dimanche 12 avril 2009
Aller au bout de la jetée.....
Car ce qui compose nos vies est si insignifiant, si négligeable, si futile. Les grands événements sont si rares. Il y a tant d'heures oubliées, vaines. Tant de gestes ternes, inconsistants. Un immense gruyère où ne subsisteraient que les trous, les vides, les riens. Les attentes interminables. Les gestes répétés. Les naufrages dans des sommeils de pierres. Et toutes ces paroles prononcées avec des mots si creux, si absents d'eux-mêmes. Chaque heure se tisse dans la banalité, l'imperfection, la platitude. Chaque heure rejoint le fleuve des jours, des ans, dans la perte et le manque et l'infinie tristesse des flots qui s'écoulent.
Car ce qui composent nos vies c'est le malentendu, c'est l'espérance désenchantée, c'est tous ces cul de sac, ces labyrinthes inextricables, ces occasions gâchées. C'est notre entêtement à vouloir comprendre ce qui n'a pas de sens, à désirer ce qui est hors de notre possible et au bout à se lamenter, ou à se taire. Et continuer.
Et pourtant c'est là au cœur cette piètre et médiocre tragédie, c'est là dans notre dénuement et notre déficience, dans cette langueur, là, au point d'orgue de notre irrésolution que l'écriture déploie sa palette la plus tremblante. Car l'écriture nous vient d'abord d'un creux, d'une insuffisance et de l'hémorragie qui s'en suit, d'une rareté, d'un déficit. Elle vient de nos dernières résistances quand elles cèdent, quand l'être en nous s'abandonne et se perd. Elle vient de notre marche sur la jetée quand celle-ci s'arrête et que l'océan est ici, devant, démesuré et terrifiant, et que tout en nous se projette vers l'infini. L'écriture vient de cet arrêt brutal, et de ce prolongement. De ce saut dans l'immense. De cette marche sur les flots. Quand plus rien ne nous soutient, à part le fil tendu de la langue, une ombrelle de désir dans la main droite et quelques notes de musique dans la main gauche. Pour écrire il ne faut rien puisque l'écriture vient delà. Et puisqu'elle y retournera. Il ne faut rien, sinon se quitter.
L'essentiel de nos vies se construit à l'insu de nos envies, à l'insu de nos rêves. Pour un acte posé, cent stériles ou inoccupés. Pour une rébellion, cent abdications. Pour une aubaine miraculeuse, cent nullités ternes. Accepter la faille comme l'unique possible. La faille qui recueille l'encre, l'encre des mots de l'écriture. La faille qui nous nomme. Interminablement. La faille comme dernière exigences, le lieu des empilements, des étreintes ou des serments ou des éloignements. Le lieu de nos vertiges. Car il nous faut aborder mille fois ces rivages dévastés de la mort, reproduire sans cesse l'agonie de nos jours, affronter à chaque texte l'effrayante nécessité de disparaître. A chaque fois plus loin. A chaque fois plus profond. A chaque fois plus définitif. Comme si chaque mot devait enlever des morceaux de peau, les arracher à leur obstination. Jusqu'aux dernières chairs. Jusqu'au dernier sang. Car l'écriture c'est bien déterrer des ciels vacillants d'étoiles en réveillant les gisants, c'est bien ce creusement de l'ombre ? Et toujours cette avancée sur le fil, comme une entrée dans la cathédrale : de l'arche à l'autel, du soleil au fanal, et tenter le passage impossible du clair au lumineux, du crépuscule à l'aube, des secrets au Mystère. Et accepter l'envoûtement. Et l'appeler. Messe noire pour noce blanche. Toujours. Toujours. Et infiniment recommencer, jusqu'à ce que plus rien ne subsiste de nous. C'est bien ça, hein ? C'est bien cette folie ? C'est bien cet impossible orgueil des vaincus, qui sachant leur défaite se cambrent une dernière fois, face néant ? Cet impossible orgueil des déshérités, des dépourvus, des dépouillés ? Rien. N'avoir rien, que sa langue, que des mots, qu'une musique. Rien d'autre. Et avoir assez de désespoir, de contradictions, de frontières pour pouvoir les déborder, les excéder. C'est bien cela, hein ? Dites-moi que c'est bien cela, parce que sinon il faudra que je brûle chaque mots prononcé, chaque mot écrit, il faudra que le silence ne soit plus le sacre de la parole, mais son unique sépulcre. Il le faudra bien. Et si mon errance me conduit auprès de cet écueil, au tout près de ce croc insolent, il faudra bien que j'aie la force de m'y clouer. Si la pauvreté de nos vies n'est pas assez cher payée le passage de la nuit à la nuit, si notre dénuement ne suffit pas à dédommager Charon ou ses frères, il faudra bien déchirer le pacte et incendier jusqu'à nos plus intimes paroles. Si consentir n'est pas la route, il faudra bien consumer la terre et ses environs.
