Mon amour,

Ta parole est une parole ininterrompue, pourtant toujours suspendue.
Toujours attendue, toujours dépassée par celle à venir. Dans le mouvement. L’allant.
Ta réalité me vient du mouvement de la mer. Par l’oubli sans cesse renouvelé.
Ta présence déborde ta réalité, assez pour faire naître une attente toujours neuve.

Mon amour, tu le sais, la parole amoureuse est une parole folle, elle se dit avec les yeux ou avec l'horizon. Elle est folle parce qu'elle raconte la nuit, même en plein jour. Surtout en plein jour. Elle est folle parce qu'elle est pauvre, qu'elle n’est faite que de quelques mots, toujours les mêmes, comme les prières. Faite d'un nom, d'un seul nom, comme un seul clou.
Et qu'elle sort froissée par le silence qui la recouvrait, pour qu'elle se déploie, comme un pétale dans l'aurore, comme le pas maladroit de l'enfant qui commence à marcher.
Et qu'il faut pour la dire un ciel entier dans la bouche.

Ta parole amoureuse est ce lent redressement du murmure qui cherche son souffle dans un désastre de lumières, d'ombres. En se dépliant dans ta voix incendiée, elle semble te déshabiller, et tu es là, au bord de l’impudique, offerte, souveraine. Ta parole amoureuse n'est pas seulement belle, puisqu'elle a quitté la terre, et qu'elle est insensée, comme inaudible. Qu'elle est sans intelligence puis que c'est la seule parole vraie, jamais dite. Qu'elle est sang, feu, dévastation, anéantissement.
Elle n'est pas faite de mots, mais seulement de ton visage, de ta chair brûlée, de ta chair sauvage et désespérée.

Ta parole amoureuse est faite de l'échange des lumières, au crépuscule et à l'aube, car il n'y a pas de temps pour la dire, pas de lieu pour l'entendre, à par les angles. Nos angles. Car elle n'est faite que d'abandon, de nos éternités tissées d'infini. Elle est ta peau qui soude nos lèvres. Elle est ma source au milieu des sables, car elle naît au plus profond de nos solitudes claires. Elle ne sait que glisser sur la neige sans laisser de trace. Elle ne sait qu'effleurer l'océan. Enlacer les nuages.

Ta parole amoureuse ne s'écrit pas, elle est la page blanche, la main qui la caresse, la peur qui l'interroge et ta larme qui m'inonde. Elle s'invente puis meurt dans l'instant où tu la dis ; à sa place il ne reste que le printemps.
Elle est houle insaisissable, où l'espoir à la désespérance se mêle. Lent mouvement du temps sur du sang. Lent tremblement de nos chairs.

Ta parole amoureuse est une parole vaincue, jubilant de sa propre défaite, précipitant même cette défaite. C'est une parole qui naît hors de toi, pour venir mourir sur nos lèvres dans l'éclat d'un silence offert.
Elle contient le monde depuis son origine, elle en sait la fin. C'est pour cela qu'elle est d'abord renoncement, puis consentement.
C'est une parole qui n'a pas de force, seulement de la puissance, assez pour couper le réel en son point le plus dur. Hors nous, personne ne la connaît, elle ne s'apprend pas, mais nous la savons, puisqu'elle tient à elle seule les fils de nos vies.

Ta parole amoureuse s'avance à rebours, car elle tourne le dos à tout ce que l'on a vécu, elle revient vers notre enfance la plus pure, la plus désolée, elle va pieds nus dans la langue comme une gitane ébouriffée. Parole dégagée de la parole. Murmure délacé du murmure. C'est une parole effondrée, car il lui a fallu traverser les peaux mortes, les chairs molles, les os cassants et le mur des silences qui la protège de l'indécence,  de l'impudeur. Elle se consume dans le baiser qui la souffle, puis renaît de son propre désarroi.
Ta parole ne sait que fleurir, la nuit, au bout des doigts et sur mes paupières closes.
C'est une parole qui s'est quittée, pour se donner.
Une parole d'au-delà.
Une parole débordée.
Sans mémoire.
Sans lendemain.
Brisée seulement d'éternité.

Ta parole. C’est une parole ininterrompue, pourtant toujours suspendue.
Toujours attendue, toujours dépassée par celle à venir. Dans le mouvement. L’allant.

Ta réalité me vient du mouvement de la mer. De cet oubli sans cesse renouvelé.
Ta présence déborde ta réalité, assez pour faire naître une attente toujours neuve. Source généreuse d’une attente toujours fraîche, d’une attente juvénile, d’une attente entachée d’aucune défaite. Le vieux temps n’ayant pas de prise sur le renouveau ininterrompu du don.
Ce qui espère en nous, c’est l’ombre d’une présence. Les êtres nous arrivent par leur absence, par ce temps de silence qui précède ce frottement des heures du manque.

Je suis l’évadé d’un temps clôt, comme ces îles échappées du temps clôt de l’océan. L’ivresse d’un détachement sans mesure.
Le chant de nos aveux ne dévoilent jamais nos paroles, il dérobe seulement à la nuit la force des aurores. 

Franck.