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J'irai marcher par-delà les nuages
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11 avril 2021

Un chant introuvable…

 

Chaque mot est une porte étroite. Un passage dans un labyrinthe de miroirs étranges. Singuliers. Qui nous renvoie des images déformées. L’effrayante face qui rebondit dans une cascade d’images aplaties par les saisons révolues, l’usure. L’usure.
Chaque mot est une scarification, une chair de terre sur un temps de pierre. Sillon d’une parole qui creuse un sol raviné et sec. Chaque mot dissèque un peu plus l’autre côté de la peau, l’envers des gestes, cette part de retrait, l’incertain de la course, son enroulement autour du coquillage de la mémoire. Chaque mot est une porte étroite, un passage, un crépuscule, un glissement. C’est un endroit de chute, le lieu d’une avalanche. Un excès de néant ou de nuit. De nuit, surtout de nuit. Le kyste d’un désir impossible.
Car la parole raconte une autre histoire. Elle n’est que forme vide. Le mot vient boucher un silence mortel. Bâillon des rêves, couvercle insignifiant d’un sens inaccessible. Impudeur. Dénudation dérisoire. Négligeable. Un acte décomposé qui sent le renfermé, le rance. Qui dit la fin dans son premier élan.
Car rien n’est dit, ou si peu.
Car il nous faudra signifier au-delà de nos paroles, dans l’avant du dire, dans l’intention claire, dans le chant inaudible, murmurant, n’être que cantilène, n’être que berceuse.
Je cherche un chant introuvable. Je me perds dans des mélodies obscures. Je cherche la litanie cristalline de la vague, ce refrain qui ouvre droit sur l’aube et l’horizon. Je cherche la trajectoire du verbe, celle qui perce l’ombre, celle qui dénoue les sinuosités du temps, je cherche le mouvement sans détour, sans recoin, sans repli. Je cherche, je me perds infiniment. Mon balancier oscille sur l’abime de mes mers introuvables.
Alors, je cherche à rebours des marées sur un océan désert, comme un radeau empêché, désorienté au large de mes souvenirs. Navigation hasardeuse dans les reflets éblouissants des amours inanimées.

Franck.

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3 avril 2021

La disgrâce…

 

Il y a seulement des temps d’abandon où un poids immense pèse sur chaque heure, où l’on sent qu’elles ont un mal fou à finir, où le sans fin ressemble à une nuit immobile.
Dans la paume de ma main, je regarde l’agonie des saisons.
L’œil se fixe, effaré, pris dans l’épaisseur d’une ombre menaçante. Se taire n’est plus consentir au silence. Se taire, c’est mordre dans l’obscur, c’est mordre dans le gras de la mort.
Il y a seulement ces temps d’abandon où un poids immense pèse sur chaque heure, l’homme en nous qui fait porter tout le poids à l’enfant, tout le poids du renoncement, des défaites. Cet homme vain qui n’en finit pas de tuer l’enfant.
Dans la paume de ma main, je regarde l’agonie de l’enfance dans les ronciers du temps et les restes d’un désir ravagé. La disgrâce est une chanson douce, la dernière aventure, le dernier pont à franchir. Décollement des chairs de l’enfance. La fin procède toujours avec méthode, comme si l’ordre demeurait sa seule réponse. Comme si la défaite méritait cette organisation, cette certitude. Le sacre du chaos est bien cette discipline des fatalités. La lumière n’est qu’un accident des ténèbres, un imprévu, presque unimprévu . Une erreur. Une divagation des dieux.
Le lieu du monde est une nuit lourde, immobile. Lente.
L’enfant s’ébranle et succombe de l’exubérance du noir. L’enfant n’en finit pas de téter les mamelles d’une nuit sans fin. L’attente a défait un à un ses rêves, jusqu’à oublier les raisons mêmes de l’attente.
L’attente s’est oubliée elle-même. L’attente est bien la chose qui meurt en dernier.
Ce qui souffle dans le dernier souffle, c’est l’extase de l’attente inaccomplie à jamais.
Dans la paume de ma main, je regarde l’agonie des saisons.
La disgrâce est une chanson douce, la dernière aventure, le dernier pont à franchir.
La disgrâce, c’est la chanson douce du désastre.

Franck.

20 mars 2021

Variations rhétoriques…

 

L’image, l’allégorie, fusionne les univers, condense les temps. C’est un précipité. D’où cette sensation d’aspiration lorsqu’on la lit. Aspiration. Carambolage. L’image, c’est un accident de la langue, une catastrophe miraculeuse. Un vertige. Elle est au cœur du mystère. Puisque c’est une folie. Puisque c’est une révolte contre la raison, contre la tyrannie. Elle unit et elle sépare en même temps. Elle concentre et elle divise. Elle rapproche et elle éloigne. Un feu. L’image coupe, déchire, perce, traverse, claque comme l’éclair, enfante. Elle invente un monde nouveau. Elle devient promesse, refus, abandon.
Pourtant, elle est si vulnérable, si fragile, elle ne tient que sur le fil coupant du texte, elle ne tient que par le balancier des mots. Elle ne tient à rien, en fait. Elle reste en suspension dans un monde parallèle, hors de toute dimension, une femme nue couverte de voiles transparents. Hors de tout, vagabonde qui a quitté sa maison. Sans feu ni lieu. Ingénue, inconvenante, elle est devant nos yeux, invisible, présente comme le parfum de l’amoureuse apporté par le vent. Elle surprend toujours. Elle maraude, entre par effraction dans l’œil des mots effarés. Elle ne laisse aucune trace, pas d’empreinte, pourtant le coup de hache est là, bien là. Car l’image a erré, longtemps trainé, longtemps braconné avant de lâcher son coup, avant d’ouvrir le texte en deux, en mille éclats. Elle rôdait dans nos veines, cachée dans l’ombre opaque de la langue. Maintenant, elle traverse en diagonale nos sens éteints. C’est l’humeur du sang. Vouloir la saisir, la comprendre, la tenir est aussi vain que de vouloir retenir dans ses bras une femme tzigane. L’image est une eau débordante.
Ce qui la fait naitre, c’est un désarroi. L’impossibilité de signifier. C’est d’abord un échec. Les mots s’écrasent les uns sur les autres. Ils s’empilent, comme des pierres inertes, mornes, mortes, sur le mur plat, triste du texte. Le rêve s’enlise. La main se crispe, tremble.
Alors, l’image nait du mouvement, du geste, de l’élan. C’est un pas de danse qui échappe au danseur. C’est un temps de plus dans la valse, un pas décalé, invisible et lumineux. Le clair dans l’obscur. Une vision brutale, douce comme la mort. Une ile dans l’immensité. À elle seule, elle veut sauver le texte qui sombre. Et cette main qui fait naufrage.
L’image nait du geste. Elle est conséquence, prémonition comme la vague qui n’est rien, mais qui est, aussi, la mer, qui déploie un mouvement qui la dépasse. La vague, même la plus insignifiante, sait l’océan. C’est cette insignifiance suprême qui nous fascine. C’est ce savoir fatal qui nous trouble.
L’image est d’un autre temps que le texte, d’une autre dimension, dans sa trajectoire enveloppante, elle cherche un Autre, un pays, un rivage. Elle est de la saison suivante. En coupant le texte dans le gras, dans l’immobile, elle cherche une autre continuité qui le devance, outrepasse, inonde, le texte qui croit l’accueillir. Car l’image connait les lieux, parce qu’elle les visite la nuit, durant notre absence. Elle porte déjà le texte bien avant sa présence, elle sait des espaces interdits que l’écriture ne connait pas. Elle est ignorante des lois et ne vaut que par l’élan silencieux qu’elle dépose entre les mots, à la suture qu’elle laisse sur l’iris.
Alors, l’écriture peut continuer à déployer sa lente spirale. Car l’écriture se refuse à commencer. Écrire, c’est continuer. Une façon de tendre vers l’infini. Écrire, c’est continuer. C’est partir, s’éloigner du centre ignoré. L’image danse, plie nos paroles, même s’il y a du meurtre en elle, même si elle sauve, même si elle tue le texte, ou si même elle l’affirme et le dénie dans le même souffle.
Elle reste le regard de l’éphémère sur la face de l’éternité.
L’œil qui la fixe et qui la fait bruler.

Franck.

14 mars 2021

Au temps des arabesques…

 

Chaque jour, l’épreuve. La page. Pourquoi ? Pourquoi ce chemin ? Qu’attendre de cette confrontation ? Le texte est long à s’élaborer. Toujours. Avancée, ratures, effacement. Quelques grappes de mots qui viennent en saccades. Puis la lente mastication. L’exercice de la bouche. Du son. Du rythme. Des syncopes. Des stases. Parfois le rejet. Pourquoi ? Le texte résiste. Il y a comme une lutte. Contre qui ? Contre quoi ? Mot par mot, ligne par ligne. Aller un peu plus loin. Sans savoir ni la destination ni la signification. À l’intérieur, je sens qu’il a une chose à atteindre, il semble même que les mots puissent venir de cette chose, mais je n’y ai pas accès. Les paroles dessinent mon lieu d’exil. En creux. Dans le creux, les mots. Ils suintent avec étrangeté, comme si je pressais une masse poreuse, gluante. Ils viennent avec lenteur, avec parcimonie. Ils raclent. Ils s’arrachent de l’ombre et trainent toujours avec eux cette part d’ombre. Ce mystère. Cette impossible connaissance. À l’intérieur, persiste comme un frottement difficile à décrire et les mots viennent de ce frottement. Copeaux d’une conscience à la dérive, ou d’un entêtement insensé, déraisonnable. Même le corps est engagé. Je le sens dans les bras, les doigts qui frappent le clavier, la poitrine, le ventre. Surtout le ventre. Une sorte de tension sourde. L’intention du corps qui vient frotter un endroit vide, qui n’existe pas et qui pourtant est là. Puissant, invincible. Imprenable. La page demeure là, au lieu du frottement.

C’est une lutte. Une lutte froide, austère, sévère, sans éclat, monotone. Simplement entretenir la tension. L’exacerber. Comme s’il s’agissait de contenir quelque chose qui ne sortira pas. Qui de toute façon ne sortira pas. C’est une lutte froide contre quelque chose qui n’est ni ennemi ni ami, quelque chose qui n’est que dans le creux, que dans l’empêchement , qui ne dévoile sa présence que par le manque. Le paradoxe. Ton absence me manque, dit le frottement, dit le mot qui suinte. Ton manque manque à mon manque, répond la chose en creux. Ton temps manque à mon temps. Il y a le frottement du manque sur le manque dans cette lutte distante, sans éclats, sans grandeur. Il y a la page chaque jour qui se dérobe un peu plus. Avec ce temps de face-à-face, ce drôle de temps qui ne se raccroche à rien d’autre qu’à lui-même : un temps qui n’a pas d’histoire. Lente mastication des mots, scansion, succion, dissection. Il semble que tout réside dans cet enchainement consenti. Cette volonté de le maintenir, et en même temps de le réduire.

Peu à peu, l’amour s’est résigné, a renoncé, s’est absenté de mes mots. Il ne reste plus que la trame vidée de sa broderie, vidée de ses motifs, de son désir, de ses fils de vie. La matrice vidée de son élan, de son exaltation. Extinction progressive de la lumière, dessiccation des chairs de la parole. Le mouvement s’est rétréci. Il ne reste plus que la trame desséchée, dépouillée de sa faim, de ses tentations, un enchevêtrement laminé, accablé, où le souffle ne s’accroche plus.

