samedi 31 mars 2018

Lettre N° 28 - Ta parole....

Mon amour,

Ta parole est une parole ininterrompue, pourtant toujours suspendue.
Toujours attendue, toujours dépassée par celle à venir. Dans le mouvement. L’allant.
Ta réalité me vient du mouvement de la mer. Par l’oubli sans cesse renouvelé.
Ta présence déborde ta réalité, assez pour faire naître une attente toujours neuve.

Mon amour, tu le sais, la parole amoureuse est une parole folle, elle se dit avec les yeux ou avec l'horizon. Elle est folle parce qu'elle raconte la nuit, même en plein jour. Surtout en plein jour. Elle est folle parce qu'elle est pauvre, qu'elle n’est faite que de quelques mots, toujours les mêmes, comme les prières. Faite d'un nom, d'un seul nom, comme un seul clou.
Et qu'elle sort froissée par le silence qui la recouvrait, pour qu'elle se déploie, comme un pétale dans l'aurore, comme le pas maladroit de l'enfant qui commence à marcher.
Et qu'il faut pour la dire un ciel entier dans la bouche.

Ta parole amoureuse est ce lent redressement du murmure qui cherche son souffle dans un désastre de lumières, d'ombres. En se dépliant dans ta voix incendiée, elle semble te déshabiller, et tu es là, au bord de l’impudique, offerte, souveraine. Ta parole amoureuse n'est pas seulement belle, puisqu'elle a quitté la terre, et qu'elle est insensée, comme inaudible. Qu'elle est sans intelligence puis que c'est la seule parole vraie, jamais dite. Qu'elle est sang, feu, dévastation, anéantissement.
Elle n'est pas faite de mots, mais seulement de ton visage, de ta chair brûlée, de ta chair sauvage et désespérée.

Ta parole amoureuse est faite de l'échange des lumières, au crépuscule et à l'aube, car il n'y a pas de temps pour la dire, pas de lieu pour l'entendre, à par les angles. Nos angles. Car elle n'est faite que d'abandon, de nos éternités tissées d'infini. Elle est ta peau qui soude nos lèvres. Elle est ma source au milieu des sables, car elle naît au plus profond de nos solitudes claires. Elle ne sait que glisser sur la neige sans laisser de trace. Elle ne sait qu'effleurer l'océan. Enlacer les nuages.

Ta parole amoureuse ne s'écrit pas, elle est la page blanche, la main qui la caresse, la peur qui l'interroge et ta larme qui m'inonde. Elle s'invente puis meurt dans l'instant où tu la dis ; à sa place il ne reste que le printemps.
Elle est houle insaisissable, où l'espoir à la désespérance se mêle. Lent mouvement du temps sur du sang. Lent tremblement de nos chairs.

Ta parole amoureuse est une parole vaincue, jubilant de sa propre défaite, précipitant même cette défaite. C'est une parole qui naît hors de toi, pour venir mourir sur nos lèvres dans l'éclat d'un silence offert.
Elle contient le monde depuis son origine, elle en sait la fin. C'est pour cela qu'elle est d'abord renoncement, puis consentement.
C'est une parole qui n'a pas de force, seulement de la puissance, assez pour couper le réel en son point le plus dur. Hors nous, personne ne la connaît, elle ne s'apprend pas, mais nous la savons, puisqu'elle tient à elle seule les fils de nos vies.

Ta parole amoureuse s'avance à rebours, car elle tourne le dos à tout ce que l'on a vécu, elle revient vers notre enfance la plus pure, la plus désolée, elle va pieds nus dans la langue comme une gitane ébouriffée. Parole dégagée de la parole. Murmure délacé du murmure. C'est une parole effondrée, car il lui a fallu traverser les peaux mortes, les chairs molles, les os cassants et le mur des silences qui la protège de l'indécence,  de l'impudeur. Elle se consume dans le baiser qui la souffle, puis renaît de son propre désarroi.
Ta parole ne sait que fleurir, la nuit, au bout des doigts et sur mes paupières closes.
C'est une parole qui s'est quittée, pour se donner.
Une parole d'au-delà.
Une parole débordée.
Sans mémoire.
Sans lendemain.
Brisée seulement d'éternité.

Ta parole. C’est une parole ininterrompue, pourtant toujours suspendue.
Toujours attendue, toujours dépassée par celle à venir. Dans le mouvement. L’allant.

