mardi 25 décembre 2018

Lettre N° 98 – Le pacte…

 

Mon amour,

Nous avons su fabriquer des temps désynchronisés, des temps mélangés. Tu disais : « Il faut ouvrir des espaces, il faut nous inventer… » La banalité des

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jours t’effrayait. Le feu couvait en toi. Un au-delà de la chair : « Nos corps ne sont que la porte ; derrière, l’incendie des âmes… » Tu aimes les églises, les lieux denses, tu es pourtant sans dieu. Tu aimes ces lieux du temps, ces lieux d’usures, ces lieux lents, ces lieux d’ombres. Nos lettres n’ont jamais signifié le monde, l’époque, l’actualité. « Il n’y a pas d’époque, il n’y a jamais d’époque, ou si peu… l’écume qui masque l’océan… pour le reste, nous vivons des temps indéfinis, contradictoires, effrayants… souvent… »
Tu avais dit : « Allons à Saint-Victor… » Du port nous pouvions voir cette citadelle carrée, fondue dans l’enchevêtrement des maisons. Pas de clocher. Des angles, des cubes massifs. De la pierre.
Nous étions entrés dans l’abbaye.
Une citadelle de foi étrange, si carrée à l’extérieur, si ronde à l’intérieur.
Est-il possible qu’il puisse exister une géométrie de l’âme ? Et si l’harmonie pouvait nous arriver d’un désaccord, d’une dissonance ? Carrée et ronde à la fois. Est-ce cela la géométrie du sacré, la respiration de l’extase ?
Durant quelques secondes il fallut que nos yeux s’habituent à l’ombre. La fraîcheur du lieu contrastait avec l’écrasante chaleur de la ville. Tu ne pris pas d’eau bénite. Ton premier geste fut de poser ta main sur un pilier. J’ai encore dans l’œil, la finesse de tes doigts posés sur la masse de la pierre. La blancheur fragile de ta main. Dans ton geste il y avait une sorte de sensualité brûlante. « Pose ta main, laisse entrer la pierre dans ta chair… » « Tu sais, Saint Victor fut ma première église. J’y venais enfant. C’est là que j’ai fait ma première communion. C’est là aussi que j’ai su, presque immédiatement, que je n’aurais jamais la foi… que ce continent ne serait jamais le mien… pourtant j’aimais ce lieu… il me semblait qu’il était habité… ou plutôt habitable, comme un ventre. Aujourd’hui c’est la première fois qui j’y reviens. C’est

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étrange cette sensation de retour. C’est si loin, et si proche à la fois. Consolation… c’est le mot qui me vient… le seul mot… tu sens cette odeur ?... »
Je n’ai plus su, à ce moment précis, si tu t’adressais à moi. Tu semblais prise dans une singulière rêverie. Tu parlais à mi-voix à des ombres, à l’enfant que tu fus, ou à l’invisible présence du temps qui passe.
«  Tu sens cette odeur ? L’odeur des siècles et de la permanence… une odeur saturée d’âmes… c’est exactement ça, l’épaisseur de la grâce… » Tu continuais ton monologue, n’attendant aucune réponse. « L’éternité du présent… »
Nous sommes descendus dans les cryptes. Nous avons déambulé, nous nous sommes séparés, chacun allant à son rythme de salle en salle, de voûtes obscures en voûtes ombreuses. Il me sembla que tu avais prémédité cette visite, il me sembla que tu avais donné rendez-vous à tes fantômes. Nous allions au plus profond, dans le ventre du ventre, chaque salle s’épaississait d’un silence plus lourd. Pourtant tout semblait si serein. Nous nous sommes retrouvés dans la dernière salle, la plus ancienne, la statue d’un ange occupait un coin plus sombre, sa posture et son visage bienveillant appelaient l’humilité, le recueillement. Nous le fixâmes un long moment. Tout autour de cette salle des pierres, des lambeaux de fresques, des tombeaux de pierres rugueuses étaient déposés comme abandonnés, ou en attente de quelques miracles. C’est toi qui remarquas la première cette colombe à terre. Tu m’as dit : « Tout est là, dans ce symbole, regarde cette colombe si gracieuse… Regarde la délicatesse… sans doute ne vient-elle pas d’ici… mais elle est là, au plus profond des entrailles, au cœur du cœur… au sol, comme pour aggraver ou souligner l’effort de la grâce… »
Nous sommes remontés. Nos yeux s’étaient habitués à cette lumière ombreuse. Les vitraux étroits ne semblaient là, que pour permettre une respiration lente, ils n’étaient là que pour accompagner la pauvreté des prières perdues.