Aimer et écrire accomplissent le même souffle, la même arche… C’était il y a longtemps… au temps des arabesques…

Franck.

23 janvier 2021

Le point d’infini…

 

Le texte devient une urne. Les mots y tombent, s’y rassemblent pour raconter une autre histoire. Une urne dégoulinant de cendres. Poussière de vie brulée. Calcinée. Une autre histoire. La même, pourtant si différente. La même. Une vie dans la vie. De l’eau sur de l’eau. Du temps sur du temps. Du désespoir sur nos larmes. Une vie vécue à l’intérieur de notre vie. En cachette de notre vie. Une vie puissante, inconnue de nous. Une vie silencieuse, brutale, cruelle. Sauvage. Quelque chose est à l’œuvre et s’oppose. S’oppose à nous, mais pourtant nous déploie. Se dresse. Implacablement, se dresse. Marionnette. Seuls les mots de cendres la disent cette vie de nous vécue, cette vie par nous vécue.

Le texte raconte derrière le vacarme des sons, une autre histoire. La nôtre. La vraie. Celle qui ne se dit pas. Celle qui se déroule derrière nos gestes, celle qui tapisse les murs de nos pensées colorant d’étranges façons, les heures, les jours, les saisons. Les mots tombent au fond de l’urne funéraire du sens. Dans le vrac de notre existence. Dans l’indécence de leurs postures obscènes. Texte bribes. En morceaux. En éclats. Je voudrais bruler les cendres. Mais elle ne brule plus. Elles sont froides ou tièdes. Ce ne sont que des cendres. . Éclats poudreux d’un reste d’incendie.

Le texte raconte autre chose, je ne sais pas quoi. Il faudrait tout ressortir, tout étaler, là. Devant moi, les yeux ouverts, dans l’ombre chargée de silence. Vider la vie consumée, calcinée. Il faudrait tout étaler pour interroger à nouveau, interroger sans cesse l’autre histoire, l’autre vie. Dans le silence. Puis épeler chaque mot comme si nous renommions chaque objet de la création, comme si nous appelions chaque objet, chaque visage. Longue litanie. Mes mots me parlent, et je ne les entends pas. Ils disent, mais je ne comprends pas. J’ai beau les mâcher, les réduire, je n’en trouve pas la saveur.

Le texte me sait, mais il me tait, il me nie. Plus j’écris, plus je me sépare, plus je m’éloigne. Du centre. Du sens. Je sais qu’il me sait. Même devant moi, les yeux ouverts, le thorax ouvert, je ne vois rien, je ne sens rien. Hormis le déchirant passage de la parole sur les parois du corps, comme un glacier raclant la roche. La glace passe gardant son mystère, sa langueur, son effroyable silence.

Cherche-t-on le secret dévoilé ou la rémission ? Que vaut-il mieux : l’aveu ou la miséricorde ? Ou rien de tout cela. Ou tout à la fois.

L’urne des mots est un tribunal silencieux. Tout nous dénonce. Rien ne nous nomme.

Car chaque mot possède deux couleurs, deux sons, deux sens, deux poids, deux destins. Chaque mot porte en son sein un morceau de vie et une part de mort. Chaque mot est à la fois un cri et un murmure. Chaque mot nous attache et nous délivre aussi. Chaque mot est son propre contraire. Il nous appelle, et nous dénie. Il nous frappe et nous caresse. Chaque mot nous dit pour mieux nous trahir, il nous espère pour mieux nous désespérer. Il nous accompagne pour mieux nous perdre, nous séduit pour mieux nous tromper. Le sang des mots est noir tout chargé de cendres qu’il est. C’est le poids des faiblesses qui lui donne cette couleur. Les mots nous accusent sans nous dénoncer. Ils nous désignent sans nous révéler.

Pourtant, chaque mot renferme un silence. Le cœur de la brulure recèle un silence intact. C’est un point minuscule, plus petit qu’un diamant. Chaque mot est percé d’un silence. C’est pour cela que l’on ne s’entend pas.

Chaque mot, comme chaque vie, est percé d’un silence. C’est par là que passent les constellations ou les météores. C’est l’endroit de la parole qui ne peut être lésé, le seul endroit qui échappe à l’urne, et aux cendres.

C’est un point d’infini brodé au cœur du mot.

Franck.

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31 décembre 2020

L’angle…

 

Dans l’angle du jour se trouve le point d’une immense fatigue. Le point de la lumière la plus faible. Quelque chose, là, s’infléchit, se tord. Quelque chose, là, nous revient du fond des âges, comme un œil hagard qui dévisagerait l’insignifiance de nos actes, la faiblesse de nos élans. L’œil hagard de la mort qui nous regarde avec envie. Il existe dans l’angle du jour un point qui nous laisse sans peur, puisque nous y sommes sans force. L’épuisement efface tout du désir, et le temps croupit comme un marais oublié. Il y a dans chaque journée quelque chose qui nous renie, quelque chose qui nous abandonne. Tout le corps est pris dans cette masse de fatigue, juste dans l’angle du jour.
Dans l’angle du jour se trouve un point d’une immense fatigue. On croirait une cathédrale, mais en vérité c’est un point minuscule, vaste comme l’attente.
Rien ! Sinon cette immense fatigue, massive, vivante. Ce n’est plus la vie, ce n’est que le deuil, ce deuil inséparable des angles. Le corps pourrait nous lâcher, là, dans l’instant de cette fatigue immense.
C’est là que l’écriture se niche, dans cette désolation sans nom, dans cet angle.
Au début, subsiste cette immense fatigue, puis arrive la solitude, après seulement on se met à écrire. Dans l’angle. Toujours dans l’angle. Là où la nuit chante.

Franck.

20 décembre 2020

La parole charrie deux fleuves…

 

La parole charrie deux fleuves. Deux voix. Il y a toujours deux langues dans la voix du texte.
J’écris à l’intérieur de l’écorce. En deçà de ma peau. Sur les parchemins des viscères. J’écris dans un étouffement progressif. À l’intérieur. Pas à pas, je remonte la spirale du coquillage de ma langue.
Au départ, la bouche était béante, grande ouverte sur l’océan. Puis je suis parti vers le centre, vers le rare, vers le peu, vers l’intérieur. Des tours de plus en plus courts dans la spirale des mots. Avec de moins en moins de place. La mer est loin, le ciel est loin, l’air manque. Chaque mot devient de plus en plus difficile à atteindre. Ma langue râpe, s’écorche. Ma parole s’épuise à racler les parois du texte. C’est un tunnel qui se rétrécit à chaque tour. Un resserrement. Lent. Un étouffement. Lent. Mon endroit d’écriture n’a plus d’espace. Comme une pénétrante agonie qui rafle les dernières mises oubliées sur la table du « je ».
C’est un cheminement vain. Il n’y a rien au bout de la route. Le centre reste un lieu vide. Nulle présence. Au bout de la spirale, il n’y a rien. Seul persiste un point d’écrasement.
Ce point se nomme la disgrâce. Il est sans épaisseur. Sa masse est infinie. Il est le lieu de l’attente.
La parole charrie deux fleuves. Deux voix. Il y a toujours deux langues dans la voix du texte. Celle qui pousse. Celle qui tire. Alors chaque mot pèse le poids de son contraire. Alors le chant s’élève du lieu où les forces s’annulent. Alors le chant s’élève de l’instant immobile. Absolu, irrévocable. Solitaire.

Franck.

5 décembre 2020

Que deviennent nos cris qui ne sont pas criés ?...

 

Nous sommes des revenants. Nos yeux connaissent déjà le paysage sans fin de la mort. Nulle frayeur dans le regard. Seulement une grande lassitude. Le retour est toujours plus éreintant. Le déjà-vu épuise le sang. Ce perpétuel retour constitue la forme la plus aboutie de notre aller simple. C’est pour cela que les miroirs existent. Nous sommes en marche vers un en deçà de nous-mêmes. Un déjà-vécu sans conséquence. D’ailleurs, il ne faut en tirer aucune conséquence : les conséquences sont les pires des illusions. Elles tiennent nos heures dans la prison des temps clos.
Le difficile, c’est l’enfermement dans sa propre demeure, avec l’impossibilité d’ouvrir les portes de sa maison. On est à l’intérieur. Rien n’y pénètre. Ni lumière ni voix. Rien. Rien ne sort. Les verrous sont tirés. Ni la nuit, ni le jour : rien ne pénètre.
Ne plus écrire. Trop simple.
Tout a été écrit, cela veut dire que rien n’a été dit. Que tout reste à formuler ! Une autre fois. Jusqu’au bout. Jusqu’à la fin. Psalmodier jusqu’à l’ivresse. Même si c’est inutile. Surtout si c’est inutile. La mélopée n’est plus sacrée, elle n’atteint plus les cieux. Les a-t-elle atteints un jour ? Est-ce important ?
Respirer. Faire entrer l’air. Profondément. Sentir l’échange des gaz dans le sang, dilater les poumons. Respirer. Seulement cela.
Écrire que l’on respire. Écrire que l’on sent l’air se mélanger, que c’est la seule chose que l’on maintient. Que tout est organique ! Qu’il n’y a qu’une chimie ! Qu’une organisation de molécule. Un échafaudage de particules. Que l’on n’écrive que cela. Jamais rien de plus. Que tout le reste n’est qu’une boursoufflure. Qu’une triste illusion.
Il faut repartir du début. Du cri. Reformuler le cri. L’équation du cri. Un cri débarrassé de sa douleur, de sa peur. Un cri pur, net. À l’état brut. Un cri sans chagrin puisqu’il les contient tous. Sans cause. Le cri comme le premier mot. Le seul audible, le seul compréhensible.
L’enfant qui nait sait déjà tout. Il crie. Après il passe sa vie à oublier ce cri. Il passe sa vie à oublier qu’il savait. Derrière chaque geste, derrière chaque parole, ce qui compte, c’est le cri. Faire entrer l’air dans ses poumons. Déployer le cri. L’épaissir. L’ accroitre . Lui redonner sa nécessité. Son immédiateté. Son acharnement. Appeler le cri. D’abord dans ses poumons, à l’endroit des échanges des molécules, à l’endroit où le dehors devient du dedans. Quand le dehors devient du dedans, il devient un cri. Toujours. On ne le sait pas, parce que l’on a oublié le moment du naitre. Le premier échange des molécules qui devient un cri. La première vérité, sans doute la seule que l’on ne dira jamais. L’originelle affirmation. Car le sourire n’est qu’un cri dévoyé, un cri qui s’est déjà compromis, un cri qui a déjà vendu son âme. Le rire n’est qu’un cri prostitué. Une forfaiture. Écrire le signe.
Que deviennent nos cris qui ne sont pas criés ? Sont-ils musique ou poésie ? Sont-ils torrents ? Bourrasques ? Sources ou plaintes dans les landes de bruyères ? Supplique ? Oraison ?
Que devenons-nous, nous qui ne crions pas ? Que pèse notre vie sans cri pour l’alourdir, pour l’enraciner, pour la densifier ?
Alors, remonter le fil du souffle. Respirer intensément. Sentir le froid de l’air passer dans l’incendie du sang. Alors, n’écrire que cela, l’effondrement du dehors dans le dedans. L’écrasement des molécules dans les chairs vivantes et respirantes. L’écrasement. N’être plus que pulsations, vibrations. Jusqu’à la convulsion. Psalmodier jusqu’à l’ivresse. Du souffle sur du souffle, avec le cri qui se déploie dans un arrachement somptueux. Du souffle qui frotte sur du souffle. Du sang noir pour du sang rouge ; élévation lente, cène sanglante et hurlante. Cérémonie solennelle du cri initial, annonciateur, prédicateur. L’engramme. L’ordalie.
C’est après qu’arrive le chant.
Le chant… D’abord, la voix. Le texte doit tenir dans sa voix. Tenir en entier. L’œil seul est muet, il n’entend rien au chant. Beethoven est sourd, mais il continue de jouer. L’œil n’est pas suffisant : il a besoin de ses doigts pour entendre.
Le chant relie la chair au verbe
Que le chant… L’exhalaison de la matière du mot. Le dépassement du mot dans sa traversée. Chopin jusqu’à la dissonance. Aller jusqu’au bout de l’audible, juste avant que l’harmonie ne se casse. Cet instant existe juste avant la brisure. Dans Chopin, il y a toujours un point d’effondrement, une note par où passe la lumière.
C’est l’accident dans la parole qui la révèle.
L’impact.
Le trou juste avant le mot. Juste après.
Décider d’écrire dans les trous, dans les manques. Se donner une chance de mourir. Là.
Inventer de l’éternité. Pas parce que c’est beau, mais parce qu’il le faut.
L’arbre ne fait pas du beau, il fait de l’arbre. Il fait de la puissance d’arbre. Il est constant dans son désir d’arbre. Il est constant dans sa chair d’arbre.
Il s’efforce. Autour du nœud. Autour de la folie qui durcit sa mémoire. Il invente ses branches dans les saisons à venir. Autour du nœud ligneux. Il appelle le vent, la tempête. Il appelle ce qui peut le briser. Ce qui doit le briser. L’arbre écrit. On le sait à cause du chant. Avec ses renaissances perpétuelles. La buche dans le feu dit le poème de l’arbre, raconte sa légende. Les amoureux qui s’y chauffent le savent. Ils entendent, ils écoutent la voix de l’arbre, la chair de l’arbre. Car le feu est l’âme de l’arbre. Quand le bois craque, c’est un silence qui se contracte, c’est le chant de la puissance de l’arbre. C’est la chaleur des étés, ce sont les neiges d’hiver, c’est le vol des oiseaux. Jusqu’aux cendres.
Nous sommes des revenants. Nos yeux connaissent déjà le paysage sans fin de la mort. Nulle frayeur dans le regard. Seulement une grande lassitude. Le retour est toujours plus éreintant. Le déjà-vu épuise le sang. Ce perpétuel retour constitue la forme la plus aboutie de notre aller simple. C’est pour cela que les miroirs existent. Nous sommes en marche vers un en deçà de nous-mêmes. Un déjà-vécu sans conséquence. D’ailleurs, il ne faut en tirer aucune conséquence : les conséquences demeurent les pires des illusions. Elles tiennent nos heures dans la prison des temps clos.
Écrire efface ma trace. Me retranche de l’avalanche des peurs. Je suis dans un reflet de silence. Écrire délimite un bord. Une ligne franche, brutale, presque coupante. L’en deçà, l’au-delà. Il y a le bord, puis il n’y a rien. Plus rien n’existe, pas même le vide. Rien. Des lieux, des temps qui n’ont pas la force d’exister, ou alors qui ne l’ont plus.
Les miroirs sont autistes. Cela afflige leurs voix. Ils ne diront rien des temps de la fin.