Puisque pour signifier, j'ai épuisé tous les actes, toutes les routes, tous les chagrins, puisque j'ai osé tous les effleurements, frôlé toutes les peaux, puisque je me suis rassasier à tous les seins, et dormi sur tous les ventres, et caressé toutes les cuisses, puisque tout cela fut fait, puisque je fus chevalier, prince, jardinier, conquérant, puisque j'aurais pu être roi, puisque j'ai tenu des étoiles au creux de mes mains, et puisque j'ai bravé tous les échecs, toutes les abjurations, toutes les reniements, puisque j'ai été courageux et veule, puisque de tout cela il n'en reste que les cendres. Et que demain le vent les effacera. Et qu'au bout de tout, rien ne fut signifié.
Alors...
Alors, en attendant la révélation, le dévoilement des limbes il faut bien continuer à arpenter la langue qui nous reste, à raboter la parole, et à élargir la faille, et à esquisser des pas de danse sur le fil tendu. Il faut bien risquer l'équilibre pour tenter de le trouver. Il faut bien écrire puisque c'est ça qui nous reste, puisque c'est la seule dignité possible avant la prière. Puisque je n'ai que mon silence à opposer au vacarme du monde, puisque je n'ai qu'une ombrelle de désir dans la main droite et quelques notes de musique dans la main gauche.
Alors...
Alors, il ne me reste que l'incendie des mots, la brûlure de la solitude pour invoquer les dernières heures et les ultimes insignifiances. Et me dire que là, juste là, à cet endroit de ma vie, à l'endroit de la tremblance, commence le plus grand des voyages. Le plus immobile. Et le plus terrible. Puisque tout est exigé, là, dans l'instant du mot. Alors il faut rassembler toutes les forces de l'amour. Aller au bout de la jetée et tenter une autre fois le saut dans l'immense. Au plus nu. Au plus près de l'étoile.
Franck.
Commentaires
C’est lent et fort… Ca va et vient comme l’écume contre les rocs… comme cette musique dans ta main gauche, faite chair, faite corps, faite mots…
D’un certain exil et d’une certaine douleur, je m’imprègne de chaque virgule de cette symphonie, comme un buvard.
J’emmène ces mots marcher sur les flots… j’ai perdu mon ombrelle, mais je ne crains plus tout à fait le soleil.
Et ton écriture, comme une arche, dans la déchirure des cieux, pour que commence ce dernier voyage à l'endroit de la tremblance...
Comme un ultime refuge, une dernière embarcation, le tout dernier espoir...
Se souvenir qu'au bout de la jetée, parfois, les forces d'amour sont là, toutes rassemblées...
Oui Ségo... le bout de la jetée... cette image me poursuit depuis l'enfance... sans doute résonne-t-elle encore plus profondément que je ne le crois...il y dans la fin, dans ce que l'on désigne la fin, un saut encore à faire, c'est le plus difficile et pourtant c'est le plus merveilleux...Il y a longtemps je lisais Castenada (eh oui :( )et j'étais toujours fasciné par son univers de magie, son monde ensorcelé...il y avait le saut dans le vide comme épreuve définitive de la sagesse... le saut dans le vide où brusquement à la place de la chutte, l'homme se transforme en aigle...
L'écriture, comme l'amour nous approche de telles métamorphoses...