Ta réalité me vient du mouvement de la mer. De cet oubli sans cesse renouvelé.
Ta présence déborde ta réalité, assez pour faire naître une attente toujours neuve. Source généreuse d’une attente toujours fraîche, d’une attente juvénile, d’une attente entachée d’aucune défaite. Le vieux temps n’ayant pas de prise sur le renouveau ininterrompu du don.
Ce qui espère en nous, c’est l’ombre d’une présence. Les êtres nous arrivent par leur absence, par ce temps de silence qui précède ce frottement des heures du manque.

Je suis l’évadé d’un temps clôt, comme ces îles échappées du temps clôt de l’océan. L’ivresse d’un détachement sans mesure.
Le chant de nos aveux ne dévoilent jamais nos paroles, il dérobe seulement à la nuit la force des aurores. 

Franck.

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dimanche 25 mars 2018

Lettre N° 33 - Intime...

 

Mon Amour,

Il y a des lieux, des géographies. Des destinations. Plus tard, bien plus tard, il a des achèvements.
La pensée, le rêve, se nourrissent d’espace large, d’illimité, de démesuré. Mais l’intime s’édifie dans le grave. Dans les lieux clos du grave. Les îles. Les oasis. Les feux de bois. Les éclairages tremblants. Les chandelles vacillantes.
Lieux du grave, de l’intime. Du début, et de la fin.
L’espace intime fait un trou dans le réel. Comme si la continuité du temps s’effaçait soudain. Un trou. Une crevasse. Une blessure délicieuse. Un chavirement.
L’intime. Ce n’est pas le rapprochement de deux êtres. L’intime c’est bien la disparition de deux astres dans un trou du temps et de l’espace. L’intime. Le réel se détache, s’arrache.

Ce dimanche-là, tu le portais en toi, et tu me l’as offert. L’intime. Simplement. Car je sais que je l’avais toujours désiré ainsi. Homme en guerre, tu me tendais la paix. Je la voulais  tant cette paix. Face à face, dans un autre monde.
L’intime est une disparition.
Alors tu m’as guidé dans ce lieu de la terre, unique, terrible, et béni. Liturgique. Un vortex de l’âme. La disparation des écorces. Le lieu du sang aux tempes. Du battement lent du cœur. De la respiration commune. Il existe d’étranges magies. De fabuleuses géographies.
Nos visages se sont penchés. Nos visages ont dessiné un pays, nos voix en furent la première tribu. Tu fabriquais du secret, juste pour me le dévoiler. Tu inventais du mystère, juste pour le bonheur de me le révéler. Comme si l’aveu était la chose la plus douce.
L’intime est le lieu des enfants et des mourants, c’est pour cela que les amoureux s’y glissent avec tant de jubilation. Ils en ont la clé. Ils en ont l’instinct. Lieu des débuts, et lieu des fins. L’intime est une île dans une mer intérieure. Un silence au centre de l’océan. Une folie convoitée.
Comme si l’espace s’agrandissait de notre seule disparition, de notre abandon, de cette divagation somptueuse.
L’intime se pose sur l’ombre de la voix pour parler une langue inconnue. Ainsi les mots de l’intime n’ont pas de sens, ils n’ont qu’une lumière fragile à transmettre. Le murmure balbutie d’étranges litanies. Alors ta voix se faufile dans les couloirs sombres du temps.
L’intime ce n’est pas le contact. Ce n’est pas la peau sur la peau. L’intime c’est un vide magnifique qui absorbe en un instant toutes nos défaites. C’est la distance la plus petite dans l’étendue la plus vaste. Un infini décomposé sur la bouche du temps.
L’intime c’est nos deux corps l’un vers l’autre, avec cette chaleur d’été au cœur du printemps. Cette vie qui suinte à la suture du jour, avec tes lèvres posées sur la couture de nos heures partagées.
Et cette trace rouge et bleue et blanche…
Ce tremblement de nos chairs…

Franck.

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dimanche 18 mars 2018

Lettre N° 25 - Nous n'aimons pas les prières...