Franck.

15 novembre 2020

La question des corps dans le corps…

Il y avait cette question du corps. Non pas de la chair, mais du corps. L’enveloppe, la surface, la frontière. Le mouvement. Puis les mots comme une peau. L’écriture trace une forme mystérieuse. Un corps. Une écorce de cicatrice. Ils sont l’écrin dans lequel la vie tente de résister. Entre souffle, et étouffement.

Je regarde ma main, là, avec l’écran où les mots s’alignent. Une vision incongrue. L’écriture définit un autre corps, une autre peau. Ma main dans le corps du texte. Une autre main. À la surface de ma peau, il existe comme un pli, comme si la lumière se repliait sur elle-même. L’écriture trace un autre corps, d’autres formes qu’il faudrait habiter. Comme si l’enjeu était là. Dans cette distorsion des formes, des corps. Cet effort pour tenter de les faire coïncider. La voix invente un souffle, une autre respiration, un autre ventre. La voix du texte ne s’entend pas avec l’oreille, mais avec les yeux de l’autre. Le corps du texte habite une autre solitude.
Écrire est ce lent travail du feu pour décoller l’enveloppe. Un équarrissage minutieux. Le dépeçage d’un cadavre. Écrire, c’est dessiner les contours d’une ile inconnue, c’est trouer l’océan.
En fait, écrire, c’est quitter l’ile, quitter les contours définis de l’ile. C’est être du côté des eaux, avec le trou de l’ile en plein cœur. Puis le vent dans l’écume. Le scintillement dans l’éternel mouvement. Écrire, c’est cracher sur sa vie, avec dans sa bouche une peinture arc-en-ciel, comme le sauvage dans sa grotte qui crachait sur sa main appuyée sur le mur, pour en inventer la forme. Le contour de sa vie. Comme pour nous dire que tout arrive à cette jonction du dehors avec le dedans. Comme pour nous dire l’océan troué par sa main, par son souffle, par sa salive. La main en pochoir devient le premier poème, né du souffle et du crachat. De la déchirure des formes. De leur débordement.
Le texte est un au-delà de la peau, il en est le contour extérieur. Le pays au-delà du pays.
À la frontière, c’est la guerre. Les chairs poussent ou se rétractent. Le sang bat ou s’assèche. Les os craquent.
Les territoires de mon corps se déforment au gré de mes défaites ou de mes conquêtes. Plus souvent, de mes défaites, . Protée insaisissable. La peau se casse, se déchire. À la frontière, c’est la guerre du silence et de l’obscure.
Le texte n’invente pas de nation, il invente simplement des terres inconnues vouées à l’amour ou à l’abandon. Des pays sans nom.
L’écriture définit un autre corps, une autre peau. Ta main posée sur le corps du texte. Ta main, à la surface de ma peau, comme si ta lumière se repliait sur l’ombre que je te tends. L’écriture dessine Ton corps, et les formes s’ajoutent aux formes. Le texte invente des terres, les seules qui nous réunissent. Le texte invente le lieu où nous nous aimons, ce continent d’ivresse pure où nous n’irons jamais, puisqu’il brule, là, dans l’incendie, dans l’instant de le dire, avec les mots qui en sont la cendre. Le texte est le lieu où nous nous aimons, où la peau la plus fine se pose sur la peau la plus fine. Écrire, c’est inventer un continent disparu. Où Tu habites. Où j’habite. Où nos corps s’additionnent dans les angles des mots. Dans le cri.
Un souvenir qui s’invente. C’est un peu comme un feu. La flamme d’un feu. Naitre de sa propre disparition.
Le livre en est le chemin. Les rêves sont les fleurs de talus qui le bordent.
Ton souffle suffira pour l’éterniser.

Franck.

« La tête d’Orphée. – Où est mon corps ?
Eurydice. – Près de moi. Contre moi. Maintenant, tu ne peux plus me voir, et j’ai la permission de t’emmener.
La tête d’Orphée. — Et ma tête, Eurydice… ma tête… où ai-je mis ma tête ?
Eurydice. — Laisse, mon amour, ne t’occupe plus de ta tête… »

Le texte en italique est de Jean Cocteau : Orphée.

8 novembre 2020

Il faut une place infinie…

Au départ, on ne le sait pas. Puisqu’écrire nous vient d’un mystère. D’un mystère ou d’une fatigue, ou d’un ennui, ou d’un désir impossible. Écrire, c’est d’abord un amour qui ne tient plus à l’intérieur du corps, comme si les dimensions n’étaient plus adaptées. Écrire vient d’abord d’un épuisement de la langue, puis de cette fatigue, d’un savoir qui ne se suffit plus à lui-même. Les parois de sa vie sont envahies, mais l’on ne sait pas si cela nous vient d’un mal ou d’un bien, d’une révolte ou d’une bonté. C’est le prolongement d’une vie démembrée, d’une vie rendue brusquement impraticable. Inaccessible. Le bruit des jours nous devient insupportable. Écrire, c’est d’abord la vie en échec. L’amour empêché.

Le cri. La première écriture, c’est une écriture d’amour. Elle dit « je t’aime », ou « je te déteste ». Elle dit un geste qui ne tient plus dans la chair. Elle dit que l’on n’appartient plus au monde des vivants. Le premier mot invente le premier univers. Le cri. Le cri qui enferme déjà tous les secrets, ceux du temps ceux de la mort. Les peurs. La mort, qui entre toujours par la porte des mots. Toujours. Toujours par les coins d’ombres, les océans de silences. La mort qui cherche toujours les jointures, les désarticulations. Les premiers mots écrits sont des désarticulations. Des déboitements, par où la mort se faufile.

Car il faut faire de la place. Chaque mot écrit réclame sa place. Surtout le premier, qui est le nom de la mort. Car tous ceux qui suivront voudront le dénier, l’abolir, l’effacer. Le premier mot figure déjà une signature. C’est pour cela que l’on écrit à l’envers du temps, à cause de ce premier mot. Qui dit notre mort. Qui dit la fin, juste au moment du début. Alors, il faut faire de la place, car il s’agit de faire entrer un ciel entier. Avec ses constellations, ses soleils, ses lunes. Alors, on dit infini. Une place infinie.

Au départ, tout est plein, chaque espace de soi est rempli, comme une certitude, comme une évidence, les mots ne sont que l’image d’eux-mêmes, une surface lisse. Nénufars sans racines. Reflets vagues et flottants. Rien n’a traversé, rien n’a pénétré. Tout est trop plein, trop entier, trop lisse. Le vide ne se décrète pas. C’est un abandon. C’est partir sans bagages, retourner sa peau à l’envers. Mettre l’intérieur, à l’extérieur. Un peu comme une naissance, l’intérieur à l’extérieur, le retournement des peaux.

Le vide est un abandon. Lent, douloureux, puisque nos illusions, nos mensonges, résistent. Chairs molles accrochées aux os qu’il faut curer. Racler.

Puis un jour, cela devient un accueil, une aube. Les mots se posent dans leur désordre de lumière et de rosée. L’amour, la mort dans un espace infini. L’écriture peut alors déployer son chant, comme la mer déploie ses vagues. L’amour, la mort dans leurs mouvements incessants.

N’être rien que cet espace vide, comme ce grand champ de blé moissonné où poussent des coquelicots. Rouges. Fragiles et rouges. Comme l’or des moissons. Taches de sang dans l’immensité des constellations. Rouge. Infiniment vivant. Infiniment naissant.

Franck.

