Mon amour,

On aime pour que rien ne cesse. Jamais.
Ou pour que tout cesse. Toujours.
Tu as dit : « Nous nous écrirons, nous devons nous écrire… L’amour, s’il existe, doit pouvoir traverser les mots, la langue… »
Tu as dit : « Nous écrire sera notre pacte… »

On écrit, parce qu’un jour on a lu. C’est bien cette première lecture que l’on reprend dans écrire. Pour que rien ne cesse. Jamais. Ou pour que tout cesse. Toujours.
Comme si aimer, écrire était braver le temps. Une offense, parfois un outrage. À coup sûr un hors-jeu. Ce « je », lieu de nos promesses crucifiées. De nos illusions. De nos mensonges à venir.

Comment te dire l’élan. L’élan vers toi, seulement cette soudaineté de l’élan ? Comment te dire ce mouvement de tout le corps qui troue l’espace en une fraction de temps ? Cet élan qui précède toute pensée, ce coup de sabre dans la chair. Violent. Brutal. Insensé. Miraculeux.

Dès son passage la sensation que mon être se désagrège. Quelque chose se dilue. Mon eau se trouble. Mais l’élan, tu comprends, il a une pureté incomparable, compacte, évidente. Écrasante d’une vérité fulgurante. Absolue. Comme si brusquement tout mon être se récapitulait. À cet instant précis, tu es mon addition. Ma totalité. T’écrire l’amour c’est être dans le contre temps, déjà dans la trahison.

Il faudrait que je ne dise rien. Simplement consumer le silence. Avec seulement cette brûlure de ce temps vers toi. Les cerisiers fleurissent sans rien dire.
Écrire est un deuxième arrachement, un impossible rapprochement.

Tu as dit : « Nous nous écrirons, nous devons nous écrire… »
Alors je t’écris, j’accepte l’écart, la torsion du temps, la cambrure de notre réalité.
Pourtant, je voudrais, là, dépasser mes mots, les rendre impudiques.
Hier, tu as posé ta main sur ma main, un geste insolite, avec cette singulière légèreté. Le bonheur s’invente dans le surgissement de ces mouvements. J’ai senti trembler la lumière.
Alors, frotter les mots comme l’on frotte les peaux jusqu’à l’indécence. Parler, comme l’on caresse, ou comme l’on touche. Je voudrais donner des yeux à mes mots. Pour qu’ils te regardent. Qu’ils soient la couleur de l’ombre qui t’accompagne. Je voudrais qu’ils puissent contempler chacun de tes rêves, pour protéger ta nuit. Je voudrais que tu les sentes si présents qu’à leur simple écoute tu veuilles dévoiler un peu de nudité, ou au contraire, voiler ta poitrine en baissant légèrement les yeux.
Oui, je voudrais des bras à mes phrases, pour qu’elles t’enlacent.  Qu’elles se tendent vers toi au réveil pour le premier baiser.
Je voudrais que ma voix soit assez nue pour te faire pâlir, pour consumer l’innocence de l’aube. Puis polir nos mots, jusqu’à la moiteur, jusqu’à la sueur. Je voudrais que tu les sentes s’arrondir sur ton sein, que tu les sentes appuyer sur ton ventre, que tu les sentes pesants sur tes cuisses comme une nuit d’ivresse et de chair. Comme si le texte entier était une alcôve assombrie de désir.

Tu sais le plus court chemin pour le mot c’est le baiser. Lorsque sur le point de se dire il s’efface pour effleurer la lèvre qui le cueille. Lorsqu’il devient souffle avant d’éclore en silence.
Je voudrais dépasser mes mots, les rendre impudiques, inaudibles à force d’indécence.
Alors chacun d’eux vaudra un baiser. Chaque baiser s’écrira sur ton corps, dans le frôlement de ma voix. Chaque mot se posera sur tes soupirs les plus impénétrables, jusqu’au sanglot, jusqu’à la plainte.
Jusqu’à l’épuisement de la langue, je nommerai la création, pour ne jamais cesser de t’aimer, pour encore sentir ton odeur dans ce rêve d’écriture, pour toucher ta paupière du bout d’un silence.

T'écrire est un deuxième arrachement, une impossible séparation. 
Ici, s’invente l’histoire qui nous déborde et qui nous sacre.
Ici, s’invente le dangereux. Le miraculeux. Ici, nous brûlons les dieux. L’amoureuse tremble. L’amoureux chancelle. Les amours de papier traversent les chairs plus sûrement que la lame d’un sabre. Et les dieux qui savent tout ne s’y sont jamais risqués.

On aime, on écrit pour que rien ne cesse. Jamais.
Ou pour que tout cesse. Toujours.

Franck?