Au bout du bout, il y a quelque chose qui nous attend, peut-être qui nous désigne.. mais qui transforme les plus grands désespoirs en plus grandes félicités...
C'est toujours à l'endroit de nos plus grandes peurs que germent nos résurections, nos rédemptions...
oui Ségo, je crois que tu as bien lu...mais au-delà tu as dit l'essentiel "les forces d'amour sont là, toutes rassemblées..."
Merci de ta lecture, de ce retour dont je sens l'importance...la chose vécue...l'écho à nos échos...
et laisser de la crinière naître les plus belles des étoiles...pour soi...en secret murmuré et clos....loin des....
Tout est dit et rien n'est résolu. Est-il quelque chose à résoudre ? Vient-on pour ça, pour comprendre ? Autre question insoluble... Toutes les plus essentielles le sont, comme par définition. J'ai énormément aimé suivre ce cheminement des profondeurs, ce défi au néant, comme un constat d'échec qui refuserait malgré tout de s'avouer vaincu. Parce qu'il reste une résistance, au travers des mots, entre les lignes, une volonté de pouvoir faire, peut-être seulement une volonté de vouloir. Et l'amour sous-tend cette volonté, ne serait-ce qu'à lui donner raison d'être.
J'y suis revenu plusieurs fois, avant de prendre le temps de le lire. Aucun regret, et l'envie d'applaudir, mais ce serait trivial...
C'est un mystérieux vertige que de vouloir jeter l'ancre dans les profondeurs de soi...
Certes l'écriture fait trembler tous nos rêves, nos illusions, nos désirs jusqu'à l'épuisement voire jusqu'à une mort "figurée" avant l'heure...
Mais cette "jetée"... aussi de mots...entre ciel et terre entre lumière et tenèbres demeure "la force de l'amour", ce pas vers "l'autre" qui n'est jamais achevé tant que la Vie est là, tant que ce lien de partage au travers de la souffrance arrime l'ego au monde qui l'entoure...
Ton texte est très fort et me donne le frisson ...Superbe étude sur le sens profond de l'être lui-même chahuté par tant d'incertitudes...Malgré le spleen géant que l'on ressent c'est toujours un grand Bonheur de te lire...! Je t'embrasse
Dis Franck: Tu es tombé à jamais dans les constellations ou quoi ?
A+ très bientôt?
Bonjour Simone,
non, je suis plutôt dans un système de turbulence intense...en fait, je travaille beaucoup en ce moment, de longues journées éreintantes qui me prennent beaucoup d'énergie et m'en laisse très peu pour écrire. Je le regrette, mais cela m'est difficile de faire autrement...
Merci d'être passée par là...
Ta constance me touche...
A bientôt, oui, j'espère..
Je relis avec bonheur ton texte, qui, mot à mot à pas glissés comme sur le fil tendu de l'équilibriste, joue avec toutes nos émotions...Force et pudeur en sont le défi de l'intime et réalisent en parfaite symbiose cette marche ardue "au bout de la jetée"...Tout compte fait il y a cet océan d'espoirs et le dépassement de soi. C'est drôle mais aujourd'hui je ressens ton texte d'une façon plus positive...
A très bientôt de te lire
....★
On ne se connait pas... je vous découvre depuis peu...alors je n'ose pas m'étendre...juste superbe...
Je découvre ce blog, ce post si magnifique, cette musique d'écriture qui sonne si belle à mon oreille...
Tu as déserté "Tes nuages"... ? C'est si triste de ne plus te lire...mais tu as raison le ciel bleu de l'été et le soleil sont d'autres miroirs de l'âme...ils la réchauffent...
Tendresse à toi
"Le saut dans le vide..."
Comme nos textes se répondent !
tu n'écris plus Franck?
Ecrire pour ne plus jamais dire.
Oui, c'est bien ça: le fil, le vide, l'amour, dedans qui gicle dehors à notre insu; l'immense richesse de la misère tue.
Se taire et écrire....
Je découvre: je viens de chez Arthi la flamboyante.
Ici c'est silence; trop plein de silences.... à se noyer!
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