25 octobre 2020

Ce grand champ de neige…

 

Recherche du lieu. Géographie impossible. Cartographie de nos vies, de nos actes. Impossible chemin qui s’enroule en forme de destin. Impossible traversée du sens. Besoin de nommer, de dire ce qui n’a pas de nom, ce qui n’a jamais été dit. Relevé cadastral dans le champ vacant des rêves, des désirs, du temps qui se déploie. Resituer les mots dans un espace, une localisation. Il faut les ancrer dans la chair vivante. Encrer le désossement de la parole.
Jamais rien n’est dit. Il faut s’en convaincre. Puisque la vérité se trouve dans l’entre-mot, dans l’entre-texte, dans cet élan de nous qui nous échappe, et qui, pourtant, nous révèle. Sans nous. Dans notre absence même. Qui nous condense.
Qui nous recouvre du linceul de la langue.
Hors lieu qui s’agrippe aux parois vertigineuses de la mémoire.
Frottements des lieux impossibles sur l’arête d’un temps impossible. La déchirure, reste le premier lieu, grand vortex pour cette traversée impossible.
Impossible comme l’ultime forme de notre devenir. Notre dé-présence. Notre dé-naissance.
Quand il n’y a plus rien, il reste le mouvement. Le seul mouvement. L’invisible mouvement. Comme la vague qui résume l’océan. Insaisissable vague que rien ne fixe. Qui est là, sans être là. Qui est déjà ailleurs. Mouvement incessant de retour, de redéploiement. Déséquilibre du vivant à la recherche de son centre, de son lieu fictif. Centre de gravité. Gravité. Grave. Comme la pesanteur de la joie.
L’écriture dessine les contours de ma peau. En creux. Par défaut. Le vivant se révèle là, dans le silence. Un silence pochoir. Qui cache, mais révèle. Qui tait, mais donne à entendre.
Oppositions des formes pochoir qui se répondent à l’inverse d’elles-mêmes. Là, dans la béance. Lieu de suture, lieu de coupure.
Ici, il n’y a pas de vérité. Seulement une résonance. Le corps qui résonne avec la chair des mots. Avec le mouvement. Le balancement des vagues dans le corps. Lent. Comme un labour profond qui trace les dessins de la cicatrice. Un labour qui va chercher la terre d’en bas. La terre maudite. La terre noire. Celle des moissons futures.
Jamais rien n’est dit. Hormis le mouvement, l’élan vers une forme qui nous échappe toujours.
Mes textes chuchotent entre eux. Ils se répondent dans un espace inconnu de moi. Textes. Sous-textes. L’espace de la déchirure. Lieu des métamorphoses. Les textes construisent une forme que je ne vois pas encore. Une matrice invisible. Forme pure du mouvement. Comme si les bords de l’infini s’agrandissaient, dévoilant des étendues nouvelles, des profondeurs étranges. Je ne peux que m’accrocher au mouvement, au seul rythme. Au brassage des eaux. À la scansion. À la stridence.
Sortir du ventre des mots, de leur chaleur, accoucher d’une autre respiration. Une autre chair. La déchirure, comme la forme pure de l’avènement.
Je suis sur la coupure. Juste là. À l’endroit où tous les mots ont été épuisés. Accepter cet épuisement. Consentir, à ce grand champ de neige et aux cendres. Consentir à l’hémorragie. Lent cheminement du renouvèlement. Marche vers l’aube. L’aube qui sacre la fin de l’épanchement de nuit. L’enfin de la fin.
L’aurore arrache ses derniers lambeaux de nuit, sa parole vivante ouvre sur un nouveau baptême, l’alliance rayonnante de la lumière, du printemps, noce du jour et du consentement.
J’ai traversé ce grand champ de neige, ni vivant ni mort… Autre…
J’ai traversé ce grand champ de neige afin que s’épuise le passé.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour que chaque mort trouve sa place. Sa juste place.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour rejoindre la rive des vivants.
Innocent de rien, mais le pas plus pesant. Comme la joie : grave. J’ai devant moi un océan avec cette lumière qui troue les vagues, et ce mouvement vers l’aurore calme, comme un premier matin.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour blanchir ma parole, pour l’offrir lavée, nettoyée, purifiée.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour changer de saison.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour ouvrir la déchirure. Pour la bénir aussi. L’aimer, puisque c’est le sens de demain. Puisque c’est le seul endroit habitable. Puisque c’est mon lieu. Le lieu des résurrections. La déchirure comme seule naissance possible.
J’ai traversé ce grand champ de neige enfonçant mes mots jusqu’à la perte du sens, grelotant d’effroi, glissant d’un vide à l’autre.
J’ai traversé ce grand champ de neige pour voir fleurir un grand champ de blé, piqué de rouge par le frissonnement des coquelicots, bruissant de bleu par une source d’eau claire…
Quelle que soit l’histoire, nous n’écrivons toujours qu’au présent.

Franck.

 

11 octobre 2020

Tectonique des plaques…

 

La redite, l’insistance, la persistance, les trois stades de la maladie d’écrire. Plus on avance dans cette maladie mortelle, moins elle pèse. Plus elle est grave, plus elle se déploie dans le sang, dans les jours, plus elle s’agrippe à chaque fibre, à chaque respiration, plus elle est mordante aux jointures du rêve, plus elle nous éloigne, plus elle nous épuise et moins l’on voudrait en guérir.
La redite, l’insistance, la persistance constituent les autres formes païennes, de la litanie, de la prière, de l’oraison, car il s’agit d’atteindre la chair, jusqu’à l’au-delà de la chair.
Atteindre la dimension de sa mort. Être dans la juste dimension de sa mort. Celle qui viendra. Celle pour laquelle on est là.
Passer de la fatalité, au don à recevoir, pour finir à l’offrande gracieuse.
La littérature nait d’un frottement, comme les plaques tectoniques. Deux mouvements lents qui s’opposent, pierre contre pierre, temps contre temps, puissance contre puissance, usure contre usure. Le résultat, c’est le volcan, le tremblement de terre, la vague scélérate. La littérature est le lieu impossible, le lieu d’une précieuse brulure, inhabitable, invivable. Inachevable. Car dans le même mouvement, se mêle le renouveau avec la fin. Les plaques tectoniques de notre vie bougent la grande masse de nos souvenirs, de nos illusions, de l’accumulation répétée de nos regards, de ce magma informe, tremblotant comme de la gélatine peureuse. Toutes ces plaques bougent, s’incrustent, s’insinuent les unes dans les autres, s’engloutissent dans l’oubli, l’indifférence, le mépris et l’abjuration. Cela frotte, cela racle, cela cure, cela écrase. Des continents d’existence, qui à force de dériver, se choquent, se heurtent. Se brisent. C’est un fracas de douleur et d’extase
L’écriture se nourrit de notre disparition. Atteindre la dimension de sa mort. Être dans la juste dimension de sa mort, à force de redite, d’insistance, de persistance. Comme si la maladie de l’écriture effaçait nos vanités, nos prudences. Comme si la maladie de l’écriture tranchait dans le gras, le ventru, l’inutile. Pour qu’à la fin on puisse juste enfiler un voile d’ombre. La peau de l’ombre sur notre peau de chair. Sans plis, sans couture, ni ourlet.
Le corps de l’écriture est le lieu du frottement, des masses brassées, le lieu de l’imminente menace. La redite, l’insistance, la persistance. Le corps de l’écriture est toujours marqué des stigmates, du symptôme d’un temps pur.
Le temps pur est un temps vécu à sa juste proportion, à son juste poids. Un temps débarrassé. Il tient debout par sa seule force, sa seule volonté. Sa seule nécessité. C’est un temps qui n’est pas comptabilisé dans nos ans. Il est pur, parce qu’il n’a pas d’épaisseur. De la durée, il ne possède que la lumière. Il est éclat. Étincelle. Il est le chant.
La maladie de l’écriture possède trois stades : la redite, l’insistance, la persistance, plus cette maladie s’aggrave, plus elle vient en lieu et place de l’inconstance, de l’impermanence, de la précarité.
On connait alors les trois degrés de la puissance : la faiblesse faite de boue, d’ivresse, la fragilité faite de verre et obsidienne, la tremblance faite de silences consumés et d’éternité.
L’autre nom de l’abondance.

Franck.

26 septembre 2020

La voix trouée…

 

Écrire, c’est tracer une frontière. À la fois une limite, un passage. Un au-delà de la limite. Écrire est un lieu de passage où la langue et la voix partent pour l’exil.
Écrire, parle déjà une autre langue que la nôtre.
Écrire, c’est passer la ligne imaginaire de l’être. La ligne inimaginable.
Le pays d’après recèle des dangers. Des vies, des morts.
Le pays d’après n’a pas de nom. Rien ne le désigne. Il n’est pas innommé, il reste innommable. Écrire le sait. La voix qui parle « l’écrire » le sait. C’est pour cela qu’elle est trouée.
Écrire révèle les contours d’un lieu impossible. C’est une autre langue que la nôtre. Une autre voix. On n’y reconnait pas notre vie, ni nos jours, ni nos heures. Cela ressemble un peu à notre mort. Pourtant, rien n’est triste. Même si la mélancolie s’insinue dans la voix, car écrire la rend nécessaire, incomparable, surprenante, irréprochable. Invincible.
Le pays d’après est un pays clos. On ne le connait pas, et pourtant on s’en souvient. L’écriture en fait le tour en un silence. Alors dans l’infime de cet espace des univers entiers dérivent.

Franck.

7 août 2020

L'ininspiration...

 

Ce n’est pas l’inspiration qui vient à nous manquer. Elle ne compte pour rien. Ce n’est pas l’inspiration, mais la volonté acharnée de vivre. Un vouloir. Un noir vouloir à vivre encore. Mourir un peu plus loin, un peu plus tard. On écrit toujours dans un après, non par inspiration, mais dans l’extension d’un temps inhabitable. Écrire commence lorsque les muses sont mortes. Sur l’octave supérieure de l’abime. Là où le révolu reste encore à vivre. L’accroissement d’un désastre. L’inévitable développement de la fin..

Franck.

26 juillet 2020

Les oies sauvages...

 

Les oies sauvages emportent dans leur vol vigoureux les restes des saisons, avec les chants, les promesses. Leurs cris déchirent les restes des amours. Les oies sauvages vont vers le nord, la fin des terres, la fin des temps. Vol des défaites, des après. Vol d’ombres dans un ciel indifférent. Les oies sauvages creusent nos désirs, dépouillent nos dernières espérances.
Ce qui fascine dans le vol désespéré des oies sauvages, c’est cette énergie, cet entêtement. Cette folie. Ces cris sans visages.
Rapides et immobiles, comme les grands voyageurs, les oies sauvages, qui partent vers le nord, ne touchent plus terre, elles appartiennent au ciel.
Irréparablement.

Elles disparaissent peu à peu, effaçant leurs traces avec leurs cris, dans l’infini qui les dévore.

Franck.

19 juillet 2020

Asphyxie...

