Mon Amour,

Hier, avant de nous séparer nous nous sommes promis de nous écrire. Tu m’as dit « Il y a trop de lumière, il nous faut de l’ombre. Sans ombre il n’y a pas d’amour possible. » Je n’ai pas répondu. J’ai laissé en suspens ta voix qui se mêlait au bruit des vagues.
Hier, lorsque je suis passé te prendre, tu as ouvert la porte, j’ai reconnu Chopin. Tu m’as dit sans autre bonjour : « Oui, c’est Chopin le nocturne numéro vingt. Écoute bien, à chaque mesure on a la sensation que les notes vont défaillir, qu’elles vont s’effondrer, que quelque chose va se briser… ce n’est pas des défaillances, ce sont des passages, des sortes de portes invisibles qu’il faut traverser pour passer du jour à la nuit. L’amour, c’est ça, ce trébuchement qui n’est pas un trébuchement.». Tu as refermé la porte. Dans l’escalier nous parvenait encore la musique de Chopin.
Ce  matin, sous ma porte, ta lettre y était glissée. J’ai pensé à ton visage, hier, aux reflets de lumière qui l’éclairaient, à la densité du silence. J’ai pensé à tes paroles dites face à la mer dans un presque murmure : « Il nous faut inventer un autre langage, définir d’autres espaces. Aimer, c’est subversif, il nous faut un code… »
Je lis ta lettre debout face à la fenêtre dont les volets sont presque clos pour garder un peu de fraîcheur et d’ombre. Je lis ta lettre et j’entends Chopin. Toi aussi tu as su trouver des passages, des portes à travers les méandres du langage.
Tes mots ressemblent à ton visage, au grain de ta peau, j’en suis terriblement ému.

C’est à mon tour d’écrire. Ce soir j’irai déposer cette lettre sous ta porte. Demain nous nous verrons. Demain, je le sais, nous nous dirons rien des mots échangés, les paroles d’ombre doivent rester dans l’ombre.
Je t’envoie ce dialogue qui n’est pas un dialogue, ces deux-là, je ne sais pas s’ils nous ressemblent.
Parfois, j’ai le sentiment que mon écriture est trop bavarde.
Je me lance…..

LUI

« Avec cette lenteur. Je vais bâtir un navire. Puisque la lenteur est le chant de l’amour. Puisque la lenteur pèse de la toute présence, du temps, du tremblement. Avec lenteur, puisque la lenteur arrache leurs sanglots aux heures, puis la vérité aux gestes. Je ferai un navire, pour ce voyage entre nos ombres et nos frémissements, pour ce voyage de peau, pour ce voyage vers l’île perdue de nos corps. Car nous prendrons le large, puisque le large c’est nous. Que c’est désormais notre seul territoire. Notre seule destination. L’achèvement de nos horizons.
Je vais t’offrir le plus beau des cadeaux, la plus belle des fleurs, la source la plus miraculeuse. Ainsi tu toucheras la vie au plus près du sang, nous découvrirons ce qu’est l’amour quand il devient tes lèvres, quand il devient ta main sur ma main, tes doigts mêlés dans les miens, tes yeux sur mes yeux, nos larmes dans nos larmes. Car toi seule sauras ce qu’est l’orage en plein soleil, le désir quand il devient ruisseau, fleuve, océan.

Alors nous écrirons la loi des amoureux, qui dit que les fleuves naissent de l’océan qui les recueille. Baiser après baisers, nous écrirons l’histoire des voyages, des départs, des immensités. Car c’est la loi des étoiles. La seule qui nous oblige.

Je t’offre ce corps pour que tu m’apprennes comment la douleur d’un espoir se transforme en extase, comment le don succède à la perte. Car toi seule sais, que la vraie puissance n’est pas le pouvoir, que la fragilité de nos cœurs vaut mieux que tous les serments.

Aujourd’hui je ne prendrai pas ton corps puisque je t’offre le mien, puisque nous sommes au large de nous-mêmes, si loin de tout. Il te faudra seulement être le vent pour m’accueillir, être lumière pour me brûler, être musique pour le don des murmures, être coquillage pour recevoir mes larmes.
Aujourd’hui, avec cette lenteur, tu m’apprendras que le poids n’est pas lourdeur, que la grâce se tient dans le souffle.
Alors ma belle amoureuse je te ferai l’offrande de mes cris quand ils sortent de ma chair, de mes gémissements quand ils sont miséricorde. Tu seras la vague, serais le sable, tu seras la vague, j’en serais l’écume. Viens envoûter nos jouissances, viens prolonger nos ventres, viens nourrir notre ivresse, viens t'effondrer dans mon âme.
Avec cette lenteur.
Avec cette lenteur, je vais bâtir un navire. Et tu seras voyage. Avec lenteur, puisque la lenteur est désormais notre unique royaume. »

 

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                                                  LE SILENCE qui les sépare…

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ELLE

« Je veux sentir tes doigts sur chaque partie de mon corps, avec lenteur, comme un navire qui fend l’océan pour le recomposer indéfiniment.
Je veux que tu en découvres toutes les formes, toutes les couleurs, tous les velours, toutes les soies.
Je veux que tu ailles dans tous mes mystères, que tu fouilles tous mes secrets, toutes mes ombres.
Je veux que tu l’ouvres, que tu épanouisses ses fleurs une à une.
Je veux sentir l’éclat de ton souffle à l’intérieur de mes chairs, tes baisers humides brûler mes tremblements.
Je veux sentir tes frottements jusqu’au cœur de mes os.
Je veux te voir vibrer dans mes moiteurs secrètes, te perdre dans mes broussailles obscures.
Je veux te donner ma source, mes liqueurs odorantes.
Je veux te donner mes plus beaux orages, et t’emporter dans un tourbillon d’ivresse.
Oui, je veux te donner mes résistances, mes peurs vaincues. Que tu sois ma plus belle défaite, que tu déploies mes abandons, que tu sacres mes renoncements.
Je veux ta tourmente pour me sentir mourir et renaître dix fois. Cent fois. Mille fois.
Je veux crier ton nom pour oublier le mien, être indécente et dévastée.
Je veux que tu me perdes pour me redécouvrir à chaque instant.
Oui, je veux être ta morte et ta vivante à la fois.
Je veux sentir en moi la vigueur de ta chair, la chaleur de ton fleuve, la puissance de ton feu.
Je veux sentir ta violence déchirer mon désir, jusqu’à la douleur, jusqu’au supplice, même jusqu’à la tendresse, pour me noyer enfin dans le ravissement. Bien après le vertige, jusqu’à l’éblouissement.
Je veux que tu épuises toutes mes forces, tous mes cris, tous mes blasphèmes. Prends mon corps, prends mon âme, prends ma vie, prends ce que tu veux, vole-moi !
Aime-moi ! »

Voilà mon amour, nous dessinons un peu plus chaque jour, des mondes. Traverser la lumière est une épreuve pour les amants. Traverser le langage en est une autre plus douloureuse encore.

Franck.