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Il y eut un pacte, comme une alliance. Un signe. Ces choses-là se savent à cette inflexion de la lumière au crépuscule. Il y a un instant précis à la tombée

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du jour où la nuit a déjà gagné son combat. Le jour cède, plie. Quelque chose chavire. Cela dure très peu de temps. Le fil du jour casse, et tout ce qui tenait, tout ce qui vivait, tout ce qui espérait, brusquement s’écroule. C’est un temps de silence, tout se retire, tout capitule. C’est le temps du pacte. Des alliances. Des amours. Car c’est dans cette déchéance du jour, dans cette agonie de lumière, que les amoureux connaissent leur destin. Car c’est l’instant des chances ou des malédictions. L’instant des pactes. Et les amoureux ignorants se reconnaissent. Dans cet écroulement du jour les amoureux se destinent. C’est le temps des serments silencieux. Aucun mot ne peut dire ces promesses, aucun décret ne peut les effacer. Quelque chose s’inscrit dans la lumière des étoiles. C’est un temps abandonné, qui n’appartient plus à personne, c’est un temps pauvre, sans consistance, c’est pour cela qu’il est le temps des amoureux. Ou des mourants. Ou des naufragés.
C’est un temps démasqué, les faibles le redoutent, les forts l’espèrent. Les dieux choisissent ce temps du jour pour calligraphier les signes, les symboles, les alliances.
Nous le savons, toi et moi, il y eut un pacte. Le sang de tes mots s’est mêlé au sang de mes mots. Nos blessures comme des lèvres se sont touchées. Rouge sur rouge. Le cœur de l’épreuve, comme un exorde. Nous le savons, il n’y a pas d’histoire, nous sommes seulement une légende.
Alors nous sommes entrés dans un temps coquillage. Nous sûmes enrouler nos jours, dans cette étrange spirale. Chaque jour un peu plus serrés. Chaque jour un peu plus haut, un peu plus loin. Un peu plus débarrassés de nous-mêmes. Ni toi, ni moi, ne croyions au bonheur, notre nécessité allait bien au-delà. La ligne d’horizon nous séparait des autres, elle traçait les contours de nos gestes, de nos chants. Le ciel sur l’océan.

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Abbaye Saint Victor (Marseille)Ligne du désir. Ligne du désastre. Notre ligne de fuite.
Ce jour-là il y eut un pacte, dans la grande cathédrale de la langue, nos voix se sont unies. Nous avons marché vers l’ombre qui refluait, nous avons traversé toutes les saisons du jour, pour nous agenouiller, là, devant l’autel. Tous les mots de la terre te faisaient une longue traîne. Tu étais si belle mon amour, vêtue de poésies sauvages, de litanies blanches et aériennes.
Dis-moi, mon amour, te souviens-tu de ce jour ? De ce jour du pacte. Tu étais si belle dans cette heure chavirée. Nous marchions vers l’autel. Puis nous avons consenti l’un à l’autre, alors l’hostie eut ce goût insolite que laissent les murmures ou les aveux, les renoncements ou les sacrifices. Tu te souviens de cette lumière si particulière, de cette lumière qui tenait si peu, qui semblait quitter chaque chose, abandonnant sa puissance et sa vérité.
Mon amour, je me souviens des silences échangés, de ce pacte scellé.
Tu le sais bien, les sangs unissent les silences, t’écrire là, c’est consumer la lumière, c’est aussi unir à nouveau nos silences.

Franck.

*  Abbaye Saint Victor ( Marseille)

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dimanche 16 décembre 2018

Lettre N° 185 – Le tableau…

Mon amour,

Je continue à t’écrire, tes lettres sont devenues si rares.
J’ai enfin acheté ce tableau que nous avions vu ensemble dans cette petite galerie à Marseille. Je me souviens de ton saisissement, de ta parole suspendue, de notre silence. Ce visage éclatant nous parlait, il venait de faire effraction dans notre histoire. Tu m’avais dit « Elle irait si bien chez toi… ».

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Que voulais-tu me dire, de toi, de moi, de nous ? Que savais-tu déjà des temps à venir ?