 

Revenir sur l’errance. Comme une boucle infinie. Un sentier qui perd sa trace. La route s’absorbe dans la fin d’un rêve. Dans les glissades de la fin d’un rêve. Partir sans jamais arriver. Puisqu’il n’y a pas de lieu. Jamais. Sinon les lieux de la route empierrée de l’âme. Sinon les chaos des heures puis la défaite des jours.
J’ai mis le ciel dans mes yeux, au plus près de mon sang. J’ai fait briller des étoiles au plus près de mon ventre. Il m’est arrivé de prier des dieux en exil. J’ai soufflé dans les couleurs des fleurs pour éclairer ma nuit. Je crois même avoir pleuré, certains soirs, sur la peau de quelques souvenirs. J’ai surtout jeté des mots au hasard.
Faire de l’égarement le seul chemin, le seul recours.
Sur la route de l’errance, il me faut sans cesse passer entre deux grandes statues. La blanche, et la noire. L’amour, et l’insondable solitude, puis consentir à ne pas entendre leurs chants, consentir à baisser les yeux pour ne pas bruler les derniers souffles. Baisser les paupières du cœur pour appeler à mon secours les silences du pèlerin.
Puis consentir, comme un adieu aux armes vaines.
Avancer les paumes ouvertes, les paupières baissées.
Ici, c’est une mer de verdure sévère. Une verdure de tempête. Une verdure de gros temps. Les bois viennent mourir dans les champs en écumant leurs dernières branches. Sans rage, mais dans la puissance sereine des grandes marées. Des embruns de verdures s’éclatent dans les deniers rayons d’un soleil d’automne moribond. Un soleil épuisé de ses feux. Appauvri de sa gloire. Au bord du naufrage. Lui aussi voudrait prier. Lui aussi voudrait consentir. Mais ses forces se résignent. Alors, il abandonne une lumière pâle, si pauvre. La lumière des fins, et des promesses déshabillées.
Je suis ici le temps d’une escale. Entre deux vies. Entre deux souvenirs. Comme au temps des oasis, et des grands déserts. Je suis dans l’antre de moi-même juste au-dessus de l’os. Que je voudrais curer une dernière fois. Le blanchir de mes mots. Encore.
Ici, c’est une verdure immense, massive, impossible à décrire. Un paysage peint au couteau avec de larges trainées de couleurs épaisses. Des monts, des vallons comme une grosse mer houleuse. Je flotte.
C’est quoi flotter ?
Le flottement, c’est toujours le risque de l’errance, c’est souvent être rejeté sur des rivages inconnus. Le moment entre les lieux. Même entre les lieux du corps. Dans l’absence de soi. Dans ce mouvement qui tire vers l’extérieur. Dans un lointain. Dans un lointain sans forme, sans bornes. Comme une chute. Je flotte dans un mouvement inconnu d’où ma voix ne sort pas. C’est un silence cassant comme l’oubli. Ce n’est pas un exil. Le flottement, c’est un oubli. L’exil nous tient dans la tension, la colère, le ressentiment, la trahison, l’injustice. L’oubli n’a pas de forme. On est sans lieu, sans autres. Suspendu. Vidé du sang. Bousculé par les mouvements erratiques des heures, des humeurs, des regards. Comme une hémorragie, une perte de substance. Avec cette envie de hurler, de crier. Toute cette réingurgitation comme s’il fallait ravaler sa vie. Chaque heure, chaque jour. Là. Dans ce lieu hasardeux, sans frontières. On voudrait appeler, s’ancrer dans la chaleur d’un regard. Mais le flottement est un lieu qui n’existe pas, où nul ne peut vous voir… Sans secours.
« À quelle station t’arrêtes-tu ? » « Là-bas… Plus tard… Là-bas… » « La prochaine ? » « Non ! Jamais la prochaine… Mais l’ultime, l’extrême. Je suis de la dernière station, de celle qui vient après toutes les autres. Au-delà des voies… Là où nul passager ne monte. Je suis du pays des landes, des bruyères froides du cœur, des grands champs de neige, des océans glacés, car mon ciel est traversé par le vol singulier des oies sauvages qui vont vers le nord. »
Pourquoi cet effondrement, cette coupure, ce glissement des chairs de l’œil et de l’âme, ce frottement de l’absence sur les mots de la langue, cette parole qui ne sait plus s’arracher ?
Ici, dans cette verdure brutale, il y a quelque chose d’écrasant. Une présence absolue.
Alors, je marche. Pour m’arracher au flottement, je marche. Je marche, comme j’écris. Pareil. Pour retrouver le corps, le souffle. S’immerger dans ces forêts grandioses. Comme écrire. Pareil. Le corps qui s’arcboute dans l’épuisement des muscles. Comme ces mots déterrés, extraits de mes restes. Le corps qui retrouve sa puissance. Sa rage vitale. Sa survie dans la douleur des muscles asphyxiés. Comme la prière offerte aux lèvres d’un mourant. L’extrême tension du corps. Ces noces obscures du silence avec la solitude. Marcher sur ces pentes infinies couvertes de forêts drues. Comme écrire. Souffrance primitive et sauvage du corps dans le vrai sang des muscles. Souffrance sans recours. S’arrêter. Continuer, trouver la limite. Être dans la limite. Même au-delà. Ces marches épuisantes ne sont plus un effort, mais une lutte.
Comme écrire.
Quelque chose se rassemble, là, dans un instant qui efface tout. Tout. Monter encore, pour finir. Rechercher la pente la plus droite, la plus éprouvante, la plus absurde. La plus féroce. Comme écrire, rechercher le geste le plus droit. Maintenant, mes pieds, mes mains s’accrochent. Mes genoux aussi. Ne pas glisser. Ne pas perdre les mots, surtout leurs lumières. Coller à la paroi de cette montagne. Coller toujours aux battements du cœur, du sang, , qui jaillit dans mon corps. Comme écrire. Étendre Projeter mes membres sur la pente vers une douleur plus grande, plus absolue. Le corps collé. Hors de moi, mais totalement moi. Dans la rage. La colère. S’arrêter. Impossible. Fixer un point là-haut, pour y jeter ce qui me reste de souffle. Même la mort est vaincue dans cet effort insensé. Simplement l’instant qui rassemble tout. Qui aggrave tout. Tout ce qui restait au fond de ma mémoire. Être dans l’instant du premier geste. Du seul geste. Comme la phrase qui s’arrête parce qu’elle attend du silence une consécration. Fixer un autre point. Un arbre, une pierre, une branche, une souche. Toujours la rage pour survivre à l’essoufflement, au feu du corps. À l’incendie qui brule ma tête, ma poitrine. Comme écrire. Comme aimer. Et gagner une fois de plus sur l’errance, le flottement. Comme écrire.
Comme aimer.
Maintenant, le sommet, et son ciel.
Maintenant, le sommet, son ciel, comme un port après la traversée des mers. Comme un port qui sacre le voyage.
La fin sans la fin. L’arrivée qui invente un retour.
Un possible.
Comme écrire ou prier. Ou simplement pleurer comme un enfant. Sans raison. Sans saison. Seulement à cause de la lumière, de cette joie incoercible d’être en vie. Le corps détruit de souffrance, mais rayonnant d’avoir survécu à l’asphyxie. Comme écrire. Comme écrire.

Franck.

20 juin 2020

Arbre...

Dans ce rêve, il y a un arbre. Massif. Imposant, au bout d’une plaine perdue. Inconnue. Un arbre posé dans le repli de l’horizon.
Je ne me souviens jamais de mes rêves. Là, il y a un arbre. Presque trop grand. Immense. C’est un rêve d’arbre. Quelque chose tire mon écorce. Quelque chose tord ma chair rigide et filandreuse. L’arbre est isolé. Seul. Paysage dépeuplé. Sauf l’arbre. Dans sa lenteur à vivre. Dans sa difficulté à dire. Dans l’étirement engourdi de sa fibre.
Hors de sa forêt, l’arbre ressemble à une tragédie. Une lente lutte, résolue, tricotant de l’éternité dans les mailles inconstantes et inexorables des saisons. Déborder sa chair. Mourir chaque année, et déborder sa chair quand même. Puissance lente, fatale, traversée de toutes les fragilités. C’est un arbre posé au loin comme un vaisseau tendant sa voilure au ciel. Large voilure de verdure argentée.
Je ne sais dire de quel arbre il s’agit. Est-ce un chêne, un orme. Le rêve ne le dit pas. Le tronc est gros, lourd, sculpté de profonds ourlets, d’épaisses plissures, de longues blessures écaillées de temps. Bourrelets de croutes de sève coagulée. Dans le silence de la plaine, l’arbre déborde ses fractures, ses balafres, et chaque saison trace sa marque, sa morsure. Les crocs du temps se plantent dans le bois qui se donne, qui s’offre, et s’épuise, ce bois qui s’appuie sur ses effondrements, qui se redresse de ses propres défaites en tirant sur ses bras décharnés, en saisissant une portion de ciel ou en accrochant ses branches à quelques nuages compatissants. C’est un rêve d’arbre. C’est donc un rêve de solitude. De patience.
Dans le rêve, il a cette plaine de nulle part, puis cet arbre dressé dans son silence. Cette impression de silence dans le rêve. Ce silence, là, maintenant à l’heure de l’écriture. Comme une puissance. Comme une désolation. Quelque chose de la vie qui se survit. Quelque chose de la mort qui persévère. Une mort assidue, endurante, calme. Infatigable. Minutieuse. Avec seulement le vent dans la ramure. Seulement cet élan languissant presque immobile, engourdi par le délaissement, cette tension sans fin. Un épanchement.
Il y a l’arbre dans ce rêve, moi qui suis comme l’arbre. Peut-être dans l’arbre. On ne sait jamais dans les rêves. Je suis l’arbre pris dans mon écorce, et le tourment de mes branches. Comme l’arbre dans son travail d’arbre, à chaque temps du temps, grandir, à chaque cadence, déborder un peu plus. S’étirer au plus bas, au plus profond, pour monter au plus haut, au plus large. Comme la folie d’une chimère déraisonnable. Folie que ce vouloir sourd, douloureux d’aller prendre le silence de la terre, puis à force d’épuisement, à force de débordement, en faire le chant du vent. Rêve. Extravagance. Égarement. Désossement des terres noires avec lenteur, constance, à travers chaque saison. Même les plus froides, même les plus chaudes, même celles que l’on oublie. De siècle en siècle. L’arbre solitaire est comme la nuit, il n’a pas de lieu, seulement l’éternité comme un danger. Il est un dieu déchu
condamné au murmure et à la prière. Il est un dieu déchu qui défie encore les cieux, la foudre. La foudre.
À chaque strie, un chapelet tremblant.
À chaque strie, l’incision des jours.
À chaque strie, l’arbre dans sa croissance s’éloigne de lui, il fabrique l’ombre qui l’emportera.
Chaque feuille est comme le déploiement d’un mot.
Chaque feuille récite la vie de l’arbre depuis son début, depuis le premier humus, chaque feuille dans son brouhaha de verdure prépare le long silence de l’hiver.
Chaque feuille est comme un poème qui expire dans le vent. Lente symphonie du dépouillement et de la croissance. Lente symphonie de l’écriture qui se déploie sur chaque strie du temps comme un cœur qui bat, comme une stridence au centre des fibres ligneuses.
Il y a ce rêve. Sans doute, veut-il me parler. Me signifier.
Il y a l’arbre dans ce rêve, moi qui suis comme l’arbre. Un rêve de la permanence, du précaire, de l’éternité dans l’éphémère. Un rêve de lenteur, de pesanteur. Comme une puissance. Comme une désolation. Chaque mot serré dans l’écorce craquelée, venu d’une sève lente. Si lente. Macération lente d’amour. De débordement des chairs du bois, dans cet étirement vertical. Le gras de la terre noire plein les cuisses, le sexe, les bras nus tendus vers un baiser insensé. Amarre tenace et solide où s’ancrent les cieux.
Il y a dans chaque arbre solitaire quelque chose de l’amour qui se dit. Quelque chose du vertical, du lent. Comme une cathédrale. Comme un navire. L’arbre solitaire est toujours un arbre amoureux, toujours. C’est un prophète qui scrute le silence pour s’en faire de l’écorce.
Là, dans sa plaine sans nom, il dompte l’éternel, et il invoque ce qui viendra bien après l’éternel.
Dans le rêve, il y a l’arbre solitaire, droit, dans sa résistance, dans sa paix, dans sa présence pure, comme une grâce
Chaque arbre dans son murissement d’écorce fabrique les saisons. Sa tension vers le ciel cherche une éternité, c’est pour cela que nous y gravons nos cœurs enlacés, pour inscrire nos âmes amoureuses dans la vie du temps.
De la terre, aux constellations.
Car les arbres parlent aux étoiles, les oiseaux et le vent ne s’y trompent pas. Chaque arbre est une passerelle pour les cieux, le plus court chemin vers l’infini.
Lorsque nous posons notre main sur leurs troncs, dans l’échange des sangs, c’est la vie incorruptible que nous cherchons, c’est l’évidence d’une révélation. C’est l’instant brutal multiplié jusqu’à la fin des temps.
Les arbres ne meurent pas, c’est ce qu’ils nous apprennent lorsque nos lèvres se posent sur les oreilles de leur écorce. Un et innombrable. Comme une présence irréductible. Seule la foudre les fait faillir, ou la hache.
Les arbres sont faits d’attente patiente, de solitude déployée en saison, ils sont le chant des siècles, le reposoir des dieux.
Écrire, c’est faire de l’arbre. C’est murir sous l’écorce de la parole, la saison à venir. C’est faire du temps, dont les mots sont les graines. Écrire, c’est faire de l’arbre, c’est réunir la terre et le ciel en dépliant chaque mot avec la persévérance du bois, c’est étendre le texte en tronc, en branches, en ramures, jusqu’aux feuilles, jusqu’aux fleurs, c’est tendre ses fruits en offrande.