Mon Amour,

Souvent nous nous le répétons, par malice, par défi, nous n’aimons pas les prières. Pourtant nous prions. Et cela réveille la colère des dieux. Parce que celui qui écrit prie. À genoux dans sa voix, joignant les mains de la parole. À genoux dans sa voix, dans l’ombre glacée du monde. Écrire c’est une prière qui n’a pas d’adresse, pas de lieux où arriver. La perte est son horizon, la défaite sa résurrection.
Tu le sais, écrire est un danger pour nous. Avons-nous vraiment le choix ?
Nous n’aimons pas les prières, pourtant nous prions. Blottis dans le manque, passant d’un silence à l’autre, d’une absence à l’autre. C’est le chant inaudible du temps qui agonise dans la lumière. Nos prières d’écriture ne vont pas aux dieux. Elles vont comme l’eau. De débordement en débordement. Elles vont comme l’eau qui s’offre aux créatures. Du lait aux vivants. Le lait du vivant.
Elles vont comme l’eau, d’effacement en effacement. Inventant l’abondance de cette faillite perpétuelle. La voix de nos prières est une voix égarée, qui ne sait pas son chemin, qui s’éparpille dans les couloirs des jours, qui prolonge l’attente d’une attente toujours neuve.
Nous n’aimons pas les prières, pourtant nous prions puisque c’est la forme dévastée de l’amour, sa face bouleversée qui attend un baiser. Une miséricorde.

Nous nous blessons souvent, toi et moi, sur les bords tranchants du poème, à ravauder les déchirures du ciel, à tenter de réconcilier les deux infinis, mais qu’importe. Puisque nos prières d’écriture servent de festins de lumière aux étoiles. Puisque chaque jour la mer invente de grands à-plats blancs d’écume, les grands à-plats blancs des pages à venir.

Alors qu’importe si mes prières païennes épuisent mon sang, je passe d’une ombre à l’autre, d’un silence à l’autre, comme un soleil à l’aplomb du désir, oscillant d’un mouvement lent, majestueux, entre l’extase, la désespérance, entre ton visage et les miroirs en deuil.
Qu’importe mon amour, je suis à genoux dans ma voix, dans la crypte de ta passion. Je suis semailles dans le creux de ta chair, illuminé par ton seul regard. Simplement brûlé par l’attente. Simplement bénit par ton souffle.
Récompensé et maudit. Radieux et misérable. Crucifié entre ma pesanteur et ta grâce.

Franck.

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dimanche 11 mars 2018

Lettre N° 10 - Rien ne s'écrit...

Mon Amour,

On invente des mots pour les mettre à la place des gestes qui manquent à notre vie, tu le sais. Écrire c’est déjà avoir échoué, tu le sais aussi. Quelque chose est advenu.
L’îlien, au départ, croit que le monde a la forme unique de son île. Puis le premier bateau arrive. C’est un désastre de joie, de désespoir à la fois. Quelque chose est advenu. Au départ, l’îlien ne manque de rien, il a tout, il est maître du monde. Alors le premier bateau arrive, alors soudain il est dépossédé de tout.
Écrire c’est faire arriver des bateaux sur nos rivages. Les mots viennent pour nous déposséder. Les mots ne disent jamais les histoires, ou si peu. Ils parlent du pays à venir qui n’existe plus.
Écrire c’est rendre le geste impossible.
Tout s’écrit, mais jamais rien n’est signifié.
On écrit pour ce baiser qui ne touchera jamais mes lèvres.
Les moissons ne lèvent pas sur les champs d’écriture. Elles sont dans un désavenir, comme les âmes errantes des limbes. Ni l’enfer, ni le paradis. Et l’enfer, et le paradis.
Écrire est le trait le plus triste de notre nature, la marque de notre bannissement. Quelque chose est advenu. Le bateau des mots, nous fait île, et brusquement l’exil ressort de notre mémoire. Alors l’horizon change, chavire, et sombre.
La lune joue sur ses grandes octaves de mystère.
Je sais bien que mon exaltation n’a que le sens de mon inachèvement, que ma véhémence signe l’inextricable de mon chemin.
Tout s’écrit, mais rien n’est vraiment dit, pourtant nous continuons à écrire, toi comme moi, pour opposer à la folie quelques parcelles chimériques.
La vérité gît aux cœurs des illusions. Comme l’île au milieu des océans. Et qu’un bateau délivre et désespère à la fois.
Moins je te parle, plus je te dis, car c’est ainsi que font les étoiles, qui jouent au silence et à la nuit. Tout s’écrit, la nuit, l’amour. Tout s’écrit, mais tes yeux, ta bouche, ta voix, ta nuit qui peut les dire ?
Tout ce que j’écrirai viendra à la place d’un baiser impossible.

