Car ici, le texte invente la rupture de l’écrit. Chaque texte invente une fin. Invite la mort. Dans l’incessante répétition des jours, des textes, des mots. Avec ce triple meurtre du texte. Bien sûr, le texte tue celui qui le précède, mais il tue, encore plus surement celui qui le suivra, il tue, enfin, celui qui le produit.
Écrire n’est pas une occupation.
Parfois, c’est un destin.
À coup sûr une malédiction.
À force de mort en nous, nous inventons des temps étranges, et des gestes déshérités.
Car la fin résonne depuis le début. Depuis la première nuit. Il n’y a plus d’espoir. Qu’importe, puis que  la littérature n’existe plus.
La littérature, c’est ce qui efface les livres. C’est ce qui disparait. À chaque fois. C’est pour cela que l’on ne peut en dire rien et qu’elle n’existe plus. À cause de ce « à chaque fois ». Rien qui ne tienne en face du geste qui la crée et la détruit en même temps.
C’est l’histoire de l’humanité.
L’écriture se joue dans son effacement, elle n’est jamais plus présente que lorsqu’elle se retire. Écrire n’est rien, sinon le consentement à ce rien. L’infinie jouissance du désespoir.
Quelque chose se dérobe, ici.
Écrire, hurle la vision étouffée. Comme si le ventre des mères manquait toujours à nos mémoires. Le langage s’arrête à la porte des sexes. Nous écrivons la nuit, pour refaire le voyage. En vain. Pour le refaire quand même.
Nous venons d’une nuit désolée, sans mot pour la dire. Alors, la nuit, nous écrivons pour appeler Eurydice. Chaque nuit, nous allons la chercher. À chaque aube, nous nous retournons. La parole ne peut rien dire de l’au-delà des sexes.
Ne reste que l’entre deux rives. Le déjà parti, le pas encore arrivé. Le déjà plus là, le pas encore là-bas. Je fais des ricochets sur la surface lisse d’un grand lac noir. Mais ma pierre si plate soit-elle, si bien lancée soit-elle, si courageuse soit-elle, sombrera.
Puis les textes disparaissent. S’engloutissent.
Chaque texte invente une fin, en invitant la mort, cette mort océan, cette mort du ventre, celle de la nuit. Pas la mienne, mais celle de tous. Chaque texte invente un temps au-delà de sa débâcle. Sa perte signe une absente. Qui veille. Elle connait notre nom, et du fond des âges le murmure.
Cette nuit, je tentais d’appeler Son visage. Ses yeux, Ses lèvres, Ses cheveux noirs. L’éclat tranchant de Son regard. Je n’arrivais à rien. Ma mémoire avait perdu Sa trace. Déjà. Comme si Elle avait regagné le cortège des ombres. J’appelais Ses formes, Sa voix, la couleur de Sa peau. Cette nuit, je voulais Son sourire. Seulement Son sourire. Tous mes efforts étaient vains. La nuit s’ajoutait à la nuit.
Des ricochets, jusqu’à épuisement.
Nous ne vivons pas de nos rencontres, mais de leur oubli. Toujours dans l’après-coup d’un contretemps.
C’est pour cela que nous écrivons, pour ajouter de la musique à ces rythmes cassés. Comme si la fin ne se suffisait pas à elle-même. Comme s’il fallait la dire, la redire pour s’en convaincre. Ou pour résister. Ou seulement pour continuer d’aimer. En pure perte. Mais aimer encore.

Franck.