Franck

6 juin 2020

Un peu de poussière....

Il arrive à l’alpiniste d’atteindre le sommet. Dans l’écriture, parfois on finit, jamais on n’atteint.
Poussière et souffle. Rien de plus. Rien de moins. Le pitoyable unit à l’invisible du mouvement. Du négligé sur du négligeable. Du rien sur du rien. Évanescence. Insaisissable élan de l’écriture. Des mots qui s’effritent. Poussière de poussière. Inconstance fragile de toutes nos pensées. Moins que du sable, avec ce souffle qui donne l’illusion de la vie. Fécondation poussive des lèvres de l’écriture, glissement de nos expirations autour de nos restes. De la poussière plein la bouche. De la poussière qui tapisse nos poumons. Nos souvenirs. Nos actes. Nos amours passagères. De la poussière au gout de cendres.
Poussière. Pénurie de matière, de solidité. Insuffisance. Grains légers des mots qui s’envolent et qui se perdent sur les chemins de la langue. Errance, vagabondage de nos mots qui s’égaillent, que l’on aperçoit dans les rayons de lumière dans l’agitation d’une danse fébrile. Éperdue. Profusion de manque suspendu, qui recherche les recoins de l’âme, pour s’entasser dans les déserts de l’existence. Les royaumes de la poussière sont les greniers, les lieux oubliés, en dehors des passages, des vacarmes. Quand cette poussière se rassemble, c’est pour quelques poèmes, quand elle se regroupe, c’est pour quelques pages, le temps d’une aurore, puis les mots se désagrègent, sans bruit, sans trace. Les mots traversent la terre sans la toucher, simplement en l’effleurant. Caresse triste d’une parole recherchant sa propre densité, son propre poids, son escale, son havre. Un sourire consentant. La paume d’une main ouverte. Poussière. Nuage d’une matière qui n’est rien. Rien. Un simple passage dans l’air du temps. Une promesse à peine audible. Elle contient toutes les formes, n’en possède aucune. Elle ne fait que visiter le jour, sans s’accrocher aux heures. Elle recherche son souffle, celui qui l’emportera plus loin. Ailleurs. Alors les mots se dérobent sous leurs propres pas.
Mais la poussière se mêle au souffle. Du négligé sur du négligeable. Il y a dans les noces du souffle et de la poussière, quelque chose qui tient du mystère. Le souffle vient apaiser le vulnérable en nous, le douloureux, comme cette mère qui souffle sur la plaie de son enfant pour en effacer le feu, mais le souffle dans son infinie métamorphose encourage aussi la flamme de l’âtre pour lui donner la force, le désir de bruler un peu plus, de chauffer un peu mieux, de survivre plus intensément dans une chaleur renouvelée. Le souffle ponctue la fin de nos peurs en appelant des brindilles de paix. Souffle, voix silencieuse de nos mots. L’armature évanescente de notre parole. Il n’est rien, mais il tient tout, comme le vitrail tient la cathédrale. Il se saisit, en la brassant, de la poussière de nos textes, rafraichissant la langue, inventant des volutes invisibles. Il est la direction de notre errance, le sens de notre persévérance. C’est la source des quatre coins de l’horizon. Il lave, il purifie chacun de nos souvenirs. Il est la première musique, il sera la dernière. Il est le seul langage amoureux, celui d’avant les mots, celui d’avant les mensonges, il est le voile qui habille nos désirs. Il n’est rien, invisible, cependant il nous rend à la lumière.
Le souffle se dévoile à nous lorsqu’il passe sur la poussière. Car c’est lui qui révèle le poème. Il en est le sang fugitif.
Il arrive à l’alpiniste d’atteindre le sommet. Dans l’écriture, parfois on finit, jamais on n’atteint. Au bout des mots, il reste toujours un morceau de rocher inviolé, impraticable. Dans l’écriture le sommet est toujours plus loin, toujours plus haut, toujours ailleurs, c’est la voie mystérieuse de l’écriture, sans doute, sa voie divine. On est à un souffle du but.
Car le sommet s’invente au fur et à mesure de l’écriture, toujours avec un souffle d’avance, toujours avec un printemps d’avance. Peut-être que la littérature réside en cela, dans ce souffle qui maquera toujours à notre dernier souffle. Alors l’on s’épuisera jusqu’à l’asphyxie, jusqu’à l’extinction des mots, jusqu’à l’écroulement de la parole. Jusqu’aux cendres.
À mordre la poussière.
À agrandir l’univers en aggravant la voix.
Il ne restera que quelques poussières d’or entre la joie et la désespérance.
L’oubli dans l’ignorance de l’oubli.
Écrire possède dans sa paume une flamme un peu noire pour dissimuler nos vanités, pour ne jamais oublier qu’oublier, c’est oublier la fin. Car ce qui sauve le dernier souffle, c’est qu’il ne sait pas qu’il est le dernier.
Parfois, dans écrire, on finit. Jamais on n’atteint.
« L’Éternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant. » (La Genèse)

Franck.

16 juin 2019

Lettre N° 200 - C'est un point d'infini…

Mon Amour,

Nos lettres deviennent une urne. Nos phrases y tombent et s'y rassemblent pour raconter une autre histoire que la nôtre. Une urne où s’entassent, l’attente, l’oubli, nos cendres. Poussières de vie brûlées. Calcinées. Une autre histoire. La même, pourtant si différente. La même. Comme une vie dans la vie. De l'eau sur de l'eau. Du temps sur du temps. Du désespoir sur nos larmes. Nos vies vécues à l'intérieur de nos vies. En cachette de nos vies.  Des vies puissantes, inconnue de nous. Des vies silencieuses, brutales, et cruelles. Sauvages.
Dans nos lettres quelque chose est à l'œuvre et s'oppose. S'oppose à nous, et, aveugles, nous nous y déployons.  Un espace qui se dresse. Implacablement se dresse. Un espace pour les marionnettes que nous sommes devenus.
Seuls nos mots de cendres disent les restes de cette vie que nous avons vécu. Nos lettres racontent derrière le vacarme des sons, une autre histoire. La vraie. Celle qu’on ne sait pas se dire. Celle qui se déroule derrière nos gestes, celle qui tapisse les murs de nos pensées colorant d'étranges façons les heures, les jours, les saisons.
Nos mots, nos pensées, nos élans tombent au fond de l'urne funéraire du sens. Dans le vrac de nos existences. Dans l'indécence de leurs postures obscènes. Textes bribes. En morceaux. En éclats. Je voudrais brûler nos cendres. Mais elles ne peuvent plus brûler. Elles sont froides ou tièdes. Ce sont des cendres. Les cendres ne brûlent pas. Éclats poudreux d'un reste d'incendie.
Mes lettres racontent désormais autre chose que je ne comprends pas. Il faudrait tout ressortir, tout étaler, là. Devant moi, les yeux ouverts, dans l'ombre et le silence. Vider la vie consumée, calcinée. Il faudrait tout étaler pour t’interroger à nouveau, interroger sans cesse l'autre histoire, l'autre vie. Dans le silence.  Épeler à nouveau chaque mot comme si nous devions renommer chaque objet de la création, comme si nous fallait rappeler chaque objet, chaque visage. Longue litanie. Mes mots me parlent et je ne les entends plus. Ils disent, mais je ne comprends plus. J'ai beau les mâcher, les réduire, je n'en trouve plus la saveur ni la destination. Mes lettres me savent, mais elles me taisent, elles me nient. Plus je t’écris, plus je me sépare, plus je m'éloigne. Du centre. Du sens. De nous. Même devant moi, les yeux ouverts, le thorax ouvert, je ne vois plus rien, je ne sens plus rien. Hormis le déchirant passage de la parole sur les parois du corps, comme un glacier raclant la roche.  Une glace qui garderait son mystère, sa langueur et son effroyable silence.
Cherche-t-on le secret dévoilé, ou la rémission ? Que vaut-il mieux, l'aveu ou la miséricorde ? Ou rien de tout cela. Ou tout à la fois.
L'urne de nos lettres est un tribunal silencieux, tout nous dénonce et rien ne nous nomme.

Chaque parole possède deux couleurs, deux sons, deux sens, deux poids, deux destins. Chaque mot porte en son sein un morceau de vie et une part de mort. Chaque mot est à la fois un cri et un murmure. Chaque mot nous attache et aussi nous délie. Chaque mot est son propre contraire, il nous appelle et nous dénie, il nous frappe et nous caresse. Chaque mot nous dit pour mieux nous trahir, il nous espère pour mieux nous désespérer. Il nous accompagne pour mieux nous perdre et nous séduit pour mieux nous tromper. Le sang des mots est noir tout chargé de cendre qu'il est. C'est le poids des faiblesses qui lui donne cette couleur. Et les mots nous accusent sans nous dénoncer. Ils nous désignent sans nous révéler.
Pourtant je veux croire encore que chaque mot renferme un silence, que le cœur de la brûlure recèle un silence intact. Il serait un point minuscule, plus petit qu'un diamant. Chaque mot est percé d'un silence, c'est pour cela que l'on ne s'entend plus.
Chaque mot, comme chaque vie, est percé d'un silence, c'est par là que passent les constellations et les météores, c'est l'endroit de la parole qui ne peut être lésé, le seul endroit qui échappe à l'urne et aux cendres.
C'est un point d'infini brodé au cœur du mot.

Franck.

10 juin 2019

Lettre N° 217 – Comme un soleil qui monte…

Mon Amour,

 

Je t’ai vu arriver de loin. Un point dans la perspective du chemin. Un point sans forme précise. Un point qui se rapprochait. J'étais assis dans un creux d'existence. Alors j'ai vu ta silhouette de feu, qui avançait avec la détermination d’un tonnerre, sur ce chemin pavé de silences et de mots, ce chemin de désordre.
Je t’ai vu arriver de loin. Comme de derrière ma mémoire. Presque nue, vêtue de ta seule parole. J'ai vu la poussière que soulevaient tes mots à chacun de tes pas, j'ai bien vu cette poussière se transformer en poudre d'or à chacun de tes mots. J'ai vu dans ton approche souveraine mille ans d'histoire s'effriter sous ses pas, trente siècles se répandre comme une rosée de cristal. J'ai vu au loin les dieux fermer les yeux et se mettre à genoux, et prier, et pleurer, et les saintes arracher des soupirs aux cendres noires des cloîtres. J'ai vu le criminel embrasser la victime, et le bourreau se pendre à sa corde. J'ai vu le sage perdre sa raison et le fou enseigner aux enfants, j'ai vu les mères offrir leurs seins pour sauver les malades, et les vierges chanter dans le vent les prières du matin. J'ai vu les saisons défiler et les heures danser, et les guerriers brandir leurs cœurs ensanglantés empalés sur leurs glaives. Oui, je t'ai vu approcher comme un tonnerre de dieu, même ton ombre t'avait désertée, seul le soleil pouvait te résister.