Franck.

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dimanche 4 mars 2018

Lettre N° 126 - Pluies d'été...

Mon amour, (puis-je encore te nommer ainsi)

Toujours cette sensation de mains vides. Je regarde. Il me semble que tu t’éloignes. C’est inexorable. Une membrane fine nous sépare. Infranchissable. Comme un miroir. Que faut-il que je fasse ? Que faut-il que je dise ? La mer se retire, je vois à la place une plage de cendres. Mes mains vides sont en deuil de ta peau, elles sont creuses comme le malheur. Le malheur est toujours creux. La forme d’un cœur arraché.
Il me semble que tu t’éloignes, c’est comme une croix de cristal encastrée dans le corps. Un reflet douloureux, qui attire une lumière trop forte, me laissant désemparé. Le miroir dédouble nos chemins de verre, rendant l’étreinte désormais impossible. Tu es si loin.
Toutes ces pluies d’été, qui tombent sur notre lit défait, abandonné, délaissé. Il me semble que tu t’éloignes, pas à pas, sans un cri, sans éclat, simplement la lente obscurité des caresses qui se retirent du regard. Il y a un épuisement de la source qui ne va plus vers la soif, l’eau est délivrée du désir, alors elle s’effondre, avec juste un frisson de fièvre. Il y a un épuisement de la source qui ne va plus aux lèvres. L’eau se dénoue, se délie, se détache d’elle-même, de la terre qui la porte, du ciel qui la colore, de la gorge qui l’espère. Toutes ces pluies d’été, toute cette eau morte entre nous, cette eau déchue, dépossédée.

L’aube, mon amour. Te souviens-tu de l’aube ? De ces essaims de lumières, de ta chevelure noire, de ta hanche charitable, de tes seins vertueux, de tes reins secourables. L’aube, mon amour, elle se vide, elle est désormais un temps privé d’élan, privé d’ardeur, privé de feu. Il me semble que tu t’éloignes, que c’est une lente agonie. Au bout de la jetée il y a l’océan, derrière l’océan il y a ton île, j’ai beau lancer mes mots, ils flottent à peine, coulent, là, à portée de voix, comme de vieilles écorces gorgées d’eau salée et de misère. J’ai cette sensation de naufrage, d’engourdissement. Toutes ces pluies d’été qui tombent pour signifier la fin. Je voudrais encore serrer ta main, cette main de caresse ; cette main, désormais, d’au revoir. Je voudrais encore frôler ta poitrine, cette poitrine éblouie, cette poitrine de vertiges, aujourd’hui cette poitrine de cris. Je voudrais encore baiser tes lèvres, pour le souffle, pour respirer, pour vivre un peu plus loin, mais tu es si loin. L’océan nous sépare, l’horizon nous transperce.

Je voudrais encore t’écrire, mais les mots se dérobent sous ma langue. Ils sont sans indulgence. Ils martèlent ton absence. Comme cette marée qui reflue, ces eaux qui abandonnent le rivage. Toutes ces pluies d’été, ce froid. Ma parole se trouble, ma cadence s’assèche, tout blanchit. L’architecture du texte semble engloutie, comme ces empires antiques. Ta jeunesse a vaincu. L’incandescence de tes yeux a brûlé ma voix. Je ne suis plus qu’un fantôme qui erre de profil, couvert d’un voile mortuaire, dans la clameur des souvenirs. Mon amour, ta jeunesse a vaincu mon vieux sang. Ce sang qui sèche, qui s’écroûte sur les murailles de cette mémoire oblique.
C’était écrit, mon amour, c’était le destin de nos âmes religieuses que d’aller s’égarer, se détruire. Bien sûr, il y a eu toutes ces pluies d’été, tout ce froid imprévu, ces distances invincibles. Mais ta jeunesse a pris mon dernier mot, ta jeunesse a vaincu, mon amour. Ce n’est pas triste, car le sang qui s’écaille, dessine les continents de demain. Ton temps d’impatience a vaincu mon temps d’attente. Les étincelles de ton silence ont décimé la horde de mes mots. Je conserve près de moi, comme un dernier trophée, quelques vestiges de larmes.
Un vent squelettique se lève pour dissiper les dernières ombres, avec toutes ces pluies d’été.
Ta jeunesse savait, bien avant nos ruines, que les aurores sont précaires, et les crépuscules définitifs.

Franck.

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