Elle est là, dressée. Elle commence à prendre sa place... chaque matin elle me surprend, quelque chose en moi se fige, s’hypnotise, se fascine, elle embarque tout l'espace avec elle... Elle est belle, elle le sait, elle veut séduire, mais pas à n'importe quel prix... elle scrute, soupèse, évalue... son regard transperce, pour mettre à nu...elle semble avoir tout vu, tout entendu... Elle est fière, car elle a fait un long chemin, et si elle est là c'est que l'amour l’a porté aux portes d'un désir intense... Les couleurs éclatent, jouant dans la lumière du jour et dans la matière même de ses couleurs, dans la matière même des heures ; une épaisseur, une densité qui offre un mélange d’irréel et d’incarnation absolue, comme le reflet de son âme profonde et voyageuse. Elle se distrait de l’ombre, s’en divertit, ne craint pas la nuit, elle en connaît trop les mystères, les douleurs, les prières. Au pied de son regard, je me redresse, je sais déjà que pour l'atteindre il me faudra franchir la distance qui sépare la pesanteur de la grâce...
Je lui parle comme si je m’adressais à toi.
« Puis-je te nommer ? Non, pas encore, te donner un nom serait déjà t’assigner, ou supposerait une intimité acquise et définitive. Il me faut laisser cet espace libre de nos imaginations respectives. Nous devons nous apprivoiser, accepter la lenteur, laisser faire les métamorphoses du cœur. Laisser monter en nous les évidences de l’âme. Cheminer, errer sans doute, se laisser inonder. Car au fond, c’est bien toi qui me nommeras la première. Déjà tu sais de moi des choses que j’ignore. ».
Elle est là, étrangère et familière, tenant dans son silence les restes mystérieux de notre défaite. Sa présence écrasante m’oblige à des itinéraires où l’obscur indéchiffrable se mêle aux révélations les plus éblouissantes.

Il y a des réalités. Il y a des vérités aussi. Rarement elles se confondent. L’écriture se situe juste à la cassure. Sur les bords tranchants du monde et de la nuit.
L’amour hésite souvent entre les deux rives. Les amants sont toujours séparés. Comme irréconciliables. La réalité c’est que nous venons d’une source

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différente. D’une nuit différente. La vérité c’est que les eaux ne se mélangent pas. La réalité c’est que les eaux descendent toujours. La vérité se trouve à la source. Juste avant le hoquet qui la fait naître.

Écrire, aimer, c’est le même océan.
Écrire, c’est aimer dans une solitude absolue.
Car la réalité des amants s’oppose à la vérité de l’amour.
Nous le savons. C’est ce qui nous tue. Une nuit nous sépare. Plus sûrement que les saisons.
La nuit, les amants n’ont pas d’ombre, cela les rassure. C’est ce qui nous tue.
Nos nuits sont désormais sur des rivages différents. Encore plus éloignés que nos géographies.

Les blessures ne créent pas de fraternité, ce sont les sources, les ventres qui le font. Les solitudes ne créent pas de fraternité, les océans ne se partagent pas. Ni les déserts.
Les mots nous trahissent. Le silence n’absout rien. Tout juste précise-t-il la distance, la longueur des plaies.
Seuls les secrets nous pardonnent.
Et les marées finissent par s’épuiser. Elles s’en retournent vers leurs abîmes. Elles laissent seulement sur la plage la trace d’un long murmure. Une infime rumeur. Quelques écumes flétries.

Quelle-est cette voix qui s’étouffe en moi ? La première aube.
Quelles-sont ces formes qui dansent sur le mur ? Mes amours défuntes.
Quelle est cette ombre à mes pieds ? Le chemin qu’il me reste à parcourir.
Quel est ce grand feu à l’horizon ? Le bûcher des dieux.
Quel est ce rire ? Le temps perdu.
Quel est ce bruit ? Le bruit de tes pas qui s’éloignent, et la nuit qui arrive au grand galop.

 

Franck.

* Peintre : AGUSIL

Tableau : Orange Hair

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dimanche 9 décembre 2018

Lettre N° 100 - Tu reviendras...