Quand tu fus près de moi, tu n'as pas ralenti, tu as simplement tendu la main, pour montrer le chemin. Et je me suis levé.
Moi aussi j'ai marché.
Quand tu fus près de moi, j'ai vu sur ton visage le souvenir des pages blanches, la trace des paroles écrites à l'encre rouge, celles à inventer à l'encre bleue, j'ai vu la forme que prennent les rêves brisés, j'ai senti dans ton souffle la profondeur des exils, sur le bord de tes lèvres le murmure des aveux. Ta voix sonnait comme un cor blessé. Un cor immense, profond et lourd. Un cor mortifié.

Sur ta peau dénudée se dessinaient les mondes engloutis, les mers déchaînées, les naufrages humains. Chaque cassure du temps était transcrite avec une précision infinie à l'endroit de douleur, à l'endroit du mystère, à l'endroit meurtri, fracturé, éventré, gravé en lettre blanchie à la chaux, en lettres pleurées, en lettres stridentes.

Tu marchais vite et droit. Droit et longtemps. Je t’ai suivi un temps. L'espace de trois printemps. À chaque étape un pays. À chaque pays une misère. A chaque misère un soleil. Et demain, et toujours, et sans cesse refaire le même souvenir avec des mots nouveaux, venus de la même chair, sortis du même sang, du même cri.
Tu marchais dans tes mots comme une guerrière, sans te retourner puisque le passé était là, devant, comme un baiser mortel, comme une urgence impossible. Là. Seulement là.
Avec ce goût de la vie, et ce goût de la mort, et ce rire étranglé. Et cet or sur la route à chacun de tes pas. Et les morts à convaincre de respirer encore, une dernière fois. Et l'amour qui hurlait.
Tu marchais vite et droit, sans baisser ton regard, sans trembler. Mot après mot. Mort après mort. Nuit après nuit. Des sanglots dans les rires. Oui, je t’ai vu traîner l'univers pour le faire plier et l'obliger à rendre l'âme des hommes, des femmes, des enfants, des errants, des perdus. Les âmes volées. Les âmes souillées. Les âmes oubliées. Oui, j'ai vu l'écriture s'engendrer pour désigner plus fort chaque lâcheté. Pour éclairer et dire autrement les parures du vrai. J'ai vu les galaxies à l'envers, s'excuser pour leurs indifférences. Et les puissants rougir de leurs indécences. J'ai vu les riches brûler leurs richesses. Et les pauvres embrasser ton sourire.
Tu marchais vite et droit.
Je t’ai vu t'éloigner sur le chemin des mots. Comme une guerrière, sans te retourner. Simplement l'amour qui gueulait, qui gueulait, qui gueulait. Laissant tomber son or, d'une langue souveraine.

Tu n'es plus qu'un point au bout du chemin. Il n'y a plus que l'or au bout du chemin. Et ce point si proche du ciel, qu'on l’y croirait déjà. Comme un soleil qui monte à l'horizon. Étincelant d'une infinie miséricorde.

Franck.

19 mai 2019

Lettre sans numéro - Elle ne fut pas postée...

Mon Amour,

Il y a seulement des temps d'abandon où un poids immense pèse sur chaque heure, où l'on sent qu'elles ont un mal fou à finir, où le sans fin ressemble à une nuit immobile.
Dans la paume de ma main, je regarde l'agonie des saisons.
L'œil se fixe, effaré, pris dans l'épaisseur d'une ombre menaçante. Se taire n'est plus consentir au silence, se taire c'est mordre dans l'obscur, c'est mordre dans le gras de la mort.
Il y a seulement ces temps d'abandon où un poids immense pèse sur chaque heure et l'homme en nous fait porter tout le poids à l'enfant, tout le poids du renoncement, des défaites. Cet homme vain qui n'en finit pas de tuer l'enfant qu’il fut.

Dans la paume de ma main, je regarde l'agonie de l'enfance dans les ronciers du temps, et les restes d'un désir ravagé. La disgrâce est une chanson douce, la dernière aventure, le dernier pont à franchir. Décollement des chairs de l'enfance.
La fin procède toujours avec méthode, comme si l'ordre était sa seule réponse. Comme si la défaite méritait cette organisation, cette certitude. Le sacre du chaos est bien cette discipline des fatalités. La lumière n'est qu'un accident des ténèbres, un imprévu, presque un contre temps. Une erreur. Une divagation des dieux.
Le lieu du monde est une nuit lourde, immobile. Lente.
Et l'enfant s'ébranle et succombe de l'exubérance du noir. Et l'enfant n'en finit pas de téter les mamelles d'une nuit sans fin. L'attente a défait un à un ses rêves, et jusqu'à oublier les raisons mêmes de l'attente.
Et l'attente s'est oubliée elle-même. Et l'attente est bien la chose qui meurt en dernier.
Ce qui souffle dans le dernier souffle, c'est l'extase de l'attente, l’inaccompli à jamais.
Dans la paume de ma main, je regarde l'agonie des saisons.
La disgrâce est une chanson douce, la dernière aventure, le dernier pont à franchir.
La disgrâce c'est la chanson douce du désastre.

Franck.

 

12 mai 2019

Lettre N° 102 - La paume ouverte...

Mon Amour,

Il faut blanchir beaucoup d'heures pour n'en sauver que quelques essentielles.

Des aubes bleues, presque violines.
Il faut recommencer souvent le même poème pour se dire que rien ne s'achèvera.
Il faut balayer beaucoup de souvenirs pour faire entrer dans sa maison l'envie de demain

Pour alléger ta langue, la soulager de l'ombre, tu écris tes poèmes au dos des ailes des papillons.
Peu de mots, beaucoup de couleurs. Et cette précision pour ne jamais rien froisser.
Et cette poudre d'or dans le soleil du cœur.
Et tes baisers sur les lèvres du temps.

Dans le creux de tes mains, tu m'as fait boire l'eau de l'enfance.
Ainsi tu m'as rendu le temps de l'infini.
Et des folies.
De ton regard brûlé, tu sais effacer mes ténèbres.

Tu m'as rendu le temps des vagues et des embruns.
Tu m'as tendu ta paume dénudée, m'offrant l'ardeur d'un feu nouveau.

Nous écrire est ce chemin d'orphelins, nous le parcourons en silence pour consoler la mort de nos étourderies.

Franck

5 mai 2019

Lettre N° 4 – L’infime...

Mon Amour,

 

Chaque jour qui passe nous rassemble un peu plus. Un mélange d’urgence et de lenteur. J’ai aimé notre promenade. Ta main dans la mienne. J’ai aimé notre silence, notre peur d’abîmer l’instant.
Nos mains qui semblaient contenir toutes les promesses. Nos mains qui s’appliquaient à leur chaleur, comme si tout était là, fragile, définitif.
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L'infime est la demeure de l'univers. Et la parcimonie, le grand fleuve de l'abondance.
Ce qui sauve la cathédrale de sa démesure, c'est la flamme minuscule d'une bougie.
Par son feu dérisoire, la prière consumée regagne les cieux.
Et le fleuve n'est rien sans l'irréductible joie d'une source. Son rire d'enfance s'entend toujours dans la majesté de l'estuaire.
La fascination vient de ce que le signe qui nous saisit le fait par le fil fragile de l'attention flottante. L'étonnement. La surprise. Le consentement à cette surprise. Par une volonté désarmée. Le contre point inouï à une évidence écrasante et vaine.
Ce qui nous touche c'est l'endroit le plus délicat, le plus frêle, tellement délicat et frêle que la mort semble l'oublier. Que l'éternité tient tout entière dans cette fêlure du vivant. C'est un instant blotti. Une heure tremblante.
C'est le balancement délicieux des coquelicots dans les chaumes d'un grand champ de blé juste moissonné, cette goutte de sang joyeuse dans cette hécatombe d'or.
Ce qui nous sauve de l'horreur c'est un simple chant murmuré.
Ce qui nous rend la lumière c'est une simple luciole dans la nuit.
Ce qui nous rend à l'amour c'est un simple regard au détour du soleil.
Il y a dans une île, si petite soit-elle, la puissance d'un continent.
L'infime de tes mots a pour moi l'abondance d'un grand fleuve.
Et les grands fleuves ne meurent jamais.
Il y a dans tes yeux assez de miséricorde pour étancher ma soif.
Il y a dans le chaos, assez de failles pour y cacher un poème.

Franck.

28 avril 2019

Lettre N° 230 – L’étoile de l’attente…

Ma perdue,

 

Mes lettres sont désormais sans réponse.  C’était inévitable. Nous y sommes.
Je continue à honorer le pacte. Écrire, nous a réunis. Écrire, à présent, nous défait.
Je vais te parler de Claire, ma grand-mère, je vais te dire sa vie et son secret.
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Il est un temps d'attente. L'extrême tension du vide. Avec l'appel de la mort en écho. Un temps hors des horloges. Temps dépeuplé. Même la solitude fuit ce temps. Temps d'absence, de pénurie de sang rouge, les veines gorgées d'ombres et de souvenirs muets. Pesanteur de sa propre chair qui s'affaisse sur elle-même. Empilement de la vie morte sur de la vie morte. Vide et pourtant sans espace. Un vide plein. Plein d'un impossible dire. D'un impossible à habiter. Il est un temps d'attente où les gestes se recroquevillent dans leurs intentions. Simplement à l'abri du désir, comme si le ciel s'était débarrassé du bleu, une bonne fois pour toutes, ou des étoiles, ou de sa neige, débarrassé des orages, un ciel où l'oiseau ne saurait plus y laisser sa trace, son trait, l'écriture même de son vol. Temps des marais et des oublis, des odeurs taciturnes et fades. C'est un temps d'avant. Un temps qui précède. Un temps qui prend son temps. Qui prend le nôtre surtout, et le dépense sans compter, avec une prodigalité de forcené. Et par lâcheté on le lui laisse, on l'abandonne comme abandonne notre enfance, et nos amours, et nos jardins. L'abandon à nos complaisances. Temps des lacs aux paupières baissées, et des pierres prudentes. Car les pierres savent l'attente. Elles en sont la mémoire, et la forme. Avec l'usure qui arrondit les cristaux, et la pluie qui épuise leurs derniers mouvements.

Il est un temps d'attente. L'extrême tension du vide. Temps divisé où l'on ne s'appartient plus, quelque chose nous a quitté et l'on reste dans l'hébétude. La désolation de l'âme. Comme ces fenêtres qui cachent l'ombre d'un visage perdu dans l'horizon de la vitre.

