
C’est la nuit au cœur d’écrire. Invisible, indicible, pourtant…
Écrire appelle l’impossible de l’Autre. La solitude immémoriale, le vide qui me sépare du monde, mais qui dans le même temps permet le monde en nous.
Nous venons d’une déchirure. Écrire dit la déchirure. Uniquement cet instant éternel de la séparation. Vivre, c’est tenter de l’oublier. Écrire, c’est tenter d’y revenir sans cesse.
Alors, on recommence.
On cherche cette joie douloureuse.
La répétition me rapproche de l’immobile, et l’immobile de l’éternel.
Les sillons s’ajoutent. Ce n’est jamais le même sillon, on croit que c’est le même geste, mais les sillons s’ajoutent. Le champ des semailles est à ce prix.
On creuse toujours la même terre, pour autre chose qu’un sillon. Pour une moisson à venir.
Même joyeuse, l’écriture reste douloureuse.

Franck

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