Mon Amour,

Que dire ? Tu es désormais très loin. Nous savions la fin dès le premier jour. Bien sûr, on n’y croit pas.
Mon passé se cambre, comme pour soutenir le cintre de la mémoire. Voûte tendue des souvenirs, léchée par l'ombre tremblante de la lumière du jour, qui filtre au travers des vitraux du désir, flammèches de lueurs, qui donnent encore quelques frissons aux pierres humides, aux dalles froides, au chemin de croix déjà parcouru.

Tu sais il y a des lieux de nous-mêmes dont on ne revient pas. On les arpente la vie durant comme un aveugle, se cognant, trébuchant aux mêmes endroits, n'évitant rien des obstacles mille fois connus. Jusqu'à user nos guenilles. Jusqu'à l'épuisement du moindre désir. Il y a des lieux de nous-mêmes, clos comme une île perdue. Une île usée par les mêmes vents, rongée par les mêmes embruns, brûlée par les mêmes astres.
Il y a sous ma peau nos déserts, et derrière mes yeux les mêmes images, dans l'oreille la même musique, dans mes mains cette même attente inutile, cette même distance infranchissable.

Notre baiser c'est égaré, abîmé, il a sombré dans l'espace trop grand des jours, il est resté collé à nos lèvres devenues trop sèches. Nos caresses ont reflué, se sont reprises, comme une mer qui se retire, arrachant dans leur retrait jusqu'au goût de nos chairs, pour ne laisser qu'une saveur fade d'os blanchi. Comme si tous les départs étaient des retours. Et toutes les fins d'impossibles recommencements.

Il y a des lieux de nous-mêmes qui ne nous abandonnent jamais, ils sont la route, l'unique lumière noire, notre lieu d'éternité. Le sans fin de notre vie. Nos ventres se sont séparés, nos cuisses se sont refermées, nos sexes se sont cachés, tes seins se sont durcis, pris dans une glace de marbre. Nos corps sont devenus des pierres anguleuses aux arrêtes tranchantes aux paroles acerbes et crues. Nos corps ont perdu leurs formes, leur tiédeur, leurs secrets, le mystère de leurs odeurs. À chaque geste, désormais, un silence en surplomb. A chaque heure un gouffre en partage. Cascade lancinante, dévastée d'ombres sauvages, cruelles. Une à une les portes du langage se sont refermées. Avec un bruit sec, mat. Mots ravalés, qui viennent s'empiler les uns sur les autres. Murs lourds en parpaing de silence, dressés sur les frontières de l'absence, et qui arrivent au grand galop. Déferlante d'indifférence bouillonnante, avide de nouveaux naufrages.

Mon amour, il y a des lieux de l'autre qui nous dépossèdent. Ou pire, qui nous rendent à nous-mêmes. Lieux néants, lieux vides d'espace où la rencontre n'est plus possible.
J'ai simplement fermé la porte. Un bruit sec, mat. J’ai simplement étouffé la parole. J'ai simplement voulu aller loin, rejoindre mon île perdue. Celle qui gît, là, au fond de mon ventre. J'ai simplement voulu défaire le tricot des mots, des gestes, défaire le temps lourd, lent, défaire les brumes, les landes qui nous entouraient, défaire la citadelle creuse qu'on osait plus habiter.
Alors j'ai roulé dans ma mémoire. Longtemps.
Cela fait si longtemps que je roule mon errance. Caboteur mélancolique qui cherche sur les rives qu'il frôle le phare. Le phare. Avec toi, je me croyais sauvé.
J'ai simplement fermé la porte. Je ne me suis pas retourné. Il n'y a jamais rien derrière, sinon le mensonge des miroirs. Il n'y a jamais rien devant. Il n'y a que l'instant, celui-là, celui qui suce le sang. Là, maintenant, qui m’écrase. J'ai les mains vides, même mes prières s'en échappent. Et nos souvenirs s'écoulent comme du sable au vent.

Comme du sable au vent.
Nos espérances s'éteignent comme des nuits sans lune.
Un lait noir, froid.
Poison silencieux de l'errance.
Infiniment longue, infiniment tenace.

Le passé se cambre, comme pour soutenir le cintre de la mémoire. Voûte tendue des souvenirs, léchée par l'ombre tremblante de la lumière du jour, qui filtre au travers des vitraux du désir, flammèches de lueurs, qui donnent encore quelques frissons aux pierres humides, aux dalles froides, au chemin de croix déjà parcouru. Je suis dans la pénombre voûtée de ma mémoire. Ma peau nue sur les murs noirs. Ma peau nue sur l'usure des ans, traversée par une sorte de langueur de crucifié.

J'habite une église désertée, sans procession, sans ostension, des saints de marbres gisent absents, le geste vain, le regard vide de compassion. Sur l'autel, nul calice, nul livre, nulle parole d'évangile, nul cierge, hormis un silence immaculé et austère, imperturbable, insensible.
Il est de ces chapelles abandonnées par les dieux, où seul le temps pénètre. Et les seules prières, c'est le vent, les seuls murmures, sont mes larmes qui suintent le long des vitraux. Chapelle de nuit, chapelle d'orage. Chapelle d'oubli. Ni portes, ni pardon. L'expiation est un long pèlerinage.

Depuis toi,  je sais des arcs-en-ciel qui percent les murs.
Je sais des océans dans les plis rugueux de la pierre.
Depuis toi, je sais des saintes.
Des saintes résolues, à la peau de passion, à la chair de cantiques, aux murmures brûlés.
J'entends pousser un arbre au transept de mon silence, et couler un long fleuve dans ma nef patiente. Je sais cet incendie qui couve.
Et je sais mon sang quand il brûle mes mots...
Je sais toutes ces choses qui s’en vont au galop, au tumulte qu'elles font, aux frissons des étoiles, à l'effarement des cieux.

Franck.