Souvent je la voyais assise, les mains posées sur ses genoux, à la fois droite et ratatinée, dans ces poses qu’inflige la vieillesse. Elle était là, calée dans un fauteuil. Calée dans l'inconfort de ses douleurs, des articulations qui se coincent, et qui craquent comme du bois mort. Là, le regard accroché à des souvenirs. Là, prête à partir. Souvent elle restait ainsi. Des heures. Des après-midi entiers, les mains posées sur ses genoux, ne fixant rien de précis, sinon l'invisible présence tu temps. La face droite, la face faisant face à cet au-delà des choses. Sans jamais dormir, sans jamais s'assoupir ne serait-ce qu'un instant. Vigilance calme. Vigilance opiniâtre. Ne rien lâcher, le temps qu'on est là. Ne rien brader. Elle n'avait plus rien, sinon ce temps pauvre et dénudé qu'elle dépensait comme si elle était riche de tous les royaumes. « Qu'est-ce que tu fais, grand-mère ? » « J'attends... » « Tu attends quoi ?... » « J'attends....j'attends.....un jour tu verras, toi aussi tu attendras.... » Elle rajoutait : « J'attends... et je n’ai pas peur... » Lorsqu’elle disait « pas peur », il y avait une drôle de petite lumière qui s'allumait dans son œil.
Elle restait dans le silence, puisque toutes les paroles étaient devenues vaines, imprononçables. Elle était là, dans l'attente, à user son impatience et son reste de vie. Non, elle n'était pas sereine, elle n'était pas dans la plénitude de la sagesse. Claire n'était pas sage. Claire n'a jamais été sage. Etre sage, cela aurait voulu dire, démissionner. Elle trouvait l'attente plus digne. Son reste d’énergie pouvait brûler encore pour ça.
Alors elle attendait, les mains posées sur ses genoux. « J'ai passé ma vie à attendre, alors j'ai appris....à force on apprend… même que l'attente ne nous use plus, c'est nous qui l'usons... Attendre c'est encore tirer sur le fil. C'est d'être encore dans un temps à venir… J'ai attendu parce que je ne voulais pas attendre... j'ai été enceinte à quinze ans.... Après, j'ai passé le reste de ma vie à attendre... Attendre qu'Albert ton grand-père remonte du fournil... toutes ces nuits seule à l'attendre....et puis sa tuberculose et son agonie... attendre chaque jour un peu plus la mort de celui qu'on aime. Ce n'est pas de l'attente, c'est un incendie... Et puis la guerre, cette attente pourrie, avec l'arthrose qui m'a attaqué si tôt...Puis ton père, avec sa guerre lointaine, sa guerre perdue. Quatre ans d'attente… encore, attendre…  toujours attendre.... »

Du plus loin que remontent mes souvenirs, je la vois voûtée sur sa canne dans une marche bancale, écrasée, traînant ses jambes devenues lourdes et sans forme. « L'urgence et l'attente sont les deux maladies de la jeunesse...on les attrape en même temps, elles se nourrissent l'une de l'autre.... Après la mort d'Albert, il y a eu Georges... là aussi j'ai attendu...ses virées le soir, ses absences, ses retours dans ces états impossibles...au début à l'auberge on attendait les clients, on attendait les saisons. En hiver on attendait l'été, et l'été on attendait l'hiver, toujours en retard d'une saison, d'une paix, d'un repos... et puis l'arthrose toujours, jamais en retard, elle... j'avais l'impression qu'elle me prenait tous les os, les uns après les autres.... »

Alors je la regardais, bien calée dans ses dernières résistances, les mains posées sur ses genoux. Ses mains tordues, noueuses comme de vieilles racines déterrées. Et ses yeux qui ne savent plus fixer vraiment, parce que les images qu'ils voient n'appartiennent plus au présent de l'horloge. Elle n'avait plus réellement de lieu, sinon cet entre temps de l'attente. « Tu comprends...l'attente c'est l'arthrose de l'âme, et une fois qu'elle est déformée aux articulations de la joie, les mouvements du coeur sont aussi douloureux que mes genoux, que mes pieds, que mes doigts....un jour tu as quinze ans et c'est la foudre et les flammes dans ton corps, dans ta tête... un fétu de paille... après il te reste les cendres.... Là, je suis sur un lit de cendres...et je n'ai pas peur... je n'ai plus peur...J'attends... Je ne sais faire que ça, alors je le fais. Toi aussi tu as de l'arthrose à l'âme...soigne-la, ne fais pas comme moi... l'attente est une vraie maladie. C'est la maladie du temps qui passe... en fait, c'est la maladie du temps perdu, une sorte s'excroissance de temps, comme un cancer, une prolifération de temps sur le temps à vivre... »
« L'attente vide ta parole, elle avale tous tes mots...dans l'attente jamais rien ne vient, jamais, ou si peu, ou si décevant....moi, j'ai été au bout de ce temps vain, alors parfois j'en ressens une sorte de jouissance... mais tu sais, c'est rare.... »

Souvent je la voyais assise, les mains posées sur ses genoux, à la fois droite et ratatinée, dans ces poses qu’inflige la vieillesse. Elle accompagnait ainsi le déclin de la lumière, sans bouger, comme si elle s'exerçait à l'immobilité ; ce n'était pas la paix, pas la sérénité, c'était l'attente tenace et orgueilleuse, inutile, mais qui valait mieux que l'abandon. Comme si la dernière attente portait une révélation glorieuse.

Puis elle partit, tout s’éteignit, elle fut enfin paisible, raide dans son dernier lit. C'était au petit matin. Claire avait anticipé la pose en croisant ses mains sur sa poitrine sur les draps blancs à peine froissés. Ses mains calleuses, ses mains de racines amères et douloureuses. Les traits de son visage étaient adoucis, soulagés. Elle était à l'heure au rendez-vous.

Pourtant, l'attente est aussi l'autre folie de l'amour, son autre nom...
Elle, elle l'attend.
Lui, il est parti pour quelques occupations d'homme vain, le travail, la guerre.
Elle, elle est restée derrière la porte,
elle a embrassé une dernière fois ses lèvres, puis le creux de sa main et elle a fermé la porte.
Elle a respiré à plein poumon ce silence nouveau.
Peut-être qu'elle a pleuré... un peu...en silence, puis elle s'est assise au plus profond de son cœur.
On pourrait la voir s'agiter en tous sens, on pourrait la croire aux prises avec mille taches, mille travaux....non, même vibrionnante elle est assise, elle attend. Elle est dans la pénombre de son amour, Elle veille sur la flamme qui la consume, Elle brûle d'une joie indicible et secrète.
Et plus les jours passent, plus elle grandit cette flamme. Et plus les heures s'étirent, plus elle devient immense. Souveraine.
Elle, elle entre, doucement, sans aucun savoir dans la toute-puissance de l'amour. Et c'est l'attente folle, déraisonnable. En accueillant cette attente, loin de s'éteindre, Elle s'augmente. Et chaque heure est un échange lumineux. C'est l'offrande pure. Car il est des attentes qu'aucun retour ne saurait retenir ou apaiser, il est des attentes inaltérables. Elles sont aussi blanches qu'un paysage de neige, aussi profondes qu'un océan. Ce sont des attentes folles. Les premières marches pour l'éternité.

Voilà, Ma Perdue… ! Tu le sais désormais, je suis de cette attente folle sans raison, c'est ma façon de déchirer mes chairs assez fort pour y faire tenir le ciel et son infini. Ce soir je respire le silence, et j'attends. Je n'attends rien, ni Toi, ni personne, j'attends au plus large de ma raison et de mon cœur… ouvert, offrant cette béance aux étoiles....

Franck.

21 avril 2019

Lettre N° 5 - En marche…

Mon Amour,

 

Hier tu m’as offert ton premier recueil, ce petit livre de traces et d’empreintes. Nous l’avons feuilleté ensemble. Il faisait beau. Les premières chaleurs. J’étais ému. Nous étions épaule contre épaule pour tourner les pages. Nos têtes parfois se touchaient. À chaque page je sentais monter l’évidence de nous deux. Aujourd’hui, au moment de t’écrire, je sais qu’il y a plus qu’une évidence. Une nécessité de nous deux. Epaule contre épaule, je sentais ton parfum, un peu de poivre et de vanille. Une odeur de demain, sans doute une promesse.
Sur la première page, tu as écrit pour moi quelques mots que je relis maintenant, je laisse monter les larmes qu’hier j’ai retenues
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La porte de demain est sans serrure, elle est ouverte aux vents.

Seule la lumière des mots est subversive. Ainsi le poète.
Seul le silence est subversif. Ainsi l'homme en prière.
Seul l'acte sorti de l'arc de l'amour est subversif. Ainsi l'amoureuse. Ainsi l'amoureux.
Tout le reste est bruit, vacarme. Danse du ventre. Agitation.

Derrière la vitre je vois les landes dévastées. Landes froides de bruyère. Et plus loin encore, les grands champs de neige de la mélancolie.
Ma marche vers toi est subversive puisque je dois gagner en lumière, puisque je dois accueillir un silence vaste comme un océan, puisque je dois tirer si fort sur un arc si dur. Ma marche vers toi est une révolution, une longue marche à travers toutes mes murailles de Chine.
Je suis en marche. Parti tôt. Car c'est mon plus long voyage. Le plus dangereux. Ici, point de lions, de forêt, de brigands. Ici, point de montagnes infranchissables, point de ravins. Ici, ce ne sont pas les kilomètres qui usent et fatiguent, c'est la mémoire. Car c'est mon plus long voyage. Le plus dangereux. Ici point de villes obscures, point de Sodome, point de Gomorrhe. Non, ici le seul danger ne peut venir que de moi. Et mes seuls compagnons sont les mots. Ceux que je trouve avec tant de difficultés sur mes talus arides et rocailleux. Les mots. Mes mots. Que je traîne, ou qui me traînent selon la pente du soleil.
Je suis en marche. Je viens. Je viens à moi. Et je viens à toi en revenant des morts. Nu. Tirant sur le souffle de ma parole. Je viens en perçant mes orages, en trouant mes ténèbres. Je viens envers et contre le temps, envers et contre l'espace qui nous sépare. À rebours. À rebours du désir pour le réinventer, et contre les évidences des âges. Je n'ai que des couleurs pour me guider vers toi, je n'ai que des musiques pour me porter.
Tout le reste n'est que bruit, vacarme. Danse du ventre. Agitation.
Je n'ai que ma pauvreté pour toi. Tu sais que je l'ai chèrement gagnée. N'est pas pauvre et nu qui veut. Car il ne s'agit pas de se dépoitrailler pour être nu. La nudité de soi se gagne les yeux baissés, dans le silence et l'abandon, elle se gagne dans l'offrande faite au jour, elle se gagne dans l'épuisement des forces, dans le crépuscule. Elle se gagne à la flamme d'une bougie. Elle se gagne dans le recommencement après la chute. Et dans les tremblements, après la peur. Et dans l'effondrement après le désastre. Pour être nu, il faut abandonner toutes ses guerres, toutes ses colères, s'être vidé dix fois de son sang, et avoir éprouvé ses propres larmes sans honte, sans remords. Être nu c'est le privilège des rois, des seigneurs sans royaumes, des chevaliers à la triste figure. Être nu c'est ne plus attendre des autres, et être patient de soi, c'est appeler l'absence, la reconnaître et l'aimer d'un seul regard. Être nu c'est être seul, seul de soi, dépourvu, perdu. Être nu c'est accueillir la peur sans peur, et se désaltérer du manque. Voilà, être nu et pauvre, c'est brûler avec une infinie compassion, une infinie constance, avec l'opiniâtreté d'un laboureur et la fidélité de l'enfant à sa mère.
Serais-je assez digne pour te faire ce cadeau ? Serais-je assez fort et puissant pour le porter jusqu'à toi ?

Derrière la vitre je vois les landes dévastées. Landes froides de bruyère. Et plus loin encore, les grands champs de neige de la mélancolie. Et plus loin, le demain que tu portes dans le creux de tes mains, comme une eau pure à boire. L'offrande.
L'abondance du printemps au cœur du désastre.
Comme une fleur inexorable.
Et l'aube, enfin, peut se lever.

Franck

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J'irai marcher par-delà les nuages
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