Mon Amour,

Tu reviendras. C’est écrit sur la Grande Pyramide. Tu reviendras pour que se perpétue l’écriture de la pierre de Rosette. Le même chant écrit dans nos voix différentes. Tu reviendras battre la mesure, et soulever le linceul. Tu reviendras avec tes concerts cadencés. Tu reviendras, l’amour est notre maison de feu, et il nous faut bruler jusqu’à la cendre. Tu le sais. Car renaître est à ce prix.
Toi et moi, nous le savons, les dieux pathétiques nous ont fait cette offrande, ils ont glissé dans notre sang le goût du feu, de la brûlure, de la cendre.
Alors il nous faut remonter le courant de la lumière. Ce sont les étoiles qui le disent. La lumière, c’est de la distance, c’est pour cela que dans nos vies nous ne savons rien des couleurs. Des vraies couleurs. De la vraie lumière. Écrire, c’est remonter le courant de la lumière. Jusqu’à la source, sans temps, sans lieu. Infinie et éternelle.
Les mortels marchent vers leur ombre. C’est ainsi qu’ils s’éloignent, c’est ainsi qu’ils meurent. Plus ils avancent, plus l’ombre grandit. À la fin, ils ne sont plus qu’une ombre géante, dans laquelle ils s’effondrent. Épuisés, hagards, désemparés. Anéantis. Mais toi tu reviendras.
Nous écrire c’est marcher dans l’autre sens. C’est aller vers le feu, l’éblouissement. Ce n’est pas pousser l’ombre, c’est la tirer. C’est la porter. L’user jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans le brasier du temps sans temps, dans l’unique espace qui nous est destiné. La source.
Le seul lieu qui échappe aux dieux, à la misère des dieux. Tu reviendras, car notre route est encore longue. Nous avons tant à perdre, encore.
On écrit pour se débarrasser de l’écriture, pour en finir avec elle. Alors, il faut bien commencer. Alors c’est sans fin.
Derrière les étoiles il y a un autre ciel. Derrière la source il y a un autre temps
Car la source de la lumière est le lieu de la nuit. De la nuit, du silence.
T’écrire c’est revenir vers ce silence, celui qui enfanta la première nuit, dans le premier baiser. T’écrire c’est marcher dans l’autre sens, c’est revenir à notre premier baiser. Le jour où la lune, avec la nuit ont inventé le soleil et la poésie. Tu reviendras pour que cette première aube nous sacre.
Tu reviendras dans la profusion du renoncement, tu reviendras blanchir le seuil de la langue. Poser ta bouche sur celle de nos mutismes. Lèvres à lèvres.
Car le silence est notre grande affaire. Toi et moi, nous le savons, puisqu’il accomplit toute parole, puisqu’il est le lieu de notre poème. Alors je serai ton silence, mon amour,  tu seras le mien. Il sera notre île dans les flots de la langue. On écrit pour se débarrasser de l’écriture, pour aller jusqu’au bout, parfois atteindre le lieu du poème. Car le poème, c’est l’écriture débarrassée de l’écriture. C’est ce qui reste. Le pourpre, la violine. L’amour. L’amour parachevé. L’acmé exalté.
Alors tu reviendras, car il nous faut revenir à la source. Pour contempler l’avant de la lumière.
Car tu as ce don rare des sibylles, de mettre des ombres murmurantes dans chacun de tes mots, dans chacun de tes gestes, dans le mouvement de tes yeux.  Les vérités ne se disent que lorsque la bouche qui veut les dire est inondée de nuit.
Tu suces le silence comme un bonbon sucré, avec la même gourmandise, la même mélancolie surtout. Avec ta langue tu les arrondis, tu les fais fondre lentement, ils se mêlent à ta salive, ils craquent sous ta dent comme des os fragiles. Je t’ai bien observé, tu les suces comme s’ils étaient un morceau d’éternité, c’est un lourd ruissellement de saveurs sucrées, la jouissance d’une tendre et indispensable dépossession. Leurs saveurs imprègnent ta chair. Sucs, sang. Délices de la perte, du désir défait. Car il y a de la crainte dans ce désir, de la violence dans ce sucre. Alors pour apaiser ton ventre, ta voix en vient à cette saveur de sucre. Alors tes mots sont gorgés d’un sucre longtemps médité. C’est un embrasement mortel, divin.
Tu reviendras, car il faut accomplir.
Tu le sais nous sommes déjà l’un à l’autre, cette évidence-là, ne peut être dépassée sans le couronnement. Car depuis des siècles déjà, nous sommes l’un vers l’autre, pas pour vivre le bonheur des humains, mais pour accomplir un chant, mon amour. Pour accomplir un chant.

Franck.

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